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Full text of "Revue des deux mondes :"

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES. 


IMPRIMERIE  DE  LA  SOCIÉTÉ  TYPOGRAPHIQUE  BELGE, 

AD.    WAIILEN    ET    C". 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES, 


AUGMENTEE 

n'ARTICLES  CHOISIS  DANS  LES  MEILLEURS  REVUES  ET  RECUEILS 
PÉRIODIQUES. 


TOME  PREMIER.  —  1842. 


&nxxdic^, 


AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDE.S  , 

r.l'E  FOSSÉS-Al;X-l,OKPS ,  N"  74. 

d842 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/v1revuedesdeuxmond1842brux 


DINE  COURSE 


LASIE  MINEURE. 


LETTRE   A    M.   SAINTE-BEUVE. 


Mon  cher  ami, 

Après  le  plaisir  de  voyager,  le  plus  grand  est  de  raconter  ses  voyages;  mais  le 
plaisir  de  celui  qui  raconte  est  rarement  partagé  par  celui  qui  écoute  ou  qui  lit. 
Aujourd'hui  uul  pays  n'est  nouveau,  tout  le  monde  a  été  partout,  et  il  faut  avoir  au- 
tant de  confiance  que  j'en  ai  dans  voire  amitié  pour  oser  vous  adresser  le  récit 
d'une  course  en  lonie  et  en  Lydie.  Je  n'ai  qu'une  excuse  :  celte  course  dans  un 
pays  un  peu  moins  connu  que  l'Italie  et  la  Grèce  m'a  intéressé  vivement;  ce  n'est 
pas  une  raison  pour  que  mon  récit  intéresse  les  autres,  mais  c'en  est  une  pour  moi 
de  chercher  à  communiquer  à  un  ami  le  plaisir  que  j'ai  éprouvé,  et  de  ne  pas  lui 
dérober  sa  part,  comme  dirait  Montaigne.  Ayant  ainsi  fait  la  paix  avec  ma  con- 
science, qui  murmurait  un  peu  quand  j'ai  pris  la  plume  pour  écrire  des  impressions 
de  voyage,  je  cède  à  la  tentation,  aux  mauvais  exemples,  et  je  commence  mon 
odyssée,  qui  ne  sera  pas  longue,  heureusement. 

Ayant  une  quinzaine  de  jours  devant  nous,  Mérimée  et  moi,  nous  formâmes  le 
projet  d'aller  de  Smyrne  à  Ëphèse,  de  pousser  jusqu'à  Magnésie  sur  le  Méandre,  où 
les  ruines  du  temple  ionique  de  Diane  offraient  une  tentation  puissante  à  notre 
ami,  grand  amateur  et  vrai  connaisseur  en  fait  d'architecture  hellénique,  puis  de 
gagner  Sardes,  où  il  y  avait  encore  des  chapiteaux  ioniques  à  voir,  et  de  revenir 
de  Sardes  à  Smyrne.  Ce  voyage,  qui  n'est  pas  considérable,  avait  bien  pour  nous  ses 

T0:>1E    i.  1 


6  UNE    COURSE 

difficultés;  nous  ne  trouvions  personne  à  Smyrne  qui  eût  été  directement  de  Ma- 
gnésie à  Sardes  ,  les  guides  qui  connaissaient  le  chemin  étaient  absents  ou 
malades;  le  seul  que  put  nous  procurer  l'infatigable  obligeance  d^;  M.  le  baron  de 
Nerciat  n'était  jamais  allé  plus  loin  qu'Épbèse.  Ce  guide  nous  fut  recommandé 
comme  Français,  mais  il  n'avait  de  français  que  le  nom,  Marchand,  comme  le  valet 
de  chambre  de  Napoléon  :  du  reste,  une  étrange  figure  qui  tenait  du  Juif,  du  Turc 
et  du  nègre;  parlant  fort  bien  le  turc  et  le  grec,  mais  le  français  très-peu.  Force 
nous  fut  de  nous  mettre  en  route  avec  ce  singulier  personnage  et  le  postillon  turc 
Ahmet,  qui,  lui  nou  plus,  n'avait  jamais  entendu  parler  de  Sardes.  Nous  voilà  donc 
partis  à  la  grâce  de  Dieu,  pour  faire  une  centaine  de  lieues  dans  un  pays  dont 
nous  ne  connaissions  pas  la  langue,  avec  des  guides  qui  ne  connaissaient  pas  le 
chemin. 

Sur  le  cheval  qui  marche  à  la  tête  de  notre  petite  caravane  est  Ahmet,  garçon 
d'une  jolie  figure,  d'une  égalité  d'humeur  inaltérable,  avec  un  certain  air  de 
dandy  turc  et  le  flegme  à  toute  épreuve  d'un  vrai  musulman,  le  turban  sur  le  côté 
de  la  tête,  poignard  et  pistolets  à  la  ceinture,  et,  en  manière  de  bottes  de  postillon, 
de  grands  pantalons  de  laine  biodée  qui  ne  couvrent  que  le  devant  de  la  jambe  et 
tombent  sur  le  pied;  il  tient  négligemment  la  bride  du  cheval  qui  porte  les  ba- 
gages. Nous  suivons  sur  des  montures  d'assez  pauvre  apparence.  Nous  nous  sommes 
pourvus  d'armes  offensives,  porte-respect  dont  nous  n'aurons  pas  à  nous  servir, 
mais  qui  fait  partie  du  costume  de  voyage  et  tient  lieu  de  passeport  ;  je  me  trompe, 
nous  avons  un  boiirourcli,  délivré  par  le  pacha  de  Smyrne  (  on  nomme  ainsi  le  fir- 
manque  donnent  les  autorités  locales),  et  deux  Ichéskerés,  avec  nos  signalements. 
Celui  de  Mérimée  porte  :  cheveux  de  tourterelle  eiyeux  de  lion.  Comment  pourrait-on 
se  tromper  sur  l'identité  d'un  voyageur  aussi  bien  caractérisé?  Enlin,  tantôt  der- 
rière nous,  tantôt  sur  nos  flancs,  tantôt  en  tète  à  côté  du  postillon,  trotte  l'honnête 
Marchand  en  veste  noire  et  pantalon  noir  un  peu  blanchi  par  le  temps,  le  fez  rouge 
sur  la  tête,  les  guêtres  de  cuir  aux  jambes,  à  la  ceinture  un  coutelas  qui  ne  doit 
être  redoutable  qu'aux  poules  destinées  à  nos  soupers  :  trop  heureux  Marchand, 
quand  je  lui  permets  de  ceindre  le  sabre  d'ordinaire  suspendu  au  pommeau  de 
ma  selle!  Il  va  et  vient  d'un  air  qu'il  s'efforce  de  rendre  afi'airé,  et,  comme  beau- 
coup de  gens,  il  est  d'autant  plus  disposé  à  faire  l'important  qu'il  se  sent  plus 
inutile.  Ainsi  accoutrés,  et  la  pluie  menaçant,  nous  nous  mettons  en  route.  Nous 
traversons  d'abord  lentement  les  rues  étroites  et  tortueuses  de  la  ville  de  Smyrne, 
auprès  desquelles  nos  rues  de  la  Cité  sont  d'une  largeur  fort  honnête;  assez  em- 
barrassés quand  dans  ces  rues,  dont  un  grand  nombre  pourraient  bien  s'appeler 
des  allées,  nous  trouvons  des  files  de  chameaux,  ce  qui  arrive  sans  cesse.  Nous 
passons  par  le  quartier  turc,  entre  deux  rangs  de  fumeurs  assis  ou  accroupis  devant 
les  cafés,  et  nous  arrivons  ainsi  sur  la  hauteur  qui  domine  la  ville  de  Smyrne. 
Ahmet  se  retourne  selon  l'usage  turc,  disant  solennellement  :  Ouroular,  bon 
voyage,  et  nous  voilà  partis. 

Le  premier  jour,  nous  sommes  tout  entiers  à  l'étonnement  que  nous  cause  la 
nouveauté  de  notre  situation,  entrant  dans  un  pays  qui  nous  est  entièrement  in- 
connu, et,  sauf  deux  ou  trois  points  de  notre  route,  n'ayant  aucune  idée  de  ce  que 
nous  allons  rencontrer.  Ce  furent  d'abord  quelques  collines  assez  rocailleuses, 
égayées  de  loin  en  loin  par  un  peu  de  verdure.  A  notre  gauche,  de  belles  monta- 
gnes, presque  point  d'habitations;  de  loin  en  loin,  des  Turcs  voyageant  comme 
nous  achevai  et  bien  armés.  Pour  la  première  fois  nous  avions  le  plaisir  de  nous 


DANS    L  ASIE  MINEUKE.  7 

sentir  en  Orient,  et  ce  plaisir  était  assez  vif  parce  qu'il  était  nouveau;  maintenant 
•ju'il  s'est  usé  par  la  répétition  des  mômes  scènes,  j'ai  peine  à  coniprendre  le 
charme  mêlé  d'un  peu  d'iniiuiétude  que  j'éprouvais  à  voir  s'avancer  ces  hommes 
il  figures  basanées  on  noires,  qui  passaient  silencieusement  en  laissant  tomber  sur 
moi  un  impassible  regard,  et  pour  lesquels  j'étais  si  compléîement  un  étranger, 
puisqu'un  étranger,  un  infidèle,  presque  un  ennemi.  J'aimais  à  voir  les  caravanes 
de  chameaux  défiler  lentement  près  de  nous,  ou  dessiner  à  l'horizon  sur  le  ciel  la 
silhouette  de  leurs  longs  cous  et  la  ligne  bizarre  de  leurs  dos,  à  écouter  le  son 
grave  des  clochettes  qu'ils  balancent  en  marchant  d'un  air  à  la  fois  majestueux  et 
slupide,  assez  semblable  à  rcxi)ression  du  visage  des  Osmanlis.  Du  reste,  une  cer- 
taine tristesse  d'imagination  se  mêlait  à  ce  sentiment  du  lointain,  de  l'isolement  et 
de  la  solitude. 

Vers  le  soir,  nous  passâmes  près  des  montagnes  de  Claros.  Ce  nom  harmonieux 
me  rappelait  que  ce  pays,  aujourd'hui  turc,  avait  été  grec;  que  cette  terre,  aujour- 
d'hui presque  abandonnée,  avait  été  le  théâtre  d'une  civilisation  gracieuse.  Le 
dieu  de  Claros  voulut  nous  montrer  que,  si  son  temple  était  renversé,  ses  traits 
n'avaient  rien  perdu  de  leur  splendeur,  et  il  disparut  derrière  nous  dans  une 
atmosphère  d'or,  mtreus  ApoUo. 

Dans  toute  l'Asie  Mineure,  de  deux  lieues  en  deux  lieues,  on  trouve  un  café 
(kafenet).  Ce  mot  produit  un  assez  singulier  efl'et  dans  ces  solitudes.  Ces  cafés, 
qui  tiennent  lieu  d'auberges,  sont  souvent  des  corps -de-garde.  Quand  on  descend 
de  cheval,  les  soldats  du  poste,  au  lieu  de  vous  demander  votre  passeport,  vous 
apportent  une  petite  tasse  pleine  d'un  café  excellent,  très-chaud  et  sans  sucre, 
avec  une  pipe  allumée.  On  s'assied  sur  une  natte,  on  boit  lentement  ce  café,  on 
fume  voluptueusement  celle  pipe,  puis  on  remonte  à  cheval,  et  on  continue  sa 
route. 

De  café  en  café  et  de  pipe  en  pipe,  nous  arrivâmes  vers  la  nuit  à  Tourbali,  petit 
village  où  nous  devions  coucher.  Tourbali  est  situé  dans  une  plaine  marécageuse 
et  couverte  d'arbustes  ;  l'été,  elle  doit  être  fort  malsaine.  On  nous  avait  beaucoup 
parlé  du  danger  de  passer  une  nuit  à  Ephèse,  nous  en  avons  passé  trois  sans  le 
moindre  inconvénient;  mais  je  ne  crois  pas  qu'il  fût  prudent  d'en  faire  autant  à 
Tourbali,  et  je  conseille  aux  voyageurs  qui  visiteront  Éphèse  durant  l'été  de  s'y 
rendre  par  les  montagnes. 

Tourbali  était  notre  premier  gîte,  et  ce  début  n'avait  rien  d'encourageant.  L'aga 
du  lieu  était  absent;  nous  ne  pûmes  loger  dans  sa  maison;  on  nous  donna  une 
chambre  qui  servait  habituellement  de  corps-de-garde.  Au  moyen  d'une  nalîe, 
sur  laquelle  nous  plaçâmes  nos  tapis  et  nos  couvertures,  nous  finîmes  par  faire  un 
lit  assez  tolérable.  Plusieurs  soldats  du  poste,  parmi  lesquels  il  y  avait  des  noirs 
et  quelques  habitants  de  Tourbali,  vinrent  s'asseoir  sur  leurs  talons  et  nous  re- 
garder en  silence.  Leur  curiosité  était  d'ailleurs  très- discrète;  m'ayant  vu  enve- 
lopper ma  tète  dans  mon  manteau,  ils  pensèrent  que  je  voulais  dormir,  et  sur-le- 
champ  ils  se  retirèrent  .sans  bruit.  Ce  que  j'ai  vu  des  Orienlaux  m'a  donné  l'idée 
d'une  certaine  urbanité  naturelle  différente  de  la  nuire,  mais  qui  ne  manque  point 
de  tact  et  de  délicatesse.  Elle  frappe  d'autant  plus,  qu'on  est  plus  loin  de  l'atten- 
dre de  ces  hommes  à  visages  rébarbatifs,  toujours  affulilés  de  poignards,  de  pis- 
tolets, de  fusils. 

Au  demeurant  les  meilleurs  fils  du  monde. 


8  «NE    COURSE 

La  matinée  du  lenileniain  nous  snflit  pour  gagner  la  plaine  d'Ëphèse.  Sur  notre 
roule,  nous  rencontrâmes  deux  de  ces  tertresque  les  antiquaires  nomment  ^Hw?«/(/.'î, 
et  nous  traversâmes  une  voie  anticiue.  Du  reste,  rien  de  remarquable  jusqu'à  la 
montagne  des  Chèvres,  au  pied  de  laquelle  coule  le  Caïster  : 

Pasceutcm  niveos  hcrboso  flumine  cycnos, 

dit  Virgile;  —  mais  nous  n'y  trouvâmes  pas  plus  de  cygnes  que  M.  de  Chateaubriand 
dans  l'Eurotas.  Le  fleuve,  assez  étroit,  coulait  dans  un  lit  argileux,  et  n'avait  de 
poétique  que  son  nom.  Le  mont  des  Chèvres  est  mieux  appelé  ;  j'ai  vu  rarement 
une  montagne  si  abrupte.  Le  château  en  ruines  qui  la  domine  serait  inexpugnable, 
et  produit  d'en  bas  l'effet  le  plus  pittoresque.  Il  n'y  a  rien  de  pareil  sur  les  bords 
du  Rhin.  Marchand,  qui  était  toujours  fertile  en  histoires  tragiques,  nous  assura  que 
cet  endroit  avait  été  le  plus  dangereux  de  la  contrée  :  il  est  vrai  qu'il  nous  en  dit 
autant  de  cinq  ou  six  autres.  Du  reste,  il  paraît  que  le  pays  n'a  pas  toujours  été 
aussi  sûr  qu'il  l'est  maintenant.  Une  heure  avant  d'arriver  à  ce  terrible  mont  des 
Chèvres,  je  demandai  quel  était  le  nom  d'une  charmante  fontaine  qui  se  trouvait 
sur  notre  route.  —  Quau-Tchesmé,  la  Fontaine  du  Sang .  —  Il  est  vrai  qu'à  une 
centaine  de  pas  était  le  Café  du  Bourreau,  Djelat-cafenet. 

Il  ne  reste  de  l'ancienne  ville  d'F^phèse  que  des  ruines,  et  pas  beaucoup  plus  de 
la  ville  lurque  d'Aia-Soluk,  bâtie  sur  une  monlagne  en  regard  d'Ëphèse.  Nous  nous 
logeâmes  dans  une  des  maisons  qui  composent  le  petit  hameau  auquel  Aia-Soluk, 
considérable  autrefois,  a  été  réduite.  Devant  noire  porte  était  une  mosquée  aban- 
donnée qu'ombragent  de  beaux  arbres  ;  on  y  voyait  quelquestombes,  une  jolie  fon- 
taine, et,  à  côté  de  cette  fontaine,  une  espèce  de  plate-forme  peu  élevée,  réservée 
pour  la  prière  et  tournée  du  côté  de  la  Mecque.  De  pieux  musulmans  venaient  s'y 
prosterner,  et  adresser  leurs  oraisons  en  se  dirigeant  vers  la  sainte  Caabn.  C'étaient 
ordinairement  des  vieillards  qui  se  livraient  à  ces  pratiques  religieuses;  en  général, 
il  nous  a  semblé  que  la  foi  n'était  pas  très-énergique  chez  le  grand  nombre.  Nous 
n'avons  presque  jamais  surpris  le  plus  léger  mouvement  de  fanatisme.  On  nous  a 
assuré  que  si  le  jeûne  du  Ramazan  s'observait  extérieurement,  par  crainte  de  l'au- 
torité, disposée  à  punir  le  scandale,  il  ne  s'en  commettait  pas  moins  secrètement 
beaucoup  d'infractions  au  rigoureux  précepte  qui  défend,  durant  tout  un  mois,  de 
manger,  de  boire  ou  de  fumer  entre  le  lever  et  le  coucher  du  soleil.  Pour  Ahmet,  je 
ne  lui  ai  jamais  vu  faire  sa  prière;  il  était  Ito[)  jeune-Turquie  pour  observer  scru- 
puleusement les  préceptes  de  la  loi.  Le  Ramazan  allait  commencer;  nous  lui  de- 
mandâmes s'il  comptait  l'observer.  —  Quand  vient  le  Ramazan,  répondit-il,  je 
ferme  les  portes  et  les  fenêtres  de  ma  maison  pour  l'empêcher  d'entrer.  —  Il  plai- 
santait même,  de  moitié  avec  le  giaour  Marchand,  les  musulmans  plus  rigides,  et 
ceux-ci  paraissaient  prendre  assez  bien  la  plaisanterie.  Il  n'hésitait  jamais  non  plus 
à  boire  autant  de  notre  rhum  que  nous  voulions  bien  lui  en  donner.  Quoique  mon 
compagnon  de  voyage  eût  soin  de  lui  représenter  quel  chagrin  il  causait  à 
Mahomet,  il  n'en  tenait  compte,  faisait  un  geste  pour  exprimer  son  indifférence  et 
celle  du  prophète,  et  ne  montrait  d'autre  souci  que  de  ne  rien  laisser  au  fond  du 
verre.  Dans  les  petites  choses  comme  dans  les  grandes,  dans  l'irréligion  rabelai- 
sienne d'Ahmet  comme  dans  l'aspect  délabré  de  Conslantinople,  on  sent  en  Tur- 
quie cette  grande  vérité  -.  l'islamisme  et  les  Turcs  s'en  vont. 

On  ne  retrouve  rien  du  plus  célèbre  monument  d'Ëphèse,  du  fameux  temple  de 


DANS    L'ASIE    MINELHE.  9 

Diane;  il  est  mémo  fort  didicile  de  se  faire  une  iilée  du  lieu  qu'il  occiipail.  Tous 
les  déhiis  sont  évideniuienl  d'une  époiiuc  postérieure,  de  l'époriue  romaine;  mais 
ces  débris  sont  Irès-iniposanls.  La  ville  antique,  étalée  sur  les  pentes  du  mont 
Préon,  d'un  côté  descendait  dans  une  vallée  située  entre  le  mont  Préon  et  te  mont 
Coressus,  et  de  l'autre  s'avançait  dans  une  plaine  magnifique,  embrassée  par  deux 
demi-cercles  de  belles  montagnes  qui  s'ouvrent  et  laissent  voir  la  mer.  La  ville 
lourniiU  son  front  de  ce  côté;  l'acropole  était  située  sur  le  mont  Préon.  De  là,  la 
plaine  marécageuse  et  verdoyante  que  termine  la  ligue  azurée  de  la  mer  se  déroule 
dans  sa  majestueuse  tristesse.  La  nature  de  la  végétation,  les  troupeaux  qui  paissent 
dans  les  liantes  herbes,  la  grandeur  des  ruines,  l'étendue,  la  solitude,  le  silence, 
rappellent  la  campagne  de  Rome;  plus  loin,  quelques  aqueducs  aident  encore  à  ce 
rapprochement  involontaire.  Là  ne  se  trouvent  point  de  ces  détails  élégants  d'ar- 
chitecture qui  appartiennent  à  la  belle  époque  grecque.  C'est  un  autre  âge  de  ruines, 
c'est  l'âge  de  ces  vastes  cités  qui,  après  le  siècle  de  la  perfection,  eurent  un  temps 
de  prospérité,  de  richesse,  de  grandeur,  de  ces  cités  à  la  fois  grecques,  romaines  et 
orientales,  dans  lesquelles  la  beauté  sobre  de  l'art  hellénique  était  étouffée  sous  le 
grandiose  romain  et  sous  le  génie  colossal  de  l'Orient.  Elles  représentent  le  second 
âge  de  la  civilisation  grecque,  telle  que  l'avait  faite  Alexandre  en  mêlant  l'Asie  et 
l'Europe,  le  génie  d'Athènes  et  celui  de  Babjlone.  Il  y  a  ici  quelque  chose  de  Bal- 
bek  et  de  Palmyre. 

Cet  âge  de  fusion  puissante  rappelle  aussi  le  christianisme,  dont  les  clartés  sor 
tirent  de  ce  chaos.  Les  souvenirs  chrétiens  sont  les  plus  grands  souvenirs  d'Éphèse. 
Ils  vont  bien  à  la  majesté  et  à  la  mélancolie  de  ces  lieux.  Selon  la  tradition  des  pre- 
miers siècles,  saint  Jean  l'évangéliste,  la  grande  lumière  d'É|)hèse,  conin>e  l'appe 
lait  l'évêque  Polycrate,  mourut  dans  celte  ville,  qui  était  un  des  sept  flambeaux 
mentionnés  par  l'Apocalypse,  et  on  y  montrait  la  sépulture  du  disciple  bien-aimé. 
Aujourd'hui,  dans  les  flancs  du  mont  Préon,  s'ouvrent  deux  grottes  formidables. 
Quand  on  s'engouffre  dans  leurs  profondeurs,  quand  on  lève  les  yeux  sur  les  rocs 
noirs  et  jaunes  qu'éclaire  à  demi  une  lueur  mystérieuse,  quand  on  remonte  à  la  lu- 
mière par  une  pente  escarpée,  à  travers  ces  roches  qui  semblent  avoir  été  entassées 
pêle-mêle  par  un  cataclysme  subitement  interrompu,  on  se  laisse  aller  à  croire  que 
l'aigle  de  la  vision  a  habité  ce  creux  de  rocher  et  a  eu,  dans  ces  antres  vraiment 
apocalyptiques,  un  avant-goût  des  terribles  révélations  de  Patmos. 

Je  ne  vous  ferai  point  une  description  détaillée  des  ruines  d'Éphèse,  notre  ami 
serait  plus  en  état  que  moi  de  le  tenter;  mais  je  voudrais  vous  donner  une  idée  de 
leur  nombre,  de  leur  étendue  et  de  leur  elfet  poétique. 

Ces  ruines  se  composent  de  vastes  monuments,  les  uns  formés  d'énormes  blocs 
de  pierre  ou  de  marbre,  les  autres  construits  partie  en  marbre  et  partie  en  briques. 
Mérimée  me  faisait  l'emarquer  le  singulier  caractère  de  celte  architecture  à  la  fois 
coquette  et  barbare  qui  semble  l'œuvre  d'un  artiste  grec  travaillant  pour  un  Ro- 
main. La  place  de  plusieurs  temples  est  clairement  indiquée  par  de  nombreux  frag- 
ments de  colonnes,  de  frises,  d'architraves;  sur  la  montagne  sont  creusés  plusieurs 
tombeaux,  dans  l'un  desquels  peut  s'être  passée  la  cosmopolite  aventure  de  la  ma- 
trone d'Éphèse.  Le  stade  est  parfaitement  reconnaissable.  Dans  ce  stade,  à  la  tombée 
de  la  nuit,  tandis  que  nous  écoutions  le  cri  des  loups  et  le  miaulement  des  chacals, 
nous  entendîmes  retentir  le  coup  de  canon  qui  annonçait  l'ouverture  du  Ramazan  : 
singulier  mélange  d'impressions  diverses  !  Une  porte  en  marbre  qui  conduit  au 
stade  est  formée  de  débris  plus  anciens  :  l'un  d'eux  est  un  bas-relief  funèbre  rc- 


10  ï^NE  counsE 

présentant  un  guerrier  à  cheval,  et  un  serpent  enroulé  autour  d'un  arbre  comme 
Satan  dans  les  Loges  de  Raphaël  et  à  la  chapelle  Sixtine  ;  d'autres  portent  des  in- 
scriptions grecques  et  latines.  On  voit  déjà  les  procédés  de  la  barbarie  parmi  toute 
cette  magnificence.  Le  théâtre,  adossé  à  la  montagne,  regardait  la  plaine.  Quelques 
gradins  subsistent  encore  ;  les  deux  extrémités,  par  lesquelles  la  scène  touchait  aux 
gradins,  sont  également  conservées.  Sous  l'une  d'elles  est  une  construction  cyclo- 
péenne,  reste  d'un  âge  beaucoup  plus  ancien,  avec  une  porte  semblable  à  celle  du 
souterrain  de  Tirinlhe.  Tandis  que  nous  contemplions  d'en  bas  l'hémicycle  du 
théâtre,  il  était  rempli  par  un  troupeau  de  chèvres  noires  ;  un  petit  chevrier  turc 
sifflait  assis  sur  un  débris;  une  immense  volée  de  corneilles  décrivait  de  longs  cir- 
cuits dans  les  airs.  Vers  la  montagne,  le  ciel  était  pluvieux  et  grisâtre,  etd'un  éclatant 
azur  du  côté  de  la  mer.  Sur  des  nuages  cuivrés  passaient  des  nuages  blancs  comme 
des  spectres;  par  moments,  leur  lueur  à  la  fois  claire  et  pâle  illuminait  les  ruines 
immenses,  les  cimes  sévères,  la  plaine  déserte.  Je  n'ai  rien  vu  de  plus  sublime; 
la  campagne  romaine  elle-même  ne  m'a  jamais  apparu  plus  grande  et  plus  triste. 

En  regard  des  ruines  de  la  ville  antique  d'Éphèse  sont  les  ruines  de  la  ville  mo- 
derne d'Aia-Soluk;  elles  complètent  l'effet  mélancolique  du  paysage.  J'errai  long- 
temps sur  la  montagne  où  fut  cette  ville  :  j'allais  de  mosquée  en  mosquée;  j'entrais 
par  le  toit  dans  des  bains  abandonnés  :  je  parcourais  ensuite  l'enceinte  du  château- 
fort,  et  je  regardais  à  travers  une  porte  de  cette  enceinte  la  campagne  d'Ëphèse  et 
la  mer.  Au  milieu  de  cette  mort  qui  m'entourait,  j'admirais  la  vigueur  de  la  végé- 
tation orientale.  Un  fragment  de  mur  en  briques,  qui  pouvait  peser  cinquante  mil- 
liers, avait  été  mis  sur  champ  par  quelques-unes  de  ces  commotions  du  sol  fré- 
(luentes  dans  l'Asie  Mineure.  Un  figuier  avait  plongé  ses  racines  entre  les  briques 
verticales,  et  ces  racines  étaient  allées  chercher  la  terre  à  une  distance  de  plus  de 
six  pieds.  Enfui  j'arrivai  à  une  assez  grande  mosquée,  construite  en  marbre  noir  et 
blanc  comme  la  cathédrale  de  Pise.  Les  chambranles  des  fenêtres  étaient  travaillés 
à  jour  dans  le  goût  moresque.  A  l'intérieur  s'élevaient  de  magniûques  colonnes  de 
granit  africain  semblables  à  celles  que  j'avais  vues  gisantes  dans  les  marais  de  la 
plaine.  L'une  d'elles  avait  conservé  son  chapiteau  corinthien;  les  autres  s'entou- 
raient à  leurs  cimes  d'ornements  qui  pendaient  avec  grâce  comme  des  stalactites. 
Sur  le  sol  se  voyaient  encore  les  traces  d'un  pavé  en  faïence  bleue,  et  sur  les  murs 
un  revêtement  d'émail.  Les  mosquées  de  Constanlinople,  toutes  plus  modernes  (je 
ne  parle  pas  de  celles  qui  ont  été  des  églises  comme  Sainte-Sophie),  sont  en  géné- 
ral beaucoup  plus  grandes,  mais  m'ont  paru  bien  inférieures  par  le  style  à  la  mos- 
quée déserte  d'Aia-Soluk. 

Après  deux  jours  passés  à  Éphèse,  nous  partîmes  pour  Magnésie,  sur  le  Méandre. 
Nous  nous  étions  pourvus  d'un  guide  supplémentaire;  ce  n'était  cependant  pas  un 
homme  du  pays,  et  à  Éphèse  nous  étions  plus  voisins  de  notre  patrie  que  lui  de  la 
sienne.  11  avait  un  nom  grec,  Calogeros,  et  on  nous  le  donna  pour  Grec,  mais  il 
s'exprimait  avec  beaucoup  de  difficulté  dans  cette  langue.  Nous  lui  demandâmes  où 
il  était  né.  Il  nous  répondit  que  son  pays  appartenait  aux  Anglais.  Nous  pensions 
mal  entendre;  enfin  il  prononça  le  mot  de  Pescitaver.  Il  venait  en  effet  du  Pes- 
chaver,  dans  le  nord  de  l'Inde,  aux  frontières  du  Thibet.  Comment  un  Grec  était-il 
né  au  pied  de  l'Hymalala?  Je  .songeai  à  ces  médailles  grecques  trouvées  dans  la  Bac- 
trianeetqui  attestent  la  persistance  de  la  civilisation  helléuique  portée  aux  extré- 
mités de  l'Asie  par  Alexandre.  Calogeros  me  faisait  l'effet  d'une  de  ces  médailles. 
Cependant  je  ne  pense  point  qu'il  ait  l'honneur  de  descendre  d'un  Macédonien  de 


DANS    l'aSJJÎ  ML-SELHK.  H 

la '|tlialaiiyt',  olj'imayiiio  qu'il  l'ait  i)liilùl  partie  de  (lueiques-uiiL'S  décos  |)oi)ulalioiis 
iK'slorioiines  qui  de  l)()iiiie  lieiue  portèrent  le  christianisme  aux  IVontières  de  l'Inde. 

Avec  ce  i^iiide  venu  d'un  peu  loin,  nous  nous  acheniinânies  vers  Incli-liazar,  où 
sont  les  ruines  de  Magnésie.  Le  clieniin  est  très-pitlore!^tIue,  et  suit  en  i^énéral  des 
gorges  boisées,  à  l'extrémité  des(iuellcs  ou  débouche  dans  la  plaine  du  Méandre. 
Le  Méandre  n'est  point  inlidèle  à  son  nom,  et,  vu  d'une  hauteur,  semble  un  ruban 
d'azur  que  le  vent  ferait  onduler  sur  le  sable.  Grâce  à  ces  ondulations  du  fleuve,  la 
plaine  est  un  marais  ;  uous  le  traversâmes  à  cheval  ;  il  est  impossible  de  le  traverser 
à  pied,  à  moins  d'entrer  dans  la  boue  jusqu'aux  genoux,  ce  qui  devait  m'arriver 
plus  lard.  Même  après  celles  d'Ëphèse,  les  ruines  de  Magnésie  sont  imposantes  et 
ont  cet  avantage,  qu'on  les  embrasse  tout  d'abord  dans  leur  ensemble.  La  situation 
de  Magnésie  n'était  pas  moins  belle;  de  même  elle  s'adossait  à  une  montagne.  On 
suit  parfaitement  la  ligne  des  murs,  et  l'on  peut  se  faire  une  idée  très-nette  de 
l'elTet  imposant  que  devait  produire  la  cité  grecque,  ayant  à  ses  pieds  la  plaine 
alors  cultivée  du  Méandre,  et  en  face,  non  pas  la  mer  comme  à  Éphèse,  mais  un 
horizon  d'admirables  montagnes.  Ici  vécut  dans  son  opulent  exil  ce  Thémistocle, 
(|ui,  à  travers  les  ménagements  de  l'histoire  grecque  pour  le  vainqueur  de  Salamine, 
me  parait  avoir  eu  avec  Xerxès,  avant  la  bataille,  des  relations  un  peu  suspectes, 
dont  il  se  fit  plus  tard  un  titre  auprès  de  lui.  C'est  ici  qu'après  avoir  rempli  pen- 
dant une  trentaine  d'années  le  rôle  de  serviteur  et  de  favori  du  grand  roi,  il  mourut 
volontairement  pour  ne  pas  combattre  les  Grecs.  Les  bienfaits  du  monarque  persan 
et  les  injustices  du  peuple  athénien,  pas  plus  que  les  eaux  du  Lélhé,  qu'on  passe 
avant  d'arriver  à  Magnésie,  n'avaient  donc  pu  déraciner  du  cœur  de  ce  Grec  l'amour 
de  la  patrie.  C'est  encore  aujourd'hui  le  meilleur  sentiment  que  j'aie  trouvé  chez  ses 
compatriotes.  J'ai  rapporté  de  mon  voyage  la  conviction  qu'il  y  a  en  Grèce  un  sin- 
cère amour  du  pays,  un  vif  sentiment  de  nationalité  ;  avec  cela  et  le  désir  universel 
de  l'instruction,  qui  est  un  autre  trait  du  caractère  grec,  on  peut  raisonnablement 
attendre  beaucoup  de  l'avenir. 

II  n'y  a  dans  la  plaine  de  Magnésie  ni  ville,  ni  village,  ni  hameau,  pas  même  un 
café.  Le  seul  monument  moderne  est  une  petite  église  qui  a  été  changée  en  mosquée. 
Ce  lieu  n'est  habité  que  par  des  nomades,  qui  placent  leurs  tentes  sur  les  croupes 
inférieures  des  montagnes,  et  font  paître  leurs  troupeaux  dans  la  plaine.  Les  uns 
sont  des  Turcomans  comme  ceux  que  nous  avions  rencontrés  le  jour  où  nous  avions 
quitté  Smyrne,  et  que  nous  devions  trouver  dans  toutes  les  plaines  jusqu'à  notre 
retour.  Ces  Turcomans  ont  des  tentes  noires  formant  un  carré  long  et  présentant  à 
peu  près  la  configuration  d'une  cabane.  Les  autres  sont  des  Tartares  (Tatardji), 
dont  les  tentes,  différentes  de  celles  des  Turcomans,  sont  grises  et  de  forme  circu- 
laire. Ne  voyant  nul  gite  à  une  lieue  à  la  ronde,  il  nous  prit  envie  de  demander, 
pour  une  nuit,  l'hospitalité  aux  Tartares.  Nous  fîmes  part  de  notre  projeta  Marchand, 
qui  fut  consterné. —  Quoi!  nous  disait-il,  vous  voulez  coucher  chez  ces  gens-là  ; 
mais  ce  ne  sont  point  des  Turcs,  ce  sont  des  Tartares  :  ils  ne  croient  pas  à  Mahomet, 
mais  à  Ali.  —  Trop  bons  chrétiens  pour  être  bien  scandalisés  par  l'hérésie  que 
Marchand  prêtait  aux  pauvres  Tartares,  nous  persistâmes  dans  notre  résolution,  et 
lui  dîmes  de  venir  avec  nous  pour  nous  servir  d'interprète.  Il  le  fil  très  à  contre- 
cœur. La  scène  était  à  dessiner  :  la  petite  horde,  composée  d'une  vingtaine  de 
personnes,  était  assise  au-dessus  de  nous,  sur  la  pente  de  la  montagne;  à  notre 
approche,  on  fit  retirer  les  femmes,  et  nous  nous  trouvâmes  en  face  du  chef,  vieillard 
à  belle  et  honnête  figure.  Parmi  les  autres  hommes  de  la  famille,  quelques-uns 


iâ  UNE    COURSE 

portaient  la  marque  de  leur  origine  tartare,  surtout  dans  l'obliquité  des  yeux; 
plusieurs  tenaient  de  grands  fusils  droits  sur  leurs  genoux,  comme  par  contenance. 
De  mon  côté,  je  mettais  en  évidence  mes  formidables  pistolets  de  poche.  Ainsi  sur 
nos  gardes  des  deux  parts,  nous  nous  fîmes  des  signes  d'amitié,  et,  pour  entamer  la 
conversation,  nous  demandâmes  à  ces  braves  gens  de  nous  vendre  un  agneau  ;  ils 
n'avaient  que  des  chèvres.  Nous  fîmes  ensuite  notre  proposition,  qui  ne  fut  point 
agréée,  probablement  à  cause  des  femmes  ;  car  les  Tartares,  bien  que  sectateurs 
d'Ali,  n'en  sont  pas  moins  de  bons  musulmans,  et  ne  pouvaient  consentir  à  donner 
l'hospitalité  dans  leur  harem.  Leur  réponse  ouïe,  nous  nous  séparâmes  en  très-bonne 
intelligence,  résignés  â  aller  chercher  le  soir,  dans  le  village  le  plus  prochain,  un 
gîte  plus  confortable  que  la  tente  des  Tartares,  mais  moins  poétique. 

Nous  commençâmes  à  parcourir  et  à  examiner  les  ruines  de  Magnésie  :  les  plus 
intéressantes  sont  celles  du  temple  d'Artémis  Leucophryné,  ce  qui  veut  dire,  selon 
Arundell,  Diane  aux  sourcils  blancs.  Mais  je  ne  puis  croire  que  les  Grecs,  toujours 
si  soigneux  d'éviter  le  laid  et  le  bizarre,  aient  jamais  représenté  une  déesse  avec  des 
sourcils  blancs  ;  il  faut  sans  doute  traduire  au  front  blanc.  Un  passage  de  Strabon 
me  confirme  dans  cette  pensée.  Il  nous  apprend  (liv.  XIll)  que  Tile  de  Ténédos  a 
porté  le  nom  de  Leucophryné.  Or,  on  peut,  à  la  rigueur,  avoir  donné  un  front  à 
une  île,  mais  des  sourcils,  difficilement.  «Dans  la  ville  actuelle,  dit  Strabon 
(liv.  XIV,  §  40),  est  le  temple  d'Artémis  Leucophryné.  Pour  la  grandeur  de  l'édifice  et 
pour  le  nombre  des  offrandes,  il  le  cède  à  celui  d'Éphèse;  mais,  pour  l'harmonie 
et  la  beauté  de  l'architecture,  il  lui  est  bien  supérieur  :  il  surpasse  en  grandeur 
tous  les  temples  de  l'Asie,  deux  exceptés,  celui  d'Éphèse  et  celui  de  Didyme.  » 

De  ce  temple,  il  ne  reste  pas  une  colonne  debout,  mais  les  fragments  sont  con- 
sidérables, d'une  grande  beauté  et  d'un  grand  intérêt.  Sur  des  parties  de  frise  bien 
conservées,  on  voit  des  combats  de  guerriers  et  d'amazones  d'ime  époque  antérieure 
à  celle  du  Parthénon.  Les  fûts  des  colonnes,  les  architraves,  les  chapiteaux,  offrent 
<les  détails  curieux;  il  n'est  pas  deux  de  ces  colonnes  qui  soient  semblables;  les 
bases,  les  chapiteaux,  ont  des  ornements  différents.  Ces  ruines  sont  importantes. 
On  conçoit  facilement  combien  il  est  utile  d'étudier  l'hisloire  de  l'architecture 
ionique  en  lonie. 

Le  temple  est  renfermé  dans  une  immense  enceinte  dont  la  destination  n'est 
pas  facile  à  deviner,  et  qui  est  contiguë  à  une  enceinte  moins  considérable.  Dans 
celle-ci,  on  voit  des  espèces  de  voûtes  et  d'arcades  fort  singulières.  Si  l'on  sort  de 
la  grande  enceinte,  on  trouve  la  place  et  la  forme  du  théâtre,  qui  s'appuyait  au 
mont  Thorax,  comme  celui  d'Éphèse  au  mont  Préon,  le  stade  touchant  au  théâtre, 
et  une  foule  de  tombeaux  ;  un  monument  isolé  s'élève  dans  la  plaine,  au  milieu 
des  marais;  un  autre  monument  est  construit  avec  d'énormes  pierres  sur  trois 
rangs. 

Tout  cet  ensemble  de  débris,  dans  une  parfaite  solitude,  est  d'un  très-grand 
aspect.  Il  est  malheureux  que  l'humidité  répande  une  teinte  grise  sur  le  marbre 
des  monuments.  Dans  ces  plaines  fertiles  et  inondées,  on  regrette  l'aridité  salutaire 
de  l'Attique.  qui  laisse  au  marbre  sa  blancheur,  ou  lui  donne  cette  belle  teinte 
dorée  qu'on  admire  au  Parthénon.  Du  reste,  on  retrouve  ici  la  merveilleuse  lu- 
mière de  l'Attique,  cette  transparence  incroyable  de  l'air,  ces  reflets  violets  et  roses 
qui,  au  coucher  du  soleil,  embellissent  les  sommets  de  l'Hymette  et  du  Penthélique. 
Les  ruines  et  la  nature  rappellent  également  que  l'Ionie  est  sœur  d'Athènes.  Mais, 
dans  l'art,  Athènes  a  fait  le  pas  décisif  par  lequel  on  arrive  du  très-beau  au  parfait. 


DAIIS    L'ASIE    MINEURE.  15 

Athènes  esl  le  génie  ionien  perfectionné,  comme  Sparte  fut  l'exagération  du  génie 
dorien. 

Nous  allâmes  coucher  dans  un  village  grec,  où  nous  fftmes  mieux  logés  que  nous 
ne  l'avions  été  jusqu'alors.  Cette  fois,  nous  avions  un  café  à  notre  disposition. 
Notre  chambre  à  coucher  était  l'espèce  d'estrade  qu'on  trouve  dans  tous  les  cafés 
de  l'Orient,  et  sur  laquelle  on  s'assied  ou  on  s'accroupit  pour  fumer  la  pipe  ou  le 
narguilé.  Nous  étions  là  comme  les  acteurs  sont  placés  vis-à-vis  du  parterre,  et  le 
parterre  ne  nous  manquait  point.  Une  partie  de  la  population  regardait  avec  beau- 
coup de  curiosité  les  Francs  ôter  leurs  bottes  ou  se  laver  les  mains.  Cette  population 
était  grecque,  c'est-à-dire  chrétienne;  mais,  parmi  ceux  qui  la  composaient,  bien 
peu  connaissaient  un  autre  idiome  que  le  turc.  Il  en  est  souvent  ainsi  dans  le  pays 
que  nous  avons  parcouru,  et,  quand  ces  Grecs  d'Asie  veulent  parler  leur  langue,  ils 
prononcent  des  mots  barbares.  Ce  qu'on  pourrait  appeler  le  dialecte  ionien  moderne 
n'a  rien,  je  vous  jure,  de  la  suavité  du  langage  d'Hérodote. 

Pour  aller  à  Sardes,  il  fallait  passer  de  nouveau  par  Éphèse;  mais  nous  n'eûmes 
point  sujet  de  nous  en  repentir.  Le  chemin,  qui  nous  avait  plu  par  un  temps  assez 
triste,  parcouru  de  nouveau  par  un  temps  admirable,  nous  enchanta,  surtout  vers 
la  fin  ;  nous  descendions  à  pied  une  portion  escarpée  de  la  route,  rendue  plus  diffi- 
cile encore  au  pas  des  chevaux  par  un  reste  de  pavé  en  très-mauvais  état;  nous 
rencontrâmes  le  lit  d'un  torrent  avec  lequel  la  route  se  confondait.  Rien  de  plus 
frais,  de  plus  délicieux  que  cette  route  perdue  dans  un  ruisseau  sous  d'impénétrables 
ombrages;  un  peu  plus  loin,  dans  un  endroit  où  elle  côtoyait  le  courant  d'eau,  qui 
serpentait  ici  à  une  certaine  profondeur*",  nous  aperçûmes  tout  à  coup  dans  les  airs, 
jeté  d'une  montagne  à  l'autre,  se  détachant  sur  la  verdure  et  se  dessinant  sur  le 
ciel,  un  aqueduc  romain  à  deux  étages  ressemblant  en  petit  au  pont  du  Gard,  et 
aussi  gracieux  que  celui-ci  est  sublime.  .Au-dessus  des  premières  arcades  est  une 
inscription  assez  longue,  en  partie  grecque  et  en  partie  latine,  par  laquelle  on 
apprend  que  Caïus  Sextilius,  fils  de  Publius,  de  la  gens  Ouotoneia  (pour  Votinia), 
a  élevé  à  ses  frais  ce  monument,  et  l'a  dédié  à  la  Diane  d'Éphèse  et  à  l'empereur 
Tibère    (1). 

Mon  compagnon  de  voyage  parvint  à  la  lire  avec  assez  de  peine  en  grimpant 
sur  les  pentes  de  la  montagne  et  même  dans  les  arbres.  Ainsi  perché,  il  me  dictait 
l'inscription,  puis  il  descendit  pour  ])rendre  un  croquis  de  ce  charmant  point  de 
vue.  Pendant  ce  temps,  assis  sur  une  pierre,  je  ne  me  lassais  pas  de  contempler  le 
paysage.  Quand  on  a  un  peu  voyagé,  on  ne  s'émeut  pas  pour  le  premier  site  venu, 
on  devient  difficile  en  fait  de  pittoresque.  Mais  ici  tout  était  ravissant.  La  vue  était 
admirablement  composée.  Par-dessous  l'arche  du  milieu,  on  apercevait  la  montagne 
d'Éphèse  dans  une  teinte  violette,  et  au-dessus  des  deux  murs  verdoyants  qui  s'éle- 
vaient à  notre  gauche  et  à  notre  droite,  l'azur  velouté  d'un  vrai  ciel  d'Ionie;une 
lumière  dorée  se  glissait  obliquement  à  travers  les  branches  des  platanes,  des 
myrtes,  des  lauriers,  des  caroubiers,  et  venait  éclairer  les  cintres  supérieurs  de  l'a- 
queduc dont  le  pied  plongeait  dans  l'ombre.  Tout  était  assorti  dans  une  délectable 
harmonie.  De  pareils  spectacles  sont  les  meilleurs  commentaires  de  la  poésie  an- 
tique. L'impression  que  je  recevais  dans  cette  gorge  perdue  entre  Éphèse  et  Ma- 
gnésie, c'était  l'impression  que  procurent,  quand  on  a  su  les  goûter,  les  chefs- 
d'œuvre  de  cette  poésie  dont  on  ne  peut  avoir  un  sentiment  complet  que  sous  le 

(l)  M.  Ph.  Lebasa  publié  cette  inscription. 


1  î  UNE    COURSE 

ciel  qui  l'a  inspirée  :  celte  poésie  paraît  alors  la  patrie  naturelle  de  l'iniaginalion, 
qui  n'en  veut  plus  sortir  et  devient  presque  insensible  à  tout  autre  genre  de  beauté. 
Ainsi,  après  avoir  goûté  le  lotos,  «  on  ne  pouvait  plus  sortir  du  pays  qui  produisait 
ce  fruit  doux  comme  du  miel,  mais  on  voulait  s'en  nourrir  éternellemenl,  oublieux 
ilu  retour.  » 

T(i)v  o'ôdTii  ).'jJTOÎo  vàyot  [j.s.li-fjoia.  xapnov, 
Oùx  et'  kna.yjs.llct.1  Tri/tv  riGcAsv,  o'ùSs.  veéudxt. 

'Aii'  «ÙtO'J  ^OÙIq-JTO  //.et'  dvOpX'jl   i.UZOIfV.-/Ol'Sl 

AwTov  ipeuTO/M-jot  //.£ve'//.sv,  vocroy  n  Ic/JiijOc.t. 

Pardon  pour  ce  grec,  mais  depuis  trois  mois  je  vis  avec  Homère  et  avec  les  autres 
divins  poètes  qui  ont  écrit  dans 

Ce  langage  aux  douceurs  souveraines, 
Le  plus  beau  qui  soil  né  sur  les  lèvres  humaines, 

et  je  les  retrouve  partout,  dans  la  nature  qu'ils  ont  peinte,  dans  les  monuments 
qu'une  inspiration  parente  de  la  leur  a  enfantés,  enlin  dans  mille  détails  de  mœurs 
et  de  costumes  qui  se  sont  conservés  jusqu'à  nous.  Je  parlerai,  j'es[ière,  plus  au 
long  quelque  jour  de  ces  rapports  que  j'étudie  constamment  sur  place.  Pour  au- 
jourd'hui, je  me  borne  à  une  profession  de  ma  foi  ardente  au  beau,  tel  que  les  Grecs 
l'ont  compris  et  rendu.  J'en  ai  flni  avec  le  moyen  âge,  j'en  suis, à  la  renaissance; 
et  qui  pourrait  contempler  la  beauté  parfaite  sans  l'adorer?  Ne  pensez-vous  pas 
comme  moi,  mon  ami?  Vous,  critique  si  délicatement  inspiré,  vous  qui  pénétrez 
d'un  jet  si  rapide  et  si  lumineux  toutes  les  conceptions  de  l'esprit,  tous  les  arcanes 
de  la  sensibilité,  tous  les  détours  de  l'imagination  et  du  cœur,  je  vous  ai  vu  vous 
éprendre  toujours  plus  de  la  beauté  grecque,  remonter  à  Homère,  de  Ronsard  et 
d'André  Chénier,  qui  après  tout  étaient  de  la  famille.  Continuez,  mon  aimable  ami. 
Cette  antiquité,  que  souvent  des  interprétations  si  fausses  ont  si  lourdement  Ira^ 
vestie,  livrera  à  vos  mains  ingénieuses  et  légères  ses  richesses  les  plus  cachées,  ses 
perles  les  plus  exquises.  L'antiquité  peut  se  rajeunir,  rapprochée  de  ce  qui  a  été 
conçu  hors  d'elle,  mais  dans  un  esprit  semblable  au  sien.  Vous. l'avez  bien  montré 
naguère  en  retrouvant  si  finement  dans  Electre  la  sœur  aînée  de  Colomba. 

J'étais,  je  crois,  en  extase  devant  le  pont  romain  sur  la  route  de  Magnésie  à 
Éphèse,  quand  l'enthousiasme  du  vrai  classique  m'a  emporté;  je  reviens  à  ce  beau 
lieu.  Avant  de  le  quitter,  je  vous  décrirais  bien  le  lit  du  torrent  dans  lequel  je  des- 
cendis h  travers  des  touffes  de  myrtes  et  des  lauriers  de  trente  pieds,  pour  m'y  as- 
seoir sous  des  voûtes  de  platanes  ;  mais  j'aime  mieux  vous  rappeler  ce  que  ce  ravin 
merveilleux  me  remit  en  mémoire,  la  ravissante  peinture  de  l'Eurotas  dans  l'Iti- 
néraire. Citer  Chateaubriand,  c'est  presque  citer  Homèi'e,  c'est  citer  du  moins  celui 
des  poètes  modernes  qui  a  le  plus  hérité  de  cet  art  de  caractériser  les  scènes  de  la 
nature  par  un  trait  simple,  juste  et  grand. 

Tandis  que  nous  étions  plongés  dans  ces  délicieuses  contemplations,  il  paraît 
que  nous  faisions  preuve  d'un  grand  courage,  certes  bien  sans  nous  en  douter. 
Quand  nous  arrivâmes  à  Éphèse,  vers  le  commencement  de  la  nuit.  Marchand,  à 
(jui  nous  avions  l'ait  prendre  les  devants  avec  Ahmel  et  les  chevaux,  dans  la  double 
intention  de  trouver  le  pilaw  prêt  et  de  jouir  de  la  solitude,  Marchand  nous  avait 
vus  en  frémissant  rester,  malgré  ses  remontrances,  dans   un  endroit  qui  était, 


DANS    L'ASIE  MIISEUIIE.  16 

connue  tant  d'autres,  le  plus  dangereux.  11  en  avait  donné  avis  au  poste  voisin 
pour  qu'il  i'ftt  prêt  à  nous  secourir,  et  selon  lui,  le  poste  avait  été  frappé  de  surprise 
par  la  bizarrerie  de  ces  Francs  qui  s'arrêtaient  ainsi  sur  la  route,  et  pénétré  d'ad- 
miration pour  leur  courage.  Nous  ne  méritions  certainement  guère  d'inspirer  ce 
dernier  sentiment,  car  nous  n'avions  vu  passer  personne,  et  nous  n'avions  pas  songé 
un  instant  aux  voleurs. 

Ici  se  présentait  la  grande  dilllcullé  du  voyage;  gagner  Sardes  directement  et 
sans  retourner  à  Éphèse,  en  coupant  le  Tmolus,  que  nous  n'avions  pas  le  temps  de 
tourner  comme  font  ordinairement  les  voyageurs.  Cette  dillicullé  s'était  aplanie 
pendant  notre  séjour  à  Ëphèse.  Marchand,  toujours  Adèle  à  sou  système  de  pru- 
dence, avait  pour  principe  de  n'apprendre  à  personne  où  nous  allions,  et  nous 
recommandait  d'en  faire  autant.  Il  était  tout  fier  d'avoir  imaginé  de  répondre 
aux  questions  qu'on  lui  adressait  sur  le  but  de  notre  voyage,  que  nous  allions  voir 
notre  ami  le  pacha  d'Aïdin.  et  il  ajoutait  gravement  :  Il  ne  faut  jamais  dire  la  vé- 
rité. Il  parait  cependant  qu'il  avait  renoncé  à  celle  méthode,  qui  nous  eût  difti- 
cilement  procuré  les  renseignements  dont  nous  avions  besoin;  car  lui  et  Ahniet 
étaient  parvenus  à  savoir  qu'il  fallait,  pour  aller  à  Sart  (Sardes),  passer  par  Tireh, 
Baïndir.  Berghir,  et  s'étaient  fait  indiquer  le  chemin  de  la  première  de  ces  trois 
villes. 

Ainsi  renseignés,  nous  nous  acheminâmes  vers  Tireh,  en  remontant  le  lit  du 
Caïster.  Nous  commençâmes  par  nous  égarer,  un  Turcoman  nous  remit  dans  notre 
route.  Cet  homme,  qui  vivait  sous  une  méchante  tente  de  toile,  avait  l'air  le  plus 
simple,  le  plus  noble,  je  dirais  presque  le  plus  distingué.  Du  reste,  la  dignité  natu- 
relle des  manières  est  l'apanage  des  Orientaux  ;  dans  les  villes  turques,  on  n'entend 
point  ces  cris,  ces  jurements,  ces  chants  bruyants  qu'on  entend  dans  les  nôtres. 
On  ne  voit  jamais  de  dispute.  Le  portefaix  a  dans  l'intonation  de  la  voix,  dans  le 
geste,  une  singulière  douceur  et  un  grand  calme.  Aussi  les  fortunes  rapides  qu'a- 
mène le  despotisme  ne  produisent-elles  point  ces  contrastes  choquants  entre  les 
manières  et  la  situation  qui  frappent  chez  nos  parvenus.  En  Turquie,  un  homme 
est  batelier;  un  jour  le  sullau  rentend  chanter,  trouve  sa  voix  agréable,  et  le  fait 
ministre  de  la  marine.  Le  ministre  n'aura  rien  à  changer  aux  manières  du  batelier. 

Nous  avions  dans  Ahuiet,  notre  postillon,  une  preuve  frappante  de  ce  (jue  j'a- 
vance. Ahmet  était  un  garçon  très-ignorant,  ne  connaissant  que  ses  chevaux.  En 
Europe,  il  eût  été  un  grossier  manant.  Eh  bien  !  Ahmet  avait  tout  naturellement 
l'aplomb  sans  rudesse,  l'air  posé  et  insouciant  d'un  jeune  homme  de  bonne  maison 
de  Paris.  Jamais  sa  voix  ne  s'élevait  d'un  quart  de  ton  au-dessus  du  diapason  or- 
dinaire; jamais  il  ne  montrait  ni  humeur  ni  turbulence.  Un  jour,  son  cheval  s'abat 
sous  lui;  Ahuiet  ne  s'emporte  point,  il  se  dégage  doucement,  relève  sa  monture, 
lui  lance  de  vigoureux  coups  de  corde,  sans  sortir  de  son  calme,  et  se  contente  de 
lui  adresser  du  bout  des  lèvres  et  en  grasseyant  l'injure  grecque  qui  a  passé  dans 
la  langue  turque  :  Keralu! 

Après  avoir  vigoureusement  trotté  pendant  six  heures ,  nous  nous  arrêtâmes 
auprès  d'une  source  pour  boire  une  tasse  de  café  et  fumer  un  narguilé.  En  remon- 
tant à  cheval,  je  découvris  tout  à  coup  les  minarets  d'une  ville.  C'était  Tireh.  La 
Fontaine,  après  avoir  lu  Baruch,  disait  à  tout  le  monde  :  «  Avez-vous  lu  Baruch?  » 
El  moi,  je  suis  tenté  de  dire  à  tous  ceux  qui  sont  venus  dans  cette  partie  de  l'O- 
rient :  Avez-vous  vu  Tireh!  Peu  de  personnes  ont  eu  cet  avantage,  parce  que  Tireh 
est  en  dehors  de  la  route  qu'on  suit  ordinairement.  Mais,  dans  les  voyages  comme 


16  13NE    COURSE 

dans  les  arts,  il  y  a  presque  toujours  profit  h  s'écarter  du  chemin  battu.  Pour  avoir 
opiniâtrement  persisté  à  nous  rendre  en  droite  ligne  d'Éphèse  à  Sardes,  nous  avons 
eu  le  spectacle  d'une  ville  purement  turque,  spectacle  que  ni  Smyrne,  ni  surtout 
Constanlinople,  ne  nous  ont  donné.  De  plus,  cette  ville  est  dans  une  situation  ad- 
mirable; bâtie  en  amphithéâtre  sur  la  pente  d'une  montagne,  comme  le  lurent 
dans  leur  temps  Éphèse  et  Magnésie,  ayant  à  ses  pieds  une  plaine  parfaitement  cul- 
tivée, et  en  face  la  magnifique  chaîne  du  Tmolus,  derrière  lequel  se  trouvent  Sardes 
et  la  Lydie;  le  Tmolus,  rempart  de  la  Lydie,  comme  dit  Eschyle  avec  une  justesse 
qui  ne  nous  semblait  que  trop  grande,  car  cette  chaîne,  si  majestueuse  à  contem- 
pler, nous  semblait  un  véritable  mur,  et  nous  nous  demandions  avec  un  peu  d'in- 
quiétude par  où  il  serait  possible  de  la  franchir. 

Tireh  compte  environ  trente  mille  habitants;  les  deux  tiers  d'entre  eux  sont 
Turcs,  le  reste  est  composé  d'Arméniens,  de  Juifs,  et  surtout  de  Grecs.  La  ville  et 
les  environs  ont  un  air  d'aisance  et  de  prospérité  qui  nous  surprit.  Si  toutes  les 
provinces  de  l'empire  turc  étaient  dans  un  état  aussi  florissant,  ses  ressources  se- 
raient plus  considérables,  et  l'avenir  de  ses  finances  moins  menaçant;  mais,  d'après 
tout  ce  qu'on  nous  a  dit  et  ce  que  nous  avons  pu  voir  depuis,  il  est  clair  que  notre 
bonne  étoile  nous  a  conduits  dans  une  des  parties  les  plus  riches  comme  les  plus 
belles  de  l'Asie  Mineure.  Une  des  principales  sources  de  l'opulence  de  Tireh  est  le 
commerce  des  raisins,  dont  elle  exporte  chaque  année  pour  plusieurs  millions.  Ce 
sont  les  vignobles  du  Tmolus  dont  parle  Ovide  :  Vincta  Timoli. 

Aux  abords  de  Tireh,  une  véritable  route  remplaça  les  sentiers  tortueux  que 
nous  avions  suivis  depuis  Éphèse.  Des  champs  cultivés,  des  vergers,  des  maisons 
de  campagne,  annonçaient  une  ville  de  quelque  importance.  Nous  atteignîmes  les 
premières  maisons  de  Tireh  à  une  heure  extrêmement  favorable.  Le  soleil,  près 
de  se  coucher  derrière  nous,  frappait  de  la  plus  vive  lumière  un  ensemble  radieux 
de  minarets  blanchissants  parmi  les  cyprès,  de  maisons  diversement  colorées, 
semées  au  milieu  de  beaux  jardins  sur  le  flanc  verdoyant  de  la  montagne  et  dans 
la  fertile  plaine  qui  se  déroule  au  pied.  Toutes  les  figures  étaient  fortement  carac- 
térisées, tous  les  costumes  étaient  pittoresques,  et  resplendissaient  dans  une  atmo- 
sphère lumineuse.  Le  chef  de  la  police,  homme  à  mauvaise  figure,  qui  i)0rtait 
presque  seul  l'ignoble  fez  au  lieu  du  majestueux  turban,  nous  indiqua  un  khan, 
espèce  d'auberge,  placé  dans  une  situation  ravissante,  tout  neuf  et  très-propre,  et 
dans  lequel  nous  trouvâmes  des  divans  et  des  tapis.  Toutes  les  chambres  don- 
naient sur  une  grande  galerie  ouverte,  semblable  à  ce  que  les  Italiens  nomment 
une  loge.  Nous  n'avions  pas  les  arabesques  de  Raphaël,  mais  l'horizon  qui  s'offrait 
à  nous  ne  le  cède  pas  à  celui  que  l'on  contemple  des  Loges  du  Vatican.  A  peine 
installés,  nous  courûmes  bien  vile  pour  profiler  des  dernières  clartés  du  jour,  et 
copier  une  inscription  que  nous  avions  aperçue  sur  un  tombeau  romain  converti 
en  fontaine.  Il  va  sans  dire  que  notre  opération  archéologique  .s'exécuta  au  milieu 
d'un  public  nombreux  et  attentif;  les  figures  brunes  et  noires  s'avançaient,  se 
penchaient  autour  de  nous  avec  étonnement  et  curiosité.  En  général,  nul  autre 
sentiment  ne  se  mêlait  à  ceux-là  ;  une  vieille  femme  seule  nous  prouva  que  la 
haine  et  la  crainte  des  Francs,  tous  sorciers,  n'étaient  pas  encore  une  tradition 
entièrement  perdue.  Nous  la  vîmes  s'avancer  avec  quelque  précaution,  s'armer 
d'une  pierre,  non  pour  la  lancer  contre  nous,  mais  à  tout  hasard,  comme  instru- 
ment de  défense,  ainsi  que  nous  faisions  nous-mêmes  quand  nous  avions  à  passer 
devant  les  chiens  très-inhospitaliers  de  l'Orienl.  La  bonne  femme,  ainsi  armée  et 


DANS    i/aSIE    MIISELTIE.  17 

pourvue,  s'avança  vers  lo  {ïronito  (jui  nous  entourait,  vint  y  saisir  un  garçon  d'en- 
vii-on  sei/o  ans,  et  l'eninieua  jusqu'à  sa  maison,  qui  était  près  de  là,  lui  parlant 
d'un  air  fort  irrité  et  accompagnant  même  ses  remontrances  maternelles  de  quel- 
ques tapes  bien  appliquées.  Le  jeune  homme,  un  peu  esprit  fort,  riait  en  cédant  et 
se  retournait  vers  les  bêtes  curieuses;  mais  la  mère  n'entendait  pas  raillerie.  Il  me 
semblait  voir  une  nourrice  entraîner  et  battre  un  enfant  qui  se  serait  trop  appro- 
ché d'un  animal  dangereux,  et  se  serait  trop  oublié  à  le  regarder. 

Nous  nous  hâtâmes  d'aller,  dans  les  rues  les  plus  animées,  jouir  du  moment 
où  l'on  rompt  le  jeûne  rigoureux  du  Ramazan.  A  ce  moment  qu'annonce  un  coup 
de  canon,  les  cafés  se  remplissent  de  iidèles  musulmans  qui  ont  ainsi  pendant  un 
mois  le  plaisir  de  se  décarèmer  tous  les  jours.  Nous  primes  gravement  notre  place 
au  niilieu  d'une  foule  bariolée  et  calme  qui  savourait  la  douceur  du  café  et  de  la 
fumée  du  tabac  d'Orient;  nous  figurâmes  longtemps  dans  un  groupe  de  Turcs 
accroupis  sur  la  même  natte,  et  faisant,  comme  l'a  poétiquement  dit  M.  de 
Lamartine, 

Murmurer  Tcau  tiédie  au  fond  du  narguilé. 

La  nuit  était  délicieuse,  une  nuit  d'Ionie;  tous  les  minarets  élevaient  dans  l'om- 
bre leur  illumination  aérienne  et  achevaient  de  donner  à  ce  qui  nous  entourait  le 
charme  fantastique  d'un  chapitre  des  Mille  et  une  Nuits. 

Le  lendemain,  couchés  sur  les  divans  placés  devant  les  fenêtres,  nous  consa- 
crâmes la  matinée  à  faire  notre  kief.  Vous  ne  savez  peut-être  pas,  mon  ami,  ce  que 
c'est  que  le  kief  :  ce  mot  est  intraduisible  dans  les  langues  de  l'Europe.  Le  far 
niente  des  Italiens  n'en  est  que  l'ombre;  il  ne  suffit  pas  de  ne  point  agir,  ii  faut 
être  pénétré  délicieusement  du  sentiment  de  son  inaction  :  c'est  quelque  chose 
d'élyséen  comme  la  sérénité  des  âmes  bienheureuses;  c'est  le  bonheur  de  se  sentir 
ne  rien  faire,  je  dirai  presque  de  se  sentir  ne  pas  être. 

Après  quelques  heures  consacrées  à  cette  importante  occupation,  nous  allâmes 
parcourir  le  bazar.  Nous  y  rencontrâmes  un  marchand  grec  qui  nous  offrit  de  nous 
conduire  chez  lui  pour  nous  montrer  des  antiquités.  Ces  antiquités  étaient  deux 
énormes  étriers  dorés  et  décorés  d'une  aigle  impériale,  et  quelques  médailles  sans 
valeur.  Ce  qui  était  plus  intéressant  pour  nous  que  les  étriers  et  les  médailles, 
c'était  de  nous  trouver  dans  l'intérieur  de  ce  Grec,  Sa  belle  jeune  femme  restaii 
debout,  suivant  l'usage  d'Orient,  tandis  que  nous  étions  assis  à  côté  de  lui  sur  le 
divan.  Elle  nous  apporta  le  café,  les  confitures,  pendant  qu'un  vigoureux  petit 
garçon  de  quatre  ans,  dont  la  volonté  semblait  très-décidée,  s'obstinait,  malgré  les 
remontrances  paternelles,  à  soulever  et  à  porter  les  énormes  étriers,  qui  vingt  fois 
furent  sur  le  point  de  lui  écraser  ou  de  lui  couper  les  pieds.  Voyant  le  soleil  baisser 
à  l'horizon,  nous  nous  bâtâmes  de  gagner  les  hauteurs  qui  dominent  la  ville,  pour 
jouir  d'un  beau  coucher  de  soleil  de  plus.  Ces  hauteurs  verdoyantes  me  rappelaient 
celles  de  Capo  di  Monte,  au-dessus  de  Naples.  Nous  n'y  arrivâmes  pas  sans  nous 
être  perdus  dans  les  rues  escarpées  et  tortueuses  qui  y  conduisent,  et  sans  être 
entrés  deux  ou  trois  fois,  par  mégarde,  dans  des  maisons  turques  dont  les  femmes 
poussaient  des  cris  aigus  et  nous  adressaient  par  la  fenêtre,  d'un  ton  fort  animé, 
des  reproches  probablement  très-vifs,  et  que  nos  intentions  étaient  loin  de 
mériter. 

Enfin  nous  échappâmes  à  ce  labyrinthe,  et  la  ville  nous  apparut  dans  une  teinte 


18  UNE    COURSE 

rose,  tandis  que  le  piton  du  Tniolus  s'enveloppait  de  brumes  sombres  et  enflam- 
mées. Pendant  que  Mérimée  prenait  un  croquis  de  ce  panorama  sublime,  un  officier 
turc  qui  passait  s'arrêta,  et  m'adressa  quelques  paroles  dans  lesquelles  je  ne  pus 
distinguer  que  le  mot  capitaine,  à  cause  de  mon  ruban  rouge,  et  Moscov.  Probable- 
ment il  nous  prenait  pour  des  ingénieurs  russes  occupés  à  lever  le  plan  du  pays.  La 
Russie  est  une  préoccupation  et  une  inquiétude  perpétuelle  pour  tous  les  Turcs 
doués  de  quelque  prévoyance. 

Après  avoir  vu  le  matin  l'intérieur  d'un  simple  raya,  nous  devions,  dans  la  soirée, 
voir  l'intérieur  de  la  première  maison  turque  du  pays.  Un  des  chevaux  que  nous 
avions  loués  à  Smyrne,et  qui  au  moment  du  départ  était  évidemmenthors  d'état  de 
faire  le  voyage,  se  trouvait  maintenant  tout  à  fait  incapable  de  marcher.  Nous  voulions 
obtenir  du  gouverneur  une  attestation  qui  témoignât  de  celte  incapacité,  pour 
nous  en  servir,  à  notre  retour,  contre  le  loueur  de  chevaux  qui  nous  avait  trompés. 
Dans  ce  but,  nous  demandâmes  une  audience,  qui  nous  fut  accordée  pour  le  soir  : 
elle  nous  donna  l'occasion  de  voir  ce  qu'on  pourrait  appeler  une  préfecture  turque. 
La  cour  était  illuminée  par  un  morceau  de  bois  de  sapin  qui  brûlait  au  milieu.  Une 
foule  d'hommes  attachés  au  service  public  remplissaient  une  galerie  extérieure. 
Nous  traversâmes  cette  multitude  et  nous  arrivâmes  dans  le  salon  de  réception  du 
gouverneur.  Il  étaitassis,  non  pas  sur  un  divan,  mais  plus  bas,  sur  des  coussins,  dans 
le  costume  turc.  Nous  étions  sur  des  chaises  à  l'européenne;  de  grands  flambeaux 
posés  à  terre  et  portant  des  chandelles  nous  éclairaient;  le  mouselim  nous  donna 
l'attestation  que  nous  demandions,  et  fut  fort  gracieux;  seulement  la  pensée  de  la 
Russie  l'obsédait.  Il  nous  demanda  si  nous  ne  passerions  pas  par  Saint-Pétersbourg. 
Du  reste,  je  ne  pourrais  vous  donner  une  idée  fort  nette  de  notre  conversation, 
qui  se  faisait  par  l'intermédiaire  de  Marchand.  Je  soupçonne  celui-ci  d'avoir  mis 
du  .sien  dans  les  discours  du  gouverneur;  quant  à  nous,  évidemment  il  nous  faisait 
parler,  car,  quand  nous  le  chargions  de  transmettre  quelques  phrases,  il  discourait 
on  notre  nom  pendant  un  quart  d'heure. 

Le  lendemain,  pourvus  d'un  nouveau  cheval,  nous  nous  mîmes  en  route  pour 
Berghir,  village  situé  au  pied  du  Tmolus.  Cette  journée,  pendant  laquelle  nous  voya- 
geâmes constamment  en  plaine,  n'oifrit  rien  de  remarquable  qu'un  horizon  toujours 
à  souhait  pour  le  plaisir  des  yeux,  comme  disait  Fénélon.  Après  avoir  passé  par 
un  village  où  nous  vîmes  un  platane  qui  avait  environ  quarante  pieds  de  tour,  nous 
traversâmes  la  petite  ville  de  Baïndir,  qui  nous  parut  animée  par  un  commerce 
assez  actif  et  surtout  remplie  de  teinturiers.  Nous  arrivâmes  vers  quatre  heures  à 
Berghir.  Ici  le  pays  changeait  complètement  d'aspect  aux  approches  de  la  mon- 
tagne, et  prenait  quelque  chose  de  la  Suisse;  mais  jamais  torrent  de  la  Suisse  n'a 
reçu  une  étincelle  de  cette  fournaise,  qui  réfléchissait  ses  flammes  pourprées  dans 
le  ruisseau  de  Berghir.  Nous  eûmes  dans  ce  village  toute  la  maison  d'un  Grec  à 
notre  disposition.  Les  femmes  n'étaient  pas  voilées,  mais  se  tenaient  à  l'écart 
et  évitaient  de  montrer  leur  visage.  Deux  choses  me  frappèrent  dans  cette 
maison.  J'y  trouvai  un  livre  imprimé  en  caractères  grecs.  Je  l'ouvris,  et  ne 
pus  en  comprendre  une  parole.  Je  m'aperçus  bientôt  que  ce  grec  était  du 
turc.  C'était  une  traduction  turque  des  psaumes  imprimée  en  lettres  grecques. 
a-t-il  donc  des  Grecs  qui  parlent  le  turc  et  ne  le  lisent  pas?  ou  bien  plutôt  n'est-ce 
pas  une  pieuse  ruse  des  missionnaires  pour  répandre  dans  le  pays  soumis  aux  Os- 
manlis  une  version  turque  des  livres  saints,  sans  attirer  l'attention,  et  sans  causer 
aux  croyants  de  déplaisir  de  voir  la  langue  de  Mahomet  employée  à  traduire  la 


DANS    L'ASIE  MINEURE.  10 

Hible  ?  L'autre  curiosité  ôtail  un  dessin  grossièrement  charbonné  sur  le  mur  et  re- 
|)réseiit:uit  diMix  vaisseaux.  A  la  proue  do  l'un  d'eux,  un  homme  armé  d'un  grand 
sabre  faisait  fou  sur  un  tout  petit  navire.  Celui-ci  était  monté  par  des  Turcs.  Au- 
dessus  de  l'autre  était  écrit  Maijna,  le  Magne.  Dans  cette^ reproduction  grossière  du 
triomphe  d'un  corsaire  maïnote  écrasant  ainsi  de  sa  supériorité  un  bâtiment  turc, 
il  y  avait  un  sentiment  de  sympathie  évident  pour  les  vieilles  luttes  du  Magne  contre 
la  Porte.  J'éprouvai  une  certaine  émotion  à  trouver  cette  sympathie  ainsi  exprimée 
au  cœur  de  la  Turquie.  Il  me  semblait  y  lire  une  protestation  et  une  menace  des 
rayas  d'Asie  contre  le  joug  de  leur  maître. 

Restait  à  franchir  le  Tmolus  et  à  chercher  de  l'autre  côté  Sardes,  dont  le  nom 
subsiste  à  peine  altéré  dans  Sart,  mais  sur  la  position  de  laquelle  les  rapports 
variaient,  parce  qu'il  ne  reste  ni  ville  ni  village  dans  remplacement  où  fut  la  ca- 
pitale de  Crésus.  Après  avoir  monté  pendant  trois  heures  par  des  sentiers  très- 
escarpés,  nous  atteignîmes  un  plateau  où  est  un  petit  village  qui  porte  le  nom  de 
la  montagne  elle-même,  Bost-Dag.  Il  était  entièrement  désert.  Les  habitants  n'y 
demeurent  que  durant  l'été.  L'hiver,  ils  descendent  à  Berghir,  et  on  appelle  hiver 
l'admirable  saison  dont  nous  jouissions  pendant  notre  voyage.  Je  me  croyais  sur 
une  alpe  de  la  Suisse  parmi  des  chalets.  Je  me  prenais  aussi  à  me  croire  en  France, 
au  milieu  de  ces  prés  entourés  de  petits  murs  en  pierres  sèches,  et  plantés  de 
noyers,  de  peupliers  et  de  saules.  L'image  de  cette  patrie  qu'on  fuit  quand  on 
voyage  est  douce  à  retrouver. 

Nous  étions  partis  tard  de  Bost-Dag,  par  suite  d'un  complot  d'Ahmet  et  de  Mar- 
chand, qui  voulaient  nous  forcer  à  nous  arrêter  en  route,  et  le  soleil  baissait  quand 
nous  commençâmes  à  descendre  le  revers  du  Tmolus.  Nous  ne  tardâmes  pas  à 
mettre  pied  à  terre,  et  nous  eûmes  bientôt  laissé  derrière  nous  chevaux  et  bagages, 
nous  avançant  vers  la  plaine  de  Sardes,  à  travers  les  innombrables  sinuosités  d'un 
sentier  suspendu  constamment  au-dessus  des  plus  magnifiques  gorges  de  montagnes 
qu'on  puisse  voir.  La  nuit  nous  surprit  dans  un  bois  de  mélèzes  qui  ressemblait  à 
un  beau  jardin  anglais.  Nous  continuâmes  notre  route  au  clair  de  lune.  Enfin  nous 
fûmes  rejoints  par  les  chevaux,  et  nous  ne  tardâmes  pas  à  trouver  un  poste  de 
soldats  où  Marchand  avait  l'intention  de  nous  faire  passer  la  nuit;  mais  nous  avions 
résolu  d'arriver  à  Sardes,  ou  du  moins  le  plus  près  possible  de  Sard^îs,  et,  sans 
vouloir  rien  écouter,  nous  nous  mîmes  de  nouveau  à  marcher  en  avant,  ayant  pour 
nous  montrer  la  route  un  soldat  qui  conduisait  son  cheval  par  la  bride,  et  m'adres- 
sait constamment  la  parole  en  turc  sans  pouvoir  se  persuader  que  je  n'entendais 
pas  un  mot  de  tout  ce  qu'il  me  disait. 

Notre  situation  était  vraiment  singulière.  Marchant,  à  neuf  heures  du  soir,  dans 
un  chemin  qui  par  moments  se  confondait  avec  le  lit  desséché  d'un  torrent,  à  tra- 
vers cailloux  et  rochers,  avec  un  guide  que  nous  ne  pouvions  comprendre,  et  allant 
ainsi  à  la  découverte  d'un  lieu  inhabité  où  nous  devions  passer  la  nuit,  notre  meil- 
leure chance  était  l'hospitalité  incertaine  des  Turcomans,  dont  nous  vîmes  les  feux 
briller  çà  et  là  dans  la  plaine,  quand  nous  atteignîmes  enfin  notre  but  après  une 
marche  rapide  et  fatigante  d'environ  cinq  heures.  Là,  nous  nous  arrèlàmes  pour 
attendre  chevaux,  postillon  et  droguian.  nos  lits  portatifs  et  les  provisions  pour  le 
souper.  Soliman,  c'était  le  nom  du  soldat  turc  qui  nous  accompagnait,  —  très-beau 
et  très-bon  garçon,  aussi  exact  à  ses  dévotions  qu'Ahmet  était  philosophe;  Soliman, 
voyant  que  nous  mettions  pied  à  terre,  en  fit  autant,  nous  adressa,  suivant  sa  cou- 
tume, un  discours  en  turc;  puis,  ce  qui  valait  beaucoup  mieux,  nous  indiqua  par 


20  UNE    COURSE 

signe,  en  montrant  ses  jambes  nues,  que  les  chiens  des  ïurcomans,  qui  aboyaient  à 
l'entour,  pourraient  bien  manger  les  nôtres.  Cet  avis  ayant  été  compris,  il  s'assit  sur 
ses  talons  et  se  mit  à  fumer. 

Notre  petite  troupe  nous  rejoignit  enfin,  et  nous  eûmes  bientôt  rencontré  un 
autre  poste  militaire  ;  mais,  là  même,  nous  n'étions  pas  encore  très-bien  édifiés  sur 
la  situation  de  Sardes  :  les  uns  disaient  que  Sart  était  à  une  portée  de  pistolet,  les 
autres  à  deux  heures  de  chemin.  On  Unit  par  parler  d'un  moulin  où  nous  pourrions 
passer  la  nuit.  Sur  cette  indication,  nous  remontâmes  à  cheval,  et,  après  avoir 
franchi  plusieurs  gués  et  nous  être  fait  refuser  un  gîte  par  les  Turcomans  comme 
par  les  Tartares,  nous  arrivâmes  au  moulin.  Le  hasard  et  notre  persévérance  nous 
avaient  bien  servis  :  nous  étions  au-dessous  de  l'acropole  de  l'ancienne  capitale  de 
la  Lydie. 

Ce  moulin  appartenait  à  deux  Grecs;  l'un  d'eux,  qui  dormait  en  plein  air  sur  une 
natte,  comme  n'avait  peut-être  jamais  dormi  son  prédécesseur  Crésus,  trouvait 
assez  désagréable  d'être  réveillé  dans  son  premier  somme  par  des  passants  qui  ve- 
naient, à  dix  heures  du  soir,  frapper  à  la  porte  de  son  moulin,  peu  exposé,  par  sa 
situation,  à  de  pareilles  visites.  Il  n'était  point  en  humeur  de  nous  loger,  mais  Mar 
chand  se  fâcha,  et  lui  dit  avec  une  gravité  et  une  conviction  vraiment  comiques  : 
Comment  oses-tu  faire  difficulté  de  loger  pour  leur  argent  ces  illustres  étrangers? 
Encore  si  tu  étais  un  Turc, je  comprendrais  tes  refus;  mais  un  Grec!  un  raya!  un 
Grec!  répétait-il  avec  indignation.  Notre  hôte  sentit,  à  ce  qu'il  paraît,  la  justesse 
de  l'argument,  car  il  finit  par  nous  autoriser  à  prendre  possession  d'une  chambre 
où  son  frère,  plus  humain  que  lui,  ou  peut-être  plus  pénétré  des  devoirs  des  rayas 
envers  les  illustres  étrangers  porteurs  d'un  bouiourdi,  nous  avait  déjà  introduits. 
Bientôt  fut  allumé  un  feu  dont  nous  avions  tous  grand  besoin,  car  nous  étions  au 
milieu  des  marais,  et  je  n'ai  jamais  entendu  croasser  tant  de  grenouilles  à  la  fois. 
Une  distribution  générale  de  cigares,  objet  inconnu  dans  ces  contrées  barbares, 
acheva  de  mettre  tout  le  monde  en  bonne  humeur.  Pour  nous,  nous  étions  enchantés 
d'avoir  ainsi  mené  à  fin  notre  expédition,  et  de  toucher  au  but  que  nous  avions 
presque  désespéré  d'atteindre. 

Le  lendemain  matin,  en  nous  levant,  nous  vîmes  avec  une  grande  joie  que  notre 
moulin  était  lout  juste  au  pied  de  la  montagne  à  pic  sur  laquelle  s'élèvent  les  murs 
de  l'acropole  de  Sardes.  Nous  commençâmes  par  chercher  un  chemin  pour  y  ar- 
river. La  chose  semblait  impossible.  Jamais  citadelle  ne  fut  mieux  défendue  par  la 
nature  que  celle  de  Crésus  ;  le  terrain  qui  le  porte  est  un  poudingue  sablonneux 
qui  présente  des  parois  parfaitement  verticales  d'une  immense  hau(eur.  Peut-être 
l'art  avait-il  rendu  encore  plus  abruptes  les  abords  de  l'acropole  du  côté  de  la 
plaine  arro.sée  par  l'Hermus.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  nous  trouvions  fort  embar- 
rassés devant  ce  mur  à  pic  de  plusieurs  centaines  de  pieds.  Après  diverses  tentatives 
infructueuses,  nous  découvrîmes  un  sentier  étroit  qui  semblait  joindre  ensemble 
plusieurs  pyramides  à  pans  escarpés  et  souvent  verticaux  comme  ceux  de  la  mon- 
tagne. Nous  suivîmes  celte  espèce  de  pont  sans  garde-fous,  et  nous  finîmes  par  ar- 
river à  l'acropole. 

C'était  un  magnifique  spectacle  et  supérieur  peut-être  à  tout  ce  que  nous  avions 
vu  jusque-là,  certainement  plus  extraordinaire.  De  toutes  parts,  sous  nos  pieds,  des 
pyramides  rougeâtres  s'élevaient  en  désordre  les  unes  au-dessus  des  autres,  à  peu 
près  comme  les  aiguilles  des  glaciers.  D'un  côté,  les  étages  verdoyants  du  Tmolus 
s'abaissaient  peu  à  peu  vers  la  plaine  ;  de  l'autre,  on  découvrait  la  plaine  couronnée 


«ANS    L'ASIE    MIÎSEURE.  21 

de  montagnes,  le  lac  de  Gygès,  les  tertres  tiinuilaires  des  anciens  rois  de  Lydie. 
Celte  plaine,  ce  lac,  cet  horizon,  ce  cliaos  de;  sommets  qui  semblaient  de  grandes 
vagnes  de  sable  rouge  soulevées  et  enchaînées  par  un  prodige,  à  leur  pied  le  Pac- 
tole, et  sur  ses  bords  les  belles  ruines,  blanches  cette  fois,  du  temple  de  Cybèle, 
nous-mêmes  enfin  isolés  et  suspendus  au-dessus  de  cette  scène  merveilleuse,  tout 
concourait  à  augmenter  l'impression  qu'elle  avait  d'abord  produite  sur  nous.  Nous 
restâmes  quelque  temps  immobiles  à  cette  vue  avant  de  nous  livrer  à  l'examen  des 
ruines  qui  nous  entouraient. 

Les  murs  actuels  de  l'acropole  s'élèvent  certainement  sur  la  place  où  était  l'an- 
cienne, car  cette  place  ne  peut  avoir  varié  ;  mais  ces  murs,  ici  comme  à  lîphèse,  ont 
été  construits  dans  les  bas  temps  avec  des  fragments  en  partie  antiques.  Partout 
des  tronçons  de  colonnes,  de  chapiteaux,  sont  engagés  dans  la  muraille.  Plusieurs 
des  débris  qui  la  composent  portent  des  inscriptions.  Une  d'elles  était  chrétienne; 
une  autre,  qui  nous  parut  curieuse,  parlait  de  cinq  amours  consacrés  à  la  douce 
patrie.  Mérimée  en  prit  copie,  et  il  fit  bien,  car  il  faut  des  jambes,  que  n'ont  pas 
tous  les  collecteurs  d'inscriptions,  pour  atteindre  à  celle-ci  (1). 

Après  avoir  curieusement  visité  les  murs  de  l'acropole,  nous  descendîmes  dans  la 
plaine,  et  nous  nous  acheminâmes  de  ravin  en  ravin  vers  les  ruines  du  temple  de 
Cybèle.  Nous  n'y  arrivâmes  point  sans  avoir  h  soutenir  un  assaut  vigoureux  delà 
part  de  cinq  ou  six  chiens  lurcomans  qui  paraissaient  les  garder.  Ces  grands  chiens 
blancs,  à  demi  sauvages  comme  les  nomades  leurs  maîtres,  s'élancèrent  tout  à  coup 
.sur  nous  de  différents  côtés.  La  vue  d'un  pistolet  dirigé  sur  eux  ne  les  arrêta  point, 
mais  fit  accourir  les  femmes  des  Turcomans,  qui  nous  en  délivrèrent.  Le  chien  du 
moulin  où  nous  avions  passé  la  nuit,  avec  un  sentiment  remarquable  des  devoirs 
de  l'hospitalité  et  un  courage  héroïque,  n'avait  pas  hésité  à  se  précipiter  vaillam- 
ment dans  la  mêlée  pour  nous  défendre.  Mais  que  pouvait-il  contre  six?  Nous  en- 
tendîmes ses  cris,  et  ne  le  vîmes  plus  reparaître. 

Enfin  nous  arrivâmes  au  temple.  Les  deux  colonnes  qui  sont  debout  et  les  nom- 
breux débris  gisants  à  terre  offrent  un  type  achevé  de  l'ordre  ionique  ancien.  Rien 
n'est  plus  simple  et  plus  beau  que  le  contour  des  volutes,  dont  les  gracieuses  spi- 
rales s'enroulent  aux  deux  côtés  d'un  chapiteau  ionique.  On  dirait  un  vers  d'Homère. 
Mérimée,  tout  en  les  dessinant,  me  faisait  remarquer  les  plus  fines  beautés  de  l'ar- 
chitecture grecque,dont  il  a  un  sentiment  exquis.  Et  moi,  toujours  occupé  à  cher- 
cher dans  l'art  antique  une  traduction  de  la  merveilleuse  poésie  des  Grecs,  j'aimais 
à  retrouver  les  procédés  de  l'un  dans  les  secrets  de  l'autre;  si  mon  ami  m'indiquait 
comme  un  signe  de  la  perfection  des  ornements  l'alternance  de  surfaces  planes  con- 
sidérables et  de  saillies  très-vives  et  très-minces,  ou  de  saillies  développées  et  de 
plans  peu  étendus,  je  me  disais  :  c'est  ainsi  que,  par  des  contrastes  habilement  mé- 
nagés, les  anciens  savaient  produire  dans  le  style  le  relief  et  la  saillie.  Dans  les  lit- 
tératures dégénérées  comme  dans  l'architeclure  de  la  décadence,  ces  proportions 

(1)  Voici  le  texte  de  celle  inscription  : 

ArA0H  TÏXH 
AVP.  XPTSEPûS  BArOPA 
NOMOS:  T0Ï2  HENTE 
EPQTAS  THI  rAÏKÏTA 
TH  nATPIAI. 

TOME  I.  2 


22  UNE    COURSE    DANS    L'ASIE    MINEURE. 

délicates  n'oxislent  plus  ;  tout  est  à  peu  près  également  plane,  et  de  là  naît  la  pla- 
titude, ou  bien  l'on  veut  tout  mettre  en  saillie,  et  on  manque  l'effet  pour  l'avoir 
trop  cherché.  S'il  attirait  mon  attention  sur  la  diversité  d'ornementation  de  chaque 
chapiteau,  dont  pas  un  ne  ressemblait  complètement  à  l'autre,  dans  le  temple  de 
Cybèle  à  Sardes,  aussi  bien  que  dans  le  temple  de  Diane  à  Magnésie,  je  retrouvais 
là  celte  liberté  du  génie  grec,  qui  ne  détruisait  point  l'unité,  mais  produisait  une 
harmonie  vivante  au  lieu  d'une  harmonie  morte,  et  mettait  la  richesse  où  les  imi- 
tateurs ont  mis  la  stérilité.  Rien  de  plus  différent,  par  exemple,  de  la  symétrie  mo- 
notone à  laquelle  certains  critiques,  qui  se  croyaient  disciples  des  Grecs,  ont  voulu 
asservir  la  tragédie,  que  la  diversité  des  produits  de  la  Melponiène  antique.  Certes 
ce  n'est  pas  dans  le  même  moule  qu'ont  été  jetés  Prométhée,  les  Perses,  les  Eiimé- 
nides,  OEdipe,  Bledée,  Alccste.  Ces  chefs-d'œuvre  ont  été  construits  d'après  cer- 
taines lois  identiques,  les  lois  immuables  du  beau  et  du  goût;  mais  combien  les 
applications  de  ces  lois  sont  variées  !  Si  toutes  ces  œuvres  ont  un  air  de  famille,  en 
même  temps  chacune  présente  une  physionomie  bien  distincte. 

....  Faciès  non  omnibus  una, 
Nec  diversa  tanien. 

Ainsi  sont  les  colonnes  des  temples  ioniens,  et  sur  ce  point  délicat,  comme  sur 
beaucoup  d'autres,  l'art  des  Grecs  est  un  excellent  commentaire  de  leur  poésie. 
Nous  nous  éloignâmes  à  regret  de  cette  belle  ruine,  pour  aller  rafraîchir  nos  lèvres 
dans  l'eau  du  Pactole,  qui  coule  au  pied  du  temple.  Le  Pactole,  que  Sophocle 
appelle  grand,  ce  qui  prouve  qu'il  n'était  pas  venu  à  Sardes,  est  un  ruisseau.  A-t-il 
jamais  roulé  de  l'or  dans  ses  ondes?  Le  fait  n'est  point  impossible;  Strabon  parle 
d'anciennes  mines  d'or  dans  le  Tmolus  ;  mais  comme,  d'après  son  témoignage,  elles 
n'existaient  déjà  plus  de  son  temps,  il  est  fort  possible  que  le  Pactole  ait  dû  sa 
renommée  de  fleuve  aurifère  au  mica  qu'il  détache  de  la  montagne  et  qui  scintille 
dans  le  sable  de  son  lit;  celui  que  nous  observâmes  était  plutôt  argenté  que  doré; 
mais,  dans  la  montagne,  j'avais  vu  des  paillettes  qui  imitaient  assez  bien  les  reflets 
de  l'or.  Peut-être  celte  circonstance  géologique  a-t-elle  fait  illusion  aux  anciens,  et 
la  réputation  proverbiale  du  PacLole  est-elle  une  réputation  usurpée. 

Après  avoir  vu  Éphèse,  Magnésie,  franchi  le  Tmolus,  gravi  l'acropole  de  Sardes 
et  bu  les  eaux  du  Pactole,  qui,  je  le  crains  bien,  ne  nous  feront  pas  plus  riches,  il 
ne  nous  restait  plus  qu'à  regagner  Smyrne,  si  nous  voulions  ne  pas  manquer  le 
bateau  de  Constantinople  et  retrouver  nos  compagnons  de  voyage,  M.  Lenormant 
"dont  nous  avions  regretté  souvent  le  coup  d'œil  et  le  savoir,  et  son  docte  collabo- 
rateur M.  de  Witle.  C'est  ce  que  nous  fîmes  en  grande  diligence.  Nous  revîmes  ces 
campagnes  enchantées  qu'arrose  le  Mélès,  ces  bois  de  grenadiers  d'un  aspect  élyséen, 
qui  rappellent  les  bois  d'orangers  de  Sorrente;  nous  saluâmes  de  nouveau  l'admi- 
rable rade  de  Smyrne,  magnifique  berceau  d'Homère. 

i.-l.  Ampère. 


HISTORIENS 


MODERNES 


DE  LA  FRANCE. 


II. 
M.   niICHEI.ET. 


Il  y  D  des  esprits  qui  ont  le  dangereux  privilège  de  soulever  les  sentiments  les 
plus  contradictoires,  et  qui  justifient  l'enthousiasme  et  le  blâme  par  des  qualités 
sympathiques,  comme  par  une  exagération  souvent  choquante  de  ces  mêmes  qua- 
lités. Si  la  critique  doit  éprouver  de  l'embarras  et  des  scrupules,  c'est  surtout  en 
présence  des  écrivains  de  cette  nuance.  Comment  concilier  le  devoir  de  la  sincérité 
avec  la  déférence  due  à  ces  hommes  qui  ont  fait  preuve  de  puissance  en  remuant 
l'opinion?  Le  seul  moyen  peut-être,  c'est  de  revenir  sur  toutes  les  traces  qu'ils  ont 
laissées  dans  leur  carrière,  de  signaler  les  influences  subies  et  l'action  exercée 
par  eux,  de  rappeler  les  efforts  et  les  résultats,  les  applaudissements  et  les  objec- 
tions; c'est,  en  un  mot,  d'instruire  fidèlement  la  cause,  en  laissant  à  chacun  des 
lecteurs  la  responsabilité  de  son  propre  jugement.  Ainsi  lâcherons -nous  de  faire 
à  l'égard  de  M.   Michelet. 

Un  procédé  qui  donne  autant  de  charme  que  de  vérité  aux  portraits  littéraires, 
consiste  à  expliquer  l'œuvre  intellectuelle  par  la  biographie,  la   vie  idéale  par  les 


44  HISTORIENS    MODERNES 

incidents  de  la  vie  pratique.  Ce  genre  de  commentaire  n'est  pas  applicable  à  l'his- 
torien que  nous  essayons  de  faire  connaître  :  sa  vie  entière  paraît  avoir  été  vouée 
aux  silencieuses  études.  Par  une  exception  dont  il  faut  le  féliciter,  il  ne  s'est  point 
armé  de  son  talent  pour  descendre  dans  l'arène  politique.  Ses  tendances  et  ses 
sympathies  ne  se  sont  formellement  révélées  qu'en  1850,  par  quelques  phrases  i^eten- 
lissantes,  en  harmonie  avec  les  sentiments  qui  triomphèrent  à  cette  époque.  Nous 
nous  représentons  donc  M.  Michelet  comme  un  écrivain  vigilant  et  passionné, 
infatigable  à  la  recherche  des  idées  et  des  faits,  renouvelant  chaque  jour  son 
enthousiasme  par  l'excitation  du  travail,  ne  suspendant  l'œuvre  commencée  que 
pour  écouter  le  bruit  que  fait  dans  le  monde  la  dernière  œuvre  :  noble  et  dévo- 
rante existence,  existence  de  poète,  qui  serait  pour  M.  Michelet  une  suffisante 
excuse,  si  par  hasard  il  avait  du  poète  les  illusions  et  l'irritabilité  proverbiale. 
Quant  h  sa  biographie  positive,  c'est  la  posséder  complètement  que  de  connaiire  la 
série  de  ses  publications,  la  succession  de  ses  services  universitaires  et  des  grades 
scientifiques  qui  en  ont  été  la  juste  récompense.  M.  Jules  Michelet  est  né  à  Paris  en 
1 798,  et  y  a  fait  ses  études  avec  distinction.  Il  est  probable  qu'il  ne  quitta  les  bancs 
que  pour  paraître  dans  la  chaire,  puisqu'il  dix-neuf  ans  il  remplissait  les  fonctions 
de  professeur,  déjà  préparé,  nous  dit-il  lui-même,  à  enseigner  successivement,  et 
souvent  à  la  fois,  la  philosophie,  l'histoire  et  les  langues.  En  1821,  il  entra  dans 
l'Université  par  la  voie  des  concours,  et,  après  quelques  années  d'exercice  dans  les 
collèges  royaux,  il  prit  rang  parmi  cette  élite  de  professeurs  qui  représente  chez 
nous  le  haut  enseignement. 

Le  noviciat  littéraire  de  M.  Michelet  fut  sans  doute  grave  et  laborieux.  La  liste 
de  ses  premiers  essais,  demeurés  inédits,  nous  le  montre  inquiet  de  sa  vocation, 
flottant  de  la  philosophie  à  l'histoire.  A  des  traductions  de  Reid  et  de  Dugald 
Stewart  succède  une  étude  sur  les  langues,  dont  le  jeune  philologue  prétend  faire 
sortir  une  histoire  de  la  civilisation.  En  1824,  date  que  M.  Michelet  désigne  comme 
celle  des  travaux  sérieux  et  suivis,  il  entreprend  de  «  ramener  à  l'unité  toutes  les 
sciences  qui  font  l'objet  de  l'enseignement  public,  »  et  il  se  délasse  de  ses  médita- 
tions pédagogiques,  en  crayonnant,  pour  la  Biographie  universelle,  quelques  por- 
traits dont  le  plus  saillant  est  celui  de  Zénobie,  la  fameuse  reine  de  Palmyre.  Déjà, 
à  cette  époque,  le  retentissement  des  leçons  de  M.  Guizot,  les  belles  compositions, 
la  vive  polémique  de  M.  Augustin  Thierry,  rendaient  indispensable  la  refonte  des 
niaises  compilations  historiques  qu'on  mettait  dans  les  mains  des  écoliers.  Les 
professeurs  les  plus  distingués  se  partagèrent  la  tâche,  avec  l'assentiment  du  monde 
universitaire.  Une  des  sections  de  ce  travail  échut  de  droit  à  M.  Michelet.  «  Pré- 
senter à  l'enfance  une  suite  d'images,  à  l'homme  mûr  une  chaîne  d'idées,  »  tel 
est  le  programme  annoncé  et  accompli  dans  le  Précis  de  l'Histoire  moderne,  qui 
parut  en  1827,  et  qui  compte  aujourd'hui  six  éditions.  On  remarqua  dans  cet 
excellent  résumé  une  judicieuse  distribution  des  faits,  un  savoir  assez  exact,  de  la 
pénétration,  et  dans  certains  tableaux  une  recherche  de  coloris  en  contraste  avec  la 
pâleur  ordinaire  des  livres  scolastiques.  Mais  les  applaudissements  de  la  discrète 
population  des  collèges  sont  peu  de  chose  pour  l'amour-propre.  Qui  sait,  de  nos 
jours,  se  passer  des  acclamations  de  la  foule  et  des  fanfares  de  la  publicité?  Nous 
allons  donc  voir  M.  Michelet,  âgé  d'un  peu  moins  de  trente  ans,  entrer  fièrement 
dans  la  carrière  historique,  en  agitant  sa  bannière  armoriée  de  symboles,  et  recon- 
naissable  à  ses  tranchantes  couleurs. 

Dans  les  arts,  la  véritable  originalité  est  celle  qui  s'ignore  elle-même.  Quand, 


DE    LA    FRANCE.  2') 

poiir  faire  pieiivo  do  foicc  cl  d'indépendance,  on  cberche  systéinaliqiienienl  une 
voie  nouvelle,  il  est  rare  qu'on  ne  s'égare  pas,  et  que  des  qualités  poussées  à 
l'exagération  ne  deviennent  pas  des  défauts.  Nous  aurions  peine  à  croire  que 
M,  Michelel,  à  ses  débuts,  n'eût  pas  é!é  un  peu  trop  préoccupé  du  désir  de  se  faire 
une  place  distincte  parmi  nos  historiens  M.  de  Sismondi  avait  pris  à  tâche  l'exhu- 
mation laborieuse  et  la  distribution  méthodique  des  faits.  M.  Giiizot  avait  ranimé  la 
lettre  morte  de  nos  anciennes  lois,  et  retracé  de  main  de  maître  le  mouvement  de 
la  civilisation  moderne.  L'ingénieuse  restauration  du  passé,  l'éclatante  mise  en 
scène,  avaient  fait  la  gloire  de  M.  Thierry,  et  les  principales  places  étaient  prises 
dans  l'école  pittoresque.  Quant  aux  travaux  de  pure  érudition,  il  n'y  a  pas  pour  eux 
de  popularité  chez  nous.  Habitué  par  ses  études  métaphysiques  à  la  généralisation 
des  idées,  M.  Michelet  se  voua  à  l'histoire  philosophique,  non  pas  à  la  manière  du 
xvin"'  siècle,  qui  cherchait  avant  tout  des  prétextes  de  déclamations  morales,  mais 
avec  la  prétention,  trop  commune  de  nos  jours,  de  donner  raison  de  tous  les  actes 
humains,  d'exposer  dogmatiquement  le  mystérieux  enchaînement  de  causes  et 
d'eflets  dont  la  trame  compose  l'existence  des  sociétés.  En  possession  d'un  genre 
séduisant,  mais  d'autant  plus  dangereux  qu'il  semble  autoriser  l'intempérance  de 
l'imagination  et  le  lyrisme  du  style,  le  jeune  professeur  se  crut  destiné  sans  doute 
à  planer  sur  le  champ  de  l'histoire  :  ou  a  de  ces  extases  à  trente  ans;  mais  ce 
qu'on  ne  saurait  avoir  à  cet  âge,  c'est  la  variété  de  connaissances,  la  fermeté  de 
jugement  qui  seraient  nécessaires  pour  interpréter  la  loi  providentielle  de  l'huma- 
nité, en  supposant  qu'il  fût  permis  à  la  faible  humanité  de  découvrir  celte  loi.  A 
défaut  d'une  philosophie  historique  qui  lui  fût  propre,  M.  Michelet  en  acquit  une 
d'emprunt  ;  il  se  passionna  pour  Vico,  et  s'appropria  les  théories  du  savant  italien 
en  les  vulgarisant  parmi  nous. 

Les  Principes  de  la  Philosophie  de  l'histoire,  traduction  abrégée  de  la  Scienza 
nuova,  parurent  en  1827,  et  furent  reproduits  en  1855  avec  d'autres  opuscules 
traduits  on  analysés,  de  manière  à  nous  faire  apprécier  l'œuvre  complète  de  l'ingé- 
nieux Napolitain.  Cette  publication  méritait  le  bienveillant  accueil  qu'elle  a  obtenu. 
Quel  que  soit  le  jugement  qu'on  porte  sur  le  système  de  Vico,  on  ne  peut  mécon- 
naître en  lui  les  nobles  caractères  du  génie.  Jusque  dans  ses  moindres  écrits,  dans 
sa  correspondance,  on  sent  l'homme  parfaitement  maître  de  la  pensée  qu'il  veut 
produire,  indice  infaillible  de  supériorité.  Sa  Biographie,  écrite  par  lui-même  avec 
un  charme  de  naïveté  que  l'habile  traducteur  a  conservé,  nous  fait  suivre  avec  u» 
respectueux  intérêt  le  développement  d'une  belle  intelligence.  Dans  la  Science  nou- 
velle, il  y  a  un  luxe  de  savoir,  un  rayonnement  d'idées  dont  le  premier  effet  est 
une  sorte  d'éblouissement.  Il  faut  surtout  remercier  Vico  d'avoir  un  des  premiers 
signalé  les  applications  possibles  de  la  philologie  à  l'histoire,  et  d'avoir  fait  jaillir 
un  nouvel  ordre  de  démonstrations  de  l'analyse  des  mots  et  de  la  comparaison  des 
idiomes.  Mais,  après  avoir  énuméré  les  titres  incontestables  de  Vico,  qu'il  nous  soit 
permis  d'énoncer  un  grief  que  nous  avons  conlre  lui.  Nous  avons  à  lui  reprocher 
le  tort  qu'il  a  fait  à  M.  Michelel. 

La  doctrine  historique  qui  ressort  de  la  Scienza  mtova  est  généralement  connue. 
On  sait  que,  pour  Vico,  les  sociétés  humaines  obéissent  dans  leur  développement  à 
une  loi  fatale  et  régulière,  comme  celle  qui  détermine  chez  l'homme  pris  isolément 
les  phases  diverses  de  la  vie.  Dans  cette  hypothèse,  chaque  société  porte  en  elle  un 
principe  de  vitalité  qui  lui  est  propre,  de  sorte  qu'elle  grandit  par  ses  propres  forces 
et  indépendamment  des  autres  civilisations.  L'instinct  de  la  sociabilité  fait  sortir 


26  HISTORIENS    MODERNES 

les  hommes  de  la  sauvagerie,  et  commence  leur  existence  nationale.  D'abord  la 
superstition  les  courbe  sous  le  despotisme  religieux  ;  c'est  l'âge  divin  ou  Ihéocra- 
tique.  Les  guerriers  rejettent  le  joug  des  prêtres,  révolution  qui  coïncide  avec  l'âge 
féodal.  Le  troupeau  des  clients  et  des  esclaves  croît  en  nombre  à  mesure  que  l'a- 
ristocratie s'épuise;  ils  osent  revendiquer  des  droits  civils,  et,  à  force  d'empiéte- 
ments, ils  font  prévaloir  le  régime  démocratique.  Bientôt,  embarrassé  de  sa  souve- 
raineté, le  peuple  se  donne  un  chef,  et  la  tyrannie  commence;  mais  le  monarque, 
pour  dominer  plus  sûrement  ses  sujets,  les  livre  systématiquement  à  la  corruption  : 
le  peuple  se  dégrade  et  dépérit  ;  le  corps  national,  ayant  enfin  perdu  toute  vitalité, 
tombe  en  dissolution.  Quand  une  société  a  traversé  toutes  ces  phases,  elle  dispa- 
raît; une  société  nouvelle  lui  succède.  Ainsi,  l'humanité  doit  tourner  éternellement 
dans  un  cercle  sans  issue,  et  déjà,  selon  Vico,  elle  a  fourni  deux  évolutions  de  ce 
genre  :  la  première  dans  le  monde  ancien,  dont  la  société  romaine  est  le  type  le 
plus  parfait  ;  la  seconde,  qui  a  pour  point  de  départ  la  rénovation  déterminée  par 
le  débordement  des  races  barbares,  et  n'est  pas  encore  épuisée.  L'Europe,  ar- 
rivée à  l'âge  humain,  se  débat  inutilement  sur  la  pente  fatale  qui  la  précipite  vers 
le  néant;  mais  la  mort  engendrera  la  vie,  et  le  genre  humain  sortira  une  troisième 
fois  de  la  sauvagerie  pour  recommencer  une  nouvelle  existence.  Telle  est,  au  fond, 
cette  science  nouvelle  qui  constitue,  suivant  son  auteur,  »  une  démonstration  histo- 
rique de  la  Providence,  une  histoire  des  décrets  par  lesquels  cette  Providence  a  gou- 
verné à  l'insu  des  hommes,  et  souvent  malgré  eux,  la  grande  cité  du  genre  humain.  » 
On  serait  mal  venu  à  contester  la  valeur  personnelle  de  Vico  et  les  ressources  im- 
menses de  son  esprit;  mais  la  plus  grande  preuve  de  génie  qu'il  ait  pu  faire  a  été 
de  donner  crédit  à  une  doctrine  aussi  évidemment  erronée  que  la  sienne.  Il  nous 
serait  trop  facile  aujourd'hui  d'ébranler,  par  des  critiques  de  détail,  les  généralités 
d'un  système  combiné  à  une  époque  où  la  science  historique  était  insuffisante.  Nous 
voulons  seulement  constater  l'influence  que  Vico  a  exercée  sur  la  vive  et  mobile 
intelligence  de  son  traducteur. 

La  conception  de  Vico  implique  le  fatalisme,  et  c'est  là  son  grand  vice.  Ce  rou- 
lement mécanique  des  sociétés  annule  évidemment  la  liberté  morale,  l'action  de 
l'individu  sur  sa  destinée.  Dans  un  monde  ainsi  fait,  il  n'y  a  plus  d'éclairs  de  génie, 
d'efl"orts  sublimes  de  la  volonté.  Les  révolutions  politiques  sont  des  crises  néces- 
saires, et,  pour  ainsi  dire,  des  phénomènes  de  croissance;  les  belles  conceptions 
(jui  élèvent  l'esprit  public,  les  merveilleuses  découvertes  qui  enrichissent  un  pays 
ne  sont  plus  que  des  œuvres  anonymes  produites  par  la  collaboration  d'un  peuple 
entier.  En  conséquence,  les  grands  hommes  étant  inutiles,  on  les  supprime.  Quand 
leur  figure  se  dessine  vaguement  dans  les  lointains  obscurs,  on  en  fait  des  mythes, 
des  êtres  symboliques  qui  résument  une  époque  :  l'existence  de  ces  grands  hommes 
est-elle  avérée,  on  les  rapetisse  à  dessein,  en  les  présentant  «  moins  comme  les 
auteurs  que  comme  les  produits  de  la  civilisation.  »  M.  Michelet,  dans  la  première 
ferveur  du  prosélytisme,  a  formulé  naïvement  ces  principes  en  vantant  leur  fécon- 
dité. 0  Le  mot  de  la  Science  nouvelle,  a-t-il  dit,  est  celui-ci  :  L'humanité  est  son 
œuvre  à  elle-même.  L'humanité  est  divine;  mais  il  n'y  a  pas  d'hommes  divins.  Ces 
héros  mythiques,  ces  Hercule,  ces  Lycurgue,  ces  Romulus,  sont  les  créations  de  la 
pensée  des  peuples,  etc..  Les  peuples  restaient  prosternés  devant  ces  gigantesques 
ombres  ;  le  philosophe  les  relève  et  leur  dit  :  Ce  que  vous  adorez,  c'est  vous-mêmes  ; 
ce  sont  vos  propres  conceptions.  »  M.  Michelet  écrivait  ces  lignes  à  un  âge  où  on 
ne  sait  pas  encore  s'arrêter  sur  la  pente  d'une  idée,  et  il  ajoutait  que  l'humanité 


DE    LA    FnANCE.  27 

avait  Cil  tort  jnsiiuo-là  d'altrihuor  ses  progrès  aux  hasards  du  génie  individuel; 
qu'eu  rapiiorlanl  les  révululioiis  de  la  politique,  de  la  religion,  de  l'art,  à  l'inexpli 
cable  siii»ériorit«;  de  quelques  hommes,  on  faisait  de  l'histoire  un  spectacle  infé 
cond,  une  fantasmagorie  incompréhensible. 

N'est-ce  pas  un  principe  bien  faux  et  bien  malencontreux  pour  un  historien  que 
cette  négation  du  génie  individuel?  Les  révolutions  conduites  par  des  mains  puis- 
santes, les  œuvres  d'art  qui  font  époque,  correspondent  sans  doute  aux  vagues  be- 
soins sentis  par  la  foule;  c'est  précisément  parce  que  certains  hommes  comprennenl 
et  résument  leur  siècle,  c'est  parce  qu'ils  débrouillent  le  chaos  des  sentiments  et 
des  idées,  (ju'ils  sont  de  grands  hommes  :  ils  ne  font  pas  tout  à  eux  seuls;  sans 
eux,  rien  ne  se  ferait.  Dans  l'idée  que  nous  avons  aujourd'hui  de  Napoléon,  dans 
l'œuvre  gigantesque  que  lui  attribue  la  reconnaissance  nationale,  tout  ne  lui  ap- 
partient pas  littéralement.  Autour  de  l'empereur,  il  y  avait  l'escorte  des  Lannes  el 
des  Murât,  des  Gaudin  et  des  Daru,  vaillants  champions,  zélés  bureaucrates,  qui  ont 
ligure  dignement  dans  le  grand  ensemble;  une  foule  d'hommes  tirés  du  néant  et 
bien  employés  ont  acquis  une  valeur  personnelle  qu'il  serait  injuste  et  ridicule  de 
contester.  Pourtant,  supprimez  le  jeune  Corse,  el  vous  verrez,  à  cinq  ou  six  excep- 
tions près,  vous  verrez  le  cortège  bariolé  des  sénateurs,  des  généraux,  des  préfets 
et  des  diplomates,  disparaître  comme  par  magie,  et  se  perdre  dans  les  rangs  obscurs 
des  sergents  et  des  procureurs.  Les  plus  tristes  jours  dans  la  vie  des  peuples  sont 
ceux  où  l'action  des  hommes  vraiment  supérieurs  se  fait  le  moins  sentir  ;  et,  pour 
preuve,  ne  pourrait-on  pas  citer  l'époque  présente?  On  remarque  aujourd'hui  un 
grand  mouvement  d'idées,  une  émulation  opiniâtre,  une  rare  diffusion  de  connais- 
sances ;  il  y  a  peu  de  spécialités  qui  ne  possèdent  des  hommes  éminents;  néanmoins, 
avouons-le,  de  ce  concert  d'efforts,  de  tant  de  voix  graves  ou  éclatantes,  il  ne  ré- 
sulte qu'un  bruissement  confus  et  sans  portée.  On  est  fatigué,  et  on  en  convient; 
l'éloge  est  une  monnaie  que  chacun  donne  ou  reçoit,  mais  qui  n'enrichit  personne; 
on  ne  sait  quel  frisson  de  malaise  traverse  tous  les  enthousiasmes,  on  parle  beau- 
coup de  l'avenir,  et  on  doute  du  lendemain.  Que  lui  manque-l-il  donc,  à  cette  époque 
Gère  et  souffreteuse,  si  ennuyée  de  ses  progrès,  si  mesquine  dans  son  opulence? 
N'est-ce  pas  qu'il  y  a  faute  aujourd'hui  d'individualités  fortes,  d'esprits  fermes  el 
résistants?  N'est-ce  pas  qu'il  nous  faudrait  surtout  quelqu'une  de  ces  intelligences 
souveraines  dont  la  foule  n'ose  pas  récuser  la  domination? 

Pour  M.  Michelet,  Vico  fut  un  révélateur.  Les  pages  qu'il  lui  a  consacrées  dans 
ses  premiers  ouvrages  sont  moins  une  adhésion  motivée  que  des  actes  de  foi.  «Tous 
les  géants  de  la  critique,  disait-il  en  1831,  dans  la  préface  de  son //js^oiVeromairte, 
tiennent  déjà,  et  à  l'aise,  dans  ce  petit  pandœmonium  de  la  Scicnza  nnova.  »  Mal- 
heureusement il  y  avait  en  germe,  dans  ce  même  pandœmonium,  tous  les  défauts 
qui  ont  longtemps  faussé  l'essor  d'un  talent  remarquable.  Ce  fatalisme  qui  explique 
toujours  les  faits  par  une  nécessité  providentielle,  l'amoindrissement  systématique 
des  grands  hommes  au  profit  des  masses,  la  transformation  des  individus  en  mythes 
el  des  faits  en  symboles,  l'audacieuse  interprétation,  les  vagues  généralités,  sont 
autant  d'habitudes  contractées  à  l'école  de  Vico.  Ces  premières  impressions  sont 
pour  M.  Michelet  une  fatalité  contre  laquelle  nous  devons  le  voir  longtemps  se  dé- 
battre. Dans  sa  première  période,  il  éprouve  un  embarras  visible  pour  concilier  les 
faits  avec  ses  idées  préconçues;  il  ne  cesse  de  tourmenter  sa  théorie  pour  l'élargir 
suffisamment.  H  faut  qu'il  arrive  à  cette  époque  où  les  documents  deviennent  abon- 
dants et  formels  pour  être  désabusé,  sinon  complètement  affranchi,  et  pour  s'en 


28  HISTORIENS    MODERNES 

tenir  à  ce  qu'il  appelle  aujourd'hui  sa  vraie  victhode,  c'est-à-dire  à  la  vérificatioo 
des  actes  par  les  chroniques,  des  chroniques  par  les  monuments  et  les  pièces  offi- 
cielles. L'idéalisation  téméraire,  quand  elle  reparaît,  n'est  plus  alors  qu'une  habitude 
de  jeunesse  qui  perd  chaque  jour  de  son  empire,  et  laisse  entrevoir  une  période  de 
parfaite  et  vigoureuse  indépendance.  Cette  évolution  d'idées  chez  un  artiste  est  si 
naturelle,  qu'il  semble  peu  généreux  de  revenir  avec  sévérité  sur  les  débuts  de 
M.  Michelel.  Mais  ses  premiers  ouvrages  ont  eu  un  retentissement  qui  n'est  pas 
épuisé;  les  défauts  de  cet  écrivain,  comme  les  vices  brillants  des  hommes  de  dis- 
tinction, ont  assez  de  prestige  pour  trouver  longtemps  des  imitateurs,  il  n'est  donc 
pas  inutile  de  signaler  ces  défauts,  ce  que  nous  pouvons  faire  d'ailleurs  avec  d'au- 
tant plus  de  liberté  que  nous  aurons  occasion  d'applaudir  souvent  l'historien,  en 
l'étudiant  dans  la  voie  plus  solide  où  il  est  entré. 

Pendant  les  jours  fiévreux  qui  suivirent  la  révolution  de  1830,  on  croyait  assez 
généralement  que  la  réforme  politique  devait  être  couronnée  par  une  résurrection 
littéraire.  Les  circonstances  étaient  on  ne  peut  plus  favorables  pour  mettre  en  crédit 
une  philosophie  de  l'histoire.  Le  fuit  lux  de  M.  Michelet  fut  son  Introduction  à 
l'Histoire  universelle,  qui  porte  la  date  des  premiers  mois  de  1831.  Dans  la  dispo- 
sition générale  des  esprits,  les  axiomes  du  philosophe  italien  n'étaient  pas  de  mise. 
Quel  moyen  de  faire  comprendre  à  des  vainqueurs,  tout  fiers  encore  du  grand  coup 
qu'ils  viennent  de  frapper,  que  chaque  révolution  est  une  crise  fatale  qui  rapproche 
le  retour  inévitable  de  la  sauvagerieV  II  y  eutnécessité  de  rajeunir  un  peu  la  Science 
nouvelle.  M.  Michelet  se  rapprocha  donc  des  idéalistes  allemands,  qui,  selon  lui, 
continuent  et  complètent  Vico.  La  première  phrase  de  son  livre  donne  la  formule 
d'un  système  nouveau.  •-  Avec  le  monde,  dit-il,  a  commencé  une  guerre  qui  doit 
Unir  avec  le  monde,  et  pas  avant  :  celle  de  l'homme  contre  la  nature,  de  l'esprit 
contre  la  matière,  de  la  liberté  contre  la  fatalité.  L'histoire  n'est  pas  autre  chose 
que  le  récit  de  cette  interminable  lutte.  »  A  ceux  qui  auraient  pu  demander  ce  que 
c'est  que  la  fatalité,  l'auteur  répondait  dans  une  note  que  «  la  fatalité  est  tout  ce 
qui  fait  obstacle  à  la  liberté.  » 

Lorsqu'en  un  moment  d'oublieuse  indolence,  on  laisse  égarer  dans  les  nuages  son 
regard  et  sa  pensée,  on  s'étonne  des  merveilles  qu'on  y  découvre;  mais  qu'au  sortir 
de  la  vague  rêverie,  on  jette  sur  ce  monde  enchanté  un  coup  d'oMI  vif  et  lucide,  plus 
de  châteaux  lumineux,  ni  de  groupes  fantastiques  :  de  ce  spectacle  dont  on  était 
ravi,  il  ne  reste  plus  qu'un  éblouissement,  et  le  regret  du  temps  perdu.  N'en  est-il 
pas  de  même  de  presque  tous  ces  systèmes  qui  séduisent  à  première  vue,  parce  qu'ils 
admettent,  en  raison  de  leur  élasticité,  le  luxe  du  savoir,  la  pompe  des  mots  et 
toute  la  féerie  du  talent,  mais  qui,  après  tout,  ne  soutiendraient  pas  pendant  une 
heure  l'examen  d'un  homme  possédant  l'humble  science  des  faits?  Suivant  Hegel 
et  ses  adeptes,  l'histoire  du  monde  est  la  manifestation  successive  de  cette  force 
diffuse  que  les  panthéistes  appellent  la  raison  divine.  Chaque  civilisation  est  le 
développement  d'une  idée  particulière  de  cette  raison  suprême.  L'ù/ee,  dont  chaque 
peuple  devient  l'expression  vivante,  est  une  sorte  d'âme  qui  anime  le  corps  social 
dans  toutes  ses  parties  ;  l'idée  étant  épuisée,  l'âme  s'évanouit,  le  corps  meurt.  Sui- 
vant cette  conception.  Dieu,  l'homme  et  la  nature  ne  forment  qu'un  tout  dont 
chaque  partie  est  nécessaire  aux  autres,  et  les  phénomènes  naturels  et  historiques 
ne  sont  plus  que  des  évolutions  de  la  substance  infinie.  Quatre  idées  de  la  raison 
divine  ont  produit  les  quatre  grandes  civilisations  ;  le  monde  oriental,  dans  lequel 
la  substance,  comme  si  elle  n'avait  pas  encore  conscience  d'elle-même,  sommeille 


DE  LA  ruArscE.  29 

dans  sa  mystérieuse  inmiobililc;  le  monde  grec,  qui  représente  au  contraire  la  va- 
riété, le  mouvement,  l'examen,  le  dégagement  de  l'esprit  échappant  à  la  matière; 
le  monde  romain,  qui,  recevant  dans  son  sein  le  génie  étrusque  et  le  génie  grec, 
l'Orient  et  l'Occident,  a  pour  principe  d'existence  l'antagonisme  de  l'immobilité  et 
du  mouvement,  la  lutte  de  la  nécessité  et  de  la  liberté  ;  le  monde  germanique  ou 
moderne,  qui  est  destiné  à  voir  le  glorieux  triomphe  de  la  raison  universelle,  com- 
mençant enfin  à  se  comprendre  elle-même.  La  plus  remarquable  tentative  pour 
ajuster  les  faits  à  l'idéalisme  de  Hegel  est  VHistoirc  du  droit  de  SKCcession,  de 
Gans  (I),  qui  a  prétendu  expliquer  comment  l'idée  particulière  à  chaque  peuple,  le 
principe  divin  de  chaque  civilisation  a  modifié  la  transmission  delà  propriété.  Nous 
trouvons  dans  un  des  ouvrages  de  M.  Michelet  (2)  un  fragment  de  Gans  qui  nous 
parait  le  beau  idéal  de  l'histoire  irfe«7isce;  c'est  une  série  d'aphorismes  qui  résu- 
ment l'histoire  romaine,  et  dont  on  nous  pardonnera  de  citer  quelques  lignes,  s  Le 
monde  romain,  dit  l'auteur  allemand,  est  le  monde  où  combattent  le^ni  elViiifni, 
la  généralité  abstraite  et  la  personnalité  libre.  Patriciens,  côté  de  la  religion  et  de 
l'infini;  plébéiens,  côté  du  lini.  Tout  infini  forcé  d'être  en  contact  avec  le  fini,  et 
qui  ne  le  reconnaîtet  ne  le  contient  pas,  n'est  qu'un  mauvais  infini,  fini  lui-même.  » 
Après  un  enchaînement  d'axiomes  semblables  (il  y  en  a  trois  pages),  qui  idéalisent 
toutes  les  phases  de  la  période  républicaine,  on  arrive  à  ce  dénoùment  :  «  Le 
peuple  vainqueur,  le  fini,  force  le  mauvais  infini,  le  patricien,  à  reconnaître  qu'il 
n'est  lui-même  que  fini.  »  C'est-à-dire  qu'à  la  république  succède  le  gouvernement 
impérial,  qui  abolit  les  privilèges  et  fait  prévaloir  le  principe  de  la  liberté  indivi- 
duelle. Alors  enfin  a  tous  les  finis  reposent  à  côté  l'un  de  l'autre  ;  privés  d'impor- 
tance et  d'objet  en  cessant  de  se  combattre,  ils  retombent  dans  l'égalité.  » 

Loin  de  nous  la  prétention  d'avoir  sondé  les  profondeurs  où  les  hégéliens  se 
sont  placés;  nous  avons  voulu  seulement  indiquer  la  parenté  du  système  allemand 
avec  celui  de  M.  Michelet.  Or,  au  premier  aperçu,  la  conception  de  M.  Michelet  est 
plus  sympathique  On  sent  qu'il  a  eu  à  cœur  d'atténuer  le  fatalisme  panthéistique 
de  Hegel,  et  ce  travail  d'épuration  est  méritoire.  A-t-il  réussi?  Nous  ne  le  croyons 
pas.  Cette  lutte  héroïque  de  la  liberté  contre  la  fatalité  est,  suivant  M.  Michelet,  le 
triomphe  progressif  du /»o*,  l'affranchissement  des  obstacles  que  le  climat,  les  races 
et  toutes  les  fatalités  naturelles  opposent  à  la  liberté  politique  et  morale  des  in- 
dividus. «  Au  point  de  départ,  dans  l'Inde,  au  berceau  des  races  et  des  religions, 
l'homme  est  courbé  sous  la  toute-puissance  de  la  nature.  »  Accablé  par  ces  in- 
fluences extérieures,  l'homme  n'essaie  pas  même  de  lutter,  il  se  repose  dans  une 
patiente  et  fière  immobilité;  e  ou  bien  encore  il  fuit  dans  l'Occident,  et  commence 
le  long  voyage  de  l'affranchissement  progressif  de  la  liberté  humaine.  »  —  «  La 
Perse  est  le  commencement  de  la  liberté  dans  la  fatalité,  »  ajoute  l'auteur,  qui  a 
cru  devoir  souligner  cet  axiome,  c'est-à-dire  probablement  que  l'individu,  en 
Perse,  cherche  à  prendre  possession  de  lui  même.  Après  quelques  pérégrmations 
en  Egypte  et  en  Judée,  le  dogme  immortel  de  la  liberté  pénètre  en  Europe,  con- 
trée naturellement  favorable  à  l'émancipation  du  moi  ;  et  [lour  le  prouver,  M.  Mi- 
chelet montre  sur  la  carte  le  squelette  de  l'Europe  qui  se  présente  avec  les  propor- 

(1)  A  ce  sujet,  nous  avons  relu  une  inlércssante  analyse  des  travaux  do  Gans,  dans  17/i- 
iroduction  à  la  science  du  droit,  de  M.  Lorminier,  qui  a  su  donnera  une  bienvoillanlc  ex- 
posilion  le  piquant  cl  la  portée  d'une  critique. 

(2)  Dans  l'appendice  de  sou  Histoire  romaine. 


30  HISTORIENS    MODERNES 

lions  il  11  corps  humain  :  «  Les  péninsules  que  l'Europe  projette  au  midi  sont  des 
bras  tendus  vers  l'Afrique,  tandis  qu'au  nord  elle  ceint  ses  reins,  comme  un  athlète 
vigoureux,  de  la  Scandinavie  et  de  l'Angleterre.  Sa  tête  est  à  la  France;  ses  pieds 
plongent  dans  la  féconde  barbarie  de  l'Asie.  »  L'Europe  étant  donc  une  terre  libre, 
l'humanité,  fugitive  de  l'Asie,  y  combat  pour  sa  liberté  avec  des  chances  de  succès. 
«  Le  monde  de  la  Grèce  était  un  pur  combat  :  combat  contre  l'Asie,  combat  dans 
la  Grèce  elle  même;  lutte  des  Ioniens  et  des  Doriens,  de  Sparte  et  d'Athènes.  La 
Grèce  a  deux  cités,  c'est-à-dire  que  la  cité  y  est  incomplète.  La  grande  Rome  en- 
ferme dans  ses  murs  les  deux  cités,  les  deux  races  étrusque  et  latine,  sacerdotale 
et  héroïque,  orientale  et  occidentale,  patricienne  et  plébéienne,  la  propriété  fon- 
cière et  la  propriété  mobilière,  la  stabilité  et  le  progrès,  la  nature  et  la  liberté.  » 
Ici,  comme  dans  les  visions  allemandes,  la  cité  romaine  nous  apparaît  comme  un 
champ-clos  où  se  rencontrent  les  deux  idées,  le  génie  servile  de  l'Asie  et  le  génie 
libre  de  l'Europe.  La  victoire  reste  à  celui-ci,  qui  a  l'avantage  de  livrer  bataille  sur 
son  terrain  :  la  liberté  humaine,  dont  la  plus  haute  formule  est  le  christianisme, 
se  fortifie  par  l'assimilation  successive  des  barbares  germains;  toutefois- ceux-ci, 
les  derniers  venus  de  l'Asie,  ne  dépouillent  que  dilliciiement  la  [lassivité  de  leurs 
instincts.  La  force  matérielle,  la  chair,  le  principe  de  l'hérédité,  qui  triomphent 
encore  dans  l'organisation  féodale,  cèdent  pourtant  à  la  voix  de  l'Église,  qui  repré- 
sente la  parole,  l'esprit,  l'élection;  «  le  fils  du  serf  peut  mettre  le  pied  sur  la  tête 
de  Frédéric  Barberousse.  »  Mais  le  pouvoir  spirituel,  abjurant  son  litre,  s'aban- 
donne au  despotisme  et  invoque  le  secours  de  la  force  matérielle  pour  retenir  les 
peuples  sous  le  joug;  «  alors  se  lève,  contre  la  blanche  aube  du  prêtre,  un  homme 
noir,  un  légiste  qui  oppose  le  droit  au  droit.  «  A  l'ombre  du  pouvoir  royal,  le 
peuple  grandit  jusqu'au  jour  de  l'émancipation;  «  l'homme  qui  vivait  sur  la  glèbe, 
à  quatre  pattes,  s'est  redressé  avec  un  rire  terrible.  »  C'en  est  fait;  «  la  liberté  a 
vaincu,  la  justice  a  vaincu,  le  monde  de  la  fatalité  s'est  écroulé...  » 

Nous  n'irons  pas  plus  loin.  De  semblables  divagations,  enjolivées  par  ce  lu.xe 
d'images  que  notre  public  veut  bien  accepter  comme  la  dernière  expression  du 
beau,  peuvent  fournir  une  heure  d'agréable  lecture;  mais  si,  réduites  au  simple 
trait,  elles  paraissent  un  peu  ridicules,  à  qui  faut-il  s'en  prendre?  Quoi!  le  triomphe 
de  l'énergie  humaine  n'est,  pour  vous,  qu'une  alïaire  de  locomotion!  Les  germes 
humains  qui  végètent  sur  le  globe  produiront  fatalement  une  moisson  misérable  sous 
l'atmosphère  étoulfante  de  l'Asie,  luxuriante  et  féconde  sous  le  ciel  favorisé  de 
l'Europe!  Ces  nations  orientales,  immobilisées  aujourd'hui  par  une  cause  qui  nous 
échappe,  n'ont-elles  pas  eu  leurs  périodes  d'activité  pendant  lesquelles  on  a  bâti 
les  monstrueuses  pyramides,  les  temples  gigantesques,  les  palais  qui  sont  de 
grandes  villes?  D'où  vient  le  changement?  Des  climats  ou  des  institutions?  S'il 
était  nécessaire  de  montrer  l'inconsistance  de  la  théorie  de  M.  Michelet,  on  le 
mettrait  facilement  en  contradiction  avec  lui-même.  Par  exemple,  après  avoir  établi 
que  l'Europe  est  la  seule  terre  où  la  liberté  ait  pu  lleurir,  il  explique  les  révolu- 
tions de  l'Europe  moderne  par  la  fatalité  des  races  et  la  tyrannie  des  climats. 
L'Allemand,  l'Italien,  l'Anglais,  subissent  l'action  de  certaines  causes  extérieures 
qui  déterminent  l'aspect,  les  sentiments,  les  aptitudes  de  ces  nations.  Quant  à  la 
France,  ayant  absorbé  et  neutralisé  les  races  l'une  par  l'autre,  «  ayant  méridio- 
nalisé  le  nord  et  septenlrionalisé  le  midi,  »  elle  est  devenue,  pour  son  bonheur  et 
pour  sa  gloire,  «  ce  qu'il  y  a  de  moins  simple,  de  moins  naturel,  de  moins  su- 
perficiel, c'est-à-dire  de  moins  fatal, déplus  humain,  de  plus  libre  dans  le  monde. '~ 


de:  la  FnANCc.  51 

Si  ce  nouveau  discours  sur  l'histoire  universelle  a  peu  de  valeur  comme  synthèse 
historique,  il  n'est  pas  sans  prix  connue  déclamation  littéraire.  A  son  apparition, 
l'entlure  dilliyrauibique  de  certains  passages  était  justifiée  par  l'eilervescence  géné- 
rale des  esprits  ;  les  pages  qui  caractérisent  les  populations  et  qui  mettent  en  relief 
les  accidents  physiques,  révélaient  une  riche  imagination  servie  à  souhait  par  une 
plume  exercée;  l'éruciition  des  notes  était  piquante;  quelques  accents  sympa- 
thiques trouvèrent  des  échos  dans  la  foule;  en  un  mot,  le  petit  livre  réussit,  et  eut 
les  honneurs  de  la  réimpression. 

u  Rome  a  été  le  nœud  du  drame  immense  dont  la  France  dirige  la  péripétie.  » 
Ces  derniers  mots  de  V Introduction  annonçaient  des  études  sur  Rome,  comme  pré- 
paration à  de  plus  grands  travaux  sur  l'histoire  de  France.  En  effet,  M.  Michelet 
ne  tarda  pas  à  faire  paraître  son  Histoire  romaine  en  deux  volumes,  qui  embrassent 
toute  la  période  républicaine.  La  tentative  était  légitime.  Malgré  l'immensité  des 
travaux  qu'elle  a  consacrés  à  l'antiquité  latine,  la  France  n'avait  pas  (elle  n'a  pas 
encore)  le  livre  que  prétendait  lui  donner  M.  Michelet.  La  plupart  de  nos  historiens 
s'étaient  contentés  de  produire  une  paraphrase  plus  ou  moins  élégante  des  textes 
classiques;  ils  en  avaient  agi  de  la  sorte,  non  par  faiblesse  d'esprit,  mais  par 
système.  Ce  qu'ils  aimaient  de  l'antiquité,  c'était  sa  littérature,  et  ils  croyaient 
faire  assez  bien  connaître  le  passé  en  reproduisant,  comme  de  fidèles  échos,  les 
idées  et  le  langage  noblement  accentué  des  hommes  antiques.  Telle  fut  la  méthode 
de  Rollin,  et  c'est  pour  cela  même  qu'il  restera  sympathique,  malgré  les  progrès  de 
l'archéologie.  Quant  aux  partisans  de  la  science  exacte  (Montesquieu  excepté),  ils 
n'avaient  écrit  que  pour  les  érudits  de  profession,  prudemment  portés,  en  fait  de 
style,  à  une  mutuelle  indulgence,  et  satisfaits  dès  qu'ils  se  comprennent  entre  eux. 
Chez  nous,  d'ailleurs,  la  critique  scientifique,  drapée  dans  sa  modestie  officielle, 
qui  contraste  avec  la  morgue  de  l'érudilion  allemande  ;  notre  critique,  ingénieuse, 
infatigable,  mais  travaillant  sans  ensemble,  exhumant  les  faits  un  à  un  pour  les 
ranger  pieusement  dans  les  mémoires  d'une  académie,  comme  de  saints  débris 
dans  un  reliquaire,  n'avait  jamais  eu  ce  souffle  inspiré,  cette  puissance  d'incanta- 
tion qui  est  nécessaire  pour  évoquer  le  génie  des  vieux  âges.  Marier  l'art  et  la 
science,  élever  dans  un  noble  récit  la  critique  jusqu'à  la  poésie,  n'était-ce  pas 
un  de  ces  plans  qui  exaltent  tout  d'abord  les  natures  généreuses?  M.  Michelet  se 
lança  héroïquement  dans  l'entreprise.  Sa  préface  est  un  fier  manifeste  :  «  Les 
quatre  premiers  siècles  de  Rome,  dit-il,  n'occuperont  pas  dans  mon  livre  deux 
cents  pages.  Pour  cette  période,  l'Italie  (c'est-à-dire  Vico)  a  donné  l'idée;  l'Alle- 
magne (personnifiée  en  Niebuhr),  la  sève  et  la  vie.  Que  reste-t-il  à  la  France?  La 
méthode  peut-être  et  l'exposition.  Pour  les  deux  siècles  qui  s'écoulent  depuis  la 
seconde  guerre  punique  jusqu'à  la  fin  de  la  république,  tout  est  à  faire.  »  Ainsi, 
M.  Michelet  promet  le  mot  définitif  de  la  vieille  polémique  relative  aux  temps 
incertains,  et  le  premier  mot  de  l'histoire  positive,  dont  les  éléments,  assez  abon- 
dants, ont  été  incompris  jusqu'à  lui. 

En  citant  seulement,  comme  précurseurs  du  sceptique  Mebuhr,  le  Suisse  Gla- 
reanus,  le  Hollandais  Perizonius,  le  Français  Beaufort  et  Vico  l'universel,  M.  Mi- 
chelet pourrait  faire  croire  que  ces  critiques  ont  seuls  mis  en  doute  la  première 
période  des  annales  romaines.  Il  est  probable  que  les  plus  dévots  admirateurs  des 
anciens  n'ont  pas  accepté  comme  articles  de  foi  les  prodiges  et  les  impo.ssibilités 
embellis  par  Tite  Live.  A  Rome  même,  au  temps  d'Auguste,  l'origine  de  la  ville 
était  matière  à  discussion  parmi  les  érudits;  chacun  d'eux  poussait  son  héros  en 


32  HISTOBIEIVS    MODEnNES 

dépit  de  Rouuilus,  le  fondateur  officiel.  Pour  les  modernes,  il  reste  donc  seulement 
à  établir  quel  degré  de  confiance  doit  être  accordé  aux  documents  qui  concernent 
les  temps  écoulés  jusqu'à  l'incendie  de  Rome  par  les  Gaulois.  Le  problème  ramené 
à  ces  ternies  a  été  débattu  à  plusieurs  reprises,  notamment,  du  temps  de  Gérard 
Vossius,  dans  les  universités  hollandaises,  et,  au  siècle  dernier,  dans  notre  Aca- 
démie des  Inscriptions.  Les  uns  ont  soutenu  avec  assez  de  vraisemblance  que  les 
Romains  ont  pu  conserver  les  éléments  d'une  histoire  nationale,  malgré  la  subver- 
sion de  leur  ville;  d'autres  ont  affirmé  que  la  chaîne  des  traditions  a  été  rompue 
sans  ressources,  et  que  la  première  partie  des  annales  de  Tile-Live  n'est  qu'un 
roman,  agencé  de  manière  à  flatter  l'orgueil  du  peuple-roi.  De  nos  jours,  Niebuhr 
a  renouvelé  et  fait  prévaloir  cette  seconde  thèse,  qui  le  débarrassait  des  entraves 
de  la  lettre  écrite  et  ouvrait  carrière  à  son  imagination  aventureuse.  L'originalité 
de  l'historien  allemand  consiste  à  dire  que  Ïite-Live  a  recueilli  et  paraphrasé  d'an- 
ciens chants  héroïques;  poésies  primitives,  conservées  traditionnellement  dans  les 
grandes  familles,  dont  elles  étaient  les  titres  de  noblesse,  comme  ailleurs  les  chants 
des  bardes,  \es  Niebcliingcn  de  l'Allemagne,  les  épopées  chevaleresques  de  la 
France,  le  Romancero  de  l'Espagne.  Les  traditions  consacrées  ont  donc  un  fonds 
de  vérité  dont  Niebuhr  s'empare  pour  semer  ses  fécondes  hypothèses.  M.  Mi- 
chelet  a  cru  devoir  enchérir  sur  Niebuhr.  Pour  lui,  les  chants  romains  ne  sont 
pas  héroïques,  mais  symboliques;  au  lieu  de  célébrer  des  héros  agrandis  et  poé- 
tisés par  l'imagination  des  peuples,  ils  sont  une  idéalisation  savante  des  grands 
événements. 

Mettons-nous  donc  au  point  de  vue  de  M.  Michelet  pour  mieux  apprécier  sa 
théorie. 

Romulus  est  le  type  de  l'héroïsme  romain,  principe  de  la  cité.  Né  d'un  dieu 
(Mavors)  et  d'une  vestale,  il  l'éunit  l'esprit  du  Mars  italien  et  l'esprit  de  la  Vesta 
orientale,  mystérieuse  personnification  d'une  aristocratie  hiérarchique.  Dans  ce 
héros  symbolique  coexistent  déjà  les  patriciens  et  les  plébéiens;  c'est  pourquoi 
Romulus  est  présenté  comme  double,  car  Rémus  et  Romulus  ne  sont  que  deux 
formes  d'un  même  mot,  et  la  fraternité  de  ces  personnages  n'est  que  grammaticale. 
Cette  dualité  fictive  exprime  les  deux  éléments  discordants  de  l'idée  romaine. 
Romulus  lue  Rémus  pour  rétablir  l'unité  que  celui-ci  a  voulu  rompre  en  franchissant 
d'un  bond  le  rempart,  c'est-à-dire  en  forçant  l'enceinte  de  la  cité  pour  y  faire 
prédominer  l'élément  qu'il  représente.  Dans  l'histoire  de  ce  Romulus,  proscrit  avant 
de  naître  et  assassiné  par  les  sénateurs,  on  entrevoit  une  première  période  pendant 
laquelle  domine  l'élément  plébéien  ou  italique;  mais  ensuite  la  pensée  orientale, 
ou,  si  l'on  veut,  l'influence  sacerdotale  et  aristocratique  redevient  prédominante  : 
ce  qui  est  exprimé  symboliquement  par  le  règne  de  Numa  Pompilius,  vieillard 
austère,  idéal  du  patricien,  orgauisateur  et  conservateur.  Sous  Tullus  Hostilius,  le 
combat  classique  des  Horaces  et  des  Curiaces  n'est  qu'une  variante  du  combat 
de  Rémus  et  de  Romulus;  seulement,  le  nombre  des  combattants  est  multiplié 
par  trois  en  mémoire  des  trois  tribus  romaines.  De  même  que  Romulus  et  Rémus 
sont  deux  formes  du  même  mot,  Horace  doit  être  une  forme  de  Curiacc  :  Curiatius 
(à  curiâ,  sorti  de  la  curie)  veut  dire  noble,  patricien.  Les  règnes  de  Tarquin-l'An- 
cien  et  de  Tarquin-le-Superbe,  quoique  séparés  par  celui  du  législateur  Servius. 
font  pressentir  une  même  crise,  la  domination  passagère  des  Étrusques,  racontée 
de  deux  manières  dilférentes.  L'étranger  Servius  (lils  de  l'esclave),  qui  règne  à  sou 
tour  et  constitue  politiquement  la  cité  romaine  en  appelant  tous  les  citoyens  au 


DE     LA    FRANCE.  33 

pouvoir  en  raison  do  leurs  richesses,  Serviiis  indiiiue  une  révolution  démocralique, 
et  d;ins  la  lilie  de  ce  roi  vénérable,  dans  cette  horrible  Tullia  qn\  l'ait  passer  son 
char  sur  le  corps  de  son  père,  il  faut  voir  une  |)artie  des  plébéiens,  qui,  (pioicjuc 
élevés  h  la  vie  politique  par  les  institutions  nouvelles,  ap|)ellenl  les  Tarquiniens 
étrusques  h  Rome,  et  s'unissent  à  eux  pour  tuer  la  liberté  [>ubli(iue. 

Les  récits  de  Ïite-Live  ayant  été  ainsi  quintessenciés,  il  en  reste  une  somme 
d'idées  abstraites  dont  M.  Michelet  s'empare,  et  dont  il  se  sert  comme  d'une  se- 
conde vue,  pour  voir  dans  la  nuit  des  temps.  Abordant  enfin  Vliistoirc  probable  de 
Rome,  il  fait  de  cette  ville  une  cité  pélasgo-étrnsque,  envahie  et  subjuguée  par  les 
montagnards  sabins,  héroïques  brigands  qui  perpétuent  longtemps  leur  race  par 
des  enlèvements  périodiques  de  femmes,  d'esclaves,  de  bestiaux  et  de  moissons 
a  Les  anciens  habitants  de  Rome,  soumis  par  les  Sabins,  mais  sans  cesse  fortifiés 
par  les  étrangers  qui  se  réfugiaient  dans  le  grand  asile,  durent  se  relever  peu  à  peu. 
Us  eurent  un  chef  lorsqu'un  Lucumon  de  Tarquinies  (Tarquin-l'Ancien)  vint  s'éta- 
blir parmi  enx.  n  Mais  l'aristocratie  étrusque  est  elle-même  ébranlée.  Le  client  d'un 
noble  de  l'Étrurie,  ce  Mastarna  à  qui  les  Romains  ont  donné  le  nom  symbolique  de 
Servlus,  s'empare  du  pouvoir  à  Rome,  et  fait  prévaloir  l'influence  populaire.  Au 
sein  de  la  cité  romaine,  trois  partis  sont  en  présence  :  celui  des  plébéiens  latins, 
qui  forment  le  fond  de  la  population,  celui  des  dominateurs  étrusques  originaires 
de  Tarquinies,  et  celui  de  la  noblesse  sabine,  qui  représente  la  caste  militaire.  La 
révolution  fatale  aux  Tarquiniens  tourne  au  profit  des  Sabins,  qui  s'aûérmissent  en 
constituant  vigoureusement  le  palriciat.  Alors  commence,  avec  la  période  consu- 
laire, la  conquête  lente  et  successive  des  droits  arrachés  par  le  peuple  à  l'aristo- 
cratie. 

Rien  de  plus  ingénieux,  de  plus  séduisant  que  de  telles  hypothèses,  surtout  lors- 
qu'elles sont  présentées  avec  un  rare  talent  d'exposition.  Il  n'y  a  qu'un  malheur  : 
c'est  que  l'histoire  ainsi  faite  échappe  à  toute  vérification  sérieuse.  La  critique 
isolée  doit  se  récuser  humblement.  Si  l'on  tenait  à  savoir  jusqu'à  quel  point  cette 
vision  apocalyptique  est  conciliable  avec  les  textes,  les  monuments  et  les  probabilités, 
il  faudrait  pouvoir  emprunter  des  moyens  de  contrôle  à  tous  les  ordres  de  connais- 
.sances  ;  il  faudrait  un  congrès  scientifique  présidé  par  un  savant  à  l'esprit  sain  et 
inflexible,  par  un  Fréret  ou  un  Letronne.  Nous  hasarderons  une  seule  objection.  li 
nous  semble  qu'une  symbolisation  systématique,  embrassant  comme  une  vaste 
épopée  les  annales  de  plusieurs  siècles,  ne  peut  pas  être  l'effet  du  hasard.  Nous  la 
concevons  dans  une  théocratie  comme  celles  de  l'Orient,  et  sous  l'influence  d'une 
civilisation  déjà  avancée;  mais,  dans  le  Latium,  les  ministres  de  la  religion  étaient 
les  chefs  des  grandes  familles,  des  guerriers  pillards,  de  rudes  agriculteurs,  assez 
éloignés  de  cette  disposition  d'esprit  qui  fait  éclore  l'abstraction.  Que  les  Romains 
des  siècles  éclairés  eussent  perdu  le  sens  des  anciens  symboles,  on  le  conçoit;  mais 
qu'ils  eussent  ignoré  que  leurs  ancêtres  fussent  dans  l'habitude  de  symboliser, 
voilà  ce  qui  est  peu  croyable.  Notre  défiance  augmente  quand  nous  voyons  l'auteur 
découvrir  des  symboles  au  milieu  des  époques  les  plus  prosaïques.  Dans  la  dernière 
scène  de  .son  livre,  la  mort  de  la  belle  Cléopâtre,  l'aspic  classique  devient  un  sym- 
bole mystérieux  et  profond.  «  Le  mythe  oriental  du  serpent,  que  nous  trouvons 
déjà  dans  les  plus  vieilles  traditions  de  l'Asie,  reparait  ainsi  à  son  dernier  âge. 
L'aspic  qui  tue  et  délivre  Cléopâtre  ferme  la  longue  domination  du  vieux  dragon 
oriental.  Ce  monde  sensuel,  ce  monde  de  la  chair,  meurt  pour  ressusciter  plus  pui 
dans  le  christianisme,  dans  le  mahomélisme,  qui  se  partageront  l'Europe  et  l'Asie.  » 


54  HISTORIENS    MODERNES 

Une  page  d'un  autre  ouvrage  (1),  qui  doit  avoir  été  écrite  vers  la  même  époque, 
offre  un  exemple  non  moins  piquant  de  l'étrange  préoccupation  oîi  se  trouvait  alors 
M.  Michelet.  n  Le  fameux  Attila,  dit-il,  apparaît  dans  les  traditions  moins  comme 
un  personnage  historique  que  comme  un  mythe  vague  et  terrible,  symbole  et  sou- 
venir d'une  destruction  immense;  «  et  plus  loin  il  ajoute  avec  une  sorte  de  désap- 
pointement :  «  On  douterait  qu'il  eût  existé  comme  homme,  si  tous  les  auteurs  du 
v"  siècle  ne  s'accordaient  là-dessus,  si  Priscus  ne  nous  disait  avec  terreur  qu'il  l'a 
vu  en  face.  » 

En  résumé,  pour  la  partie  obscure  des  annales  de  Rome,  quelle  que  soit  la 
valeur  réelle  des  diverses  conjectures  que  nous  venons  de  rapporter,  nous  avoue- 
rons qu'elles  ont  un  air  de  vraisemblance  qui  les  recommande  aux  esprits  attentifs, 
et  qu'il  n'est  plus  possible  d'étudier  Ihistoire  romaine  sans  se  mettre  au  point  de 
vue  de  Niebuhr  et  sans  prendre  en  considération  les  travaux  de  M.  Michelet.  Quant 
aux  derniers  siècles  de  la  république,  dont  l'histoire  a  été  transmise  par  des 
témoins  contemporains,  nous  ne  savons  pas  en  quel  sens  M.  Michelet  a  pu  dire  que 
tout  restait  à  faire.  Nous  croyons  qu'il  s'abuse  s'il  pense  avoir  compris  le  premier 
le  sens  des  textes  et  la  portée  des  événements.  La  décadence  du  palriciat,  la  for- 
mation d'une  aristocratie  financière,  la  politique  du  sénat,  l'avidité  de  la  bour- 
geoisie équestre,  l'exaspération  de  la  plèbe,  la  corruption  contagieuse,  le  jeu 
perfide  des  institutions,  ont  été  dépeints  par  plusieurs  auteurs,  et  surtout  par  les 
historiens  du  droit  romain.  Pour  être  original,  il  eût  fallu  ne  pas  s'en  tenir  à  une 
amplification  du  fameux  passage  d'Appien  sur  les  envahissements  des  grands  pro- 
priétaires, et  faire  pénétrer  les  lumières  de  la  science  moderne  dans  le  mécanisme 
économique  de  celte  société  d'agioteurs  dont  tous  les  mouvements  politiques 
peuvent  être  expliqués  par  des  calculs  d'intérêt.  Au  contraire,  nous  adhérerons 
volontiers  à  l'opinion  que  M.  Michelet  a  portée  sur  son  œuvre,  s'il  a  voulu  dire 
qu'aucun  écrivain  français  avant  lui  n'avait  présenté  les  grands  drames  de  l'his- 
toire romaine  avec  cette  entente  de  la  mise  en  scène,  cette  vivacité  de  coloris,  cette 
poésie  diffuse,  qui  saisissent  le  lecteur  par  l'imagination  et  le  jettent  dans  une  sorte 
d'enivrement  dont  s'alarment  les  esprits  sévères. 

On  serait  tenté  de  croire  que  l'auteur  de  l'Histoire  romaine  attribua  le  succès 
de  son  livre  moins  aux  séductions  de  son  talent,  qu'à  la  vertu  de  sa  philosophie  his- 
torique. A  la  veille  d'aborder  l'histoire  de  France,  nous  le  trouvons  plus  que  jamais 
pénétré  de  ses  théories  sur  le  développement  des  nations.  Vico  avait  affirmé  que  la 
jurisprudence,  à  l'origine  d'un  peuple,  est  toute  poétique,  et  que  le  droit  romain,  dans 
son  premier  âge,  fut  un  poëine  sérieux.  Combinant  ce  principe  avec  l'idéalisme 
allemand,  M.  Michelet  pensa  que  le  caractère  national  de  chaque  peuple,  que  Vidée 
essentielle  à  son  existence  devait  se  traduire  symboliquement  dans  ses  coutumes 
primitives,  ses  actes  juridiques,  son  cérémonial  officiel.  De  ce  point  de  vue,  la  vie 
d'un  peuple  apparaît  comme  un  drame  continuel,  une  métaphore  en  relief  et  mou- 
vante, qui  perd  de  sa  poésie  à  mesure  que  le  rationalisme  fait  des  progrès  au  sein 
de  la  société,  et  qui  déchoit  jusqu'à  la  réalité  prosaïque,  de  même  qu'en  littérature 
la  grande  épopée,  miroir  d'un  peuple,  aboutit,  à  force  de  s'amoindrir,  au  pamphlet 
individuel.  S'il  en  était  ainsi,  comparer  les  nuances  diverses  de  ces  poèmes,  ce  .serait 
un  moyen  de  pénétrer  le  mot  de  chaque  nationalité.  Probablement  M.  Michelet  ne 
douta  pas  que  cette  expérience  ne  fût  une  excellente  préparation  à  ses  études  sur 

(1)  Histoire  de  France,  lom.  I'"',  pag.  183. 


DE    LA    FnAiSCE.  ob 

la  France,  et  il  se  jeta  dans  un  ordre  de  recherches  dont  les  résultats  furent  un  livre 
curieux  et  bizarre:  les  Orif/incs  du  droit  français,  clierchces  dans  les  symboles  et  les 
formules  dïi  droit  imiversel;  ouvrage  publié  seulement  en  1857,  mais  dont  l'idée 
et  la  composition  découlent  évidemment  des  premières  préoccupations  de  l'auteur. 

La  gesticulation  n'est  en  général  qu'un  langage  symbolique.  Nous  symbolisons 
à  notre  insu,  lorsque  nous  pressons  la  main  d'un  ami  en  signe  d'efl'usion.  Ce 
moyen  d'expression,  (jui  supplée  à  l'insuflisancede  la  langue  parlée,  est  plus  ordinaire 
aux  enfants  qu'aux  hommes  faits,  aux  êtres  incultes  qu'aux  esprits  exercés.  De  même, 
dans  l'enfance  des  sociétés  et  avant  l'usage  de  l'écriture,  il  faut  une  langue  parti- 
culière pour  perpétuer  le  souvenir  des  actes  civils,  qui  sont  les  transactions 
d'homme  à  homme,  et  des  actes  religieux,  qui  sont  les  transactions  de  l'homme 
avec  Dieu.  Celte  langue  n'est  pas  autre  chose  qu'un  cérémonial  saisissant;  c'est  pour 
ainsi  dire  une  écriture  hiéroglyphique  dont  les  signes  sont  réels  et  animés,  à  défaut 
d'une  écriture  usuelle  et  grammaticale.  Chez  les  anciens  Romains,  ce  symbolisme 
juridique  donnait  lieu  à  une  pantomime  très-expressive,  qui  devait  accompagner 
les  actes  de  la  vie  publique.  Le  peu  de  paroles  qu'on  y  prononçait  étaient  soumises 
à  un  rhythme  sacramentel  et  à  des  formules  mystérieuses.  Ces  formalités  étaient 
appelées  actus  legitimi,  parce  que  les  transactions  n'étaient  réputées  légitimes  que 
lorsque  les  actes  avaient  été  religieusement  accomplis.  Citons  quelques  exemples 
de  ce  symbolisme  juridique.  «  Stipuler  (de  stipida,  fétu),  c'est  lever  de  terre  une 
paille,  puis  la  rejeter  à  terre  en  disant  :  Par  cette  paille  j'abandonne  tout  droit,  et 
ainsi  doit  faire  l'autre,  lequel  prendra  la  paille  et  la  conservera.  »  La  scène  du  bâton 
blanc  ou  déguerpissement  (abandon  des  biens)  pour  cause  d'insolvabilité  était 
d'origine  romaine,  et  elle  passa  dans  le  droit  germanique  sous  le  nom  de  chrene- 
chrude.  Le  débiteur  dépossédé  devait  partir  avec  un  bâton  blanc  à  la  main,  et  telle 
est  l'origine  du  proverbe  qu'on  applique  encore  à  ceux  qui  restent  dans  un  complet 
dénuement.  Les  investitures  féodales,  par  l'épée,  par  l'anneau  ou  par  la  crosse, 
avaient  une  signification  mystique.  Enfin  les  exemples  de  ce  genre,  applicables  à 
tous  les  actes  authentiques,  sont  tellement  nombreux  que  M.  Jlichelet  a  pu  en 
former  un  volume  très-gros,  en  s'excusant  d'avoir  été  exlrêmement  incomplet. 

Les  actes  légitimes  ont-ils  la  portée  philosophique  qui  leur  est  attribuée?  Sont- 
ils  un  sûr  indice  du  génie  des  peuples?  L'oracle  de  M.  Michelet,  Vico,  n'hésite  pas 
h  l'affirmer.  Habitué  à  comparer  le  développement  des  nations  à  la  croissance  phy- 
sique des  individus,  il  considère  le  symbolisme  primitif  en  droit,  eu  religion  et  en 
histoire,  comme  la  gesticulation  enfantine  qui  précède  le  langage.  Les  plaideurs  du 
forum  n'eussent-ils  pas  été  un  peu  surpris  d'apprendre  qu'ils  faisaient  de  la  poésie 
naturelle  en  jouant  ce  qu'ils  appelaient  avec  dédain  les  vieilles  comédies  juridiques, 
untiqui  juris  fabulas?  Pour  eux,  les  actus  legitimi  n'étaient  qu'une  complication 
de  cérémonies  mystérieuses  imaginées  par  les  patriciens  pour  se  rendre  indispen- 
sables à  leurs  clients  plébéiens  et  conserver  le  monopole  de  la  justice.  Les  histo- 
riens, d'accord  avec  les  jurisconsultes,  le  disent  formellement  :  obligés  de  donner 
au  peuple  des  lois  écrites,  les  nobles  s'appliquèrent  du  moins  à  embrouiller  la  pro- 
cédure en  la  combinant  avec  les  formules  .sacramentelles  et  les  pratiques  du  culte 
dont  le  sens  et  l'usage  étaient  encore  le  secret  de  leur  ordre.  Ce  fut  seulement  au 
v"  siècle  de  Rome  qu'un  affranchi  nommé  Flavius,  secrétaire  d'un  des  membres  de 
la  grande  famille  Appienne,  déroba  à  son  patron  une  interprétation  des  mystères 
juridi(jues,  et  la  rendit  publique.  Cette  révélation,  qui  concilia  au  scribe  infidèle  la 
faveur  de  la  plèbe,  fut  pour  la  cité  un  événement  dont  Tite-Live  consacra  le  sou- 


36  HISTORIENS    MODERNES 

venir.  Dans  la  crainte  de  tomber  sous  ce  droit  commun,  les  patriciens  entreprirent 
de  modifier  les  anciennes  formules,  et  ils  allèrent  jusqu'à  imaginer  des  signes  par- 
ticuliers, un  chifTre  de  convention  pour  noter  les  variantes.  Mais  un  jurisconsulte 
célèbre,  Sextus  .îllius  Catus,  ne  tarda  pas  à  vulgariser  les  secrets  nouveaux  de  l'a- 
ristocralie.  La  pantomime  judiciaire,  quoique  déconsidérée,  ne  tomba  pas  complè- 
tement en  désuétude  ;  elle  resta  dans  la  procédure  romaine,  de  même  que  nous 
conservons  dans  nos  contrats  le  st^le  officiel  et  suranné  du  vieux  droit  français. 
Or,  s'il  nous  était  permis,  comme  à  M.  Michelet,  de  nous  livrer  aux  conjectures,  ne 
pourrions-nous  pas  dire  que  la  législation  primitive,  celle  qui  ressortait  des  Douze 
Tables,  fut  le  fond  du  code  rural  observé  dans  les  cantons;  que  ce  droit  des 
propriétaires  campagnards  se  répandit  dans  toutes  les  dépendances  de  l'empire, 
avec  les  rits  et  formules  traditionnelles  qui  étaient  encore  en  vigueur  sous  Con- 
stantin ?  N'est-il  pas  probable,  comme  l'ont  affirmé  de  savants  jurisconsultes,  que 
les  barbares,  en  se  substituant  aux  propriétaires  romains,  ont  conservé  en  grande 
partie  les  usages  de  la  propriété  romaine,  et  que  ces  usages,  diversement  modifiés, 
ont  formé  le  droit  coutumier  de  l'Occident;  qu'ainsi  beaucoup  d'actes  symboliques, 
présentés  aujourd'hui  comme  une  floraison  de  poésie  locale,  pourraient  bien  n'a- 
voir été  qu'une  réminiscence  confuse  des  formalités  de  Rome  ancienne? 

Les  suppositions  qui  précèdent  n'ont  pas  pour  but  de  refuser  aux  peuples  in- 
cultes une  tendance  à  la  symbolisation.  Nous  avons  voulu  montrer  seulement  à 
quelles  erreurs  s'expose  l'historien  qui  prétend  discerner,  d'après  de  tels  indices, 
l'idée  dominante  de  chaque  nationalité,  l'esprit  de  chaque  législation.  Ce  que 
M.  Michelet  dit  de  la  France  confirme  nos  doutes.  Étonné  de  trouver  peu  de  for- 
mules poétiques  dans  notre  antiquité,  il  se  demande  tristement  si  la  France  aurait 
eu  à  son  origine  indigence  de  poésie,  si  elle  aurait  commencé  son  droit  par  la  prose. 
Sa  conclusion,  fort  juste,  mais  en  opposition  avec  les  principes  de  Vico,  est  que  la 
France,  étant  un  mélange  de  peuples,  n'a  pu  conserver  ses  formules  juridiques  aussi 
fidèlement  que  les  races  primitives  :  il  ajoute  que,  la  fusion  des  peuples  qui  ont  con- 
stitué la  nation  française  ayant  été  opérée  sous  l'influence  du. spiritualisme  chré- 
tien, le  génie  populaire  s'est  réfugié  dans  la  religion  et  a  donné  aux  rituels  de 
l'Église  française  des  formules  de  la  plus  haute  poésie.  Quant  au  droit  français  pro- 
prement dit,  il  est  devenu  anti-symbolique  parce  que  la  justice,  ayant  cessé  de  s'a- 
dresser à  l'imagination  des  peuples  pour  parler  à  leur  intelligence,  a  remplacé  le 
langage  matériel  des  symboles  par  des  principes  abstraits  puisés  dans  les  lois  di- 
vines et  naturelles. 

Ces  considérations,  parfois  ingénieuses,  ont  le  tort  de  ne  pas  tenir  ce  qu'elles 
promettent  :  elles  éclairent  à  peine  les  origines  du  droit  français.  D'ailleurs,  le 
préambule,  qui  résume  la  pensée  scientifique  de  l'ouvrage,  est  d'une  lecture  fati- 
gante. Il  eût  été  habile  de  corriger  la  subtilité  de  la  matière  par  la  gravité  du 
langage.  L'auteur  au  contraire,  dans  l'espoir  de  caractériser  le  génie  poétique  des 
nations,  s'est  mis  en  grands  frais  de  poésie  ;  perdue  dans  une  ébullition  de  mots, 
son  idée  semble  se  vaporiser  et  devenir  insaisissable.  Nous  serions  étonné  que  les 
Origines  du  droit  français  eussent  ajouté  à  la  réputation  de  M.  Michelet.  Cepen- 
dant à  ne  considérer  son  livre  que  comme  une  œuvre  d'érudition,  un  recueil  de 
singularités  curieuses,  il  acquiert  une  certaine  importance.  Malgré  les  emprunts  faits 
au  Traité  des  formules  romaines  du  savant  Brisson,  et  aux  Antiquités  du  droit  al- 
lemand de  Grimm,  ce  qui  appartient  en  propre  à  M.  Michelet  est  le  résultat  d'une 
immense  lecture  et  l'indice  de  celte  curiosité  passionnée  qui  caractérise  l'historien. 


DE   LA    FRANCE.  57 

Celte  série  de  petits  drames  rapportés  à  toutes  les  circonstances  de  la  vie  humaine, 
et  dont  les  éléments  sont  pris  dans  les  cluoniquos,  les  lois  et  coutumes,  les  litur- 
gies, le  blason,  le  cérémonial  civil,  guerrier  ou  judiciaire,  constitue  une  biographie 
piquante  de  l'homme  social.  Nous  ajouterons  que  la  fortune  du  livre  n'eftt  pas  été 
douteuse,  s'il  eût  été  connu  des  peintres  ou  des  romanciers  qui  exploitent  les  effets 
pittoresques  :  ils  y  eussent  trouvé  de  la  couleur  locale  broyée  très-finement,  et 
applicable  à  toutes  les  situations  dramatiques. 

Un  caractère  très-remarquable  dans  les  écrits  de  M.  Micbelet,  c'est  la  bonne  foi. 
Que  ses  impressions  soient  variables,  il  se  peut:  du  moins  elles  sont  toujours  sin- 
cères, et,  s'il  rencontre  l'erreur,  c'est  qu'il  fait  fausse  roule  en  cherchant  le  vrai- 
De  1828  à  1853,  le  consciencieux  disciple  de  Vico  éprouve  le  besoin  de  vérifier  un 
des  axiomes  fondamentaux  de  la  science  nouvelle.  Il  importail  d'apprécier  sans  il- 
lusion l'aclion  réciproque  du  génie  individuel  sur  la  foule,  et  de  la  foule  sur  le  génie 
individuel;  de  voir  si  les  grands  hommes  ont  le  droit  souverain  de  l'initiative,  ou 
s'ils  ne  sont  que  les  éditeurs  privilégiés  de  l'œuvre  populaire.  Pour  que  l'expérience 
fût  décisive,  il  fallait  «  choisir  un  homme  qui  eût  été  homme  à  la  plus  haute  puis- 
sance, un  individu  qui  fût  à  la  fois  une  personne  réelle  et  une  idée,  un  homme  de 
pensée  et  d'aclion,  dont  la  vie  fût  connue  tout  entière  et  dans  le  plus  grand  détail.  ■> 
M.  Jlichelet  expérimenta  sur  le  géant  du  xvi'^  siècle,  ce  Samson  aveuglé  qui,  en  ren- 
versant les  piliers  du  temple,  s'écrasa  lui-même  sous  les  décombres.  Des  lectures  de 
plusieurs  années  eurent  pour  résultat  deux  volumes  publiés  en  183o,  sous  ce  titre  : 
Mémoires  de  Luther.  Si  le  réformateur  n'a  pas  laissé  de  mémoires,  il  en  a  du  moins 
préparé  les  éléments;  ils  sont  répandus  dans  ses  écrits  polémiques,  dans  sa  volumi- 
neuse correspondance,  et  surtout  dans  ces  bulletins  journaliers  où  les  disciples 
consignaient  pieusement  toutes  les  paroles  du  mailre,  depuis  les  saillies  lumineuses 
jusqu'aux  propos  insignifiants.  M.  Michelet  a  rassemblé,  traduit,  coordonné  tous  les 
passages  dignes  d'atlention;  il  n'a  ajouté  que  ce  qui  était  slriclemenl  nécessaire 
pour  cimenter  les  matériaux.  C'est  Luther  qui  parle  et  se  dévoile  lui-même  :  >•  con- 
fessions négligées,  éparses,  involontaires,  et  d'autant  plus  vraies.  »  Au  point  de 
vue  littéraire,  le  procédé  de  l'éditeur  a  soulevé  quelques  critiques.  On  a  trouvé  bi- 
zarre que,  parmi  les  citations  de  Luther,  les  unes  fussent  enchâssées  de  façon  à 
former  le  fond  du  récit,  et  les  autres  rejelées  en  note  à  la  fin  du  volume;  et  comme 
l'impression  définitive  est  peu  favorable  au  héros  du  protestantisme,  les  personnes 
blessées  dans  leurs  sympathies  ont  dû  concevoir  une  opinion  défavorable  au  livre. 
Si  la  sincérité  de  M.  Michelet  nous  paraissait  moins  évidente,  nous  serions  tenlé  de 
croire  qu'il  a  sacrifié  Luther  à  des  combinaisons  driimatiques;  car  il  est  vraiment 
surprenant  de  trouver  dans  la  vie  d'un  sombre  théologien  un  intérêt  si  varié,  un  si 
grand  charme  de  lecture.  L'auteur  lui-même  semble  s'être  effrayé  de  ce  contraste, 
et  il  s'est  empressé  de  déclarer  qu'il  offrait  à  un  public  grave,  non  pas  un  roman, 
mais  une  sérieuse  et  consciencieuse  histoire. 

On  n'avait  montré  dans  Luther  que  l'antagoniste  de  Rome,  l'émancipaleur  de 
l'Allemagne.  Le  nouveau  biographe  a  cherché  l'homme  sous  le  héros;  il  a  donné  sa 
vie  entière,  ses  combats,  ses  doutes,  ses  tentations,  ses  consolations  ;  il  le  montre 
.souvent  à  blâmer,  plus  souvent  à  plaindre,  toujours  respectable,  parce  qu'il  esl  naïf 
et  convaincu.  Il  fallait  la  faculté  divinatoire  de  M.  Michelet  et  le  prestige  de  son 
style  pour  représenter  aussi  bien  «  les  guerres  spirituelles  que  se  livrait  en  lui- 
même  l'homme  au  moyen  âge,  les  douloureux  mystères  d'une  vie  abstinente  et 
fantastique,  tant  de  combats  terribles  qui  ont  passé  sans  bruit  et  sans  mémoire 
Toi:ii    1.  5 


38  HISTORIENS    MODERNES 

entre  les  nnirs  cl  les  sonil)res  viliaiix  de  la  pauvre  cellule  du  moine.  «  L'impression 
a  dû  être  bien  profonde,  puisque  Luther,  au  milieu  de  sa  triomphante  révolte, 
reste  moine  en  dé|)il  de  lui-môme,  avec  les  petitesses  et  les  misères  du  froc.  Il  croit 
au  diable,  ce  révolutionnaire,  et  il  en  a  peur  ;  il  le  voit  partout  :  <>  Les  fous,  les 
boiteux,  les  aveugles,  les  muets,  sont,  dit-il,  des  hommes  chez  qui  les  démons  se 
sont  établis.  «  11  ne  tient  pas  à  lui  qu'on  ne  jette  à  l'eau  un  pauvre  enfant  de  douze 
ans,  idiot  et  glouton,  qu'il  dénonce  comme  un  fds  de  Satan.  Même  inconséquence 
dans  ses  combats  théologi(|nes.  Il  nie  le  libre  arbitre,  et  proclame  le  droit 
d'examen  individuel,  comme  si  on  pouvait  choisir  quand  on  n'est  pas  maître  de 
son  jugement.  Il  proteste  contre  l'autorité  traditionnelle,  et  se  pose,  à  l'égard  de 
ses  disciples,  en  autorité  infaillible;  il  veut  qu'on  traite  •>  comme  des  chiens 
enragés  »  les  paysans  qui  ont  pris  au  sérieux  la  liberté  évangélique,  et  la  solli  • 
citent  les  armes  à  la  main.  Débordé  de  toutes  parts,  oublié  comme  un  instrument 
inutile  par  les  princes  dont  il  a  .servi  les  passions,  il  rentre  dans  un  triste  silence; 
il  croit  à  la  lin  prochaine  du  monde  et  meurt  dans  le  découragement. 

La  figure  de  Luther,  prise  ainsi  sur  le  fait,  est  loin  d'être  imposante.  En  com- 
parant l'impression  que  laissent  ses  prétendus  Mcmoircs  au  souvenir  des  grands 
résultats  dont  on  lui  fait  honneur,  on  est  autorisé  à  croire  que  son  nom  seulement 
a  été  le  mot  d'ordre  d'une  révolution  inévitable.  Ainsi  se  trouverait  justifiée  la 
théorie  qui  nous  présente  les  hommes  célèbres  comme  des  types  auxquels  on  peut 
rapporter  l'œuvre  instinctive  d'une  population.  Quoique  M.  Michelet  n'ait  pas 
énoncé  cette  conclusion,  il  est  probable  qu'il  l'a  acceptée.  Nous  avons  toutefois 
une  raison  pour  n'y  pas  souscrire.  Il  y  a  une  distinction  fondamentale  à  établir 
dans  l'estimation  des  personnages  historiques.  Avant  de  se  prononcer  sur  leur 
compte,  il  faut  les  distribuer  en  deux  classes  :  d'un  côté,  ceux  qui  font  preuve  de 
force  en  édifiant,  en  améliorant;  de  l'autre,  ceux  qui  s'en  tiennent  à  nier  et  à  dé- 
truire; les  premiers,  ouvriers  clairvoyants;  les  seconds,  instruments  brutaux. 
Ceux-ci,  les  Luther,  les  Mirabeau,  par  exemple,  doivent  sans  doute  beaucoup  à  leur 
siècle,  car  le  don  fatal  qui  fait  leur  force  est  de  s'imprégner  de  la  pas.sion  qui  dé- 
borde, d'exhaler  en  paroles  fulminantes  toutes  les  colères  qui  grondent  autour 
d'eux;  mais  celui  qui  s'est  donné  la  mission  de  l'elever  une  société  sur  son  déclin, 
ou  un  art  dégradé,  gagnera-t-il  beaucoup  à  écouter  les  bégaiements  de  la  foule  ? 
Ne  doit -il  pas  plutôt  s'élever  an-dessus  du  vulgaire,  qui  ne  peut  engendrer  que  la 
vulgarité?  Ne  doit-il  pas  se  réfugier  dans  sa  propre  conscience,  et  en  dégager,  par 
un  long  travail  fait  sur  lui-même,  quelques-unes  de  ces  inspirations  lumineuses 
qui  sommeillent,  comme  une  flamme  latente,  dans  les  profondeurs  de  l'âme  hu- 
maine? Nous  croyons  donc  que,  parmi  ces  hommes  exceptionnels  qu'on  a  tort  de 
confondre  sous  la  qualification  de  grands,  les  uns,  les  destructeurs,  peuvent  bien 
représenter,  en  efl'et,  la  pensée  et  l'œuvre  de  leur  époque;  les  autres,  les  initia- 
teurs, sont  avant  tout  redevables  à  eux-mêmes;  et,  pour  que  l'épreuve  tentée  par 
l'historien  fut  concluante,  c'était  sur  des  êtres  de  cette  dernière  catégorie,  sur  un 
homme  vraiment  grand,  qu'il  aurait  dû  expérimenter. 

Nous  allons  voir  enfin  M.  Miclielet  aborder  l'histoire  de  France.  Recherchons, 
d'après  les  études  dont  nous  avons  suivi  le  cours,  s'il  est  dans  une  disposition 
convenable  pour  une  telle  entreprise. 

Écrire  l'histoire  générale  d'une  grande  nation,  c'est  promettre  beaucoup.  L'his- 
torien de  la  France,  par  exemple,  doit  être  en  état  d'apprécier  les  inlluonces  mo- 
rales qui  ont  régi  aux  divers  ùges  la  société  française.  Il  doit  préalablement  épuiser 


I)K    LA    IBïlIVCE.  39 

les  sources  primitives,  s'approprier,  en  les  véritiant,  les  travaux  de  rérudilion 
isolée,  et,  maître  de  tons  les  résultats  antérieureinenl  acquis,  les  distribuer  dans 
nue  harmonieuse  composition  :  c'est  dire  qu'il  devrait  réunir  la  [ihiiosopliic,  l'art 
et  la  science.  M.  Michelet  avait  laborieusement  cherché  une  philosophie;  il  était 
devenu  artiste  éminent;  il  avait  peu  fait  pour  la  science  positive.  C'est  le  sort  de 
presque  tous  ceux  qui  entreprennent  des  histoires  générales  :  l'impossibililé  de 
rassembler  à  la  fois  tous  les  matériaux  d'une  construction  imnien.se  les  empêche 
de  combiner  un  plan  ;  ils  divisent  au  contraire  leur  tâche,  pour  n'en  pas  voir  l'en- 
semble, qui  les  clTraierait;  ils  avancent  au  hasard,  époque  i)ar  époque,  volume 
par  volume,  déblayant  au  jour  le  jour  le  terrain  sur  lequel  ils  doivent  bâtir,  exhu- 
mant les  matériaux  selon  le  besoin  qu'ils  en  ont,  façonnant  avec  amour  le  détail 
qui  leur  complaît,  négligeant  celui  dont  ils  n'aperçoivent  pas  encore  l'importance 
relative.  Voilà  pourquoi  ces  grands  monuments  ont  toujours  manqué  jusqu'ici 
d'unité,  d'ordonnance  et  de  proportion. 

La  première  section  de  VHîstoirc  de  France  parut  à  la  fin  de  1835.  L'auteur, 
dans  son  préambule,  annonçait  cinq  volumes,  et  ajoutait  :  «  Au  premier,  les  races; 
au  second,  les  provinces  ;  au  troisième,  les  institutions  ;  aux  deux  derniers,  les 
progrès  de  la  nationalité  française.  »  Le  cinquième  volume  vient  d'être  publié,  et 
il  aboutit  seulement  à  la  moitié  du  xv'=  siècle;  sept  autres  volumes  sont  nécessaires 
pour  conduire  le  lecteur  jusqu'à  la  chute  du  gouvernement  impérial.  C'est  que, 
chemin  faisant,  l'auteur  a  changé  de  plan  et  de  méthode.  A  ses  premiers  pas,  il 
subissait  encore  le  joug  de  ce  philosophisme  trompeur  que  nous  avons  combattu  ; 
il  visait  à  l'idéalLsation  plutôt  qu'à  la  précision  scientifique.  Avec  le  troisième 
volume  commence,  pour  ainsi  dire,  un  nouvel  ouvrage.  Le  cadre  du  résumé  scien- 
tifique s'élargit  et  prend  les  dimensions  convenables  à  une  histoire  sérieusement 
étudiée.  Un  changement  non  moins  remarquable  s'opère  dans  le  talent  de  l'écrivain: 
il  se  fait,  comme  on  dit  des  peintres,  une  manière  nouvelle,  plus  solide,  plus  féconde, 
que  la  première;  au  lieu  de  réaliser  un  idéal  qu'il  a  conçu  à  l'avance,  il  cherche 
l'éternel  problème  de  l'art,  qui  est  d'idéaliser  le  réel,  de  sorte  que,  sans  rien 
perdre  de  son  originalité  saisissante,  il  tend  à  conquérir  l'autorité  que  lui  contes- 
taient les  esprits  sévères.  Cette  révolution  très-heureuse,  que  nous  aimons  à  con- 
stater, a  néanmoins  l'inconvénient  de  mettre  en  désaccord  le  commencement  et  la 
fin  de  l'ouvrage;  elle  nous  absout  des  critiques  qui  tomberont  trop  souvent  sur  les 
deux  premiers  volumes,  et  légitime  notre  préférence  pour  les  volumes  suivants. 

Un  savant  du  dernier  siècle  a  dit  :  s  Avec  un  mot  on  fait  une  erreur,  et  il  faut 
un  volume  pour  la  détruire.  »  A  ce  compte,  il  faudrait  une  bibliothèque  pour 
réfuter  tout  ce  qu'il  y  a  nécessairement  de  mots  hasardés,  d'assertions  malsonnantes, 
dans  ces  histoires  complètes  qui  englobent  indistinctement  tous  les  ordres  de  faits, 
incidents  politiques,  institutions,  idées,  doctrines,  influences  physiques,  caprices  de 
mœurs.  Dans  un  ensemble  aussi  compliqué,  les  petites  erreurs  de  détail  sont  iné- 
vitables; elles  ne  prouvent  rien  contre  l'auteur,  et  il  serait  puéril  de  les  relever. 
L'examen  doit  porter  seulement  sur  les  principes,  les  points  saillants  et  l'effet 
général. 

Le  début  de  VHisluire  de  France  est  vif  et  saisissant.  Le  poète,  on  peut  applitiuer 
ce  litre  à  M.  Michelet,  excelle  à  idéaliser  une  race,  et  à  en  dessiner  le  type  en  jus- 
tifiant sa  création  par  des  notes  habilement  groupées.  Il  avait  donc  un  beau  textc^ 
en  abordant  la  période  qui  ouvre  notre  histoire,  l'époque  gauloise,  sur  laquelle 
nous  n'avons  pas  de  traditions  directes,  et  oii  l'historien  ne  peut  voir  qu'un  conflit 


40  IIISTOKIEIVS    MODEIINES 

de  races  cherchant  à  s'établir  sur  le  sol  où  fleurit  aujourd'hui  notre  nation.  M.  Michelcl 
a  profité  ingénieusement,  mais  sans  servilité,  des  études  de  M.  Amédée  Tiiierry;  il 
lui  a  emprunté  la  lumineuse  démonstration  qui  divise  la  population  de  la  Gaule  en 
Gaëls  et  en  Kymris  ;  les  premiers,  venus  dès  les  temps  les  plus  obscurs  ;  les  seconds, 
arrivés  iwstérieuremenl  sous  la  conduite  des  druides.  Cette  solution  importante 
tranche  d'un  seul  coup  plusieurs  problèmes,  par  exemple  la  différence  inexplicable 
jusqu'alors  entre  les  doctrines  épurées  du  drtiidisme  et  l'idolâtrie  grossière  des 
tribus  gaéliques,  la  guerre  des  petites  royautés  barbares  contre  les  villes  déjà  pré- 
parées à  la  civilisation.  Il  n'eût  pas  été  impossible  de  découvrir  quelques  traces  de 
l'organisation  politique  des  cités,  et  du  mouvement  commercial  qui  anima  la  Gaule 
pendant  le  dernier  siècle  de  l'ère  ancienne;  des  aperçus  de  cette  nature  eussent 
mieux  fait  comprendre  le  succès  de  l'invasion  romaine.  Quant  à  l'expédition  de 
('ésar,  sujet  déjà  traité  par  l'auteur  dans  son  ïlisloirc  rovtainc,  c'est  un  de  ces 
morceaux  en  relief  qui  rehaussent  très-heureusement  le  fond  du  récit. 

En  somme,  l'époque  gauloise  nous  paraît  traitée  d'une  manière  satisfaisante.  On 
n'en  pourrait  pas  dire  autant  du  second  âge,  de  l'époque  gallo-romaine.  Le  premier 
étonnement  de  la  Gaule  conquise,  la  fusion  de  la  vieille  idolâtrie  gaélique  avec  le 
paganisme  romain,  la  résistance  du  druidisme  qui  représentait  la  nationalité 
gauloise,  ont  sans  doute  donné  matière  à  de  belles  pages;  mais  que  de  faits  ina- 
perçus ou  négligés,  et  des  plus  importants!  Aucune  recherche  topographique  rela- 
tivement aux  cités  libres,  aux  principautés  indépendantes,  aux  colonies  romaines; 
rien  sur  un  miracle  de  politique,  sur  la  métamorphose  des  Gaulois  en  Romains,  sur 
l'effet  de  ce  régime  municipal  imposé  aux  villes,  sur  le  sort  des  campagnes  si  diffé- 
rent de  celui  des  villes,  que  plus  tard  on  doit  voir  les  hommes  des  cantons,  à 
proprement  parler  les  païens,  donner  leur  nom  à  l'idolâtrie,  tandis  que  les  citadins, 
beaucoup  plus  à  plaindre,  adoptent  le  christianisme,  la  religion  des  affligés.  Le 
contraste  de  la  prospérité  des  premiers  siècles  et  de  la  détresse  des  derniers  n'est 
pas  expliqué;  on  n'a  pas  même  mentionné  la  grande  réforme  administrative  opérée 
par  Dioclétien  et  Constantin,  qui  subsliluèrent  un  gouvernement  monarchique  au 
despotisme  militaire,  révolution  qui  eut  ses  principaux  effets  dans  la  Gaule.  Il  no 
suffisait  pas  de  flétrir  les  abus  de  la  fiscalité  et  de  signaler  la  misère  publitpie  en 
reproduisant  les  déclamations  boursouflées  de  Lactance  et  de  Salvien.  M.  Michelel, 
qui  s'en  tient  trop  souvent  aux  vagues  indications,  parce  qu'il  craint  la  sécheresse 
des  traits  arrêtés,  aurait  dû,  en  cette  circonstance,  forcer  ses  instincts  en  pénétrant 
bravement  dans  le  texte  des  lois  romaines  et  dans  le  fatras  des  glossateurs.  Il  y  avait 
nécessité  d'exposer  Yétat  légal  des  personnes,  et  la  double  hiérarchie  des  conditions 
dans  les  campagnes  et  dans  les  villes,  la  distribution  du  sol  en  cantons  libres,  en 
biens  du  domaine  public,  fonds  militaires,  banlieues  des  villes;  il  fallait  en  un 
mot  éclairer  l'étonnante  diversité  d'intérêts  qui  réduisait  à  l'impuissance  une 
population  très-vivace  encore.  C'était  un  rude  défrichement  à  faire,  mais  la  moisson 
eût  été  féconde;  car,  nous  n'hésitons  pas  à  le  dire,  l'époque  gallo-romaine,  si  ordi- 
nairement négligée  par  nos  historiens,  et  qu'on  connaîtrait  à  peine  sans  quelques 
aperçus  de  l'abbé  Dubos,  et  sans  les  belles  leçons  dans  lesquelles  M.  Guizot  a 
retracé  tout  ce  que  son  cadre  admettait;  cette  époque  est,  sinon  la  plus  intéres- 
sante de  notre  histoire,  au  moins  la  plus  utile  à  étudier.  Depuis  Constantin  jusqu'à 
l'invasion  germanique,  le  vieux  génie  romain,  vivifié  par  la  parole  chrétienne, 
s'appliqua  sérieusement  à  la  réforme  de  l'empire.  A  défaut  de  l'esprit  public  qu'il 
n'était  plus  possible  de  ranimer,  on  entretint  le  mouvement  du  corps  épuisé  en 


ne    L.i    FltANCIi.  41 

inullipliaiU  les  ressorts  arlilicicls.  On  combina  une  organisation  Irès-conipliquée, 
dont  il  subsista  toujours  quelque  chose,  malgré  les  remaniements  successifs  et 
Iiartiels.  Il  importe  donc  de  connaître  parfaitement  le  point  de  départ,  l'élal  social 
de  la  Gaule  au  iv  siècle,  [tour  s'exiijiquer  les  révolutions  postérieures  :  pour  qui 
n'a  pas  ces  notions,  tout  devient  [irobléaiatique  et  ténébreux. 

Il  ne  fallait  pas  attendie  de  M.  Micludet  de  nouvelles  lumières  sur  la  crise  qui 
ruina  le  gouvernemeiil  imi)érial  au  prolil  des  bandes  germaniques.  On  serait  tenté 
de  croire  qu'il  a  fait  disparaître  à  dessein,  dans  le  demi-jour  d'une  narration  nua 
geuse,  les  aspérités  de  la  controverse  relative  aux  origines  françaises.  Les  éléments 
divers  qui  fermentent  dans  la  Gaule  pendant  le  v*  siècle,  et  dont  la  lente  et  pénible 
assimilation  doit  constituer  le  peuple  français;  citoyens  de  la  province  romaine, 
Wisigolhs  de  l'Aquitaine,  Burgundes  vers  le  Rhône  et  la  Saône,  sujets  romains  d\^- 
gidius  et  de  Syagrius,  confédération  armoricaine  des  Gaulois  révoltés,  Bretons  ré- 
pandus vers  le  littoral  de  l'Océan,  villes  municipales  livrées  à  elles-mêmes,  Franks 
de  la  llipuairie,  Franks  Saliens,  tous  ces  groupes  hostiles  sont  mentionnés  en  moins 
de  vingt  pages  :  l'auteur  ne  fait  aucun  efl'ort  pour  les  caractériser;  il  ne  daigne  pas 
consacrer  quelques  lignes  au  code  des  lois  barbares.  Évidemment,  lorsque  M.  Mi- 
chelet  écrivait  ce  chapitre,  il  était  sous  l'influence  de  ses  théories  absolues.  Ge 
qu'il  cherchait  dans  le  passé,  c'était,  non  l'accident,  mais  l'idée,  la  synthèse  des 
événements.  Souvent,  il  est  juste  de  le  dire,  cette  intuition  a  été  heureuse.  Par 
exemple,  relativement  au  problème  de  la  prise  de  possession  du  sol  français  par 
les  Franks,  tous  les  systèmes  produits  jusqu'ici  sont  faux,  si  on  les  soutient  d'une 
manière  absolue,  et  tous  renferment  quelques  portions  de  vérité,  parce  qu'il  s'agit 
d'un  phénomène  des  plus  compliqués,  et  dont  les  effets  ont  été  variés  à  l'inlini  ; 
mais  un  fait  qui  explique  tous  les  autres,  c'est  que  les  Franks,  les  moins  nombreux 
des  barbares,  n'ont  réussi  que  parce  qu'ils  ont  été  les  hommes  d'armes,  les  instru- 
ments des  chefs  de  la  population  catholique.  M.  Michelet  entrevoit  et  signale  ce 
résultat  décisif:  «  L'Église,  dit-il,  fit  la  fortune  des  Franks.  Jamais  leurs  faibles 
bandes  n'auraient  détruit  les  Goths,  humilié  les  Bourguignons,  repoussé  les  Alle- 
mands, si  partout  ils  n'eussent  ti'ouvé  dans  le  clergé  un  ardent  auxiliaire  qui  les 
guida,  éclaira  leur  marche,  leur  gagna  d'avance  les  populations.  » 

Qu'après  l'époque  où  il  aurait  fallu  discuter  vienne  celle  où  il  convient  dépeindre, 
il  y  aura,  dans  l'agitation  de  la  barbarie,  des  peuples  à  faire  mouvoir,  d'imposantes 
figures,  des  Frédégonde,  des  Brunehaut,  des  Gondowald,  des  Ébroim  à  mettre  en 
relief.  Alors  l'auteur  retrouvera  un  coloris  souvent  vrai,  toujours  saisissant;  son 
récit  offrira  des  oppositions  heureuses,  de  l'éclat,  de  l'intérêt.  Ne  lui  demandez  pas 
des  détails  précis  et  instructifs  sur  le  caractère  de  la  royauté  chez  les  Franks,  sur 
les  conséquences  des  lois  barbares  ap|)liquées  aux  campagnes,  sur  le  sort  des  di- 
verses classes  de  la  population  urbaine,  sur  le  rôle  des  maires  du  palais  et  les  res- 
sorts grossiers  du  gouvernement.  Malgré  tant  de  lacunes,  il  vous  laissera  une  im- 
pression assez  juste  des  résultats  de  l'époque  mérovingienne  :  vous  entreverrez 
l'antagonisme  de  l'Aquitaine  et  de  la  Neustrie,  du  midi  et  du  nord.  Le  clergé  fait 
des  efforts  méritoires  pour  s'emparer  des  rois  neustriens,  et  pour  faire  prévaloir 
dans  les  affaires  publiques  le  sentiment  de  la  bienveillance  chrétienne,  disposition 
nécessairement  favorable  aux  classes  inférieures.  Déjà  la  voix  populaire,  qui  n'est 
encore  qu'un  faible  vagissement,  semble  être  celle  voix  de  Dieu  à  laquelle  le  roi 
doit  se  soumettre.  Blessée  dans  son  orgueil  et  dans  son  droit,  l'aristocratie  germa- 
nique murmure,  proteste,  et  finit  par  se  soulever.  Deux  intérêts,  deux  partis  en 


Au  HISTORIENS    MODERNES 

opposition,  divisent  l'eniinre  des  Franks  :  d'un  côté,  la  Neustrie  romaine,  ecclésias- 
tique et  populaire;  de  l'autre,  l'Austrasie  barbare  et  aristocratique,  supérieure  en 
force  parce  qu'elle  s'appuie  sur  l'Allemagne,  où  elle  ne  cesse  de  se  recruter.  L'Aus- 
trasie l'emporte  enfin,  et  détermine  un  changement  de  dynastie  en  faveur  de  la 
grande  famille  des  Pépins,  qui,  longtemps  chefs  du  parti  vainqueur,  ont  accoutumé 
les  nobles  eux-mêmes  à  l'obéissance. 

M.  Michelet  semble  avoir  infligé  à  quelques-uns  des  grands  hommes  qu'il  a  ren- 
contrés son  système  de  nivellement.  Plusieurs  personnages  qui  se  présentent  d'or- 
dinaire avec  une  ampleur  et  une  fierté  un  peu  théâtrales,  Charles  Martel,  Charle- 
magne,  Philippe-Auguste,  saint  Louis,  sont  capricieusement  rapetisses.  On  nous  a 
dit  jusqu'ici  que  le  bâtard  de  Pépin  d'Héristal,  quoique  peu  dévot,  quoique  spolia- 
teur des  biens  ecclésiastiques,  avait  eu  un  instinct  politique  assez  sûr  pour  se  dé- 
clarer le  champion  des  intérêts  chrétiens.  C'est  lui  qui  ouvre  par  des  victoires  la 
Frise  et  la  Saxe  aux  missionnaires  catholiques.  C'est  pour  avoir  écrasé  les  maho- 
métans  dans  les  champs  de  Poitiers,  qu'il  reçoit  le  surnom  de  Marteau.  Plus  lard, 
il  est  nommé  par  le  peuple  romain  patrice  de  Rome,  et  le  pape  Grégoire  III  lui  en- 
voie les  clefs  du  confessionnal  de  saint  Pierre  en  signe  de  souveraineté  temporelle. 
Malgré  ces  indices,  M.  Michelet  a  métamorphosé  Charles  Martel  en  païen.  «  Son 
nom  païen  de  Marteau,  dit-il,  me  ferait  volontiers  douter  s'il  était  chrétien.  On  sait 
que  le  marteau  est  l'attribut  de  Thor,  le  signe  de  l'association  païenne,  celui  de  la 
propriété,  de  la  conquête  barbare.  »  Le  grand  duel  des  chrétiens  et  des  mahomé- 
lans  où  ceux-ci  perdirent,  selon  les  chroniques,  trois  cent  soixante-quinze  mille 
hommes,  la  fameuse  bataille  de  Poitiers,  n'obtient  de  M.  Michelet  que  cette  phrase 
presque  dédaigneuse  :  «  Une  rencontre  eut  lieu  près  de  Poitiers  entre  la  rapide  ca- 
valerie de  l'Afrique  et  les  lourds  bataillons  des  Franks.  Les  premiers,  après  avoir 
éprouvé  qu'ils  ne  pouvaient  rien  contre  un  ennemi  redoutable  par  sa  force  et  sa 
masse,  se  retirèrent  pendant  la  nuit.  Quelle  perte  les  Arabes  purent-ils  éprouver? 
C'est  ce  qu'on  ne  saurait  dire.  » 

Charlemagne  est  plus  maltraité  encore  que  son  aïeul.  C'est  en  vain  que,  pendant 
quarante  ans,  il  promena  sur  l'Europe  sa  redoutable  épée,  qu'il  anima  cinquante- 
trois  expéditions,  présent,  par  son  courage,  absent,  par  l'ascendant  de  sa  volonté  : 
il  ne  trouve  pas  grâce  devant  M.  Michelet.  L'historien  commence  par  représenter 
tous  les  ennemis  de  la  France  dans  un  accablement  qui  laisse  peu  de  mérite  au 
vainqueur,  et  il  ajoute  :  «  Les  soixante  ans  de  guerre  qui  remplissent  les  règnes  de 
Pépin  et  de  Charlemagne,  offrent  peu  de  victoires,  mais  des  ravages  réguliers,  pé- 
riodiques; ils  usaient  leurs  ennemis  plutôt  qu'ils  ne  les  domptaient,  ils  brisaient  à 
la  longue  leur  force  et  leur  élan.  Le  souvenir  le  plus  populaire  qui  soit  resté  de  ces 
guerres,  c'est  celui  d'une  défaite,  Roncevaux.  n  Si  Charlemagne,  au  faîte  de  la 
gloire  et  de  la  puissance,  exerçant  le  pouvoir  souverain  dans  presque  tous  les  pays 
qui  avaient  composé  l'empire  d'Occident,  hésite  à  recevoir  le  litre  d'empereur, 
qui  lui  est  décerné  par  une  triple  acclamation  du  peuple  romain,  c'est  de  sa 
part  une  hypocrisie  puérile,  une  comédie  préparée.  En  somme,  son  plus  grand  mé- 
rite fut  celui  de  Louis  XIV,  de  vivre  longtemps.  «  Institutions,  gloire  nationale, 
tout  lui  fut  rapporté  ;  les  tribus  même  qui  l'avaient  combattu  lui  attribuaient  leurs 
lois,  des  lois  aussi  anciennes  que  la  race  germanique.  »  C'est  comme  par  hasard 
que  les  savants  les  plus  illustres  de  l'Europe  se  rencontrent  à  la  cour  du  roi  des 
Franks.  Le  recueil  des  Capitulaires  contient,  sous  le  nom  de  Charlemagne,  un 
grand  nombre  de  lois  et  de  mandements  concernant  le  droit  civil,  les  affaires  ec- 


1>E    LA    rilANCK.  43 

clésiasliques,  l'ailiniiiislralioii,  r»>c()noniio  publique;  mais  l'œuvre  législative  est 
mise  on  suspicion  comme  la  gloire  militaire.  «  Peut-être,  dit  M.  Michelet,  ces  actes 
ijui  poilenl  tous  le  nom  de  (".liarleniagne,  ne  l'ont-ils  que  reproduire  les  capitulaires 
des  anciens  vois  de  France  :  il  est' peu  probable  que  les  Pépins,  que  Clotaire  II  et 
Dagoberl  aient  laissé  si  |)eu  de  capitulaires;  que  Biunehaut,  Fiédégonde,  Fbroïm, 
n'en  aient  point  laissé.  Il  en  sera  advenu  pour  Charlemagnc  ce  qui  serait  arrivé  à 
Juslinien,  si  tous  les  monuments  antérieurs  du  droit  romain  avaient  péri.  Le  coni- 
pilaleur  eût  passé  pour  législateur.  »  Après  le  réfjuisiloire  do  M.  Michelet  contre  le 
rénovateur  de  renq)ire  d'Occident,  contre  le  héros  chevaleresque  du  moyen  âge,  il 
faut  s'empresser  de  relire  cette  phrase  qui  résume  une  des  plus  belles  leçons  de 
M.  Ciuizot  :  «  L'activité,  une  activité  universelle  et  infatigable,  le  besoin  de  penser 
à  tout,  de  porter  partout  à  la  fois  le  mouvement  et  la  règle,  c'est  le  vrai,  le  grand 
caractère  du  règne  de  Charlemagnc,  le  caractère  que  hd-mcme  cl  lui  seul  imprime 
à  son  temps.  » 

Ne  semble-t-il  pas  (jne  M.  Michelet,  dans  la  première  phase  de  son  talent,  était 
tourmenté  du  vague  désir  de  confisquer  l'histoire  à  son  profil?  On  le  voit  mutiler 
impitoyablement  les  tyiies  consacrés,  les  idées  reçues,  comme  pour  se  ménager  la 
gloire  do  tout  reconstruire.  Il  est  un  prince  qui,  couronné  à  quinze  ans,  contracte, 
malgré  les  grands  qui  l'obsèdent,  malgré  sa  mère  et  ses  plus  proches  [larcnts,  un 
mariage  politique;  un  prince  qui,  en  peu  d'années,  a  fait  rentrer  dans  le  devoir  les 
petits  vassaux  qui  désolent  les  terres  royales,  et  ensuite  les  grands  feudataires  plus 
puissants  que  lui-même,  le  duc  de  Bourgogne,  le  comte  de  Flandres  appuyé  sur 
l'Allemagne,  le  roi  d'Angleterre,  ce  superbe  Henri  II,  qui  possédait  un  tiers  de  la 
France;  le  roi  français  dont  nous  parlons  pose  la  première  base  d'une  administra- 
tion, arme  les  communes  pour  résister  à  une  coalition  de  la  moitié  de  l'Furope, 
élève  le  tiers-état  en  l'associant  au  noble  orgueil  d'une  grande  victoire,  ajoute  au 
domaine  qu'il  a  reçu  de  son  père,  c'est-à-dire  à  la  vraie  France,  le  duché  de  Nor- 
mandie, les  comtés  d'Alençon,  d'Auvergne,  d'Artois,  d'Évreux,  de  Touraine,  du 
Maine,  d'Anjou,  de  Poitou,  de  Vermandois  et  de  Valois.  Émus  de  ces  grands  résul- 
tats, nos  historiens  avaient  jusqu'ici  donné  à  Philippe- Auguste  une  contenance 
fière  et  sympathique.  Malheureusement,  M.  Michelet  venait  de  dessiner  un  peu  plus 
haut  les  types  du  roi  de  France  et  du  roi  d'.Vngleterre,  tels  qu'ils  api)araisscnt,  a.s- 
sure-l-il,  dans  l'ensemble  du  moyen  âge.  «  Le  premier  conserve  généralement  une 
certaine  majesté  immobile.  Il  est  calme  et  insignifianten  comparaison  de  son  rival... 
Enfoncé  dans  son  hermine,  il  régente  le  roi  d'Angleterre,  comme  son  vassal  et  son 
fils,  mauvais  fils  qui  bat  son  père.  Le  descendant  de  Guillaume-le  Conquérant, 
quel  qu'il  soit,  c'est  un  homme  rouge,  cheveux  blonds  et  plats,  gros  ventre,  brave 
et  avide,  sensuel  et  féroce,  glouton  et  ricaneur,  entouré  de  mauvaises  gens,  volant 
et  violant,  fort  mal  avec  l'Église.  »  Tant  pis  pour  Philippe-Auguste,  mais  il  fallail 
qu'il  rentrât  dans  le  moule  du  roi  de  France,  dùt-il  en  être  un  peu  meurtri.  «  C'é- 
tait, dit  M.  Michelet,  un  prince  cauteleux,  plus  pacifique  que  guerrier,  quelles 
qu'aient  été  sous  lui  les  acquisitions  de  la  monarchie.  La  Philippéide  de  Guillaume 
le  Breton,  imitation  classique  de  l'Enéide,  nous  a  trompés  sur  le  véritable  caractère 
de  Philippe  II.  Les  romans  ont  achevé  de  le  transfigurer  en  héros  de  chevalerie. 
Dans  le  fait,  les  grands  succès  de  son  règne,  et  la  victoire  de  Bouvines  elle-même, 
furent  les  fruits  de  sa  politique  et  de  la  protection  de  l'Église.  »  M.  Michelet  sait  Itès- 
hieaqyie  h  Phili ppcide  u' cal  pas  le  seul  document  relatif  à  Philippe-Auguste,  et  qu'il 
n'y  a  pas  de  raisons  pour  mettre  en  doute  la  sincérité  du  continuateur  de  Rigord, 


44  HISTORIENS    MODERNES 

lorsque  après  avoir  été  poêle  emphatique,  il  redevient  chroniqueur  minutieux.  Il  se 
peut,  au  surplus,  que  la  bataille  de  Bou  vines  n'ait  pas  eu  une  grande  importance  stra- 
tégique ;  elle  n'en  mérite  pas  moins  d'occuper  une  place  glorieuse  dans  notre  histoire. 
Ses  résultats  furent  immenses.  Une  coalition  perfide  voulait  morceler  ce  petit 
royaume,  qui  était  le  cœur  de  la  France  :  l'instinct  populaire  s'indigna.  Le  serf  af- 
franchi, qui  ne  connaissait  que  l'émeute  contre  son  seigneur,  fit  son  début  dans  la 
grande  guerre,  et,  pour  la  première  fois,  soutint  en  rase  campagne  le  choc  de  la 
cavalerie.  Le  tiers-état  avait  enfin  donné  signe  de  vie  politique;  le  corps  national 
était  complété.  Voilà  pourquoi  la  bataille  de  Bouvines  devint  à  bon  droit  populaire. 
Dès  celte  époque,  l'homme  des  champs,  le  mince  bourgeois,  ont  pu,  le  soir  après 
les  travaux,  entourés  de  leurs  enfants  émerveillés,  de  leurs  voisins  respectueux, 
rappeler  les  souvenirs  du  champ  de  bataille,  dire  les  joies  du  devoir  accompli,  s'é- 
mouvoir au  nom  de  la  France,  et  réchauffer  des  âmes  tristement  engourdies,  en 
leur  transmettant  les  premières  étincelles  du  sentiment  national. 

M.  Michelet,  mieux  inspiré,  s'est  incliné  respectueusement  devant  Louis  IX. 
L'héroïsme  guerrier  du  saint  roi,  son  équité,  son  dévouement  au  bien  public,  son 
inébranlable  vertu  au  milieu  des  plus  grands  revers,  ont  donné  lieu  du  moins  à  des 
tableaux  touchants.  On  aurait  pu  faire  l'essortir  davantage  le  côté  politique  de  ce 
règne,  les  innovations  administratives  qui  préparaient  légalement  les  grands  ré- 
sultats que  Philippe- le-Bel  devait  obtenir  par  la  ruse  et  la  violence.  Nous  n'osons 
pas  reprocher  à  l'auteur  cet  oubli;  il  paraît  qu'il  n'entrait  pas  dans  son  premier 
plan  de  faire  connaître  le  mécanisme  des  anciennes  institutions.  L'établissement 
de  la  féodalité  est  constaté  en  peu  de  lignes;  mais  l'organisation  féodale,  les  res- 
.sources  et  les  vices  de  cette  forme  de  gouvernement,  son  iniluence  sur  les  lois  ci- 
viles, l'économie  publique  et  les  rapports  sociaux,  ne  sont  aucunement  exposés.  La 
révolution  communale,  dont  la  critique  contemporaine  a  si  bien  relevé  l'impor- 
tance, n'est  pas  mise  en  saillie.  M.  Michelet  s'excuse  d'en  retracer  le  mouvement 
dramatique  et  renvoie  ses  lecteurs  aux  belles  scènes  de  M.  Augustin  Thierry,  bien 
faites  en  effet  pour  désespérer  les  prétentions  rivales.  Quant  à  la  partie  critique, 
qui  appelle  encore  tant  d'éclaircissements,  elle  n'est  pas  même  abordée.  Il  eût  été 
fort  utile  pour  l'intelligence  des  deux  derniers  siècles  du  moyen  âge  de  dresser 
nue  sorte  de  statistique  de  la  France  communale,  distinguant  les  municipalités 
d'origine  romaine,  comme  Reims,  Bourges,  Orléans,  Besançon;  les  communes  ru- 
rales dont  l'origine  remontait  à  d'anciennes  communautés  d'hommes  libres;  les 
villes  communales  qui  ont  arraché  leurs  chartes  d'affranchissement  par  l'insurrec- 
tion; celles,  en  beaucoup  plus  grand  nombre,  qui  ont  obtenu  la  liberté  par  rachat, 
au  grand  contentement  de  leurs  seigneurs,  trop  heureux  d'échanger  de  vaines  pré- 
rogatives contre  de  bonnes  redevances.  M.  Michelet  s'est  dispensé  des  recherches 
par  des  phrases  à  effet  qui  ne  sont  pas  toujours  d'une  rigoureuse  exactitude,  celle- 
ci  par  exemple  :  «  On  a  dit  que  le  roi  avait  fondé  les  communes;  le  contraire  est 
plutôt  vrai,  ce  sont  les  communes  qui  ont  fondé  le  roi...  Ce  sont  les  communes, 
ou,  pour  employer  un  mot  plus  général  et  plus  exact,  ce  sont  les  bourgeoisies,  qui, 
sous  la  bannière  du  saint  de  la  paroisse,  conquirent  la  paix  publique  entre  l'Oise 
et  la  Loire.  »  Quoiqu'il  soit  ordinaire  à  nos  historiens  de  confondre  ces  deux  mots, 
communes  et  bourgeoisies,  ils  n'ont  pas  toujours  eu  la  même  signilication.  Par 
communes  on  entendait  la  réunion,  la  conjuralion  des  habitants  d'un  même  lieu 
pour  la  défense  des  intérêts  communs  :  la  bourgeoisie  était  un  contrat  individuel 
en  vertu  duquel  un  homme,  serf  ou  libre,  paysan  ou  citadin,  désavouait  la  juridic- 


DE    LA    FRANCE.  4i> 

lion  lie  son  soi^îneur  pour  se  placer  directement  sous  celle  du  suzerain,  c'est-h-dire 
du  roi,  représenlé  dans  les  provinces  par  ses  baillis.  Pour  devenir  bourgeois  du 
roi,  il  suflisail  de  payer  une  redevance  au  trésor  royal  et  de  faire  vin  séjour  de  sis 
mois  dans  une  ville  du  domaine.  Ainsi,  du  même  coup,  la  royauté  enlevait  un  sujet 
au  seigneur  féodal  et  gagnait  un  contribuable.  Cette  institution  des  bourgeoisies 
royales,  qui  ne  fut  dans  l'origine  qu'une  mesure  de  police  judiciaire  et  dont  les  au- 
teurs peut-être  ne  comprirent  pas  d'abord  toute  la  portée,  fut  plus  nuisible  encore 
à  la  féodalité  que  celle  des  communes,  et  ce  qui  le  prouve,  ce  sont  les  réclamations 
réitérées  et  menaçantes,  les  ligues,  les  prises  d'armes  de  la  noblesse,  pour  recou- 
vrer la  plénitude  de  ses  droits  de  justice. 

Ces  deux  premiers  volumes  de  Vllistoire  de  France,  qui  laissent  tant  de  prise  à 
la  critique,  attirèrent  sur  M.  Micbelet  l'auréole  de  la  popularité.  Est-ce  à  dire  que 
le  public  s'est  trompé  et  qu'il  y  a  lieu  à  casser  le  jugement?  La  conclusion  serait 
trop  rigoureuse.  Les  juges  compétents  cberchent  d'abord  dans  une  histoire  ce  qui 
devrait  y  trouver  place.  La  foule  inexercée  prend  ce  qu'on  lui  offre,  et  se  prononce 
suivant  l'effet  qu'elle  éprouve  à  la  lecture.  Ce  qui  la  séduit  avant  tout,  c'est  un 
récit  vif,  entraînant,  varié,  qui  offre  à  l'imagination  des  aspects  nouveaux  et  mette 
en  jeu  les  facultés  sympathiques.  Or,  il  faut  convenir  que  peu  d'historiens  ont  su, 
comme  M.  Michelet,  s'emparer  du  lecteur  et  le  conduire  lestement  à  la  lin  d'un 
volume.  Si  l'on  est  exposé  avec  lui  à  glisser  trop  légèrement  sur  des  points  impor- 
tants, du  moins  est-on  dédommagé  par  des  rencontres  imprévues.  Pour  entretenir 
constamment  l'intérêt,  il  ne  se  fera  pas  scrupule  de  quitter  la  France,  et  de  courir 
en  Angleterre  ou  en  Italie,  pour  vous  raconter  ensuite  les  conquêtes  des  Normands, 
les  tentatives  de  Grégoire  VII,  la  fin  tragique  de  Thomas  Becket.  A  chaque  instant, 
quelque  surprise  nouvelle,  quelque  morceau  excitant;  une  belle  description  ou  un 
portrait  hardi,  un  éclair  poétique  ou  une  anecdote  malicieuse.  Ce  sont  parfois  des 
tableaux  aux  larges  proportions  et  sérieusement  étudiés,  comme  son  récit  de  la  pre- 
mière croisade,  ou  tout  simplement  quinze  ou  vingt  lignes  d'une  fantaisie  char- 
mante, qui  scintillent  au  milieu  des  pages  comme  ces  vignettes  exquises  qu'on 
intercale  dans  les  éditions  de  luxe.  C'est  plus  qu'il  n'en  faut  pour  un  succès  popu- 
laire, et  les  applaudissements  bruyants  sont  aussi  bien  motivés  que  les  protestations 
de  quelques  critiques. 

Nous  ne  croyons  pas  nous  tromper  en  plaçant  M.  Michelet  lui-même  au  nombre 
des  juges  sévères.  Déjà,  à  la  fin  de  son  deuxième  volume,  nous  lisons  une  sorte 
de  protestation  contre  les  doctrines  absolues  auxquelles  il  a  trop  longtemps  sacrifié. 
C'est  au  bruit  des  applaudissements,  en  plein  succès,  qu'il  entreprend  de  s'amender, 
et  qu'il  conçoit  cette  nouvelle  méthode,  à  laquelle  il  déclare  s'en  tenir  définitive- 
ment. Il  en  résulte  qu'arrivé  à  la  moitié  de  sa  carrière,  il  commence  un  ouvrage 
nouveau,  pour  ainsi  dire,  par  son  ampleur  et  ses  moyens  de  développement.  Les 
deux  premiers  volumes  avaient  dépassé  le  règne  de  saint  Louis  ;  les  trois  volumes 
publiés  depuis  embrassent  moins  de  deux  siècles  (1270-1461),  depuis  la  mort  de 
saint  Louis  jusqu'à  celle  de  Charles  Vil.  Le  nouveau  programme  de  l'historien  est 
magnifique  :  il  ne  se  contente  plus  de  moissonner  dans  les  chroniques  imprimées 
ou  inédites;  il  contrôle  les  faits  en  les  rapprochant  des  actes  ofiiciels,  il  dépouille 
avec  soin  l'immense  collection  des  Ordonnances  des  rois  de  France.  Employé  à  la 
conservation  des  Archives  du  royaume,  il  a  fait,  assure-t-il,  de  cette  nécropole  des 
monuments  nationaux  la  demeure  favorite  de  sa  pensée,  et  il  interrog<î  avec  une 
curiosité  superstitieuse  les   vénérables  parchemins  qui  gardent  les  secrets  des 


46  HISTORIENS    MODEIIISES 

vieux  âges.  Il  piiiso  également  aux  sources  extérieures,  consulte  les  hommes  spé- 
ciaux, entretient  des  correspondances  lointaines,  soumet  aux  savants  anglais,  belges 
ou  allemands  les  passages  où  notre  histoire  se  confond  avec  celle  des  nations  étran- 
gères. Voilà  pour  le  fond.  De  même,  quant  à  la  forme,  l'auteur  se  range.  Plus 
d'excursions  inutiles,  plus  de  fantaisies  compromettantes,  scmble-t-il  nous  dire. 
Ne  nous  effrayons  pas  trop  de  cette  conversion  :  cette  riche  et  pétulante  imagina- 
tion n'est  pas  si  bien  corrigée  qu'elle  ne  se  permette  parfois  quelques  échappées. 
Si  elle  a  réprimé  le  fol  entrain  de  la  jeunesse,  qui  ne  plaît  qu'aux  étourdis,  il  lui 
reste  cette  coquetterie  discrète  et  expérimentée  à  laquelle  les  plus  rigides  se  lais- 
sent prendre.  Ainsi,  M.  Michelet,  en  conservant  son  originalilé,  a  pu  prendre  sa 
place  parmi  les  historiens  sérieux  et  positifs,  c'est-à-dire  qn'il  a  eu  l'honneur  d'é- 
claircir  à  son  tour  quelques  faits  obscurs,  et  d'attacher  son  nom  à  certaines  parties 
de  notre  histoire. 

Nous  ne  pouvons  indiquer  que  très-sommairement  les  points  historiques  dont 
M.  Michelet  a  renouvelé  l'aspect.  La  méthode  inaugurée  avec  le  troisième  volume 
convenait  parfaitement  à  la  peinture  du  xiv"  siècle.  Jamais  la  déchéance  de  la  féoda- 
lité, la  formation  d'une  souveraineté  centrale,  la  lutte  de  l'homme  de  loi  contre 
l'homme  d'armes,  n'avaient  été  dépeintes  avec  tant  de  vivacité  et  de  pénétration. 
L'historien  a  fort  bien  exposé  et  suivi  dans  ses  déductions  le  grand  problème  éco- 
nomique que  Philip|)e-le-Bel  eut  à  résoudre.  «  Le  seigneur  du  moyen  âge  payait 
ses  serviteurs  en  terres,  en  produits  de  la  terre  :  grands  et  petits,  ils  avaient  place 
à  sa  table  ;  la  solde,  c'était  le  repas  du  jour.  »  Ainsi,  chacun  des  vassaux,  assuré 
d'une  existence  convenable  et  proportionnée  à  son  grade  dans  la  hiérarchie  sociale, 
acquittait  en  retour  une  somme  de  services  publics.  En  perdant  leurs  sujets  et  leurs 
privilèges,  les  seigneurs  furent  affranchis  des  fonctions  qu'ils  devaient  accomplir 
personnellement  ou  au  moyen  de  leurs  subordonnés  ;  ils  rentrèrent  peu  à  peu  dans 
la  classe  des  propriétaires  indépendants.  Or,  à  la  place  de  ces  officiers  héréditaires, 
le  gouvernement  central  se  hâta  d'instituer  des  fonctionnaires  salariés  et  révocables. 
Les  hommes  du  roi,  revêtus  de  l'inviolabilité  royale,  prirent  peu  à  peu  possession 
des  magistratures;  c'étaient  des  administrateurs  civils  qui  introduisaient  des  règles 
uniformes,  des  juges  qui  prononçaient,  non  plus  selon  les  us  et  coutumes,  mais 
en  vertu  du  droit  divin  et  absolu  dont  le  monarque  était  la  personnification  : 
l'armée  cessa  d'être  la  réunion  des  bandes  féodales  pour  devenir  une  force  homo- 
gène, régulière,  nationale,  et  les  seigneurs  n'y  servirent  plus  qu'en  qualité  de  capi- 
taines royaux.  Qu'on  se  représente,  au  début  de  cette  rénovation,  l'embarras  des 
hommes  d'État  pour  équilibrer  le  budget  et  mettre  le  revenu  du  roi  au  niveau  des 
charges.  Il  était  juste  de  demander  des  contributions  en  argent  à  ceux  qui  étaient 
dispensés  des  œuvres.  Ainsi  prit  naissance  le  système  de  fiscalité  qui  s'est  développé 
jusqu'à  nos  jours.  Ce  sont  ces  changements  survenus  dans  la  condition  des  officiers 
publics  et  dans  la  nature  de  leurs  honoraires  qui  marquent  le  passage  de  l'âge 
féodal  aux  temps  modernes.  L'or,  c'est-à-dire  le  travail  accumulé,  la  fortune  trans- 
missible.  devint  à  la  lettre  le  nerf  des  affaires.  Pour  que  les  affaires  ne  languissent 
pas,  il  fallut  aux  gouvernants  de  l'or,  et  toujours  et  beaucoup.  H  y  eut  donc  néces- 
sité, au  xiv"  siècle,  de  multiplier  le  revenu,  d'activer  la  circulation,  de  mobiliser  les 
valeurs  amorties;  tentatives  périlleuses  à  une  époque  d'inexpérience  en  matière 
économique;  fatalité  qui  explique,  sans  les  justifier,  les  supercheries,  les  spolia- 
lions  brutales,  les  crimes  juridiques  de  Philippe-le-Bel  et  de  ses  successeurs. 

Cette  éclosion  du  système  moderne  ne  fut  pas  instantanée;  elle  occupa  doulou- 


1)E    LA    rRAISCE.  47 

reiiseinent  le  xiv"  et  le  xv"  siècle;  il  y  eut  des  lâlonnements  infinis,  des  réactions, 
des  crises  de  désespoir,  un  effrayant  contlit  d'intérêts  et  do  passions.  La  peinture 
de  cette  é|)oque  convenait  au  talent  do  M.  Miclielel,  qui  cherche  avant  tout  l'agita- 
tion dramatique  et  les  contrastes.  FidcMe  à  son  nouveau  programme,  l'artiste  s'est 
résigné  souvent  au  devoir  modeste  du  rapporteur;  il  a  voulu  prouver  qu'il  pouvait, 
comme  un  autre,  épousseler  et  déchiffrer  des  parchemins,  débrouiller  une  intrigue 
diplomatique,  exposer  le  positif  des  affaires.  Il  a  signalé,  par  exemple,  l'intervention 
du  génie  mercantile  sur  la  scène  politique,  surtout  à  l'occasion  des  guerres  de 
Flandre  et  d'Angleterre.  Son  analyse  des  actes  des  états-généraux  de  13o7  est  très- 
judicieuse  :  elle  projette  une  lumière  certaine  sur  un  personnage  à  la  fois  célèbre  et 
méconnu,  sur  Etienne  Marcel,  ce  tribun  impatient,  qui  veut,  dès  le  xiv"  siècle, 
«  substituer  la  république  à  la  monarchie,  donner  le  gouvernement  au  peuple, 
lorsqu'il  n'y  a  pas  encore  de  peuple.  »  Au  quatrième  volume,  consacré  au  règne  de 
Charles  VI,  la  politique  des  maisons  rivales  d'Orléans  et  de  Bourgogne,  des  Arma- 
gnacs et  des  Bourguignons,  est  supérieurement  expliquée.  L'ordonnance  de  1413, 
non  moins  digne  de  remarque  comme  monument  législatif  que  par  la  manière  dont 
elle  a  été  arrachée  à  la  royauté  au  milieu  d'une  sanglante  révolution,  ce  code  ad- 
ministralif  de  la  vieille  France  avait  à  peine  été  mentionné  par  les  précédents 
historiens.  M.  Michelet  lui  a  consacré  un  commentaire  proportionné  à  son  impor- 
tance. Il  serait  juste  de  multiplier  les  exemples  de  ce  genre,  de  signaler  surtout  des 
études  fort  intéressantes  sur  le  rôle  des  parlements,  sur  la  réorganisation  de  la 
force  publique  après  l'expulsion  des  Anglais,  sur  le  régime  des  communes  flamandes 
soumises  au  xv*  siècle  à  la  puissante  maison  de  Bourgogne  et  introduites  ainsi  dans 
la  sphère  politique  de  la  France.  On  sentira  que  des  appréciations  détaillées  de  ces 
divers  travaux  élargiraient  démesurément  notre  cadre  :  il  nous  suffit  d'avoir  con- 
staté les  efforts  de  M.  Michelet  pour  répondre  aux  exigences  des  esprits   positifs. 

Malgré  les  concessions  faites  aux  publicistes  et  aux  érudits,  la  faculté  descriptive 
est  loujoui^s  celle  qui  domine  chez  l'historien.  Chaque  fois  qu'un  incident  lui  offre 
des  ressources  poétiques,  il  s'en  empare,  lui  trace  un  cadre,  prodigue  la  couleur, 
compose  enfin  un  tableau  si  saillant,  qu'il  semble  se  détacher  du  tissu  général, 
comme  ces  peintures  qui  ont  trop  de  relief.  Il  y  a  ainsi,  dans  les  trois  derniers 
volumes,  beaucoup  de  petits  épisodes  et  trois  grands  drames  :  les  Templiers,  mor- 
ceau d'autant  plus  remarquable  que  sa  conclusion  sur  les  causes  réelles  et  appa- 
rentes de  la  suppression  de  l'ordre  a  été  généralement  acceptée;  la  folie  de 
Charles  VI,  tragédie  lugubre  dont  le  dénoi!iment  semble  devoir  être  l'anéantisse- 
ment de  la  France;  et,  dans  le  cinquième  volume  récemment  publié,  .leanne  d'Arc, 
qui  devait  être  le  chef-d'œuvre  de  M.  Michelet,  parce  que,  cette  fois,  Ihistoire 
pouvait  devenir  un  beau  et  grand  poème,  sans  que  la  réalité  en  souffrit.  Nous 
voudrions  faire  comprendre  à  cette  occasion  avec  quel  art  l'auteur  sait  animer  ses 
personnages.  Au  lieu  de  les  introduire  d'emblée  dans  son  récit  pour  les  juger  des 
hauteurs  de  la  science,  il  les  laisse  naître  et  grandir  sous  les  yeux  du  lecteur. 
L'être  supérieur,  le  héros  dans  le  drame  qu'il  déroule,  est,  comme  à  la  scène,  le 
centre  autour  duquel  gravitent  les  acteurs  secondaires  jusqu'aux  derniers  figurants. 
Ce  mouvement  général  et  continuel  communique  h  l'esprit  une  excitation  si  vive, 
qu'on  rêve,  en  lisant,  au  delà  de  ce  que  le  livre  exprime. 

M.  Michelet  sait  employer,  sans  déroger  à  la  gravité  du  récit,  tous  ces  petits 
incidents  de  la  vie  commune  que  les  historiens  abandonnent  d'ordinaire  à  la  fic- 
tion. Il  est  impossible,  par  exemple,  do  lire  le  chapitre  q>n  sert  d'introduction  à  la 


48  HISTORIENS    MODERNES 

belle  légende  de  Jeanne  d'Arc  sans  être  transporté  en  plein  xv" siècle,  au  milieu  de 
la  naïve  population  de  Vaucouleurs.  L'est  de  la  France  est  devenu  un  royaume 
bourguignon  ;  l'ouest  et  le  centre  subissent  le  joug  des  Anglais.  Une  seule  ville, 
Orléans,  a  fait  jusqu'alors  bonne  contenance;  mais,  bloquée  strictement  et  menacée 
de  la  famine,  elle  commence  à  se  lasser  de  son  héroïsme,  et  déjà  on  a  découvert 
des  trous  pratiqués  dans  la  muraille  pour  donner  entrée  aux  ennemis.  La  France 
va  périr  :  qui  la  sauvera,  si  ce  n'est  Dieu?  C'est  alors  que  bien  loin,  à  quatre-vingts 
lieues  du  sanglant  théâtre,  une  iille  des  champs,  timide  et  recueillie  jusqu'alors, 
va  dire  à  son  père  qu'elle  a  mission  de  sauver  la  France,  qu'elle  doit  commencer 
son  œuvre  par  la  délivrance  d'Orléans,  et  conduire  ensuite  le  dauphin  à  Reims 
pour  l'y  faire  sacrer.  L'historien  ne  manque  pas  de  faire  observer  que  la  merveil- 
leuse fille  voit  tout  d'abord  où  il  faut  frapper  pour  trancher  le  nœud  politique  :  ce 
qui  fait  l'indécision  du  peuple  et  sa  faiblesse,  c'est  son  embarras  à  choisir  un 
maître  entre  le  dauphin  Charles  et  le  fils  du  roi  d'Angleterre,  que  le  dernier  roi, 
le  fou  Charles  VI,  a  déclaré  son  héritier.  Que  le  dauphin  soit  sacré  le  premier,  et 
la  nation  aura  un  roi  légitime  autour  duquel  elle  pourra  se  rallier.  L'historien  a 
dit  son  mot;  il  \a  s'effacer  pour  faire  place  au  poète.  Sous  le  charme  de  son  récit, 
on  se  représente  le  vieux  Jacques  d'Arc  ébahi,  épouvanté,  en  apprenant  que  Jeanne, 
la  plus  sage  de  ses  filles,  a  la  fantaisie  de  courir  le  pays  au  milieu  des  soudards. 
Mieux  vaut  pour  lui  la  voir  morte,  et  il  déclare  tout  net  que,  si  elle  insiste,  il  la 
noiera  de  ses  propres  mains.  Jeanne  se  retire  muette  et  résignée,  heureuse  peut- 
être  d'échapper  par  l'obéissance  à  la  triste  destinée  qu'elle  entrevoit.  Mais,  dans  la 
solitude  où  elle  aime  à  se  réfugier,  elle  est  de  nouveau  visitée  par  le  bel  archange 
et  par  ses  deux  saintes,  qui  lui  rappellent  r  la  pitié  qu'il  y  a  au  royaume  de 
France.  >-  Pendant  ce  temps,  le  miracle  a  fait  bruit:  tout  le  village  est  en  émoi; 
les  esprits  forts  blâment  l'inspirée;  les  âmes  tendres  la  plaignent.  Il  y  a  deux  en- 
fants, Haumette  et  Mengette,  deux  petites  amies  qui  pleurent  de  chaudes  larmes 
sur  le  malheur  de  Jeanne,  et  que  Jeanne  a  grand  regret  d'affliger.  Il  y  a  aussi  un 
jeune  garçon,  un  voisin  du  même  âge  que  la  bergère,  celui  qu'elle  appelait  son 
mari  dans  les  innocentes  coquetteries  du  premier  âge.  Le  voisin,  en  grandissant, 
n'a  pas  oublié  cette  douce  parole,  et  pour  lui  elle  vaut  promesse  :  il  ne  veut  pas 
laisser  partir  cette  belle  fille  de  dix-huit  ans,  à  la  taille  élancée,  au  front  pur,  à  la 
voix  douce  et  onctueuse,  et,  dans  son  désespoir,  il  va  jusqu'à  l'assigner  devant  les 
juges  ecclésiastiques. 

Dieu  a  parlé  :  la  France  est  aux  abois  ;  il  faut  partir.  Jeanne  a  gagné  un  de  ses 
oncles,  un  pauvre  charron,  qui  consent  à  la  conduire  chez  le  seigneur  de  Vau- 
couleurs. Elle  n'ignore  pas  que  le  rude  capitaine  se  propose  de  renvoyer  à  son 
père  l'extravagante  «  bien  souffletée.  «  Qu'importe  une  humiliation  quand  on 
marche  au  martyre?  Elle  part  avec  son  oncle,  après  avoir  embrassé  toutes  ses  amies 
et  recommandé  à  Dieu  la  petite  Mengette.  Quant  à  Haumette,  celle  qu'elle  aime  le 
plus,  elle  craint  de  faiblir  en  la  voyant  pleurer,  et  préfère  s'éloigner  sans  la  voir. 
La  paysanne  «  avec  ses  gros  habits  ronges  »  est  bientôt  en  présence  du  sire  de 
Baudricourt  ;  elle  lui  parle  avec  une  fermeté  qui  l'étonné  et  le  subjugue.  Le  routier 
a  peu  de  foi  en  Dieu  ;  mais  il  craint  le  diable  et  soupçonne  une  diablerie;  il  ap- 
pelle son  curé,  qui  procède  à  l'exorcisme.  Celui-ci  s'attendait  également  à  quelque 
révolte  du  malin  esprit  ;  il  demeure  confondu  en  voyant  la  jeune  fille  écouter  les 
prières  de  l'église  dans  une  pieuse  extase.  Alors  un  vieux  gentilhomme,  qui  a 
observé  sans  mot  dire  toutes  ces  choses  étranges   se  sent  illuminé  tout  à  coup.  Il 


DE     LA    TRANCE.  (i) 

prend  dans  sa  main  la  main  de  Jeanne,  et  jure  par  sa  foi  de  la  conduire  an  roi 
Charles.  L'élan  est  donné  :  les  i>aysans  de  Vaucouleurs  se  cotisent  pour  équiper 
l'héroïne.  Il  lui  reste  encore  une  épreuve  à  subir,  la  plus  cruelle  de  loules.  A  l'in- 
stant du  départ,  son  père  désolé,  sa  bonne  vieille  mère,  le  frère,  les  deux  sœurs, 
toutes  les  amies,  et  sans  doute  le  fiancé,  font  les  derniers  efforts  pour  retenir  celle 
qui  est  tant  aimée.  Ils  supplient,  ils  ordonnent,  ils  menacent  en  vain.  L'ordre  est 
positif.  La  pauvre  victime  doit  partir,  îi  son  grand  regret,  car  elle  aimerait  l)ien 
mieux,  ce  sont  ses  propres  paroles,  les  gais  propos  de  la  veillée  que  le  fracas  de  la 
guerre,  et  une  quenouille  à  liler  auprès  de  sa  mère  qu'une  lourde  épée  tachée  de 
sang.  Elle  part  donc  sous  la  sauvegarde  du  vieux  chevalier  qui  s'est  voué  à  son 
service,  et  accompagnée  de  cinq  :\  six  hommes,  qui  la  suivent,  les  uns  par  sym- 
pathie, les  autres  par  curiosité,  tous  avec  respect.  Le  trajet  est  long  et  périlleux  : 
il  faut  traverser  en  plein  hiver  un  pays  sans  ressources,  parcouru  dans  tous  les  sens 
par  les  Anglais,  les  Bourguignons  et  des  brigands  sans  patrie,  plus  dangereux  en- 
core que  l'étranger.  Malgré  tout,  on  est  sans  crainte,  car  déjà  on  a  compris  que 
Dieu  veille  sur  un  peuple  qui  est  à  lui,  et  que  la  France  est  sauvée  ! 

Est-ce  une  fiction  que  nous  venons  d'analyser?  Ces  détails  touchants,  qui  font 
concourir  toute  une  population  à  l'effet  d'un  drame,  sont-ils  des  combinaisons  de 
romancier?  Non,  c'est  là  de  l'histoire  dont  chaque  trait  est  justifié  en  note  par  des 
témoignages  valables.  Notre  but,  en  résumant  quelques-unes  des  pages  consacrées 
à  Jeanne  d'Arc,  a  été  de  montrer  avec  quel  bonheur  M.  Michelet  sait  découvrir 
dans  le  bavardage  diffus  d'une  chronique,  dans  un  acte  juridique,  dans  l'écrit  le 
plus  insignifiant  en  apparence,  le  mot  qui  enferme  le  sentiment  sympathique, 
l'incident  qui  fait  tableau.  Il  y  a  dans  chaque  talent  une  nuance  aimée  du  public; 
si  on  veut  apprécier  celle  qui  a  fait  le  succès  de  M.  Michelet,  il  faut  lire  en  entier 
ce  bel  épisode  de  la  Pucelle,  qui  compose  la  moitié  du  cinquième  volume.  Il  se 
peut  qu'il  y  ail  des  taches  dans  une  pièce  de  cette  étendue;  mais  nous  avouons 
franchement  ne  les  avoir  pas  remarquées  :  nous  plaignons  les  criticpies  qui  peuvent 
résister  à  l'émotion  et  suspendre  une  lecture  entraînante  pour  constater  des  im- 
perfections de  détail. 

Chaque  historien,  en  prenant  son  point  de  vue,  choisit  dans  le  passé  un  aspect 
qu'il  préfère,  et  que  son  œuvre  rétléchit  avec  un  éclat  souvent  nuisible  aux  autres 
faces  du  sujet.  La  faculté  intuitive,  qui  domine  chez  M.  Michelet,  le  porte  à  péné- 
trer l'esprit  de  chaque  époque,  à  relléter  les  phénomènes  moraux.  Voué  à  une 
sorte  de  psychologie  historique,  il  analyse  l'idée  cachée,  selon  lui,  sous  chaque  évé- 
nement, avec  la  recherche  curieuse  qu'apporte  l'école  pittoresque  à  décrire  la  cise- 
lure d'une  tourelle  ou  les  blasons  d'un  tournoi.  A-t-il  un  procédé  qui  lui  soit 
propre  pour  dégager  la  i)ensée  de  l'acte  matériel?  C'est  ce  que  nous  n'avons  pas  pu 
découvrir.  Spiritualiste  en  théorie,  il  semble  devenir  matérialiste  dans  l'exécution. 
C'est  ordinairement  par  l'action  des  causes  locales  et  extérieures  qu'il  trouve  moyen 
d'expliquer  toutes  choses.  Il  est  évident  que,  dans  la  France  ancienne,  les  afiinités 
de  races,  d'intérêts  et  de  coutumes,  les  influences  topographiques,  la  difficulté  des 
communications,  ont  formé  des  groupes  reconnaissables  encore  à  des  caractères  mai 
effacés.  Mais  M.  Michelet  ne  se  contentera  pas  de  dessiner  ces  types  provinciaux;  il 
gaspillera  beaucoup  d'esprit  et  d'érudition  pour  démontrer  que  la  Bretagne  doit 
nécessairement  produire  des  hommes  d'opposition  intrépide,  opiniâtre,  aveugle;  le 
Lyonnais,  des  hommes  mystiques;  la  Picardie,  des  hommes  rusés  et  goguenards  : 
autant  de  terres,  autant  de  fruits.  L'auteur  découvre  toujours  quelque  relation 


50  HISTORIENS    MODERNES 

mystérieuse  entre  les  sites,  les  provenances  naturelles,  les  monuments,  les  costumes 
et  les  usages.  Par  exemple,  «  il  y  a  entre  le  Languedoc  et  la  Guyenne  la  même 
différence  qu'entre  les  montagnards  et  les  girondins,  entre  Fabre  et  Barnave(l), 
entre  le  vin  fumeux  de  Lunel  et  le  vin  de  Bordeaux.  »  Les  noms  même  ne  sont 
pas  sans  influence  :  «  Ce  drôle  de  cardinal  Dubois  était  de  Brives-la-Gaillarde.  » 

Si  celte  idée  fixe  est  tolérable  dans  une  agaçante  causerie,  comme  le  voyage 
pittoresque  dans  l'ancienne  France  qui  ouvre  le  second  volume;  elle  a  des  incon- 
vénients graves  dans  les  appréciations  philosophiques.  L'auteur  qui  sait  exposer 
habilement  les  doctrines  et  les  suivre  dans  leurs  conséquences,  a  le  tort  de  légi- 
timer les  tendances  des  théologiens  et  des  philosophes  parles  instincts  intellectuels 
qu'il  attribue  à  leur  race.  Le  défenseur  du  moi  humain.  Pelage,  procède  en  vertu 
de  l'individualisme  helléno-celtique.  Le  rationalisme  destructeur  des  Vaudois  a  dii 
prendre  naissance  parmi  les  montagnards  des  Alpes,  «  gens  raisonneurs  et  froids 
sous  le  vent  des  glaciers.  «  Le  mysticisme,  qui  annule  l'individu,  est  une  contagion 
d'origine  germanique,  et  toujours  ainsi.  M.  Michelet  ne  remarque  pas  qu'en  faisant 
à  chaque  philosophe  une  nécessité  de  son  opinion,  il  l'affranchit  de  la  responsabilité 
de  ses  erreurs,  et  qu'il  s'interdit  à  lui-même  le  droit  de  condamner  ces  révoltes 
contre  les  principes  sociaux,  ces  maladies  morales  qui  éclatent  toujours  dans  les 
époques  tourmentées,  et  qui  se  traduisent  dans  la  pratique  par  de  grands  désor- 
dres. IVIais  on  aurait  tort,  avec  lui,  de  batailler  longtemps  sur  le  terrain  des  prin- 
cipes. Nous  inclinons  à  croire  que  souvent  ce  qui  parait  dans  sa  bouche  une  asser- 
tion dogmatique  n'est  qu'une  forme  habituelle  de  son  langage,  et  que,  dans  ses 
derniers  volumes  surtout,  les  réminiscences  de  son  ancienne  philosophie  sont  invo- 
lontaires. 

Malgré  le  grand  nombre  des  opinions  ainsi  hasardées,  l'appréciation  des  idées  et 
des  mœurs  forme  la  [)artie  saillante  et  originale  de  ïllistoire  de  France.  Il  n'y  a 
pas  à  craindre  avec  M.  Michelet  l'ennuyeuse  symétrie  qui  a  une  case  étiquetée  pour 
chaque  ordre  de  faits.  Études,  croyances,  arts,  industrie,  usages,  modes,  travers, 
anecdotes,  tout  ce  qui  occupe  le  monde  lui  fournit  des  fils,  qu'il  conduit  avec  une 
merveilleuse  adresse  dans  sa  trame  aux  mille  nuances.  On  croirait,  comme  dans  un 
journal,  trouver  au-dessous  du  grave  exposé  politique  le  capricieux  feuilleton.  Une 
peinture  de  la  société  féodale  et  chevaleresque  nous  transporte  au  milieu  d'une 
fourmilière  de  moines,  divers  par  la  couleur  comme  par  les  instincts;  vous  distin- 
guez surtout  les  franciscains,  «  ces  apôtres  efiïénés  de  la  grâce,  courant  partout 
pieds  nus,  jouant  tous  les  mystères  dans  leurs  sermons,  traînant  après  eux  les 
femmes  et  les  enfants,  riant  h  Noël,  pleurant  le  vendredi-saint,  développant  sans 
retenue  tout  ce  que  le  christianisme  a  d'éléments  dramatiques.  »  Pendant  ce  temps, 
les  universités  discutent  jusqu'à  la  fureur,  les  cathédrales  s'élèvent,  les  donjons 
s'embellissent,  le  négoce  s'organise,  la  poésie  court  le  monde,  représentée  par  les 
troubadours.  Mais  cette  vitalité  exubérante  engendre  la  fièvre,  une  fièvre  mortelle. 
L'atmosphère  s'assombrit,  l'abattement  décompose  toutes  les  figures;  chacun  s'isole, 
les  passions  politiques  font  silence.  C'est  la  peste  noire,  qui  entasse  des  morts  par 
toute  la  chrétienté.  Le  monde  féodal  croit  à  sa  fin  prochaine.  A  qui  s'en  prendre 
<le  ce  fléau?  On  se  jette  avec  fureur  sur  les  juifs,  sur  les  lépreux;  on  verse  à  grands 
Ilots  le  sang  impur,  sans  que  Dieu  suspende  sa  colère.  Le  peuple  au  désespoir  tourne 
sa  rage  contre  lui-même;  des  processions  de  fhtgellanls,  dépouillés  jusqu'à  la  cein- 

(1)  Bariiave  olail  Dauphinois. 


DK    LA    rnANCE.  ÎJl 

turc,  traînaiU  des  croix  rouges,  vont  de  ville  en  ville  en  chantant  des  cantiques 
Iiii^ubres,  et  en  s'arrètanl  sur  les  places  pour  se  déchirer  l'un  l'autre  avec  des  fouets 
armés  de  pointes  de  l'er.  Le  lléau  s'apaise  enfin,  après  avoir  dévoré  un  tiers  de  la 
population  européenne.  Pour  ceux  qui  restent  et  se  sentent  vivants,  «  c'est  une  joie 
sauvage  de  vivre,  une  orgie  d'héritiers.  »  En  gaspillant  ainsi  la  dépouille  des  morts. 
on  a  contracté  le  goût  du  luxe  et  de  la  jouissance  effrénée.  11  faut  de  l'or  et  de  la 
puissance  pour  ne  pas  déchoir;  on  se  donne  au  diable  pour  en  obtenir  :  époque  de 
ralchiniie,  de  la  sorcellerie,  des  crimes  bizarres  et  incroyables.  C'est  ainsi  qu'à 
cha(iue  siècle  un  nouvel  aspect  de  la  société  morale  change  la  décoration  de  la  scène 
politique. 

Si,  dans  cette  peinture  du  moyen  âge,  le  fond  est  ordinairement  sombre,  c'esî 
la  faute  de  l'iiisloire,  et  non  de  l'historien.  Qu'un  rayon  de  soleil  vienne  à  luire,  et 
il  s'en  empare  aussitôt  pour  adoucir  sa  perspective.  Il  laissera  volontiers  aux  prises 
les  Armagnacs  et  les  Bourguignons  pour  passer  en  Angleterre,  et  écouter,  au  pied 
d'une  tour,  comme  Blondel,  les  douces  chansons  que  soupire  un  gracieux  poète. 
le  prince  Charles  d'Orléans,  prisonnier  des  Anglais.  Dans  la  foule  sans  nom  où  il 
aime  à  se  glisser,  M.  Michelet  découvre  parfois  des  héros  pour  lesquels  il  se  pas- 
sionne. Qu'on  se  figure,  au  xv''  siècle,  la  féodalité  frappée  au  cœur,  mais  faisant 
encore  bonne  contenance.  Le  plus  puissant  prince  du  temps,  ce  duc  de  Bourgogne 
«  qui  semble  moins  duc  qu'empereur,  »  tient  le  banquet  solennel  de  l'ordre  de  la 
Toison-d'Or,  assis  à  une  table  de  velours  étincelanle  de  pierreries,  entouré  des  plus 
grands  seigneurs,  qui  le  servent  humblement.  Tout  à  coup  «  un  petit  homme  en 
noir  jupon,  qui  se  trouve  là,  on  ne  sait  comment,  présente  au  prince....  une  sup- 
plique? non,  un  exploit  en  forme  du  parlement  de  Paris,  un  ajournement  en  i»er- 
sonne  pour  lui  et  toute  la  haute  baronie  qui  se  trouve  là!  »  N'admirez -vous  pas  le 
ver  de  terre  qui  se  glisse  ainsi  sous  le  talon  du  géant,  au  risque  d'être  broyé?  Te! 
était  l'huissier  du  \\°  siècle,  qui  devait  signifier  au  seigneur  arrogant  et  brutal  le 
mandat  qui  l'appelait  devant  des  juges  roturiers,  l'arrêt  en  vertu  duquel  son  donjon 
allait  être  démoli.  Pour  remettre  l'exploit  en  personne,  l'huissier  devait  s'intro- 
duire furtivement,  ordinairement  déguisé  en  marchand  ou  en  valet.  «  Il  fallait  que 
sa  figure  ne  le  fit  pas  deviner,  qu'il  eût  mine  plate  et  bonasse,  dos  de  fer  et  cœur 
de  lion.  »  D'où  venait  à  ces  gens-là  tant  d'audace?  C'est  qu'ils  se  sentaient  les 
champions  du  droit  contre  la  force  brutale:  c'est  qu'ils  étaient  fiers  de  représenter 
la  loi,  dont  le  règne  commençait.  Les  petits  hommes  au  noir  jupon  n'ont-ils  pas  joué 
un  grand  rôle  dans  l'histoire  de  la  civilisation,  et  n'était-ce  pas  justice  que  d'écrire 
0  l'histoire  héroïque  des  huissiers?  » 

Le  mouvement  et  la  variété,  tels  sont  en  résumé  les  plus  séduisants  caractères 
de  VHistoire  de  France.  C'est  une  piquante  nouveauté  que  cette  réaction  conti- 
nuelle et  réciproque  des  mœurs  sur  les  événements,  des  principes  sur  la  passion, 
de  l'imprévu  sur  la  logique.  C'est  le  pèle  mêle  de  la  vie.  L'impression  du  lecteur 
à  ce  spectacle  est  l'agréable  ébahissement  du  voyageur  qui,  traversant  un  pays  in- 
connu, subit  plusieurs  sensations  en  même  temps,  et,  s'il  ne  se  rend  pas  bien  compte 
de  ce  qu'il  éprouve,  est  du  moins  vivement  intéressé. 

Nous  nous  étions  promis,  en  commençant,  de  suivre  dans  toutes  ses  évolutions 
un  esprit  mobile,  et  souvent  dissemblable  à  lui-même,  afin  de  l'étudier  sous  ses 
aspects  divers.  Nous  voudrions  pouvoir  résumer  franchement  nos  impressions  ;lem- 
barras  que  nous  éprouvons  à  cet  égard  correspond  à  ces  constraslcs  d'opinions 
que  nous  avons  remarqués  dans  le  public.  Ce  qui  manque  au  talent  de  M.  Michelet, 


52  HISTORIENS    MODERNES 

c'est  précisément  un  caractère  net  et  décidé,  un  développement  normal.  Il  s'est 
modifié  continuellement,  et  il  subit  présentement  encore  une  transformation  dont 
on  ne  doit  pas  préjuger  les  résultats  :  ce  talent  n'est  donc  pas  de  ceux  qu'on  puisse 
définir  d'un  mot  et  classer  régulièrement  dans  la  hiérarchie  des  intelligences.  Il  y 
a  en  M.  Michelet  plusieurs  personnes,  sur  lesquelles  il  faudrait  se  prononcer  suc- 
cessivement :  il  y  a  le  philosophe,  le  savant,  l'écrivain,  le  poète,  et  enfin  l'historien. 
Comme  philosophe,  le  disciple  de  Vico  semble  avoir  fait  justice  de  lui-même  en 
sacrifiant  beaucoup  moins,  dans  ses  derniers  volumes,  aux  doctrines  décevantes  qui 
ont  faussé  le  premier  essor  de  sa  pensée.  Considéré  comme  savant,  l'historien  de 
la  France  a  été  jugé  trop  sévèrement  peut-être  par  ceux  qui  ont  pour  spécialité  les 
recherches  scientifiques;  son  érudition,  capricieuse  et  insuflisan te  sur  plusieurs 
points  importants,  n'en  est  pas  moins  riche  de  vingt  ans  de  lectures;  elle  a  éclairé 
abondamment  certaines  parties  de  nos  annales,  et  surtout  l'histoire  morale  des 
populations.  En  qualité  d'écrivain.  M.  Michelet  doit  être  rangé  parmi  les  plus  ha- 
biles, dans  une  époque  dont  la  principale  vertu  littéraire  est  la  contexture  de  la 
phrase  et  le  maniement  des  mots.  Quoiqu'il  ait,  au  besoin,  de  l'ampleur  et  de  la 
dignité,  il  s'affranchit  sans  scrupule  de  cette  gravité  officielle  qui  dégénère  chez  la 
plupart  des  narrateurs  en  une  insupportable  monotonie.  Quelques  passages  de  mau- 
vais goût,  quelques  témérités  grammaticales,  disparaissent  dans  le  grand  nombre 
des  pages  remarquables.  En  général,  M.  Michelet  est,  dans  son  style,  clair,  alerte, 
varié,  spirituel;  il  excelle  dans  l'anecdote,  et  lance  le  trait  avec  une  vivacité  vol- 
tairienne.  Si  par  poésie  on  entend  la  faculté  de  concevoir  des  types  pour  caractériser 
une  époque,  de  faire  revivre  des  personnages  historiques  avec  leur  physionomie 
propre  et  le  reflet  de  leur  entourage,  d'ouvrir  dans  le  passé  des  perspectives  nou- 
velles, M.  Michelet  doit  tenir  un  rang  très-honorable  parmi  les  poètes.  Malheureu- 
sement cette  diversité  d'aptitudes,  cette  prétention  de  tout  expliquer  et  de  tout 
dépeindre,  semble  avoir  été  nuisible  à  l'historien  proprement  dit.  Toujours  dominé 
par  son  imagination,  incapable  de  résister  à  l'inspiration  du  moment,  M.  Michelet 
a  travaillé  sans  pl.in  général  et  sous  des  influences  diverses;  il  n'a  pas  su  donner 
au  monument  qu'il  élevait  la  majesté  qui  résulte  d'une  harmonieuse  composition; 
il  a  ignoré  le  grand  art  de  proportionner  les  développements  à  leur  importance, 
de  distribuer  les  faits  de  manière  à  ce  que  le  lecteur  puisse  saisir  les  impressions 
reçues,  et  conserver  de  ses  études  un  souvenir  profitable;  c'est-à-dire  qu'en  prodi- 
guant les  nuances  brillantes,  M.  Michelet  a  négligé  jusqu'ici  les  qualités  essentielles 
qui  font  la  noblesse  et  l'utilité  du  genre  historique. 

On  peut  donc  trouver  plaisir  aux  récits  de  M.  Michelet;  il  y  aurait  danger  à  les 
prendre  pour  modèles.  S'il  a  rencontré  des  effets  séduisants  que  nous  avons  si- 
gnalés avec  impartialité,  c'est  que  sa  manière  est  instinctive,  et  qu'elle  se  combine 
chez  lui  avec  d'heureux  dons  naturels  qui  en  corrigent  le  vice;  mais  celte  manière 
réduite  en  système  n'aboutirait  qu'à  une  effervescence  désordonnée,  au  ridicule 
sans  compensation.  A  défaut  de  l'autorité  qui  manque  à  nos  paroles,  c'est  pour 
nous  une  bonne  fortune  de  pouvoir  citer  quelques  lignes  où  on  sentira  cette  gra- 
vité magistrale,  ce  bon  sens  éprouvé,  qui  ne  permettent  pas  la  réplique.  Ces  lignes, 
nous  les  copions  dans  le  dernier  ouvrage  de  M.  Augustin  Thierry  (1).  «  Il  peut  .se 
rencontrer  un  homme  que  l'originalité  de  son  talent  absolve  du  reproche  de  s'être 
fait  des  règles  exceptionnelles,  et  qui,  par  des  études  consciencieuses  et  de  rares 

(1)  nécits  des  temps  mérovingiens,  partie  criliquc,  t.  Jc",  p.  215. 


DE    LA    FRANCE.  -J^ 

qualités  d'intelligence  ait  le  privilège  de  contribuer  àl'agrandissemenide  la  science, 
quelque  procédé  qu'il  emploie  pour  y  parvenir  :  mais  cela  ne  prouve  pas  qu'en  his- 
toire toute  méthode  soit  légitime.  La  synthèse,  l'intuition  historique  doitêtre  laissée 
à  ceux  que  la  trempe  de  leur  esprit  y  porte  invinciblement  et  qui  s'y  livrent  par 
sentiment,  à  leurs  risques  et  périls  :  elle  n'est  point  le  chemin  de  tous;  elle  ne 
saurait  l'être  sans  conduire  à  d'insignes  extravagances.  » 

Il  nous  reste  à  déclarer,  pour  être  juste,  que  le  genre  d'investigation  adopté,  à 
l'égard  de  M.  Michelet,  dans  le  but  de  le  faire  connaître  pleinement,  lui  est  très- 
défavorable  ;  peu  d'écrivains  perdent  autant  que  lui  à  une  analyse  minutieuse.  11  y 
a  des  livres  qu'il  faut  lire  d'une  haleine  et  juger  dans  leur  ensemble,  de  même 
qu'il  faut  voir  certains  tableaux  à  distance.  Pourquoi  ne  prendrait-on  pas  le  point 
de  vue  de  l'écrivain  comme  du  peintre?  On  trouve,  dans  toutes  les  galeries  et  même 
aux  premiers  rangs,  des  maîtres  dont  les  toiles,  vues  de  trop  près,  sont  choquantes 
comme  un  démenti  donné  aux  règles  du  bon  goût  :  on  n'y  distinguerait  pas  un 
Irait  arrêté,  pas  un  détail  irréprochable;  la  couleur  semble  jetée  grossièrement, 
comme  dans  les  hasards  d'une  première  ébauche  :  cependant,  dès  qu'on  s'est  placé 
à  une  distance  convenable,  les  tons  criards  se  trouvent  fondus  dans  une  séduisante 
harmonie  ;  on  oublie  la  sèche  analyse  pour  se  prêter  à  cette  fascination  qui  fait  le 
charme  des  arts,  et  que  ne  causent  pas  toujours  des  œuvres  méthodiques  dont 
toutes  les  parties  soutiendraient  l'examen.  Les  maîtres  dont  nous  parlons  sont  ceux 
que  l'école  appelle  des  coloristes.  M.  Michelet  est  un  artiste  de  cette  famille;  il 
est  coloriste  en  son  genre,  et  de  premier  ordre.  Ainsi  doit  être  expliquée  la  diver- 
sité des  jugements  dont  il  a  été  l'objet.  Décomposer  son  œuvre  pour  la  soumettre 
partiellement  à  la  discussion,  c'est  en  faire  évanouir  tout  le  prestige.  Les  lecteurs 
superficiels  qui  se  livrent  à  un  auteur  sans  lui  demander  compte  de  ses  principes 
et  de  ses  moyens,  se  trouvent  transportés,  par  M.  Michelet,  dans  un  monde  où  tout 
est  spectacle  et  sensation,  où  ils  ne  connaissent  pas  le  doute,  et,  dans  leur  éblouis- 
sement,  ils  conçoivent  pour  l'enchanteur  une  admiration  emphatique.  M.  Michelet, 
qui  n'est  pas  homme  à  se  satisfaire  d'un  succès  contestable,  a  compris  heureuse- 
ment que  la  précision  et  le  coloris,  la  logique  et  le  sentiment,  peuvent  être  conci- 
liés. Déjà,  il  a  pris  de  lui-même  une  prudente  direction;  il  est  dans  la  vigueur  de 
l'âge  et  du  talent;  puisse-t-il  parvenir  enfin  à  mettre  d'accord  tous  ses  juges! 

A.    COCHUT. 


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PAR  MADEMOISELLE  LOUISE  BERTIN. 


On  dit  que  ce  volume  de  poésies  a  été  jusqu'à  la  fin  un  mystère  pou.  ceux  qui 
pouvaient  en  être  le  mieux  informés,  et  qui  passaient  le  plus  habituellement  leur 
vie  auprès  de  l'auteur.  Pour  moi,  il  ne  m'a  point  surpris.  Connu  déjà  par  son  grand 
essai  de  musique  sévère  et  haute,  l'auteur,  ce  me  semble,  a  dû  naturellement  cher- 
cher à  ses  intimes  pensées  une  expression  plus  précise  et  plus  voisine  encore  de 
l'âme.  La  plainte,  le  désir  infini,  l'espoir,  en  cette  vie  humaine  toujours  gênée, 
avaient  besoin  de  se  raconter  au  cœur,  de  s'articuler  plus  nettement  que  par  de 
purs  sons  qui  trop  vite  échappent.  Du  moment  qu'elle  avait  le  choix  entre  plusieurs 
muses.  M""  Bertin  devait,  un  jour  ou  l'autre,  aborder  celle-ci.  Artiste,  cette  nou- 
velle forme  en  crédit  autour  d'elle  avait  de  quoi  la  tenter;  femme,  cette  confidence, 
à  demi  parlée,  à  demi  murmurée,  devait  lui  sourire. 

Ce  volume  est  né  aux  Roches,  c'est-à-dire  en  un  lieu  riant  et  champêtre  qui  a 
eu  .son  influence  sur  l'école  poétique  moderne,  et  dans  lequel  cette  école  à  son  tour 
a  trouvé  des  échos  aussi.  Il  y  a  là,  dans  la  jolie  vallée  de  Bièvre,  tout  un  coin,  un 
foyer  d'action,  qui  mériterait  sa  place  dans  la  chronique  poétique  des  dernières 
années.  Les  Roches,  telles  que  je  les  ai  vues,  ce  n'était  pas  la  campagne  du  Journal 
des  Débats  ni  d'aucun  journal  :  on  n'y  parlait  point  de  ces  choses.  C'était  le  loisir, 
les  vacances,  la  liberté  pour  tous,  la  gaieté  pour  les  uns,  le  rêve  et  l'étude  calme 
pour  les  autres.  Vers  1828,  l'école  nouvelle  perçait  avec  vivacité,  avec  ensemble; 
la  politique  sous  M.  de  Martignac  faisait  trêve.  On  pensa  à  introduire  une  part  du 
jeune  romantisme  aux  Débats.  La  quarantaine  qu'on  fait  ainsi  subir  aux  talents  nou- 

(1)  Chez  René,  rue  de  Seine,  52. 


CRITIQUE    LITTERAIRE.  îîlj 

veaux,  avant  de  les  accepter  et  de  les  louer,  cause  des  impatiences,  comnje  toutes 
les  quarantaines;  elle  a  son  utilité  aussi.  Les  Débats  l'ont  applicpiée en  général  avec 
prudence;  on  songeait,  dès  1828,  à  la  lever  pour  quelques-uns.  Les  Ruches,  terrain 
neutre,  asile  hospitalier,  prêtèrent  leurs  beaux  ombrages,  leurs  allées  tournantes, 
leur  gaie  rivière  et  leur  île  des  Conférences,  h  ces  essais,  bientôt  désintéressés  et 
plutôt  affectueux,  qu'on  fit  des  esprits  et  des  personnes.  Comme  il  arrive  aisément 
dans  les  lieux  (jui  plaisent,  on  eut  le  chemin  plutôt  que  le  but;  et,  au  lieu  de  la  cri- 
tique qu'on  chcrch;iit  d'abord,  la  poésie  naquit. 

Elle  était  née  déjà  dans  plus  d'un  cœur,  dans  plus  d'un  talent  qui  la  cultivait  de 
ce  côté  en  silence.  Je  me  rappelle  encore  la  position  bien  dessinée  du  groupe  dès 
ces  premiers  jours  :  M""  Berlin,  l'âme  du  lieu,  préludant  à  ses  hymnes  élevées,  son 
frère  Edouard  qui  est  devenu  le  paysagiste  sévère,  Antony  Deschamps,  alors  en  train 
de  passer  du  dilettantisme  de  Mozart  au  commerce  du  Dante,  et  qui  y  portail  toutes 
les  nobles  ferveurs.  Cela  formait  le  côté  romantique  des  Roches,  si  j'ose  l'appeler 
ainsi;  mais  en  face,  mais  à  travers,  les  classiques,  et  des  plusjeuncs,  des  plus  alertes, 
ne  manquaient  pas.  M.  Alfred  de  ^Yailly,  M.  Saint-Marc  Girardin,  tempéraient  sou- 
vent l'éloge  par  un  demi-sourire.  Une  femme  d'un  talent  délicat,  M""'  de  Bawr,  ra- 
menait quelquefois,  comme  conseil  bienveillant,  les  mots  de  goût  et  de  grâce. 
Dois-je  nommer  encore  M.  Nisard,  qui,  bien  jeune  alors,  appartenait  peut-être 
plutôt  au  premier  groupe,  ou  qui  du  moins,  détaché  du  second  comme  en  éclai- 
reur,  promenait  de  l'un  à  l'autre  ses  doutes  consciencieux?  Au  milieu  de  tous, 
M.  Bertin  père,  sage  et  arbitre,  intelligent  et  affectueux,  gardait  le  ton  du  vieux  et 
vrai  bon  sens,  sans  pourtant  dire  non  aux  nouveautés,  .sans  s'étonner  des  accents 
qui  montent. 

Le  projet  de  conciliation  et  d'infusion  graduelle  ne  se  réalisa  pas  tout  à  fait 
comme  on  l'avait  conçu.  La  cristallisation  régulière  fut  troublée;  elle  l'est  toujours 
dans  la  vie,  dans  la  grande  histoire  comme  dans  la  petite.  L'orage  politique  vint  à 
la  traverse.  Le  ministère  Polignac  ajourna  la  littérature  nouvelle,  el,  renvoyant  les 
rêveurs  à  leur  rêve,  ramena  les  politiques  à  leur  œuvre.  Chacun  des  conviés,  ou  de 
ceux  qui  allaient  l'être,  alla  où  il  put.  Mais  les  relations  particulières  se  suivirent. 
M.  Victor  Hugo  les  a,  depuis  longtemps,  consacrées  par  l'opéra  de  la  Esmémlda, 
surtout  par  les  quatre  beaux  chants  qui,  dans  ses  quatre  derniers  recueils  de 
poésies,  à  partir  des  Feuilles  d'Automne,  se  sont  venus  rattacher  au  nom  et  à  la 
pensée  de  M"*^  Bertin. 

Ce  volume  en  fait  la  réponse  naturelle,  très  en  harmonie  avec  les  accords  qui 
l'ont  provoquée;  il  est,  après  dix  ans,  l'expression  en  poésie  de  ces  saisons  déjà  an- 
ciennes, décorées  et  embellies  encore  par  le  souvenir. 

Oui,  quoique  beaucoup  de  ces  pièces  nous  arrivent  datées  depuis  1840,  on  en 
peut  dire,  comme  de  certaines  poésies  lentes  à  s'écrire,  qu'elles  sont  d'une  rédac- 
tion postérieure  au  sentiment  primitif  d'où  elles  sont  nées.  Le  litre  modeste  les  a 
réunies  sous  le  nom  de  Glanes  (j'aimerais  mieux  Glanures)  :  c'est  dire  que  la  mois- 
.son  est  faite;  mais  beaucoup  de  ces  épis,  tant  ils  sont  mûrs,  auraient  pu  être  des 
premiers  moissonnés. 

Quoique,  certes,  la  fraîcheur  el  la  grâce  n'y  manquent  pas,  ce  volume  a  peu  les 
caractères  d'un  début.  La  forme  atteste  une  main  habile  et  presque  virile  d'artiste; 
le  fond  exprime  une  âme  de  femme  délicate  et  ardente,  mais  quia  beaucoup  pensé, 
et  qui  ne  prend  guère  l'harmonie  des  vers  comme  un  jeu.  Ainsi  dans  la  pièce  au 
jeune  Charles  Hugo,  pour  lui  conseiller  de  rester  enfant  bien  longtemps  et  de  ne 


o6  CniTIQUE    LITTÉRAIRE. 

pas  s'ëniaiici|)er  aux  chants  trop  précoces,   l'auteur,  livrant  son   propre  secrol, 
nous  dit  : 

Oh!  pour  chanter,  crois-moi,  Charles,  il  n'est  pas  l'heure; 
Le  temps  n'a  pas  appris  à  Ion  front  qu'il  effleure 
Ce  que  son  aile  apporte  et  de  nuits  et  d'hivers. 
Enfanl,  c'est  la  douleur  qui  chanic  dans  les  vers! 
Il  faut  souffrir  longtemps  pour  savoir  hien  redire 
L'hymne  mystérieux  que  noire  âme  soupire  ! 
Il  faut  qu'un  long  travail  éclaire  notre  esprit 
Pour  deviner  l'orage  en  un  ciel  qui  sonril! 

Une  pensée  religieuse  élevée,  sincère,  parfois  combattue  et  finalement  triom- 
[ihante,  a  inspiré  un  bon  nombre  de  pièces,  qui  ne  sont  pas  un  indigne  pendant, 
ni  une  contre-partie  dérogeante  de  ces  graves  rêveries  que  M.  Victor  Hugo  a  lui- 
même  adressées  à  M"''  Bertin  sous  le  titre  de  Pensar,  Dudar,  et  de  Saycssc.  Une 
des  questions  qu'elle  se  pose  le  plus  habituellement  est  celle-ci  : 

Si  la  mort  est  le  bul,  pourquoi  donc  sur  les  routes 
Est-il  dans  les  buissons  de  si  charmantes  fleurs  ; 
El,  lorsqu'au  vcnl  d'automne  elles  s'envolent  loulcs, 
Pourciuoi  les  voir  partir  d'un  œil  mouillé  de  pleurs? 

Si  la  vie  est  le  but,  pourquoi  donc  sur  les  routes 
Tant  de  pierres  dans  l'herbe  et  d'épines  aux  fleurs. 
Que,  pendant  le  voyage,  hélas!  nous  devons  toutes 
Tacher  de  notre  sang  et  mouiller  de  nos  pleurs  ? 

A  cette  contradiction  inévitable  ici-bas,  et  à  laquelle  se  heurte  toute  sérieuse 
pensée,  le  poète,  à  ses  heures  meilleures,  répond  par  croire,  adorer  sans  com- 
prendre, et  surtout  aimer.  Je  voudrais  pouvoir  citer  tout  entière  la  pièce  intitulée 
Prière,  qui  joint  à  l'essor  des  plus  belles  harmonies  une  réalité  et  une  intimité  de 
sentiments  tout  à  fait  profonde.  En  voici  du  moins  le  motif  et  le  début  : 

0  Seigneur  !  accordez  à  ceux  qui  vous  blasphèment 
La  place  à  votre  droite  au  sublime  séjour  ; 
Donnez-leur  tout.  Seigneur,  donnez  :  ceux  qui  vous  aimenl 
Ont  bien  assez  de  leur  amour  ! 

Ôuand,  aux  portes  du  ciel  par  l'archange  gardées, 
Ils  se  présenteront,  oh  !  qu'ils  entrent,  mon  Dieu  I 
De  ces  blasphémateurs  aux  Ames  attardées 
Écartez  le  glaive  de  feu  ! 

Nous  resterons  dehors,  souffrant,  loin  de  l'enceinte. 
Et  le  froid  de  la  nuit  et  la  chaleur  du  jour; 
Ah!  du  céleste  abri  bannissez-nous  sans  crainte  : 
Il  nous  suflit  de  notre  amour! 

Pour  eux  n'épargnez  rien  ;  mettez  à  toute  branche 
Et  l'ombre  de  la  feuille,  et  la  fleur,  et  le  fruit. 
El  l'ivresse  à  la  coupe  où  leur  lèvre  se  penche. 
Sans  la  tristesse  qui  la  suit  ! 


CRITIQUE  littéraire:.  57 

Nous,  pour  r'trc  abrciivc's  (riiiellalilcs  dciliccs, 
Pour  soiUir  sous  vos  mains  nos  cœurs  se  parfumer. 
Nos  Ames  s'abriu-r  à  des  ombres  propices, 
Il  nous  sulUl  de  vous  aimer!... 

Et  tout  co  qui  suit  et  qui  de  plus  en  i)lus  moule.  11  faut  peu  de  ces  pièces  pour 
assigner,  je  ne  dis  pas  le  rang  du  poêle,  mais  la  qualité  et  la  portée  de  l'inspiration, 
et  ce  qui  s'appelle  la  région  d'un  esprit. 

Ce  que  je  préfère  pourtant  dans  le  volume,  ce  que  j'y  ai  cherché  d'abord  avec 
une  curiosité  pleine  d'intérêt,  c'est  ce  qui  louche  à  la  femme  et  à  ses  propres  émo- 
tions, aux  tristesses  voilées,  si  distinctes  de  tant  d'autres  aujourd'hui  qui  s'affectent 
et  vont  s'aflichant.  Dans  la  pièce  à  Mimi,  comme  dans  celle  à  Charles  Hugo,  res- 
pire une  touchante  .sollicitude  et  comme  un  instinct  maternel.  Faut  il  dire  à  cet  en- 
fant qui  joue,  quelque  chose  de  cet  avenir  qu'on  sait  pour  lui  et  qu'il  ignore?  Gray, 
dans  son  ode  du  Collège  d'Eton,  se  le  demandait;  M""  Berlin  se  le  demande  éga- 
lement : 

Chère  enfant,  lu  n'as  plus  ton  aile  ! 
Du  sort,  s'il  faut  fuir  le  courroux, 
Tu  peux,  hélas!  malgré  mon  zèle, 
En  tombant  meurtrir  les  genoux! 
Ton  sourire  raconte  encore  : 
Hientôt  il  interrogera. 
Ne  peut-on  cacher  à  l'aurore 
La  nuit  qui  la  dévorera? 

Je  ne  fais  qu'indiquer  dans  cet  ordre  intime,  et  à  des  degrés  difl'érenls,  les 
Rayons,  Tentation,  Fragilité.  Après  ces  variations  du  jour,  après  ces  orages,  la  der- 
nière pièce,  intitulée  Nuit,  ramène  un  peu  ce  que  M.  Hugo  a  qualifié  le  sourire 
triste,  ineffable  et  calmant  ;  la  fin  en  est  très-belle,  très-idéale,  et  offre  un  mélange 
de  résignation  conlristée  et  qui  tout  d'un  coup  s'éclaire  d'une  image  antique  : 

0  Nuit!  dans  ce  beau  lieu  parc 
De  tes  plus  charmantes  étoiles. 
Cache  mon  âme  ;  elle  a  pleuré  ; 
Couvre-la  bien  de  tes  loujjs  voiles! 

Et  toi,  morne  Tranquillité, 

Sans  douleur,  mais  aussi  sans  charme, 

Pose  sur  ce  cœur  agité 

Ta  main  qui  sèche  toute  larme  ! 

Écarte  d'un  front  déjà  las 
La  pensée  aux  ardentes  ailes, 
Qu'éveillent  du  bruit  de  leurs  pas 
Les  Muses  qui  dansent  entre  elles! 

Je  nai  rien  dit  encore  des  pièces  purement  d'art  et  tout  à  fait  désintéres.sées.  Il 
en  est  plusieurs  remarquables.  Je  veux  moins  parler  des  ballades  qui  terminent  le 
volume  et  y  font  appendice;  elles  prouvent  de  l'habileté,  et  ont  même  de  la  grâce, 
mais  l'accent  y  est  moins  original .  Deux  grandes  pièces  dans  le  volume  donnent  une 


58  CRITIQUE    LITTERAIRE. 

plus  liante  idée  du  souille  et  de  la  faculté  du  poète  dans  les  sujets  extérieurs  :  le 
FrcKjmcnt,  qui  nous  montre  les  chrétiens  aux  lions,  et  surtout  le  morceau  intitulé 
le  Poêle,  c'est-à-dire  Homère. 

Il  était  diflicile,  il  pouvait  sembler  téméraire,  après  André  Chénier,  d'aborder 
dans  un  même  cadre  le  mendiant  sublime;  car,  chez  M"''  Berlin  comme  chez 
André,  c'est  tout  simplement  l'antique  légende,  l'Aveugle  harmonieux,  errant,  ar- 
rivant dans  quelque  ville  ou  bourgade,  et  payant  l'hospitalité  par  des  chants.  Cette 
donnée  de  la  tradition  a  été  surtout  empruntée  par  Chénier  à  la  fabuleuse  Vie 
d'Homère,  attribuée  à  Hérodote,  et  à  l'hymne  d'Apollon,  attribué  à  Homère  lui- 
même.  En  ce  bel  hymne,  à  propos  des  fdles  de  Délos  si  gracieuses  à  charmer,  on 
lit  ce  ravissant  passage  :  «  ...  Elles  savent  imiter  les  chants  et  les  sons  de  voix  de 
tous  les  hommes;  et  chacun,  à  les  écouter,  se  croirait  entendre  lui-même,  tant 
leur  voix  s'adapte  mélodieusement!  Mais  allons,  qu'Apollon  avecDianenous  soit  pro- 
pice, et  adieu,  vous  toutes!  Et  souvenez-vous  de  moi  dorénavant,  lorsqu'ici  viendra, 
après  bien  des  traverses,  quelqu'un  des  hôtes  mortels,  et  qu'il  vous  demandera  : 
«  0  jeunes  fdles,  quel  est  pour  vous  le  plus  doux  des  chantres  qui  fréquentent  ce 
u  lieu,  et  auquel  de  tous  prenez-vous  le  plus  déplaisir?  »  Et  vous  toutes  ensemble, 
répondez  avec  un  doux  respect  :  «  C'est  un  homme  aveugle  ;  et  il  habite  dans 
Chio  la  pierreuse;  c'est  lui  dont  les  chants  l'emportent  à  présent  et  à  jamais!  n 
Et  nous,  en  retour,  nous  porterons  votre  renom  aussi  loin  que  nous  pourrons 
aller  sur  la  terre  à  travers  les  villes  populeuses;  et  l'on  nous  croira,  parce  que 
c'est  vrai.  >i 

Dans  l'Aveugle  de  Chénier,  le  procédé  composite,  que  j'ai  tant  de  fois  signalé, 
se  décèle  parliculièremenl.  Il  se  ressouvient  donc  à  la  fois  de  l'arrivée  à  Chio  chez 
Glaucus  (1),  il  se  ressouvient  de  l'injure  des  habitants  de  Cymé.  Dès  le  début,  ces 
aboiements  des  molosses  dévorants  nous  reportent  aussi  à  l'arrivée  d'Ulysse  chez 
Eumée;  plus  loin,  /e  jj»ZHtJer  t/e  la/one,  auquel  il  compare  les  gracieux  enfants, 
nous  ramène  vers  Ulysse  naufragé,  s'adressanl  en  paroles  de  miei  à  Nausicaa.  Par- 
tout, enfin,  chez  lui.  c'est  une  réminiscence  vive,  entrecroisée,  puissante;  c'est,  si 
je  l'ose  dire,  un  riche  reyain  en  pleine  terre  antique.  M"''  Berlin,  on  le  comprend, 
a  serré  de  moins  près  les  souvenirs  classiques,  et  quelquefois,  dans  celle  plus  libre 
façon,  elle  ne  les  a  pas  moins  bien  exprimés.  Sa  petite  Chloé  surtout  est  char- 
mante; celte  jolie  enfant,  pendant  qu'Homère  chante  et  que  tous  se  taisent,  ne 
peut  s'empêcher  d'interrompre  et  d'interroger ,  de  demander  si  tous  ces  grands  com- 
bats sont  vrais,  si  le  vieil  aveugle  les  a  vus  jadis  de  ses  yeux  : 

«  Connaissais-tu  Priam.  Paris,  son  frère  Hector, 
>>  Et  le  fils  de  Laërte  et  le  sage  Nestor? 
h  U'Adiillcau  pied  léger  habilais-tu  la  tenle? 
»  Quand  on  a  rapporté  la  dépouille  sanglante 
»  De  son  ami  Palrocle,  Homère,  clais-tu  là? 
»  Oh!  mon  père,  réponds,  as-lu  vu  tout  cela?  » 

Mais  c'est  surtout  la  comparaison  suivante  qui,  pour  l'idée  du  moins  et  le  jet,  me 
semble  ressaisir  à  merveille  la  grâce  homérique  : 

Parfois,  quand  un  ruisseau  courant  dans  la  prairie 
Sépare  encor  d'un  champ,  où  croît  l'herbe  fleurie, 

(1)  Vie  d'Homère,  altribuéc  à  Hérodote. 


CniTIQUE    LITTÉnAIRE.  J)9 

Un  iroupcaii  voyageur  aux  appétits  gloutons, 
Laissant  so  consulter  entre  eux  les  vieux  moutons, 
On  voit,  pour  le  franchir,  quelque  agneau  moins  timide 
Choisir  en  hésitant  un  caillou  qui  le  ride. 
S'avancer,  reculer,  revenir  en  tremblant, 
Poser  un  de  ses  pieds  sur  ce  pont  chancelant, 
Et  s'effrayer  d'abord  si  cette  onde  bouillonne. 
En  frôlant  au  passage  une  fleur  qui  frissonne, 
Si  le  buisson  au  vent  dispute  un  fruit  vermeil, 
Ou  si  le  flot  s'empourpre  aux  adieux  du  soleil. 
Puis  reprendre  courage  et  gagner  l'autre  rivc; 
Alors  tout  le  troupeau  sur  ses  traces  arrive; 
Dans  le  gras  pâturage  il  aborde  vainqueur. 
Il  s'y  roule  en  bêlant  dans  les  herbes  en  fleur. 
Tandis  que  seul  au  bord  le  berger  le  rappelle, 
Et  trop  tard  sur  ses  pas  lance  son  chien  fidèle. 

De  même,  de  Chloé  lorsqu'on  entend  la  voix. 

En  mille  questions  tous  parlent  à  la  fois  : 

On  dirait  une  ruche  où  chaque  travailleiise 

A  la  tâche  du  jour  mêle  sa  voix  joyeuse  : 

Un  jeune  homme  s'approche  et  s'informe  au  vieillard 

Comment  enMéonie  on  attelait  le  char; 

Tout  bas  la  jeune  fille  en  rougissant  demande 

Ce  qui  rendait  Vénus  favorable  à  l'offrande  ; 

Si  l'épouse  d'Hector  portait  de  longs  manteaux; 

Si  dans  Milet  déjà  l'on  tissait  les  plus  beaux; 

Où  Briséis  posait  l'agrafe  de  son  voile, 

Et  si  de  Pénélope  il  avait  vu  la  toile. 

Dans  le  détail  de  la  comparaison,  toutefois,  je  regrette  de  trouver  un  peu  de 
manière  moderne,  un  peu  de  mignardise,  et  ce  mot  frôler,  par  exemple,  que 
j'aimerais  mieux  dans  quelque  ballade  à  un  sylphe  lutin  que  dans  cette  largeur  de 
ton  homérique. 

M""  Berlin  a  moins  bien  réussi,  ce  me  semble,  pour  le  chant  même  qu'elle  prête 
à  Homère  :  c'est,  en  strophes  régulières,  un  résumé  peu  entraînant  des  événements 
de  l'Iliade  : 

La  plaine  attristée  et  déserte 
De  tentes  est  bientôt  couverte, 
Et  l'une  d'elles,  entr'ouverte, 
Doit  laisser  partir  Briséis. 

Que  ce  dernier  vers  est  lent,  sans  un  c  muet  final,  sans  une  voyelle  commençante  ! 
Comment  une  oreille  aussi  musicale  l'a-t-elle  pu  laisser  tomber?  En  général,  la  lé- 
gèreté de  touche  fait  défaut  en  plus  d'un  endroit.  La  grâce,  encore  une  fois, 
ne  manque  pas;  mais,  au  besoin,  c'est  plus  volontiers  la  force  qui  devient  sensible. 
J'en  suis  aux  critiques;  car  moi  aussi  j'en  veux  faire,  et  par  là,  non  moins  que 
par  mes  éloges,  prouver  mon  sérieux  respect  pour  le  talent  de  M""  Derlin.  Je  n'es- 
saierai pas,  comme  un  juge  très-spirituel  et  infiniment  agréable  jusqu'en  ses  chi- 
canes, de  faire  dans  ces  vers  double  part,  celle  de  la  manière  nouvelle  et  celle  de 
l'ancienne  :  la  nouvelle  ainsi  porte  le  mauvais  lot.  Tous  les  vers  de  ce  volume  me 


60  CRITIQUE    LITTERAIRE. 

semblent  tenir  de  cette  manière  nouvelle;  seulement  les  uns  ont  mieux  réussi. 
Avec  les  avantages  et  les  richesses  de  l'école  moderne,  les  défauts  s'y  marquent.  Il 
y  a  des  mots  qui  détonnent;  des  aspérités  sortent  de  la  trame;  toutes  les  couleurs 
ne  s'y  fondent  pas.  Par  exemple  : 

Après,  viennent  les  pleurs,  l'ennui,  puis  la  vieillesse 
Aux  désirs  muselés  par  la  pâle  faiblesse. 

Ce  mot  muselés  implique  un  effort.  C'est  une  main  pesante  qui  miisèle,  ce  n'est 
pas  une  main  faible,  c'est  encore  moins  une  faiblesse  pâle.  Et  puis  cette  expression 
muselé  est  bien  forte,  bien  matérielle  ;  autrefois  on  eût  dit  enchaîne.  Des  désirs 
muselés  appartiennent  un  peu  trop  à  cette  langue  qui  force  les  choses  et  les  noms, 
qui  dit  un  cœur  fêlé  au  lieu  d'un  cœur  brisé.  Je  ne  comprends  pas  que  la  pensée  y 
gagne.  On  entrevoit  le  sens  de  mes  critiques. 

Il  est  souvent  un  grand  charme,  et  inexprimable, résultant  d'une  image  discrète, 
d'un  tour  simple,  d'un  enchaînement  facile,  d'une  cadence  coupée  à  temps,  avec 
un  sentiment  vrai  sous  tout  cela  :  c'est  l'atticisme  de  la  poésie.  On  le  néglige  trop, 
il  semble  qu'à  présent  on  l'ignore.  M"^  Bertin,  artiste  et  femme,  est  faite  pour  le 
sentir. 

Il  y  a  de  ces  mots  que  je  n'aime  pas  à  la  lin  des  vers,  gloutons,  béant,  infâme, 
mots  trop  crus,  trop  bruyants  et  claquants,  pour  ainsi  dire,  qui  sont  faits  pour 
déplaire,  à  moins  qu'il  n'y  ait  nécessité  expresse  dans  le  sens  de  la  pensée,  et 
qu'on  ne  veuille  à  toute  force  insister  dessus  :  mais,  quand  on  ne  les  emploie  qu'à 
litre  d'épithète  passagère  et  courante,  ou  d'utilité  de  rime,  ils  me  font  l'effet  d'un 
cahotement,  d'une  détonation. 

Un  certain  besoin  de  composition  et  d'art,  une  certaine  volonté  et  préoccupa- 
lion  de  lyrisme,  font  quelquefois  qu'on  prèle  à  l'observation  naturelle  plus  qu'elle 
ne  donne  et  ne  renferme.  Après  une  charmante  pièce,  et  toute  vive,  toute  d'allé- 
gresse, sur  le  Printemps  : 

Le  voilà  !  c'est  bien  lui  ;  de  ses  ailes  de  fleurs 
Tombent  sur  le  gazon  de  joyeuses  couleurs..  ; 

après  ce  premier  chant  que  tout  le  monde  comprend  et  volontiers  répète,  en  vient 
un,  comme  pendant,  sur  V Automne  et  sur  la  mélancolie.  Très-bien.  L'automne  a 
sa  tristesse  à  coup  sûr,  et  dispose  aux  langueurs  mourantes.  Mais  cette  tristesse 
de  l'automne  est  voluptueuse  encore;  tous  ces  fruits  qui  mûrissent  et  ^tombent, 
et  cette  grappe  qui  rit,  n'ont  rien  de  chastement  mystique,  ni  qui  appelle  natu- 
rellement la  séraphique  extase.  C'était  le  temps  des  Bacchanales  et  des  orgia- 
ques amours  dans  l'antiquité.  Le  Seigneur  (au  sens  spiritualiste  et  chrétien)  n'est 
dans  l'automne  plus  que  dans  le  printemps,  que  parce  qu'on  le  veut  bien.  Il  ré- 
sulte de  ces  interprétations  voulues  une  impression  contestable  dans  l'esprit  du 
lecteur,  ce  qu'il  ne  faut  jamais. 

Mais  c'est  assez  payer  ma  dette  de  critique.  Ces  vers  qui,  en  somme,  rendent 
plusieurs  des  qualités  éminentes  de  la  poésie  moderne  et  n'en  ont  que  les  défauts 
modérés;  ces  vers  qui,  bien  que  venus  tard,  se  rattachent  au  beau  moment  de 
l'école,  à  son  berceau  même,  et  nous  reportent  à  bien  des  années  en-deçà,  nous 
sont  une  occasion  peut-être  assez  naturelle  d'en  repasser  d'un  coup  d'œil  toute  la 
carrière. 


CUITIQUE    LITTÉRAIRE.  ()1 

Dès  1811),  l'école  nouvelle  en  poésie  éelot  et  s'essaie;  de  grands  noms  se  dessi- 
nent déjà.  Mais  ce  n'est  que  vers  1828  que  celle  école  (  j'enj|)loie  souvent  ce  vilain 
mot  pour  abréger)  a  pleine  conscience  et  science  d'elle-même,  qu'elle  s'organise 
avec  plus  d'étude  et  de  sérieux,  qu'elle  marche  en  avant  d'un  air  d'ensemble, 
chacun  sur  son  point,  et  plusieurs  avec  originalité.  Voilà  donc  à  peu  près  quinze 
ans.  terme  moyen,  ({u'elle  se  développe  en  plein  air  et  vit  au  soleil.  Depuis  quel- 
que temps,  il  devient  presque  évident  qu'elle  subsiste  et  dure,  mais  ne  se  renou- 
velle plus.  Les  Ibrmcs  sont  trouvées  :  les  louables  productions,  comme  celle  que 
nous  avons  annoncée,  y  rentrent  plus  ou  moins.  Les  disciples,  les  maîtres  même 
qui  ont  voulu  sortir  et  agrandir  en  partant  du  milieu  existant,  n'ont  guère  réussi  : 
on  peut  dire  que  pour  cette  école  et  son  développement  la  formule  de  la  courbe 
est  donnée. 

Quelle  est  aujourd'hui  l'apparence  d'ensemble,  la  classiflcation  des  personnes, 
des  individus  marquants,  telle  qu'elle  s'observe  assez  bien  au  regard?  Et  quant 
aux  choses,  quel  est  le  produit  net,  le  bilan  probable  que,  grâce  à  Dieu  1  on  n'a  pas 
encore  déposé  ? 

Quant  aux  personnes,  je  fais  trois  groupes  de  poètes  parmi  ceux  de  ce  temps, 
c'est-à-dire  parmi  ceux  des  \ingt  dernières  années.  J'entends  surtout  parler  en  ceci 
des  poètes  lyriques  ou  du  moins  non  dramatiques;  je  laisse  le  théâtre  à  part;  on 
verra  tout  à  l'heure  pourquoi. 

Chateaubriand  donc  régnant  au  fond  et  apparaissant  dans  un  demi-lointain 
majestueux  comme  notre  moderne  buste  d'Homère,  on  a  : 

1°  Hors  ligne  (et  je  ne  prétends  constater  ici  qu'une  situation),  Lamartine,  Hugo, 
Déranger,  —  par  le  talent,  la  puissance,  le  renom  et  le  bonheur  ; 

2"  Un  groupe  assez  nombreux,  artiste  et  sensible,  dont  il  serait  aisé  de  dire  bien 
des  noms,  même  plusieurs  de  femmes  ;  de  vrais  artistes  passionnés,  plus  ou  moins 
originaux,  mais  qui  n'ont  pas  complètement  réussi,  qui  n'ont  pas  été  au  bout  de 
leurs  promesses,  et  qu'aussi  la  gloire  publique  n'a  pas  consacrés.  J'en  nommerais 
bien  quelques-uns  si  je  ne  craignais  (ô  vanité  humaine  !  ô  susceptibilité  poétique  !) 
de  fâcher  presque  autant  les  nommés  que  les  omis.  Mais  c'est  sur  eux,  la  plupart, 
que  nous  vivons  dans  cette  série  dès  longtemps  entreprise;  ce  sont  eux  qui  forme- 
ront en  définitive  le  corps  de  réserve  et  d'élite  de  la  poésie  du  xix*'  siècle  contre  le 
choc  du  formidable  avenir,  et  qui  montreront  que  les  gloires  de  quelques-uns  n'ont 
pas  été  des  exceptions  ni  des  accidents.  Je  dirai  d'un  seul,  M.  Alfred  de  Musset, 
que  s'il  jetait  souvent  à  la  face  du  siècle  d'étincelantes  satires  comme  la  dernière 
sur  la  Paresse,  que  s'il  livrait  plus  souvent  aux  amis  de  l'idéal  et  du  rêve  des  mé- 
ditations comme  sa  Nuit  de  Mai,  il  serait  peut-être  en  grande  chance  de  faire 
infidélité  à  son  groupe,  et  de  passer,  lui  aussi,  le  plus  jeune  des  glorieux,  à  l'auréole 
pleine  et  distincte. 

5°  Je  fais  un  troisième  groupe,  et  de  poètes  encore  :  ceux  que  j'y  place,  je  les 
nommerai  ici  bien  moins,  quoiqu'ils  ne  soient  pas  à  mépriser.  Voici  comment  je  les 
définis  :  gracieux  et  sensibles,  mais  plus  faibles  et  imitants  ;  ou  habiles,  mais  de 
pure  forme;  ou  assez  élevés,  et  même  ambitieux,  mais  sans  art. 

Après  cela  vient  le  gros  de  l'armée,  et  plus  de  groupe;  la  foule  des  rimeurs, 
parmi  lesquels,  certes,  bien  des  cœurs  sincères,  quelques  caporaux,  et  de  bons 
soldats. 

Mais  vous,  dans  cette  armée,  vous  vous  faites  le  commissaire  ordonnateur  des 
livres;  et  de  quel  droit?  dira  un  plaisant.  —  J'accepte  le  ridicule  du  rôle,  et  j'arrive 


62  CRITIQUE    LITTÉRAIRE. 

aux  choses.  A  la  manière  dont  le  corps  de  bataille  m'apparait  rangé  et  comme  en 
si  bel  ordre  après  la  lutte,  il  est  évident  que  je  ne  considère  point  la  bataille  elle 
même  comme  perdue.  N'est-il  pas  temps  en  eflfet  que  nos  vieux  adversaires,  bon 
gré,  mal  gré,  le  reconnaissent?  l'école  poétique  moderne  a  réussi.  Hélas!  on  peut 
l'accorder;  assez  d'échecs  et  d'ombres  tempèrent  son  triomphe,  et  en  doivent  rendre 
le  Te  Deum  modeste. 

Et  d'abord  elle  n'a  rien  fait  en  art  dramatique  qui  ajoute  à  notre  glorieux  passé 
littéraire  des  deux  siècles  :  Corneille,  Molière,  Racine,  sont  demeurés  debout  de 
toute  leur  hauteur  et  hors  d'atteinte.  Je  sais  ce  que  de  dignes  successeurs,  et  à  la 
fois  novateurs  habiles  et  prudents,  ont  pratiqué  de  louable  pour  soutenir  et  pro- 
longer l'héritage.  Je  sais  aussi  les  nobles  audaces  premières,  et  les  témérités  qu'on 
aimait,  et  la  verve  ou  l'intention  persistante  de  quelques-uns.  Mais  la  comédie  du 
temps,  chacun  le  dira,  s'il  fallait  la  personnifier  dans  un  auteur,  ne  se  trouverait 
point  porter  un  nom  sorti  des  rangs  nouveaux.  Quant  à  la  tragédie,...  il  n'en  est 
qu'une;  Romains,  montons  au  Capitole  ;  retournons  à  Polycucte,  et  allons  demain 
applaudir  Ghimène. 

Serait-ce  qu'aujourd'hui  une  certaine  élévation  d'idées,  chez  le  poète,  se  prête 
moins  qu'autrefois  à  la  pratique  et  aux  conditions  du  drame?  Pour  y  réussir,  il  ne 
faut  pas  tant  marchander  peut-être,  ni  avoir  d'abord  des  visées  si  hautes,  si  calculées? 
Un  génie  naturel  décidé  se  tirerait  de  là,  je  le  crois  bien.  Toujours  est-il  qu'à  cet 
égard,  les  hautes  espérances  des  débuts  ont  peu  donné. 

L'école  moderne  n'a  pas  non  plus  résolu  celte  question  de  savoir  s'il  est  possible 
on  français  de  faire  un  poème  de  quelque  étendue,  un  poème  sérieux  et  qui  ne  soit 
pas  ennuyeux;  malgré  Jocelyn,  qui  était  si  digne  et  si  près  de  la  résoudre,  la  ques- 
tion demeure  pendante. 

Voilà  les  échecs  que  je  ne  crois  pas  amoindrir  ni  dissimuler.  On  a  réussi  pourtant: 
où  donc?  On  a  réussi  dans  le  hjrique,  c'est-à-dire  dans  l'ode,  dans  la  méditation, 
dans  l'élégie,  dans  la  fantaisie,  dans  le  roman  même,  en  tant  qu'il  est  lyrique  aussi 
et  individuel,  je  dirai  plus,  en  tant  qu'il  rend  l'àme  d'une  époque,  d'un  pays  :  mais 
ceci  s'éloigne.  A  ne  prendre  que  l'ensemble,  on  a  véritablement  créé  le  lyrique  en 
France,  non  plus  par  accident,  mais  par  une  production  riche  et  profonde.  On  a, 
en  bien  des  sens,  comme  redonné  la  main  au  \yi''  siècle,  par-delà  les  deux  précé- 
dents. Le  côté  par  où  ces  deux  derniers  avaient  fait  défaut  est  précisément  celui 
où  l'on  a  repris  l'avantage.  Une  chaîne  imprévue  s'est  renouée.  On  n'a  pas  été  tout 
à  fait  indigne,  à  son  tour,  de  ces  grands  contemporains,  Goethe,  Byron.  Une  branche 
nouvelle  et  toute  fleurie  s'est  ajoutée  à  notre  vieil  arbre  régulier  qui  la  promet- 
tait peu. 

d  J'étais  sorti  le  matin  pour  chasser  le  sanglier,  et  je  suis  rentré  le  soir  ayant 
pris  beaucoup  de  cigales.  » 

Mais  les  cigales  sont  harmonieuses.  — •  Eh  bien!  l'école  poétique  moderne,  au 
pire,  peut  se  dire  comme  ce  chasseur-là.  Après  tout,  le  succès  humain  n'est  guère 
jamais  mieux. 

Quant  à  l'avenir  Httéraire  prochain,  quel  est-il  ?  11  y  aurait  témérité  à  le  vouloir 
préjuger.  Dans  une  brochure  récente  imprimée  à  Berlin  et  sur  notre  propre  poésie, 
M.  Paul  Ackermann,  qui  est  très-Français  malgré  la  tournure  germanique  de  son  nom, 
et  qui,  à  cette  distance,  s'occupe  à  fond  de  l'école  et  de  la  question  poétique  moderne 
comme  pourrait  faire  sur  une  phase  accomplie  un  érudit  systématique  et  ingénieux, 
M.  Ackermann  conclut  en  terminant  :  «  Pour  nous,  nous  croyons  fermement  qu'un 


CniTIQUE    LlTTÉnAIRE.  Oô 

>^  nouveau  xvii°  siècle  est  réservé  h  la  littéralure  française;  mais  il  faut  le  préparer 
»  par  les  idées,  par  la  force  morale  et  la  science  artiale.  L'époque  de  transition, 
».  le  second  xvi°  siècle,  oîi  nous  nous  trouvons,  a  commencé  par  un  llonsard, 
«  il  faut  prendre  garde  qu'il  ne  finisse  par  un  Du  Bartas  et  un  Malherbe  (1).  » 

Laissons  ces  noms,  ces  rapprochements,  toujours  inexacts,  et  qui  resserrent.  Moi 
aussi,  j'aimerais  de  grand  co'ur  à  croire  à  un  xvn°  siècle  futur  plutôt  qu'à  un  Du 
Bartas;  mais  il  n'est  pas  en  nous  que  cela  finisse  de  telle  ou  telle  manière.  Le  ha- 
sard du  génie  y  pourvoira.  Et  puis  l'humble  poésie  est  à  bord,  après  tout,  du  grand 
vaisseaude  l'Ëlat,  et  telles  seront  les  destinées  de  l'ensemble,  telles  aussi  un  peu  les 
siennes  en  particulier.  Ce  que  je  sais  bien,  c'est  que  la  renommée  finale  des  poètes 
actuels,  leur  classement  définitif  dépendra  beaucoup  de  ce  qui  viendra  après.  Et 
ils  ont  intérêt,  chose  singulière!  à  ce  qu'il  vienne  quelque  chose  de  plus  grand,  de 
meilleur  qu'eux.  Un  bel  âge  littéraire  complet,  ou  du  moins  une  vraie  gloire  de 
poète  de  premier  ordre,  serait  un  bonheur  et  un  coup  de  fortune  pour  tous  ceux 
de  valeur  qui  l'auraient  précédé.  Qu'il  vienne  donc,  qu'il  soit  né  déjà,  celui  de  qui 
dépendent  nos  prochaines  destinées!  L'originalité,  à  mon  sens,  serait  qu'il  fiit 
épique  ou  dramatique,  c'est-à-dire  qu'il  portât  la  main  là  où  on  a  manqué,  là  où 
les  grandes  moissons  se  conquièrent.  A  lui  ensuite  de  régler  les  rangs!  S'il  est  équi- 
table en  même  temps  que  vrai  génie,  s'il  est  généreux,  il  dira  à  qui  il  doit  le  plus, 
et  ce  qui  lui  en  semble  parmi  ceux  qui  lui  auront  frayé  la  route,  qui  lui  auront 
préparé  la  langue  poétique  continue;  et  sa  parole  fera  foi. 

Nous  voilà  bien  loin  de  notre  point  de  départ  et  des  Glanures  qui  nous  ont  mis  en 
train.  Si  ce  volume  avait  paru  il  y  a  dix  ans,  il  n'y  aurait  pas  de  doute  sur  le  rang 
qui  lui  devrait  être  assigné.  Aujourd'hui,  bien  que  venu  tard  et  dans  une  littéra- 
lure encombrée  de  pastiches  et  de  contrefaçons  spécieuses,  il  s'en  distingue  d'abord 
et  se  rattache  à  la  franche  veine  d'inspirations;  sa  vraie  date  reparaît.  Suivant 
une  expression  de  M"'^  Bertin,  elle  aussi,  elle  est  arrivée  à  la  onzième  heure  de 
poésie;  j'espère  que  de  même  elle  aura  sa  part,  et  elle  la  mérite  à  côté  de  plus 
d'un  qui  a  devancé. 

Sainte  Beuve. 


(1)  DuPrincipe  de  la  Poésie  et  de  l'Éducation  du  Poêle  (1841,  Paris,  Brockhaus,  rue 
Richelieu,  60). — M.  Ackenuann  a  publié  en  1859  Vllluslralion  de  Du  Bellay,  avec  une 
préface  où  il  commençait  l'expose  de  ses  vuesliuéraires;  il  lésa  reprises  el  poussées  depuis 
dans  la  préface  d'un  volume  intitulé  Chants  d'Amour  (Crozel,  1841).  Les  objcclions  qu'on 
peut  faire  à  l'auleur,  à  chaque  pas,  sont  de  loulcs  sortes  el  des  plus  considérables;  mais  il 
est  instruit,  il  est  ingénieux,  il  fait  ])enscr.  Et  puis  rien  n'est  singulier  pour  l'école  moderne 
comme  de  se  voir  dansée  miroir-là,  cjui  est  déjà,  à  certains  égards,  celui  du  philologue  c( 
du  scholiaste  opérant  sur  une  langue  morte.  Cela  donne  à  réfléchir. 


SOUVENIllS 


DES  ACORES. 


Les  Açores  se  coniposeiil  de  neuf  îles  qui  se  divisent  en  trois  groupes  séparés 
par  une  mer  orageuse.  Au  sud  s'étend  i'ile  de  Saint-Michel,  la  plus  riche  et  la  plus 
peuplée  de  toutes;  la  petite  île  de  Sainte  Marie  est  son  satellite.  A  l'ouest  et  au 
nord,  on  rencontre  Fayal,  le  Pic,  Saint-George,  Gracieuse  et  Terceire.  Les  deux  îlots 
de  Florès  et  de  Corvo  se  perdent  dans  l'Océan  à  plus  de  soixante-dix  lieues  à 
l'ouest.  Ces  différentes  îles,  qui  sont  évidemment  le  produit  d'éruptions  volcani- 
ques, se  lient,  dit-on,  par  une  suite  de  rochers  sous-marins  aux  îles  de  Madère  et 
de  Porto-Santo,  et  de  Madère  vont  rejoindre  le  continent  africain.  Suivant  cette 
opinion,  qui  est  à  la  fois  celle  des  savants  et  du  peuple,  les  Açores  seraient  un  pro- 
longement de  la  chaîne  de  l'Atlas,  proviendraient  de  la  même  convulsion  de  la  na- 
ture, et  devraient  compter  parmi  les  archipels  de  l'Afrique. 

Je  ne  saurais  rendre  l'impression  agréable  que  j'éprouvai  à  la  vue  de  l'île  de 
Saint-Michel.  C'était  au  milieu  d'un  hiver  froid  et  pluvieux  que  j'avais  quitté  la 
France,  et,  quinze  jours  après  mon  départ,  je  me  trouvais  sous  un  ciel  pur,  jouis- 
sant d'une  délicieuse  chaleur.  Nous  côtoyions  la  partie  méridionale  de  l'île  ;  les 
grosses  vagues  uniformes  que  roule  POcéan,  quand  un  calme  subit  succède  à  la 
tempête,  avaient  conservé  le  bleu  foncé  de  la  haute  mer  ;  le  ciel  était  de  la  même 
couleur.  Entre  les  rochers  du  rivage  et  les  montagnes  couvertes  d'oliviers  sauvages 
se  dessinaient  une  multitude  de  petites  maisons  blanches  qu'entouraient  des  oran- 
gers et  des  arbustes  qui  m'étaient  inconnus.  Pour  la  première  fois,  j'étais  charmé 
par  le  spectacle  de  la  vive  végétation  du  midi  ;  j'admirais  la  largeur  des  feuilles, 
leur  verdure  foncée;  mes  yeux  étaient  éblouis  de  la  multitude  infinie  des  fleurs  de 
toutes  nuances.  Mais  les  beautés  de  la  nature  causent  une  émotion  plus  vive  que 
prolongée,  et,  une  fois  débarqué  à  Punta  del  Gada,  tout  occupé  à  examiner  la  ville, 
à  regarder  les  maisons,  à  observer  les  habitants,  leurs  attitudes  et  leurs  physiono- 
mies, j'oubliai  la  mer,  le  soleil  et  tous  les  végétaux.  .le  me  trouvais  dans  une  ville' 


SOUVENIUS    «ES    AÇORES.  015 

grande,  riche,  propre  et  pleine  ile  grâce.  Au  centre  de  la  ville,  le  long  de  la  mer, 
était  une  place  de  marché  couverte  de  patates,  d'ignames,  d'oranges  et  de  limons. 
Des  paysans  grands  et  forts,  bien  vêtus,  mais  sans  chaussures,  le  cou  et  les  épaules 
protégés  contre  l'ardeur  du  soleil  par  des  basques  de  drap  (jui  pendent  de  leurs 
coiffures,  parcouraient  la  place  en  tous  sens,  un  long  bâton  blanc  à  la  main.  J'étais 
frappé  de  la  lenteur  des  démarches  et  de  la  vivacité  des  gestes.  Ma  curiosité  fut 
surtout  attirée  vers  les  rues  étroites  et  tortueuses  qui  de  toutes  parts  viennent 
aboutir  à  ce  large  quai.  Mes  regards  se  portaient  sur  ces  petites  jalousies  à  treil- 
lages minces  et  serrés  qui  entourent  tous  les  balcons.  Chacun  des  panneaux,  pas 
plus  large  qu'un  petit  carreau  de  vitre,  s'ouvrait  et  se  fermait  rapidement  sous  la 
main  des  jeunes  lilles  de  la  maison,  accourues  pour  voir  passer  un  étranger.  Les 
doigts  agiles  semblaient  presser  les  touches  d'un  clavier  et  faisaient  bien  un  peu 
vibrer  mon  cœur.  Celte  petite  jalousie  se  lève  et  se  baisse  d'une  façon  si  capri- 
cieuse, cet  œil  noir  pai'aît  et  disparaît  avec  une  telle  intermittence,  qu'à  vingt  ans 
on  a  peine  à  ne  pas  se  croire  le  héros  de  quelque  aventure  ;  mais  votre  maîtresse 
inconnue  disparaît  tout  à  coup,  et  ce  rêve  d'un  instant  s'envole  avec  elle. 

Saint-Michel  a  vingt-cinq  lieues  de  long,  et  sa  largeur  varie  entre  deux  et  quatre 
lieues  ;  une  arête  de  montagnes  qui  tient  tout  le  milieu  de  l'île  court  de  l'est  à  l'ouest, 
et  s'abaisse  seulement  vers  le  centre,  entre  Punta  del  Gada  et  Ribeira-Grande,  que 
rapproche  la  seide  roule  transversale  praticable  aux  voilures.  Aux  deux  extrémités, 
l'île  s'élargit  un  peu,  et  les  montagnes,  dans  leur  renflement,  cachent  de  profondes 
vallées.  Du  côté  de  l'est,  il  en  est  une  si  bien  couverte  par  les  cimes  qui  l'entou- 
rent, qu'on  se  croirait  sur  un  continent.  On  n'entend  plus  le  murmure  de  la  mer 
ni  le  sifflement  des  vents.  Si  ce  n'était  l'éclat  du  ciel  et  la  vigueur  delà  végétation, 
on  dirait  une  gorge  des  Alpes.  Ce  lieu,  appelé  Furnas,  jouit  dans  Saint-Michel  d'une 
juste  réputation.  Il  est  rempli  de  sources  sulfureuses  si  abondantes,  qu'elles  for- 
ment un  ruisseau  qui  s'échappe  par  une  gorge  pour  se  jeter  dans  la  mer,  et  mérite 
son  nom  delà  Rivière  Chaude.  Le  sol  est  partout  couvert  de  soufre;  souvent  il 
brûle  les  pieds,  et  la  chaleur  des  eaux  sulfureuses  est  si  grande,  que  plusieurs 
d'entre  les  soufces  servent  aux  habitants  à  faire  cuire  leurs  ignames.  Auprès  de  ces 
eaux  sulfureuses  coulent  des  ruisseaux  ferrugineux,  et  tout  à  côté  une  source, dont 
l'eau  a  la  saveur  de  l'eau  de  Seltz,  se  répand  en  cascades.  Le  chemin  pour  alleraux 
Furnas  est  on  ne  peut  plus  agréable;  il  suit  pendant  cinq  lieues,  jusqu'à  la  petite 
ville  de  Villa  Franca,  le  rivage  méridional  de  l'île,  tantôt  tournant  des  écueils,  tantôt 
se  rapprochant  de  la  mer.  Celte  côte  est  semée  de  ces  petites  maisons  blanches  dont 
j'ai  déjà  parlé;  elles  se  déroulent  en  gracieux  chapelets,  se  réunissent  en  hameaux, 
et  forment  des  villages  que  sépare  une  admirable  culture.  Après  Villa  Franca,  on 
commence  à  gravir  la  montagne  inculte,  et  l'on  parcourt  pendant  quatre  heures 
des  bois  agrestes  jusqu'au  moment  où  la  vallée,  avec  sa  riche  verdure,  s'ouvre  de- 
vant vous.  A  l'autre  extrémité  de  l'île,  à  onze  lieues  de  Punta  del  Gada,  on  ren- 
contre des  sites  à  peu  près  semblables  à  ceux  des  Furnas;  mais  la  nature  est  là  plus 
sauvage,  les  montagnes  sont  plus  escarpées,  et  leurs  flancs  défendent  des  lacs  pro- 
fonds contre  les  invasions  de  l'Océan.  —  Les  chemins  sont  si  mauvais  et  les  côtes 
si  raides,  qu'il  n'y  a  pas  moyen  de  faire  ces  courses  autrement  que  sur  des  ânes  ;  ceux 
de  Saint-Michel  .sont  grands  et  forts,  el  cette  modeste  monture,  bien  qu'elle  soit 
sans  selle  ni  bride,  n'est  pas,  à  tout  prendre,  trop  désagréable.  On  s'assied  de  côté  sur 
une  espèce  de  bât,  les  jambes  pendantes,  et  libre  de  tout  souci.  Un  petit  garçon, 
avec  un   bâton   muni  d'un  aiguillon,  conduit  voire  bête  et  l'anime  par  ses  cris 


66  SOUVENIRS    DES    AÇORES. 

répétés;  l'âne  et  l'enfant  peuvent  ainsi  courir  cinq  à  six  lieues  sans  s'arrêter,  et  on 
irait  passablement  son  chemin,  si  tout  le  long  de  la  route  votre  guide  n'apprenait, 
à  ceux  qu'il  rencontre,  que  ce  seigneur  qui  est  là  sur  son  àne  est  un  étranger,  un 
Français,  qui  veut  toujours  aller  au  galop. 

Le  territoire  de  Saint-Michel,  ainsi  que  celui  de  toutes  les  Açores,  se  partage  en 
deux  zones  bien  distinctes.  Le  rivage  est  fertile  et  peuplé;  tout  ce  qui  s'éloigne  de 
la  mer  est  aride  et  montueux.  Il  est  cependant  quelques  lieux  intermédiaires  coupés 
de  vallons  qui  offrent  un  aspect  véritablement  enchanteur.  De  ces  points  seulement 
on  peut  apprécier  toute  la  grâce  du  paysage,  et  reconnaître  la  richesse  de  cette  vé- 
gétation exubérante.  Ailleurs,  les  murs  élevés  qui  protègent  les  orangers  et  les  ba- 
naniers contre  le  vent  de  mer  interceptent  la  vue,  et  donnent  un  aspect  sombre  à 
cette  terre  si  fertile.  Il  faut  planer  sur  un  grand  espace,  ou  bien  pénétrer  dans  l'in- 
térieur des  Quintas  au  milieu  des  bouquets  d'orangers.  L'oranger  est  la  providence 
de  l'île,  sa  richesse  et  sa  parure.  J'ai  vu  des  bois  d'orangers  sous  lesquels  on  pou- 
vait se  promener  à  cheval,  et  l'on  m'a  dit  qu'un  de  ces  arbres  avait  produit  dans 
la  saison  vingt-deux  mille  oranges.  Chaque  année,  trois  cents  navires  chargés  de 
fruits  partent  pour  l'Angleterre. 

La  population  de  Punta  del  Gada,  bien  que  cette  ville  soit  la  seule  place  de  com- 
merce de  l'île,  est  uniquement  nobiliaire  et  agricole  ;  à  peine  si  l'on  aperçoit  dans 
les  rues  quelques  boutiques  de  mince  apparence;  le  commerce  extérieur  se  fait  par 
des  Anglais  qui,  la  plupart,  sont  fort  riches,  et  le  consul-général  de  sa  majesté  bri- 
tannique, grâce  aux  oranges,  se  considère  comme  le  seigneur  châtelain  de  Saint- 
Michel.  Ce  personnage  ne  sort  jamais  qu'en  uniforme,  boutonné  jusqu'au  menton 
malgré  la  chaleur;  il  est  poudré  à  blanc,  et  porte  sur  la  tête  un  chapeau  à  cornes 
orné  d'une  grande  plume  noire.  Pour  témoigner  de  son  empire,  il  se  pose  solennel- 
lement sur  le  petit  belvédère  de  sa  maison,  et  semble,  avec  sa  longue  lunette,  vou- 
loir gouverner  la  mer.  Dans  toutes  les  possessions  portugaises,  les  agents  anglais 
prennent  des  airs  de  grandeur  insupportables,  et  affectent  une  importance  qui, 
pour  être  l'éelle,  n'en  est  pas  moins  fort  ridicule;  ils  ont  sans  cesse  à  la  bouche  le 
mot  de  sa  majesté  britannique,  et  le  moindre  sujet  anglais  se  croit  une  émanation 
de  la  divinité  lointaine.  Tous  ces  Anglais,  même  ceux  qui  sont  nés  sur  cette  terre 
douce  et  hospitalière,  vivent  en  étrangers  au  milieu  de  ceux  qui  les  entourent;  ces 
marchands  grossiers  n'ont  pas  de  patrie  réelle,  et  se  renferment  dans  leur  égoïsme, 
leur  dédain  et  leur  cupidité.  Laissons  là  les  Anglais,  que  l'on  rencontre  partout,  et 
parlons  des  véritables  habitants  de  l'île. 

La  noblesse  réside  dans  la  capitale,  où  l'on  trouve  une  société  qui  n'est  pas  sans 
intérêt.  Par  exemple,  pour  en  jouir,  il  faut  savoir  la  prendre  comme  elle  est,  ac- 
cepter les  prétentions  et  passer  largement  sur  le  chapitre  des  ridicules.  Toutes  les 
vanités  de  province  sont  portées,  dans  les  îles,  à  un  degré  ailleurs  inconnu.  Le 
hobereau  qui  règne  sans  contestation  sur  le  monde  étroit  qui  l'entoure,  s'exalte 
dans  son  importance,  et  s'il  s'incline  devant  le  capitaine-général  ou  le  grand  sei- 
gneur de  Lisbonne,  c'est  toujours  avec  un  arrière-soupçon  de  valoir  au  fond  beau- 
coup mieux  qu'eux.  Il  est  curieux  d'entendre  l'habitant  de  Saint-Michel  dire  avec 
sa  feinte  humilité  :  «  Je  ne  suis  jamais  sorti  de  ma  petite  île,  je  ne  sais  pas  comment 
vont  les  choses  sur  le  continent,  mais  il  me  semble  qu'ici  tout  .se  passe  fort  bien  !  » 
Le  fait  est  qu'à  l'abri  des  commotions  politiques  qui  ont  désolé  la  métropole,  ces 
nobles,  d'une  race  peu  illustrée,  mènent  une  vie  fort  douce,  et  jouissent  d'un  bien- 
être  depuis  longtemps  inconnu  au  Portugal.  Leur  luxe  discordant  ne  manque  pas 


SOUVENIRS    DES    AÇORES.  07 

(le  magninccnce.  Les  maisons  ont  assez  grand  air;  les  salons  de  réception  sont 
vastes;  d'épais  rideanx  de  soie  tranchent  sur  les  maigres  et  longs  canapés  de  jonc. 
Les  grands  ramages  et  les  franges  pendantes  font  un  pou  oublier  la  niidilé  de  l'ap- 
partement. Au  milieu  d'immenses  chambres  h  coucher  toutes  dégarnies,  s'élèvent 
de  riches  baldaquins,  et  les  draps  et  les  oreillers  sont  bordés  de  dentelles.  Partout 
on  voit  de  lourds  plateaux  d'argent  ciselé,  et  quelques  personnes  ont  des  services 
entiers  de  vaisselle  plate.  Quant  au  paysan,  il  manque  de  beaucoup  d'objets  qui 
seraient  indispensables  au  plus  pauvre  habitant  de  nos  campagnes.  Les  murs  inté- 
rieurs de  sa  chaumière,  si  jolie  et  si  proprette  au  dehors,  sont  entièrement  nus; 
les  fenêtres  sans  vitres  laissent  passer  le  vent;  il  ne  possède  pas  même  un  lit,  mais 
la  famille  entière  s'étend  avec  volupté  sur  une  natte  de  joncs,  elle  respire  un  air 
embaumé.  Le  climat  supplée  à  tout,  et  nulle  part  je  n'ai  vu  une  population  de  meil- 
leure apparence.  Cette  tiède  atmosphère  engourdit  voluptueusement  les  sens  en  ré- 
veillant les  facultés  sensibles  de  l'âme.  Je  voudrais  envoyer  respirer  un  air  si  doux 
et  si  balsamique  à  toutes  ces  personnes  chagrines,  qui  jugent  leur  prochain  avec  sé- 
vérité, et  n'ont  pas  plus  d'indulgence  pour  les  fautes  du  cœur  que  de  commisération 
pour  ses  peines. 

L'amour,  quand  il  n'est  pas  la  plus  .sérieuse  des  choses  de  ce  monde,  est  la  plus 
amusante;  aucune  de  ses  formes  n'est  indiiTérente;  ses  fantaisies  nous  charment,  et 
ses  mille  détails  nous  captivent.  Aussi,  en  arrivant  dans  un  pays  méridional,  élais-je 
fort  empressé  de  connaître  la  vérité  sur  ce  que  se  plaisent  à  raconter  tant  d'au- 
teurs dans  le  genre  espagnol,  et,  à  ma  grande  surprise,  je  trouvai  que  les  appa- 
rences étaient  à  peu  près  telles  qu'ils  les  dépeignent;  mais  leur  exactitude  s'arrête 
à  la  description  du  matériel  de  l'amour,  ils  blessent  la  réalité  des  sentiments,  et 
donnent  sur  les  femmes  du  Midi  des  idées  bien  étranges.  Sans  doute,  il  est  une 
coquetterie  que  les  Françaises  ne  savent  pas,  et  qui  a  besoin,  pour  éclore,  de  la 
clialenr  du  soleil.  Coquetterie  pour  coquetterie,  celle-là  en  vaut  bien  une  autre,  et 
l'ignorance  des  subtilités  de  l'esprit  ne  la  rend  pas  plus  grossière  ;  au  moins  s'a- 
dresse-t-elle  à  l'imagination,  qui  est  la  droite  route  du  cœur.  Derrière  les  obstacles 
matériels  où  elle  est  retranchée,  la  jeune  fille  se  montre  agaçante  et  hardie,  sans 
cesser  d'être  modeste,  et  peut  impunément  sourire  au  jeime  homme  qui  lui  jette 
une  rose  en  passant  et  lui  souhaite  le  bonheur.  Dans  les  pays  chauds,  l'habitude  de 
vivre  en  plein  air  rend  très-sociable;  on  cause  avec  tous  ceux  qu'on  rencontre;  la 
rue  devient  un  salon,  et  cette  galanterie  répandue  dans  toute  l'atmosphère  ne  pa- 
raît qu'un  délicat  hommage  offert  à  la  beauté.  Après  tout,  ces  fantaisies  du  cœur 
jouent  le  rôle  de  la  conversation  chez  nous,  et  comme  elle,  pas  plus  qu'elle,  sont 
tantôt  innocentes  et  tantôt  criminelles.  Quelquefois  elles  conduisent  à  de  sérieuses 
passions;  souvent  elles  servent  des  intrigues.  D'ordinaire  cette  coquetterie  à  vue 
est  sans  conséquence  ;  elle  n'atteint  pas  la  pureté  des  sentiments  des  femmes,  et  peut 
durer  des  années  entières,  sans  que  de  part  et  d'autre  on  y  attache  la  moindre  impor- 
tance. C'est  que,  si  l'oisiveté  des  hommes  et  la  stérilité  de  leur  esprit  les  portent  là 
plus  qu'ailleurs  à  la  galanterie,  ils  sont  peut-être  moins  qu'en  d'autres  pays  capables 
de  passion.  Les  longues  factions  sous  une  fenêtre,  et  la  mince  faveur  d'y  être  souffert, 
emploient  le  temps  et  suffisent  à  la  vanité.  Le  pire  est  que  les  manières  des  hommes 
s'imprègnent  d'une  coquetterie  toute  féminine,  et  l'on  voit  dans  les  rues  de  jeunes 
fats  minaudant  avec  l'affectation  puérile  des  jolies  femmes  surannées.  Ces  galants,  les 
jambes  raides  et  piquées  sur  les  étriers,  le  corps  serré  et  la  tête  penchée  en  arrière, 
font  agréablement  caracoler  leurs  rosses,  et  dirigent  sur  tous  les  balcons  des 


g8  SOUVENIRS    DES    AÇORES. 

regards  plus  suppliants  que  téméraires.  Ils  passent  ainsi  innocemment  la  matinée 
à  distribuer  leurs  œillades  languissantes,  et  n'ont  certes  aucune  des  allures  des 
héros  de  Lope  de  Vega.  Le  Midi  est  le  pays  des  contrastes  ;  on  y  rencontre  de  tout. 
La  valeur  la  plus  téméraire  brille  à  côté  de  la  dernière  lâcheté;  le  dévouement 
chevaleresque  apparaît  au  milieu  du  grossier  égoïsme.  Peut-être  quelques  âmes 
sont-elles  encore  susceptibles  d'éprouver  des  passions  fortes  et  exclusives,  mais  il 
ne  faut  pas  généraliser  ces  très-rares  exceptions,  pas  plus  que  donner  aux  grandes 
dames,  qui  ne  se  montrent  jamais  aux  fenêtres,  des  façons  de  grisetles.  Deux  choses 
seulement  sont  vraies  :  toutes  les  femmes  ont  une  tournure  d'esprit  romanesque: 
presque  toutes  au.ssi  ont  une  grâce  naturelle,  une  dignité  dans  le  port  et  un  lan- 
gage du  cœur,  qui  rendent  possible  à  un  homme  dislingué  d'éprouver  un  attache- 
ment sérieux  et  délicat  pour  une  femme  de  la  condition  la  plus  commune.  La  res- 
semblance des  manières  dans  toutes  les  classes  est  ce  qui  frappe  avant  tout  un 
étranger.  Les  dames  de  la  meilleure  compagnie  jetteront  leur  manteau  sur  l'épaule 
de  la  même  façon  qu'une  paysanne.  Bien  qu'un  peu  plus  raffinée,  leur  conversation 
sera  la  même.  Elles  ont  les  mêmes  plaisirs,  la  même  poésie,  et  leur  cœur  vibre 
sous  l'impulsion  de  sentiments  analogues. 

On  est  accoutumé  en  France  à  exiger  beaucoup  des  personnes  qui  se  vouent  à 
Dieu  ;  on  les  isole  complètement  du  monde,  et  notre  indifférence  ne  permet  pas  un 
seul  instant  de  relâche  à  leur  ascétisme.  Ce  fut  donc  avec  surprise  que  je  vis  toutes 
les  pieuses  nonnes  de  Punta  del  Gada,  ainsi  que  de  jeunes  fliles  folâtres,  accourir  à 
leurs  fenêtres  grillées,  se  pressant  les  unes  les  autres,  pour  voir  passer  les  soldats, 
et  suivre  ensuite,  à  l'aide  d'une  longue  vue,  la  manœuvre  des  troupes.  Un  spectacle 
bizarre  est  celui  de  ces  religieuses,  les  jours  de  grandes  fêtes,  accompagnant  les 
chants  de  l'église  avec  des  instruments  à  vent,  soufflant  à  l'envi  dans  des  cors  d'har- 
monie, des  clarinettes,  des  cornets  à  piston,  des  ophicléides  et  autres  instruments 
nullement  féminins.  Dans  la  ferveur  de  leur  enthousiasme,  elles  font  un  vacarme 
épouvantable.  Les  poitrines  sont  haletantes,  les  joues  pourpres  et  gonflées,  la  sueur 
découle  de  tous  les  fronts.  Sans  le  prêtre  qui  est  à  l'autel,  on  croirait  plutôt  assister 
à  une  fête  païenne  qu'à  l'office  du  Seigneur. 

En  somme,  le  climat  de  Saint-Michel  est  délicieux,  cette  île  est  très-fertile  et 
extrêmement  pittoresque  :  il  ne  lui  manque  que  d'avoir  un  port.  La  rade  de  Punta 
del  Gada  est  complètement  ouverte,  et  les  navires  restent  quelquefois  deux  mois 
sans  pouvoir  communiquer  avec  la  terre.  Lorsque  soufflent  les  vents  du  sud,  de 
l'ouest  et  de  l'est,  ils  sont  forcés  d'appareiller  pour  n'être  pas  jetés  sur  les  rochers 
de  la  côte;  ils  laissent  alors  filer  leurs  câbles,  et  gagnent  à  grand'peine  la  haute 
mer.  Suivons-les  et  partons  pour  Fayal. 

L'île  de  Fayal  forme  un  large  croissant  au  fond  duquel  est  posée  la  petite  ville 
d'Horta.  Les  rues  parallèles  à  la  mer  s'élèvent  successivement  avec  les  espaliers  de 
grenadiers  sur  la  pente  d'une  colline  escarpée.  Les  maisons  et  les  fleurs  forment  un 
gracieux  ensemble,  d'où  l'on  peut  admirer  à  l'aise  la  splendeur  du  tableau  qui  se 
déroule  devant  les  yeux.  En  face  est  l'île  du  Pic  ;  son  extrémité  pénètre  dans  la  baie 
de  Fayal,  et  elle  l'ombrage  de  sa  cime  majestueuse.  Au  pied  de  la  montagne,  près 
de  la  mer,  croissent  les  orangers  et  les  plantes  des  tropiques;  à  mesure  que  le  ter- 
rain s'élève,  on  distingue  l'olivier,  la  vigne;  puis,  les  arbres  du  nord  de  l'Europe; 
enfin  les  neiges  éternelles.  A  gauche  s'avance  la  pointe  de  Saint-George,  et  l'on  en- 
trevoit le  canal  long  et  resserré  qui  sépare  cette  troisième  île  de  l'île  du  Pic;  entre 
ces  terres  si  rapprochées  roulent,  sous  un  ciel  brillant,  les  vagues  agitéesde  l'Océan 


SOtVEINIUS    DES    AÇORES.  09 

Atlanlique.  Une  navigation  aclive  anime  cette  rade  magnilique.  l'ajal  étant  le  seul 
point  des  Açores  où  les  vaisseaux  puissent  jeter  l'ancre  sans  danger,  ils  y  accourent 
en  grand  nombre.  Des  baleiniers  américains  y  viennent  déposer  leurs  cargaisons, 
renouveler  leurs  agrès,  et  se  procurer  des  vivres.  Les  bûlinients  du  Maragnon,  que 
le  vent  force  à  faire  ce  long  détour  pour  se  rendre  à  Rio-Janeiro,  relâchent  à  Horta, 
et  des  navires  anglais  cliargcnt  le  vin  du  Pic,  qui,  à  l'aide  d'un  peu  d'eau-de-vie, 
passe  pour  du  vin  de  Madère.  Le  mouvement  du  commerce  influe  sur  les  mœurs 
des  habitants,  et  donne  à  la  population  d'Horla  une  physionomie  européenne  qui 
n'est  celle  d'aucune  autre  ville  des  Açores.  Dans  l'Ile  fertile  de  Saint-Michel,  où  il 
n'existe  pas  de  port,  la  noblesse  territoriale  domine  sans  partage.  L'île  de  Fayal, 
au  contraire,  est  peu  féconde,  et  son  commerce  fort  actif.  Les  négociants  y  jouent 
nécessairement  le  premier  rôle,  tandis  qu'à  Terceire,  où  le  sol  est  ingrat  et  le  rivage 
inhospitalier,  on  ne  rencontre  ni  nobles  fastueux,  ni  riches  négociants,  mais  des 
hommes  rudes,  ignorants  et  difficiles  à  gouverner. 

Les  Portugais,  à  cause  de  leurs  défauts  et  aussi  de  leurs  qualités,  ont  toujours 
été  peu  propres  aux  affaires  commerciales,  et  l'on  doit  s'attendre  à  trouver  dans 
une  place  maritime  aussi  bien  située  qu'Horta  une  nombreuse  colonie  de  négociants 
anglais.  Ceux-ci  vivent  d'une  façon  beaucoup  plus  sociable  que  leurs  compatriotes 
de  Punta  del  Gada.  Ils  aiment  à  recevoir  et  à  fêter  les  étrangers.  Des  rapports  fré- 
quents avec  les  officiers  des  bâtiments  de  guerre  anglais  leur  ont  donné  l'habitude 
de  la  bonne  compagnie,  et  plus  encore  le  désir  de  paraître  vrais  gentlemen.  Satis- 
faits d'une  importance  financière  qui  n'est  pas  contestée,  ils  la  font  peu  sentir  aux 
Portugais  qui  les  entourent.  Ces  derniers,  généralement  fort  pauvres,  rabattent  de 
leur  fierté  et  se  mêlent  aux  étrangers.  Anglais,  Brésiliens,  citoyens  des  États-Unis 
d'Amérique  et  Portugais,  tous  vivent  en  parfaite  intelligence  et  forment  une  petite 
société  piquante  par  ses  contrastes  et  agréable  par  la  vivacité,  l'entrain  et  le  bon 
accord.  Aucun  Français  n'a  formé  aux  Açores  d'établissement  commercial,  et  nos 
agents  consulaires  eux-mêmes  sont  des  négociants  portugais.  Cependant  les  gens 
instruits  savent  notre  langue,  et  quelques  jeunes  filles  balbutient  des  mots  fran- 
çais avec  leur  accent  lent  et  harmonieux.  Là  comme  partout,  la  France  excite  une 
vive  curiosité,  et  elle  est  souvent  le  sujet  des  conversations;  mais  ce  n'est  qu'un 
murmure  flatteur,  un  écho  vague  et  lointain,  qui  ne  produit  rien  de  sérieux  et  ne 
laisse  aucune  idée  précise.  L'aimable  hôtesse  de  la  maison  où  je  demeurais,  une  des 
personnes  les  plus  considérables  de  Fayal,  eut  l'attention  de  faire  mettre  dans  ma 
chambre  un  bouquet  de  lis,  qu'elle  appelait  des  fleurs  de  juillet. 

On  donne  fréquemment  dans  la  ville  d'Horta  des  soirées  et  des  fêtes.  Les  réunions 
sont  fort  animées  et  bien  supérieures  à  ces  bals  d'Anglaises  qui  font  retentir  les 
greniers  des  hôtels  garnis  de  la  place  Vendôme.  D'abord,  si  chaque  femme  continue 
à  s'habiller  comme  c'était  la  mode  lorsqu'elle  quitta  le  continent,  toutes  ont  pris 
des  Portugaises  les  souliers  coquets  et  les  jolis  bas  de  soie.  De  même  qu'à  Paris, 
on  entremêle  les  valses  et  les  quadrilles.  Le  galop  est  surtout  à  la  mode;  c'est  avec 
les  demoiselles  anglaises  qu'il  faut  le  danser  :  les  jeunes  filles  portugaises  ont  trop 
de  réserve  et  en  craignent  l'abandon.  Ainsi,  celle  qui  le  matin  était  hardie  à  son 
balcon,  comme  le  sont  d'ordinaire  sous  le  masque  les  personnes  timides,  devient 
au  milieu  du  monde  sérieuse  et  contrainte,  tandis  que  la  jeune  Anglaise  dispense 
ses  sourires  autour  d'elle  et  jouit  de  son  teint  couleur  de  rose.  Les  races  rappro- 
chées par  le  hasard  conservent  leur  cachet  primitif.  Les  négociants  anglais  .sont 
toujours  actifs,  précis,  ne  faisant  de  questions  que  pour  atteindre  un  but;  les  vieux 

TOIIE  I.  ïi 


70  SOUVENIRS    DES    AÇORES. 

Portugais  racontent  sans  cesse,  prennent  des  airs  capables,  se  complaisent  dans 
leurs  histoires  de  gloire  nationale,  dans  leur  admiration  pour  la  nature,  et  vous 
ennuient  sans  profit  pour  eux-mêmes.  Les  femmes  également  diffèrent  plus  par  les 
sentiments  et  la  manière  d'être  que  par  les  traits  et  la  coloration  du  visage.  Auprès 
des  jeunes  Anglaises,  gaies,  pleines  de  santé,  sûres  d'elles-mêmes  et  comptant  pour 
l'avenir  sur  leur  adresse  ou  leur  bonne  étoile,  on  voit  les  Portugaises  (car  elles  no 
ressemblent  en  rien  aux  dames  espagnoles)  mélancoliques,  concentrées,  aspirant  à 
éprouver  un  sentiment  qu'elles  redoutent,  et  n'ayant  d'autre  vie  que  celle  du  cœur. 
Une  jeune  demoiselle,  fille  d'un  pauvre  gentilhomme,  se  distinguait  plus  qu'aucune 
autre  par  le  contraste  de  sa  physionomie  et  le  calme  de  .ses  manières  au  milieu  de 
ces  Anglaises  agitées.  Toute  sa  personne  portait  l'empreinte  du  malheur  noblement 
supporté,  et  l'on  voyait  qu'une  tristesse  habituelle  pesait  sur  son  âme.  Bien  qu'elle 
parlât  peu,  on  était  sûr  qu'elle  savait  tout  comprendre  et  sentir.  Sa  simplicité  si 
gracieuse  et  avenante  embellissait  une  dignité  naturelle  qu'on  eût  prise  pour  de  la 
fierté,  si  la  résignation  n'était  une  qualité  meilleure  et  plus  complète.  Il  semblait 
choquant,  sous  l'impres.sion  de  cette  mer,  de  ces  montagnes,  de  cette  nature  si 
pleine  de  grandeur,  de  s'en  aller  courir  avec  de  petites  Anglaises  et  de  leur  répéter, 
à  la  clarté  d'un  soleil  brûlant,  des  banalités  ossianiques;  ou  bien  de  rester  à  la 
ville  pour  débiter  des  fadeurs,  dans  un  autre  style,  à  quelques  jeunes  espiègles  pen- 
chées sur  leurs  balcons;  ou,  pis  encore,  de  boire  le  vin  du  Pic  avec  le  vice-consul 
de  sa  majesté  britannique.  N'importe  les  disparates,  les  habitants  d'Horta  sont  ai- 
mables, pleins  de  cordialité,  le  site  est  enchanteur,  et  c'est  avec  peine  que  je  vis 
arriver  le  moment  du  départ. 

Pour  aller  de  Fayal  à  Terceire,  on  double  la  pointe  occidentale  de  la  baie  d'Horta. 
et  l'on  s'engage  dans  le  canal  que  resserrent  à  l'ouest  l'île  Saint-George,  à  l'est 
l'île  du  Pic.  Cette  dernière,  la  plus  grande  des  Açores,  a  soixante  lieues  de  tour.  La 
montagne,  sur  presque  tous  les  points,  s'élève  à  pic  du  rivage,  et  l'île  entière  n'est  que 
la  base  d'un  cône  gigantesque.  Les  terres  les  plus  fertiles  sont  situées  en  face  d'Horta 
et  appartiennent  aux  habitants  de  cette  ville,  ce  qui,  joint  à  lâpreté  du  terrain  dans 
les  autres  parties  du  Pic,  fait  qu'on  n'y  rencontre  guère  que  de  petits  villages,  desmai- 
sonséparses,  des  huttes  habitées  par  de  pauvres  laboureurs  ou  de  sauvages  chevriers. 

L'île  Saint-George  a  une  longueur  de  dix-huit  lieues  sur  une  demi-lieue  de 
large.  Elle  semble  être  la  crête  escarpée  d'une  chaîne  de  montagnes  dont  les  rami- 
fications vont  se  perdre  dans  les  profondeurs  de  l'Océan.  Les  bords  de  cette  île, 
beaucoup  moins  élevée  que  sa  voisine,  ont  des  formes  encore  plus  abruptes,  et  ses 
rochers  sont  posés  perpendiculairement;  elle  doit  à  la  proximité  du  Pic  une  ferti- 
lité que  celle-ci  ne  possède  pas  elle-même  :  le  sommet  de  la  montagne  retient  les 
nuages  qui  accourent  à  travers  l'Océan,  poussés  par  les  vents  d'ouest  ;  ils  se  ré- 
pandent sur  Saint-George  en  pluies  fécondantes.  Son  territoire,  ainsi  fertilisé, 
nourrit  de  nombreux  bestiaux  et  fournit  de  bœufs  et  d'ignames  Fayal,  Terceire  et 
toutes  les  Açores.  Sur  le  haut,  dans  les  fentes  des  rochers,  partout  où  il  y  a  quelque 
vestige  de  terre,  des  herbes  parasites  et  des  plantes  grimpantes  poussent  avec  pro- 
fusion, et  de  cet  amas  de  verdure  s'échappent  des  ruisseaux  qui  tombent  et  se  pré- 
cipitent en  cascades  dans  la  mer. 

Le  détroit  du  Pic  et  de  Saint-George  est  très-dangereux  pour  la  navigation;  la 
mer  brise  avec  une  violence  égale  sur  les  deux  rives;  les  courants  sont  rapides,  et 
les  vaisseaux  atteints  par  la  tempête  dans  cet  étroit  pas.sr.ge,  où  s'engouffre  le  vent, 
ne  peuvent  nulle  i)art  rencontrer  un  refuge. 


SOUVEISmS    DES    AÇORES.  71 

Ce  canal  si  resserré,  ces  rochers  à  pic,  celte  montagne  couverte  de  neiges,  rap- 
pellent le  lac  des  Quatre-Cantons,  la  merveille  de  la  Suisse;  mais  quelle  différence 
dans  la  couleur  de  l'eau,  la  teinte  du  ciel  et  la  magnificence  de  la  végétation!  Cette 
superbe  nature  porte  l'empreinte  des  rayons  d'un  soleil  tropical. 

Peu  à  peu  l'Ile  du  Pic,  dont  la  forme  est  elliptique,  s'éloigne  de  Saint-George. 
Bientôt  on  dépasse  l'extrémité  de  celle-ci  ;  on  aperçoit  alors  Gracieuse,  qui,  toute 
petite  et  parfaitement  ronde,  sort  de  la  mer  comme  une  corbeille  de  fleurs,  et 
l'on  a  devant  soi  Terceire,  avec  ses  rochers  nus  et  ses  montagnes  nuageuses. 

Terceire,  chef-lieu  du  gouvernement  des  Açores,  fut  découverte  la  troisième  de 
ces  îles,  comme  l'indique  son  nom.  Elle  n'a  ni  la  population  de  Saint-Michel,  ni 
l'étendue  du  Pic;  elle  n'est  pas  fertile  comme  Saint-George  et  ne  possède  pas,  ainsi 
que  Fayal,  une  rade  hospitalière.  En  lui  refusant  ses  dons  précieux,  la  nature  a 
rendu  Terceire  plus  célèbre  qu'aucune  des  îles  qui  l'entourent.  Dernier  boulevard 
de  l'indépendance  de  la  nation  portugaise,  elle  vient  d'être  le  berceau  de  sa  liberté. 
Mais  celte  gloire  appartient  aux  écueils  de  Terceire,  non  à  ses  habitants  grossiers. 
L'île  entière  est  une  forteresse  inaccessible;  nulle  part  les  vaisseaux  ne  s'en  appro- 
chent sans  danger,  et  sur  deux  points  seulement  les  barques  peuvent  atteindre  le 
rivage;  jamais  elles  n'y  trouvent  un  abri. 

Le  mont  Saint-Sébastien  couvre  au  sud  la  baie  d'Angra;  il  forme  à  l'extrémité 
d'une  petite  presqu'île  un  promontoire  élevé;  sur  le  penchant  de  la  montagne,  entre 
les  roches  et  les  broussailles,  ressort  une  vieille  forteresse  dont  les  canons  défen-. 
dent  l'entrée  de  la  rade.  Du  côté  opposé  s'avance  une  falaise  escarpée,  et,  à  cent 
brasses  de  la  côte,  un  îlot  qui,  de  loin,  .se  confond  avec  le  rivage,  surgit  à  une 
grande  hauteur  et  fait  le  pendant  du  mont  Saint-Sébastien.  La  capitale,  Angra,  est 
au  fond  de  cet  entonnoir,  ouvert  au  vent  du  sud-est;  comprimé  par  les  flancs  des 
montagnes,  ce  vent  parcourt  la  baie  avec  une  violence  toujours  croissante,  et  atteint 
une  puissance  irrésistible.  On  le  nomme  le  Charpentier,  à  cause  de  la  promptitude 
avec  laquelle  il  renverse  les  mâts  et  brise  les  agrès  des  navires. 

Une  petite  jetée  vermoulue  sert  de  débarcadère.  Les  vagues  s'élancent  avec  force 
sur  les  marches  rompues  et  verdâtres,  et  c'est  à  grand'peine  qu'on  atteint  le  ri- 
vage. On  passe  ensuite  sous  une  porte  peu  élevée,  dont  les  pierres  sont  rongées 
par  le  temps,  et  on  se  trouve  dans  Angra  avant  de  l'avoir  aperçu.  Cette  triste  capi- 
tale est  resserrée  par  une  montagne  nue,  qui  la  force  de  s'étendre  dans  des  pro- 
portions informes.  Les  maisons  basses  et  les  chaumières  sont  souvent  isolées  les 
unes  des  autres  par  des  roches  sans  grandeur.  Toute  la  ville  a  un  air  terne  et  maus- 
sade, que  n'égaie  pas  la  largeur  des  rues,  balayées  par  le  vent  de  mer,  et  encore 
moins  la  multitude  des  boutiques  sombres  où  des  brocanteurs  étalent  leurs  sales  et 
misérables  marchandises.  Ce  grand  nombre  de  boutiques  tient  à  l'accumulation 
des  Juifs,  qui,  exilés  du  Portugal,  furent  autorisés  à  se  fixer  à  Terceire;  ils  y  exer- 
cent l'industrie  habituelle  de  leur  race  et  suppléent  les  Anglais,  dont  on  ne  ren- 
contre qu'un  seul  dans  toute  l'île;  encore  est-ce  un  vice-consul,  marié  à  une  Por- 
tugaise de  Terceire. 

On  comprend  que  la  société  d'Angra  ne  doit  pas  être  brillante.  Au  milieu  de 
cet  amas  de  pierres,  aussi  pauvre  en  humains  qu'en  végétaux,  que  devenir  ?  Que 
peuvent  faire  les  ofBciers  d'une  garnison  nombreuse  ?  On  périrait  d'ennui  sans  le 
voisinage  hospitalier  du  couvent  de  Saint-(ionsalve;  ce  monastère  est  l'unique 
ressource  de  société  qu'offre  Angra  ;  il  est  toute  la  distraction  et  la  consolation 
peu  orthodoxe  des  malheureux  exilés  à  Terceire. 


7:2  souvENins  des  açores. 

Aucune  muraille  ne  défend  l'accès  de  Saint-Gonsalvc;  on  peut,  de  la  terrasse 
qui  borde  la  mer,  causer  avec  les  sœurs  qui  passent  la  journée  assises  nonchalam- 
ment à  leurs  fenêtres  basses  et  non  grillées.  On  peut  entrer  à  toute  heure  dans  la 
salle  destinée  à  distribuer  aux  pauvres  les  aumônes  du  couvent  ;  celte  pièce  n'est 
séparée  de  l'intérieur  que  par  une  mince  cloison  en  bois,  dont  la  partie  supérieure 
se  replie  comme  celle  des  loges  de  nos  portiers,  et  il  ne  reste  qu'une  petite  bar- 
rière à  hauteur  d'appui  très  favorable  aux  épanchements  de  la  conversation.  Enfin, 
que  ne  peut-on  pas  à  Saint-Gonsalve?— Mais  il  ne  faut  rien  calomnier,  pas  même  le 
mal;  c'est  le  vice  de  la  vertu  rigide  et  en  même  temps  de  la  débauche  de  tout  con- 
fondre et  de  dédaigner  les  sentiments  du  cœur.  Toutes  deux  se  plaisent  trop  sou- 
vent à  méconnaître  les  combats  elles  souffrances.  Pauvres  filles  de  Saint-Gonsalve, 
si  douces  et  si  affligées,  on  doit  les  plaindre!  La  langueur  des  démarches,  la  tris- 
tesse des  regards,  peignent  les  misères  de  leur  âme,  et  prient  d'abord  pour  elles. 
Livrées  dès  l'enfance  à  la  contagion  de  l'exemple,  le  cœur  ouvert  aux  tendres  im- 
pressions, l'esprit  oisif,  sans  autre  défense  que  la  chaîne  qui  les  meurtrit,  est-il 
surprenant  qu'elles  succombent?  Elles  s'arrêtent  cependant  sur  celte  pente  qu'on 
prétend  si  rapide,  et,  après  avoir  brisé  le  lien  sacré  qui  devait  les  retenir,  elles 
respectent  celui  de  leur  passion.  Elles  ne  peuvent  connaître  ni  la  vie,  ni  les  actions, 
ni  les  sentiments  de  celui  auquel  elles  s'abandonnent,  et  sont  bien  malheureuses 
Retenues  prisonnières  dans  le  cloître,  l'âme  vagabonde  et  toujours  pressées  par 
«ne  foi  ardente,  il  ne  leur  reste  bientôt  que  l'amertume  et  l'humilialion  de  la  dou- 
leur. Saint-Gonsalve  m'a  laissé  un  souvenir  plus  triste  que  sévère,  el  je  n'en 
aurais  pas  parlé  sans  la  célébrité  que  ce  couvent  doit  aux  mémoires  de  M.  de 
Ségur. 

Le  territoire  de  Terceire  est  presque  partout  inculte.  Au  nord  comme  à  l'ouest, 
la  mer  bat  les  flancs  décharnés  des  hautes  montagnes.  Le  centre  est  également 
montueux  et  stérile  ;  ces  lieux  sont  d'un  aspect  morne  et  sauvage  ;  sur  les  hau- 
teurs, des  buissons  épineux  et  de  larges  fougères  recouvrent  à  peine  des  pierres 
volcaniques  noirâtres  et  poreuses,  et,  dans  le  creux  des  vallons,  la  mousse  jaunie 
qui  remplit  le  lit  des  torrents  desséchés,  attristé  encore  les  regards.  Une  nuée  de 
petits  oiseaux  au  plumage  brillant  et  varié  distrait  seule  des  sombres  préoccupa- 
tions, ils  s'envolent  sous  chacun  de  vos  pas  et  tourbillonnent  autour  de  vous. 
Comme  notre  âme  vibre  au  gré  des  émotions  diverses  que  crée  la  vue  de  la  nature! 
tout  ce  qui  rappelle  seulement  un  souvenir  prend  à  nos  yeux  une  teinte  poétique. 
Un  jour,  après  avoir  marché  au  milieu  d'un  dédale  de  murs  de  pierres  sèches, 
j'arrivai  près  d'un  gros  village,  dégoûté  d'une  roule  fastidieuse;  mais,  à  dix  minutes 
de  distance,  était  une  fontaine  qu'ombrageaient  quelques  grands  arbres.  Les  filles 
du  village  allaient  el  venaient,  portant  sur  la  tète  des  vases  remplis  d'eau  ;  elles 
posaient  légèrement  leurs  pieds  nus  sur  le  roc  luisant.  Ces  femmes  furent  pour 
moi  un  tableau  vivant  des  traditions  de  la  Bible;  le  plus  petit  brin  d'herbe,  une 
jolie  fleur,  un  peu  de  fraîcheur,  le  charme  eût  été  rompu. 

Les  habitants  de  Terceire  ne  ressemblent  pas  à  ceux  des  autres  îles,  qui  sont 
doux  et  communicatifs  ;  tout  étranger,  et  par  étranger  j'entends  le  Portugais  qui 
n'est  pas  né  à  Terceire,  est  pour  eux  nn  ennemi.  Ils  fixent  sans  cesse  sur  vous  des 
regards  inquiets  et  soupçonneux.  Quand  on  leur  parle,  ils  semblent  croire  qu'on 
veut  les  piller  ou  les  outrager;  ce  n'est  pas  sans  raison  :  le  gouvernement  portu- 
gais ne  paie  ses  innombrables  employés  qu'en  tolérant  leurs  exactions,  et  c'est  un 
douloureux  privilège  pour  Terceire  d'être  le  centre  de  l'administration  des  Açores. 


SOUVENIRS  i)i:s  Açoniis.  75 

Une  f^arnisoii  oi,sivi\  à  l'abri  do  tout  coiilrùle,  pèse  cnielleiiieiil  siii'  ce  peuple  luisé- 
lable,  et  le  torture  de  plus  d'uiu;  t'aron.  Si  Saiul-donsalve  est, dans  l'île,  le  rendez- 
vous  de  la  liiie  lleur  de  la  galanterie,  une  eoiruption  plus  grossière  menace  les  (;hau- 
mières,  elle  inonde  la  raniille  du  pauvre.  Le  soldai,  avee  un  tour  d'esprit  vraimenl 
portugais,  nomme  sa  cigarette  de  papier  le  messager  de  Onpidon.  Ce  triste  mes- 
sager, à  demi  brfiié,  est  d'ordinaire  placé  sur  l'oreille  d'une  façon  peu  galante,  qui 
ra|)pelle  la  plume  noircie  dont  est  ornée  la  tète  des  gens  de  bureau.  La  cigarette 
n'en  est  pas  moins,  pour  parler  le  langage  méridional,  une  épée  et  un  bouclier. 
Sous  prétexte  de  demander  du  l'eu,  le  soldat  s'insinue  dans  les  maisons,  et  quand 
il  est  surpris  par  queUiue  homme  de  la  famille,  ce  facile  stratagème  sert  encore  à 
couvrir  sa  retraite.  Les  mères  et  les  lilles  recherchent  avidement  les  maigres  lar- 
gesses du  dernier  caporal  et  du  plus  pauvre  matelot,  et  les  pères,  les  maris  et  les 
frères  sont  toujours  sur  leurs  gardes  et  i)rompts  à  se  venger.  De  là  cette  lutte 
sourde  et  constante  qui  anime  le  paysan  contre  l'autorité;  de  là  cet  esprit  hargneux 
qui  le  caractérise;  il  devient  belliqueux  par  haine  de  la  force  militaire.  Le  senti- 
ment de  la  vengeance  doit  être  bien  profondément  enraciné  en  lui  pour  que,  dans 
une  île  dont  le  diamètre  n'a  que  huit  lieues,  une  guérilla  de  trois  cents  hommes 
ait  pu,  pendant  deux  ans,  échapper  aux  forces  qui  ont  depuis  conquis  le  Portugal. 
Le  chef  de  la  bande  venait  hardiment  vendre  son  gibier  au  marché  d'Angra  ;  tous  les 
paysans  le  connaissaient,  et  il  était  aussi  en  sûreté  que  sur  les  montagnes.  Les  .soli- 
tudes sont  si  profondes,  que  dans  les  vallées  écartées  des  taureaux  revenus  à  l'étal 
sauvage  errent  librement,  se  propagent,  et  forment  une  guérilla  qui  elle  aussi  .se 
maintient  contre  la  civilisation.  Il  serait  puéril  de  soupçonner  d'aucun  principe  po- 
litique le  paysan  révolté  de  Terceire;  il  a  pour  mobile  la  haine  instinctive  de  qui  le 
foule,  l'amour  du  brigandage,  et  l'attrait  de  la  vie  errante.  Celte  vie  ne  ressemble 
en  rien  à  celle  du  sauvage  de  l'Amérique  du  Nord,  qui,  pressé  par  la  faim,  .sans 
cesse  courbé  sous  le  poids  de  la  fatigue,  et  brisé  par  l'intempérie  des  saisons,  traîne 
dans  de  larges  espaces  son  existence  monotone  et  misérable.  Le  guérillero,  au  con- 
traire, est  le  fils  pervers  de  la  civilisation.  C'est  dans  ses  vices  qu'il  puise  les  élé- 
ments de  la  force  qu'il  tourne  ensuite  contre  elle  ;  elle  est  sa  pourvoyeuse,  il  l'ex- 
ploite tour  à  tour  et  simultanément  par  le  vol,  la  contrebande  et  la  politique.  Vivant 
en  plein  air  sous  un  ciel  pur,  le  joyeux  guérillero  sent  à  peine  le  besoin;  il  peut 
toujours  échanger  les  privations  qu'il  redoute  contre  le  danger  qu'il  aime. 

L'île  de  Terceire,  si  dépourvue  de  ce  qui  fait  d'ordinaire  l'intérêt  cl  le  charme 
de  la  vie,  séparée  de  tout,  même  de  la  mer,  par  les  rochers  qui  l'entourent,  est 
poétique  à  force  de  tristesse,  et  plus  encore  par  ses  souvenirs  glorieux;  elle  ne 
possède  que  deux  villes,  et  quelles  misérables  villes!  Mais  toutes  deux  ont  un  nom 
dans  l'histoire.  Angra  fut  jadis  célèbre  par  la  résistance  qu'elle  opposa  en  1585  à 
la  domination  espagnole,  et  Villa-da-Praya  a  élé  illustrée  en  1829  par  la  courageuse 
défense  du  comte  de  Villaflor.  Le  nom  français  est  associé  aux  deux  époques  de 
la  gloire  des  Açores;  le  comte  de  Brissac  conduisit  dans  ces  îles  six  mille  hommes, 
qui  longtemps  résistèrent  aux  armées  de  Philippe  II,  et  cinq  cents  de  ces  Français, 
cantonnés  à  Terceire,  s'y  maintinrent  |)endant  plus  d'une  année.  Dans  les  derniers 
temps,  un  bataillon  de  nos  compatriotes,  d'un  nombre  à  peu  près  égal,  est  venu  se 
joindre  à  l'expédition  de  don  Pedro,  et  a  pris  une  part  ellicace  à  son  succès.  C'est 
ainsi  qu'à  deux  siècles  de  dislance  se  relie  dans  ce  lieu  écarté  la  chaîne  des  services 
honorables  que  la  France  a  rendus  à  la  liberté  portugaise.  Aujourd'hui  Villa-da- 
Prayu  n'est  plus  qu'une  ruine;  un  affreux  tremblement  de  terre  l'a,  celte  année 


74  SOUVENIRS    DES    AÇORES. 

même,  détruite  de  fond  en  comble.  Angra  a  perdu  son  unique  attrait.  Les  cortès 
ont  abaissé  les  barrières  des  cloîtres,  et  les  nonnes  de  Saint-Gonsalve  se  sont  dis- 
l)ersées.  Bien  peu  des  cinquante-quatre  couvents  qui  existaient  dans  ces  îles  lors 
de  mon  séjour  en  i832,  renferment  encore  leurs  habitants  ;  cependant  deux  choses 
si  différentes  l'une  de  l'autre,  qu'on  ose  à  peine  les  nommer  ensemble,  sont  néces- 
saires à  la  physionomie  des  Açores,  les  monastères  et  les  fontaines.  Des  aqueducs 
construits  avec  art  conduisent  l'eau  dans  les  plus  petits  villages;  sur  le  bord  des 
routes,  et  même  dans  les  lieux  écartés,  on  découvre  des  abreuvoirs  el  des  fontaines 
entretenus  soigneusement  et  parés  avec  amour.  Ce  culte  des  eaux  a  une  façon  d'hos- 
pitalité arabe  el  rappelle  l'origine  des  mœurs  de  ce  peuple  si  chrétien,  tandis  que 
les  hautes  murailles  des  couvents  et  les  églises  élevées  sont  l'expression  frappante 
des  sentiments  qui  dominent  ces  natures  africaines. 

Que  dirai-je  des  trois  petites  îles  dont  je  n'ai  pas  encore  parlé,  sinon  qu'à  Sainte- 
Marie  il  y  a  beaucoup  de  perdrix  rouges  et  de  superbes  tortues?  Un  vieux  capitaine 
d'infanterie  qui  en  est  gouverneur,  et  les  douze  hommes  de  garnison  s'y  plaisent 
fort.  L'honnête  capitaine  peut,  grâce  au  curé,  au  juge  et  à  un  habitant  de  l'île,  sa- 
tisfaire toutes  ses  passions,  qui  sont  le  wisth  et  la  chasse. 

Florès  et  Corvo  ont  par  leur  position  plus  d'importance  que  Sainte-Marie.  Si- 
tuées à  l'extrémité  nord-ouest  des  Açores,  elles  servent  de  point  de  reconnaissance 
aux  navires  qui  reviennent  des  Antilles.  Le  voyageur  fatigué  par  la  splendeur  mono- 
tone de  l'Océan  voit  en  elles  l'espérance  de  son  arrivée  prochaine  en  Europe  ;  il  les 
admire  et  les  bénit,  car  de  tous  les  plaisirs  du  voyage,  le  plus  doux  est  toujours 
celui  du  retour. 

Jules  dk  Lasteyuie. 


SAIM-ÉVREIOND. 


Il  y  a  des  fortunes  de  reuoniniée  bizarres,  des  noms  populaires  auxquels  il  ne  se 
rattache  aucun  souvenir,  ou  peu  s'en  faut;  des  hommes  célèbres  à  tout  prendre, 
puisque  tout  le  monde  les  connaît,  mais  dont  personne  ne  connaît  rien.  A  ceux-là, 
il  semble  que  la  postérité  n'ait  fait  les  honneurs  d'une  autre  vie  que  pour  la 
forme  :  elle  a  conservé  l'étiquette,  sans  se  soucier  de  ce  qui  était  dessous.  Ces  ré- 
flexions me  venaient  l'autre  jour  en  me  rencontrant  par  hasard  avec  un  de  ces 
hommes  dont  il  n'est  resté  que  le  nom.  Je  parcourais  de  l'œil  les  rayons  d'une  de 
ces  respectables  bibliothèques,  vieux  meubles  de  famille,  où  tant  de  livres  oubliés 
dorment  en  paix  sous  leur  reliure  rouge,  l'uniforme  littéraire  des  deux  derniers 
siècles,  quand  je  tombai  sur  une  rangée  de  douze  petits  volumes  in-dix-huit,  inti- 
tulés :  OEuvres  de  Saint-Evremond.  Le  faites-nous  du  Saint-Evrcvioiid  m'aL\:iH  tou- 
jours intrigué.  Je  fus  curieux  d'avoir  enfin  le  mot  de  cette  littérature  de  gentil- 
homme si  chère  à  Barbin,  près  de  laquelle  le  xyiii*^  siècle  avait  passé  en  l'honorant, 
comme  par  grâce,  d'un  regard  distrait,  et  dont  le  nôtre  ne  s'occupait  déjà  plus.  Il 
faut  le  dire,  le  goiit  un  peu  suspect  du  grand  siècle  en  matière  de  petites  produc- 
tions, et  l'admiration  trop  facile  de  la  cour  de  Louis  XIV,  en  extase  devant  les  son- 
nets de  M.  de  Benserade,  m'avaient  tenu  jusqu'alors  en  garde  contre  la  légitimité 
de  cette  vogue  passagère.  Derrière  Saint- Évremond.  il  semble  presque  qu'on  aper- 
çoive Balzac  et  Voiture,  et,  en  dépit  du  talent  réel  de  ces  deux  rois  du  bel  esprit,  ce 
sont  là  deux  parrains  littéraires  qui  donnent  à  penser.  L'alambiqué  est  passé  de 
mode  à  cette  heure,  et  l'ingénieux  n'a  plus  cours  qu'à  demi,  peut-être  bien  aussi 
parce  que  l'on  en  trouve  la  main  d'œuvre  trop  coûteuse  et  trop  difficile.  Bref,  sur 
la  foi  de  La  Harpe,  qui  parle  de  Saint-Évreniond  de  manière  à  n'engager  personne 
à  le  lire,  et  qui  finit,  en  confrère  dédaigneux,  par  le  proclamer  «  un  homme  de  fort 
bonne  compagnie,  »  je  m'apprêtais  à  feuilleter  en  courant  cette  série  formidable  de 
petits  volumes  :  je  n'eus  pas  besoin  d'aller  loin  pour  changer  d'avis.  Il  y  a  là  cer- 
tainement bien  du  fatras,  pour  nous  servir  de  l'expression  de  La  Harpe;  mais,  en 
mettant  de  côté  le  mauvais,  l'ennuyeux,  et  ce  qui  revient  aux  faiseurs  de  Saint- 
Evrcmond,  il  en  reste  encore  assez  pour  fournir  la  matière  d'une  des  éludes  litté- 
raires les  plus  curieuses  que  puisse  nous  offrir  le  xvii"  siècle. 

Charles  de  Saint  Denys,  sieur  de  Saint-h^vremond,  naquit  à  Saint  Denys-le-Ciuast, 
près  Coutances,  le  \"  avril  1613,  trois  ans  après  la  mort  de  Henri  IV.  C'était  le 


76  SAIIST-ÉVREMOND. 

troisième  des  six  fils  de  Charles  de  Saint-Denys  et  de  Charlotte  de  Rouville,  issus 
tous  deux  des  premières  familles  de  Normandie,  faisant  grande  figure  dans  le  pays, 
et  assez  haut  placés  pour  qu'un  siècle  plus  tard  le  père  Anselme  en  ait  parlé  dans 
son  Histoire  généalogique  et  chronologique  de  la  maison  royale  de  France  et  des 
grands  officiers  de  la  couronne.  Toute  cette  splendeur  ne  devait  guère  profiter  au 
jeune  Charles  de  Saint-Denys,  qui,  avec  son  nom  de  Saint-Évremond,  ou,  comme 
on  prononce  en  Normandie,  Saint -Ébremoni,  tiré  d'une  petite  terre  de  la  baronnie 
paternelle,  n'avait  en  perspective  d'autre  héritage  qu'une  modeste  légitime  de 
10,000  francs  en  argent  et  une  pension  de  200  écus,  <i  ce  qui  est  beaucoup  pour 
un  cadet  de  Normandie,  »  ajoute  avec  le  plus  grand  sang-froid  son  historien  Des- 
maizeaux.  «  Dans  ce  temps-  là,  dit  l'auteur  des  Mémoires  de  Grammont,  était  che- 
valier qui  voulait,  abbé  qui  pouvait,  j'entends  abbé  à  prébende.  »  Saint-Évremond, 
que  dans  sa  famille  on  avait  surnommé  l'Esprit,  fut  jugé  capable  d'être  mieux  que 
cela,  et  pour  l'arracher  h  ces  deux  professions  d'aventuriers,  l'unique  ressource  de 
tant  de  cadets,  on  le  destina  à  la  robe,  qui  dérogeait  moins  en  Normandie  que  par- 
tout ailleurs.  En  conséquence,  à  peine  âgé  de  neuf  ans,  on  l'envoya  commencer  ses 
études  à  Paris,  sous  les  pères  jésuites,  au  collège  de  Clerniont,  aujourd'hui  Louis- 
le-Grand,  où  il  eut  pour  professeur  de  rhétorique  le  père  Canaye,  qu'il  devait  plus 
tard  mettre  en  scène  dans  un  de  ses  plus  ingénieux  écrits.  A  quinze  ans,  Saint- 
Évremond  commençait  son  droit;  mais,  sur  le  point  de  devenir  candidat  sérieux  à 
l'honneur  de  siéger  sur  les  fleurs  de  lys,  une  autre  vocation  se  déclara  chez  le  jeune 
cadet.  Malgré  sa  précocité  intellectuelle,  l'Esprit  ne  se  sentait  pas  fait  précisément 
pour  la  vie  tranquille  et  studieuse  du  magistrat  :  en  même  temps  que  ses  profes- 
seurs le  vantaient  aux  autres  écoliers,  on  parlait  dans  les  salles  d'armes  de  la  hotte 
de  Saint-Évremond.  Bref,  il  ferma  bientôt  les  Inslitutes  et  le  Droit  Coutumier,  et 
remit  joyeusement  à  l'air  son  épée  de  gentilhomme.  C'était  alors  le  temps  du  règne 
de  Richelieu.  En  lutte  à  la  fois  contre  les  protestants,  contre  les  grands  duroyaume, 
contre  l'Autriche,  l'Espagne  et  la  Savoie,  la  fière  et  belliqueuse  érainence  ne  laissait 
point  les  gens  de  guerre  manquer  d'occasions.  Saint-Evremond,  qui  avait  débuté  à 
seize  ans  par  la  fameuse  campagne  de  Savoie,  où  nos  soldats  enlevèrent  à  la  course 
le  redoutable  Pas-de-Suze,  Saint-Ëvremond  fut  nommé  lieutenant  à  dix-neuf  ans. 
Cinq  ans  plus  tard,  on  lui  donna  une  compagnie.  Immédiatement  après  le  siège  de 
Landrecies. 

Tout  ceci  ne  ressemble  guère  à  l'apprentissage  d'un  homme  de  lettres,  et  celui 
qui  eût  annoncé  alors  au  brave  capitaine  des  armées  du  roi  que  la  critique  aurait 
quelque  jour  un  compte  à  régler  avec  lui,  celui-là  l'eût  assurément  trouvé  fort  in- 
crédule. Néanmoins  la  vie  brutale  des  camps  ne  pouvait  absorber  tout  entier  un  es- 
prit si  curieux,  si  ennemi  de  l'exclusion.  Il  arriva  que  cet  écolier  quelque  peu  bret- 
teur  fit  un  soldat  lettré.  Les  vieux  historiens,  les  vieux  philosophes  et  les  vieux 
poètes  avaient  suivi  Saint-Évremond  sous  la  tente,  et  sa  réputation  de  merveilleux 
causeur  groupait  autour  de  lui  les  plus  grands  seigneurs,  qui  le  traitaient  en  ami 
et  en  maître  bien  plutôt  qu'en  cadet  à  deux  cents  écus  de  pension. 

Pendant  ce  temps,  les  années  marchaient;  Richelieu  venait  de  descendre  dans  la 
tombe,  entraînant  bientôt  après  lui  son  pupille  couronné;  la  régence  d'Anne  d'Au- 
triche avait  commencé,  et  les  esprits  respiraient  plus  à  l'aise,  délivrés  du  maître 
impitoyable  qui  depuis  dix-huit  ans  tenait  tout  en  bride.  Des  scènes  nouvelles  se 
préparaient  qui  devaient  achever  l'éducation  pratique  du  jeune  philosophe  en  just- 
aucorps. Mais,  en  attendant  la  fronde,  il  fallait  obéir  quelque  temps  encore  à  Tim- 


SAlINT-KVnEMOND.  77 

pulsion  puissante  imprimée  aux  alFaires  par  le  grand  ministre.  La  période  française 
de  la  guerre  de  trente  ans  arrivait  alors  à  son  moment  décisif.  La  guerre  était 
partout,  aux  Alpes,  aux  Pyrénées,  sur  le  Rhin,  aux  Pays-F3as.  Saint-Kvremond 
n'avait  eu  garde  de  manquer  à  une  pareille  fête.  Il  servait  à  la  frontière  de  Cham- 
pagne, au  poste  d'honneur,  là  où  commandait  un  général  de  vingt-deux  ans,  senti- 
nelle avancée  du  siècle  de  Louis  XIV,  qui  en  était  encore  à  ses  premières  armes  et 
à  son  premier  nom,  et  que  l'on  appelait  alors  le  duc  d'Enghien.  A  tort  ou  à  raison, 
le  futur  grand  Condé  se  piquait  déjà  de  littérature;  il  avait  même  été  tout  récem- 
ment question  à  l'Académie  de  l'appeler  à  remplir  la  place  laissée  vacante  par  la 
mort  du  fondateur.  Avec  cet  instinct  qui  devait  en  faire  un  jour  l'hôte  de  Molière, 
de  Racine,  de  La  Fontaine,  et  l'ami  de  Bossuet,  instinct  peut-être  plus  moral  qu'in- 
tellectuel, le  jeune  duc  vint  droit  à  Saint-Évremond  dans  la  foule.  Pour  l'attacher 
de  plus  près  à  sa  personne,  il  lui  donna  la  lieutenance  de  ses  gardes,  à  laquelle  il 
joignit  une  autre  charge,  peu  compatible  en  apparence  avec  la  première  :  il  lui  con- 
fia la  direction  de  ses  lectures.  La  guerre  donnait  dans  ce  temps  moins  d'embarras 
qu'au  nôtre  à  ceux  qui  la  faisaient.  On  marchait  de  siège  en  siège,  posément,  avec 
mesure,  sans  tout  cet  attirail  d'études  topographiques  dont  s'entoure  aujourd'hui 
l'art  militaire,  sans  ces  préoccupations  continuelles  de  manœuvres  stratégiques  et 
de  marches  forcées  qui  absorbent  les  jours  et  les  nuits  de  nos  capitaines.  Il  ne 
restait  donc  que  trop  de  loisirs  aux  conducteurs  de  ces  armées  peu  exigeantes,  au 
duc  d'Enghien  surtout,  général  au  jour  le  jour,  tout  de  verve  et  de  spontanéité, 
qui  ne  songeait  à  prendre  son  parti  qu'en  face  de  l'ennemi,  tellement  habitué  à 
compter  sur  l'inspiration  du  moment,  qu'il  disait  un  jour  :  c  Ce  que  je  n'ai  pas 
trouvé  au  bout  d'un  quart  d'heure,  je  ne  le  trouverai  de  ma  vie.  »  Ce  n'était  donc 
pas  une  sinécure  que  la  fonction  dont  était  chargé  Saint-Ëvremond,  et  il  la  rem- 
plissait d'une  manière  qui  ne  serait  peut-être  plus  du  goût  de  nos  étals-majors. 
Pour  égayer  les  moments  perdus  de  son  général,  il  lui  expliquait  les  anciens,  en 
homme  de  sens  et  d'intelligence  il  est  vrai,  bien  supérieur  au  commentaire  pédant 
(jui  régnait  alors  dans  le  monde  encore  nombreux  des  savants  en  us.  Lui-même  a 
donné  quelque  part  un  exposé  de  sa  méthode,  qui  indique  un  esprit  plus  en  avance 
sur  son  siècle  que  ne  l'ont  laissé  croire  certains  juges  littéraires  mal  disposés  en  sa 
faveur.  «  Je  n'aime  pas,  écrivait-il  bien  longtemps  après  au  maréchal  de  Créqui,  je 
n'aime  pas  ces  gens  doctes  qui  emploient  toute  leur  étude  à  restituer  un  passage 
dont  la  restitution  ne  nous  plaît  en  rien.  Ils  font  un  mystère  de  savoir  ce  qu'on 
jiourrait  bien  ignorer,  et  n'entendent  iias  ce  qui  mérite  véritablement  d'être  en- 
tendu  Dans  les  histoires,  ils  ne  connaissent  ni  les  hommes  ni  les  affaires  :  ils  rap- 
portent tout  à  la  chronologie  ;  et  pour  nous  pouvoir  dire  quelle  année  est  mort  un 
consul,  ils  négligeront  de  connaître  son  génie  et  d'apprendre  ce  qui  s'est  fait  sous 
.son  consulat.  Cicéron  ne  sera  jamais  pour  eux  qu'un  faiseur  d'urciisons.  César  qu'un 
faiseur  de  commentaires.  Le  consul,  le  général,  leur  échappent  :  le  génie  qui  anime 
leurs  ouvrages  n'est  point  aperçu,  et  les  choses  essentielles  qu'on  y  traite  ne  sont 
point  connues    » 

Ce  fut  ainsi  que  Saint-Évremond  lit  la  campagne  de  Rocroy,  moitié  lieutenant, 
moitié  secrétaire  du  prince,  philosophant  de  compagnie  avec  le  duc  dans  l'iuler- 
valle  de  deux  rencontres,  et  commentant  César,  son  épée  entre  les  jambes. 

De  retour  à  Paris,  il  fit  enfin  le  premier  pas  dans  la  carrière  des  lettres,  mais  par 
manière  de  passe-temps,  pour  se  divertir  lui  et  ses  amis,  sans  la  moindre  préten- 
tion au  titre  d'auteur,  en  homme  au  contraire  qui  défendait  la  langue  des  honnêtes 


78  SALNT-EVREMOND. 

yens  contre  celle  des  écrivains  de  niélier.  Bientôt  il  courut  par  la  ville  une  satire 
manuscrite  intitulée  :  Comédie  des  Académistcs  pour  la  réformation  de  la  langue 
française.  Alors  comme  aujourd'hui,  le  fauteuil  académique  était  le  point  de  mire 
des  moqueurs  et  des  plaisants,  quoique  pour  d'autres  raisons.  Notre  Académie  à 
nous,  race  d'enfants  en  révolte  qui  se  prétendent  émancipés,  n'a  plus  guère  qu'une 
vie  de  convention.  En  dehors  des  représentations  quasi  solennelles  qu'elle  donne 
encore  de  temps  à  autre,  son  rôle  est  de  peu  d'importance;  et  si  elle  s'avisait  d'é- 
lever la  voix,  fût-ce  pour  hasarder  un  conseil,  elle  prêcherait  à  coup  sûr  dans  le 
désert,  maintenant  qu'il  n'est  plus  si  petit  auteur  qui  ne  dise  ne  relever  que  de 
Dieu  et  de  sa  plume,  quand  plume  il  y  a,  et  encore  Dieu  n'est-il  pas  toujours  de  la 
partie  !  Mais,  du  temps  des  acadéniistes ,  fraîchement  éclose  de  dessous  la  robe  rouge 
de  Richelieu,  dans  toute  la  verdeur  d'une  institution  nouvelle,  et  fière  encore  d'avoir 
soumis  le  Cid  à  sa  férule,  l'Académie  régentait  le  Parnasse  avec  la  morgue  et  la 
raideur  d'un  tribunal  sans  appel.  Elle  donnait  le  mot  d'ordre  à  l'hôtel  Rambouillet, 
qui  l'aidait  à  >•  purger  le  langage,  "  et  ses  décisions,  colportées  de  ruelles  en 
ruelles,  étaient  autant  d'arrêts  contre  celte  pauvre  langue  de  Rabelais,  de  Bran- 
tôme et  de  Montaigne,  qui,  laissant  aller  chaque  jour  quelque  débris  de  ses  grâces 
et  de  sa  naïveté  gauloises,  s'apprenait  à  se  tenir  bien  droite  et  bien  majestueuse 
pour  recevoir,  en  grande  dame,  le  grand  siècle  et  le  grand  roi. 

L'audacieuse  satire  des  Académistcs  attaquait  de  front  la  phalange  réformatrice, 
et  le  strict  incognito  que  gardait  l'auteur  aiguillonnait  encore  la  curiosité  publique, 
déjà  piquée  au  vif  par  un  vers  franc  d'allure,  une  raillerie  pleine  à  la  fois  de  sens 
et  de  sel,  par  je  ne  sais  quel  air  cavalier  qui  donnait  une  tournure  originale  à  toute 
la  pièce.  Les  uns  l'attribuèrent  au  compte  d'Ellan,  d'autres  à  Saint-Amand,  acadé- 
micien lui-même,  avec  son  rôle  dans  la  pièce,  mais  académicien  sans  ferveur,  qui 
commence  par  trouver  tout  mauvais,  et  qui  n'entre  en  scène  que  pour  troubler  la 
séance.  »  Quelques  autres  m'ont  assuré,  dit  Pélisson  dans  son  Histoire  de  l'Aca- 
démie, qu'elle  était  d'un  gentilhomme  normand  nommé  M.  de  Saint-Évremond.  » 

Il  ne  faut  pas  juger  la  comédie  des  Académistes  du  point  de  vue  scénique.  Elle 
ne  fut  jamais  destinée  au  théâtre.  Ce  n'est,  à  vrai  dire,  qu'une  satire  dialoguée,  ou 
plutôt  une  série  de  dialogues  satiriques,  allant  au  hasard,  sans  action,  sans  intrigue, 
sans  autre  lien  entre  eux  que  le  fond  même  du  sujet.  Celle  forme  dialoguée  lui  a 
valu  l'honneur  d'un  litre  aujourd'hui  lourd  à  porter,  dont  alors  le  sens  et  la  valeur 
n'avaient  pas  encore  reçu  de  la  langue  une  sanction  délinilive;  mais,  ceci  reçu,  on 
trouvera  peut-être  que,  comme  écrivain  et  même  comme  critique,  il  y  a  quelque 
gloire  à  avoir  fait,  en  se  jouant,  bien  avant  Boileau,  des  vers  tels  que  ceux-ci,  par 
exemple  : 

SAINT-AMAND. 

Oui,  mais  je  u'aime  pas  que  monsieur  de  Godcau, 
Exceplé  ce  qu'il  fait  ne  trouve  rien  de  beau  ; 
Qu'un  fal  de  Chapelain  aille,  en  chaque  ruelle, 
U'un  ridicule  ton  réciter  sa  Pucelle, 
Ou  que,  dur  et  contraint  en  ses  vers  amoureux, 
Il  fasse  un  sot  portrait  de  l'objet  de  ses  vœux  ; 
Que  son  esprit  stérile  el  sa  veine  forcée 
Produisent  de  grands  mots  qui  n'ont  sens  ni  pensée, 
.le  voudrais  que  Gombaud,  TEsloile  ut  Collelct, 
En  prose  comme  eu  vers  eussent  un  peu  mieux  fait; 


SAINT-ÉVREMOND.  79 

Que  des  Amis  Rivaux  Bois-Robert  ayant  honte 
Revînt  à  son  talent  de  faire  bien  un  conte. 

La  scène  suivante  appartient  à  l'histoire  littéraire  par  un  rapprochement  que 
personne  ne  s'avisera  de  contester,  et  pourtant  je  ne  sache  pas  d'édition  de  Molière 
où  l'on  ait  eu  l'idée  de  la  mettre  en  regard  de  la  fameuse  scène  de  Trissoliu  et  de 
Vadius,  qu'elle  a  précédée  de  trente  ans. 

GODEAU 

Itonjour,  cher  Colletcl. 

coLLETEï  se  jette  à  genoux. 

Grand  évêquc  de  Grasse, 
Dites-moi,  s'il  vous  plaît,  comme  il  faut  que  je  fasse  : 
Ne  dois-je  pas  baiser  votre  sacré  talon  ? 

GODE.iC. 

Nous  sommes  tous  égaux,  étant  fils  d'Apollon. 
Levez-vous,  Colletel. 

COLLETET. 

Votre  magnificence 
Me  permet,  monseigneur,  une  telle  licence? 

GODEAU. 

Rien  ne  saurait  changer  le  commerce  entre  nous  : 
Je  suis  évêque  ailleurs,  ici  Godeau  pour  vous. 

COLLETET. 

Très-révérend  seigneur,  je  vais  donc  vous  complaire. 

GODEAU. 

Attendant  nos  messieurs,  que  nous  faudrait-il  faire? 

COLLETET. 

Je  suis  prêt  d'obéir  à  votre  volonté. 

Ce  ne  sont  jusqu'ici  que  les  politesses  préliminaires.  La  différence  de  rang  entre 
\es  deux  enfants  d'ApoIloji,  la  condescendance  proiectrice  du  grand  cvêquc,  l'em- 
pressement servile  de  l'humble  CoUetet,  qui  courbe  jusqu'à  terre  sou  échine 
crottée,  composent  peut-être  une  donnée  plus  comique  au  fond  que  la  familiarité 
complaisante  des  deux  pédants  de  Molière,  qui  se  grattent  tranquillement  à  tour 
de  rôle,  de  prime-abord  et  du  même  air. 

Godeau  s'empare  ensuite  majestueusement  de  la  parole  : 

Oh  bien!  seul  avec  vous  ainsi  que  je  me  voi, 
Je  vais  prendre  le  temps  de  vous  parler  de  moi. 
Avez -vous  vu  mes  vers? 

El  le  voilà  qui  entonne  son  propre  éloge,  laissant  à  peine  à  CoUetet  le  temps 
d'approuver.  Mais  le  pauvre  diable  se  lasse  à  la  un  de  laisser  traîner  son  admira- 
lion  à  la  remorque,  au  profit  exclusif  de  son  interlocuteur.  Pour  varier  le  discours, 
il  essaie  à  son  tour  de  le  mettre  à  la  première  personne.  L'autre,  qu'on  interrompt 
brusquement,  change  aussitôt  de  ton.  Ce  n'est  point  par  une  méprise  que  se  fait  la 
rupture,  et  la  marche  n'en  est  que  plus  naturelle. 


80  SAIÎMT-EVREMOND. 

COLLETET. 

Mais,  sans  parler  de  moi  trop  à  mon  avantage, 
Suis-jc  pas,  monseigneur,  assez  grand  personnage? 

GODEAU. 

Collclel,  mon  ami,  vous  ne  faites  pas  mal. 

COLLETET. 

Moi,  je  prétends  traiter  tout  le  monde  d'égal, 
En  matière  d'écrits  :  le  bien  est  autre  chose; 
De  richesse  et  de  rang  la  Fortune  dispose. 
Que  pourriez-vous  encor  reprendre  dans  mes  vers? 

GODEAU. 

CoUetet,  vos  discours  sont  obscurs  ci  couverts. 

COLLETET. 

11  est  certain  que  j'ai  le  style  magnifique. 

GODEAU. 

CoUelet  parle  mieux  qu'un  homme  de  boutique. 

COLLETET. 

Ah!  le  respect  m'échappe.  Et  mieux  que  vous  aussi. 

GODEAU . 

Parlez  bas,  Collelet,  quand  vous  parlez  ainsi. 

COLLETET. 

C'est  vous,  monsieur  Godeau,  qui  me  faites  oulrag(!. 

GODEAU. 

Voulez-vous  me  contraindre  à  louer  votre  ouvrage  ? 

COLLETET. 

.l'ai  bien  loué  le  vôtre. 

GODEAU. 

Il  le  méritait  bien. 

COLLETET. 

,1e  le  trouve  fort  plat,  pour  ne  vous  celer  rien . 

GODEAU. 

Si  vous  en  parlez  mal,  vous  êtes  en  colère 

COLLETET. 

Si  j'en  ai  dit  du  bien,  c'était  pour  vous  complaire. 

GODEAU. 

CoUetct,  je  vous  trouve  un  gentil  violon. 

COLLETET. 

Nous  somrnes  tons  égaux,  étant  fils  d'Apollon. 

GODEAU. 

Vous,  enfant  d'Apollon'.  Vous  n'êtes  qu'une  bête. 

COLLETET. 

El  vous,  monsieur  Godeau,  vous  me  rompez  la  lélc. 


SAINT-ÉVREMOND.  Ki 

Certaineiuent  personne  n'ira  prétendre  que  la  scène  des  Femmes  Savantes  ait 
été  ce  qui  s'appelle  copiée  sur  celle-ci.  A  les  comparer  vers  par  vers,  elles  n'ont 
rien  de  commun  en  a|)pareuce,  et  cependant  il  est  bien  clair  que  l'une  contenait 
l'autre  en  germe.  Molière  avait  eu  connaissance  assurément  de  la  comédie  des 
Àcadcmistcs,  qui  était  encore  célèbre  de  son  temps,  et,  sans  lui  faire  injure,  on 
peut  dire  qu'en  dévelop|)ant  plus  savamment  l'idée  qu'il  emprunte,  il  n'écrase 
point  pourtant  son  modèle. 

Citons  encore  l'arrèl  si  gravement  comique  qui  résume  les  débals  grannnaticau\ 
de  la  docte  assemblée,  et  dans  lequel  le  malin  critique  a  trouvé  moyen  de  lancer  à 
chacun  son  trait,  dans  la  langue  la  plus  souple  et  la  plus  élégante. 


Grâce  à  Dieu,  compagnons,  la  divine  assemblée 
A  si  bien  travaillé,  que  la  langue  est  réglée. 
Nous  avons  retranché  ces  durs  et  rudes  mots 
Qui  semblent  introduils  par  les  barbares  Golhs; 
Et  s'il  en  reste  aucun  en  faveur  de  l'usage. 
Il  fera  désormais  un  mauvais  personnage. 
Or,  qui  fil  l'important,  déchu  de  tous  honneurs. 
Ne  pourra  plus  servir  qu'à  de  vieux  raisonneurs  ; 
Combien  que,  pour  ce  que,  font  un  son  incommode, 
Et  d'autant  et  parfois  ne  sont  plus  à  la  mode. 
Il  consie,  il  nous  appert,  sont  ternies  de  barreau; 
Mais  le  plaideur  françois  aime  un  air  plus  nouveau. 
//  appert  étoil  bon  pour  Cujas  et  Barthole  ; 
//  conste  ira  trouver  le  parlement  de  Dole, 
Où,  malgré  sa  vieillesse,  il  se  rendra  commun 
Par  les  graves  discours  de  l'orateur  Le  Brun. 
Du  pieux  Chapelain  la  bonté  paternelle 
Peut  garder  son  tombeau  pour  sa  propre  Pucelle. 
Aux  stériles  esprits,  dans  leur  fade  entretien. 
On  permet  à  ravir,  lequel  n'exprime  rien. 

Certes,  à  lire  ces  vers,  on  est  tenté  de  regretter  que  celui  qui  les  a  écrits  n'ait 
pas  été  le  fds  d'un  petit  greflîer  ou  d'un  pauvre  drapier  des  halles,  comme  d'autres 
plus  heureux  que  lui,  et  que  d'un  jeu  il  n'ait  pas  été  obligé  de  faire  une  occupation 
sérieuse.  Nous  ne  serions  pas  réduit,  à  l'heure  qu'il  est,  à  le  prendre  pour  sujet 
d'une  étude  de  découvertes,  et  de  nos  vieux  classiques  ce  serait,  à  coup  sûr,  un  de 
ceux  qui  se  ferait  accepter  le  mieux  des  écoles  nouvelles. 

Mais  à  chacun  son  lot  dans  ce  monde.  Pendant  que  les  éditions  à  la  main  de  la 
comédie  des  Académistes  se  multipliaient  dans  le  public,  le  gentilhomme  auteur 
était  déjà  loin.  Il  avait  suivi  le  duc  d'Enghien  sur  les  bords  du  Rhin,  et  prenait  lar- 
gement sa  part  de  ces  campagnes  glorieuses  qui  devaient  achever  l'œuvre  exté- 
rieure de  Richelieu.  A  Nordlingen,  Saint-Évremond,  placé  à  la  tète  de  son  esca- 
dron, juste  au  pied  d'une  éminence  qu'occupaient  les  ennemis,  y  soutint  sans 
broncher,  pendant  trois  heures,  le  feu  de  leur  monsquelerie  et  d'une  batterie  de 
quatre  pièces  de  campagne.  Presque  tout  son  monde  y  resta  ;  lui-même  fut  atteint 
au  genou  gauche  d'un  coup  de  fauconneau  qui  le  laissa  près  de  six  semaines  entre 
la  vie  et  la  mort.  A  peine  remis  sur  pied,  il  devint  garde-malade  à  son  tour.  Le 
duc  d'Enghien  ayant  été  forcé  de  prendre  le  lit,  à  la  suite  des  fatigues  de  la  cani- 


<S2  SAINT-ÉvnEMOND. 

pagne,  Saint-Évreniond  berça  sa  convalescence  avec  des  lectures  moins  sérieuses 
cette  fois  que  les  autres. Pantagruel  et  Gargantua  en  firent  d'abord  les  frais;  mais 
le  langage  parfois  plus  que  populaire  du  curé  de  Meudon  n'allait  pas  toujours 
à  l'oreille  princière  du  grand  Condé,  et  le  lecteur  intelligent  se  rabattit  sur 
Pétrone,  débauché  de  cour  dont  le  succès  ne  fut  pas  douteux. 

Quatre  années  s'écoulèrentainsi  au  bout  desquelles  cette  double  fraternité  d'armes 
et  de  lettres  entre  le  prince  de  la  maison  de  Bourbon  et  le  cadet  normand  vint 
tout  à  coup  à  se  rompre  d'une  façon  assez  bizarre,  a  M.  le  prince,  dit  Desmaiseaux, 
se  plaisait  à  chercher  le  ridicule  des  hommes,  et  il  s'enfermait  souvent  avec  le 
comte  de  Miossens  et  M.  de  Saint-Évremond,  pour  partager  avec  eux  ce  plaisir.  Un 
jour,  ces  messieurs  sortant  d'une  de  ces  conversations  satiriques,  il  échappa  à 
M.  de  Saint-Évremond  de  demander  à  M.  de  Miossens  s'il  croyait  que  son  altesse, 
qui  aimait  si  fort  à  découvrir  le  ridicule  des  autres,  n'eût  pas  elle-même  son  ridi- 
cule, et  ils  convinrent  que  celte  passion  de  chercher  le  ridicule  des  autres  lui  don- 
nait un  ridicule  d'une  espèce  toute  nouvelle.  Cette  idée  leur  parut  si  plaisante, 
qu'ils  ne  purent  résister  à  la  tentation  de  s'en  divertir  avec  leurs  amis.  M.  le  prince 
en  fut  informé,  et  donna  bientôt  des  marques  de  son  ressentiment.  Il  ôta  à  M.  de 
Saint-Évremond  la  lieutenance  de  ses  gardes,  et  ne  voulut  plus  avoir  de  liaison 
avec  le  comte  de  Miossens.  » 

Celui-ci  prit  bientôt  sa  revanche.  Deux  ans  après,  servant  à  la  fois  sa  rancune 
et  celle  du  Mazarin,  il  se  chargea  d'arrêter  Condé  et  son  frère,  et  les  emmena 
prisonniers  au  donjon  de  Vincennes.  Quant  à  Saint-Évremond,  il  alla  retrouver 
tranquillement  le  manoir  paternel,  en  Normandie,  où  il  arriva  juste  à  temps  pour 
assister  aux  premiers  troubles  de  la  fronde.  Nul  ne  semblait  devoir  faire  nn  meil- 
leur frondeur  que  ce  caustique  gentilhomme  dont  la  raillerie  indépendanle  venait 
de  narguer  jusqu'au  pied  de  sa  tente  le  vainqueur  de  Roeroy,  de  Fribourg  et  de 
Lens  ;  les  meneurs  du  parti  songèrent  donc  à  le  gagner  dès  l'abord. 

Mais  Saint-Évremond  n'était  pas  seulement  un  homme  d'esprit.  Ce  qui  dominait 
surtout  dans  cette  nature  fine  et  mordante,  c'était  un  admirable  bon  sens  que  rien 
n'influençait,  ni  l'opinion,  ni  l'entourage,  et  qui  allait  vile  au  fond  des  choses. 
Aussi  ne  prit-il  pas  un  moment  au  sérieux  celte  grande  mystification  de  la  fronde, 
qui  avait  peut-être  un  sens  dans  les  rues  de  Paris,  où  la  foule,  nn  peu  à  l'aventure 
il  est  vrai,  avait  accepté  pour  drapeau  le  rochet  brodé  d'un  Brulus  petit  maître 
et  tonsuré,  mais  non  dans  les  rangs  de  celte  noblesse  étourdie  jouant  à  la  révolte, 
en  Normandie,  à  la  suite  du  duc  de  Longueville.  Cette  soi-disant  émancipation  de 
la  noblesse,  cette  dernière  convulsion  de  la  féodalité  expirante,  comme  nous  disons 
nous  autres,  n'inspira  au  cadet  de  Saint-Denys  qu'un  fou  rire  qu'il  satisfit  tout  à 
l'aise  en  écrivant  sa  satire  intitulée  :  Retraite  du  duc  de  Longueville  en  Normandie. 
L'arme  nationale  du  ridicule  a  i-arement  été  maniée  avec  autant  d'adresse  et  de 
bonheur  que  dans  ce  petit  pamphlet  de  seize  pages,  à  la  hauteur,  pour  le  fond 
comme  pour  la  forme,  de  la  Satire  Ménippée.  Le  duc  de  Longueville  se  décide  à 
venir  haranguer  les  conseillers  du  parlement  de  Rouen,  après  avoir  fait  toutefois 
observer  par  précaution,  du  haut  d'une  tour,  la  contenance  du  peuple.  Le  peuple 
est  tout  à  la  joie;  le  parlement  entraîné  promet  autant  d'arrêts  que  l'on  voudra, 
sans  rien  examiner,  sous  la  condition  qu'on  supprimera  le  semestre,  et  le  duc,  en 
attendant  Tannée  qu'il  aura,  ne  songe  plus  qu'à  en  distribuer  les  charges.  Ici  se 
déroule  une  suite  de  malins  croquis,  dessinés  tous  de  main  de  maître.  Varicarville, 
l'esprit  fort,  se  refuse  d'abord  à  tout  emploi,  «  ayant  appris  de  son  Rabbi  que,  pour 


SAINT-ÉVREMOM).  80 

bien  entendre  le  vieux  Testament,  il  y  faut  une  application  entière,  et  même  so 
réduire  à  no  manger  que  dos  herbes,  pour  se  dégager  de  toute  vapeur  grossière.  » 
Il  accepte  pourtant  le  soin  de  la  police,  o  Mais,  comme  il  arrive  toujours  cent 
malheurs,  il  avait  oublié  à  Paris  un  manuscrit  du  comte  Maurice,  dont  il  eût  tiré 
(le  grandes  lumières  pour  l'artillerie  et  pour  les  vivres,  ce  qui  fut  cause  vraisem- 
blablement qu'il  n'y  eut  ni  munitions  ni  pain  dans  celle  armée-là.  »  Saint-lbal  ne 
demande  que  l'honneur  de  faire  entrer  les  ennemis  en  France;  on  lui  répond  que 
messieurs  les  généraux  de  Paris  se  le  réservent.  Pour  le  comte  de  Ficsque,  il  obtient 
c  une  commission  particulière  pour  les  enlèvements  de  quartier  et  autres  exploits 
brusques  et  soudains,  dont  la  résolution  se  peut  prendre  en  chantant  un  air  de  la 
Rarre,  et  dansant  un  pas  de  ballet.  »  Il  y  a  là  aussi  un  certain  marquis  d'Heclot. 
qui  se  fait  donner  le  commandement  de  la  cavalerie,  «  parce  qu'il  était  mieux 
monté  que  les  autres,  qu'il  était  environ  de  l'âge  de  M.  de  Nemours  lorsqu'il  la 
commandait  en  Flandre,  et  qu'il  avait  une  casaque  en  broderie  toute  pareille  à  la 
sienne.  »  Sur  la  même  ligne  se  placent  Hanerie  et  Caumenil,  qui  réclament  la 
charge  de  maréchaux  de  camp,  «  Hanerie,  fondé  sur  ce  qu'il  avait  pensé  être 
enseigne  des  gendarmes  du  roi;  Caumenil,  sur  ce  qu'il  s'en  était  peu  fallu  qu'il 
n'eût  été  mestre  -de-camp  du  régiment  de  Monsieur,  n  Campion  demande  seulement 
à  être  maréchal  de  bataille,  «■  pour  apprendre  le  métier,  avouant  ingénument  qu'il 
ne  le  savait  pas;  n  Boucaule  de  même.  «  Il  ne  pouvait  pas  dire  qu'il  eût  jamais 
vu  d'armée,  mais  il  alléguait  qu'il  avait  été  chasseur  toute  sa  vie,  et  que,  la  dutssc 
étant  une  image  de  la  guerre,  selon  Machiavel,  quarante  ans  de  chasse  valaient 
pour  le  moins  vingt  campagnes.  Il  voulut  être  maréchal  de  camp,  et  il  le  fut,  i. 

Sans  chercher  à  quitter  le  terrain  de  la  critique  littéraire,  observons  en  passant, 
à  titre  de  rapprochement  historique,  qu'hier  encore  les  derniers  rassemblements 
de  nos  gentilshommes  de  l'Ouest,  aussi  inoffensifs,  à  vrai  dire,  que  ceux  de  16i9, 
offraient  presque  le  pendant  de  ce  tableau  si  comiquement  vrai.  Au  témoignage  de 
quelques  hommes  de  sens  entraînés  là  par  une  de  ces  religions  qui  discutent  rare- 
ment, et  jamais  qu'après,  on  ne  trouvait  que  des  généraux  ;  les  plus  modestes  se 
faisaient  officiers,  toujours  en  raison  de  l'axiome  de  Machiavel,  si  ingénieusement 
appliqué  par  Boucaule.  Au  surplus,  l'écrivain  du  xvii^  siècle  a  parfaitement  saisi  le 
côté  général  des  ridicules  qu'il  avait  sous  les  yeux,  et,  laissant  de  côté  la  joyeuse 
raillerie,  il  donne  en  terminant,  avec  une  gravité  empreinte  de  tristesse  véritable, 
le  dernier  mot  de  toutes  les  frondes  passées,  présentes  et  futures,  c  Je  me  tiens 
heureux,  dit-il,  d'avoir  acquis  la  haine  de  tous  ces  mouvements-là,  plus  par  obser- 
vation que  par  ma  propre  expérience.  C'est  un  métier  pour  les  sots  et  pour  les 
malheureux,  dont  les  honnêtes  gens  et  ceux  qui  se  trouvent  bien  ne  se  doivent  point 
mêler.  Les  dupes  viennent  là  tous  les  jours  en  foule;  les  proscrits,  les  misérables 
s'y  rendent  des  deux  bouts  du  monde  :  jamais  tant  de  générosité  sans  honneur, 
jamais  tant  de  beaux  discours  et  si  peu  de  bon  sens;  jamais  tant  de  desseins  sans 
actions,  tant  d'entreprises  sans  elfets;  toutes  imaginations,  toutes  chimères  ;  rien 
de  véritable,  rien  d'essentiel  que  la  nécessité  et  la  misère.  »  Croyez-vous  bien  que 
ceci  ne  soit  pas  de  la  philosophie  à  l'usage  de  notre  temps?  Et  que  dites-vous  de 
cet  homme  de  furt  bonne  compagnie,  qui  trouve  au  bout  de  sa  plume  un  pareil 
enseignement  et  dans  une  langue  comme  celle-là? 

La  première  fronde  apaisée,  les  hauteurs  de  Condé  en  suscitèrent  bientôt  une 
seconde,  et  Saint-Évremond,  cette  fois,  ne  se  déclara  pas  seulement  le  champion 
littéraire  de  la  cour.  Pendant  que  son  ami  Miossens  le  vengeait  à  Yincennes  d'une 


8i  SAINT-EVREMOND. 

plaisanterie  mal  prise,  il  marchait  avec  l'armée  royale  en  Normandie,  contre  ces 
mêmes  gentilshommes  qu'il  avait  mis  si  plaisamment  en  scène.  Au  mois  de  sep- 
tembre 1652,  il  reçut,  en  récompense  de  son  zèle,  un  brevet  de  maréchal  de  camp, 
suivi  le  lendemain  d'une  pension  de  5,000  livres.  Il  servit  ensuite  avec  son  ami 
M.  de  Caudale,  le  Ois  du  duc  d'Ëpernon,  puis  en  Flandre,  sous  les  ordres  du  ma- 
réchal d'Hocquincourl,  et,  chemin  faisant,  il  exerçait  sa  verve  de  droite  et  de 
gauche,  en  Jionnête  homme  qui  prenait  ses  ébattements,  jetant  son  rire  de  tous  les 
jours  sur  le  papier,  sans  autre  but  que  d'en  faire  part  à  ses  amis.  Ce  fut  ainsi  qu'il 
6t  la  Conversation  du  maréchal  d'Hocquincourl  avec  le  j}ère  Canaye ,  écrite  au 
sortir  d'un  dîner  chez  le  maréchal. 

Déjà  avait  commencé  la  grande  querelle  des  jésuites  et  des  jansénistes,  et,  bien 
loin  derrière  ceux-ci,  pointait  la  secte  anathématisée  des  esprits  forts;  entre  les 
trois,  le  gros  des  gens  de  qualité  manœuvrait  au  hasard,  promenant  une  foi  cava- 
lière, peu  d'accord,  la  plupart  du  temps,  avec  les  idées  qu'on  se  forme  volontiers 
du  grand  siècle.  Nul  ne  l'a  mieux  vu,  ni  surtout  mieux  rendu  que  Saint-Évremond, 
et  cette  bluette  de  gentilhomme  bel  esprit  est,  à  coup  sûr,  une  des  pages  les  plus 
instructives  de  notre  histoire  religieuse.  »  A  qui  parlez-vous  des  esprits  forts,  dit 
le  maréchal,  et  qui  les  a  connus  mieu.x  que  moi?  Bardouville  et  Saint-lbal  ont  été 
les  meilleurs  de  mes  amis.  Ce  furent  eux  qui  m'engagèrent  dans  le  parti  de  mon- 
sieur le  comte,  contre  le  cardinal  de  Richelieu.  Si  j'ai  connu  les  esprits  forts!  Je 
ferois  un  livre  de  tout  ce  qu'ils  ont  dit.  Bardouville  mort,  et  Saint-lbal  retiré  en 
Hollande,  je  fis  amitié  avec  La  Frette  et  Sauvebœuf.  Ce  n'étoient  pas  des  esprits, 
mais  de  braves  gens.  La  Frette  étoit  un  brave  homme  et  fort  mon  ami.  Je  pense 
avoir  assez  témoigné  que  j'élois  le  sien  dans  la  maladie  dont  il  mourut.  Je  le  voyois 
mourir  d'une  petite  lièvre,  comme  auroit  pu  faire  une  femme,  et  j'enrageois  de 
voir  La  Frette,  ce  La  Frette  qui  s'étoit  battu  contre  Bouteville,  s'éteindre  ni  plus 
ni  moins  qu'une  chandelle.  Nous  étions  en  peine,  Sauvebœuf  et  moi,  de  sauver  l'hon- 
neur à  notre  ami,  ce  qui  me  fit  prendre  la  résolution  de  le  tuer  d'un  coup  de  pis- 
tolet, pour  le  faire  périr  en  homme  de  cœur.  Je  lui  appuyois  le  pistolet  sur  la  tète, 
quand  un  b....  de  jésuite,  qui  étoit  dans  la  chambre,  me  poussa  le  bras  et  détourna 
le  coup.  Cela  me  mit  dans  nne  si  grande  colère  contre  lui,  que  je  me  fis  jansé- 
niste. »  Mais  voilà  notre  janséniste  qui  devient  amoureux  de  M""'  de  Montbazon. 
«  Il  y  avoit  toujours  auprès  d'elle  un  certain  abbé  de  Rancé,  un  petit  janséniste, 
qui  lui  parloit  de  la  grâce  devant  le  monde,  et  l'entretenoit  de  toute  autre  chose 
en  particulier.  Cela  me  fit  quitter  le  parti  des  jansénistes.  Auparavant  je  ne  perdois 
pas  un  sermon  du  père  Desmares,  et  je  ne  jurois  que  par  messieurs  de  Port-Royal. 
J'ai  toujours  été  à  confesse  aux  jésuites  depuis  ce  temps-là,  et  si  mon  fils  a  jamais 
des  enfants,  je  veux  qu'ils  étudient  au  collège  de  Clermont,  sur  peine  d'être  dés- 
hérités. » 

Quant  aux  esprits  forts,  le  brave  maréchal  ne  saurait  dire  pourquoi  il  les  a  quittés. 
<i  Je  ne  l'ai  que  trop  aimée,  la  philosophie,  dit  le  maréchal,  je  ne  l'ai  que  trop  aimée, 
mais  j'en  suis  revenu,  et  je  n'y  retourne  pas.  Un  diable  de  philosophe  m' avoit  tel- 
lement embrouillé  la  cervelle  de  premiers  parents,  de  pomme,  de  serpent,  de  pa- 
radis terrestre  et  de  chérubins,  que  j'étois  sur  le  point  de  ne  rien  croire.  Le  diable 
m'emporte  si  je  croyois  rien.  Depuis  ce  temps-là  je  me  ferois  crucifier  pour  la  re- 
ligion. Ce  n'est  pas  que  j'y  voye  plus  de  raison,  au  contraire,  moins  que  jamais  ; 
mais  je  ne  saurois  que  vous  dire,  je  me  ferois  crucifier  sans  savoir  pourquoi.  » 
A  côté  de  cette  figure  insoucieuse  et  quelque  peu  brutale,  celle  du  père  Canaye, 


SAINT-EVREMONU.  bh 

l'œil  au  ciel,  et  sur  les  lèvres  un  sourire  éternel,  à  travers  toutes  les  épreuves  où  le 
l'ont  passer  les  boutades  du  vieux  seigneur,  forme,  par  le  contraste,  un  tableau  de 
genre  achevé.  Cetle  scène  délicieuse,  dans  sa  férocité  naïve,  où  le  malencontreux 
jésuite  intervient  si  fort  à  propos,  n'a  rien  qui  le  déconcerte.  »  Remarquez-vous, 
monseigneur,  remarquez -vous  comme  Satan  est  toujours  aux  aguets  :  Circuit  quœ- 
rcns  quem  devorct?  Vous  concevez  un  petit  dépit  contre  nos  pères,  il  se  sert  de 
cette  occasion  pour  vous  surprendre,  pour  vous  dévorer,  pis  que  dévorer,  pour  vous 
faire  janséniste.  Vicfilate,  vigilate;  on  ne  sauroit  être  trop  en  garde  contre  l'en- 
nemi du  genre  humain.  »  Le  bon  père  veut  ensuite  persuader  à  son  terrible  hôte 
qu'il  n'a  pas  convoité  lapins  belle  du  vionde  (1).  Le  maréchal,  qui  n'a  pas  appris 
dans  les  ruelles  «  à  aimer  comme  un  sot,  «  et  qui  tient  à  l'en  convaincre,  saisit  un 
couteau  :  «  Voyez-vous,  dit-il,  si  elle  m'avoit  commandé  de  vous  tuer,  je  vous  au- 
rois  enfoncé  le  couteau  dans  le  cœur,  j  Étourdi  par  cette  argumentation  peuscolas- 
lique,  le  père  se  laisse  aller  à  la  peur,  en  présence  du  couteau  qui  demeure  toujours 
levé  :  «  Il  s'éloignoit  insensiblement  du  maréchal  par  un  mouvement  de  fesse  im- 
perceptible. 11  Mais  il  se  remet  bientôt  en  selle.  Quancî  vient  l'épisode  de  l'abbé  de 
Rancé  :  «Oh!  que  les  voies  de  Dieu  sont  admirables!  s'écrie-t  il.  Que  le  secret  de  sa 
justice  est  profond  !  Un  petit  coquet  de  janséniste  poursuit  une  dame  à  qui  mon- 
.seigneur  vouloit  du  bien.  Le  Seigneur  miséricordieux  se  sert  de  la  jalousie  pour 
mettre  la  conscience  de  monseigneur  entre  nos  mains.  Jlinibilia  jadicia  tua.  Do- 
mine. »  Le  triomphe  du  saint  homme  est  complet,  à  cette  bizarre  déclaration  de 
foi  de  l'ancien  esprit  fort,  tout  prêt  maintenant  à  se  faire  crucifier  pour  la  religion 
sans  savoir  pourquoi.  «  Tant  mieux,  monseigneur,  reprit  le  père  d'un  ton  de  nez 
fort  dévot,  tant  mieux,  ce  ne  sont  point  mouvements  humains,  cela  vient  de  Dieu. 
Point  de  raison!  c'est  la  vraie  religion  cela.  Point  de  raison!  Que  Dieu  vous  a  fait, 
monsieur,  une  belle  grâce!  Estolo  sicut  infantes;  soyez  comme  des  enfants.  Les  en- 
fants ont  encore  leur  innocence,  et  pourquoi?  parce  qu'ils  n'ont  point  de  raison. 
Beati  puupcres  spiritu  ;  bienheureux  les  pauvres  d'esprit,  ils  ne  pèchent  point.  La 
raison?  c'est  qu'ils  n'ont  point  de  raison.  Point  de  raison.  Je  ne  sawois  que  vous 
dire.  Je  ne  suis  pourquoi.  Les  beaux  mots  !  Ils  devroient  être  écrits  en  lettres  d'or. 
Ce  n'est  pas  que  j'y  voye  plus  de  raison,  au  contraire,  moins  que  jamais.  En  vérité, 
cela  est  divin  pour  ceux  qui  ont  le  goût  des  choses  du  ciel.  Point  de  raison!  Que 
Dieu  vous  a  fait,  monseigneur,  une  belle  grâce  !  " 

Cela  peut  marcher  de  front,  pour  la  grâce  et  la  finesse,  avec  les  meilleurs  pas- 
sages des  Provinciales,  et,  de  plus,  Saint-Éviemond  a  sur  Pascal,  qu'il  a  précédé 
de  deux  ans  (2),  cet  avantage  immense,  qu'il  est  aussi  peu  janséniste  que  jésuite. 
Tout  à  l'heure  il  vient  de  faire,  rien  qu'avec  les  exclamations  enthousiastes  du  père 
Canaye,  le  procès  le  moins  Ihéologique  et  le  plus  serré  aux  doctrines  exagérées  de 
la  société  de  Jésus  sur  la  grâce.  Mais  ce  n'est  pas  là  qu'est  pour  lui  la  question.  Il 
voit  clair  au  fond  de  ces  controverses  furibondes,  et,  quitte  à  parler  pour  eux,  il 
faut  que  ses  personnages  lui  livrent  leur  secret.  «  Quelle  folie,  lui  dit  le  père  Canaye 
dans  un  tête-à-tête  conûdentiel,  trop  confidentiel  peut-être  pour  être  bien  histo- 
rique ;  quelle  folie  de  croire  que  nous  nous  haïssions  pour  ne  pas  penser  la  même 
chose  sur  la  grâce!  Ce  n'est  ni  la  grâce,  ni  les  cinq  propositions  qui  nous  ont  mis 
mal  en.semble  :  la  jalousie  de  gouverner  les  consciences  a  tout  fait.  » 

(1)  Surnom  de  M"""  de  Monlbazou. 

(2)  Les  Provinciales  ont  été  publiées  en  1656. 

To;.!E   1.  () 


86  SAINT-EVREMOND. 

Celle  indépendance  Uanquille,  ces  libres  allures  d'un  espril  moqueur  el  bien 
|)orlanl,  sans  préjugés,  mais  sans  fièvre,  fonl  de  Saint-Évremond  unoespècede  phi- 
losophe à  pari,  en  avance  réellement,  non  pas  d'un,  mais  de  deux  siècles,  el  qui 
irouverail  plutôt  sa  place,  s'il  fallait  le  classer  par  ordre  d'analogie,  dans  les  rangs 
de  l'école  critique  de  ce  temps  que  dans  ceux  de  la  phalange  belliqueuse  des  ency- 
clopédistes :  du  reste,  philosophe  d'inslinct  el  à  ses  heures,  comme  il  était  écrivain, 
prenant  avant  tout  le  temps  de  vivre,  el,  pour  le  dire  en  passant,  viveur  des  plus 
délicats  et  des  plus  rallinés.  On  connaît  ce  fameux  ordre  des  Coteaux  dont  parle 
Boileau  dans  son  repas  ridicule,  et  sur  lequel  Bois-Roberl  fil  la  satire  intitulée  : 
Les  Coteaux.  Or,  les  coteaux,  ou  mieux  les  trois  coteaux,  n'étaient  autres  que  Bois- 
Dauphin,  d'Olonne  et,  n'en  déplaise  aux  convenances  littéraires,  Saiul-Ëvremond 
en  personne.  Ils  formaient  à  cette  époque,  avec  le  commandeur  de  Souvré,  une 
bande  privilégiée  qui  tenait  le  haut  bout  de  la  table,  el  dictait  les  lois  de  la  bonne 
chère.  L'évèque  du  Mans,  M.  de  Lavardin,  qui  s'était  mis  aussi  sur  les  rangs,  avec 
autant  de  bonne  volonté  peut-être,  mais  moins  de  talent  el  de  succès,  se  laissa  aller 
un  jour,  au  beau  milieu  d'un  dîner,  ;i  une  crilique  jalouse  de  ses  heureux  rivaux. 
.<  Ces  messieurs,  s'écria-t-il  avec  dépit,  outrent  tout  à  force  de  vouloir  raffiner  sur 
tout  ;  ils  ne  sauraient  manger  que  du  veau  de  rivière  ;  il  faut  que  leurs  perdrix  vien^ 
nenl  d'Auvergne,  que  leurs  lapins  soient  de  La  Roche-Guyon  ou  de  Versine.  Ils  ne 
sont  pas  moins  difficiles  sur  le  fruit;  el,  pour  le  vin,  ils  n'en  sauraient  boire  que  des 
trois  coleaux  d'Ay,  d'Haut-Villiers  et  d'Avenay.  »  Les  trois  amis  relevèrent  le  mot 
el  plaisantèrent  si  longtemps  sur  les  coleaux  de  monsieur  du  Mans,  que  le  nom  leur 
en  resta. 

Les  préoccupations  culinaires  n'absorbaient  pas  cependant  Saint-Évremond  au 
point  de  faire  tache  dans  sa  vie.  Son  vrai  métier  était  toujours  la  guerre  ;  il  assista 
à  toutes  les  campagnes  de  Flandre  jusqu'à  la  suspension  d'armes  de  KiTiO.  Toute 
celte  période  qui  s'écoula  entre  la  fronde  el  le  traité  des  Pyrénées  fut  l'époque  la 
plus  heureuse  de  sa  longue  carrière.  Recherché  par  tout  ce  que  la  cour  avait  de 
plus  distingué,  entouré  d'amis  dévoués  et  puissants,  el  donnant  le  ton  par  l'éclat 
el  les  séductions  irrésistibles  de  son  esprit,  il  n'était  bruit  que  de  lui  dans  les  ruelles 
(|u'il  inondait  de  madrigaux,  de  dizains  el  de. sonnets,  aussi  mauvais,  il  faut  le  dire, 
(]ue  tout  ce  qui  se  faisait  alors  à  l'hôtel  de  Rambouillet. 

Mes  yeux,  mes  inutiles  yeux, 
Vous  savez  bien  que  dans  ces  lieux, 
Iris  f'ail  toujours  sa  demeure, 
El  si  proche  de  ses  appuis, 
Ingrats!  vous  souffrez  que  je  mourc 
Du  chagrin  de  ne  la  voir  pas. 

C'est  sans  doute  après  avoir  jeté  les  yeux  sur  cette  partie  des  œuvres  de  Saint- 
Évremond  que  le  savant  et  judicieux  Lemontey  l'a  rangé  au  nombre  de  «  ces  gens 
de  cour  el  gens  d'esprit  qui  daignaient  faire  des  vers  détestables.  "  Détestables! 
ceux-là  le  sont  assurément;  l'on  a  vu  cependant  que  le  chantre  malheureux  d'Iris 
avait  eu  un  jour  d'assez  bonnes  inspirations,  et  ce  n'est  pas  comme  faiseur  de  petits 
vers  qu'il  faut  apprécier  Saint-Evremond.  On  peut  croire  qu'il  sacrifia  sans  façon 
au  goùl  qui  régnait  alors,  mais  il  était  sans  doute  le  premier  à  rire  de  ses  vers  lan- 
goureux, si  peu  d'accord  avec  toutes  ses  habitudes  d'esprit.  Ceci  n'est  pas  une  ex- 


SAIIST-ÉVREMOND.  87 

dise  de  biographe  honteux,  car  quelques  pages  après  cette  excursion  poétique  clans 
le  /Jffijs  de  Tendre  vient  justement  une  espèce  de  satire  dirigée  contre  les  maîtresses 
du  genre,  contre  les  précieuses,  qu'il  déDnit  plaisamment,  d'après  Ninon  de  Len- 
clos,  les  jansénistes  de  l'amour.  Celle-là,  il  l'aimait  et  la  chantait  à  sa  manière,  en 
raison  de  cette  maxime  qui  commence  une  de  ses  lettres,  »  qu'il  n'y  a  rien  de  si 
honnête  qu'une  ancienne  amitié,  et  rien  de  si  honteux  qu'une  vieille  passion.  » 

Il  fniit  brûler  d'une  flamme  légère, 
Vivo,  briUanto,  et  toujours  passagère  ; 
Klre  inconstante  aussi  longtemps  qu'on  peut, 
Car  un  temps  vient  que  ne  l'est  pas  qui  vcul. 

Convenez  que  ce  n'est  plus  là  le  même  amoureux,  et  que  le  poêle  y  gagne. 

Notre  heureux  gentilhomme  s'en  allait  ainsi  devant  lui,  faisant  blanc  de  sa  plume 
et  de  son  épée,  jetant  au  vent  son  cœur  et  son  esprit,  coteau  renommé,  comme  il 
récrivait  en  170-i,  à  milord  Gallovvay,  poète  à  la  mode  et  philoso|)he  sans  système, 
ce  qui  est  l'être  deux  fois;  il  atteignait  sa  quarante-huitième  année,  sansavoir  es- 
suyé de  véritable  bourrasque,  à  travers  une  époque  toute  semée  de  troubles  et  de 
disgrâces,  et  pouvait  à  bon  droit  croire  sa  vie  fixée  pour  toujours;  mais  il  était 
loin  de  compte  avec  le  sort.  Tout  indulgente  et  modérée  que  fût  la  moquerie  de 
Saint-Évremond,  elle  était  trop  universelle,  trop  insoucieuse  des  personnes  pour  être 
sans  danger  à  cette  cour  de  France,  telle  que  l'avait  laissée  Richelieu.  Déjà  Condé 
lui  en  avait  appris  quelque  chose.  En  1654,  Mazarin  lui  avait  fait  sentir  par  une 
captivité  de  deux  ou  trois  mois  à  la  Bastille  l'inconvénient  de  certaines  plaisante- 
ries. L'incorrigible  railleur  ne  se  contente  pas  de  la  leçon.  En  1639,  il  suit  le  car- 
dinal aux  conférences  d'où  sortit  la  paix  des  Pyrénées,  et  pendantque  d'un  bout  du 
royaume  à  l'autre  les  joyeuses  volées  de  cloches  convoquent  la  France  entière  à  un 
Te  Deum  général,  lui  n'a  rien  de  plus  pressé  que  d'écrire  en  cachette  au  marquis 
de  Cn'qui  une  longue  lettre  dans  laquelle  il  couvre  de  ridicule  et  le  négociateur  et 
le  traité.  Jusque-là  tout  va  bien.  La  lettre,  après  avoir  passé  seulement  par  un  petit 
nombre  de  mains  sûres,  revient  bientôt  entre  les  mains  de  son  auteur,  qui  tient 
sous  clef  le  scandale,  et,  pour  plus  de  sûreté,  Slazarin  meurt  quelques  mois  après 
grand  ami  de  Saint-Évremond,  qu'il  avait  appelé  au  chevet  de  son  lit  de  mort  pour 
lui  lire  sa  fameuse  satire  des  troubles  de  Normandie.  Celui  ci  ne  pensait  déjà  plus 
à  rien  ;  mais  voici  que  le  roi  le  nomme  pour  être  de  ce  voyage  en  Bretagne  (1661), 
pendant  lequel  Fouquet  fut  arrêté,  et,  avant  de  partir,  il  laisse  de  confiance  la  cas- 
sette où  sont  ses  papiers  entre  les  mains  de  M™"  du  Plessis-Bellière,  intime  amie 
du  surintendant.  Arrive  la  catastrophe  de  Vaux;  les  gens  dn  roi  font  une  descente 
chez  tous  les  amis  de  Fouquet,  et  s'emparent  de  la  cassette  de  Saint-Évremond,  où 
Colberl  et  Le  Tellier  découvrent  la  fatale  lettre  sur  la  paix  des  Pyrénées.  Les  deux 
élèves  de  Mazarin,  jaloux  de  se  montrer  fidèles  à  la  mémoire  récente  encore  de  leur 
maître,  jettent  les  hauts  cris  auprès  du  roi,  et  intéressent  si  bien  sa  susceptibilité 
personnelle  dans  cette  affaire  posthume,  qu'ils  obtiennent  un  ordre  d'envoyer  Sainl- 
Evremond  à  la  Bastille.  Pendant  ce  temps,  le  satirique  correspondant  du  marquis 
de  Créqui,  peu  inquiet  de  son  crime  inédit  de  lèse-majesté,  s'en  revenait  à  petites 
journées  de  la  maison  de  campagne  du  maréchal  de  Clérembaut.  Un  des  gens  de 
Gourville,  envoyé  en  poste  à  sa  rencontre,  le  joignit  dans  la  forêt  d'Orléans,  et  lui 
apprilqu'il  marchait  droit  au-devant  delà  Bastille.  L'exemple  de  Bassompière  n'était 
pas  rassurant,  et  Saint-Évremond,  qui  avait  goûté  une   fois  déjà  du  régime  de  la 


88  SAINT-EVREMOND. 

prison,  ne  se  souciait  pas  île  faire  le  pendant  de  cette  longue  infortune.  11  alla  se 
cacher  d'abord  en  Normandie,  chez  ses  parents  ;  puis,  craignant  une  perquisition, 
il  mena  quelque  temps  une  vie  errante  à  travers  les  provinces  frontières,  marchant 
la  nuit,  et  ne  s'arrètant  qu'en  lieu  sur.  Las  enfin  de  tant  d'alarmes  et  de  précau- 
tions, il  sortit  furtivement  du  royaume  vers  la  fin  de  l'année,  et  se  réfugia  en  Hol- 
lande, l'asile  classique  des  proscrits  de  cette  époque. 

Il  n'y  avait  là  rien  de  fort  ell'rayant  pour  un  homme  qui  avait  passé  par  la  fronde 
et  par  Richelieu.  Une  fuite  était  un  cas  prévu  dans  la  série  des  chances  qui  alten 
daient  tout  homme  de  cour.  Du  reste,  api'ès  Gaston  d'Orjéans  et  tant  d'illustres 
personnages,  à  finir  par  le  grand  Condé,  il  était  bien  permis  à  un  .simple  maréchal 
de  camp  de  passer  la  frontière,  sinon  en  partie  de  plaisir,  du  moins  comme  une 
chose  assez  naturelle,  et  avec  l'espoir  légitime  de  revenir  bientôt. 

Saint-Evremond  passa  donc  gaiement  les  premiers  jours  de  l'exil.  11  emportait 
avec  lui  assez  d'argent  comptant  pour  être  de  longtemps  à  l'abri  du  besoin,  sans 
compter  une  rente  de  deux  cents  écus  que  lui  avait  faite  le  maréchal  de  Créqiii,  et 
sa  légitime  de  Normandie.  Il  laissa  bientôt  la  Hollande  pour  l'Angleterre,  où  l'ap- 
pelaient de  nombreux  amis  qu'il  s'y  était  faits  l'année  précédente,  lors  de  l'ambas- 
sade du  comte  de  Soissons,  venu  à  Londres  avec  l'élite  de  la  cour  de  France  pour 
fêter  la  restauration  des  Stuart.  Bel  esprit,  savant  viveur,  et  par-dessus  tout  causeur 
plein  de  sens  et  de  séduction,  Saint-Évremond  avait  eu  le  même  succès  à  Londres 
qu'à  Paris.  A  peine  reparut-il  à  la  cour  joyeuse  de  Charles  II,  qu'il  se  vit  entouré 
de  tout  ce  qu'elle  possédait  d'esprits  sérieux  ou  aimables  et  de  seigneurs  distingués, 
Cowley,  Waller,  Hobbes,  le  chevalier  Digby,  le  duc  d'Osmond,  milord  Crofiz,  les 
comtes  de  Saint -Albans  et  d'Arlington.  Déjà  avait  commencé  pour  les  Anglais  cette 
réputation  de  libres  penseurs  qui  sonnait  si  mal  aux  oreilles  du  grand  roi,  élevé  au 
bruit  de  leur  brutale  révolution.  La  philosophie  calme  et  indépendante  de  Sainl- 
Évremond  put  respirer  à  l'aise  dans  cette  atmosphère  de  tolérance  universelle.  Ni 
princes,  ni  ministres,  ni  jésuites,  ni  jansénistes,  n'avaient  beaucoup,  à  vrai  dire, 
entravé  ses  allures,  du  temps  qu'il  était  en  France  ;  les  décisions  même  de  l'opinion, 
en  matière  politique  comme  en  matière  littéraire,  avaient  glissé  sur  sa  raison  sans 
l'entamer.  Il  manquait  néanmoins  à  ces  résistances  instinctives  d'un  esprit  main- 
tenu droit  par  le  sentiment  seul  de  sa  force,  l'autorité  de  l'exemple  et  l'appui  du 
milieu.  Il  trouva  l'un  et  l'autre  en  Angleterre.  Là,  Saint-Évremond  ne  fut  plus  un 
esprit  fort,  mais  un  philosophe,  philosophe  exclusivement  pratique  il  est  vrai,  en 
dehors  de  toute  école  et  de  toute  théorie,  et  qu'on  ne  saurait  rallier  sous  aucun  dra- 
peau scientifique,  pas  même  sous  celui  du  scepticisme,  mais  philosophe  de  bon 
aloi,  enfant  légitime  de  Rabelais  et  de  Montaigne,  ces  vieux  interprètes  du  bon 
sens  gaulois,  et  quelque  peu  père  de  Voltaire  lui-même,  quoique,  en  fils  hon- 
teux, le  patriarche  de  Feriicy  ait  paru  renier  le  courtisan  de  Louis  XIV  et  de 
Charles  II. 

L'occa.sion,  le  caprice,  le  plaisir  de  pourchasser  des  ridicules,  avaient  inspiré  à 
Saint-Évremond  ses  premiers  essais,  composés  à  l'aventure,  dans  ses  moments 
perdus.  Les  loisirs  de  l'exil  lui  remirent  la  plume  à  la  main.  Reprenant  à  tête  re- 
posée ses  premières  études  sur  l'antiquité,  l'ancien  secrétaire  du  grand  Condé  mit 
à  profit  les  souvenirs  de  ses  lectures  sous  la  tente,  et,  pour  son  entrée  dans  la  litté- 
rature .sérieuse,  il  écrivit  le  livre  sans  contredit  le  plus  remarquable  de  critique 
historique  au  xvii^  siècle.  Les  cent  pages  qui  nous  restent  de  ses  Réflexions  sur 
les  divers  génies  du  peuple  romain  paraîtraient  peut-être  un  peu  passées  de  mode 


SAINT-ÊVKEMOND.  89 

aujourd'liiii,  après  les  liariliossos  avonluroiises  cl  les  projjrès  de  la  mise  en  scène 
de  l'école  moderne;  mais,  à  lépociue  de  Uollin  cl  de  (hévier,  elles  no  pouvaient 
sortir  (pie  d'iiive  Icle  admirablemcnl  organisée.  Elles  sonl,  pour  le  sens  cl  l'intelli- 
gence hislori(îues,  bien  an-dessus  des  phrases  éloquentes  de  ÏIIixtoiiT  universelle, 
et,  n'en  déplaise  au  xviii"  siècle,  elles  ont  pu  fournir  à  Montesquieu  le  cadre  et 
l'idée  première  de  son  fameux  Essai.  Ajoutons  que,  comme  couvre  de  style,  elles 
peuvent  soutenir  la  comparaison  avec  les  maîtres.  Nous  ne  citerons  qu'une  page 
prise  au  liasard. 

u  Les  premières  guerres  des  lîomains  ont  été  Irès-importantes  à  leur  égard,  mais 
peu  mémorables  si  vous  en  exceptez  quelques  actions  extraordinaires  des  parlicu- 
liers...  Considérant  ces  expéditions  en  elles-nièmos,  on  trouvera  que  c'éloient  plutôt 
des  tumulles  que  de  véritables  guerres;  et,  à  dire  vrai,  si  les  Lacédémoniens  avoient 
vu  l'espèce  d'art  militaire  que  praliquoient  les  Romains  en  ces  temps-là,  je  ne  doute 
point  qu'ils  n'eussent  pris  pour  des  barbares  des  gens  qui  ôtoient  la  bride  à  leurs 
chevaux  pour  donner  plus  d'impétuosité  à  la  cavalerie,  des  gens  qui  se  reposoient 
de  la  sûreté  de  leur  garde  sur  des  oies  et  sur  des  chiens  dont  il  punissoienlla  pa- 
resse ou  récompensoient  la  vigilance.  Cette  façon  grossière  de  faire  la  guerre  a  duré 
assez  longtemps.  Les  Romains  ont  fait  même  plusieurs  conquêtes  considérables  avec 
une  capacité  médiocre.  C'éloient  des  gens  fort  braves  et  peu  entendus  qui  avoient 
à  faire  à  des  ennemis  moins  courageux  et  plus  ignorants  :  mais,  parce  (jue  les  chefs 
s'appeloiont  des  consuls,  que  les  troupes  se  nommoienl  des  légions,  et  les  soldats 
des  Romains,  on  a  plus  donné  à  la  vanité  des  noms  qu'à  la  vérité  des  choses;  et 
sans  considérer  la  différence  des  temps  et  des  personnes,  on  a  voulu  que  ce  fussent 
de  mêmes  armées  sous  Camille,  sous  Maulius,  sous  Cincinnatus,  sous  Papyrius 
Cursor,  sous  Curius  Don  talus,  que  sous  Scipion,  sous  Marius,  sous  Sylla,  sous 
Pompée  et  sous  César...  Les  plus  honnêtes  gens  n'ont  pas  manqué  de  discernement, 
et,  sachant  que  tous  les  siècles  ont  leurs  défauts  et  leurs  avantages,  ils  jugeoienl 
sainement  en  leur  âme  du  temps  de  leur  père  et  du  leur  propre  ;  mais  ils  éloient 
obligés  d'admirer  avec  le  peuple,  et  de  crier  quelquefois  à  itropos,  quelquefois 
sans  raison  :  Majores  iiostri!  jnajorcs  noslri!  comme  ils  enlcndoienl  crier  aux 
autres,  d 

Malheureusement  l'ordre  et  la  suite  manquent  à  cette  série  de  chapitres  aussi 
sensés  que  spirituels,  et  çà  et  là  de  graves  lacunes  s'y  font  sentir.  Saint-Évremond 
était  l'homme  du  monde  qui  attachait  le  moins  d'importance  à  tout  ce  qui  était 
sorti  une  fois  de  sa  plume.  Jamais  il  n'avait  voulu  descendre  jusqu'aux  libraires, 
qui  s'en  sont  bien  vengés  depuis,  et  ses  écrits  continuaient  à  être  colportés  de  la 
main  à  la  main,  en  copies  manuscrites.  Quand  plus  tard  on  voulut  rassembler  en 
un  faisceau  ses  œuvres  éparses,  on  ne  retrouva  plus  que  la  moitié  des  Réflexions . 
L'auteur  insouciant  refusa  quelques  heures  de  travail  à  son  enfant  mutilé,  cl  ne 
pensa  plus  à  un  ouvrage  qui,  à  lui  seul,  soutenu  auprès  du  public  par  un  homme 
tel  que  La  Harpe  et  Marmontel,  eût  pu  suffire  à  une  honnête  réputation  d'historien 
et  de  philosophe. 

Les  Réflexions  ne  furent  pas  le  seul  fruit  du  premier  séjour  de  Saint-Évremond 
en  Angleterre.  Il  y  écrivit  aussi  le  Jugement  sur  César  et  sur  Alexandre,  puis  le 
Jugement  sur  Séncq.ie,  Pluturque  et  Pétrone,  fantaisies  littéraires  assez  à  la  mode 
parmi  les  beaux  esprits  du  temps,  qui  les  préféraient  aux  œuvres  do  longue  haleine, 
et  que  l'on  pourrait  comparer  à  nos  feuilletons,  dont  elles  ont  à  peu  près  l'impor- 
tance. Il  faut  en  excepter  ce  qui  regarde  Pétrone.  Pétrone  était  l'auteur  favori  de 


90  SAIiVT-ÉVREMOND. 

Saint-Évremond.  De  tous  les  anciens,  c'était  celui  qu'il  trouvait  le  plus  honnête 
homme  II  en  parle  avec  cette  bienveillance  chaleureuse  que  chacun  se  sent  malgré 
soi,  quand  il  se  juge  lui-même  en  autrui.  El  de  fait  rien  ne  ressemble  au  coteau 
Saint-Ëvremond,  comme  Pétrone,  cet  homme  erudito  luxu,  cet  arhiter  elngun- 
tiarum  que  nous  a  dépeint  Tacite.  C'est  la  même  physionomie,  le  même  style,  le 
même  esprit,  la  même  manière  d'entendre  la  vie  et  la  mort.  Non  content  de  l'avoir 
mis  en  honneur  auprès  du  vainqueur  de  Rocroy,  Saint-Évremond  se  fil  son  preneur 
officieux,  et  lui  donna  ses  grandes  entrées  dans  la  république  des  lettres,  où  jus- 
qu'alors on  l'avait  jugé  trop  futile  pour  s'occuper  beaucoup  de  lui.  Il  traduisit 
même  sa  Matrone  d'Ephèse,  et  mit  sur  la  voie  La  Fontaine,  autre  philosophe  de  la 
même  école,  moins  Verudito  luxu,  qui  n'en  sut  pas  moins  retrouver  sa  parenté,  et 
donner  dans  sa  bibliothèque,  c'est-à-dire  dans  celle  de  M""'  de  la  Sablière,  une  place 
à  Pétrone,  entre  Baruch  et  Rabelais. 

Entre  tous  ses  amis  de  Londres,  Saint-Évremond  en  avait  distingué  deux,  le  duc 
de  Buckingham  et  M.  d'Aubigny,  ce  janséniste  homme  d'esprit  qu'il  mit  en  scène 
après  le  père  Canaye.  Ce  furent  eux  qui  le  poussèrent  à  éci'ire  sa  comédie  de  Sir 
PoUtick  would  Le  (le  prétendu  politique),  comédie  «  à  la  manière  des  Anglais,  » 
est-il  dit  dans  l'édition  de  ses  couvres;  et  véritablement  le  goût  français  aurait  peine 
à  s'en  accommoder  tout  à  fait.  Cela  ne  ressemble  à  rien  de  ce  que  nous  appelons 
une  comédie,  ni  comme  intrigue,  ni  même  comme  dialogue.  Il  est  vrai  que  Sir  Po- 
Utick n'a  jamais  eu  la  prétention  de  paraître  sur  les  planches,  et  bien  lui  en  a  pris. 
Nous  pouvons  toutefois,  sans  outre-passer  nos  droits  d'indulgence,  demander  grâce 
pour  un  tableau  de  mœurs  délicieusement  touché,  d'autant  plus  piquant  pour  nous 
que  le  même  ridicule  est  encore  aujourd'hui  sous  nos  yeux,  convervant  les  mêmes 
allures,  avec  cet  attrait  de  plus  qu'il  a  changé  de  place. 

C'est  un  touriste  allemand  qui  fait  ainsi  sa  profession  de  foi  : 
■i  C'est  une  coutume  générale  en  Allemagne  que  de  voyager.  Nous  voyageons  de 
père  en  fils,  sans  qu'aucune  affaire  nous  en  empêche  jamais.  Sitôt  que  nous  avons 
appris  la  langue  latine,  nous  nous  préparons  au  voyage.  La  première  chose  dont  on 
se  fournit,  c'est  d'un  itinéraire  qui  enseigne  les  voies;  la  seconde,  d'un  petit  livre 
qui  apprend  ce  qu'il  y  a  de  curieux  en  chaque  pays.  Lorsque  nos  voyageurs  sont 
gens  de  lettres,  ils  se  munissent,  en  partant  de  chez  eux,  d'un  livre  blanc  bien 
relié  qu'on  nomme  Album  amicornm,  et  ne  manquent  pas  d'aller  visiter  les  savants 
de  tous  les  lieux  où  ils  passent,  et  de  le  leur  présenter,  afin  qu'ils  y  mettent  leur 
nom  ;  ce  qu'ils  font  ordinairement,  en  y  joignant  quelques  propos  sentencieux  et 
quelque  témoignage  de  bienveillance  en  toutes  sortes  de  langues.  Il  n'y  a  rien  que 
nous  ne  fassions  pour  nous  procurer  cet  honneur,  estimant  que  c'est  une  chose  au- 
tant curieuse  qu'instructive  d'avoir  connu  de  vue  ces  gens  doctes  qui  font  tant  de 
bruit  dans  le  monde,  et  d'avoir  un  spécimen  de  leur  écriture.  Ce  livre  nous  est  aussi 
d'un  grand  secours  dans  nos  débauches,  car,  lorsque  toutes  les  santés  ordinaires 
ont  été  bues,  on  prend  Y  Album  amicorum,  et  faisant  la  revue  de  ces  grands 
hommes  qui  ont  eu  la  bonté  d'y  mettre  leurs  noms,  on  boit  leur  santé  copieuse- 
menL  Nous  avons  aussi  nn  journal  oh  nous  écrivons  nos  remarques  à  l'instant 
même  que  nous  les  faisons.  Rarement  nous  attendons  jusqu'au  soir;  mais  jamais 
voyageur  allemand  ne  s'est  couché  sans  avoir  mis  sur  le  papier  ce  qu'il  a  vu  durant 
la  journée.  Il  n'y  a  point  de  montagne  renommée  qu'il  ne  nous  soit  nécessaire  de 
voir.  Qu'il  y  ait  de  la  neige  ou  non,  il  n'importe,  il  faut  aller  au  haut,  s'il  est  pos- 
sible. Pour  les  rivières,  nous  en  devons  savoir  la  source,  la  largeur,  la  longueur  du 


SAINT-ÉVREMOND.  01 

cours,  combien  elles  ont  de  pouls,  de  passnges,  et  parliculièreuieul  où  elles  se  dë- 
cliargenl  daus  la  mer.  S'il  reste  quelque  chose  de  l'antiquité,  un  morceau  d'un  ou- 
vrage des  Romains,  la  ruine  d'un  ampliitliéàtre,  le  débris  d'un  temple,  quelques 
arcbes  d'un  poni,  de  simples  piliers;  il  l'aul  lout  voir.  Je  n'aurais  pas  l'ail  d'ici  ii 
demain,  si  je  voulais  vous  compter  tout  ce  (|ue  nous  remarquons  dans  ciiaque 
ville.  i> 

En  regard  de  cet  (niginal  se  dessine  avec  non  moins  de  bonheur  la  ligure  imper- 
tinente d'un  petit  marquis  français  qui  s'inquiète  bien  «  de  savoir  l'original,  la  copie, 
l'antique,  le  moderne,  et  cent  antres  fadaises  de  cette  nature-là.  >  Il  ne  fait  pas 
métier  de  voyageur;  mais,  si  l'envie  lui  prend  de  l'être  «  dans  l'inutilité  de  la  paix, 
dans  l'absence  d'une  maîtresse,  dans  une  disgrâce  qui  arrive  à  la  cour  pour  une 
belle  action,  »  il  n'a  pas  affaire  de  marbres,  de  tombeaux,  de  statues:  «  On  cherche 
à  connaître  les  cours  étrangères  pour  voir  si  on  y  peut  faire  quelque  chose;  on 
cherche  à  pratiquer  les  honnêtes  gens  et  les  dames.  »  Notez  que  c'est  un  marquis 
de  cour,  marquis  sans  marquisat,  «  ce  qui  n'est  bon  que  pour  les  vieux  seigneurs 
de  province,  qu'on  ne  voit  pas  dans  les  cabinets,  »  un  de  ces  marquis  u  qui  se  font 
eux-mêmes  leur  qualité,  sans  avoir  besoin  du  roi  pour  cela.  »  Notre  homme  vient 
en  Angleterre,  par  exemple;  voici  sa  manière  de  voir  le  pays  : 

«  Je  regarde  l'ordinaire  le  plus  proche  de  Wite-Hali,  qui  soit  bon,  et  où  viennent 
les  plus  honnêtes  gens  :  j'y  vais  dîner  trois  ou  quatre  fois,  pour  en  rencontrer  quel- 
ques-uns et  lier  avec  eux  un  peu  d'amitié.  Je  bois  durant  le  repas  à  leur  santé,  sans 
oublier  la  civilité  angloise  après  avoir  bu.  Si  on  parle  de  la  bonté  des  viandes,  je 
tranche  tout  net  pour  le  bonif  d'Angleterre  contre  celui  de  Paris;  les  viandes  rôties 
au  beurre  me  semblent  meilleures  que  les  lardées.  Je  me  crève  de  jwtidin,  contre 
mon  cœur,  pour  gagner  celui  des  autres;  et  s'il  est  question  de  fumer  au  sortir  de 
table,  je  suis  le  premier  à  faire  apporter  des  pipes.  A  la  lin,  on  se  sépare.  Les  uns 
cherchent  à  jouer;  les  autres  vont  à  Wite-Hall  :  je  suis  les  derniers;  et  quand  le 
roi  passe,  je  m'approche  le  plus  que  je  puis  de  sa  personne.  Écoutez  ma  manière, 
madame  ;  elle  est  assurément  fort  noble.  Sitôt  que  sa  majesté  parle  à  quelqu'un, 
je  me  mets  de  la  conversation  :  cela  n'a  t-il  point  d'effet,  j'élève  le  ton  de  la  voix. 
Tout  le  monde  me  regarde.  J'entends  qu'on  se  demande  à  l'oreille  :  «  Qui  est  ce 
François-là  ? —  Le  marquis  de  Bousignac,  "  dis-je  assez  haut  pour  être  entendu.  Ce 
beau  procédé  les  étonne,  et  je  me  rends  maître  généreusement  de  la  conversation. 
Le  même  soir,  je  vais  chez  la  reine,  où  j'en  fais  autant.  On  ne  parle  pas  la  langue, 
mais  on  fait  une  révérence  de  certain  air  qui  attire  les  yeux  des  belles  ;  et,  sans 
vanilq,  on  a  je  ne  sais  quoi  de  galant  qui  ne  leur  déplaît  pas.  Familier  en  moins  de 
rien  avec  tous  les  grands  seigneurs  :  imjlonl,  mijlord,  m  y  lord-duc,  je  ne  sais  que 
dire  après;  mais  il  n'importe,  la  familiarité  s'établit  toujours.  Je  rends  visite  à  toutes 
les  dames  qui  parlent  françois,  et  dis  en  passant  quelque  méchant  mot  anglois  aux 
autres.  La  mijhhhj  sourit  pour  le  moins,  et  quelquefois  il  se  fait  de  petites  conver- 
sations, où  l'on  ne  s'entend  point,  fort  agréables.  Voilà,  monsieur,  ce  qu'il  nous  faut 
de  l'Angleterre  pour  nos  courtisans  et  pour  nos  dames,  non  pas  des  tombeaux  de 
Westminster,  non  pas  Oxford  et  Cambridge.  » 

A  peine  écloses,  toutes  ces  fantaisies  de  Saint-Ëvremond  passaient  la  mer  et  ve- 
naient en  France  faire  les  délices  de  la  cour  et  de  la  ville.  Pour  l'auteur,  il  restait 
toujours  sous  le  coup  d'une  espèce  de  proscription,  et  soil  qu'il  se  fût  endormi  dans 
la  société  de  ses  amis  de  Londres,  soit  que  ceux  qu'il  avait  à  Versailles  et  à  Paris 
eussent  craint  de  mettre  trop  de  chaleur  dans  leurs  démarches,  sous  les  yeux  de 


92  SAINT-ÉVBEMOND. 

Colbert  et  de  Le  Tellier,  quatre  ans  s'étaient  écoulés  déjà  sans  que  son  affaire  eût 
lait  un  pas.  L'ennui  le  prit  alors,  mais  cet  ennui  profond  et  maladif  qui  ne  se  ren- 
contre guère  qu'en  Augleterre  et  qui  est  un  cas  sérieux  de  mort,  le  spleen  pour 
tout  dire.  Sa  santé  commençait  à  dépérir,  et  la  fameuse  peste  de  Londres,  dont  les 
premiers  symptômes  se  faisaient  sentir  alors,  allait  l'emporter  sans  doute,  quand  les 
médecins  le  renvoyèrent  en  Hollande  (16(ji). 

Revenu  à  La  Haye,  Saint-Ëvremond  retrouva  toutes  les  ressources  de  sa  philoso- 
phie douce  et  patiente.  «  Après  avoir  vécu  dans  la  contrainte  des  cours,  écrivait  il 
au  marquis  de  Créqui,  je  me  console  d'achever  ma  vie  dans  la  liberté  d'une  répu- 
blique, où,  s'il  n'y  a  rien  à  espérer,  il  n'y  a  pour  le  moins  rien  à  craindre.  Quand 
on  est  jeune,  il  serait  honteux  de  ne  pas  entrer  dans  le  monde  avec  le  dessein  de 
faire  sa  fortune.  Quand  nous  sommes  sur  le  retour,  la  nature  nous  rappelle  à  nous, 
et,  revenus  des  sentiments  de  l'ambition  au  désir  de  notre  repos,  nous  trouvons 
qu'il  est  doux  de  vivre  dans  un  pays  où  les  lois  mettent  à  couvert  des  volontés  des 
hommes,  et  où,  pour  êlre  sûrs  de  tout,  nous  n'ayons  qu'à  être  surs  de  nous-mêmes.  » 
Du  reste,  le  pays  qui  avait  servi  d'asile  à  Descaries  ne  fut  pas  moins  hospitalier  pour 
Saint-Évremond.  Sa  réputation,  qui  recevait  encore  je  ne  sais  quel  lustre  de  sa 
disgrâce,  était  alors  dans  tout  son  éclat.  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  distingué  à  La  Haye 
se  groupa  autour  de  lui,  comme  on  avait  fait  à  Londres.  Ministres,  ambassadeurs, 
voyageurs  illustres,  sans  compter  les  célébrités  du  pays,  Vossius,  Heinsius,  Spinosa, 
recherchaient  de  toutes  parts  son  commerce,  et  inclinaient  volontiers  leur  supé- 
riorité d'hommes  de  science  ou  de  grands  seigneurs  devant  l'esprit  et  le  sens  de  ce 
petit  gentilhomme,  écrivain  par  caprice  et  philosophe  par  instinct.  Du  nombre  des 
plus  empressés  fut  le  comte  de  Lionne,  le  neveu  du  ministre  de  Louis  XIV,  qui,  de 
retour  en  France,  ne  songea  plus  qu'à  obtenir  le  rappel  de  Saint-Évremond.  Mais  il 
avait  trop  compté  sur  le  crédit  de  son  oncle.  En  vain  fit-il  jouer  tous  les  ressorts 
en  faveur  de  son  protégé,  en  vain  intéressa-t-il  à  sa  cause  Turenne  lui-même  et  le 
tout-puissant  Lauzun  :  le  maître  demeura  inflexible,  sans  que  rien  expliquât  en 
apparence  cette  obstination  de  rancune.  Voltaire,  qui  se  prétendait  bien  informé,  en 
fait  honneur  à  quelque  mystérieuse  histoire  du  genre  de  celle  qui  rendit  Auguste 
sourd  aux  poétiques  lamentations  d'Ovide.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  probable,  c'est  qu'un 
secret  instinct  tenait  le  grand  roi  en  garde  haineuse  contre  cet  esprit  si  dangereux 
de  finesseet  de  liberté.  L'homme  qui  s'accommodait  si  facilement  du  régime  d'une 
république  était  un  mauvais  compagnon  à  donner  aux  courtisans  de  l'OEil-de- 
Bœuf. 

Las  de  voir  tous  leurs  efforts  inutiles,  les  MM.  de  Lionne  décidèrent  enfin  Saint- 
Évremond  à  leur  écrire  une  lettre  destinée  à  être  montrée  au  roi,  et,  pour  leur 
complaire,  le  satirique  gentilhomme  fit  violence  à  sa  nature  jusqu'à  descendre  à  la 
servilité.  «  Les  ordres  du  roi,  dit-il  en  Unissant,  ne  trouvent  aucun  sentiment  dans 
mon  âme  qui  ne  les  prévienne  par  inclination,  ou  ne  s'y  soumette  sans  contrainte, 
par  devoir.  Quelque  rigueur  que  j'éprouve,  je  cherche  la  consohition  de  mes  maux 
dans  le  bonheur  de  celui  qui  les  fait  naître.  J'adoucis  la  dureté  de  ma  condition 
par  la  félicité  de  la  sienne,  et  rien  ne  sauroil  me  rendre  malheureux,  puisqu'il  ne 
sauroit  arriver  aucun  changement  dans  la  prospérité  de  ses  affaires.  •>  Phrases  aussi 
affligeantes  à  lire,  après  ce  que  nous  avons  vu  TJe  Saint-Évremond,  que  certaines 
préfaces  de  Corneille  et  de  Voltaire.  Quoiqu'il  soit  d'assez  mauvais  goût  à  un  bio- 
graphe, dont  le  métier  est  de  tout  voir  sans  émoi,  de  se  voiler  la  face  devant  les  er- 
reurs de  ses  héros,  et  de  changer  l'histoire  en  complainte,  on  ne  saurait  se  défendre 


SAINT-ÉVREMOND.  05 

(l'un  sentiment  de  tristesse  profonde  en  voyant  lésâmes  les  plus  fermes,  les  esprits 
les  plus  sains  et  les  mieux  faits,  se  mentir  ainsi  à  eux-mêmes  et  venir  nous  gi\ter 
notre  admiration.  I.e  bas-empire  n'aurait  pas  mieux  trouvé,  et  cela  dépasse  le  mo- 
ritnri  te  sahitavt,  qui  peut,  à  toute  force,  invoquer  le  correctif  de  l'ironie.  Hàlons- 
nous  d'ajouter  que  Saint-Évremond  avait  pour  lui  la  grande  excuse  de  l'ennui,  dis- 
solvant terrible  à  la  longue,  père  aussi  fécond  que  Voisivcté,  quoiqu'il  n'ait  pas  eu 
les  honneurs  du  proverbe.  Toutclioyé  qu'il  se  voyait  en  Hollande,  l'ancien  compa- 
gnon de  Candale,  d'Olonne  et  de  Dois-Dau|)liin,  ne  retrouvait  plus  là  cette  vie  animée 
et  complète,  cette  circulation  rapide  d'esprit,  d'affaires  et  de  plaisirs,  qui  devient 
la  plus  impérieuse  des  habitudes,  et  les  souvenirs  de  Versailles  et -de  Paris  lui  ren- 
daient parfois  La  Haye  bien  monotone.  Le  découragement  s'empara  de  lui  quand  il 
apprit  que  ses  humbles  protestations  n'avaient  servi  de  rien,  et  que  lejuaUre  de- 
meurait inexorable.  Sa  correspondance  avec  le  comte  de  Lionne  prend  alors  je  ne 
.sais  quelle  teinte  chagrine,  toujours  spirituelle  il  est  vrai,  tout  empreinte  d'un  abat- 
tement déguisé  par  l'expression.  «  Je  me  contente  de  l'isolement,  dit-il,  quand  il 
se  faut  pas.ser  des  plaisirs.  J'avois  encore  cinq  ou  six  années  à  aimer  la  comédie,  la 
musique,  la  bonne  chère;  il  faut  se  repaître  de  police,  d'ordre,  d'économie,  et  se 
faire  un  amusement  languissant  à  considérer  des  vertus  hollandaises  peu  ani- 
mées. I) 

Cependant  son  parti  était  pris,  et,  renonçant  à  tout  espoir  de  retour,  il  s'arran- 
geait déjà  pour  mourir  entre  Spinosa  et  Vossius,  son  ami  de  lettres,  comme  il  l'ap- 
pelait, quand  le  chevalier  Temple  lui  apporta,  en  1670,  des  lettres  du  comte  d'Ar- 
lington,  qui  l'invitait  à  revenir  à  Londres,  où  Charles  H  lui  offrait  une  pension  de 
500  livres  sterling.  C'était  un  coup  de  fortune  pour  le  pauvre  cadet  de  Normandie, 
dont  les  affaires  s'étaient  cruellement  dérangées  en  France  par  suite  de  cette  ab- 
sence prolongée.  H  accepta  Londres  u  comme  un  milieu  entre  les  courtisans  fran- 
çais et  les  bourgmestres  de  Hollande,  »  et  repassa  la  mer  pour  la  dernière  fois. 
A  peine  était-il  en  Angleterre,  qu'il  apprit  la  mort  du  marquis  de  Lionne,  et  la  dis- 
grâce de  Lauzun,  plus  éclatante  encore,  s'il  était  possible,  que  sa  fortune  ;  privé  du 
même  coup  de  ses  deux  protecteurs  les  plus  puissants,  il  dut  se  ré.signer  sérieuse 
ment  à  sa  vie  d'exilé. 

Mais  l'opinion  n'avait  pas  ratifié  l'interdiction  royale.  Habitant  de  Londres  ou  de 
La  Haye,  Saint-Évremond  n'avai!  pas  cessé  d'appartenir  à  la  France,  non  pas  seule- 
ment par  ses  amitiés  privées,  mais  par  les  sympathies  de  sa  parole,  arrivant  tou- 
jours, pour  ainsi  dire,  incognito,  et  toujours  avidement  recueillie.  Pendant  son 
séjour  en  Hollande  (1668),  il  courut  dans  Paris  une  dissertation  manuscrite  sur 
l'Alexandre  de  Racine,  où  l'on  rappelait  le  nouveau-venu  à  ce  sentiment  plus  viril 
de  l'antiquité  dont  Corneille  avait  eu  le  secret,  et  où,  sapant  son  œuvre  par  la  base, 
on  lui  reprochait  tout  crûment  de  n'avoir  a  connu  ni  Alexandre,  ni  Porus.  »  »  Porus, 
disait  le  critique  anonyme,  Porus  que  Quinte  Curce  dépeint  tout  étranger  aux  Grecs 
et  aux  Perses,  est  ici  purement  Français  :  au  lieu  de  nous  transporter  aux  Indes, 
on  l'amène  en  France,  où  il  s'accoutume  si  bien  à  notre  humeur,  qu'il  semble  être 
né  parmi  nous,  ou  du  moins  y  avoir  vécu  toute  sa  vie.  »  Puis  venait  un  pompeux 
éloge  du  grand  Corneille,  roi  déshérité  de  la  scène  depuis  Andromaqne  et  Britnn- 
nicus,  et  une  théorie  de  l'amour  tragique  tout  à  l'avantage  de  l'auteur  du  Cid  et 
de  Cinna.  La  pièce  Ot  du  bruit;  elle  avait  été  lancée  dans  la  circulation  par  M"'*  la 
présidente  Bourneau,  «  une  femme  fort  vue  en  Angleterre,  ■>  qui  l'avait  reçue  en 
confidence  de  Saint-Évremond.  Déjà  Barbin  avait  mis  la  main  dessus,  et  se  pré- 


9i  SAINT-EVREMOND. 

parait  à  l'étaler  sur  les  degrés  de  la  Sainte-Chapelle.  Les  amis  de  Racine  s'en 
émurent,  et  l'écho  en  arriva  sans  doute  jusqu'à  l'auteur,  qui,  fatigué  à  son  ordinaire 
du  retentissement  qu'avaient  ses  moindres  productions,  écrivit  à  Lionne  pour  se 
plaindre  de  l'indiscrète  présidente.  «  Je  hais  extrêmement,  disait- il,  de  voir  mon 
nom  courir  par  le  monde,  presqu'en  toutes  choses,  et  particulièrement  en  celles 
de  celte  nature.  Je  ne  connois  point  Racine  ;  c'est  un  fort  bel  esprit  que  je  voudrois 
servir,  et  ses  plus  grands  ennemis  ne  pourroient  pas  faire  autre  chose  que  ce  que 
j'ai  fait  sans  y  penser.  » 

Cette  fois,  du  reste,  il  se  trouva  glorieusement  dédommagé  de  ses  ennuis  d'auteur 
à  la  mode.  Le  vieux  Corneille  se  sentit  remué,  au  milieu  des  déboires  de  sa  déca- 
dence, d'un  hommage  qui  lui  venait  de  si  bon  lieu.  Il  écrivit  à  Saint-Évremond 
pour  le  remercier,  et  cette  lettre  du  grand  poète,  perdue  dans  le  recueil  des  œuvres 
du  gentilhomme,  n'est  pas  une  des  choses  les  moins  curieuses  qu'il  renferme. 
(1  Vous  m'honorez  de  votre  estime,  écrivait  Corneille,  avec  la  fierté  douloureuse  du 
lion  moribond;  vous  m'honorez  de  votre  estime,  en  un  temps  où  il  semble  qu'il  y 
ait  un  parti  fait  pour  ne  m'en  laisser  aucune.  Vous  me  soutenez,  quand  on  se 
persuade  qu'on  m'a  abattu,  et  vous  me  consolez  glorieusement  de  la  délicatesse  de 
notre  siècle,  quand  vous  daignez  m'attribuer  le  bon  goût  de  l'antiquité.  C'est  un 
merveilleux  avantage  pour  un  homme  qui  ne  peut  douter  qtie  la  postérité  ne  veuille 
bien  s'en  rapporter  à  vous  :  aussi  je  vous  avoue  après  cela  que  je  pense  avoir 
quelque  droit  de  traiter  de  ridicules  ces  vains  trophées  qu'on  établit  sur  les  débris 
imaginaires  des  miens,  et  de  regarder  avec  pitié  ces  opiniâtres  entêtements  qu'on 
avoit  pour  les  anciens  héros  refondus  à  notre  mode.  » 
Et  plus  loin  : 

«  Que  vous  flattez  agréablement  mes  sentiments,  quand  vous  confirmez  ce  que 
j'ai  avancé  touchant  la  part  que  l'amour  doit  avoir  dans  les  belles  tragédies,  et  la 
fidélité  avec  laquelle  nous  devons  conserver  à  ces  vieux  illustres  ces  caractères  de 
leur  temps,  de  leur  nation  et  de  leur  humeur!  J'ai  cru  jusqu'ici  que  l'amour  éloit 
une  passion  trop  chargée  de  foiblesse  pour  être  la  dominante  dans  une  pièce 
héroïque;  j'aime  qu'elle  y  serve  d'ornement,  et  non  pas  de  corps,  et  que  les 
grandes  âmes  ne  la  laissent  agir  qu'autant  qu'elle  est  compatible  avec  de  plus  nobles 
impressions.  Nos  doucereux  et  nos  enjoués  sont  de  contraire  avis,  mais  vous  vous 
déclarez  du  mien.  N'est-ce  pas  assez  pour  vous  en  être  redevable  au  dernier  point, 
et  me  dire  toute  ma  vie, 

»  Monsieur, 

1)  Votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 

»   Corneille.   i> 

Il  deviendrait  trop  long  de  suivre  pas  à  pas  Saint-Évremond  dans  sa  longue  vie 
littéraire.  Il  avait  cinquante-sept  ans  quand  il  vint  pour  la  seconde  fois  en  Angle- 
terre. Pendant  trente-trois  ans  qu'il  vécut  encore,  il  resta  le  libre  penseur,  l'écrivain 
de  fantaisie  que  nous  avons  montré.  Le  théâtre  et  les  anciens  étaient  les  sujets 
ordinaires  sur  lesquels  s'exerçait  sa  verve  complaisante,  toujours  au  service  d'une 
prière,  d'une  invitation,  souvent  d'un  caprice.  La  vieillesse  le  prit  ainsi,  tranquille 
el  résigné,  promenant  sur  toutes  choses  un  regard  limpide  et  serein,  et  laissant 
cheminer,  la  bride  sur  le  cou,  son  intelligence  vierge  du  mors  et  de  l'éperon, 


SAIîVT-ÉVRENOISD.  ^'S 

imiqiieuienl  inquiet  de  jouir  de  lui-même,  et  d'en  faire  jouir  les  gens  qu'il  aimait. 
On  a  fait  de  Saint-Évremond  un  épicurien.  Peu  lui  im[)orte  Ëpicure,  comme  aussi 
bien  tout  outre  arrangeur  de  systèmes.  Tout  ce  qui  sent  l'eirort,  tout  ce  qui  se  pose 
en  parti  pris,  l'ellVaie;  constance  et  vertu  même  sont  pour  lui  des  mots  trop  sévères 
dont  il  n'ambitionne  pas  l'éclat.  11  préfère  se  laisser  aller  paresseusement  à  la 
pente  d'une  nature  indulgente  et  sage  qui  l'emmène  doucement  au  travers,  ou 
plutôt  à  côté  des  embarras  de  la  vie.  C'est  là  de  la  morale  relâchée,  si  l'on  veut, 
mais  relâchée  de  si  bonne  foi,  et  d'un  résultat  si  inoifensif,  exposée  surtout  avec 
tant  de  grâce  et  de  charme,  qu'en  vérité  elle  peut  demander  à  ceux  qui  s'appellent 
les  gens  vertueux,  qui  d'entre  eux  osera  bien  lui  jeter  la  première  pierre.  On  peut 
en  suivre  tout  au  long  les  développements  et  les  principes  dans  la  lettre  de  Sainl- 
Evremond  au  maréchal  de  Créqui,  «  qui  m'avoit  demandé  en  quelle  situation  étoit 
mon  esprit,  et  ce  que  je  pensois  de  toutes  choses  dans  ma  vieillesse.  »  Il  donne  là 
son  dernier  mot,  sans  vanterie  ni  fausse  honte,  avec  une  bonhomie  douce  et  fine, 
capable  de  désarmer  les  plus  rigides. 

«  Quand  il  m'est  arrivé  des  malheurs,  je  m'y  suis  trouvé  naturellement  assez  peu 
sensible,  sans  mêler  à  cette  heureuse  constitution  le  dessein  d'être  constant;  car 
la  constance  n'est  qu'une  longue  attention  à  nos  maux.  Elle  paroit  la  plus  belle 
vertu  du  monde  à  ceux  qui  n'ont  rien  à  souffrir,  et  elle  est  véritablement  comme 
une  nouvelle  gêne  à  ceux  qui  souffrent.  Les  esprits  s'aigrissent  à  résister,  et  au 
lieu  de  se  défaire  de  leur  première  douleur,  ils  en  forment  eux-mêmes  une  seconde. 
Sans  la  résistance,  ils  n'auroient  que  le  mal  qu'on  leur  fait;  par  elle,  ilsont  encore  celui 
qu'ils  se  font.  C'est  ce  qui  m'oblige  à  remettre  tout  à  la  nature  dans  les  maux  pré- 
sents :  je  garde  ma  sagesse  pour  le  temps  où  je  n'ai  rien  à  endurer.  Alors,  par  des 
réflexions  sur  mon  indolence,  je  me  fais  un  plaisir  du  tourment  que  je  n'ai  pas, 
et  trouve  le  secret  de  rendre  heureux  l'état  le  plus  ordinaire  de  la  vie.  » 

«  L'état  de  la  vertu  n'est  pas  un  état  sans  peine.  On  y  souffre  une  contes- 
tation éternelle  de  l'inclination  et  du  devoir.  Tantôt  on  reçoit  ce  qui  choque,  tantôt 
on  s'oppose  à  ce  qui  plaît,  sentant  presque  toujours  de  la  gêne  à  faire  ce  que  l'on 
fait,  et  de  la  contrainte  à  s'abstenir  de  ce  que  l'on  ne  fait  pas.  Celui  de  la  sagesse 
est  doux  et  tranquille.  La  sagesse  règne  en  paix  sur  nos  mouvements,  et  n'a  qu'à 
bien  gouverner  des  sujets,  au  lieu  que  la  vertu  avoit  à  combattre  des  ennemis. 

j)  Je  puis  dire  de  moi  une  chose  assez  extraordinaire  et  assez  vraie,  c'est  que  je 
n'ai  jamais  senti  en  moi-même  ce  combat  intérieur  de  la  passion  et  de  la  raison. 
La  passion  ne  s'opposoit  point  à  ce  que  j'avois  résolu  de  faire  pardevoir,  et  la  raison 
consentoit  volontiers  à  ce  que  j'avois  envie  de  faire  par  un  sentiment  de  plaisir.  Je 
ne  prétends  pas  que  cet  accommodement  si  aisé  me  doive  attirer  de  la  louange  : 
je  confesse  au  contraire,  que  j'en  ai  été  plus  vicieux;  ce  qui  ne  venoit  point  d'une 
perversité  d'intention  qui  allât  au  mal,  mais  de  ce  que  le  vice  se  faisoit  agréer 
comme  une  douceur,  au  lieu  de  se  laisser  connoître  comme  un  crime.  » 

Hâtons-nous  de  dire,  pour  notre  responsabilité  morale  vis-à  vis  de  ceux  qui 
n'entendent  point  facilement  raillerie  à  l'endroit  de  cette  pauvre  vertu,  si  leste- 
ment sacrifiée  par  notre  philosophe,  hâtons-nous  de  dire  que  nous  ne  présentons 
point  ceci  comme  un  enseignement.  Lui-môme,  au  surplus,  ne  cherche  point  à 
ériger  en  théorie  la  méthode  qu'il  s'applique,  et  cette  complaisance  mutuelle  de  la 
passion  et  de  la  raison,  si  commode  pour  arranger  sa  vie,  il  sait  bien  nous  la  donner 
pour  ce  qu'elle  vaut.  C'est  moins  une  prédication  qu'une  confession  qu'il  fait  là, 
confession  sans  remords,  il  est  vrai,  et  qui  n'invoque  point  d'absolution.  C'est  le 


96  SAIINT-ÉVREMOND. 

récil  d'un  homme  qui  s'est  fait  sa  route  par  les  sentiers  les  plus  faciles,  et  qui  s'ac- 
cuse en  riant  de  paresse. 

Il  est  curieux  a|)rès  cela  de  voir  quelle  sorte  de  chrétien  faisait  Saint-Évremond. 
A  coup  sûr,  celui-là  ne  devait  pas  l'èlre  à  la  façon  de  Dossuet  ou  de  Pascal.  Sans 
parler  de  la  pratique  dont  il  fait  évidemment  bon  marché,  il  n'accepte  guère  que 
ce  qui  lui  plaît  de  la  croyance.  Nous  avons  déjà  vu  sur  quel  ton  d'ironique  incrédu- 
lité il  le  prend  avec  les  grandes  questions  religieuses  qui  mettaient  aux  prises  les 
docteurs  de  .son  temps,  et  quel  mince  respect  il  garde  aux  docteurs  eux-mêmes. 
Dans  sa  comédie  des  Opéras,  œuvre  assez  faible  du  reste,  com|)osée  dans  le  but 
d'amuser  M""^  de  Mazarin,  Saint-Évremond  amène  l'histoire  du  médecin  Guillaul, 
qui  fait  appeler  monsieur  le  théolofjal,  son  bon  ami,  «  pour  prendre  cougé  de  ce 
monde  entre  ses  mains,  et  se  préparer  à  l'autre.  «  Son  âme  est  en  assez  bonne  as- 
siette, n'était  une  chose,  dit-il,  qui  l'inquiète  :  «  C'est  d'avoir  abusé  le  peuple 
trente  ans  durant,  dans  la  profession  et  l'exercice  d'une  science  où  je  ne  croyois 
point.  »  —  «  Scrupule  d'un  homme  alfoibli  par  la  maladie,  s'écrie  Millaut  le  théo- 
»  logal;  chacun  fait  son  métier,  et  n'en  répond  pas.  Je  suis  théologal  il  y  a  vingt 
»  ans,  et  ne  suis  pas  plus  assuré  de  ma  théologie  que  vous  de  votre  médecine;  ce- 
))  pendant  je  n'ai  pas  le  moindre  scrupule,  car,  comme  j'ai  dit,  chacun  sa  profes- 
"  sion.  n  Une  sorte  de  répulsion  instinctive  se  laisse  apercevoir  chez  Saint-Évre- 
mond toutes  les  fois  que  viennent  à  se  rencontrer  sous  sa  plume  ces  mots  encore 
si  révérés  de  docteurs  et  de  théologiens.  «  Il  n'y  a  rien  de  si  bien  établi  chez  les 
nations,  dit-il  quelque  part,  qu'ils  ne  soumettent  à  l'extravagance  du  raisonnement. 
On  brûle  un  homme  assez  malheureux  pour  ne  pas  croire  en  Dieu,  et  cependant  on 
demande  publiquement  dans  les  écoles  s'il  y  en  a  un.  » 

Ces  plaisanteries  à  bout  portantde  notre  gentilhomme  esprit  fort  ouvrent  évidem- 
ment la  voie  aux  hardiesses  religieuses  du  xviii"  siècle.  Il  y  a  loin  pourtant  de  celte 
méfiance  moqueuse  d'honnête  homme  qni  fait  ses  réserves  aux.';arcasmes,  trop  souvent 
grossiers,  de  Voltaire,  aux  invectives  furibondes  de  Raynal  et  de  Diderot.  Saint- 
Évremond  reste  chrétien,  quoi  qu'il  en  ait;  quand  il  parle  du  christianisme,  il  dit 
nettement  «  notre  religion,»  et  même  il  ne  s'agit  pas  seulement  avec  lui  d'un  chris- 
tianisme vague  et  purement  philosophique,  comme  il  s'en  fabrique  aujourd'hui. 
a  Dans  la  diversité  des  créances  qui  partagent  le  christianisme,  dit-il,  la  vraie  ca- 
tholicité me  lient  autant  par  mon  élection  que  par  habitude  et  par  les  impressions 
que  j'en  ai  reçues.  »  Croyant,  incrédule,  railleur  de  bonne  foi,  avec  des  retours 
.sincères  au  sentiment  religieux,  il  laissait  flotter  tranquillement  son  esprit,  disant, 
sans  s'émouvoir,  «  que  le  plus  dévot  ne  peut  venir  à  bout  de  croire  toujours,  ni  le 
plus  impie  de  ne  croire  jamais.  »  Dans  un  porlrait  qu'il  s'est  plu  à  faire  de  lui- 
même,  Saint-Évremond  expose  tout  à  l'aise  celle  incrédulité  pacifique,  en  quelques 
vers,  assez  mauvais  du  reste,  mais  qui  n'ont  à  coup  sûr  rien  d'impie. 

De  justice  et  de  charité, 
Beaucoup  plus  que  de  pénitence, 
H  compose  sa  piété; 
Mettant  en  Dieu  sa  confiance, 
Espérant  lout  de  sa  bonté, 
Dans  le  sein  de  sa  providence 
Il  trouve  son  bonheur  et  sa  félicité. 

Rousseau  aurait  appelé  cela  du  déisme,  et  Fénélon  du  quiélisme  ;  c'est  tout  sim- 


SAINT-livREMOND.  97 

l>lonionl  le  laissor-allor  d'un  esprit  qui  se  possède  sans  lutte  cl  sans  eiïorl;  mais, 
(le  quchiue  udui  qu'on  l'habille,  cela  ne  doit  faire  peur  à  personne. 

Avant  d'arriver  au  ternie  de  cette  longue  carrière,  doucement  fournie  au  milieu 
de  tant  d'agitations,  il  faut  passer  par  un  de  ces  calmes  amours  de  vieillard,  qui 
ont  tant  de  fraîcheur  et  de  gri\ce  quand  on  ne  cherche  pas  à  transiger  avec  ses  che- 
veux blancs.  En  1675,  l'arrivée  à  Londres  de  la  duchesse  de  Mazarin  vint  porter  le 
dernier  coup  aux  regrets  déjà  bien  pâles  de  notre  exilé,  qui  atteignait  alors  sa 
soixante-deuxième  année,  llortense  Mancini,  l'une  de  ces  fameuses  nièces  de  Ma- 
zarin, qui  avaient  pensé  donner  une  reine  à  la  France,  était  alors  une  des  femmes 
les  plus  célèbres  de  ce  monde  cosmopolite  des  cours  et  des  cab'mcls,  pour  nous 
servir  d'une  expression  de  notre  marcjuis  de  Bousignac.  Charles  II,  du  temps  qu'il 
n'était  encore  que  simple  prétendant,  l'avait  demandée  jusqu'à  deux  fois  en  mariage 
sans  pouvoir  l'obtenir  du  Mazarin,  et,  malgré  l'affront  de  ce  double  refus,  il  était 
encore  tout  prêt  à  l'épouser  lors  de  son  retour  en  Angleterre,  si  ses  ministres  ne 
fussent  intervenus.  Le  duc  de  Savoie  se  mit  ensuite  sur  les  rangs  sans  plus  de 
succès.  Il  faut  dire  que  la  dot  était  de  vingt  millions,  ce  qui  donnait  à  l'oncle 
quelque  droit  de  faire  le  difficile.  Par  une  cruelle  dérision,  la  pauvre  Hortense,  pour 
qui  les  rois  et  les  princes  n'étaient  pas  assez  bons,  tomba,  avec  sa  dot,  entre  les 
mains  du  maréchal  de  La  Meilleraye,  espèce  de  maniaque  bigot  et  taquin,  qui  prit 
son  nom  au  lieu  de  lui  donner  le  sien,  et  la  rendit  en  revanche  la  plus  malheureuse 
femme  du  monde.  Enfant  volontaire  et  gâté,  légère,  galante,  amoureuse  avant  tout 
de  mouvement  et  de  liberté,  et  chrétienne  indigne  en  vraie  nièce  de  cardinal, 
jjme  Mazarin  se  trouva  soumise  à  une  sorte  de  vie  claustrale,  à  laquelle,  par  un  raffi- 
nement de  rigorisme  conjugal,  on  refusait  même  les  consolations  inoffensives  de  l'in- 
dépendance intérieure.  Il  faut  ajouter  qu'elle  le  rendit  bien  à  M.  de  La  Meilleraye. 
Après  sept  ans  d'espiègleries  mutines,  de  bouderies,  de  fuites  à  l'hôtel  Conti,  à  l'hôtel 
Soissons,  aux  abbayes  de  Chelles  et  de  Sainte-Marie  de  la  Bastille,  elle  s'habille  en 
homme  par  une  belle  nuit  de  juin  16(i8,  avec  une  de  ses  fdies  nommée  Nanou,  et 
se  lance  à  travers  champs  sous  la  singulière  sauvegarde  d'un  domestique  de  .son 
frère,  le  duc  de  Nevers,  et  de  Courbeville,  un  gentilhomme  au  duc  de  Rohan, 
qu'elle  n'avait  jamais  vu.  Elle  alla  ainsi  jusqu'à  Milan,  où  l'allendait  sa  sœur, 
M"'*  la  connétable,  et  dit  adieu  de  grand  cœur  à  la  France,  sa  patrie  de  passage. 
laissant  à  Nevers  le  soin  de  chansonner  les  infortunes  conjugales  de  son  beau-frère. 

Une  fois  jetée  dans  cette  vie  d'exception,  M'""  Mazarin  courut  quelque  temps  le 
monde;  elle  alla  de  Milan  à  Venise,  de  Venise  à  Sienne,  de  Sienne  à  Rome,  reparut 
en  France,  puis  repassa  les  Alpes,  voyageant,  ainsi  que  disait  M""^  de  Grignan,  qui 
lui  donna  des  chemises  comme  elle  passait  à  Aix,  «  en  vraie  héroïne  de  roman, 
avec  force  pierreries  et  point  de  linge  blanc.  »  Des  millions  de  cette  dot  tant  vantée, 
il  ne  restait  à  la  belle  fugitive  (|u'une  pension  de  vingt  quatre  mille  francs,  assez 
maigrement  servie  par  l'époux  délaissé.  Encore  la  devait-elle  à  un  ordre  exprès  du 
roi,  qui  n'avait  oublié  ni  la  nièce  de  Mazarin,  ni  surtout  la  sœur  de  Marie  Mancini. 
Quand  M™"  de  Mazarin  revint  en  France  pour  solliciter  sa  pension,  on  voulut  la  re- 
tenir à  la  cour.  «  M.  deLauzun  me  demanda,  dit-elle  dans  ses  mémoires,  ce  que  je 
voulois  faire  avec  mes  vingt-quatre  mille  francs;  que  je  les  mangerois  au  premier 
cabaret,  et  que  je  serois  contrainte  de  revenir  après,  toute  honteuse,  en  demander 
d'autres  qu'on  ne  me  donneroit  pas.  -)  Mais  l'amour  de  l'indépendance  fut  plus  fort. 
Elle  préféra  s'enterrer  à  Chambéry,  sous  la  protection  de  son  ancien  soupirant  le 
duc  de  Savoie.  Quand  celui-ci  vint  à  mourir,  la  cour  d'un  autre  de  ses  adorateurs. 


9S  SAINT-ÉVREMOND. 

du  roi  Charles  II,  lui  ofl'ril  uu  asile.  Charles  vivait  alors  sous  les  lois  de  la  duchesse 
de  Portsmoulh,  favorite  altière  et  détestée,  qui  avait  fait  de  son  royal  amant  le  très- 
humble  pensionnaire  de  Louis  XIV.  Le  parti  national  voulut  combattre  cette  in- 
fluence funeste,  et  fit  proposer  tout  simplement  h  M""  Mazarin  de  venir  détrôner 
la  maîtresse  régnante.  Il  n'y  avait  là  rien  d'oEfensant  dans  les  idées  du  temps.  Hor- 
tense  accepta  sans  façon  la  concurrence,  et  n'eut  qu'à  paraître  pour  rallumer  chez 
le  roi  les  feux  du  prétendant.  Déjà  l'astre  de  la  duchesse  pâlissait  :  sa  rivale  avait 
reçu  du  roi  une  pension  de  quatre  mille  livres  sterling,  et  la  cour  attentive  était 
en  suspens;  mais,  aussi  légère  en  intrigue  qu'en  mariage,  la  nouvelle  venue  s'éprit 
tout  à  coup  d'une  belle  passion  pour  un  certain  prince...-  de  Monaco,  el  ne  s'oc- 
cupa plus  du  Stuart,  qui,  de  dépit,  lui  retira  sa  pension,  pour  la  lui  rendre,  il  est 
vrai,  bientôt  après.  Quant  à  elle,  tout  insoucieuse  d'avoir  manqué  pour  un  caprice 
son  sceptre  de  ia  main  gauche,  elle  ne  pensa  plus  qu'à  mener  joyeuse  vie  à  Lon- 
dres, et  fit  de  sa  maison  une  espèce  de  pendant  à  feu  l'hôtel  de  Rambouillet,  o  On 
s'y  entretenoit  sur  toutes  sortes  de  sujets;  on  disputoit  sur  la  philosophie,  sur 
l'histoire,  sur  la  religion;  on  raisonnoit  sur  les  ouvrages  d'esprit  et  de  galanterie, 
sur  les  pièces  de  théâtre,  les  auteurs  anciens  el  modernes,  l'usage  de  notre  lan- 
gue, etc.  (1).  "  Comme  Hortense  était  moins  exclusivement  littéraire  que  la  fameuse 
Julie,  les  plaisirs  avaient  aussi  leurs  entrées  dans  son  cercle.  Morin,  qui  avait  im- 
porté la  basselte  en  Angleterre,  taillait  d'ordinaire  chez  elle,  et  l'on  ne  s'y  conten- 
tait pas  toujours  de  «  raisonner  sur  les  ouvrages  de  galanterie.  »  Bref,  tout  y  allait 
de  façon  que  son  dévot  mari,  dans  un  faction  qu'il  fit  imprimer  plus  tard  contre 
elle,  crut  pouvoir  le  prendre  sur  ce  ton  curieux  :  o  M"""  Mazarin  faisoil de  sa  maison 
un  bureau  public  de  jeu,  de  plaisir  et  de  galanterie;  une  nouvelle  Babylone,  ofi 
des  gens  de  toutes  nations,  de  toutes  sectes,  parlant  toutes  sortes  de  langues,  mar- 
choient  en  confusion  sous  l'étendart  de  la  fortune  et  de  la  volupté.  »  Telle  était, 
en  corrigeant  toutefois  la  pieuse  exagération  de  cette  phrase  biblique,  telle  était  la 
femme  au  char  de  laquelle  notre  philosophe  demeura  enchaîné  pendant  vingt- 
quatre  ans. 

Admis  d'abord  avec  la  foule  aux  séances  académiques,  dont  le  poids  reposait  en 
grande  partie  sur  lui,  Saint-Évremond  conquit  bientôt  l'iniimité,  puis  finit  par  se 
déclarer  amoureux,  mais  amoureux  de  si  bonne  grâce  el  si  peu  exigeant,  que  le 
ridicule  ne  l'atteignit  jamais.  Rien  n'est  touchant  et  paternel  comme  les  petites  let- 
tres où  lui-même  plaisante  avec  sa  passion.  Il  se  laisse  aller,  avec  cette  calme  né- 
gligence des  esprits  qui  ont  la  conscience  de  leur  force,  aux  caprices,  aux  railleries, 
aux  agaceries  d'enfant  de  la  folle  vagabonde,  selon  l'expression  d'un  mauvais  plai- 
sant, dans  un  sonnet  satirique  du  temps.  «  Pour  les  attentats  que  vous  me  con- 
seillez, écrivait-il  au  comte  d'Olonne,  je  suis  peu  en  étal  de  les  faire,  et  elle  est 
en  état  de  les  souffrir.  S'il  faut  veiller  les  nuits  entières,  on  ne  me  donne  pas  qua- 
rante ans.  S'il  faut  faire  un  long  voyage  avec  le  vent  et  la  pluie,  quelle  santé  que 
celle  de  M.  Saint-Evremond  !  Veux-je  approcher  ma  tète  de  la  sienne,  sentir  des 
cheveux  et  baiser  le  bout  de  l'oreille,  on  me  demande  si  j'ai  connu  M"'"  Gabrielle, 
et  si  j'ai  fait  ma  cour  à  Marie  de  Médicis.  Le  papier  me  manque.  Je  vous  prie  de  me 
mettre  au  rang  des  amis  solides.  Miracle-d'Amour  est  votre  servante.  >>  Et  au  comte 
de  Saint-Albans  :  ><  M'"°  Mazarin  a  les  mains  bonnes  pour  voler  mes  fiches,  et  pour 
jeter  une  carte  du  talon,  quand  je  joue  sans  prendre  avec  quatre  matadors.  Je  m'a- 

(1)  Desmaizcaux.  p.  1Ô9. 


SAl>T-ÉVnEMO>U.  ÎJO 

dresse  h  M.  île  Monaco,  qui  me  ilit  sérieusement,  et  avec  un  air  de  sincérité  :  — 
De  bonne  foi,  monsieur,  monsieur  de  Saint-Ëvremond,  je  regardois  ailleurs.  — 
Votre  ami,  SI.  de  Saissac,  rit  beaucoup  et  ne  décide  rien.  M.  Courtin  déclare  que 
K  la  vexation  cet  grande,  n  Mais  toutes  les  déclarations  de  M.  Courtin  font  peu 
d'effet.  .. 

Miraclc-d' Amour  ne  se  contentait  pas  de  tricher  au  jeu  son  vieil  adorateur.  Aussi 
leste  avec  ce  grand  esprit  qu'elle  l'était  avec  toute  personne  et  toute  chose,  la  belle 
Ilortense  trouvait  je  ne  sais  quel  malin  plaisir  à  se  faire  un  jouet  de  son  Saint- 
Hvremond.  Tantôt,  en  Dulcinée  farouche,  elle  le  renvoyait  aux  infortunes  du  cheva- 
lier de  la  Triste-Figure;  tantôt,  s'émancipant  tout  à  fait,  elle  ne  l'appelait  plus  que 
son  vieux  satyre.  Lui,  toujours  égal  et  de  bonne  humeur,  se  prêtait  avec  sa  douce 
gaieté  aux  fantaisies  irrévérencieuses  de  l'enfant  gâté,  et  remontait  avec  un  aplomb 
spirituel  sur  le  terrain  glissant  d'une  galanterie  surannée.  «  On  porte  envie,  lui 
écrivait-il,  aux  injures  que  vous  me  dites  ;  il  n'y  a  personne  qui  ne  voulût  être  ap- 
pelé sot,  comme  je  le  suis  :  cependant,  madame,  il  y  a  des  grâces  moins  détournées, 
des  grâces  plus  naturelles,  que  je  voudrois  bien  recevoir.  Tout  le  monde  est  pré- 
sentement dans  mes  intérêts  :  M"""  Hyde  vous  tient  quitte  de  l'assiduité  que  vous  lui 
avez  promise  à  ses  couches,  pourvu  que  vous  vous  portiez  de  bonne  grâce  à  m'o- 
bliger;  M"'  de  Beverwert  est  prête  à  rendre  des  oracles  en  ma  faveur.  Il  me  semble 
que  je  la  vois,  les  cheveux  en  désordre  et  les  coëffes  de  côté,  tout  inspirée  de  son 
Dieu,  vous  dire  impérieusement  :  Baisez  le  vieillard,  reine,  haîsezle.  Que  ferez- 
vous,  madame?  Xégligerez-vous  les  prières,  les  avertissements,  les  oracles?...  S'il 
en  est  ainsi,  madame,  plus  de  sainteté,  plus  de  sagesse,  plus  de  reconnoissance,  plus 
de  justice.  Adieu  toutes  les  vertus.  Vous  serez  comme  une  simple  femme,  comme 
une  petite  coquette,  à  qui  une  ride  fait  peur,  et  que  des  cheveux  blancs  peuvent 
effrayer.  » 

Le  bruit  de  cette  passion  vint  bientôt  jusqu'en  France,  et  le  commentaire  ne  dut 
pas  lui  manquer;  néanmoins,  comme  derrière  ces  plaisanteries  de  part  et  d'autre 
se  cachait  un  sentiment  vrai,  une  aiïection  réelle  et  solide,  une  de  ces  amitiés  où 
la  question  de  sexe  entre,  il  est  vrai,  pour  leur  donner  quelque  chose  de  plus 
tendre,  mais  qui  n'emploient  les  mots  d'amour  que  comme  un  masque  sans  consé- 
quence, il  n'y  eut  que  du  respect  à  Paris  ainsi  qu'à  Londres  pour  une  liaison  qui 
vengeait  bien  W"'  de  Mazarin  des  petits  vers  des  beaux  esprits  et  des  indignations 
vertueuses  de  certaines  gens.  Ce  fut  elle  qui  retint  Saint  Évreniond  en  Angleterre 
quand  vint  la  révolution  de  1688.  Le  comte  de  Grammont  lui  Gt  savoir  que  le  roi 
se  relâchait  entin  de  son  inflexible  sévérité.  «  Ce  prince,  dit  Desmajzeaux,  voyant 
que  la  guerre  allait  s'allumer  entre  les  deux  nations,  craignit  qu'il  n'y  eût  du  danger 
pour  M.  de  Saint-Évremond  à  demeurer  au  milieu  d'un  peuple  irrité  contre  la 
France.  »  Singulière  attention  pour  un  sujet  oublié,  qui,  après  vingt  ans  d'absence, 
avait,  pour  ainsi  dire,  changé  de  patrie!  Le  vieil  exilé  en  fut  peu  touché.  Il  répondit 
au  comte  de  Grammont  qu'il  était  trop  vieux  pour  se  transplanter;  que  d'ailleurs 
il  aimait  mieux  rester,  par  choix,  à  Londres,  où  il  était  connu  de  ce  qu'il  y  avait 
d'honnêtes  gens,  où  l'on  était  accoutumé  à  sa  loupe  (I)  et  à  ses  cheveux  blancs,  à 

(1)  «  Vingt  ans  avant  sa  mort,  il  lui  vint  entre  les  deux  sourcils  imo  loupe  qui  grossit 
beaucoup.  Il  avait  eu  dessein  de  la  faire  couper  ;  mais,  comme  elle  ne  l'incommodait  point. 
et  que  cette  espèce  de  difformité  ne  lui  faisait  aucune  peine,  M.  Lefèvrc  lui  conseilla  de  l.i 
laisser,  de  peur  que  celle  opération  n'cùl  des  suites  fâcheuses  dans  une  personne  de  sou 


100  SAINT-ÉVREMOND. 

ses  manières  et  à  son  tour  d'esprit,  que  de  retourner  en  France,  où  il  arait  perdu 
toutes  ses  habitudes,  où  il  serait  comme  étranger,  et  où  à  peine  connailrait-il  un 
autre  courtisan  que  le  comte  de  Grammont  lui-même. 

Dix  ans  après,  M"'"  Mazarin  mourut  à  sa  maison  de  campagne  de  Chelsey.  Miraclc- 
(V Amour  avait  alors  cinquante-trois  ans  ;  mais  c'était  une  de  ces  beautés  de  pure 
race  sur  lesquelles  le  temps  semble  ne  point  avoir  de  prise.  Au  dire  de  tous,  elle 
avait  conservé  toute  sa  fraîcheur,  et,  pour  Sainl-Évremond,  qui  arrivait  à  sa  quatre- 
vingt-sixième  année,  elle  était  encore  aussi  belle  que  le  premier  jour.  Touslesamis 
du  survivant  s'émurent  à  ce  coup.  «  Quelle  perte  pour  vous,  monsieur!  lui  écrivit 
Ninon  de  Lenclos,  restée  fidèle  à  sa  manière  à  son  amoureux  de  1638;  si  on  n'avait 
pas  à  se  perdre  soi-même,  on  ne  se  consolerait  jamais.  »  Les  instances  devinrent 
plus  vives  alors  pour  le  rappeler  à  Paris;  mais  cette  âme  si  douce  et  .si  ferme  à  la 
fois  se  trouvait  enfin  brisée,  et  ne  pensait  plus  qu'à  laisser  arriver  .son  heure.  Saint- 
Évremond  refusa  obstinément  ce  qu'il  avait  tant  désiré  autrefois.  Du  reste,  il  est 
impossible  de  s'envelopper  dans  son  manteau  en  s'y  drapant  moins  qu'il  ne  le  fait. 
a  Vous  ne  pouviez,  écrivait-il  au  marquis  de  Canaples,  vous  ne  pouviez  me  donner 
de  meilleures  marques  de  votre  amitié  qu'en  une  occasion  où  j'ai  besoin  de  la  ten- 
dresse de  mes  amis  et  de  la  force  de  mon  esprit  pour  me  consoler.  Quand  je  n'aurois 
que  trente  ans,  il  me  seroit  difficile  de  pouvoir  rétablir  l'agrément  d'un  pareil  com- 
merce. A  l'âge  où  je  suis,  il  m'est  impossible  de  le  remplacer.  Le  vôtre,  monsieur, 
et  celui  de  quelques  personnes  qui  prennent  part  encore  à  mes  intérêts,  me  se- 
roient  d'un  grand  secours  à  Paris  :  je  ne  balancerois  pas  à  l'aller  chercher,  si  les 
incommodités  de  la  dernière  vieillesse  n'y  apportoienl  un  grand  obstacle.  D'ailleurs, 
que  ferois-je  à  Paris,  que  me  cacher  ou  me  présenter  avec  diCérentes  horreurs, 
souvent  malade,  toujours  caduc,  décrépit?  On  pourroit  dire  de  moi  ce  que  disoil 
M"'"^  de  Cornuel  d'une  dame  :  Je  voudrais  bien  savoir  le  cimetière  où  elle  va  renou- 
veler de  carcasse.  » 

Dès  ce  moment,  Saint-Évremond  ne  fit  plus  que  languir.  La  vieillesse,  qu'il  avait 
portée  jusque-là  avec  gaillardise,  s'alourdit  tout  à  coup  sur  sa  tête.  La  verve  et  la 
gaieté  s'en  allèrent  à  petit  bruit  :  une  seule  chose  restait  debout,  cette  inaltérable 
raison  qui  n'avait  jamais  failli  chez  lui,  et  qui  se  maintint  haute  et  droite  jusqu'à 
la  fin.  Ce  fut  sur  ces  entrefaites  que  Barbin  vint  frapper  à  sa  porte,  son  catalogue  à 
la  main.  Il  demandait  à  son  auteur  son  portrait  d'abord,  puis  ses  dernières  pro- 
ductions, et  la  liste  de  ses  œuvres  triées  au  milieu  du  chaos  informe  des  Suint-Evre- 
moniiana.  Précisément  à  cette  époque,  Saint-Ëvremond  écrivait  un  jour  :  «  A  l'âge 
où  je  suis,  une  heure  de  vie  bien  employée  vaut  mieux  que  toute  la  renommée  du 
monde.  »  Il  répondit  à  Barbin  :  «  Si  j'étois  jeune  et  bien  fait,  je  ne  seroispas  fâché 
qu'on  vît  mon  portrait  à  la  tête  d'un  livre;  mais  c'est  faire  un  mauvais  présent  au 
lecteur  que  de  lui  donner  la  vieille  et  vilaine  image  d'un  homme  de  quatre-vingt- 
six  ans.  "  Et  pour  le  reste  il  ajouta  :  »  Le  peu  d'esprit  que  j'ai  eu  autrefois  est  tel- 
lement usé,  que  j'ai  peine  à  en  tirer  aucun  usage  pour  les  choses  mêmes  qui  sont 
nécessaires  à  la  vie.  Il  ne  s'agit  plus  pour  moi  de  l'agrément;  mon  seul  intérêt, 
c'est  de  vivre.  » 

Cet  homme  qui  se  plaisait  tant  à  vivre  se  rattacha  tout  prosaïquement,  sur  la 

âge.  Il  se  raillait  souvent  sur  sa  loupe,  aussi  bien  que  sur  sa  grande  calotte  cl  sur  ses  che- 
veux blancs,  qu'il  avait  mieux  aimé  garder  que  de  prendre  la  perruque.  » 

(  DESMAlZF.AliX,  p.  228.) 


SAIISÏ-ÉVREMOND.  101 

lin,  aux  jouissances  de  la  table,  les  seules  qui  rallumassent  on  lui  quelque  étincelle. 
C'est  l'idée  qui  prédomine  dans  sa  correspondance.  Pour  ne  citer  qu'un  fragment 
entre  les  autres  :  «  M.  de  La  Pierre  est  arrivé,  écrivait-il  à  son  médecin  Sylvestre, 
qui  m'a  donné  onze  pêches  qui  valent  onze  cilés,  pour  parler  comme  les  Espagnols 
quand  ils  veulent  faire  valoir  les  présents  qu'ils  reçoivent.  Les  douleurs  que  je  res- 
sens présentement  me  rappellent  à  mon  mal.  Je  voudrois  bien  que  vous  m'eussiez 
guéri  avec  le  régime  de  Boughton,  les  perdreaux,  les  truffes,  etc.  « 

Quelque  temps  auparavant,  il  écrivait  à  Ninon  de  Leuclos  :  «  A  quatre-vingt-huit 
ans,  je  mange  des  huîtres  tous  les  matins,  je  dîne  bien,  je  ne  soupe  pas  mal;  on 
fait  des  héros  pour  un  moindre  mérite  que  le  mien.  »  Mais  le  .'^ouvenir  decellequ'il 
avait  perdue  le  poursuivait  jusque-là.  «  Si  la  pauvre  M"""  Mazarin  vivoit  encore,  di- 
sait-il ailleurs  à  son  docteur,  elle  auroit  des  pêches  dont  elle  n'auroit  pas  manqué 
de  me  faire  part;  elle  auroit  des  truffes  que  j'aurois  mangées  avec  elle,  sans  compter 
les  carpes  deNevvhall.  » 

Malgré  celte  fidélité  aux  morts,  avec  les  habitudes  de  causeries  galantes  qu'il 
s'était  faites,  Saint-Évremond  ne  pouvait  se  sevrer  pourtant  d'amitiés  de  femme. 
M™<'  la  marquise  de  Perrine  fut  sa  dernière  sœur  de  charité.  Mais  quelle  différence 
entre  les  petits  billets  qu'il  lui  écrit  et  ce  que  nous  avons  vu  !  On  dirait  parfois, 
moins  les  noms  propres,  de  quelque  épigramme  de  Martial  à  Galla  ou  à  Stella,  alors 
qu'il  était  en  humeur  sociable,  a  La  beauté  du  jour,  l'ennui  de  votre  chambre,  le 
bruit  des  petits  garçons  et  le  pavé  sec  me  font  croire  que  vous  ne  serez  pas  au 
logis.  Si  ma  lettre  vous  y  trouve,  mandez-moi  ce  que  vous  ferez.  Il  seroit  bon  d'aller 
chez  M"*"  Bond.  Vous  y  êtes  sûre  d'un  petit  gain  et  d'entendre  jouer  du  clavecin 
au  delà  de  tout  ce  qu'on  peut  entendre  en  Angleterre,  j  Encore  le  souvenir  de 
l'autre  y  revient-il  à  chaque  instant.  "  Mandez-moi  s'il  me  sera  permis  d'y  faire 
ma  fonction  ordinaire,  c'est-à-dire  de  perdre  au  jeu  :  car  pour  de  soudainetés,  mol 
consacré  par  M'"*"  Mazarin,  j'en  crois  être  exempt.  »  Ailleurs  il  rappelle  leurs  en- 
fantillages communs.  »  Je  signois  toutes  mes  lettres  à  M"'*^  Mazarin,  quand  j'étois 
fort  bien  avec  elle,  comme  don  Quichotle  les  siennes  à  Dulcinée,  le  chevalier  de  la 
triste  figure,  et  elle  signoit  les  siennes  comme  Dulcinée  à  don  Quichotte.  «  Voici 
les  dernières  lignes  qu'il  écrivit  :  elles  étaient  adressées  à  M"""  de  Perrine  :  «  Je  suis 
fort  mal,  et  j'ai  raison  de  me  préparer  des  plai.sirs  en  l'autre  monde;  puisque  le 
goût  et  l'appétit  m'ont  quitté,  je  n'en  dois  pas  espérer  beaucoup  en  celui-ci.  » 

Cette  vie,  si  longue  à  finir,  se  termina  enfin  en  1703.  Il  y  avait  sept  ouhuitmoi.s 
que  Saint-Évremond  se  plaignait  de  douleurs  violentes  à  la  vessie.  Le  sommeil 
l'avait  quitté;  l'appétit  manqua  à  son  tour.  Ce  fut  le  coup  de  grâce  pour  le  pauvre 
épicurien,  puisqu'il  est  convenu  que  Saint-Évremond  était  épicurien.  Il  fit  tran- 
quillement son  testament  :  «  Je  soussigné,  Charles  de  Saint-Denys-le-Guast,  .sei- 
gneur de  Saint-Évremond,  demeurant  dans  la  paroisse  de  Saint-James  W^estminster, 
étant  dans  mon  bon  sens,  mémoire  et  entendement,  et  voulant  disposer  de  ce  qui 
me  reste  de  mes  biens  après  ma  mort  :  premièrement  j'implore  la  miséricorde  de 
Dieu,  et  remets  mon  àme  entre  ses  mains.  Je  laisse  à  mon  exécuteur  testamentaire 
le  soin  de  faire  enterrer  mon  corps,  sans  pompe  (1),  en  la  manière  qu'il  trouvera 
le  plus  convenable,  etc.  «  Puis  il  mourut,  sans  bravade,  sans  effroi,  en  causant  avec 

(1)  L'Anglelerre  lui  fil  néanmoins  les  honneur.';  de  Westminster.  C'était  un  hommage 
d'assez  bon  goûl.  En  lui  donnant  une  place  à  côté  de  ses  grands  hommes,  elle  semblait  se 
l'approprier,  puisque  la  France  n'en  avait  pas  voulu. 

T01IE    I.  7 


102  SAINT-ÉVUEMOND. 

ses  amis.  (20  septembre.)  Il  avait  alors  quatre-vingt-dix  ans  cinq  mois  et  vingt 
jours. 

Il  n'y  a  point  ici  d'épitaphe  à  faire,  et  l'on  aurait  mauvaise  grâce  à  paraître  pro- 
téger un  esprit  de  cette  trempe  dans  un  linal  larmoyant.  Cependant,  sans  injurier 
tout  à  fait  le  public,  qui  n'est  pas  forcé,  après  tout,  de  savoir  par  cœur  l'IiLstoire 
et  les  titres  de  tout  homme  qui  a  tenu  une  plume,  on  peut  bien  lui  demander 
compte  de  l'indifTérence  oublieuse  avec  laquelle  il  a  traité  celui-ci.  Aujourd'hui 
surtout  qu'on  donne  si  facilement  du  grand  homme,  qu'il  soit  permis  de  réclamer 
une  place  dans  ce  Panthéon  quelque  peu  banal  pour  celui  qui  a  le  mieux  représenté 
sans  aucun  doute  notre  esprit  contemporain,  entre  les  subtilités  du  jansénisme  et 
les  colères  de  l'Encyclopédie.  Ce  n'est  pas  là  une  question  de  sentimentalité,  et 
nous  ne  cherchons  pas  à  évoquer  d'ombre  gémissante.  Notre  philosophe  normand, 
s'il  revenait  au  jour,  fermerait  peut-être  bien  encore  sa  porte  au  nez  des  Barbins 
de  celte  époque,  et  s'inquiéterait  plus,  à  coup  sûr,  de  son  heure  de  vie  que  de  ce 
que  nous  appelons  la  gloire.  Mais  pour  nous,  dans  l'intérêt  de  notre  instruction 
comme  de  notre  goi!it,  nous  sommes  tenu  de  rappeler  ici  d'un  jugement  rendu  par 
défaut.  Les  esprits  parfaitement  sains  ne  sont  pas  chose  si  commune,  dans  le  passé 
tout  aussi  bien  que  dans  le  présent,  pour  qu'on  ait  le  droit  de  passer  outre  quand 
par  hasard  il  s'en  rencontre  quelqu'un.  Pour  répéter  en  l'affaiblissant  un  mot 
célèbre,  c'est  plus  qu'une  injustice,  c'est  une  maladresse. 

J.  Maoé. 


REVUE 

LITTÉRAIRE. 


S2^^a2aa»^is» 


Il  faul  qu'il  y  ait  dans  toutes  les  choses  de  ce  monde  deux  principes  qui  se  com- 
battent. Dans  la  littérature,  les  deux  éléments  qui  luttent  entre  eux,  c'est  l'indus- 
trie et  la  pensée.  L'un  s'accroît  aux  dépens  de  l'autre  :  plus  l'industrie  est  active  et 
bruyante,  plus  la  pensée  est  sujelte  à  des  défaillances  et  à  des  langueurs.  Or,  dans 
ces  derniers  temps,  il  est  impossible  de  ne  pas  le  reconnaître,  c'est  le  côté  indus- 
triel qui  se  développe  chez  nos  écrivains,  et  qui  se  développe  tous  les  jours  dans  de 
plus  effrayantes  proportions.  On  dit  qu'il  y  a  dans  les  ateliers  d'arts  mécaniques  une 
façon  de  distribuer  le  travail  qui  le  rend  plus  facile  et  plus  rapide  :  s'il  s'agit  de 
faire  un  carrosse,  l'un  est  chargé  des  roues,  l'autre  des  ressorts,  un  troisième  du 
vernis  et  des  dorures.  Nous  serions  vraiment  tenté  de  croire,  en  voyant  certaines 
œuvres  qui  se  disent  pourtant  des  œuvres  d'intelligence,  qu'il  y  a  des  fabriques 
littéraires  où  l'on  a  recours  à  ces  procédés. 

Si  l'on  veut  chercher  la  cause  de  ce  déplorable  mouvement,  qui  pousse  l;i  plu- 
part de  nos  romanciers  dans  des  voies  purement  commerciales,  il  faut  remontera 
une  création  déjà  ancienne  dans  le  journalisme,  celle  du  roman-feuilleton.  La 
presse  n'a  pas  assez  du  monde  réel  pour  les  besoins  de  son  activité  incessante,  il 
lui  faut  le  monde  imaginaire.  C'est  une  tendance  qui  n'est  pas  blâmable  en  elle- 
même.  Qu'on  fasse  à  la  fiction  une  plus  large  part  dans  l'existence  de  tous,  rien  de 
mieux  ;  mais  plus  elle  sera  appelée  à  exercer  de  charmes  et  de  prestiges,  plus  elle 
devra  être  une  pure  et  brillante  émanation  de  l'esprit,  et  c'est  précisément  cette 
condition  que  le  romancier,  transformé  en  improvisateur  par  la  dévorante  in- 
fluence du  feuilleton,  devient  moins  apte  à  remplir.  L'homme  qui  doit  porter  un 
jugement  rapide  sur  les  choses  de  la  veille,  prévoir  celles  du  lendemain,  s'associer 
aux  émotions  du  jour,  n'a  que  des  excitations  salutaires  à  puiser  dans  le  mouve- 
ment hâlif  de  la  presse  quotidienne,  dans  les  continuelles  exigences  de  son  impé- 


104  REVUE    LlTTÉnAIKE. 

rieuse  aclivilé.  Quand  Fréron  a  la  joue  encore  cbaude  des  soufflets  de  Voltaire,  il 
écrit  sur  l'Ecossaise  des  pages  prestiue  sublimes;  quand  la  voix  de  M""^  Catalani 
vibre  encore  aux  oreilles  de  Geoffroy,  malgré  son  austérité  pédante,  le  vieux  cri- 
tique en  rabat  trouve  presque  de  la  grâce  pour  la  vanter.  Mais,  si  Fielding  avait 
écrit  Tv7n  Jones  avec  l'impatience  fiévreuse  de  quelques  romanciers  d'aujourd'hui, 
aurions-nous  maintenant  la  figure  si  consciencieusement  tracée  de  M.  Ahvorlhy? 
Aurions-nous  le  type  chaimant  de  Sophie  Western  ?  Walter  Scott,  Fielding,  ces 
hommes  qui  possédaient  la  puissance  inestimable  de  créer,  auraient-ils  consenti 
d'ailleurs  à  briser  leur  talent  pour  satisfaire  aux  insatiables  appétits  de  la  foule? 
N'auraient-ils  pas  craint  de  voir  s'épanouir  moins  richement  au  milieu  de  l'atmo- 
sphère meurtrière  du  monde  réel  le  beau  monde  de  leur  fantaisie?  Vit-on  jamais  ces 
charmantes  héroïnes  qui  sont  sorties  du  feuillage  d'un  bosquet,  comme  la  Julie  de 
Rousseau,  ou  des  vapeurs  d'an  lac,  comme  les  blanches  iilles  de  Walter  Scott,  pro- 
mener leurs  robes  traînantes  dans  cette  arène,  ou  plutôt,  pour  employer  l'expres- 
sion d'un  éminent  critique,  sur  ce  poudreux  boulevard  de  In  littérature  qu'on 
appelle  la  presse  quotidienne?  Nous  savons  que,  parmi  les  héros  meurtris  du  feuil- 
leton, il  n'est  pas  d'écrivains  de  la  taille  de  Scott  ou  de  Rousseau,  et  que  la  triste 
influence  de  l'improvisation  journalière  les  empêcherait  d'arriver  à  cette  hauteur, 
si  des  facultés  pareilles  leur  donnaient  le  droit  d'y  prétendre;  mais  doit-on  voir 
sans  regret  des  talents  recommandables  s'aventurer  dans  cette  voie  funeste?  Ici- 
bas,  comme  disent  les  bonnes  gens,  toute  chose  a  son  lieu.  Laissez  le  tapis  du  bo- 
hémien sur  la  place  publique,  et  le  fauteuil  du  conteur  au  coin  de  la  cheminée. 

Pourtant,  si  l'histoire  n'y  perdait  pas,  peu  importerait,  nous  le  répétons,  qu'elle 
fût  débitée  auprès  du  foyer  ou  en  plein  vent;  ce  que  nous  déplorons,  c'estque  l'his- 
toire se  ressente  de  l'endroit  où  elle  est  racontée.  Un  malin,  on  commence  témé- 
rairement un  récit  dont  la  durée  doit  être  aussi  longue  que  celle  d'un  ministère 
ou  d'une  session  ;  on  croit  de  la  vie  et  de  la  santé  pour  longtemps  aux  personnages 
qu'on  met  au  monde  :  malheureusement  les  êtres  imaginaires  sont  soumis  comme 
les  êtres  réels  à  des  infirmités  sans  nombre.  Dès  le  lendemain,  le  héros  devient  ra- 
doteur, et  l'héroïne  tombe  en  défaillance.  Le  romancier  avait  entrepris  une  traversée 
de  plusieurs  mois  avec  des  provisions  pour  quelques  heures  ;  il  avait  des  décora- 
tions pour  son  théâtre,  des  costumes  pour  ses  acteurs  ;  il  n'avait  oublié  que  la  pièce, 
ou  plutôt  il  avait  espéré  qu'elle  se  ferait  toute  seule  ;  et  ce  qu'il  y  a  de  malheureux, 
c'est  qu'effectivement  elle  se  fait!  Elle  se  fait  à  la  façon  de  ces  proverbes  qu'on 
improvisait  tous  les  soirs,  au  xviii"  siècle,  sur  les  théâtres  de  société.  Grâce  aux 
excitations  de  toute  sorte  qu'on  trouve  dans  l'atlluence  du  public,  la  curiosité  qu'il 
témoigne,  les  encouragements  qu'il  donne,  chacun  finit  par  trouver  de  quoi  rem- 
plir son  rôle.  Il  y  avait  un  drame  de  joué  au  bout  d'une  heure  ;  il  y  a  un  roman  de 
terminé  au  bout  d'un  mois.  Mais  ceux  qui,  au  xviii*^  siècle,  faisaient  tous  les  soirs 
ce  gaspillage  d'intelligence  étaient  de  grands  seigneurs  propres  seulement  à  com- 
poser quelques  madrigaux  pour  amuser  leurs  loisirs  et  ennuyer  ceux  des  autres, 
tandis  que  les  hommes  qui  font  aujourd'hui  un  usage  si  prodigue  de  leur  esprit 
sont  de  véritables  gens  de  lettres,  destinés,  sinon  à  glorifier  la  pensée  humaine 
par  des  œuvres  impéri.ssables,  du  moins  à  comprendre  l'art  et  à  poursuivre  un  but 
élevé. 

Parmi  les  romanciers  feuilletonistes,  nous  ne  parlerons  pas  de  ceux  dont  les 
œuvres  sont  encore  enfouies  sous  les  colonnes  desjournaux.  Laissons-les  eux- mêmes 
exhumer  les  morts  qu'ils  ont  semés  cà  et  là  sur  les  champs  de  bataille  de  la  presse 


RKvi;i:  nTTiiiiAïuE.  lO;; 

(liioUdionue,  pour  leur  lionnoi'  la  sépulluio  délinilive  tic  l'iu-oclavo.  Aujuurd'Jiui, 
parlons  seulement  de  ceux  qui  se  sont  acquittés  de  ce  pieux  devoir  envers  les  créa- 
tions de  leur  esprit.  Mnthildc  est  l'exemple  le  plus  frappant  que  nous  puissions 
citer  à  l'appui  de  ce  que  nous  avons  dit  contre  le  funeste  modo  de  pul)!i(atiou 
qu'ont  adopté  la  plupart  de  nos  romanciers.  C'est  un  roman  (|ui,  malgré  tous  ses 
défauts,  SOS  prélonlions  psycliologiciuos,  ses  interminables  longueurs,  sesalfectations 
un  peu  puériles  d'élégance  mondaine,  excite  cependant  l'intérêt  et  jusiibe  jusqu'à 
un  certain  point  la  curiosité  dont  il  a  été  entouré.  Je  crois  que  celte  œuvre,  mé- 
ditée avec  soin  par  M.  Sue,  aurait  eu  son  genre  de  valeur  en  présentant  plus  de 
correction  dans  son  style,  et  surtout  eu  paraissant  sous  des  proportions  raisonna- 
bles. Six  volumes,  grand  Dieu  !  c'est  plus  long  que  les  Confessions  de  Jean-Jacques. 
II  est  vrai  qu'il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de  nous  initier  à  tous  les  mystères 
du  cœur  d'une  jeune  femme. 

Des  connaissances  complètes  en  pareille  matière  supposent  chez  l'écrivain  des 
études  faites  autre  pari  qu'aux  écoles,  et  c'est  une  supposition  qu'il  est  agréable 
de  faire  naître  dans  l'esprit  de  ses  lecteurs.  La  Matbilde  de  M.  Sue  ne  nous  fait 
grâce  d'aucune  de  ses  pensées.  Je  me  souviens  d'une  phrase  où  elle  dit  :  «  Moi  (jui 
ai  toujours,  hélas  !  abusé  de  l'analyse.  »  Il  faut  convenir  qu'elle  se  rend  un  peu  jus- 
tice. Je  crois  que  les  philosophes  de  l'école  écossaise  eux-mêmes  seraient  vaincus 
jiar  elle  dans  l'observation  de  tous  les  phénomènes  de  l'âme.  Du  reste,  ce  n'est  pas 
une  p.sychologie  pleine  d'afféterie  et  de  manière,  comme  celle  de  la  Marianne  de 
Marivaux  ;  la  finesse  des  détails,  le  soin  extrême  de  l'examen,  n'excluent  [las  une 
certaine  impétuosité  de  sentiment,  qui  s'épanche  avec  assez  de  Iwnheur  en  quel- 
<iues  passages  de  ce  roman.  Cet  amour  plein  d'elfusion  et  de  reconnaissance,  que 
la  jeune  fille  pure  a  pour  son  époux,  est  rendu  avec  force  et  avec  charme.  L'atta- 
chement qu'inspire  plus  tard  M.  de  Rochegune,  et  celui  qu'il  ressent  lui-même,  oui 
le  grand  inconvénient  des  tardives  amours  :  je  ne  crois  pas  que  les  dieux  leur 
sourient.  Dans  le  roman  et  dans  la  vie  réelle,  ces  attachements  ont  toujours 
quelque  chose  d'incomplet.  Il  faut  que  deux  âmes,  qui  se  mirent,  pour  ainsi  dire, 
l'une  dans  l'autre,  ne  voient  pas  flotter  à  la  surface  des  belles  ondes  où  elles  se 
contemplent  des  images  mal  effacées.  El  puis,  ce  M.  de  Rochegune  a  un  caractère 
qui  rappelle  par  trop  aussi  celui  du  chevalier  Grandisson.  Voilà  un  reproche  nou- 
veau adressé  à  M.  Sue,  qui  nous  avait  toujours  montré  l'humanité  sous  une  cou- 
leur si  désespérante  dans  ses  romans,  et  surtout  dans  ses  préfaces  pleines  d'une 
ironie  désolée.  Quoi(|ue  la  critique  fasse  profession  d'encourager  cette  tendance  à 
des  pensées  plus  douces,  on  ne  peut  point  s'empêcher  cependant  de  prier  l'auteur 
d'épargner  à  notre  mauvaise  nature  le  dépit  qu'elle  ressent  toujours  en  face  d'une 
image  trop  parfaite  de  la  vertu.  La  manière  chevaleresque  dont  M.  de  Rochegune 
proclame  son  amour  pour  Matbilde  à  la  face  de  tous,  manque  de  naturel  et  de  vé- 
rité. Le  romancier  tombe,  d'ailleurs,  dans  une  faute  qu'on  a  bien  des  fois  signalée. 
Après  avoir  prêté  à  son  héros  un  langage  quelque  peu  chargé  d'cflets  oratoires  et 
de  métaphores,  il  s'extasie  lui-même  sur  l'éloquence  de  celui  qu'il  a  fait  parler. 
Hélas!  un  seul  homme  a  pu  dire  de  lui,  en  rapportant  ses  propres  paroles  :  «  J'étais 
sublime.  ■»  C'est  Jean-Jacques,  quand,  après  s'être  jeté  aux  genoux  de  M""'  d'Hou- 
detot,  sous  les  bosquets  de  la  Chevrette,  il  se  relève  tout  à  coup  rayonnant  et  in- 
spiré. Depuis,  les  romanciers  ont  appliqué  bien  des  fois  le  mot  de  Rousseau  ou  à 
eux-mêmes  ou  à  leurs  personnages,  mais  ils  l'ont  fait  sans  en  avoir  le  droit,  et  le 
lecteur  a  toujours  cas.sé  leur  jugement.  Un  seul  des  êtres  créés  par  M.  Sue  peut 


lOG  REVUE    LITTÉRAIRE. 

disputer  le  prix  de  la  vertu  à  M.  de  Rochegune  :  c'est  M.  de  Mortagne,  son  maître. 
Ce  vénérable  vieillard  n'a  que  deux  défauts,  il  est  bonapartiste,  et  il  laisse  croître 
une  barbe  blanche  fort  malséante  avec  les  habits  étriqués  de  notre  temps.  Du  reste, 
il  emploie  toute  sa  fortune  à  soulager  le  malheur  et  à  faire  bénir  son  nom.  Mal- 
heureusement son  caractère,  naturellement  fougueux,  donne  à  sa  philanthro- 
pie quelque  chose  d'impétueux  et  de  violent  qui  lui  attire  souvent  des  affaires 
périlleuses.  D'infâmes  machinations  l'ont  fait  enfermer  sous  les  plombs  de  Venise, 
et  au  lieu  d'en  rapporter  la  résignation  soporifique  dont  sont  empreints  les  Mé- 
moires de  Silvio  Pellico,  il  en  est  revenu  avec  un  sang  plus  ardent  et  une  humeur 
plus  aigrie.  En  définitive,  c'est  un  personnage  assez  dangereux,  car  son  hon- 
nêteté, qui  peut  l'égarer  quelquefois,  lui  met  les  armes  à  la  main  aussi  souvent 
que  la  bourse.  Saint  Vincent  de  Paule  faisait  autant  de  bien  que  lui,  slins  cacher 
sous  sa  soutane  une  ceinture  garnie  de  poignards  et  de  pistolets.  L'amie  de 
M.  de  Mortagne,  la  duchesse  de  Richeville,  est  la  mère  que  les  poètes  drama- 
tiques nous  ont  si  souvent  représentée,  craignant  de  rougir  devant  son  enfant. 
Emma,  cette  enfant  bien-aimée,  est  la  sensitive  que  nous  connaissons  aussi, 
une  de  ces  jeunes  filles  comme.  Dieu  merci,  il  n'en  existe  pas  ici-bas,  qu'un  seul 
regard  peut  rendre  folle,  qu'un  seul  mot  peut  tuer.  Son  âme  reçoit  toutes  les  im- 
pressions et  tressaille  au  moindre  choc;  aussi  il  arrive  qu'un  soulfle  un  peu  trop 
fort  brise  un  jour  cette  harpe  éolienne.  Mais,  pour  qu'un  personnage  fictif  arrache 
une  larme,  il  faut  qu'il  appartienne  à  cette  terre,  que  la  vie  dont  l'avait  doué  et 
dont  le  prive  une  imagination  créatrice,  ait  été  puisée  non-seulement  dans  l'esprit 
du  romancier,  mais  dans  son  âme  et  d;ins  celle  du  lecteur  lui-même;  quand  c'est 
une  de  ces  figures  à  demi  fantastiques  qui  s'évanouissent  avec  la  vapeur  dont  elles 
étaient  formées,  on  peut  éprouver  une  douce  rêverie,  on  ne  ressent  point  de  véri- 
table attendrissement.  Nous  avons  tous  pleuré  sur  Virginie,  plus  encore  peut-être 
sur  Manon  Lescaut;  il  n'y  a  que  les  sylphes  et  les  anges  qui  puissent  pleurer  sur 
Emma,  car  c'est  pour  eux  seuls  qu'elle  est  une  sœur. 

A  côté  de  ces  êtres  parfaits,  Mathilde,  Emma,  Rochegune,  M.  Sue  a  fait  figurer 
cependant  quelques  personnages  odieux  et  bien  complètement  odieux.  L'auteur 
iï Atar-Gull  se  retrouve  tout  entier  dans  le  portrait  de  Lugarto.  Il  n'est  pas,  dans 
cette  âme  torturée  par  toutes  les  douleurs  des  passions  cruelles  et  honteuses,  un 
seul  sentiment  généreux  qui  porte  le  lecteur  au  pardon.  Lugarto  est  lâche,  fourbe, 
débauché,  assassin;  c'est  un  de  ces  enfants  maudits  de  l'imagination  que  le  poète 
fait  naître  avec  un  sceau  fatal  et  qu'il  poursuit  de  son  courroux.  Le  caractère  de 
Lugarto  est  aussi  invraisemblable  dans  sa  corruption  et  dans  sa  perfidie  que  celui 
d'Emma  dans  sa  pureté  et  dans  sa  candeur.  On  croit  toujours  qu'on  découvrira  un 
pied  fourchu  sous  sa  botte  vernie.  Quoiqu'il  disparaisse  dans  une  trappe,  ce  n'est  pas 
encore  assez  :  on  s'attend  à  voir  sortir  des  flammes  de  Bengale  de  l'endroit  où  il 
s'enfonce.  M"°  de  Maran  a  un  cœur  aussi  haineux  que  celui  de  Lugarto,  mais  sa 
méchanceté  est  servie  par  un  esprit  plein  de  saillies  amusantes;  sa  gaieté,  toute 
cruelle  qu'elle  est,  amène  souvent  le  sourire.  C'est  au  point  de  vue  du  monde  qu'il 
faut  se  mettre  pour  apprécier  tout  le  talent  avec  lequel  ce  caractère  est  tracé. 
Ursule  est  encore  une  de  ces  inexplicables  créatures  qui  n'ont  jamais  peuplé  que 
le  monde  de  la  fantaisie.  Il  y  a  cependant  des  parties  naturelles  et  bien  senties 
dans  son  rôle.  Son  intrigue  avec  un  sous-préfet  de  province  est  un  trait  d'une  dou- 
loureuse mais  incontestable  vérité.  Sa  conduite  envers  Mathilde  est  d'une  noirceur 
pleine  d'exagération.  La  coquetterie  effrénée  et  perverse  qu'elle  déploie  pour  sub- 


IlEVUE    LITTÉRAIRE.  107 

jiiyuei"  4îoiilraii  ra|>i)olle  la  l'amcuso  marquise  des  Liaisons  il<tii</ereuses  ;  ses  lettres 
inspirent  les  mêmes  réHexions  que  eelles  de  M""  de  Merteuil.  Il  y  a  des  limites 
que  le  cynisme  le  plus  impudent  ne  franchit  pas  dans  ses  aveux  :  toutes  les  li- 
mites sont  franchies  par  Ursule  dans  sa  correspondance  avec  M.  de  Lancry.  Quant 
à  son  amour  pour  M.  de  Rochegune,  il  rentre  dans  la  classe  de  ces  bizarres  aflcc- 
lions  qui  s'épanouissent  tout  à  coup  au  fond  des  âmes  les  plus  desséchées,  comme 
ces  plantes  qu'on  voit  fleurir  entre  les  fentes  d'un  mur  à  moitié  détruit.  Il  y  a  de 
la  Marion  de  Lorme  et  de  la  Lucrèce  Borgia  dans  cet  amour  à  grands  élans  pour  un 
homme  au  cœur  noble  et  pur,  ainsi  qu'on  disait  jadis.  Les  remords  que  la  provi  ■ 
dence  de  M.  Sue  lui  accorde  au  moment  suprême  ont  quelque  chose  de  louchant, 
quoique  d'un  peu  tardif,  et  l'on  espère  après  tout  que  le  suicide  n'empêchera  pas 
son  âme  d'aller  au  ciel,  au  moins  par  le  trajet  indirect  du  purgatoire.  L'homme 
dont  elle  a  torturé  le  cœur  avec  tant  de  persévérance  et  tant  d'art,  le  vicomte  Con- 
tran de  Lancry,  a  une  de  ces  natures  qui  restent  foncièrement  vulgaires  en  pre- 
nant le  cachet  de  la  classe  où  le  sort  a  voulu  qu'elles  aient  à  se  développer.  Pour- 
tant la  passion  désordonnée  qu'Ursule  allume  en  lui  jette  par  instants  sur  ses 
traits,  effacés  à  dessein,  de  vives  et  saisissantes  clartés.  La  rage  impuissante  qu'in- 
spire une  femme  dont  les  baisers  de  la  veille  ne  vous  garantissent  pas  du  bonheur 
pour  le  lendemain,  le  supplice  que  renouvellent  à  chaque  instant  des  espérances 
toujours  déçues  sans  être  jamais  lassées,  sont  rendus  avec  une  impétuosité  entraî- 
nante et  une  prodigieuse  énergie.  Mais  ce  qu'on  ne  saurait  trop  louer  dans  le  roman 
de  M.  Sue,  c'est  tout  ce  qui  regarde  le  mari  et  la  belle -mère  d'Ursule.  Rien  de 
plus  vrai  et  de  mieux  senti  que  l'affection  sans  bornes  de  Sécherin  pour  la  femme 
qui  fait  servir,  avec  une  complaisance  si  intéressée,  mais  si  douce,  tous  les  trésors 
de  son  éducation  mondaine  aux  vulgaires  jouissances  d'un  époux  au-dessous  d'elle, 
au  bonheur  presque  ridicule  d'un  intérieur  bourgeois.  Quand  la  mère  de  Sécherin 
a  forcé  son  fils  à  se  séparer  de  sa  femme,  en  lui  dévoilant  toutes  les  iniquités  qu'avait 
cachées  sa  maison,  rien  n'est  d'une  beauté  plus  poignante  et  plus  réelle  que  la 
peinture  du  ressentiment  sombre  et  mal  contenu  qu'il  conserve  au  fond  de  son 
cœur  pour  celle  dont  l'inflexible  austérité  l'a  privé  de  la  seule  joie  de  sa  vie.  Il  y  a 
aussi  dans  Mathildc  une  scène  où  sont  abordées  les  grandes  émotions  du  cœur, 
celle  où  M.  Eugène  Sue  nous  représente  en  face  l'un  de  l'autre,  dans  une  attitude 
presque  menaçante,  la  mère  vertueuse  et  rigide  qui  s'irrite  d'être  impuissante  à 
faire  oublier  à  son  fils  une  femme  coupable,  et  le  fils  qui  compare  intérieurement, 
avec  des  regrets  pleins  de  fiel,  la  fraîche  et  joyeuse  compagne  qui  égayait  son  foyer 
à  la  compagne  morose  et  chagrine  de  sa  destinée  brisée. 

Tous  ces  différents  caractères,  toutes  ces  situations  d'âme  variées  et  changeantes, 
enfin  tout  ce  qui  constitue  la  partie  morale  de  Mathilde,  révèle  certainement  chez 
M.  Sue,  ou  plutôt  continue  à  nous  montrer  un  vrai  talent  d'observation  et  une  façon 
profonde  de  sentir.  D'ailleurs,  ou  doit  l'avouer,  ce  qui  tient  à  la  psychologie  a  tou- 
jours pour  le  lecteur,  en  dépit  de  lui-même,  un  charme  d'un  ordre  tout  particulier. 
Les  livres  où  l'on  trouve  une  peinture  minutieuse  des  passions  font  sur  nous  la 
même  impression  que  les  traités  de  médecine  ;  on  suspend  à  chaque  instant  sa  lec- 
ture pour  s'assurer  qu'on  n'a  aucune  des  maladies  qu'on  voit  décrites.  Ce  genre 
d'intérêt  plein  d'émotions  intimes  n'est  pas  le  seul  que  présente  le  roman  de  Ma- 
thildc; on  peut  encore  en  signaler  dans  ce  livre  un  nouveau,  peut-être  le  plus  pi- 
quant de  tous,  celui  qu'offre  une  étude  louable  et  souvent  heureuse  des  mœurs  du 
monde  élégant. 


108  REVUE    LITTERAIRE. 

On  prétend  que  certains  traits  des  personnages  de  M.  Sue  ont  prêté  à  des  appli- 
cations malignes.  C'est  un  grand  honneur  pour  le  roman  et  un  grand  ennui  pour 
le  romancier,  mais  c'est  un  honneur  et  un  ennui  qui  ne  sont  pas  nouveaux.  M"°  de 
Genlis,  qui,  malgré  le  ton  un  peu  rogue  de  son  style  et  la  tournure  fort  préten- 
tieuse de  son  esprit,  avait  du  tact,  une  grande  habitude  du  monde,  et  vivait  en  dé- 
finitive dans  la  meilleure  société.  M"""  de  Genlis  s'est  moquée  quelque  part,  avec 
raison,  de  celte  manie  qu'on  a  toujours  eue  de  voir  partout  des  portraits.  La  mé- 
disance de  ceux  qui  appartiennent  au  monde  que  l'auteur  a  en  vue,  la  sotte  vanité 
de  ceux  qui,  en  bien  plus  grand  nombre,  veulent  à  toute  force  reconnaître  des  gens 
qu'ils  n'ont  jamais  connus,  enfln  cette  crédulité  si  vainement  raillée  ou  maudite  du 
public  indifférent,  propagent  bien  vile  de  faux  bruits.  Il  csl  inutile  de  dire  que  la 
critique  ne  doit  pas  les  répéter,  à  peine  devrait-elle  les  savoir.  Nous  croyons  qu'il  y 
a  dans  le  roman  de  M.  Sue  des  types  et  non  pas  des  portraits.  Ainsi  M"'  de  Maran, 
avec  ce  langage  dédaigneusement  trivial  que  M.  de  Richelieu  mit  le  premier  à  la 
mode,  peut  rappeler  des  souvenirs  à  tous.  Je  ne  sais  rien  de  plus  vrai  et  de  plus 
joli  que  son  mot  en  entrant  à  l'Opéra  :  «  Il  doit  y  avoir  ici  toute  la  fleur  des  pois 
de  la  bancjue;  c'est  riche  à  faire  peur  aux  honnêtes  gens,  j  Puis,  comme  M.  de 
Lancry  lui  parle  des  chances  funestes  des  opérations  financières,  des  désastres  sou- 
dains de  la  Bourse  :  «  Il  ne  manquerait  plus,  ajoute-t-elle,  que  de  voir  ces  gens-là 
riches  à  perpétuité;  ce  serait  d'un  joli  exemple  pour  les  autres  malfaiteurs,  i- 
Presque  tout  le  rôle  est  écrit  de  celte  façon  ferme  et  enjouée,  qui  rappelle  la  bonne 
manière  française  de  Lesage  dans  son  inimitable  chef-d'œuvre  de  Turcarel.  Il  n'y 
a  qu'une  seule  scène  où  M""  de  Maran  dépasse  un  peu  les  bornes  qu'elle  doit  s'im- 
poser elle-même,  malgré  les  privautés  de  son  rang  et  de  son  âge  :  c'est  la  scène  où 
elle  apostrophe  M.  Lugarto  d'une  façon  si  foudroyante  sur  le  blason  qu'il  s'est  fa- 
briqué. On  est  trop  porté,  dans  le  roman,  à  forcer  l'expression  des  visages  toujours 
calmes  et  reposés  des  gens  du  monde;  et  puis,  c'est  une  remarque  bien  puérile, 
mais  je  suis  fâché  que  M""  de  Maran,  qui  montre  dans  l'art  héraldique  de  si  grandes 
connaissances,  veuille  voir,  comme  elle  le  dit  elle-même,  un  exemple  de  blason 
unique  dans  les  macles  des  Rohan. 

Au  reste,  cette  légère  faute  contre  la  science  d'Ulson  de  la  Colombière  et  du 
père  Ménestrier  est  largement  compensée  chez  M.  Sue  par  une  connaissance  bien 
réelle  du  monde,  et  surtout  par  un  véritable  amour  pour  les  choses  de  l'élégance 
et  du  bon  ton.  Il  est  amusant  et  curieux  de  voir  la  littérature,  après  avoir  tant  fait 
contre  l'aristocratie  au  temps  de  sa  puissance,  lui  ouvrir  maintenant  un  asile  et 
pousser  même  jusqu'à  l'empressement  son  accueil  hospitalier.  M.  Eugène  Sue  se 
sent  attiré  vers  la  distinction  partout  où  elle  se  trouve  :  on  ne  peut  pas  nier  que 
cette  disposition  si  louable  en  elle-même  n'ait  ses  périls  et  ses  écueils.  La  science 
du  monde,  si  elle  n'est  pas  présentée  avec  des  ménagements  infinis,  est  un  peu 
comme  celle  dont  nous  parlions  toute  à  l'heure,  la  science  de  la  femme  :  elle  met 
l'auteur  à  découvert  et  fait  chercher  jusque  dans  les  habitudes  de  sa  vie  l'explica- 
tion des  fautes  qu'il  peut  commettre  contre  l'exactitude  ou  contre  le  goût.  M.  Sue 
nous  a  paru  se  tirer  fort  bien  de  ces  dangers.  Peut-être  donne-t-il  un  peu  trop  de 
soin  à  la  peinture  de  l'élégance  malérielle.  Il  y  a  des  pages  à  dilater  le  cœur  d'un 
sellier,  d'autres  à  faire  lire  à  un  tapissier  pour  son  instruction,  d'autres  à  former 
le  goût  d'un  tailleur.  Et  cependant  tout  ce  luxe  amuse;  on  aime  à  voir  rouler  sur 
le  sable  lin  des  avenues  les  voitures  armoriées,  on  s'intéresse  à  l'inventaire  de  tous 
les  meubles  que  renferme  l'hôtel  de  Rochegune;  enfin  la  description  des  vêtements 


REVUE    LITTÉnAinE.  100 

et  des  iLMitures  vous  fait  éprouver  un  peu  du  plaisir  qu'on  sent  à  la  vue  de  ces 
étoiles  vénitiennes  dont  Véronèse  fait  si  bien  briller  les  riches  retlets  Toutes  ces 
splendides  décorations  servent  à  un  théâtre  dont  les  acteurs  sont  choisis  parmi  les 
plus  nobles  et  les  plus  brillants.  M.  Eugène  Sue  place  son  drame  aux  derniers  jours 
de  la  restauration.  La  loge  des  gentilshommes  de  la  chambre  n'a  pas  encore  été 
remplacée  à  l'Opéra  par  celle  où  les  membres  du  Jockey-Club  étalent  leurs  célé- 
brités linancières.  Il  existe  encore  un  monde  compacte  et  homogène,  où  la  division 
ne  s'est  pas  glissée.  Puis  la  révolution  de  juillet  arrive,  et,  après  les  premières 
épouvantes  ensevelies  sous  les  ombrages  des  parcs,  on  voit  se  rassembler  peu  à  peu 
sur  le  terrain  neutre  des  ambassades  grand  nombre  de  précoces  émigrés  revenus 
de  leur  exil  d'une  saison.  Quelques-uns  vont  même  jusqu'à  risquer  de  poser  leur 
talon  rouge  sur  le  tapis  foulé  par  la  botte  du  garde  national.  Dans  une  lettre  fort 
amusante  de  M"""  de  Richeville,  il  y  a  un  tableau  où  toutes  ces  nuances  sont  très- 
finement  rendues.  Au  reste,  on  ne  doit  pas  s'exagérer  le  mérite  de  tous  ces  détails 
de  la  vie  mondaine  :  ceux  qui  appartiennent  purement  à  l'ordre  moral  donnent 
souvent  sujet  à  des  railleries  ou  à  des  contestations  ;  ceux  qui  appartiennent  en 
quelque  sorte  à  l'ordre  physique  peuvent  produire  aux  yeux  du  public  des  effets 
bizarres  et  peu  goûtés.  Qu'on  se  souvienne  du  fameux  plat  de  l'Ecole  du  Monde.  Il 
faut  se  défier  de  toutes  les  éruditions,  il  n'en  est  pas  une  qui  n'ait  son  pédantisme. 
Nous  voudrions  pourtant  ne  pas  avoir  à  adresser  d'autres  reproches  à  M.  Sue  que 
cette  exactitude  trop  scrupuleuse  5  reproduire  des  usages  sans  importance,  cette 
affectation  trop  sensible  à  mettre  en  évidence  des  bagatelles  qu'on  doit  savoir 
laisser  de  côté  ;  mais  il  y  a  dans  Mathilde  des  défauts  plus  graves  qu'il  est  impos- 
sible de  passer  sous  silence.  Le  style  de  ce  roman  échappe  la  plupart  du  temps  à 
toute  espèce  d'appréciation  littéraire.  Habituellement,  c'est  une  causerie  verbeuse; 
par  instants  c'est  une  déclamation  sentimentale  ;  excepté  dans  les  rares  passages 
que  nous  avons  indiqués,  les  mots  n'ont  jamais  cette  signification  précise  et  cette 
physionomie  pittoresque  qui  donnent  à  un  livre  de  la  couleur  et  de  la  vie.  Cepen- 
dant M.  Sue  est  bien  loin  d'avoir  pour  le  style  le  dédain  que  semblent  affecter  plu- 
sieurs romanciers  ;  il  a  très-souvent  au  contraire  des  tendances  vers  ce  qui  exige 
le  plus  de  soin  et  le  plus  de  délicatesse  dans  l'art  d'écrire.  Il  y  a  dans  Mathilde 
des  passages  où  l'auteur  ne  s'est  proposé  rien  moins  que  d'imiter  La  Rochefoucauld 
et  La  Bruyère.  Le  récit  est  quelquefois  coupé  par  des  maximes  sur  l'amour,  sur  la 
vanité,  enfin  sur  tous  les  sujets  qui  ont  exercé  les  esprits  les  plus  ingénieux  des 
meilleurs  siècles  de  notre  littérature.  Ces  tentatives  ne  sont  pas  heureuses.  Là  où 
l'on  devrait  reconnaître  le  résultat  d'une  méditation  laborieuse,  d'une  existence  sa- 
gement ménagée,  on  sent  l'influence  du  travail  hâtif  qu'impose  la  presse,  du  mou- 
vement presque  fébrile  de  sa  funeste  activité.  Le  roman  de  Mathilde,  comme  presque 
tous  les  romans-feuilletons,  semble,  par  son  style,  le  produit  d'une  sorte  d'impro- 
visation bâtarde,  qui  n'a  même  pas  les  tours  énergiques  et  les  eû'ets  inattendus  de 
la  véritable  improvisation.  On  y  rencontre  plutôt  des  défaillances  que  des  har- 
diesses. Cette  expression  dogmatique  des  gens  de  l'art  :  «  Voilà  une  phrase  qui 
n'est  pas  faite,  voilà  une  page  qui  n'est  pas  écrite,  n  se  présente  sans  cesse  à  l'es- 
prit pendant  cette  longue  lecture.  Si  M.  Eugène  Sue  veut  obtenir  d'autres  sulïrages 
que  ceux  dont  son  dernier  livre  a  été  entouré,  c'est  en  homme  de  lettres  plutôt 
qu'en  homme  du  monde  qu'il  doit  se  montrer  l'ennemi  de  la  trivialité.  Toute  la 
distinction  possible  dans  les  mœurs  qu'on  cherche  à  décrire  n'empêche  pas  le  style 
d'être  commun.  On  parle  dans  les  cercles  les  plus  élégants  un  langage  qui  est  aussi 


110  REVUE    LITTERAIRE. 

vulgaire  pour  l'écrivain  que  le  langage  des  places  publiques.  C'est  celui-là  que 
M.  Sue,  dans  sa  précipitation,  a  trop  souvent  employé  comme  l'instrument  qui  était 
le  plus  à  sa  portée. 

Mais  en  définitive,  malgré  les  défauts  inévitables  d'un  livre  écrit  à  la  bâte,  la  fai- 
blesse du  style,  la  diffusion,  les  longueurs,  les  affaissements  de  toute  espèce  dans  la 
charpente  de  l'ouvrage,  il  y  a  dans  Mathilde  des  qualités  éminentes  et  même,  nous 
le  maintenons,  quelques  parties  entièrement  louables. 

G,    DE    MOLÈNES. 


CHROIMQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


51  janvier  1842. 

La  discussion  de  l'adresse  est  terminée.  Après  une  lutte  de  quinze  jours,  lutte 
brillante  et  laborieuse,  la  chambre  des  députés  est  enfln  arrivée  à  compléter  l'ex- 
pression de  sa  pensée.  Elle  a  dit  à  la  couronne  et  au  pays  son  avis  sur  la  situation 
de  la  France  à  l'extérieur  et  à  l'intérieur,  ce  qu'elle  pense  des  faits  désormais  ac- 
complis et  de  ceux  que  notre  politique  nous  prépare. 

ISous  ne  ramènerons  pas  nos  lecteurs  sur  les  phases  et  les  incidents  de  ces  dé- 
bats. Ils  sont  trop  connus. 

Ce  qui  importe  aujourd'hui,  c'est  de  bien  saisir  la  pensée  que  la  chambre  a  voulu 
manifester.  Toute  illusion,  à  cet  égard,  serait  d'autant  plus  fâcheuse  que  la  chambre 
a  prononcé  son  verdict  sous  l'inspiration  directe  et  prochaine  du  pays,  en  songeant 
avant  tout  aux  élections,  au  contrôle  que  le  vote  du  député  subira  bientôt  de  la 
part  de  ses  commettants.  La  chambre  a  sans  doute  admiré  la  puissance  parlemen- 
taire de  ses  chefs;  mais  évidemment  il  y  a  eu  chez  elle  plus  d'admiration  que  d'en- 
traînement. Elle  se  défiait  d'elle-même  ;  elle  se  défiait  de  tout  le  monde,  des  ora- 
teurs de  l'opposition,  des  orateurs  du  gouvernement.  Ni  les  uns  ni  les  autres  ne  lui 
paraissaient  rendre,  par  l'ensemble  de  leurs  opinions,  l'expression  sincère,  com- 
plète, des  vœux  et  des  opinions  du  pays.  C'est  cette  expression  que  la  chambre  s'est 
appliquée  à  chercher  avec  une  constance  et  une  indépendance  remarquables,  quelque 
effort  qu'on  ait  fait,  de  tous  les  côtés,  pour  exciter  ses  passions,  pour  troubler  son 
jugement,  pour  la  pousser  au  delà  des  limites  qu'elle  s'était  proposé  de  ne  pas 
franchir. 

Tous  les  efforts  ont  échoué  devant  la  ferme  résolution  de  l'assemblée.  Le  mi- 
nistère n'a  pu  lui  faire  dire  qu'elle  était  glorieuse,  satisfaite  du  moins  de  notre  po- 
litique extérieure;  l'opposition  n'a  pu  lui  arracher  un  mot  de  blâme  sur  l'intérieur, 
contre  la  politique  de  résistance.  C'est  là,  en  deux  mots,  le  sens  et  l'esprit  de  l'a- 
dresse; sur  la  politique  extérieure,  la  chambre  se  résigne;  sur  la  politique  inté- 
rieure, elle  s'associe  aux  efforts  du  gouvernement;  elle  veut,  comme  lui,  contenir 
toutes  les  factions  et  défendre  envers  et  contre  tous  la  monarchie  de  juillet.  Sur  les 
questions  de  l'intérieur,  la  chambre  est  disposée  à  donner  au  gouvernement  des 
marques  de  confiance  ;  sur  les  questions  extérieures,  sa  confiance  n'est  pas  absolue, 
sa  vigilance  est  plus  éveillée,  son  contrôle  plus  sévère. 


112  REVUE.  —  CIIROINIQUE. 

On  a  annoncé,  dans  le  discours  de  la  couronne,  la  clôture,  apparente  du  moins, 
de  la  question  d'Orient  et  le  traité  du  15  juillet.  La  chambre  n'a  pas  prononcé  un 
blâme,  encore  moins  un  éloge  ;  la  commission,  quoique  ministérielle,  n'a  pas  même 
osé  le  proposer.  La  chambre  s'est  résignée  aux  faits  accomplis  avec  une  réserve, 
j'ai  presque  dit  avec  une  tristesse  qui  ne  manque  pas  de  dignité.  Elle  s'est  dit  qu'il 
y  a  eu  là  une  sorte  de  fatalité,  un  enchaînement  de  faits,  de  circonstances,  de  fautes, 
de  bonnes  intentions,  dont  il  serait  difficile  de  faire  pour  chacun  aujourd'hui  la 
juste  part.  Lorsque  la  politique  commande  à  un  grand  pays  de  se  résigner  à  un 
fait  accompli,  la  résignation  doit  en  effet  être  silencieuse  ;  se  résigner  en  se  plai- 
gnant serait  une  faiblesse,  se  résigner  avec  une  satisfaction  apparente  serait  une 
indignité. 

Le  sentiment  que  la  chambre  n'a  pas  voulu  manifester  à  l'endroit  de  la  question 
d'Orient  a  paru  tout  entier  au  sujetdu  droit  de  visite.  Sans  doute  une  convention 
de  cette  nature  aurait  excité  en  tout  temps  de  vives  réclamations  ;  il  y  a  là  quelque 
chose  d'exorbitant,  un  droit  conventionnel  à  la  vérité,  mais  insolite,  dont  l'exten- 
sion n'aurait  jamais  été  acceptée  sans  répugnance.  Il  n'est  pas  moins  certain  que, 
si  l'alliance  anglo-française  n'avait  pas  été  brisée  par  le  traité  du  15  juillet,  le  pays 
aurait  peut-être  fermé  les  yeux  sur  cette  nouvelle  condescendance  aux  sollicitations 
du  gouvernement  britannique  :  il  est  certain  du  moins  que  l'opposition  n'aurait  pas 
été  unanime  dans  la  chambre,  unanime  au  point  que  les  orateurs  de  la  gauche  n'ont 
rien  dit  de  plus  décisif  et  de  plus  net  que  ce  qui  a  été  dit  par  l'auteur  de  l'amen- 
dement adopté,  par  M .  Jacques  Lefebvre,  lorsqu'il  s'est  écrié  que  son  but  était  d'em- 
pêcher la  ratification  du  traité. 

Reconnaissons-le  (il  ne  serait  ni  digne  ni  prudent  de  le  méconnaître),  c'est  le 
sentiment  national,  le  sentiment  national  froissé  et  mécontent,  qui  a  inspiré  la 
chambre,  qui  l'a  inspirée  dans  son  silence  comme  dans  ses  manifestations.  Résignée 
sur  la  question  d'Orient  comme  sur  un  fait  accompli,  elle  a  voulu,  sur  la  question 
du  droit  de  visite,  avertir  le  gouvernement  et  lui  prêter  appui  pour  écarter  une  in- 
novation qu'elle  ne  jugeait  pas  compatible,  dans  ce  moment  surtout,  avec  la  dignité 
de  notre  pavillon.  Pour  la  majorité,  le  vote  de  la  chambre,  quelque  embarrassant 
qu'il  puisse  être  pour  le  ministère,  n'avait  pas  d'autre  signification.  La  chambre  ne 
se  proposait  pas  d'ébranler  le  cabinet;  elle  a  voulu  seulement  lui  indiquer  une  voie 
plus  élevée  et  plus  nationale.  On  a  pu  reconnaître  les  dispositions  de  la  majorité 
lors  du  vole  sur  les  affaires  d'Espagne.  En  repoussant  l'amendement,  la  chambre  a 
donné  son  adhésion  à  la  politique  du  gouvernement  :  tout  en  désirant  le  maintien 
de  nos  relations  amicales  avec  l'Espagne,  elle  n'a  pas  voulu  donner  à  croire  que 
notre  gouvernement  ne  trouverait  pas  appui  chez  nous  dans  ses  démêlés  avec  un 
cabinet  étranger. 

Ici  se  présente  une  réflexion  importante,  qui  n'a  pas  échappé  à  ceux  qui  obser- 
vent dans  les  chambres  la  tactique  parlementaire  des  partis.  Quelles  qu'aient  été 
les  dispositions  de  la  majorité  en  votant  sur  le  droit  de  visite,  toujours  est-il  que 
l'amendement  n'était  pas  accepté  par  le  cabinet  ;  disons-le,  avec  le  commentaire  de 
M.  Lefebvre,  l'amendement  était  un  échec  pour  le  ministère.  Si  l'opposition  avait 
concentré  ses  efforts  sur  ce  point,  si  elle  avait  déclaré  que  là  était  pour  elle  la  ques- 
tion de  l'adresse  tout  entière,  que  les  autres  paragraphes  étaient  indifférents  ou 
touchaient  à  des  questions  qui  devaient  être  débattues  plus  lard,  le  ministère  aurait 
été  vaincu  dans  les  débats  de  l'adresse,  vaincu  sur  une  question  grave,  vaincu  avec 
le  concours  du  parti  conservateur.  C'est  ainsi  que  les  choses  se  seraient  passées  en 


REVUE.  —  CimONIQUE.  1  I  7, 

Angleterre.  Chez  nous,  au  contraire,  la  discussion  de  l'adresse  est  une  sorte  d'en- 
quèle  générale  sur  la  situation  du  pays.  Tout  homme  se  croyant  quelque  valeur 
parlementaire  y  cherche  un  i-oinl  sur  lequel  il  puisse  s'établir  et  livrer  un  combat. 
Chacun  se  fait  juge  de  l'importance  et  de  l'opportunité  de  la  (juestion  qu'il  suscite. 
On  se  (latte  peut-être  de  réduire  le  cabinet  anx  abois  en  le  harcelant  sans  cesse, 
en  lui  présentant  tous  les  jours  de  nouveaux  combats  et  des  combattants  nouveaux. 
On  se  trompe.  Plus  on  multiplie  les  questions,  et  plus  on  od're  au  ministère  des  oc- 
casions de  succès.  C'est  ainsi  qu'on  atténue,  qu'on  efface  même  l'impression  d'un 
échec  ministériel.  En  insistant  avec  la  même  vivacité  sur  une  foule  de  questions  di- 
verses, on  arrive  à  ce  singulier  résultat,  que  les  questions  sont  comptées,  au  lieu 
d'être  pesées,  et  comme  le  ministère,  s'il  succombe  dans  une  question,  triomphe 
d'ordinaire  sur  toutes  les  autres,  on  lui  donne  le  droit  d'en  conclure  que  la  discus- 
sion de  l'adresse  lui  a  été  favorable. 

Mais  il  est  inutile  d'insister  davantage  sur  ce  point.  Nos  habitudes  et  nos  mœurs 
ne  permettent  pas,  chez  nous,  aux  partis  politiques,  une  tactique  plus  savante,  qui 
suppose  une  organisation  et  une  discipline  incompatibles  avec  notre  indépendance 
personnelle  et  avec  notre  activité  quelque  peu  impatiente  et  ambitieuse.  Est-ce  un 
bien?  est-ce  un  mal?  Peut-être  des  partis  fortement  organisés  rendraient-ils,  chez 
nous,  le  gouvernement  trop  difficile  :  peut-être  aussi,  le  jour  où  les  partis  oppo- 
sants pourraient  se  donner  celte  forte  organisation,  le  parti  gouvernemental,  par 
les  mêmes  causes,  se  trouverait  plus  compacte  et  ruieux  discipliné;  car  dans  ses 
rangs  aussi  le  moi  exerce  ses  ravages,  moins  cependant  que  dans  les  rangs  de  l'op- 
position, et  la  raison  en  est  simple  :  dans  le  parti  gouvernemental,  le  ministère  est 
un  chef  avoué,  et  une  certaine  discipline  est  acceptée  par  cela  seul  qu'elle  paraît 
une  nécessité  de  position  plutôt  qu'une  injonction  individuelle.  En  général,  cepen- 
dant, il  y  3  chez  nous  beaucoup  de  chefs  et  peu  de  soldats  :  aussi  assistons-nous 
plus  encore  à  de  nombreux  combats  singuliers  qu'à  de  grandes  batailles. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  voici  au  mois  de  février,  et  les  chambres  n'ont  pas 
encore  abordé  une  seule  des  questions  dont  le  pays  attend  la  solution  avec  une 
juste  impatience.  De  nouveaux  retards  ne  sont  que  trop  à  craindre.  La  chambre 
des  députés  va  se  lancer  de  nouveau  dans  l'arène  des  débats  politiques.  La  réforme 
électorale,  les  lois  de  septembre,  la  question  des  incompatibilités,  préoccupent  les 
hommes  politiques  plus  encore  que  les  questions  d'administration  et  d'affaires.  La 
raison  est  facile  h  deviner.  Les  premières  peuvent  seules  devenir  des  questions  de 
cabinet  et  renverser  un  ministère. 

Les  débats  de  l'adresse  ont  assez  montré  que  la  lutte  sera  vive,  ardente, 
acharnée,  comme  toutes  les  luttes  qui  promettent  une  grande  récompense  aux 
vainqueurs,  qui  menacent  les  vaincus  d'un  grand  revers.  Le  pouvoir  pendant  les 
élections,  c'est  là  le  prix  de  la  victoire,  et,  il  faut  en  convenir,  ce  n'est  pas  un  prix 
à  dédaigner. 

Nous  ne  voulons  pas  faire  ici  de  pronostics.  Nous  avons  entendu  les  hommes 
qui  paraissent  le  mieux  connaître  la  chambre,  et  qui  ne  sont  pas  des  hommes  de 
parti,  ardents,  aveugles,  faire  sur  les  dispositions  de  l'assemblée  les  conjectures 
les  plus  opposées.  Les  uns  croyaient  que  la  chambre  n'hésiterait  pas  à  adopter,  en 
partie  du  moins,  l'adjonction  des  capacités;  les  autres  pensent  que  la  proposition 
sera  rejetée  par  une  majorité  qu'ils  estiment  de  50  à  40  voix.  La  même  divergence 
d'opinions,  de  prévisions,  existe  à  l'égard  de  la  question  des  incompatibilités.  Nous 
n'en  sommes  pas  étonnés.  A  cette  époque  de  la  législature  élective,  le  problème  se 


114  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

complique  d'un  si  grand  nombre  d' inconnues,  que  les  calculateurs  les  plus  habiles 
peuvent  se  tromper.  La  session  aura  de  l'imprévu. 

Ce  qu'il  y  aurait  de  déplorable  pour  tous,  ce  qui  indisposerait  les  électeurs  de 
toutes  les  opinions,  ce  serait  de  voir  la  session  s'écouler  sans  que  le  pays  eût 
obtenu  les  grandes  lois  d'intérêt  matériel  qu'on  lui  fait  espérer  depuis  longtemps, 
en  particulier  la  loi  sur  les  chemins  de  fer.  Il  faut  pourtant  donner  quelque  satis- 
faction non-seulement  aux  intérêts  réels,  mais  aussi  à  l'imagination,  à  l'élan  du 
pays,  à  cet  amour  des  grandes  entreprises,  qui  vit  toujours  en  France,  et  qui  n'a 
jamais  été  impunément  méconnu.  Le  pays  veut  la  paix,  mais  une  paix  qui  ne 
manque  ni  d'activité,  ni  de  grandeur.  Une  paix  chétive,  humble,  impuissante,  il 
serait  bientôt  las  de  l'aimer;  il  la  repousserait  du  pied.  Ces  grandes  communica- 
tions qui  paraissent  enfanter  des  miracles,  changer  la  face  d'un  pays  et  l'appeler  à 
de  nouvelles  destinées,  ont  frappé  aujourd'hui  l'esprit  des  populations,  et  la  France 
se  croirait  en  quelque  sorte  déshonorée,  si,  tandis  que  nos  voisins  ont  mis  puis- 
samment la  main  à  l'œuvre,  on  ne  pouvait  signaler  chez  nous  que  quelques  tron- 
çons de  chemins  de  fer,  sans  importance,  sans  avenir  pour  le  pays,  tant  qu'ils  ne 
seront  pas  rattachés  à  un  grand  système.  Les  départements,  les  communes,  s'ani- 
ment à  la  pensée  de  ces  grands  travaux,  etnereculent  pas  devant  les  sacrifices  qu'ils 
commandent.  Le  pays  attend  une  loi, une  loi  digne  de  la  France.  L'aura-t- il? Hélas! 
le  ministère  paraît  vouloir  la  proposer;  mais  les  intérêts  particuliers  se  préparent, 
dit-on,  à  de  rudes  combats,  à  une  résistance  opiniâtre  contre  tout  projet  qui  ne 
leur  donnerait  pas  pleine  satisfaction.  Et  comme  il  est  impossible  de  les  satisfaire 
tous  au  même  degré,  en  même  temps,  on  peut  tout  craindre  de  leurs  passions  et  de 
leur  aveuglement.  Les  deux  chemins  de  Versailles  sont  là  pour  attester  jusqu'où 
peut  aller  l'obstination  aveugle  d'hommes  d'ailleurs  graves  et  sérieux,  et  auxquels 
du  moins  nul  ne  conteste  l'habileté  du  calcul.  Nous  ne  connaissons  pas  le  projet 
du  gouvernement.  Si,  comme  on  le  dit,  il  ne  présente  que  deux  chemins,  il  ren- 
contrera d'immenses  difficultés.  S'il  sacrifie  le  nord  au  midi,  les  plaintes  du  midi, 
quelques-unes  fondées,  les  autres  exagérées,  sont  déjà  si  nombreuses,  qu'il  soulè- 
vera des  réclamations  violentes,  et  compromettra  le  sort  du  projet.  Peut-être  vau- 
drait-il mieux  reproduire,  en  le  modifiant,  le  projet  de  1838  :  non  qu'il  y  ait 
possibilité  ni  convenance  de  tout  commencer  à  la  fois,  mais  afin  que  toutes  les 
parties  de  la  France  puissent,  dès  l'abord,  connaître  le  sort  qui  les  attend,  et  s'y 
préparer.  Plus  un  projet  est  partiel,  et  plus  il  compte  d'adversaires.  Il  ne  faut  pas 
risquer  de  faire  battre  les  chemins  de  fer  en  détail. 

Peut-être  nos  craintes  sont-elles  excessives.  Nous  serions  heureux  de  pouvoir 
nous  en  convaincre.  Mais  disons-le  sans  détours,  ce  n'est  pas  aujoud'hui  qu'on  peut 
facilement  se  rassurer  sur  ce  point.  Les  intérêts  particuliers  ont-ils  fait  preuve  de 
modération  et  de  sagesse?  Lorsque  le  gouvernement,  avec  une  bonté  qui  était 
presque  de  la  bonhomie,  a  bien  voulu  les  consulter  sur  nos  relations  commerciales, 
se  sont-ils  bornés  à  lui  dire:  —  Dans  vos  traités  de  commerce  efforcez  vous  de 
concilier  l'intérêt  général  du  pays  avec  le  nôtre,  ne  nous  exposez  pas  à  de  brus- 
ques et  violentes  perturbations?  —  Non,  ils  lui  ont  dit  :  —  Ne  faites  point  de 
traité  de  commerce.  —  Cela  du  moins  est  clair  et  praticable.  Notre  politique  peut 
en  souffrir,  mais  après  tout  c'est  un  isolement  auquel  nous  pouvons  nous  con- 
damner. Ce  qui  n'est  ni  clair  ni  praticable,  c'est  la  prétention  de  conclure  des 
traités  avec  nos  voisins  sans  rien  changer  chez  nous,  c'est  de  se  mouvoir 
sans  bouger.  C'est  pourtant  là  ce  qu'a  dit,  s'il  dit  quelque  cho-se,  le  paragraphe 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  1 1  a 

de  l'adresse  de   la  chambre  des  députés  sur   les    négociations   commerciales. 

En  dernier  résultat,  on  ne  saurait  nier  que  la  chambre,  que  la  majorité  n'ait 
placé,  sous  certains  rapports,  le  ministère  dans  une  position  délicate,  on  peut  même 
dire  très-dillicilc.  Le  cabinet  a  maintenu  les  droits  de  la  couronne;  il  lésa  main- 
tenus, reconnaissons-le,  avec  fermeté,  avec  mesure,  par  la  bouche  de  M.  Guizot, 
dont  la  parole,  de  l'aveu  môme  de  ses  adversaires,  n'a  jamais  été  plus  habile  que 
dans  ces  débals.  C'était  là  un  acte  de  bon  gouvernement  et  de  courage  dont  il  faut 
savoir  gré  au  cabinet.  Au  reste,  empressons-nous  de  faire  remarquer  que  les  preuves 
de  courage  parlementaire,  du  courage  de  ses  opinions,  de  ce  courage  si  rare  et  si 
beau,  n'ont  pas  manqué  dans  cette  mémorable  discussion.  N'avons -nous  pas  entendu 
M.  Thiers  développer  avec  un  admirable  talent,  avec  ce  talent  qui  sait  revêtir  toutes 
les  formes  et  qui  s'est  montré  tour  à  tour  si  facile  et  si  souple,  si  énergique  et  si 
ferme,  développer,  dis-je,  des  considérations,  des  avis,  des  prévisions  qui  pourraient 
demain  lui  être  un  obstacle  comme  candidat  au  pouvoir?  M.  Thiers  ne  parlait  pas 
au  hasard,  légèrement,  entraîné  par  la  vivacité  de  sa  parole,  par  le  feu  de  la  dis- 
cussion, comme  un  conscrit  de  la  tribune.  M.  Thiers  nous  a  dit  lui-même  quel 
pouvait  être,  au  point  de  vue  de  ses  intérêts  personnels,  l'eifet  de  ses  paroles,  et  il 
les  a  cependant  toutes  prononcées,  toutes  maintenues,  par  cela  seul  que  dans  son 
opinion  ces  paroles  lui  étaient  dictées  par  une  inspiration  patriotique,  par  son 
devoir  d'homme  d'État.  On  peut  ne  pas  adopter  ses  opinions,  ne  pas  partager  ses 
prévisions  ;  mais  bien  malheureux  serait  celui  qui  n'en  admirerait  pas  le  désinté- 
ressement et  le  courage. 

Dans  la  question  du  droit  de  visite,  n'avons-nous  pas  vu  M.  de  Tracy,  lui  si 
passionné  pour  les  droits,  pour  l'honneur,  pour  la  dignité  de  son  pays,  se  séparer 
un  moment  de  ses  amis,  et  appuyer  le  ministère  sur  une  mesure  qui  paraissait  à 
M.  de  Tracy  nécessaire  pour  l'extirpation  d'un  abominable  trafic? 

Enfin,  pour  ne  pas  trop  multiplier  les  exemples,  nous  aimons  à  rappeler  les 
quelques  paroles  de  M.  le  maréchal  Sébastiani  sur  la  même  question.  Nul  ne  s'at- 
tendait à  le  voir  aborder  la  tribune;  son  silence  n'aurait  étonné  personne;  c'est  un 
de  ces  honorables  vétérans  auxquels  la  patrie  permet  le  repos.  M.  Sébastiani  n'avaii 
rien  à  craindre,  rien  à  espérer,  il  n'avait  ni  obstacle  à  écarter,  ni  marche-pied  à 
se  préparer.  Le  traité  de  1831,  signé  au  milieu  de  circonstances  politiques  toutes 
particulières,  avait  été  en  quelque  sorte  couvert  et  presque  effacé  par  deux  traités 
postérieurs,  celui  de  1835  et  celui  de  18il.  Les  tendances  de  la  chambre  étaient 
manifestes.  M.  Sébastiani  ne  s'est  pas  flatté,  n'a  pas  même  essayé  de  les  changer. 
Non,  mais  il  a  dit  cependant  quelques  paroles  fermes,  nettes  comme  son  esprit;  il 
les  a  dites  uniquement  pour  maintenir  son  avis,  pour  confirmer  son  opinion;  c'est 
une  satisfaction  morale  qu'il  se  donnait,  d'autant  plus  noble  et  pure,  qu'elle  n'a- 
vait, qu'elle  ne  pouvait  avoir  d'autre  but,  d'autre  résultat,  que  cette  satisfaction 
elle-même. 

Pour  en  revenir  à  la  situation  du  ministère  vis-à-vis  de  la  chambre,  nous  ignorons 
quelles  pourront  être  les  déterminations  du  cabinet  au  sujet  du  droit  de  visite.  Là 
est  la  difficulté  du  moment.  La  solution  des  autres  questions  internationales  peut 
être  retardée  ou  modifiée.  Sur  les  questions  intérieures,  la  situation  du  cabinet  s'est 
momentanément  améliorée  par  la  suite  des  débats.  C'est  là  un  fait  qu'aucun  homme 
impartial  et  sérieux  ne  peut  méconnaître.  Cette  situation  se  fortifiera-t-elle  encore 
par  de  nouveaux  débats?  Sous  le  feu  de  la  bataille,  une  majorité,  non  pas  nom- 
breuse, mais  de  plus  en  plus  ardente  et  dévouée,  se  ratlachera-t-elle  au  cabinet, 


116  REVUE.   —  CHRONIQUE. 

comme  à  un  général  qui  mène  résolument  ses  troupes  au  combat  et  leur  promet 
de  brillantes  victoires?  C'est  de  l'opposition  que  dépend  essentiellement  ce  résultat. 
S'il  arrivait  que  ses  propositions  fussent  excessives  et  ses  attaques  violentes,  si  la 
majorité  se  sentait  vivement  menacée  dans  ses  plus  chers  intérêts,  dans  ses  opinions 
fondamentales,  elle  pourrait  alors  se  rallier  au  cabinet,  elle  pourrait  se  rallier  sans 
réserve,  et  dans  ses  paroxysmes  de  zèle  et  de  crainte,  les  yeux  fixés  sur  l'intérieur, 
elle  pourrait  finir  par  tout  accepter  ou  tout  excuser. 

Évidemment  il  est  de  l'intérêt  du  ministère  que  la  chambre  et  le  pays  se  coupent 
en  deux,  sans  intermédiaires,  sans  nuances,  dîit-il,  dans  ce  schisme,  perdre  quel- 
ques amis  incertains  aujourd'hui  et  flottants.  A  tort  ou  à  raison,  le  ministère  craint 
peu  que  la  gauche  ne  prenne  le  pouvoir  d'assaut;  il  ne  paraît  le  craindre  ni  dans 
les  chambres,  ni  dans  les  collèges  électoraux.  Toutes  les  fois  que  la  question  est 
posée  nettement  entre  la  gauche  et  la  droite,  et  que  les  nuances  se  trouvent 
absorbées  par  les  deux  couleurs  dominantes,  le  cabinet  se  flatte  de  pouvoir  compter 
sur  la  majorité.  Le  danger,  à  ses  yeux,  est  ailleurs,  il  est  tout  dans  les  situations 
intermédiaires;  il  ne  craint  pas  les  hommes  qui  veulent  monter  au  pouvoir  par  la 
brèche,  mais  les  hommes  qui,  sans  être  ministériels,  ne  sont  pas  séparés  du  pouvoir 
par  des  abîmes.  Bref,  c'est  le  ministère  qui  est  intéressé  à  ce  que  la  lutte  parle- 
mentaire devienne  de  jour  en  jour  plus  vive,  plus  ardente,  à  ce  qu'une  sorte  de 
point  d'honneur  interdise  toute  opinion  mitigée,  toute  restriction,  toute  réserve. 
L'opposition  servira-t-elle  les  intérêts  du  cabinet?  Nous  ne  tarderons  pas  à  l'ap- 
prendre. 

Les  bureaux  de  la  chambre  viennent  d'autoriser  la  lecture  des  propositions  sur 
la  réforme  électorale  et  sur  les  incompatibilités.  On  dit  que  personne  ne  s'y  est 
opposé.  Évidemment  les  partis  se  sont  donné  rendez-vous  sur  ce  terrain.  Le  débat 
sur  la  prise  en  considération  des  deux  propositions,  en  particulier  de  celle  sur  la 
réforme,  sera  la  grande  bataille,  le  combat  décisif  de  la  session. 

Les  nouvelles  d'Afrique  sont  de  plus  en  plus  favorables.  Un  grand  nombre  de 
tribus  se  rallient  franchement  à  notre  domination  Espérons  que  le  gouvernement 
saura  profiter  de  ses  succès.  La  commission  chargée  d'approfondir  la  question  de 
la  colonisation  africaine  s'est  réunie  sous  la  présidence  de  M.  le  duc  Decazes.  C'est 
avec  une  juste  impatience  que  le  pays  attend  les  résultats  nets  et  positifs  de  son 
travail. 


LETTRES 


D'ORIENT. 


Marseille. 

Je  vais  préluder  à  ma  moisson  d'Orient  par  une  petite  herborisation  aux  portes 
de  la  ville,  à  Monlredon,  localité  fréquentée  par  les  botanistes.  Je  l'ai  parcourue, 
il  y  a  dix-huit  ans,  avec  le  pauvre  Jacquemont  :  j'y  retrouverai  des  souvenirs.  Avant 
que  Jeunesse  fût  entièrement  passée,  avant  que  fût  éteint  chez  moi  l'enthousiasme 
qui  m'a  constamment  porté  aux  voyages,  j'avais  besoin  d'en  faire  encore  un  :  pou- 
vais-je  mieux  choisir? 

(1)  Au  printemps  de  1839,  M.  le  comle  Jaubert  entreprit,  dans  un  but  tout  scientifique, 
avec  M.  Charles  Texier,  un  voyage  en  Orient.  Ce  voyage  a  fourni  à  M.  Jaubert  l'occasion 
d'un  travail  important,  qui  paraîtra  bientôt  à  la  librairie  de  Roret,  sous  le  titre  d^Illusira- 
dones  plantarum  orientalium,  et  qui  formera  une  série  de  livraisons  avec  planches.  Cette 
publication,  que  M.  Jaubert  prépare  en  société  avec  M.  Spach,  aide-naluraliste  au  Muséum, 
contiendra  la  description  des  espèces  d'Orient  nouvelles,  ou  peu  connues,  provenant  soit 
du  riche  herbier  de  l'auteur,  soit  des  autres  collections  de  Paris.  Une  carie  géographique 
en  quatre  feuilles  de  l'Asie  sud-occidentale,  dressée  sous  les  auspices  de  M.  le  colonel 
Lapie  de  concert  avec  M.  Texier,  accompagnera  l'ouvrage  ;  elle  indiquera  les  itinéraires 
de  tous  les  voyageurs  botanistes,  depuis  Rauwolf,  qui  visitait  l'Orient  en  1385,  jusqu'à  nos 
jours.  M.  Jaubert  doit  aussi  faire  paraître  incessamment  les  Relations  de  voyage  en  Asie 
d'Auchcr  Éloy,  botaniste  français,  mort  en  1838  à  Ispahan,  victime  de  son  dévouement  à 
la  science. 

Les  lettres  que  nous  publions  aujourd'hui  forment  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  partie 
pittoresque  du  voyage  scientifique  de  M.  Jaubert. 

T03IE     I.  8 


118  LETTRES    d'orient. 

Livouriio. 

La  navigation  à  la  vapeur  est  chose  ravissante.  Nous  n'avions  quitté  Marseille 
avant-hier  qu'à  sept  heures  du  soir,  et  ce  matin,  h  trois  heures  et  demie,  nous  avions 
jeté  l'ancre  devant  Livourne.  Notre  société  à  bord  se  composait  de  l'évêque  de 
Sniyrne,  de  MM.  de  Donald,  dont  l'un  est  évêqne  du  Puy,  tous  deux  de  ma  con- 
naissance ancienne,  d'une  famille  anglaise  animée  par  une  jeune  femme  charmante 
qui  nous  a  fait  de  très-bonne  musique  (car  tu  sais  qu'il  y  a  un  piano  dans  le  salon 
des  dames),  de  plusieurs  négociants  de  Marseille,  dont  l'un  se  rend  à  Calcutta,  où 
il  a  une  maison,  et  où  il  sera  arrivé,  en  passant  par  la  mer  Rouge,  en  moins  de 
deux  mois.  Une  partie  de  notre  sociélé  se  sépare  de  nous  ici  :  nos  Anglais  s'arrê- 
tent à  Livourne  pour  prendre  le  bateau  de  Naples;  l'évêque  du  Puy  se  rend  en  pè- 
lerinage à  Rome  et  s'arrêtera  à  Civita-Vecchia. 

Civila-Vecchia. 

Nous  restons  peu  de  temps  ici,  et  nous  serons  après-demain  à  Malte.  Le  comman- 
dant, M.  Dufresnil,  nous  fait  la  gracieuseté  de  passer  par  le  détroit  de  Messine  : 
cette  route  est  d'environ  dix  lieues  plus  longue  que  celle  de  l'est,  mais  elle  est  infi- 
niment plus  agréable.  Nous  passerons  vers  minuit  en  vue  des  îles  volcaniques  do 
Stromboli,  et  de  jour  en  vue  du  phare  de  Messine,  de  Catane,  de  l'Etna. 

11  n'y  a  rien  à  voir  à  Civita-Vecchia,  mais  l'herborisation  est  une  ressource  tou- 
jours prête. 

En  vue  de  Malte. 

J'espérais  que  nous  approcherions  de  Stromboli  pendant  la  nuit  :  ce  volcan  fume 
toujours  et  jette  assez  souvent  des  flammes;  mais  le  retard  de  notre  marche  ne 
nous  y  a  fait  arriver  qu'au  jour.  En  revanche,  nous  avons  eu  hier  une  vue  admi- 
rable, et  par  une  mer  calme,  de  tout  le  détroit  de  Messine.  Je  n'essaierai  pas  de 
t'en  faire  une  description,  de  te  peindre  ces  deux  côtes  de  Calabre  et  de  Sicile,  la 
première  si  sauvage,  l'autre  si  gracieuse,  si  bien  cultivée,  d'un  ton  de  végétation 
si  chaud,  et  dominée  par  le  majestueux  Etna.  Le  front  du  volcan  n'était  plus  caché 
par  les  nuages,  et  nous  avons  pu  jouir  à  l'aise,  sur  le  pont,  après  diner,  d'un  spec- 
tacle que  je  n'oublierai  jamais;  tous  les  passagers,  même  les  plus  indifférents,  en 
étaient  frappés.  La  soirée  s'est  terminée  par  un  petit  concert  dont  nos  Anglaises 
ont  fait  les  frais. 

Je  te  quitte  parce  que  nous  approchons  du  port  de  Malte  et  qu'il  faut  examiner 
avec  soin  celte  île  célèbre.  Il  y  a  quarante-un  ans,  le  général  Ronaparte  y  abordait 
avec  l'armée  française  victorieuse,  et  aujourd'hui  cette  belle  station  navale,  l'une 
des  premières  peut-être  du  monde,  est  au  pouvoir  de  l'Angleterre! 

Malle. 

Rien  n'est  plus  singulier  que  l'aspect  général  de  ces  îles  toutes  pelées,  et  qui 
néanmoins  comptent  cent  vingt  mille  habitants;  rien  n'est  plus  étrange  aussi  que 
l'entrée  de  ce  port,  ou  plutôt  de  ces  cinq  ports,  où  les  flottes  les  plus  nombreuses 
trouvent  un  excellent  abri.  L'e.scadre  anglaise,  commandée  par  l'amiral  Stopford, 
y  est  mouillée;  nous  avons  compté  cinq  vaisseaux  et  deux  frégates.  Rien  n'égale  la 


LETTRES    d'orient.  US) 

magnilicence  de  cet  établissement  militaire  ;  l'étendue  des  l'orlilicalions  est  im- 
mense, et  elles  sont  dans  le  plus  parfait  état  d'entretien.  La  ville  est  bien  bûlie, 
toutes  les  maisons  sont  blanches,  sans  toit  comme  en  Orient,  et  leur  façade  porte 
généralement  un  balcon  couvert,  en  forme  de  tribune  d'orgues;  les  rues  sont  ti- 
rées au  cordeau,  et  souvent  une  vue  de  la  mer  termine  la  perspective.  Malte  jouit 
déjà  du  climat  de  rAfri(]ue  ;  j'y  ai  vu,  à  la  vérité  dans  une  situation  abritée,  des 
bananiers  en  pleine  terre.  La  population  est  un  mélange  de  toutes  les  nations; 
mais  la  race  indigène  lient  de  l'Arabe  par  sa  physionomie  et  aussi,  dit-on,  par  son 
idiome  :  je  n'ai  pu  juger  de  ce  dernier  point  que  par  les  sons  gutturaux  inaccou- 
tumés que  j'entendais  résonner  autour  de  moi.  Le  monument  principal  de  Malte 
est  l'église  de  Saint-Jean,  toute  remplie  des  tombeaux  des  anciens  chevaliers  de 
l'ordre;  les  mausolées  sont  d'une  exécution  médiocre,  et  remarquables  seulement 
par  les  souvenirs  qui  s'y  rattachent.  Les  tombes  forment  le  pavé  de  la  nef  et  des 
chapelles  latérales  ;  elles  sont  toutes  incrustées  de  pierres  dures  en  travail  florentin. 
Nous  y  avons  lu  avec  intérêt  un  grand  nombre  de  noms  de  familles  françaises.  La 
soirée  s'est  passée  très-agréablement  chez  M.  Fabreguettes,  notre  consul  ;  il  nous  a 
donné  de  curieux  détails  sur  le  pays  et  les  nouvelles  relations  dont  Malte  est  de- 
venu le  centre,  par  suite  du  perfectionnement  des  moyens  de  transport.  M.  Aug.  de 
Mieulle,  rétabli  de  son  mal  de  mer,  s'est  mis  ensuite  au  piano,  et  nos  jeunes  gens 
ont  valsé  entre  eux,  faute  de  dames,  comme  de  vrais  écoliers.  Le  lendemain  matin, 
à  six  heures  et  demie,  M.  Fabreguettes  nous  installait  à  bord  du  Dante. 

A  bord  du  Danle.  —  En  vue  de  Cythère. 

Après  deux  jours  et  deux  nuits  de  roule  en  pleine  mer,  mais  par  un  temps  su- 
perbe, nous  avons  aperçu  ce  matin  les  côtes  de  la  Grèce,  le  cap  Matapan  (Ténare 
des  anciens),  et,  dans  ce  moment,  nous  avons  au  nord  tout  le  fond  du  golfe  de 
Laconie,  dominé  par  les  monts  Taygètes;  nous  passons  à  petite  portée  de  canon  de 
Cérigo  (Cythère),  et  nous  allons  doubler  le  cap  Saint-Ange  (Malée).  Bien  nous  a 
pris  d'avoir  une  belle  brise  de  nord-ouest,  qui  ne  nous  a  point  quittés  depuis  Malte, 
car  le  Dante  n'est  pas  très-bon  marcheur. 

Nous  avons  profité  hier  soir  d'une  occasion  pour  faire  parvenir  de  nos  nouvelles 
à  nos  familles;  je  doute  toutefois  que  ces  missives  arrivent  à  leur  destination  avant 
ia  lettre  que  je  t'écris  en  ce  moment  et  que  je  laisserai  à  Syra.  L'occasion  dont  il 
s'agit  n'était  autre  que  celle  de  deux  pauvres  petites  hirondelles  qui,  épuisées  de 
fatigue,  s'étaient  posées  sur  notre  grande  vergue  ;  un  matelot  y  était  monté  et  nous  les 
avait  apportées.  D'une  commune  voix  on  résolut  de  leur  attacher  un  petit  écriteau 
au  cou.  L'inscription  porte  :  19  mai  1859,  à  bord  du  Dante  (vapeur),  36°  2'  lati- 
tude, 17°  18'  longitude.  Ce  petit  événement  a  été  le  seul  qui  ait  marqué  nos  deux  pre- 
mières journées  passées  hors  de  la  vue  de  toute  terre;  la  lecture,  soit  solitaire,  soit 
en  commun,  et  une  conversation  toujours  instructive  avec  M.  Texier  et  l'élat-major 
du  bord,  ont  rempli  le  reste  du  temps.  Aujourd'hui  nous  sommes  très-rapprochés 
des  côtes;  aussi  toutes  les  cartes  sont-elles  étalées  et  les  lunettes  braquées. 

Syra. 

Cette  île  est  le  point  de  réunion  du  service  des  paquebots;  nous  nous  y  sommes 
trouvés  quatre  paquebots  à  la  fois;  à  l'instant  où  le  Dante  entrait  dans  le  port  par 
la  passe  de  l'ouest,  l'Eurotas  débouchait  par  celle  de  l'est.  La  situation  de  la  ville 


120  LETTRES    D  ORIENT. 

haute  de  Syra  est  des  plus  originales  :  elle  est  bâtie  sur  un  cr»ne  aigu  ;  lo  sommet 
est  occupé  par  une  église  catholique  et  un  séminaire  que  nous  avons  visités.  La  vue 
s'étend  sur  une  partie  des  Iles  voisines;  elles  sont  toutes  très- arides,  à  l'exception 
de  Tine,  où  la  culture  est  assez  riche.  Les  îles  de  la  côte  d'Asie  sont  beaucouj» 
plus  belles  :  on  dit  que  Mételin  et  Rhodes  sont  remarquables  par  la  force  de  leur 
végétation. 

Smyrne. 

Nous  voici  arrivés  à  point  nommé.  Avec  la  rapidité  des  paquebots,  on  perd  en 
quelque  sorte  le  sentiment  des  distances.  Ainsi  j'ai  toutes  les  peines  du  monde  i\ 
me  persuader  que  le  11,  à  sept  heures  du  .soir,  j'élais  encore  à  Marseille,  et  que 
dans  l'intervalle  j'ai  rangé  toute  la  côte  occidentale  de  l'Italie,  la  Sicile,  Malle  et 
l'Archipel  ;  il  faut  bien  le  croire  pourtant,  car  me  voilà  dans  une  ville  turque,  dans 
une  ville  à  mosquées.  Dès  cinq  heures  du  matin,  j'étais  sur  le  pont;  je  passais  avec 
M.  Alliez,  notre  commandant,  la  revue  des  lieux  célèbres  que  nous  avions  en  vue, 
ïchesmé,  en  face  de  Chio,  où  les  Russes  brûlèrent,  dans  le  siècle  dernier,  la  flotte 
turque;  Phocée,  la  mère-patrie  de  Marseille,  et  Clazomène.  Auprès  des  îles  d'Ourlac 
est  mouillée  la  division  française,  dignement  commandée  par  l'amiral  Lalande.  Il 
monte  Vléna,  dont  M.  Bruat,  qui  a  été  si  bon  pour  nous  dans  notre  traversée  de  1829, 
sur  le  Breslaiv,  est  actuellement  capitaine.  Nous  nous  sommes  arrêtés  un  instant 
pour  causer  avec  eux.  Nous  nous  proposons  d'aller  les  voir  un  de  ces  jours  plus  à 
notre  aise,  car  nous  n'avions  aujourd'hui  que  le  temps  nécessaire  à  notre  comman- 
dant pour  remettre  ses  dépêches;  l'amiral  les  attendait  avec  quelque  impatience, 
le  bruit  s'étant  répandu  dans  ces  parages  que  les  hostilités  ont  commencé,  du  côté 
de  l'Euphrale,  entre  le  sultan  et  Méhémet-Ali.  Cette  circonstance  a  peu  d'impor- 
tance pour  nous,  qui  allons  d'un  autre  côté. 

A  Syra,  on  nous  avait  rapporté  un  fait  qui  cause  toujours  quelque  préoccupa- 
lion  :  c'est  qu'il  y  avait  eu  ici  quelques  cas  de  peste,  il  y  a  une  dizaine  de  jours. 
Le  fait,  vérifié  par  nous  au  consulat  de  France,  aussitôt  après  notre  débarquement, 
est  qu'en  effet  quelques  Turcs,  venant  de  Syrie,  sont  tombés  malades  dans  le  quar- 
tier arménien  ;  on  les  a  mis  en  surveillance,  et  depuis  cinq  jours  la  santé  publique 
est  parfaite.  Au  reste,  les  Européens,  soit  manque  de  prédisposition,  soit  à  cause 
des  sages  précautions  qu'ils  prennent,  ne  sont  presque  jamais  atteints,  et  quand  le 
contraire  arrive,  ce  n'est  que  dans  les  cas  où  la  peste  sévit  violemment  :  alors  il  faut 
s'éloigner  des  lieux  atteints  par  la  maladie. 

Le  soir,  la  maison  du  consul-général,  M.  Challaye,  nous  sera  d'une  grande  res- 
source; on  y  est  reçu  avec  une  obligeance  parfaite;  le  salon  est  une  sorte  de  vesti- 
bule ouvert,  véritable  asile  de  la  fraîcheur. 

Mes  firmans  de  voyage  sont  arrivés  avec  une  excellente  lettre  de  l'amiral 
Roussin.  Je  vais  me  munir  ce  soir  d'un  Tartare  ou  Kmvas,  espèce  de  maréchal -des- 
logis, et  d'un  interprète  ;  le  cuisinier  servira  pour  tous. 

La  ville  est  divisée  en  deux  quartiers  assez  distincts  :  celui  des  Francs,  qui  avoi- 
sine  le  port,  et  celui  des  Turcs,  Arméniens  et  .luifs,  qui  est  situé  sur  le  penchant 
de  la  colline.  La  vue,  si  nouvelle  pour  nous,  de  ces  maisons  d'une  construction 
toute  particulière,  basses,  à  un  étage,  en  bois,  bariolées,  garnies  de  balcons  ou 
plutôt  de  tambours  saillants  sur  la  rue,  le  spectacle  de  cette  population  bigarrée, 
de  ces  costumes  bizarres  qui  distinguent  les  nations  et  les  castes,  et  que  notre  ci- 


LETTllES    «ORIENT.  J  i»  1 

vilisaliun  iimnolonc  n'a  guère  encore  moililiés,  nous  ont  causé  une  surprise  et  un 
j)laisir  qui  oui  dépassé  notre  attente.  Nous  ne  nous  lassions  pas  surtout  do  con 
teuipler  les  ligures  des  Turcs  assis  sur  les  petites  estrades  (jui  bordent  les  calés,  et 
fumant  avec  gravité  leur  itanjnilé.  A  la  lin  de  la  journée,  nous  avions  déjà  pu  ob- 
server chacune  des  choses  qui  constituent  l'existence  civile  des  habitants,  à  l'excep 
lion  pourtant  des  harems;  mais  nous  en  apercevions  les  fenêtres  grillées,  et  de 
temps  à  autre  des  femmes  turques  couvertes  de  voiles  blancs,  le  front  caché  par 
une  mousseline  noire  empesée,  passaient  auprès  de  nous  comme  des  ombres.  Notre 
cicérone  juif  nous  expliquait  tout  avec  beaucoup  d'intelligence;  il  nous  fil  appro- 
cher d'une  nios([uée,  dont  nous  pûmes  voir  l'intérieur  à  travers  une  fenêtre.  Une 
coupole  à  laquelle  est  accolé  le  minaret  d'où  l'inian  annonce  la  prière,  surmonte 
une  salle  dépourvue  de  figures  et  d'ornements;  le  pavé  est  couvert  de  lapis  et  de 
nattes.  Los  mosquées  sont  ordinairement  entourées  d'un  cimetière;  d'autres  fois  les 
champs  des  morts  en  sont  isolés;  il  y  en  a  plusieurs  épars  dans  la  ville,  et  la  végé- 
tation admirable  qui  les  ombrage  forme  autant  d'îles  de  verdure  qui  contrastent 
avec  les  toits  rouges  des  maisons  :  on  y  voit  des  cyprès  et  des  platanes  gigantesques, 
des  azédarachs  en  fleurs  qui  répandent  une  odeur  excellente  de  lilas,  des  térébin- 
Ihes  si  gros  que  j'avais  de  la  peine  à  reconnaître  celte  espèce  d'arbre,  qui,  dans  le 
midi  de  la  France,  ne  dépasse  guère  huit  ou  dix  pieds. 

Le  pont  des  Caravanes,  situé  sur  la  rivière  du  Mélès,  m'a  paru,  je  l'avouerai,  au 
dessous  de  sa  réputation  comme  site  ;  c'est  un  passage  très-fréquenté  |)0ur  aller 
dans  l'intérieur  du  pays  du  côté  de  Magnésie;  on  y  passe  en  revue  les  chameliers 
qui  apportent  à  Smyrne  et  en  rapportent  des  marchandises,  les  bergers  turcoraans 
à  la  face  bronzée  et  sauvage,  avec  leurs  troupeaux  de  moulons  à  grosse  queue,  in- 
connus en  France,  et  les  marchands  francs,  arméniens,  turcs,  qui  se  rendent  à  leurs 
maisons  de  campagne,  au  joli  village  de  Bournaba.  Le  Mélès  est  sans  contredit  un 
des  cours  d'eau  les  plus  illustres  du  inonde,  si,  comme  le  prétend  la  tradition,  Ho- 
mère est  né  sur  ses  bords. 

La  course  au  vieux  château  qui  domine  la  ville  est  intéressante,  quoiqu'il  n'y 
ail  plus  que  des  pans  de  murs  en  ruine.  Un  buste  colossal  de  marbre  blanc,  forl 
endommagé,  et  qu'on  dit  être  celui  de  l'amazone  Smyrna,  fondatrice  de  la  ville, 
orne  une  des  portes  :  il  a  été  décrit  et  figuré  par  Tournefort.  La  vue,  soit  qu'on  se 
tourne  du  côté  de  la  rade,  soit  qu'on  dirige  ses  regards  sur  la  vallée  du  Mélès  et 
les  aqueducs  qui  en  décorent  le  fond,  vaut  à  elle  seule  la  course.  En  revenant  du 
château,  une  étourderie  de  notre  cicérone,  qui  s'est  avisé  de  regarder  en  se  moquant 
une  négresse  fort  laide,  a  failli  nous  causer  un  certain  embarras  :  la  négresse  a 
pris  sa  chaussure  pour  en  frapper  notre  juif,  et,  sa  colère  s'animant  par  degrés, 
elle  s'est  mise  à  jeter  des  pierres  à  ceux  d'entre  nous  qui  étaient  en  avant.  Je  n'é- 
tais pas  du  nombre,  mais  j'ai  vu  le  moment  où  cet  incident  allait  causer  une  émeute 
dans  le  quartier  :  les  femmes  sortaient  moitié  en  riant,  moitié  en  grondant  de 
leurs  maisons,  et  les  enfants  turcs,  en  bons  croyants,  s'apprêtaient  à  lancer  aussi 
des  pierres;  heureusement,  des  gens  tranquilles  se  sont  interposés.  Mais  nous  avons 
eu  là  un  exemple  des  conséquences  que  peut  avoir  la  moindre  action  inconsidérée 
dans  un  pareil  pays. 

Hier,  notre  journée  a  été  très-bien  employée;  nous  sommes  allés  à  Bournaba,  de 
là  aux  grottes  d'Homère  et  au  lac  de  Tantale.  Nous  nous  sommes  arrêtés  d'abord 
dans  une  maison  de  campagne  turque  dont  nous  croyions  le  maître  absent  ;  il  y 
était,  et  nous  recul  à  merveille,  non  dans  sa  maison,  parce  que  ses  femmes  s'y 


12â  LETTRES    d'orient. 

trouvaient  alors,  mais  dans  un  kiosque  d'où  la  vue  s'étend  sur  la  ville  et  le  port. 
Nous  repartîmes  enchantés  de  notre  hôte,  avec  lequel,  grùce  au  peu  d'italien  que 
je  sais,  j'avais  pu  faire  un  bout  de  conversation.  Les  grottes  d'Homère  sont  prati- 
quées dans  une  petite  montagne  calcaire  isolée  au  milieu  d'un  pays  d'origine  toute 
volcanique  et  dont  l'aspect  m'a  rappelé  à  beaucoup  d'égards  certaines  parties  de 
notre  Auvergne.  Notre  déjeuner  s'est  fait  au  bord  d'un  ruisseau,  sous  des  platanes. 
Des  grottes  d'Homère  au  lac  de  Tantale,  la  route  est  très-pénible;  nous  parvînmes, 
en  hissant  nos  chevaux  à  travers  les  rochers,  jusqu'au  deuxième  étage  au  moins 
du  mont  Sipylus,  dans  une  espèce  de  désert.  Le  lac  est  fort  petit;  M.  Texier  croit 
qu'il  n'est  que  le  fond  d'un  ancien  cratère.  Le  retour  à  Bournaba  fut  beaucoup 
plus  facile.  Après  nous  être  rafraîchis  à  l'auberge  grecque,  et  y  avoir  fumé  chacun 
notre  tcldbouk,  nous  avons  été  visiter  une  église  grecque,  où  j'ai  remarqué  des 
figures  peintes  dans  le  goût  byzantin,  et  d'autres  dans  la  manière  de  Fra  Angelico 
da  Fiesole.  Avant  de  quitter  Bournaba,  nous  allâmes  voir  deux  des  plus  jolies  mai- 
sons de  campagne  du  village,  l'une  arménienne,  l'autre  grecque;  les  dames  nous  y 
reçurent  très-bien.  Ces  maisons  sont  remarquables  par  un  genre  de  confort  parfai- 
tement approprié  au  pays  :  de  grands  vestibules  bien  frais,  des  galeries,  de  bons 
divans,  le  tout  d'une  propreté  ravissante.  Les  jardins,  plantés  d'orangers,  d'azéda- 
rachs,  de  mûriers,  sont  dans  le  goût  italien  et  renouvelés  de  ceux  de  Pompeï. 

Toute  notre  troupe  continue  à  être  de  belle  humeur;  ceux  qui  n'avaient  pas 
beaucoup  l'habitude  des  voyages  la  prennent  peu  à  peu,  et  nous  passons  notre 
temps  agréablement,  soit  en  course,  soit  réunis  dans  le  grand  salon  commun  où 
donnent  nos  chambres.  C'est  là  que  sont  étalés  livres,  cartes,  dessins,  et  que  nous 
recevons  nos  visites,  nos  fournisseurs  :  chaque  incident  est  une  étude  de  mœurs. 

Une  de  nos  courses  a  été  consacrée  aux  vestiges  de  Tantalis,  ville  des  temps 
héroïques.  Tantale,  son  fondateur,  était  fils  de  Pélops  et  trisaïeul  d'Agamemnon; 
voilà,  ce  me  semble,  une  assez  honnête  antiquité.  Cette  ville  était  située  sur  le 
penchant  des  montagnes  qui  bordent  le  golfe  au  nord  :  elle  a  été  détruite  par  les 
tremblements  de  terre,  assez  fréquents  dans  ces  régions  de  formation  volcanique. 
On  distingue  encore  des  murs  d'enceinte,  des  fondations  détours,  et  surtout  des  tom- 
beaux ;  celui  qui  porte  le  nom  de  Tantale  est  assez  bien  conservé,  c'est-à-dire  qu'on 
y  voit  une  portion  de  voûte.  L'époque  reculée  à  laquelle  ces  monuments  se  rap- 
portent a  laissé  peu  de  traces  dans  l'histoire.  On  sait  seulement  que  les  peuples 
d'origine  grecque  établis  sur  les  côtes  de  l'Asie  Mineure,  ayant  été  vaincus  par  les 
Lydiens  et  chassés  de  leurs  possessions,  inspirèrent  à  leurs  alliés  de  la  Grèce  et  de 
l'Archipel  cet  esprit  de  vengeance  qui  donna  lieu  à  la  guerre  de  Troie,  véritable 
revanche  de  l'Europe  sur  l'Asie,  et  dont  l'enlèvement  d'Hélène  fut  l'occasion;  pre- 
mier acte  de  la  lutte  constante  qui,  depuis  Darius  et  Xerxès.  s'est  poursuivie  entre 
les  deux  continents.  H  était  impossible  d'avoir  pour  Tantalis  un  meilleur  guide  que 
M.  Texier,  puisque  la  découverte  et  la  description  lui  en  sont  dues.  Cette  course 
nous  a  conduits  vers  la  fin  de  la  journée  à  Cordelio,  où  nous  avons  retrouvé  le  caï^ 
(canot)  qui  nous  avait  conduits  le  matin  au  pied  de  la  montagne  de  Tantalis.  Près 
de  Cordelio,  nous  avons  fait  une  halte  à  un  pauvre  café  où  étaient  réunis  plusieurs 
Turcs,  dont  un  de  distinction.  C'était  l'heure  de  la  prière  ;  nous  avons  été  édifiés 
de  la  piété  de  ces  braves  gens.  Hs  allaient  tous  successivement  faire  leurs  ablutions 
dans  le  ruisseau  voisin;  puis,  se  tournant  vers  la  Mecque,  ils  accomplissaient  leur 
acte  de  dévotion  entremêlé  de  génuflexions.  Un  autre  jour,  dans  un  khan  (cour  en- 
tourée de  magasins),  j'ai  remarqué  des  portefaix  tout  aussi  scrupuleux  :  il  y  avait 


letthus  n'oiiiKiNT.  123 

au  iniliL'ii  du  /.//«;/  une  politc  oslrmle  décorée  du»  simple  cioissanl  et  destinée  au 
même  usage.  Le  senliiueiu  religieux,  grave  et  rélléchi  comme  il  l'est  chez  les 
Turcs,  inspire  du  respect;  mais  que  doivent-ils  penser  de  nous,  qu'ils  voient  si  in- 
difléreuls  à  notre  culte?  On  dit  (jue  le  jugement  que  portent  de  nous  les  musul- 
mans à  cet  égard  est  un  des  plus  grands  obstacles  qu'éprouve  rafleruiissenient  de 
notre  domination  à  Alger. 

L'établissement  des  Kaux-Cliaudes,  ruiné  et  .sale,  mérite  pourtant  d'attirer  les 
voyageurs  à  cau.se  des  montagnes  voisines,  que  nous  avons  explorées  jusqu'à  une 
assez  grande  hauteur,  parmi  les  loutfesde  cistes  odoriférants  el  d'andrachnés.  Nous 
nous  sommes  rapprocliés  de  la  montagne  dite  les  Deux-Mamelles,  qui  sert  de  re- 
connaissance aux  navigateurs.  Du  point  le  plus  élevé  de  notre  marche,  nous  avons 
eu  une  belle  vue  du  golfe  entier;  la  division  française  avait  déjà  quitté  le  mouillage 
des  îles  d'Ourlac,  où  nous  l'avions  vue  il  y  a  huit  jours.  Dans  le  lointain,  l'île  de 
Metelin  terminait  le  tableau.  La  halte  du  déjeuner  et  celle  du  goûter  aux  Eaux- 
Chaudes  nous  ont  fourni  encore  l'occasion  d'observer  plusieurs  scènes  locales.  Des 
Turcs  de  la  campagne  étaient  réunis  en  ce  lieu;  d'autres  travaillaient  dans  les 
champs  au  son  d'un  tambour  et  d'une  espèce  de  hautbois,  mais  ils  n'ont  pas  tardé 
à  venir  auprès  de  nous  avec  leur  orchestre  pour  se  reposer,  fumer  et  boire  le  café; 
car  un  Turc  ne  passe  guère  trois  heures  sans  faire  ces  trois  choses.  Nous  nous 
sommes  fait  donner  pour  quelques  paras  une  répétition  du  morceau  de  musique, 
qui  ressemblait  passablement  à  celle  des  bayadères.  D'autres  Turcs  de  la  réunion 
avaient  de  petites  guitares  à  quatre  cordes  de  laiton,  sur  lesquelles  ils  jouaient  des 
espèces  de  boléros,  mais  plus  monotones  et  moins  vifs  qu'en  Espagne.  Le  déjeuner 
était  rehaussé  par  un  plat  de  sardines  bien  fraîches,  car  nous  les  avions  achetées 
sur  le  bord  de  la  mer  au  moment  même  où  les  pêcheurs  venaient  d'en  retirer  les 
filets.  Nous  avions  profité  de  celte  occasion  pour  faire  quelques  observations  sur 
des  animaux  de  mer.  M.  de  MieuUe  s'occupe  de  zoologie,  et  je  l'encourage  à  pour- 
suivre cette  étude,  qui,  comme  toutes  les  branches  de  l'histoire  naturelle,  ajoute 
singulièrement  à  l'intérêt  des  voyages. 

On  nous  avait  parlé,  il  y  a  quelques  jours,  d'un  monument  à  rechercher  d'après 
de  vagues  indications  et  suivant  le  désir  de  M.  de  Humboldt,  aux  environs  de  Nif 
ou  Nymphio,  à  six  lieues  d'ici.  Un  Anglais,  qui  avait  visité  celte  contrée  il  y  a  quel- 
que temps,  en  avait  parlé  à  la  société  archéologique  de  Rome;  d'après  le  dire  de  ce 
voyageur,  il  s'agissait  d'une  figure  dune  haute  antiquité  sculptée  sur  un  rocher  au 
milieu  des  bois.  C'est  sur  ces  données  que  nous  sommes  allés  à  Nif.  Le  chemin, 
tendant  vers  l'est,  traverse  un  chaînon  du  Sipylus.  Après  deux  haltes  dans  des  cafés 
assez  misérables,  mais  qui  toujours  excitent  notre  curiosité  par  les  scènes  variées 
qui  s'y  passent,  nous  sommes  arrivés  vers  onze  heures  à  Nif,  dans  la  cour  de  l'aga, 
ou  chef  du  village.  Il  nous  a  reçus  très-poliment  :  c'est  un  homme  insti'uit  pour  un 
Turc;  il  nous  a  parlé  de  Xerxès,  auquel  il  attribue  la  construction  du  château  en 
ruines  dominant  le  village.  Dans  ce  pays,  les  voyageurs  reçoivent  de  l'autorité  lo- 
cale des  billets  de  logement,  mais,  bien  entendu,  moyennant  paiement  de  leur  dé- 
pense à  l'hôte  qui  les  héberge.  Le  nôtre  était  un  Grec.  En  moins  d'un  quart  d'heure, 
la  maison  entière  fut  mise  à  notre  disposition,  et  nous  étions  assis  sur  les  tapis  de 
la  galerie  en  face  d'un  paysage  délicieux.  Nif,  situé  au  pied  de  belles  montagnes 
boisées,  est  renommé  pour  sa  culture,  el  notamment  pour  ses  cerisiers,  qui  appro- 
visionnent Smyrne.  Impossible  d'imaginer  une  campagne  plus  fraîche,  plus  arrosée  : 
l'abondance  d'eau  dans  un  pareil  climat  est  le  gage  d'une  végétation  luxuriante. 


124  LETTRES    d'orient. 

A  une  heure  nous  étions  à  cheval,  en  quête  de  notre  monument,  avec  un  guide  du 
pays;  il  nous  y  a  conduits  tout  droit,  à  deux  petites  lieues  de  là.  Nous  avons  traversé 
une  contrée  qu'on  pourrait  appeler  déserte,  si  de  temps  à  autre  on  n'apercevait 
dans  les  sites  les  plus  frais  quelques  lentes  noires  de  Turcomans  surveillant  leurs 
troupeaux.  Ce  sont  de  vrais  nomades.  Nous  avons  rencontré  une  de  leurs  familles 
accroupie  pour  le  repas;  c'était  un  tableau  que  M.  Texier  a  regretté  de  n'avoir  pas 
le  temps  de  dessiner.  En  revanche,  il  a  copié  très-exactement  la  figure  sculptée  du 
rocher,  et  M.  de  La  Bourdonnaye  a  pris  une  vue  du  site,  qui  est  très-pittoresque. 
La  figure  sculptée  est  celle  d'un  homme  du  temps  des  Mèdes,  armé  d'un  arc  et 
d'une  pique  ;  il  porte  le  bonnet  pointu  et  les  souliers  à  la  poulaine  de  cette  époque. 
Nous  étions  tous  ravis  de  notre  trouvaille  :  M.  de  Humboldt  recevra  une  copie  de 
cette  figure,  signée  de  nous  tous.  Nous  étions  de  retour  vers  cinq  heures  à  Nif.  Pen- 
dant que  le  pilaw  se  préparait,  nous  sommes  montés  au  vieux  château  ;  il  n'offre 
rien  d'intéressant,  mais  derrière  ses  ruines  s'ouvre  une  petite  vallée  solitaire  dé- 
coupée de  la  façon  la  plus  bizarre  dans  le  liane  de  la  montagne.  Là  encore  il  y  a 
des  bois  :  c'est  ainsi  que  je  me  figure  qu'était  la  Provence  il  y  a  mille  ans. 

Le  lendemain,  après  avoir  examiné  un  tombeau  du  temps  des  croisés,  qui  décore 
une  des  fontaines  du  village,  et  les  ruines  d'un  assez  bel  édifice  fréquentées  par  les 
cigognes,  nous  sommes  revenus  à  Smyrne  par  le  même  chemin  que  la  veille,  et 
nous  avons  fait  les  mêmes  haltes.  Celte  fois,  nous  avons  eu  concert  :  un  soldat  du 
poste  voisin,  de  la  tribu  des  Zeibecks,  nous  a  joué  son  répertoire  sur  la  mandoline, 
et,  en  échange,  nous  nous  sommes  mis  à  chanter  tout  ce  que  nous  savions  de  vieilles 
chansons  rococo.  Tu  sais  que  j'en  ai  la  mémoire  assez  ornée  :  les  Turcs  les  ont 
trouvées  charmantes. 

Un  autre  jour,  monté  sur  un  âne  et  accompagné  d'un  de  nos  domestiques  et  d'un 
enfant  qui  chassait  ma  monture  devant  lui,  je  suis  allé  au  village  de  Coucoudja,  à 
peu  de  distance  de  la  ville,  vers  le  sud-est.  On  découvre  de  là  les  montagnes,  le 
golfe,  et  Bournaba,  sous  un  aspect  différent  de  ceux  que  je  connaissais  déjà.  Chemin 
faisant,  je  m'étais  arrêté  aux  bains  de  Diane,  belle  source  d'eau  tiède  qui  formerait 
encore  un  bassin  digne  de  recevoir  une  déesse,  si  on  dégageait  les  abords  des  ro- 
seaux qui  les  obstruent  pour  laisser  voir  au  delà  des  jardins  plantés  d'orangers.  Un 
fût  mutilé  de  colonne  est  le  seul  vestige  de  l'ancienne  splendeur  de  ces  bains,  ré- 
duits aujourd'hui  à  une  petite  cabane  en  bois,  que  notre  consul  y  a  fait  établir  pour 
son  usage. 

Les  déplorables  nouvelles  des  13  et  14  mai  nous  sont  arrivées  par  le  bateau  à 
vapeur  français.  D'abord  c'était  une  rumeur  vague  et  d'autant  plus  inquiétante  ;  on 
parlait  de  l'Hôtel-de-Ville  pris  par  les  révoltés.  Nous  n'avons  pu  avoir  nos  lettres 
et  les  journaux  qu'une  heure  après,  et  nous  avons  été  rassurés.  Le  gouvernement, 
à  ce  qu'il  paraît,  a  été  pris  au  dépourvu  :  la  leçon  est  dure.  Se  peut-il  qu'on  ait 
attendu  un  pareil  moment  pour  former  un  ministère?  Enfin  nous  en  avons  un,  et 
j'espère  qu'il  se  maintiendra.  Dans  les  premiers  moments,  je  me  suis  reproché  mon 
absence,  et  du  sein  de  ma  famille,  que  des  événements  plus  graves  pouvaient  at- 
teindre, et  de  la  chambre,  où  ma  place  est  également  marquée  par  le  devoir.  Grâce 
à  Dieu,  les  choses  ne  sont  pas  allées  aussi  loin  qu'on  pouvait  le  craindre,  et  je  puis, 
je  crois,  continuer  mon  voyage  en  sûreté  de  conscience. 

Éphèse. 
Nous  voici  au  septième  jour  de  notre  tournée  d'Asie  Mineure,  marchant  malin 


LETTHES    d'orient.  1  2Î5 

elsoir,  couchant  dans  d'assez  mauvais  glles,  vivant  d'une  fort  chçtive  cuisine.  Le 
strict  nécessaire  ne  nous  manque  pas,  puisque  nous  emportons  avec  nous  nos  lits 
et  des  provisions;  la  bunne  liumeur  et  la  bonne  santé  de  toute  la  troupe  changent 
en  plaisirs  les  incidents  de  cette  existence  nomade.  Nous  ne  nous  sommes  arrêtés 
dans  un  village  que  le  premier  jour,  c'était  celui  de  Malahdgi,  à  quatre  ou  cinq 
lieues  de  Smjrne;  nous  étions  partis  tard,  et  il  était  dix  heures  du  matin  lorsque 
notre  caravane  délilait  dans  les  rues  de  Smyrne,  escortée  par  notre  hôte,  M.  Marc, 
tout  lier  de  montrer  au  public  que  nous  avions  logé  chez  lui.  Malahdgi,  assemblage 
de  mauvaises  baraques  construites  en  terre  et  couvertes  de  broussailles,  est  situé  au 
milieu  d'une  vaste  plaine  légèrement  ondulée,  et  qui  serait  d'une  fertilité  extrême, 
si  elle  était  cultivée.  A  peine  çà  et  là  voit-on  quelques  champs  qu'une  misérable 
charrue  a  elfleurés;  auprès  des  habitations,  les  paysans  ont  semé  du  tabac,  qui 
réussit  on  ne  peut  mieux  sans  engrais.  Quoique  déjà  habitués  à  la  dépopulation  de 
l'Asie  Mineure,  nous  nous  étonnions  qu'un  aussi  beau  pays  fût  ainsi  abandonné.  Ce 
pauvre  village  est  habité  par  des  Grecs  ;  un  petit  nombre  de  Turcs  y  vivent  aussi, 
déguenillés  comme  les  autres,  mais  en  maîtres.  La  maison  de  l'aga  fut  notre  gîte, 
c'est-à-dire  que  nous  étendîmes  nos  lits  dans  une  chambre  mal  close,  sur  des  nattes. 
Pendant  que  George,  noire  cuisinier,  préparait  le  pilaw,  nos  jeunes  gens  s'amu- 
saient à  tirer  des  éperviers  et  d'auti^es  oiseaux,  mais  ils  se  seraient  bien  gardés  de 
faire  le  moindre  mal  aux  cigognes  nichées  sur  les  maisons  :  elles  sont  pour  ainsi 
dire  sacrées  dans  ce  pays. 

Nous  avions  formé  le  projet  de  partir  à  quatre  heures  du  matin,  mais  deux  de 
nos  chevaux  s'étaient  échappés  du  pâturage  qui  leur  servait  d'écurie,  et  nos  sn- 
ruclgis  (guides,  palefreniers)  perdirent  une  heure  à  les  rattraper  :  d'ailleurs  chacun 
manquait  d'habitude  pour  le  chargement  des  bagages.  11  était  donc  six  heures 
lorsque  nous  nous  remîmes  en  marche,  dirigés  par  le  papas  du  village,  qui  s'était 
offert  à  nous  conduire,  par  les  ruines  de  Mélropolis,  à  Zillè,  l'ancienne  Claros;  c'est 
un  bon  petit  homme  entre  deux  âges,  très-jovial,  et  pour  qui  cette  occasion  de 
voyager  avec  des  Francs  était  à  la  fois  une  distraction  et  une  aubaine,  car  nous 
avions  fait  prix  avec  lui  :  les  prêtres  grecs  de  la  campagne  diffèrent  peu  de  leurs 
ouailles.  A  peine  reste-t-il  quelques  vestiges  de  Mélropolis,  mais  la  contrée  où  ils 
sont  répandus  est  très-agréable;  ce  ne  sont  que  bosquets  de  styrax,  de  genêts  d'Es- 
pagne, ruisseaux  descendant  des  montagnes.  Arrivés  vers  une  heure  sur  le  bord  de 
la  mer,  il  fallut  choisir  un  lieu  propice  pour  passer  la  nuit,  car  de  maisons  pas 
d'apparence  :  nous  ne  rencontrâmes  dans  cet  endroit  que  des  pêcheurs  de  Smyrne, 
dont  le  petit  navire  était  mouillé  dans  la  rade  voisine.  Nous  choisîmes  l'entrée  d'une 
grotte  autrefois  consacrée  à  Apollon,  et  au  fond  de  laquelle  coule  une  source  bien 
connue  des  marins;  nous  disposâmes  nos  lits,  recouverts  de  leurs  moustiquaires, 
de  manière  à  éviter  tout  à  la  fois  l'air  frais  de  la  grotte  et  le  vent  extérieur;  nos 
moustiquaires  sont  d'ailleurs  assez  épaisses  pour  nous  garantir  du  serein.  Pendant 
que  nos  gens  nous  installaient  ainsi,  nous  allions  visiter  l'emplacement  de  Claros, 
marqué  par  des  murailles  assez  bien  conservées  sur  plusieurs  points.  La  ville  était 
située  sur  une  montagne  un  peu  surbaissée  vers  le  milieu  du  plateau,  et  dominant 
le  golfe  de  Scala-Nova;  nous  apercevions  de  loin  l'embouchure  du  Caystre  et  ce 
qui  reste  d'Éphèse.  Deux  monuments  sont  encore,  sinon  debout,  au  moins  très- 
reconnaissables  à  Claros;  l'un  est  un  temple  d'Apollon,  dont  Strabon  ne  dit  qu'un 
mol  en  rapportant  l'histoire  de  Calchas,  mort  de  dépit  dans  ce  lieu  même,  parce 
qu'il  y  avait  rencontré,  à  son  retour  de  la  guerre  de  Troie,  un  augure  nommé  Mop- 


126  LETTRES    U'OBIEINT. 

SUS,  plus  habile  que  lui.  On  croit  que  Mopsus  habitait  la  grotte  même  où  nous 
sommes  logés.  Tout  le  plan  du  temple  nous  fut  expliqué  par  M.  Texier,  et  nous 
eûmes  bientôt  reconstruit,  par  la  pensée,  les  péristyles  et  la  cella.  Les  Grecs  avaient 
soin  de  choisir,  pour  les  monuments  de  ce  genre,  de  belles  situations  :  celle-ci  est 
admirable,  et  m'a  rappelé  toutes  que  j'ai  lu  ducapSunium.  Aux  marches  du  temple 
fait  face  un  théâtre  adossé  à  une  élévation  du  sol;  il  est  encore  en  assez  bon  état  : 
la  scène  et  une  partie  des  gradins  sont  debout.  J'ai  reconnu  là  de  quel  avantage  est 
pour  l'étude  des  antiquités,  dans  le  voyage  que  je  fais  actuellement,  mon  appren- 
tissage d'Italie.  Je  comprends  M.  Texier  fort  bien,  et  je  me  permets  même  quel- 
quefois de  me  former  une  opinion  à  moi  tout  seul. 

Claros,  Métropolis,  Éphèse  et  plusieurs  autres  villes,  comme  Colophon,  Smyrne, 
Phocée,  au  nord,  Priène,  Milet,  au  midi,  formaient  cette  célèbre  confédération 
ionienne  qui  tient  une  si  grande  place  dans  l'histoire.  Toute  la  côte  était  alors  cou- 
verte d'une  population  active,  enthousiaste  des  arts  :  aujourd'hui  ce  n'est  qu'un 
désert,  et  l'archéologue  qui  vient  y  interroger  le  passé  est  souvent  réduit  à  des 
conjectures  sur  l'emplacement  des  monuments  les  plus  fameux,  témoin  le  temple 
de  la  Diane  d'Éphèse,  pour  lequel  nous  avons,  en  ce  moment  même,  à  choisir  entre 
deux  ou  trois  monceaux  de  ruines  plus  défigurées  les  unes  que  les  autres. 

Notre  bon  papas  non-seulement  nous  accompagna  à  Claros,  mais  nous  annonça 
qu'il  nous  suivrait  le  lendemain  à  Éphèse.  En  attendant,  il  s'offrit  à  nous  aller 
chercher  du  vin  de  Samos,  non  pas  dans  l'île  de  ce  nom  que  nous  avions  en  face 
de  notre  antre,  de  l'autre  côté  du  golfe,  mais  dans  un  village  à  une  lieue  de  dis- 
lance; nous  applaudîmes  tous  à  cette  addition  au  menu  du  dîner;  le  papas  ne  fut 
pas  le  moins  gai  de  la  bande,  ce  qui  ne  l'empêcha  pas  de  psalmodier  ensuite  ses 
prières  entremêlées  de  force  Kyrie  cloison.  De  son  côté,  Méhémet,  retiré  à  l'écart, 
faisait  dévotement  les  siennes,  tourné  du  côté  de  la  Mecque.  Il  est  difficile  de  con- 
cevoir un  ensemble  plus  pittoresque  que  celui  que  nous  formions  dans  cette  station. 
Avant  hier,  de  grand  matin,  nous  étions  en  route  par  un  chemin  très-âpre, 
franchissant  plusieurs  des  promontoires  qui  nous  séparaient  d'Éphèse;  à  plusieurs 
reprises  je  me  suis  cru,  à  cela  près  d'une  route  pour  les  voitures,  sur  cette  corniche 
de  la  côte  de  Ligurie,  que  nous  aimons  tant.  Ici  nous  avions  en  plus  la  vue  d'un 
beau  golfe.  Pour  gagner  Éphèse,  il  faut  contourner  les  marais  qui  occupent  au- 
jourd'hui presque  toute  la  vallée  du  Caystre.  Nous  traversâmes  d'abord  un  bras  de 
ce  tleuve  à  gué,  tout  à  côté  de  la  plage;  il  y  avait  là  autrefois  un  pont,  mais  il  est 
tombé,  et,  règle  générale,  les  Turcs  ne  réparent  jamais  rien.  Nos  effets  ne  furent 
heureusement  pas  mouillés;  j'avais  tremblé  un  instant  pour  les  malles  remplies  de 
plantes.  Du  gué  au  bras  principal  du  Caystre,  on  suit  une  plage  recouverte  d'un 
sable  fin  ;  de  petites  vagues,  comme  en  offre  la  mer  la  plus  calme,  lavaient  les  pieds 
de  nos  chevaux.  Le  bac  du  fleuve  est  établi  auprès  de  la  jetée  que  fit  maladroitement 
construire  Atlale-Philadelphe  dans  le  dessein  de  resserrer  l'entrée  du  port  et  de  le 
préserver  des  atterrissements;  mais  ce  travail,  blâmé  de  Strabon,  n'a  fait  que  hâter 
l'encombrement  du  port,  à  peine  reconnaissable  aujourd'hui  dans  une  lagune 
voisine.  En  Hongrie,  j'avais  déjà  traversé  un  lac  dans  un  bac  de  forme  bizarre; 
c'était  un  gros  arbre  creusé  à  la  manière  des  sauvages.  Le  bac  du  Caystre  n'est 
pas  moins  original  :  c'est  une  espèce  de  caisse  exactement  triangulaire,  manœuvrée 
au  moyen  d'une  traille.  Notre  troupe  passa  en  trois  divisions  et  sans  encombre. 
Une  demi-heure  après,  nous  traversions  les  ruines  d'Éphèse  de  plus  en  plus  envahies 
par  les  marécages.  Nous  poussâmes  jusqu'à  Aya-Souloivk  pour  nous  loger.  Nous 


LETTRES    D'ORIENT.  127 

aurions  pu,  avec  nos  (irinans,  nous  caser  dans  la  plus  belle  maison,  mais  elle 
n'aurait  pourlanl  guère  mieux  valu  qu'une  écurie;  c'est  pourquoi  nous  nous  iléci- 
dûmes  à  poser  notre  camp  dans  une  mosquée  abandonnée,  d'ancienne  et  riche 
structure,  encore  pourvue  de  deux  de  ses  dômes,  du  reste  aussi  délabrée  que 
possible.  Ses  murs  à  moitié  détruits  et  son  minaret  qui  menace  ruine  servent 
d'asile  à  une  quantité  innombrable  de  corneilles,  de  sansonnets,  et  aux  inévitables 
cigognes  :  toute  celte  population  aérienne  nous  étourdit  sans  cesse  de  ses  accents. 
Du  reste,  rien  de  plus  oriental  qu'une  pareille  station  :  de  toutes  parts,  des  arabes- 
ques, des  marbres  de  diverses  couleurs,  une  cour  et  sa  fontaine,  malheureusement 
tarie,  ombragées  de  grands  lérébinthes,  et,  sur  la  colline  qui  domine  la  mosquée, 
un  vieux  château  byzantin  à  créneaux.  Nous  eiimes  bientôt  choisi  chacun  notre 
petit  coin  pour  y  dresser  nos  lits.  Le  dortoir  est  vaste  ;  un  tapis  étendu  dans  le 
quartier  de  M.  Texier  est  la  salle  à  manger  ;  un  des  angles  d'une  cour  latérale 
forme  la  cuisine.  Quoique  nous  ayons  quatre  domestiques  et  quatre  snrudjis,  force 
est  de  se  servir  le  plus  souvent  soi-même  ;  car  il  faut  tout  aller  chercher  au  loin, 
et  les  détails  d'un  ménage  improvisé,  les  combinaisons  qu'il  faut  employer  pour 
suppléer  par  l'industrie  à  tout  ce  qui  nous  manque  dans  ce  lieu  pour  être  bien 
installés,  exercent  à  chaque  instant  nos  facultés  inventives.  Je  ne  suis  pas  le  plus 
mal  arrangé;  je  me  suis  fait,  avec  quelques  morceaux  de  bois  plantés  dans  mon 
coin  de  la  mosquée  et  une  de  mes  couvertures,  une  tente  excellente;  ma  mous- 
tiquaire me  sert  de  rideaux.  D'un  côté,  M.  Texier  et  ses  deux  amis  dessinent  et 
mesurent  la  mosquée;  de  l'autre,  M.  Saul  change  nos  plantes,  et  je  fais  à  tout  le 
monde  la  lecture,  tantôt  de  Strabon,  tantôt  des  épîlres  de  saint  Paul  aux  Éphésiens 
et  des  actes  des  Apôtres,  le  tout  entremêlé  de  nombreuses  parties  de  pipe.  Nous 
nous  rappellerons  longtemps  la  mosquée  d'Aya-Soulouk. 

Hier,  pendant  que  M.  Texier  et  ses  amis  étaient  occupés  à  la  mosquée,  M.  Herbet 
et  moi,  nous  sommes  allés  visiter  les  ruines.  La  hauteur  des  plantes  ajoute  encore 
à  la  difficulté  de  se  rendre  tant  soit  peu  compte  de  la  topographie  de  la  portion  de 
l'ancienne  ville  où  étaient  situés  les  principaux  monuments.  Un  stade  et  un  théâtre 
d'une  grande  dimension  sont  ceux  auxquels  il  n'est  pas  possible  de  se  méprendre. 
Le  théâtre  était  fort  vaste.  Vingt  à  trente  mille  spectateurs  pouvaient  y  entendre  à 
l'aise  les  tragédies  de  Sophocle  et  les  comédies  de  Ménandre.  Il  n'y  reste  plus  un 
seul  gradin;  tous  ont  été  enlevés  pour  d'autres  constructions,  aujourd'hui  également 
ruinées,  le  château  et  la  mosquée  d'Ayai^Soulouk  par  exemple.  Mais  que  de  trésors 
de  l'art  ne  découvrirait-on  pas  dans  ces  monceaux  de  débris  accnmulés  dans  le 
bas  du  théâtre  et  sur  d'autres  points  encore  jonchés  de  fûts  de  colonne,  d'archi- 
traves sculptées  !  Il  serait  noble,  de  la  part  des  possesseurs  de  grandes  fortunes, 
comme  nous  en  connaissons,  de  faire  exécuter  des  fouilles  à  Éphèse;  c'est  une  mine 
complètement  inexploitée  :  je  crois  qu'on  en  serait  d'ailleurs  bien  payé  matérielle- 
ment par  les  statues  et  les  médailles  qu'on  ne  manquerait  pas  d'y  trouver.  Mais, 
dans  l'état  actuel,  les  ruines  produisent  peu  d'effet;  pas  une  seule  colonnade  n'est 
debout,  et  j'admire  la  sagacité  des  voyageurs  qui  ont  lu  dans  celte  espèce  de  chaos 
comme  dans  un  livre  ouvert.  Un  seul  quartier,  celui  du  stade  et  du  théâtre,  avec  les 
portiques  qui  y  étaient  évidemment  annexés,  m'a  rappelé  nos  promenades  dans 
Rome  :  ces  monuments  m'ont  paru  longés  par  une  rue  principale  ;  le  pavé  en  est 
à  découvert  dans  un  endroit.  En  face  du  stade  est  un  petit  monticule  nivelé  dont 
le  sommet  est  formé  par  une  roche  également  nivelée  et  taillée  en  redents,  comme 
une  roue  à   pignons.  Cette  hauteur  devait  être  surmontée  d'un  petit  temple  rond 


228  LETTRES    d'orient. 

dans  le  genre  du  temple  de  Vesta  à  Rome.  Quant  au  temple  de  Diane,  nous  repar- 
tirons d'Éphèse  tout  aussi  ignorants  en  ce  qui  le  concerne  que  nous  l'étions  aupa- 
ravant. 

Demain  de  grand  malin,  nous  quittons  ce  lieu  pour  aller  à  ScalaNova,  et  de  là 
remonter  la  vallée  du  Méandre.  J'ai  un  petit  cheval  excellent  et  une  selle  anglaise 
que  j'ai  eu  le  bon  esprit  de  me  procurer  à  Smyrne,  de  sorte  que  je  descends  et 
remonte  avec  une  grande  facilité,  chose  essentielle  pour  un  botaniste  qui  passe 
sans  cesse  en  revue  toutes  les  herbes  du  chemin.  Mon  petit  cheval  se  nomme  en 
turc  Fondouk-Dorou,  ce  qui  veut  dire  bonne  noisette. 

Scala-Nova. 

M.  Barbon  se  charge  d'expédier  nos  lettres;  il  n'est  plus  agent  consulaire  par 
suite  de  je  ne  sais  quelle  mesure  générale  qui  a  supprimé  ces  places  dans  beaucoup 
de  ports  de  la  Méditerranée,  mesure  mal  entendue,  puisque  les  agents  n'étaient  pas 
rétribués,  et  que  journellement  ils  étaient  dans  le  cas  de  rendre  des  services  aux 
nationaux.  M.  Barbon,  ancien  militaire  français,  établi  dans  ce  pays,  oîi  il  a  épousé 
une  Grecque,  n'en  a  pas  été  moins  obligeant  pour  nous;  il  nous  a  procuré,  entre 
autres  choses,  le  luxe  d'une  table,  meuble  peu  connu  des  Orientaux.  M""=  Barbon 
a  été  d'une  grande  beauté;  nous  lui  avons  trouvé  de  la  ressemblance  avec  notre 
Grisi. 

Je  l'écris  d'un  balcon  qui  donne  sur  le  golfe;  c'est  une  de  ces  belles  vues  de  mer 
dont  on  ne  se  lasse  jamais.  Scala-Nova  était  jadis,  à  ceque  l'on  croit, la  ville  grecque 
de  Néapolis;  c'est  une  ressemblance  de  plus  que  ce  pays  peut  revendiquer  avec 
Naples,  car  les  deux  villes  portent  le  même  nom  en  grec. 

Adieu,  je  vais  quitter  pour  un  ou  deux  mois  les  bords  de  la  mer.  Il  me  semble 
que  c'est  seulement  à  présent  que  je  m'éloigne  réellement  de  toi  et  de  la  France, 
car  la  rapidité  avec  laquelle  j'ai  traversé  cette  mer  l'a  réduite  pour  moi  aux  pro- 
portions d'un  large  fleuve  au  delà  duquel  je  crois  encore  apercevoir  mon  pays. 

Aïdin  Guzelhissar. 

Tu  sais  que  d'ordinaire  je  voyage  consciencieusement  ;  je  me  rends,  par  exemple, 
ce  témoignage,  de  n'avoir  pas  jusqu'ici  manqué  une  seule  des  plantes  dignes  d'at- 
tention que  j'ai  rencontrées;  pour  cela,  il  m'a  fallu  descendre  de  cheval  cent  fois 
par  jour,  sans  compter  l'aide  que  me  fournissent  à  cet  égard  nos  domestiques,  que 
j'ai  formés  à  la  manœuvre  ;  aussi,  ma  collection  se  grossit  elle  beaucoup. 

Après  Scala-Nova,  la  première  halte  est  à  Solda.  Aussi  loin  que  la  vue  peut 
s'étendre  sur  une  plaine  parfaitement  nivelée,  on  n'aperçoit  que  de  mauvais  pâtu- 
rages où  errent  quelques  hordes  à  demi  sauvages.  Les  villages,  pour  la  plupart,  ne 
sont  composés  que  de  pauvres  maisons  basses,  construites  en  terre  ou  même  avec 
les  branchages  entrelacés  du  vitex  arjmis  castus,  l'arbrisseau  le  plus  commun  de 
ces  contrées,  qu'accompagne  souvent  le  laurier-rose,  parure  des  ruisseaux  et  des 
marécages.  Au  nord  et  au  midi,  la  vallée  est  bordée  de  hautes  montagnes,  dont 
plusieurs  conservent  la  neige  pendant  l'été. 

Gumusch,  situé  à  une  lieue  environ  des  ruines  de  la  ville  antique  de  Magnésie 
du  Méandre,  est  une  station  misérable,  d'où  la  famine  et  les  insectes  ont  failli 
nous  chasser  avant  que  nous  eussions  achevé  l'exploration  qui  nous  y  avait  attirés. 


LETTRES    D'ORIENT.  120 

Nous  étions  pourlant  logés  dans  le  castol  de  r;»ga  de  l'endroit,  maison  en  planches 
oonslnilte  jadis  dans  un  assez  bon  goût  oriental,  avec  des  galeries  supportées  par 
des  colonnottes,  mais  aujourd'hui  délabrée  et  menaçant  ruine  de  tontes  parts; 
l'escalier  qui  conduit  au  premier  étage  aurait  occasionné  quelque  accident,  par 
suite  des  fréquentes  allées  et  venues  que  nécessitait  notre  service,  si  nous  n'avions 
pris  soin  de  le  réparer  nous-mêmes.  Sans  les  provisions  que  nous  avions  apportées. 
nous  n'aurions  pas  pu  rester  là  même  un  jour.  Je  ne  sais,  en  vérité,  comment  vivent 
les  gens  de  ce  village,  et  cependant  ils  habitent  un  pays  fertile,  propre  à  toute 
espèce  de  productions;  mais  l'indolence  naturelle  à  leur  race,  et  h  laquelle  le 
climat  semble  porter  invinciblement,  les  domine,  les  énerve,  et  la  plupart  du 
temps  ils  restent  étendus  sur  des  nattes,  fumant  leur  éternel  tchibouk.  Nous  avions 
pourtant  fini,  en  envoyant  au  loin,  par  nous  procurer  de  la  farine  de  froment; 
les  femmes  de  l'aga,  qui  s'étaient  chargées  de  la  convertir  en  pain,  nous  en  ont 
gardé  près  de  la  moitié.  Méhémet  était  indigné,  et  parlait  de  faire  signaler  le  fait 
dans  la  Gazette  de  Sniijnie.  Cet  appel  à  la  presse  de  la  part  d'un  Turc  nous  a 
beaucoup  divertis. 

Ce  qu'il  y  avait  de  vraiment  insupportable  à  Gumusch,  c'était  la  garnison  de 
puces  qui  nous  y  disputait  chaque  nuit  notre  coucher;  nous  en  étions  dévorés. 
Heureusement  les  journées  nous  dédommageaient  des  épreuves  de  la  nuit  :  nous 
nous  trouvions  dans  une  belle  contrée,  auprès  des  ruines  d'une  ville  célèbre. 
Magnésie  était  arrosée  par  la  petite  rivière  du  Léthé,  qui  se  jette  dans  le  Méandre; 
nous  buvions  avec  les  eaux  du  Léthé  l'oubli  de  notre  misérable  gîte.  Strabon  à  la 
main,  nous  avons  pu  reconnaître  toute  l'ancienne  topographie  de  la  localité. 
M.  Poujoulat,  collaborateur  de  M.  Michaud,  qui  a  visité  Magnésie  il  y  a  quelques 
années,  prétend  à  tort,  dans  l'ouvrage  qu'ils  ont  publié  en  commun,  avoir  décou- 
vert ces  ruines  :  elles  sont  indiquées  sur  la  carte  plus  ancienne  de  Lapie,  d'après 
le  rapport  du  voyageur  anglais  Hamilton.  M.  Poujoulat  a  en  outre  le  tort  d'appeler 
théâtre  le  stade  de  Magnésie,  et  il  ne  dit  rien  du  théâtre,  dont  pourtant  les  vestiges 
sont  assez  reconnaissables.  Il  garde  également  le  silence  sur  des  aqueducs  très-cu- 
rieux que  j'ai  reconnus  dans  la  plaine  ;  ils  conduisaient  vers  Magnésie  les  eaux 
d'une  source  thermale  abondante,  prenant  naissance  au  nord-est  de  Gumusch,  au 
pied  de  la  saillie  des  montagnes  dont  le  village  est  bordé  de  ce  côté.  La  source  a 
une  température  de  iO  degrés  centigrades,  et  elle  a  la  propriété  de  déposer  sur 
son  passage  des  concrétions  calcaires  :  tous  les  aqueducs  en  sont  recouverts.  La 
ruine  la  plus  remarquable  de  Magnésie  est  celle  du  temple  de  Diane  Leucophryenne 
(aux  blancs  sourcils),  qui  avait  presque  autant  de  célébrité  que  celui  d'Éphèse  : 
moins  riche  que  ce  dernier,  dit  Strabon,  il  était  plus  remarquable  par  la  perfec- 
tion des  sculptures  qui  en  décoraient  l'extérieur.  Nous  avons  pu  vérifier  nous  mêmes 
ce  témoignage  en  faisant  exécuter  sous  nos  yeux  quelques  fouilles  pour  dégager 
des  portions  de  la  frise;  nous  avons  trouvé  des  bas- reliefs  de  la  plus  belle  exécu- 
tion représentant  un  combat  entre  des  Amazones  et  d'autres  guerriers  tous  à 
cheval.  M.  Texier  est  persuadé  qu'il  serait  facile  de  retrouver,  en  fouillant  le  sol, 
presque  toute  cette  frise;  en  effet,  le  temple  parait  avoir  été  renversé  par  un  trem 
blement  de  terre;  du  moins  c'est  ce  que  nous  avons  conjecturé  d'après  la  disposi- 
tion régulière  des  fragments  que  la  terre  n'a  point  recouverts.  Une  pareille  frise, 
transportée  à  Paris,  serait  un  des  plus  beaux  ornements  de  notre  Musée.  Dans  notre 
enthousiasme,  il  était  question  d'écrire  immédiatement  à  M.  Duchâtel,  pour  lui  de- 
mander d'envoyer  sur  les  lieux    un  architecte  accompagné  de  deux  ou  trois  niar- 


150  LETTRES    d'orient. 

briers.  Il  faudrait  d'abord  réduire  l'épaisseur  des  fragnienis;  on  les  transporterait 
ensuite  aisément  sur  un  radeau  jusqu'à  l'embouchure  du  Méandre.  Avec  une  tren- 
taine de  mille  francs  de  frais,  la  France  pourrait  ainsi  acquérir  un  objet  d'art  d'une 
valeur  inestimable;  mais  nous  avons  pensé  que  cette  aifaire  se  traiterait  mieux  de 
vive  voix  que  par  correspondance. 

De  Gumusch  nous  sommes  rentrés  dans  la  grande  vallée  du  Méandre;  elle  est 
un  peu  mieux  cultivée  dans  la  partie  qui  avoisine  Aïdin  que  dans  celle  que  nous 
avions  traversée  quelques  jours  auparavant  en  venant  par  Solda. 

Aïdin  a,  comme  Smyrne,  des  rues  étroites,  tortueuses,  mal  pavées,  des  aqueducs 
en  mauvais  état  :  la  misère  y  étale  partout  ses  tristes  livrées,  mais  la  situation  est 
charmante;  les  maisons  sont  entremêlées  de  verdure;  un  vallon,  au  débouché  du- 
quel la  ville  est  bâtie,  fournit  de  belles  eaux.  C'est  de  ce  côlé  que  se  trouvent  le 
kiosque  du  pacha,  le  champ  de  manœuvres  de  la  garnison,  et  quelques  cafés  où  les 
oisifs  vont  faire  leur  /ac/" (repos).  Au-dessus,  sur  un  plateau  que  nous  avons  parcouru 
hier  matin,  était  bâtie  la  ville  antique  de  Tralles;  on  n'y  trouve  pas  d'autres  ves- 
tiges que  trois  grandes  arcades  qui  s'aperçoivent  de  très-loin,  et  qui  peut-être  ap- 
partenaient à  ce  gymnase  fameux  où  s'enseignaient  jadis,  selon  le  témoignage  de 
Strabon,  la  grammaire  et  la  rhétorique.  Chaque  jour,  les  marbres  épars  sur  le  sol 
sont  employés  à  décorer  les  cimetières  turcs  et  juifs,  mais  après  avoir  été  recoupés 
et  retaillés.  C'est  ainsi  que  va  s'effaçant  tout  ce  qui  restait  de  l'antiquité;  il  ne  faut 
plus  guère  compter,  en  fait  de  sculptures  et  d'inscriptions,  que  sur  ce  que  des 
fouilles  bien  entendues  pourraient  fournir. 

Nous  avons  visité  en  détail  la  caserne  où  sont  rassemblées  les  recrues  du  régiment 
d'Ala-Cheher,  espèce  de  milice  provinciale  fournie  par  la  contrée  de  ce  nom.  Les 
officiers  supérieurs  de  ce  corps  nous  ont  reçus  avec  obligeance  et  distinction;  ils 
nous  ont  fait  parcourir  une  à  une  les  chambrées,  visiter  les  armes.  La  musique  du 
régiment  a  joué  pour  nous,  on  nous  a  même  proposé  de  faire  manœuvrer  la  troupe 
sous  nos  yeux;  mais  nous  avons  décliné  cet  honneur,  promettant  de  revenir  à 
l'heure  ordinaire  des  exercices.  Notre  inspection  s'est  terminée  par  une  visite  au 
kiaya-bcy,  ou  lieutenant-général;  il  nous  a  reçus  à  merveille  :  après  nous  avoir 
fait  asseoir  sur  son  divan,  il  nous  a,  comme  de  raison,  offert  à  fumer.  Après  les 
saluts  d'usage,  la  conversation  s'est  engagée  par  l'intermédiaire  de  notre  interprète 
juif,  tout  fier  de  jouer  ce  rôle,  qui  donne  dans  le  pays  une  certaine  considération; 
il  avait  eu  soin,  du  reste,  dès  le  commencement  du  voyage,  de  quitter  son  vêlement 
Israélite,  et  de  prendre  l'habit  franc.  Le  général  nous  a  questionnés  sur  notre  voyage, 
et  il  a  paru  émerveillé  de  ce  que  nous  n'avions  mis  que  onze  jours  pour  franchir 
la  distance  entre  Marseille  et  Smyrne.  Nous  nous  sommes  alors  étendus  sur  l'éloge 
de  la  vapeur,  sur  la  facilité  des  communications,  et  nous  avons  invilé  notre  hôie  à 
venir  à  Paris.  11  nous  a  demandé  si  l'air  y  était  bon,  si  l'eau  y  était  de  bonne  qua- 
lité; nous  avons  répondu  affirmativement  aux  deux  questions,  quoiqu'il  y  ait  bien 
quelque  chose  à  reprocher  à  l'eau  de  Paris  et  à  l'influence  qu'elle  exerce  sur  les 
nouveaux-venus.  Il  m'a  fallu  ensuite,  en  ma  qualité  d'herboriste,  donner  une  espèce 
de  consultation  sur  l'usage  d'un  sirop  que  le  général  avait  acheté  à  Smyrne;  j'ai 
répondu  de  mon  mieux,  et  de  manière  à  ne  pas  me  compromettre  ;  j'ai  recommandé  les 
petites  doses.  Le  secrétaire  du  pachalik,  présent  à  la  visite,  et  qui  parait  un  homme 
capable,  avait  lu  dans  le  Mvnitcur  oltutnan  la  nouvelle  des  derniers  événements  de 
Paris,  et  il  nous  a  demandé  à  ce  sujet  des  explications  ;  nous  avons,  bien  entendu, 
présenté  cet  événement  comme  un  de  ces  désordres  momentanés  qui  s'engendrent 


LETTRES    n'oniENT.  1"1 

dans  toutes  les  grandes  villes  :  .<  Cependant,  ajouta  l'interlocuteur,  le  nombre  des 
morts  et  des  blessés  a  été  assez  grand.  De  pareilles  scènes  se  renouvellent  fréquem- 
ment à  Paris;  c'est  fâcheux!  mais  votre  roi  s'est  bien  conduit.  »  Insensiblement, 
nous  avons  fumé  trois  pipes,  manière  de  mesurer  le  temps  qui  répond  environ  à 
trois  (juarls  d'heure.  Je  n'avais  pas  encore  vu  d'aussi  longues  pipes,  ni  daussi  beaux 
bouts  d'ambre;  il  y  en  avait  une  en  bois  de  jasmin  très-agréable  à  fumer.  A 
chaque  rechargement,  les  serviteurs  du  général,  rangés  le  long  de  la  muraille 
auprès  de  la  porte,  se  présentaient  avec  gravité;  de  temps  à  autre,  ils  nous  of- 
fraient soit  le  café,  soit  la  limonade.  Enfin,  c'était  une  visite  turque  dans  toutes  les 
règles. 

Ce  que  j'ai  vu  des  réformes  du  sultan  dans  le  costume,  l'administration  civile  et 
l'organisation  de  l'armée,  m'a  suggéré  de  tristes  réflexions.  L'état  où  plusieurs 
siècles  de  désordre  et  du  despotisme  le  plus  oppressif  ont  réduit  la  Turquie  est  tel, 
que  le  plus  grand  génie,  aidé  ctos  plus  puissantes  ressources  en  hommes  de  talent  et 
en  argent,  suffirait  à  peine  pour  relever  cet  empire,  et  il  s'en  faut  à  peu  près  de 
tout  que  ces  conditions  se  trouvent  réunies. 

La  veille  de  notre  départ,  nous  avons  renouvelé  notre  visite  au  kiaja-bey,  et 
assisté  à  ses  côtés,  sur  des  chaises,  aux  exercices  du  régiment.  A  peine  étions-nous 
rangés  sur  l'espèce  de  terrasse  qui  domine  la  place  d'armes,  que  ses  serviteurs  ont 
apporté  les  pipes;  bientôt  après  on  a  servi  le  café  et  d'excellents  sorbets.  Pendant  ce 
temps,  les  pauvres  soldats,  dirigés  par  des  instructeurs  tirés  du  régiment  des  gardes 
de  Constantinople,  faisaient  la  manœuvre  et  exécutaient  la  charge  en  douze  temps 
à  l'européenne,  le  tout  vraiment  assez  bien  pour  des  recrues  de  deux  ou  trois  mois; 
et  nous,  de  payer  en  compliments  sur  la  bonne  tenue  des  troupes,  l'excellente 
réception  dont  nous  étions  l'objet.  En  effet,  nous  étions  comblés  de  politesses  et 
traités  en  personnages  de  distinction.  Il  est  juste  de  dire  que  le  bon  kiaja-bey 
n'avait  pas  attendu  pour  cela  la  lecture  de  nos  lîrmans,  dont  nous  venions  seule- 
ment de  lui  donner  communication.  Vers  la  fin  des  exercices,  un  beau  cerf  appri- 
voisé parut  sur  la  place,  et  nous  le  vîmes  s'y  promener  tranquillement  sans  faire  la 
moindre  attention  au  bruit  des  tambours  et  des  clairons.  Quand  le  régiment  rentra 
à  la  caserne,  le  cerf  le  suivit  pour  aller  recevoir  sa  pitance  accoutumée;  nous  le 
revîmes  bientôt  après,  posé,  comme  par  la  main  d'un  sculpteur,  sur  l'extrémité  d'un 
petit  mur  de  terrasse. 

Nous  avons  logé  à  Aïdin  dans  une  très-bonne  maison,  chez  un  Grec  de  Sainte- 
Maure,  tailleur  et  marchand  établi  dans  cette  ville  depuis  quelques  années  :  nous 
sommes  entourés  de  soins,  et,  à  plusieurs  égards,  mieux  qu'à  Smyrne.  La  maîtresse 
de  la  maison,  jeune  Grecque  de  vingt  ans  au  plus,  et  déjà  mère  de  deux  enfants, 
est  très-bien  d'extérieur  et  de  manières.  Fille  d'un  ancien  négociant  de  Chio 
massacré  lors  des  désastres  de  cette  île,  elle  fut  vendue  tout  enfant  comme  esclave 
avec  sa  mère,  puis  rachetée  et  mariée  à  notre  hôte;  leur  petit  ménage  prospère;  la 
mère  habite  avec  sa  fille,  et  toutes  deux  ont  conservé  de  leurs  malheurs  une  certaine 
tristesse  qui  n'est  pas  sans  charme  dans  sa  dignité. 

Karadj  a-Son. 

Nous  voulions  partir  d'Aïdin  de  grand  matin,  pour  éviter  la  chaleur  du  jour, 
mais  cela  ne  fut  pas  possible  à  cause  de  la  dilïiculté  de  faire  revenir  nos  chevaux 
des  pâturages  où  ils  avaient  passé  les  jours  précédents.  Une  autre  cause  de  retard 


132  l,ETTRES    d'orient. 

provenait  du  fait  de  deux  de  nos  surudgis;  on  ne  savait  ce  qu'ils  étaient  devenus. 
Méhémet  les  découvrit  enfin  en  très-mauvaise  compagnie,  et  les  ramena  après  leur 
avoir  fait  donner,  par  l'autorité  du  kiaja-bey,  quelques  bonnes  bourrades.  Par  suite 
de  ces  divers  accidents,  deux  des  chevaux  n'avaient  pas  été  ferrés,  et  M.  deMieulIe 
avait  perdu  son  manteau  :  c'était  la  matinée  aux  événements. 

Il  y  avait  sans  doute  ce  jour-là  foire  à  Aïdin,  car  nous  avons  rencontré  beaucoup 
de  monde  sur  la  route.  Nous  avions  déjà  admiré  ces  costumes  orientaux,  nobles 
jusque  dans  leur  délabrement,  ces  physionomies  empreintes  d'un  caractère  si 
prononcé,  lorsque  passa  près  de  nous  un  char  à  roues  en  planches  et  traîné  par 
deux  bulFIes;  toute  une  famille  y  était  assise  :  un  vieillard,  un  beau  jeune  homme 
et  un  enfant  sur  le  devant;  les  femmes,  à  demi  voilées,  étaient  assises  derrière  sur 
un  siège  un  peu  plus  élevé.  Le  tableau  était  on  ne  peut  mieux  groupé.  Nous  nous 
écriâmes  d'une  commune  voix  :  c'est  le  pendant  des  Moissonneurs  de  Robert! 

Notre  kief  eut  lieu  au  hameau  de  Tchiflikghave  (café  de  la  ferme),  sous  un 
kiosque,  auprès  d'une  fontaine;  de  là  nous  nous  dirigeâmes  vers  le  Méandre,  pour 
éviter  Nozli  et  ses  environs  :  il  y  avait  eu,  quelque  temps  auparavant,  certains  cas 
de  peste  qui  avaient  déterminé  l'autorité  à  prendre  des  mesures  de  précaution. 
Quoique  le  danger  qu'il  y  animait  eu  à  traverser  rapidement  cette  localité  fût  bien 
incertain,  nous  avions  modifié  notre  itinéraire,  de  manière  à  mettre  entre  Nozli  et 
nous  le  Méandre  et  la  montagne.  Nous  avons  traversé  le  fleuve  à  peu  près  au  point 
où  le  roi  Louis  VII  l'a  passé  à  la  tête  d'une  armée  de  croisés.  Le  bac  est  de  forme 
triangulaire  comme  celui  du  Caystre;  mais  la  corde  de  la  traille  est  formée  de 
longues  tiges  de  vignes  reliées  les  unes  au  bout  des  autres.  Les  cavaliers  passèrent 
les  premiers  sans  encombre;  mais  il  n'en  fut  pas  de  même  des  chevaux  de  charge, 
l'un  d'eux  tomba  dans  la  rivière,  et  les  effets  de  s'en  aller  au  fil  de  l'eau,  pendant 
que  le  cheval  regagnait  la  rive  à  la  nage.  Chacun  tremblait  que  celte  mauvaise 
chance  eût  atteint  ou  son  lit  ou  son  linge.  J'étais  plus  inquiet  que  les  autres,  mais 
pour  mes  plantes  :  elles  n'y  étaient  heureusement  pour  rien.  Bref,  tout  fut  repêché. 

Le  pays  que  nous  traversions  depuis  Aïdin  nous  paraissait  infiniment  mieux 
cultivé  et  plus  peuplé  que  tout  ce  que  nous  avions  vu  jusqu'alors.  Sur  la  rive 
gauche  du  Méandre,  je  me  suis  cru  un  instant  dans  notre  val  de  la  Loire,  tant  les 
blés  y  étaient  beaux.  C'est  le  moment  de  la  moisson.  Le  passage  du  bac  nous  avait 
fait  perdre  plus  d'une  heure;  aussi  n'arrivâmes-nous  qu'à  la  nuit  à  Arpas.  Quoique 
nous  eussions  envoyé  le  kawas  en  avant,  nos  logements  se  sont  trouvés  fort  médio- 
cres. La  plupart  d'entre  nous  couchèrent  sous  un  kiosque  ouvert.  11  fallut  encore 
s'ingénier  pour  se  garantir  de  la  fraîcheur  de  la  nuit;  je  me  fis,  avec  quelques  per- 
ches, de  la  ficelle,  une  de  nos  couvertures  et  ma  moustiquaire,  un  petit  logement 
aussi  confortable  que  possible.  Le  souper  se  ressentit  aussi  un  peu  des  circonstances. 
Le  lendemain,  l'aga  nous  fit  quelques  excuses.  Son  ton  était  distingué;  c'était  un 
jeune  homme  de  Conslantinople,  qui  se  regardait  comme  en  exil  dans  cette  petite 
charge.  En  sortant  d'Arpas,  nous  aperçûmes  plusieurs  maisons  d'assez  bonne  appa- 
rence, où  nous  aurions  pu  très-bien  nous  caser,  une  entre  autres,  espèce  de  castel 
du  moyen  âge,  dont  nos  dessinateurs  regrettèrent  de  n'avoir  pu  faire  le  croquis. 

D'Arpas  à  la  halte  de  Jeni-Scher,  nous  suivîmes  une  plaine  fort  monotone; 
mais,  à  partir  de  ce  dernier  endroit,  on  entre  tout  à  fait  dans  la  montagne  :  ce 
sont  de  frais  vallons,  des  cascades,  de  vrais  bocages,  où  le  laurier-rose  tient  tou- 
jours le  premier  rang,  et,  dans  le  fond,  le  mont  Cadnuis,  qui,  malgré  les  25 
à  27  degrés  de  chaleur  que  nous  avons  à  supporter,  porte  encore  des  plaques  de 


LETTnES   noniENT.  135 

neige,  ce  qui,  à  une  pareille  latitude,  suppose  une  hauteur  de  2000  mètres.  Je  me 
retrouvai  avee  un  vif  plaisir  dans  les  montagnes;  ce  n'était  plus  l'air  lourd  de  la 
vallée  du  Méandre,  c'étaient  les  Vosges  ou  les  Pyrénées,  avec  celle  diircrence  que  la 
llore  en  était  toute  nouvelle  pour  moi  ;  aussi,  M.  Saul  et  moi,  y  avons-nous  fait  une 
abondante  récolle. 

Nous  avons  couché  (sans  puces  !)  à  Karadja-Sou,  très-gros  bourg  assez  indus- 
trieux, point  mal  bâti  pour  un  bourg  et  même  pour  une  ville  de  Turquie;  tout  au 
pied  est  un  vallon  très- enfoncé  où  l'on  voit  plusieurs  moulins. 

G«yra  (Aphroclisias). 

Nous  étions  vers  midi  au  milieu  des  ruines  de  la  ville  antique  d'Aphrodisias;  ce 
sont  les  plus  belles  que  nous  ayons  encore  vues.  Il  y  a  des  portions  de  murailles 
bien  conservées,  un  beau  stade  complet,  des  colonnades  entières  du  temple  de 
Vénus  avec  leurs  chapiteaux  et  leurs  frises.  M.  Texier,  qui  rentre  à  l'instant  d'une 
première  promenade  aux  ruines,  est  désolé  de  ce  qu'on  lui  a  enlevé  un  bas-relief 
qu'il  avait  beaucoup  admiré  à  son  dernier  voyage;  il  s'indigne  que  notre  gouver- 
nement, qui  fait  acheter  à  grands  frais  des  objets  d'art  d'un  mérite  très-contes- 
table, laisse  dépérir  et  disperser,  sans  en  prendre  sa  part,  tant  de  trésors  répandus 
sur  le  sol  de  l'Asie  Mineure  :  il  y  a  ici  et  à  Magnésie  du  Méandre  de  quoi  faire  le 
plus  beau  musée  du  monde. 

M.  Texier  avait  beaucoup  à  faire  à  Geyra,  pour  mesurer  et  dessiner  les  restes  du 
temple  de  Vénus  et  ceux  du  slade.  Dix-huit  colonnes  du  temple  sont  encore  debout. 
Les  alentours  de  cet  édifice  sont  jonchés  de  sculptures  du  meilleur  style;  on  lit 
sur  ces  débris  plusieurs  inscriptions,  une  entre  autres  qui  fait  mention  d'un  don 
fait  par  Olympias,  peut-être  la  mère  d'Alexandre.  Le  marbre  de  ces  fragments 
est  exploité  journellement  par  un  entrepreneur  de  tombeaux  de  la  ville  voisine  de 
Karadja-Sou,  et  les  morceaux  les  plus  précieux  périssent  sous  son  ciseau  barbare. 
Tel  bas-relief  représentant  une  danse  de  nymphes  ou  une  chasse  est  destiné  à 
prendre  la  forme  d'un  turban  pour  décorer,  selon  l'usage,  la  tombe  de  quelque 
croyant.  Quel  dommage!  La  matière  est  si  belle,  que  j'en  ai  ramassé  un  fragment 
dont  je  veux  faire  un  presse-papier,  en  souvenir  de  l'antique  Aphrodisias.  Geyra 
recevait  sans  doute,  à  cause  de  son  temple,  un  grand  concours  d'étrangers,  à  cer- 
taines époques  de  l'année,  car  le  stade  très-bien  conservé  qu'on  y  voit  encore  est 
beaucoup  plus  vaste  que  ne  le  comporte  l'étendue  connue  de  la  ville.  Nous  avons 
calculé  que,  comme  à  Claros,  trente  mille  spectateurs  au  moins  pouvaient  prendre 
place  sur  les  gradins.  J'ai  encore  remarqué  les  restes  d'un  grand  édifice  que 
M.  Texier  croit  avoir  été  un  gymnase,  et  ceux  d'un  portique  d'un  goût  charmant, 
encore  composé  d'un  assez  grand  nombre  de  colonnes  de  marbre  blanc,  surmontées 
de  tout  leur  appareil  de  chapiteaux,  de  frises,  etc.  En  général,  les  proportions  des 
colonnades  de  Geyra  sont  mignonnes;  on  sent,  pour  ainsi  dire,  que  la  ville  était 
consacrée  à  Vénus.  Je  m'attends  au  contraire  à  retrouver  la  sévère  Pallas  dans  les 
ruines  d'Athènes. 

Les  murs  de  Geyra,  selon  une  inscription  placée  sur  une  des  portes,  ont  été  re- 
levés sous  Constantin  ;  on  y  voit  enchâssées  en  quantité  considérable  des  pierres 
sculptées,  des  débris  de  colonnes,  ce  qui  prouve  qu'avant  celte  époque  la  ville  était 
déjà  en  décadence. 

Nos  archéologues  ne  se  sont  pas  contentés  de  dessiner  les  monuments  :  M.  de  La 

TOMK     1.  9 


134  LETTHES    d'orient. 

Boiirclonnayc  a  trouvé  quelques  insfanls  pour  faire  le  portrait  d'un  îles  iionimes  de 
l'aga,  dont  la  physionomie  et  le  costume  nous  avaient  frappés.  Il  n'a  fallu  rien 
moins  que  l'ordre  de  l'aga  pour  déterminer  cet  homme  à  poser  :  il  était  inquiet  de 
ce  qu'on  ferait  de  son  portrait,  et  craignait  quelque  maléfice. 

J'avais  proposé  une  ascen.sion  au  mont  Cadnius  (Baba-Dagh),  qui  domine  Geyra. 
Celte  idée  de  botaniste  alléché  par  la  vue  des  neiges  avait  plu  à  nos  jeunes  gens, 
et  nous  exécutâmes  le  projet  dans  la  journée  du  lendemain.  J'en  ai  été,  pour  ma 
part,  bien  récompensé  par  la  récolte  des  plantes.  J'ai  retrouvé  sur  ces  hauteurs  une 
végétation  analogue  à  celle  de  nos  montagnes  d'Europe;  boîtes,  cartons,  tout  était 
plein.  M.  de  La  Guiche,  de  son  côté,  mesurait  la  montagne  à  l'aide  du  baromètre, 
et  ne  lui  trouvait  qu'une  hauteur  de  1,900  mètres  environ.  La  position  de  cette 
montagne  sur  les  cartes  doit  être  rectifiée.  Du  sommet  on  jouit  d'une  vue  très- 
étendue  :  de  tous  les  côtés  où  s'élève  la  chaîne  du  Taurus,  mais  surtout  au  sud-est. 
on  aperçoit  des  sommets  neigeux;  au  nord,  on  découvre,  au  delà  du  Lycus,  allluent 
du  Méandre,  les  blanches  cascades  d'Hierapolis,  dont  je  te  parlerai  tout  à  l'heure. 
Si  c'est  toujours  un  vif  plaisir  que  de  gravir  les  hautes  montagnes,  à  plus  forte 
raison  doit-on  l'éprouver  dans  un  pays  où  les  vallées,  au  mois  où  nous  sommes,  sont 
accablées  sous  le  poids  de  56  à  40  degrés  centigrades  de  chaleur.  Nous  avons  eu  le 
surlendemain  40  degrés  dans  le  défilé  par  où  s'échappe  le  Lycus;  à  la  vérité  la 
roche  voisine  était  crayeuse  et  rellétait  avec  une  violence  inaccoutumée  les  rayons 
du  soleil. 

Le  village  de  Geyra  est  un  des  plus  misérables  qu'on  puisse  imaginer;  la  moitié 
des  maisons  tombe  en  ruine,  l'autre  n'a  pas  dix  ans  à  durer.  La  pénurie  de  toutes 
choses  en  chassera  les  habitants;  les  impôts  excessifs,  le  mauvais  régime  adminis- 
tratif, la  paresse  innée  de  la  population,  s'en  vont  ainsi  faisant  de  toute  l'Asie  Mi- 
neure un  désert. 

L'aga  nous  avait  invités  à  dîner  pour  le  dernier  jour  que  nous  devions  pas.ser  à 
Geyra  ;  mais  c'était  une  politesse  intéressée  :  il  comptait  sur  un  présent.  Nous  nous 
sommes  donc  excusés  avec  d'autant  plus  d'empressement,  que  sans  doute  son  dîner 
n'aurait  pas  valu  le  nôtre,  ce  qui  n'est  pas  beaucoup  dire. 

Pambouk-Calcssi  (Hierapolis). 

Après  avoir  franchi  par  un  chemin  assez  facile  le  col  qui  sépare  la  vallée  de  Geyra 
de  celle  de  Thavas  dans  l'ancienne  Carie,  nous  sommes  arrivés  près  de  Kizildgi- 
Buluk,  village  composé  de  mauvaises  huttes  en  terre  et  d'un  aspect  misérable, 
comme  tous  les  autres;  nous  l'évitons  pour  cause  de  peste,  et  nous  allons  coucher 
dans  les  dépendances  d'une  maison  de  campagne  du  pacha  de  Thavas,  maison  plantée 
au  milieu  d'une  cour  et  sans  jardin,  du  reste  d'assez  bon  goût.  Quelques  grands  ar- 
bres et  une  fontaine  sont  auprès;  il  n'en  faut  pas  davantage  pour  des  Turcs,  même 
de  distinction.  Le  lendemain,  nous  étions  partis  avant  le  lever  dusoleil;  nous  eûmes 
de  nouveau  l'occasion  de  remarquer  combien  dans  ce  climat  l'aurore,  comme  le 
crépuscule,  a  peu  de  durée.  Le  jour  y  apparaît  presque  subitement  et  s'en  va  de 
même  ;  on  est  privé  du  charme  de  ces  longs  crépuscules  que  l'Orient  peut  envier 
à  nos  contrées  ;  en  revanche,  les  nuits  sont  constamment  d'une  beauté  incompa- 
rable. 

Le  col  qui,  de  la  vallée  de  Thavas  conduit  dans  celle  du  Lycus,  où  commence 
l'ancienne  Phrygie,  m'a  fourni  quelques  plantes  rares;  ces  passages  entre  deux 


Li/rrni:s  dorieint.  15!) 

vallées  oll'rent  généralenioul  une  végétation  liès-ricbe.  A  chaque  pas,  j'étais  obligé 
de  descendre  de  cheval;  heureusement  notre  caravane  marchait  assez  lenlemenl 
pour  permettre  à  M.  Saul  et  à  moi  de  faire  notre  cueillette  sans  rester  en  arrière. 
Les  montagnes  sont  bien  boisées  ;  les  pins  y  atteignent  une  taille  plus  élancée  qu'ail- 
leurs; le  sol  est  argileux  et  présente  çà  et  là  des  effondrcmcnls  pittoresques.  L'a- 
bondance des  eaux  y  est  remarquable.  Au  milieu  du  jour,  nous  avons  fait  notre /ae/" 
au  bord  d'un  ruisseau;  mais  nous  y  trouvâmes  peu  d'ombre.  Si  nous  avions  poussé 
à  une  lieue  plus  loin,  nous  nous  serions  reposés  à  la  source  abondante  du  Lycus. 
espèce  de  Vaucluse,  sortant  à  Ilots  pressés  du  flanc  de  la  montagne  sous  de  beaux 
platanes. 

A  partir  de  ce  lieu,  nous  avons  encore  mis  quatre  grandes  heures  pour  gagner 
Pambouk-Calessi  (Hierapolis,  ville  sainte).  Le  chemin,  après  être  sorti  du  défilé  du 
Lycus  (celui-là  même  où  nous  avons  éprouvé  40  degrés  centigrades  de  chaleur), 
passe  auprès  des  ruines  peu  distinctes  de  Laodicée  du  Lycus,  l'une  des  églises  de 
l'Apocalypse,  et  traverse  ensuite  une  vaste  i)laine  inculte.  Au  fond  et  adossées  à 
une  montagne  sont  les  huttes  de  Pambouk-Calessi,  habitées  pendant  l'été  par  des 
Turcomans.  Il  était  nuit  quand  nous  y  arrivâmes.  Nous  nous  casâmes  comme  nous 
pûmes,  les  uns  dans  une  hutte,  les  autres  sous  l'un  des  deux  seuls  arbres  de  la  lo- 
calité; l'autre  servit  d'abri  à  nos  bagages,  mais  celui  de  nos  domestiques  qui  était 
préposé  à  leur  garde  eut  beaucoup  à  souflrir  pendant  la  nuit  des  procédés  inconve- 
nants des  cigognes  perchées  sur  les  branches.  A  la  clarté  de  la  lune,  nous  prîmes 
une  première  vue  des  cascades  qui  tombent  de  la  montagne  ;  dès  le  matin,  nous 
étions  arrêtés  à  les  contempler.  Figure-toi  des  ruisseaux  de  lait  tombant  de  près  de 
deux  cents  pieds  :  je  n'exagère  point.  Des  sources  abondantes  d'eau  thermale  sor- 
tent du  plateau  qui  domine  la  montagne  et  sur  lequel  était  située  la  ville  antique 
d'Hierapolis;  ces  eaux,  très-claires  à  l'endroit  où  elles  s'échappent  du  plateau,  con- 
tiennent une  énorme  quantité  de  substance  calcaire  dissoute  à  la  faveur  d'une 
haute  température  et  sans  doute  d'un  excès  d'acide  carbonique.  A  mesure  qu'elles 
coulent,  la  température  s'abaisse,  le  gaz  se  dégage,  et  la  substance  calcaire  se  dé- 
pose en  masses  blanches,  compactes,  de  toutes  formes,  par-dessus  lesquelles  les 
eaux  nouvelles  se  fraient  des  passages  à  mesure  que  les  anciens  canaux  les  repous- 
sent en  s'oblitérant.  De  même  que,  dans  les  cascades  des  glaciers,  l'eau  forme  des 
stalactites  de  glace,  ici  l'eau  se  fige  en  pierre.  La  fontaine  incrustante  de  sainte  Al- 
lyre,  auprès  de  Clermont,  présente  en  petit  le  même  phénomène;  il  atteint  ici  des 
dimensions  colossales.  Dans  la  suite  des  siècles,  les  sources  ont  formé  toute  une 
montagne  avec  de  nombreuses  ramifications  qui  s'étendent  dans  la  plaine  comme 
autant  de  coulées  de  lave.  C'est  un  des  spectacles  les  plus  singuliers  qu'on  puisse 
voir;  je  le  place  bien  au-dessus  de  celui  que  j'avais  admiré  dans  les  grottes  d'A- 
delsberg  en  Illyrie.  Slrabon  décrit  les  cascades  d'Hierapolis  telles  qu'elles  se  pré- 
.sentent  de  nos  jours;  seulement  on  ne  trouve  plus  de  traces  de  Vanlre  (Plutonium), 
qui  dégageait  de  l'acide  carbonique  comme  la  grotte  du  Chien  près  de  Pouzzoles  : 
les  concrétions  l'auront  sans  doute  comblé. 

Les  ruines  d'Hierapolis  sont  très-étendues;  elles  se  composent  principalement, 
1"  des  thermes  :  plusieurs  voûtes  sont  intactes,  et  tout  le  plan  en  est  beaucoup  plus 
reconnaissable  que  celui  d'aucun  des  thermes  de  Rome:  2"  d'un  théâtre  conservé 
avec  son /jrosccmwm  aussi  bien,  ou  peu  s'en  faut,  que  l'Odéon  de  Pompeï;  5"  d'une 
église  chrétienne  réduite  à  quelques  arcades;  4"  de  plus  de  deux  cents  tombeaux 
avec  des  inscriptions,  placés  à  la  scutie  de  la  ville,  comme  le  sont  ceux  de  Pompeï. 


136  LETTRES    d'orient. 

Un  grand  nombre  de  ces  tombeaux  sont  entiers  ;  chaml)rc  séi)iderale,  (ndhmini 
pour  les  repas  funèbres,  rien  n'y  manque.  Tous  ces  monuments  sont  au  veste  phis 
remarquables  par  leur  étendue  et  leur  conservation  que  par  la  matière  :  ils  sont 
bâtis  avec  la  pierre  même  formée  par  les  vieilles  concrétions  des  sources,  et  qui 
ressemble  beaucoup  au  travertin  de  Rome. 

Les  sources  d'Hierapolis  élaient  fameuses  dans  rantiquité  :  c'était  le  Carlsbad  de 
l'Asie.  Aujourd'hui  elles  sont  encore  fréquentées  par  les  habitants  du  pays,  qui  s'y 
rendent  en  caravanes  de  tous  les  environs.  Nous  avons  trouvé  plus  de  cent  Turcs 
établis  dans  les  thermes,  el  qui  dans  la  soirée  ont  été  remplacés  par  d'autres.  Nous 
nous  sommes  baignés  aussi  deux  fois  dans  la  journée;  l'eau  était  excellente,  douce 
cl  onctueuse. 

Dans  d'autres  circonstances  sanitaires  que  celles  où  se  trouvait  la  vallée  du 
Méandre,  nous  serions  restés  quelques  jours  de  plus  à  Pambouk-Cjalessi,  où  nos  an- 
liquaires  auraient  eu  beaucoup  à  travailler.  Quant  à  moi,  à  l'exception  de  quelques 
(liantes  aquatiques,  d'algues  toutes  semblables  à  celles  que  j'avais  observées  à 
Néris,  j'ai  trouvé  peu  de  botanique  à  y  faire. 

C'est  ici  que  nous  avons  pu  voir  pour  la  première  fois  des  visages  de  femmes 
musulmanes.  Les  Turcomanes  ne  se  cachent  pas  la  ligure  devant  les  hommes;  elles 
feraient  tout  aussi  bien  de  se  voiler,  car  elles  sont  généralement  très-laides. 
M.  Texier  a  pourtant  fait  le  portrait  de  doux  d'entre  elles,  mais  comme  objets  d'his- 
toire naturelle  seulement. 

Ala-Chehcr. 

L'Orient  ne  ressemble  guère  à  ce  que  tu  connais  des  pays  étrangers;  il  y  faut 
une  volonté  ferme  et  une  bonne  constitution  pour  supporter  toutes  les  ditliculiés 
dont  la  route  est,  en  quelque  sorte,  hérissée  :  figure-loi  un  pays  où  l'on  ne  trouve 
ni  pain,  ni  vin,  ni  légumes,  ou  peu  s'en  faut,  ni  lits,  ni  tables;  enlin.rien  de  ce  qui 
constitue  la  vie  la  plus  ordinaire  en  France.  Au  lieu  de  pain,  on  mange  du  pita, 
espèce  de  galette  mince  comme  des  mouchoirs.  Nous  échappons  à  celle  détestable 
chère  en  faisant  faire  de  ville  en  ville,  sous  nos  yeux,  des  biscuits  qui,  deux  jours 
après,  ne  sont  mangeables,  pour  les  mâchoires  les  mieux  endenlées,  que  lorsqu'on 
les  a  fait  tremper  dans  l'eau.  Le  café  est  la  seule  liqueur  stimulante  que  l'on  con- 
naisse dans  la  plus  grande  partie  du  pays.  Bien  nous  a  pris  de  nous  munir  do  cou- 
chers portatifs,  car  nous  n'aurions  eu,  pour  nous  reposer,  que  des  nattes:  encore, 
si  l'on  pouvait  dormir  tranquillement  sur  son  matelas?  mais  toutes  les  maisons 
sont  infestées  d'insectes  ;  el  quant  à  coucher  en  plein  air,  je  ne  m'y  résous,  dans  la 
crainte  des  nuits  trop  fraîches,  qu'à  la  dernière  extrémité,  malgré  le  secours  de  ma 
seconde  couverture  et  de  ma  moustiquaire. 

Certainement  ce  que  nous  faisons  dépasse  tant  soit  peu  les  forces  et  la  patience 
des  voyageurs  ordinaires.  Nous  parcourons  d'ailleurs  des  contrées  très-peu  connues, 
où  les  cartes  sonl  pour  ainsi  dire  à  chaque  pas  en  défaut.  Malgré  l'habitude  que 
possède  M.  Texier  du  pays  en  général,  nous  nous  sommes  souvent  trompés  sur  les 
distances;  mais,  sans  lui,  il  eût  été  vraiment  téméraire  d'entreprendre  une  pareille 
tournée.  Non  pas  qu'il  y  ail  du  danger;  nulle  part  nous  n'avons  rencontré  les  périls 
qu'on  pourrait  supposer  dans  des  lieux  aussi  écartés.  Seulement  il  y  a  un  appren- 
tissage tout  spécial  à  faire  en  Orient,  el  l'expérience  qu'on  peut  avoir  acquise  en 
Allemagne  el  en  Italie  ne  sert  pas  à  grand'chose,  quand  de  Smyrne  on   s'enfonce, 


LETTRES    n'ORIEINT.  157 

eoinine  nous  l'avons  lail,  dans  le  oœui'  de  l'Asie  Minoiue.  Aiijomd'lmi  nous  sciions 
oapal)les  do  faire  à  noire  tour  des  élèves. 

Ce  (|n'il  y  a  de  pis,  c'esl  ([uo  l'élat  sanitaire  du  pays  oblige  souvent  à  une  ioule 
de  préoaulious  gênantes;  la  peste  règne  toujours  ou  eonve  on  (|uel(iue  coin  :  elle  est 
ondéniiciue  dans  l'Orioul.  D'Aïdin  jusqu'ici,  nous  avons  évité  avec  soin  les  villages 
suspects,  et  il  y  en  avait  plusieurs  dans  la  vallée  du  Méandre  et  ses  dépoiulances,  que 
nous  venons  de  quitter.  Il  en  est  un  entre  autres  (Uullada)  où  nous  devions  coucher 
il  y  a  deux  jours,  mais  d'où  le  prudent  Méhéniet,  notre  kawas,  nous  a  écartés 
aussitôt  qu'il  eut  pris  ses  informations  ordinaires.  Grâce  à  lui,  nous  avons  pu  ne 
rien  changer  à  l'ensemble  de  notre  itinéraire  depuis  Aïdin,  et  voir,  sans  accident, 
nn  pays  que  nous  aurions  beaucoup  regretté  de  ne  pas  connaître.  Nous  sommes 
actuellement  dans  une  contrée  séparée  de  la  vallée  du  Méandre  par  des  montagnes, 
et  très  saine;  d'ici  à  Coustantinople,  il  n'y  a  pas  la  moindre  contagion.  Au  reste,  il 
faudrait  absolument  renoncer  à  parcourir  le  Levant  si  l'on  se  préoccupait  de  la 
peste  ouire  mesure;  dès  Syra,  on  nous  en  avait  l'ait  un  épouvantail;  à  entendre 
<}uelques  personnes,  e.<le  sévissait  à  Smyrne;  tout  s'est  réduit  à  un  petit  nombre  de 
cas  bientôt  comprimés.  A  moins  que  la  maladie  ne  soit  très-répandue  (et  alors  on 
reste  chez  soi), on  en  est  quitte  pour  l'ennui  de  se  garer  sans  cesse.  On  s'y  accoutume 
comme  à  la  mauvaise  chère,  comme  aux  mauvais  gites,  et  l'on  a,  en  définitive,  la 
satisfaction  d'avoir  fait  connaissance  avec  les  contrées  les  plus  faites  assurément 
pour  exciter  une  noble  curiosité. 

A  peu  de  dislance  du  village  de  Pambouk-Calessi,  nous  avons  fait  la  rencontre 
de  deux  hommes  de  Irès-mauvaise  mine,  qui  nous  ont  adressé  des  questions  assez 
inquiétantes  sur  notre  route,  sur  l'argent  que  nous  pouvions  avoir.  Nous  avons  cru 
un  instant  que  nous  aurions  dans  les  montagnes  voisines  quelque  petite  aventure 
de  mélodrame.  A  tout  hasard,  nous  avons  mis  nos  fusils  et  pistolets  en  évidence; 
mais  la  rencontre  s'est  réduite  à  rien.  Il  est  dit  que  j'entendrai  toujours  [larler  de 
brigands,  et  que  je  n'en  verrai  jamais,  même  en  Asie. 

Après  neuf  heures  de  marche  assez  pénible,  dont  un  tiers  dans  la  montagne  et 
le  reste  dans  une  plaine  insignifiante,  mais  pas  tro|)  mal  cultivée  pour  la  Turquie, 
nous  avons  gagné  la  ville  d'où  je  t'écris  en  ce  moment,  Ala-Cheher,  l'un  des  points, 
après  Afioum-Karahissar,  que  nous  laissons  à  l'est,  où  était  autrefois  concentrée  la 
culture  du  pavot  à  opium.  Celte  industrie  est  aujourd'hui  à  peu  près  nulle. 

Je  ne  puis  te  rien  dire  d'Ala-Cheher,  si  ce  n'est  que  la  ville  est  à  moitié  entourée 
de  mauvaises  murailles  du  bas  -empire,  que  les  abords  immédiats  en  sont  aussi 
dégoûtants  de  saleté  que  de  loin  l'aspect  en  est  agréable.  Toute  cette  matinée-ci  a 
été  consacrée  au  repos,  à  la  toilette,  dont  nous  avions  tous  excessivement  besoin, 
et  à  la  causerie. 

Koulah. 

Deux  de  nos  compagnons  soûl  allés  voir  le  nuilselim  ou  gouverneur  d'Ala-Cheher, 
([ui  les  a  beaucoup  fait  fumer,  mais  ne  leur  a  donné  aucune  information  utile  ;  il 
est  ce  que  les  Turcs  appellent  une  grosse  tête,  c'esl-à-dire  un  homme  de  peu  de 
moyens.  Son  collègue  de  Koulah,  que  nous  avons  vu  le  lendemain,  est  un  tout  autre 
homme,  de  même  que  sa  ville  est  tout  le  contraire  d'Ala-Cheher,  c'est-à-dire 
remarquablement  propre  et  mieux  bàlie  que  ce  que  nous  avions  vu  juscju'alors.  Le 
mutselim  de  Koulah  est  encore  jeune;  il  s'appelle  Ismaël  ;  il  est  fils  de  Véli,  ancien 


138  LETTRES    d'orient. 

pacha  en  Thessalie.  Ce  Véli  a  eu  la  tête  tranchée  lors  de  là  révolte  du  l'anieux  Ali, 
pacha  de  Janina,  dont  il  était  gendre;  notre  Israaël  est  donc  petit-Ols  d'Ali.  Dès 
qu'il  eut  appris  notre  arrivée  à  Koulah,  il  s'est  empressé  de  nous  faire  une  visite; 
nous  l'avons  reçu  de  notre  mieux,  et  lui  avons  témoigné  notre  gratitude  pour  l'ex- 
cellent logement  qu'il  nous  avait  fait  donner,  une  des  meilleures  maisons  grecques 
de  la  ville.  La  conversation,  qui  avait  lieu  par  l'intermédiaire  de  notre  interprète 
juif,  fut  assez  animée.  Il  était  facile  de  reconnaître  dans  notre  interlocuteur  un 
homme  de  bonnes  manières,  qui  sait  son  monde.  Mais  tout  ne  s'est  pas  borné  de  sa 
part  à  des  compliments;  peu  de  temps  après  qu'il  nous  eut  quittés,  nous  avons  vu 
arriver  tout  un  dîner  qu'il  nous  envoyait  en  cadeau. 

Le  lendemain,  nous  sommes  restés  à  Koulah;  nous  ne  pouvions  pas  faire  moins 
pour  un  niutselim  aussi  aimable.  D'ailleurs,  la  situation  de  la  ville  au  pied  d'un 
ancien  volcan  dont  les  coulées  sont  aussi  parfaitement  conservées  qu'en  aucun  lieu 
d'Auvergne,  et  quelques  sculptures  antiques  que  M.  Texier  avait  entrevues  la  veille, 
auraient  sufli  pour  nous  retenir.  Une  fois  les  courses  faites,  nous  sommes  allés 
rendre  au  mutselim  sa  visite;  il  nous  attendait,  et  nous  i^çut  avec  de  grands 
honneurs;  les  tambours  battaient  aux  champs,  et  toute  sa  maison  était  sur  pied,  en 
grande  tenue.  Ce  que  nous  avons  ensuite  fumé  de  pipes  et  bu  de  petites  tasses  de 
café  est  incalculable.  Quand  nous  avons  pris  congé,  nous  avons  trouvé  dans  la  cour 
de  beaux  chevaux  sellés  pour  nous  mener  à  la  promenade,  et  nous  sommes  sortis  en 
caracolant;  pour  nous  qui  depuis  si  longtemps  montions  de  pauvres  chevaux  éreintés. 
c'était  un  plaisir  de  prince.  En  rentrant,  nous  avons  délibéré  entre  nous  sur  ce  que 
nous  pourrions  faire  pour  reconnaître  tant  de  politesses,  et  nous  avons  pris  le  parti 
d'envoyer  à  l'aimable  mutselim,  par  l'intermédiaire  ofliciel  de  notre  kawas,  un  de 
nos  fusils  à  deux  coups;  notre  présent  fut  très-bien  reçu,  et,  bientôt  après,  un  dîner 
plus  copieux,  plus  soigné  que  le  premier,  accompagné  de  petits  cadeaux  pour 
chacun  de  nous  et  d'un  énorme  sac  de  tabac  à  fumer,  nous  a  été  envoyé  de  la  part 
du  mutselim.  Parmi  les  mets  s'en  trouvait  un  des  Sfille  et  une  Nuits,  une  espèce  de 
coulis  de  volailles  à  l'eau  de  roses.  Ismaël  nous  avait  envoyé  aussi  du  porter  de 
Londres,  que  nous  ne  nous  attendions  guère  à  boire  au  fond  de  la  Phrygieî 
Dans  la  soirée,  nouvelle  visite  du  mutselim;  nous  étions  tous  en  belle  humeur, 
M.  de  Mieulle  avait  fait  du  punch,  et  la  conversation  dura  jusqu'à  minuit.  Nous  nous 
séparâmes  entin  très- bons  amis,  et  non  sans  lui  avoir  fait  promettre  de  venir  nous 
voir  à  Paris,  ce  qu'il  fera  probablement,  si  son  gouvernement  le  lui  permet.  Un 
beau  jour,  nous  verrons  arriver  chez  nous  Ismaèl-Bey,  porteur  de  ma  carte  de 
visite,  que  je  lui  ai  laissée  comme  souvenir,  avec  la  date  de  notre  passage  à  Koulah. 

Au  Jalla  de  Ghédiz. 

En  quittant  Koulah,  nous  avons  suivi  pendant  la  moitié  de  la  journée  la  coulée 
d'ancienne  lave  dont  je  t'ai  déjà  parlé,  jusqu'aux  bords  de  l'Hermus,  celte  même 
rivière  qui  se  jette  dans  la  mer  auprès  de  Smyrne.  Elle  est  là  assez  voisine  de  sa 
source.  Notre  kief  eut  lieu  aux  bains  d'eau  thermale  de  l'Émir  (Erair-Hamam)  ;  les 
eaux  ont  une  température  de  50  degrés  centigrades.  Nos  compagnons  s'y  sont  pour- 
tant baignés,  mais  ils  ne  s'en  sont  pas  bien  trouvés.  M.  Saul  et  moi  avons  prudem- 
ment évité  de  mettre  notre  peau  à  pareille  épreuve.  Tout  auprès  du  petit  dôme  des 
bains,  on  voit  sculptées  sur  un  rocher  des  figures  d'une  haute  antiquité,  dans  le 
genre  de  celles  que  nous  avons  remarquées  près  de  Nymphio,  —  Le  reste  de  la 


LETTRES    d'orient.  109 

journée  lui  iiisij^iiilianl  sous  le  rapport  piUoresquo,  mais  nous  Huies  une  assez 
belle  récolte  de  plantes.  Nous  traversions  un  pays  de  eollines  argileuses  décharnées, 
i|ui  me  rappelait  les  tristes  environs  de  Digne  dans  la  baute  Provence. 

Selendi  est  un  mauvais  village,  situé  sur  un  petit  allluent  de  droite  de  l'IIcrmus. 
Nous  logeâmes  dans  une  maison  appartenant  à  doux  jeunes  entants  ([ui  avaient 
perdu  récemment  leurs  parenls.  On  nous  dit  <iue  l'aga  convoitait  le  bien  de  ces 
or|)lielins,  et  nous  nous  étions  intéressés  à  leur  sort.  Si  le  village  eût  été  compris 
dans  le  territoire  de  Koulah,  nous  leur  aurions  fait  rendre  justice  par  notre  ami  le 
inulselim  ;  mais  c'eîlt  été  toute  une  négociation  diplomatique  que  d'entreprendre 
de  les  recommander  aux  autorités  supérieures  de  Kulaja,  à  vingt-cinq  lieues  de  là. 
D'ailleurs  le  rôle  de  défenseur  des  opprimés  est  plus  scabreux  en  Turquie  que  par- 
tout ailleurs,  et  nous  y  avons  renoncé,  bien  qu'à  regret. 

La  journée  suivante  fut  plus  maussade.  Nous  traversâmes  tout  le  reste  du  massif 
(jui  nous  séparait  du  cours  supérieur  de  l'Hernuis;  nous  n'avions  pour  toute  pers- 
))ective  que  des  montagnes  parsemées  de  bois  rabougris.  La  chaleur  était  très -forte. 
Le  kief  de  midi  fut  des  plus  mauvais,  nous  n'avions  pour  tout  ombrage  que  des 
paliures  épineux  :  mais  il  y  avait  en  ce  lieu  un  puits  qui  heureusement  contenait 
encore  assez  d'eau  pour  abreuver  nous  et  nos  chevaux.  Les  pauvres  bêtes  firent 
un  chétif  repas.  Nos  surudjis  n'avaient  point  emporté  d'orge,  comptant,  comme  ils 
le  faisaient  ordinairement  par  économie,  sur  la  ressource  de  ces  pâturages  vacants 
qui  appartiennent  au  premier  passant,  et  qui  jusqu'alors  avaient  suffi  à  sustenter 
leurs  animaux. 

La  couchée  de  Derbent,  dans  un  assez  joli  konak  dominant  l'Hernius,  fut  meil- 
leure que  la  journée.  Derbent  est  un  nom  générique  qui  signihe  déjUc.  A  partir  de 
Derbent,  le  pays  redevient  agréable.  On  suit  d'abord  l'Hcrmus  pendant  les  trois 
quarts  d'une  journée,  et  l'on  remonte  ensuite  le  petit  allluent  de  Ghédiz  quand  on 
veut,  comme  c'était  notre  intention,  se  diriger  au  nord  vers  Azani  (Tchavder- 
Hissar,  château  du  Seigle).  La  vallée  de  l'Uermus,  dans  cette  partie,  ressemble 
beaucoup  à  celle  du  Cher  dans  les  environs  de  Saint -Amand;  M.  Saul  en  a  été 
frappé  comme  moi.  Nous  fîmes  un  excellent  kief  auprès  d'un  moulin,  que  nous 
avons  désigné  sur  notre  itinéraire  sous  le  nom  de  moulin  des  Platanes.  Autant  le 
kief  de  la  veille  avait  été  maudit,  autant  celui-là  reçut  de  bénédictions;  nous 
avions  de  l'eau  et  de  l'ombre  en  abondance.  De  plus,  nous  avions  des  oignons  crus 
pour  assaisonner  nos  œufs  durs  ;  tu  vois  que  rien  n'y  manquait. 

La  petite  ville  de  Ghédiz,  acculée  à  des  roches  volcaniques,  comme  le  Puy  en 
Vélay,  ne  nous  aurait  donné  qu'un  gîte  exécrable.  D'ailleurs  nous  désirions  aller 
plus  loin.  Quelques-uns  d'entre  nous  y  passèrent  seulement  pour  prendre  des  provi- 
sions; les  autres  continuèrent  la  route  avec  les  bagages.  Nous  nous  rejoignîmes 
tous  à  moitié  chemin  de  la  montagne  qui  sépare  le  bassin  de  l'Hermus  de  celui  du 
Uhyndacus.  Je  me  sers  toujours  de  préférence  des  noms  de  la  géographie  ancienne 
pour  les  cours  d'eau.  Ce  point  de  passage  est,  comme  tous  les  cols  séparant  deux 
vallées,  riche  en  plantes  :  nous  ne  pouvions  pas,  M.  Saul  et  moi,  suffire  à  les  ra- 
masser. Dans  la  soirée,  nous  eûmes  froid  ;  nous  étions  arrivés  à  une  assez  grande 
hauteur.  Nous  couchâmes,  très-près  et  au  delà  du  col,  dans  un  de  ces  villages  de 
montagne  appelés  Jaïla,  habités  par  des  Turcomans.  Nous  retrouvions  dans  ce  lieu 
sauvage  les  chalets  de  la  Suisse,  bâtis  en  troncs  d'arbres.  Le  thermomètre  ne 
marquait  que  12  degrés  centigrades;  il  y  avait  loin  de  là  aux  iO  degrés  du  délilé 
du  Lycus,  huit  jours  auparavant.  11  nous  était  resté  encore  assez  de  jour  pour  jouir 


140  LETTRES    d'orient. 

de  la  vue  qui  s'offre  sur  tout  le  pays  au  sud  et  à  l'est  de  ce  jaïla.  C'est  dans  la 
dernière  de  ces  directions  que  s'élève  le  Mourad-Dagh,  haute  montagne  neigeuse; 
sur  ses  flancs,  il  existe  des  eaux  thermales  assez  fréquentées  par  les  gens  du  pays. 
Quand  la  nuit  fut  venue,  nous  aperçûmes  des  feux  allumés  en  grand  nombre  par 
les  baigneurs,  campés,  comme  ceux  d'Hierapoiis,  auprès  des  sources. 

Azani. 

Nous  descendons  dans  la  plaine  d'Azani  :  le  pays  est  fertile,  assez  bien  cultivé. 
Au  milieu  de  cette  plaine,  au  bord  du  Rhyndacus,  sur  lequel  sont  jetés  deux  ponts 
antiques  bien  conservés,  s'élèvent  les  belles  ruines  d'un  temple  dédié  à  Jupiter. 
Dix-huit  colonnes  formant  presque  en  entier  deux  des  côtés  du  portique,  et  les  par- 
ties correspondantes  de  la  cclla,  sont  encore  debout,  de  sorte  qu'on  se  représente 
parfaitement  l'ensemble  tel  qu'il  existait  autrefois.  Toute  la  distribution,  les  esca- 
liers, les  voûtes  subsistent  encore.  L'enceinte  extérieure  du  temple  est  aussi  fort 
reconnaissable.  Du  côté  où  s'élevait  la  façade,  aujourd'hui  détruite,  la  plate-forme 
était  soutenue  par  des  arcades  au  milieu  desquelles  on  avait  pratiqué  un  grand 
escalier  servant  de  communication  entre  le  temple  et  le  quartier  de  la  ville  bâti 
sur  les  bords  du  Rhyndacus  :  cet  ensemble  devait  être  majestueux.  Sur  les  murs 
de  la  cclluj  on  lit  plusieurs  inscriptions  qui  rappellent  des  dons  faits  au  temple; 
l'une  d'elles  est  une  lettre  de  l'empereur  Titus  aux  magistrats  d'Azani.  Dans  un 
précédent  voyage,  M.  Texier  a  relevé  ces  inscriptions.  A  peu  de  dislance  du  temple 
se  trouvent  des  ruines  informes,  dont  il  est  difficile  de  déterminer  l'ancien  état,  et 
plus  loin  un  théâtre  avec  un  stade  qui  lui  est  contigu.  Ces  deux  derniers  monu- 
ments ne  sont  pas  d'une  construction  comparable  à  celle  du  temple,  mais  ils  ont 
aussi  leur  mérite.  Les  gradins  du  théâtre  font  face  à  la  montagne  de  Mourad  Dagh. 
A  chaque  pas,  aux  environs  du  temple  et  sur  les  bords  du  Rhyndacus,  on  trouve 
des  sculptures  charmantes;  les  parapets  même  des  quais,  encore  très-visibles,  sont 
ornés  de  figures  de  très-bon  goût;  beaucoup  de  pierres  tumulaires  sont  mêlées  à 
ces  débris;  M.  Texier  en  a  dessiné  plusieurs. 

Les  ruines  d'Azani  ont  été  découvertes  vers  1826  par  MM.  Alexandre  et  Léon 
de  Laborde  :  elles  feraient  la  fortune  d'une  ville  d'Italie,  où  elles  seraient  l'objet 
d'une  espèce  de  culte  artistique.  En  Asie,  elles  sont  livrées  à  l'ignorance  et  à  h 
brutalité,  qui  les  mutilent  chaque  jour  pour  en  retirer  les  matériaux  des  plus  igno- 
bles constructions. 

Tauchauleu. 

Nous  avons  couché  à  Tauchauleu  (Ville  des  Lièvres),  petite  ville  placée  sur  les 
cartes  à  l'est  d'Azani,  tandis  qu'elle  est  en  plein  nord,  dans  la  vallée  du  Rhyndacus, 
qui,  à  cet  endroit,  est  le  pays  le  plus  peuplé,  le  mieux  cultivé  que  nous  ayons  en- 
core rencontré.  Des  hauteurs  qui  dominent  la  vallée,  sur  la  route  que  nous  ve- 
nions de  faire,  nous  avions  eu  dans  le  lointain  une  vue  complète  de  la  chaîne  de 
l'Olympe,  qui  présente  un  front  très-étendu,  chargé  de  nuages  à  son  extrémité 
nord-ouest.  C'est  cette  chaîne  qui  nous  restait  à  traverser  pour  atteindre  Brousse. 

Au  moment  de  quitter  Azani,  nous  avions  été  sur  le  point  de  voir  arrêter  judi- 
ciairement nos  surudjis  ;  ils  avaient  été  dépistés  par  deux  de  leurs  créanciers  qui 
étaient  venus  d'Ouschak,  leur  pays,  pour  réclamer  paiement    Mais  l'aga  du  village. 


LETTRES    DORIENT.  111 

ayant  eu  connaissance  du  marché  que  nous  avions  fait  avec  les  déi)iteurs  pour 
notre  transport,  avait  consenti  à  les  laisser  partir.  Les  créanciers  prirent  alors  le 
parti  de  nous  suivre,  dans  l'espoir  d'être  payés  par  nous  à  Brousse,  sur  le  prix  con- 
venu avec  les  surudjis  :  nous  les  avons  laissés  dans  cette  douce  illusion.  Le  fait  est 
que  nous-mêmes  sommes  en  avance,  parce  qu'au  départ  de  Smyrne  nous  avons 
fourni  de  quoi  complélor  rachat  du  nombre  de  chevaux  nécessaire,  de  telle  sorte 
que  les  créanciers  n'auront  pas  d'autre  ressource,  s'ils  persistent  à  nous  suivre  à 
Constantinople,  que  de  faire  vendre  quelques  chevaux.  Mais  déjà  l'un  des  créan- 
ciers, fatigué  de  courir  avec  nous  dans  les  montagnes,  a  lâché  prise,  et  je  ne  sais 
pas  trop  ce  que  l'autre  est  devenu  aujourd'hui.  Nous  les  avions  pourtant  lai.ssés  pai- 
siblement s'installer  dans  notre  troupe,  manger  et  fumer  avec  nos  cens. 

Couvourla. 

Nous  avons  quitté  Tauchanleu  assez  tard  dans  la  matinée.  Vers  midi  il  fut  ques- 
tion de  faire  kief  pour  déjeuner,  tout  en  envoyant  nos  bagages  en  avant  pour  ne  point 
perdre  de  temps.  Comme  j'avais  eu  soin  de  me  munir  dun  pain,  de  deux  oignons 
et  d'un  morceau  de  fromage,  je  me  décidai  à  suivre  les  bagages  et  Méhémet,  notre 
kavvas,  qui  les  accompagnait.  Le  reste  de  la  troupe  devait  nous  rejoindre  assez 
promplement;  mais  il  en  fut  autrement.  Le  pays  nous  était  inconnu,  Méhémet  n'.i- 
vait  pas  pris  des  informations  suûisantes,  et  tandis  que  ces  messieurs  se  dirigeaient 
vers  Couzourdja,  l'étape  convenue,  Méhémet  et  moi,  nous  nous  enfournions,  avec 
les  bagages,  dans  la  chaîne  de  l'Olympe.  J'allais  toujours  herborisant  et  admirant 
les  magnifiques  forêts  de  pins  et  de  hêtres  où  nous  étions  entrés,  lorsque  nous 
nous  trouvâmes  séparés  nous-mêmes  des  bagages.  Méhémet  s'aperçut  enfin  que 
nous  étions  égarés,  dans  la  vallée  la  plus  romantique,  il  est  vrai,  mais  bien  et  dû- 
ment égarés.  Heureusement  nous  rencontrâmes  un  berger,  qui  nous  conseilla  de 
rétrograder.  Nous  retrouvâmes  alors  les  bagages,  déchargés  par  les  surudjis  dans 
une  éclaircie  de  la  forêt.  Le  jour  tombait,  il  n'y  avait  pas  moyen  de  sortir  de  là  : 
je  me  décidai  bientôt  à  coucher  en  ce  lieu.  Je  dressai  mon  lit  sous  l'abri  d'une  de 
mes  couvertures,  au  pied  d'un  arbre;  un  grand  feu  fut  allumé,  et  je  fis  mon  souper 
d'un  reste  de  pain  enfoui  dans  une  de  mes  sacoches,  d'un  coup  de  rctki  (eau-de-vie 
de  grains  du  pays  aromatisée  avec  du  mastic  de  Chio),  et  d'une  tasse  de  café;  car, 
quand  on  voyage  avec  des  Turcs,  on  a  toujours  du  café.  Les  miens  étaient  pourvus 
d'une  poêle  à  torréfier  le  café  et  d'un  petit  moulin.  J'eus  encore  le  temps,  avant  la 
nuit  close,  de  mettre  dans  les  papiers  mon  abondante  récolte  de  la  journée;  assis 
ensuite  auprès  du  feu,  où  mes  gens  entassaient  des  arbres  entiers,  et  fumant  ma 
pipe,  j'étais  absorbé  par  la  contemplation  du  tableau  qui  m'entourait.  A  peu  de 
distance  de  là,  des  bergers  de  la  montagne  avaient  fait  aussi  un  feu  et  bivouaquaient 
comme  moi.  Ils  s'étaient  approchés  un  instant,  attirés  par  une  curiosité  qui  parais- 
sait bienveillante.  Il  ne  m'est  pas  venu  un  instant  l'idée  qu'avec  ma  petite  escorte 
et  mes  bagages  en  garde,  je  pusse  courir  le  moindre  péril  dans  ce  lieu  isolé.  Pen- 
dant ce  temps,  Méhémet  était  reparti  à  la  recherche  de  nos  compagnons,  dans  la 
direction  du  village  le  plus  voisin.  Il  devait  leur  proposer,  s'il  les  rencontrait,  de 
venir  me  rejoindre  au  bivouac;  mais  il  ne  les  trouva  pas,  et  revint  deux  heures 
après  avec  des  provisions  désormais  inutiles  pour  mon  souper,  et  un  pauvre  mouton 
destiné  au  repas  du  lendemain.  Méhémet  avait  eu  soin  au.ssi  d'amener  quatre 
hommes  armés  pour  faire  la  garde  auprès  de  nous,  précaution  sans  doute  assez  inu- 


I  42  LETTRES    d'orient. 

tile,  mais  qui  complétait  le  tableau  de  mon  bivouac.  Je  n'ai  jamais  mieux  dormi 
que  cette  nuit-là. 

Le  lendemain,  d'assez  bon  malin,  je  fus  réveillé  par  la  voix  de  nos  compagnons 
qui,  de  Couzonrdja.  s'étaient  dirigés  vers  le  point  où  j'étais  resté  d'après  les  indi- 
cations d'un  des  créanciers  de  nos  suriidjis;  cet  homme  s'était  séparé  de  nous  la 
veille,  lorsqu'il  s'était  aperçu  que  Méhémel  s'égarait.  Ils  avaient  été  inquiets  pour 
moi,  moins  à  cause  des  contes  de  voleurs  dont  notre  interprète  Moyse,  le  plus  pol- 
tron de  la  troupe,  les  avait  entretenus,  et  que  l'aga  même  du  village  ne  laissait 
pas  d'appuyer,  qu'à  cause  de  la  disette  de  vivres  dont  ils  supposaient  que  j'avais 
souffert.  Mais  ils  avaient  été  réellement  plus  à  plaindre  que  moi  à  Couzourdja,  en 
ce  qu'ils  n'avaient  ix)int  leurs  lits,  et  qu'ils  avaient  été  obligés  de  coucher  sur  des 
nattes.  Notre  réunion  fut  très-gaie,  et  célébrée  par  un  café  au  lait  général. 

Cette  journée  a  été,  sans  contredit,  l'une  des  plus  remarquables  du  voyage  ; 
notre  route  nous  a  conduits  dans  de  vastes  forêts  à  perte  de  vue  et  d'une  beauté 
ravissante;  les  Pyrénées  espagnoles  n'ont  que  des  bouquets  en  comparaison  des 
forêts  de  l'Olympe  :  le  hêtre,  dans  ses  plus  hautes  dimensions,  est  l'essence  domi- 
nante. Nous  n'avions  celte  fois,  en  fait  d'abris  pour  notre  kief,  que  l'embarras  du 
choix.  Nous  choisîmes  une  vaste  éclaircie  revêtue  d'un  gazon  excellent  pour  nos 
chevaux  :  tout  autour,  la  forêt  nous  olfrait  ses  formes  les  plus  pilloresques. 

Nous  couchâmes  sur  la  lisière  des  bois,  au  village  de  Couvourla.  Nos  surudjis, 
qui  ont  intérêt  à  faire  durer  le  voyage,  puisqu'ils  sont  payés  à  la  journée,  auraient 
pu  nous  mener  à  une  ou  deux  lieues  plus  loin,  ce  qui  nous  aurait  bien  avancés 
pour  le  lendemain  ;  mais  ils  prétendirent  que  le  premier  village  était  extrêmement 
éloigné.  Il  en  résulta  que  nous  eûmes  un  mauvais  gite,  encore  gâté  par  une  pluie 
assez  fi'oide. 

Brousse. 

De  Couvourla  à  Brousse,  nous  avons  eu  quatorze  heures  de  route  à  cheval  ;  nous 
n'avons  pas  fait,  de  propos  délibéré,  une  marche  si  fatigante,  mais  nous  avons  été 
trompés  sur  la  distance  :  nos  surudjis  avaient  beau  dire  que  la  journée  serait  trop 
forte,  nous  ne  voulions  plus  les  croire.  Bref,  nous  n'étions  rendus  au  gîte  qu'à  dix 
heures  et  demie  du  soir,  par  une  nuit  assez  noire.  Un  orage  avait  gTossi  les  torrents 
qui  descendent  de  l'Olympe,  et  nous  avons  failli  être  obligés  de  coucher  à  la  belle 
étoile  en  attendant  que  les  grandes  eaux  se  fussent  écoulées.  Heureusement  nous 
sommes  tous  arrivés,  gens  et  bêtes,  sans  encombre  à  notre  destination.  Méhémet, 
qui  nous  avait  précédés  de  quelques  heures,  nous  avait  choisi  une  maison  grecque 
très-grande  et  très-confortable,  et  nous  avons  bientôt  oublié  les  fatigues  de  la 
journée.  Le  seul  souvenir  qui  restera  est  celui  du  beau  pays  que  nous  avons  tra- 
versé. En  avant  de  Couvourla,  dans  une  plaine  dont  les  eaux  appartiennent  au 
bassin  de  la  mer  Noire,  est  la  petite  ville  d'Ainigheul  ;  plus  loin,  Aceou  au  débouché 
d'une  gorge  de  l'Olympe  ;  enfin,  an  détour  d'un  des  contre-forts  de  la  grande  chaîne, 
l'œil  embrasse  à  la  fois  la  vallée  de  Brousse,  renommée  dans  tout  l'Orient  par  la 
richesse  de  sa  végétation  et  l'abondance  de  ses  eaux,  et  la  ville  elle-même,  une 
ville  de  quatre-vingts  à  cent  mille  âmes,  bâtie  en  amphithéâtre  au  milieu  des  jar- 
dins, au  pied  de  l'Olympe;  je  cherche  pour  toi  un  terme  de  comparaison,  et  je  ne 
trouve  que  la  vallée  du  Grésivaudan  en  Dauphiné.  Les  noyers,  les  châtaigniers,  les 
platanes  gigantesques,   forment  la  masse  de  la   végétation  avec    les  mûriers  qui 


LETTRES    d'orient.  1  iô 

soiil  la  principale  richesse  du  pays  ;  lu  sais  que  Drousse  est  assez  célèbre  par  ses 
soieries. 

Aujourd'lnii  chacun  a  fait  une  toilette  complète,  nous  en  avions  tous  besoin  après 
tant  de  jours  de  courses  continues.  Le  tailleur,  le  sellier,  la  couturière,  ont  été  ap- 
pelés au  secours  de  nos  ofTels  délabrés;  après  quoi  nous  avons  fait  sur  la  terrasse 
de  notre  maison  un  déjeuner  des  plus  agréables,  d'aulant  que  de  ce  lieu  on  dé- 
couvre toute  la  ville  et  ses  environs  :  nous  avions  de  la  peine  à  compter  le  grand 
nombre  des  minarets  qui  s'élancent  du  milieu  des  édifices  et  de  la  verdure. 

Nous  resterons  ici  quelque  temps.  M.  Herbet  nous  précédera  à  Constantinople; 
il  part  demain  matin,  emportant  nos  lettres.  La  mort  du  sultan  Mahmoud,  que  nous 
avons  apprise  hier  en  arrivant  ici,  l'a  déterminé  à  hâter  son  arrivée  dans  la  capitale 
de  l'empire,  afin  d'y  recueillir  des  informations  sur  les  événements  qui  ont  eu  lieu 
ou  qui  se  préparent. 

Nous  craignions  d'abord  que  la  mort  du  sultan  ne  fût  le  signal  de  quelques  trou- 
bles, et  que  notre  voyage  n'en  fût  dérangé;  mais  l'agent  consulaire  de  France  dans 
cette  ville,  M.  Crépin,  nous  a  dit  que  l'avénemenl  du  nouveau  souverain,  le  jeune 
prince  Abdul-JIedjid,  avait  eu  lieu  sans  la  moindre  opposition.  Tout  est  calme  à 
Constantinople  comme  ici  ;  personne  ne  songe  à  bouger  :  l'esprit  janissaire  parait 
avoir  été  éteint  complètement  îans  le  sang  de  cette  milice  fameuse,  et  la  nation  est 
plongée  dans  une  apathie  telle  que  la  prise  même  de  Constantinople  par  les  Russes 
ne  la  troublerait  pas.  Nos  politiques  de  Paris  vont  sans  doute  s'évertuer  sur  les 
nouvelles  du  jour  ;  ils  vont  voir  tout  l'Orient  en  feu,  et  les  grandes  puissances  eu- 
ropéennes aux  prises.  Il  y  a  tout  à  parier,  au  contraire,  que  le  statu  qiio,  si  com- 
mode pour  tout  le  monde,  sera  maintenu  à  grand  renfort  de  protocoles.  Notre 
pauvre  France  surtout  n'est  guère  préparée  à  tirer  parti  des  circonstances,  avec 
son  gouvernement  si  contesté.  Quand  on  a  chez  soi  des  émeutes  périodiques,  on  ne 
pèse  pas  beaucoup  dans  la  grande  balance.  Cette  idée  me  chagrine,  en  songeant  au 
rôle  que  nous  devrions  jouer  dans  l'Orient,  non  pas  sans  doute  pour  y  faire  des 
conquêtes,  mais  pour  y  étendre  notre  influence  et  notre  commerce. 

Brousse,  conquise  par  Orcan,  a  été  pendant  plusieurs  siècles  le  siège  de  l'empire 
des  sultans;  Brousse  est  la  seconde  capitale  de  l'empire  ottoman,  c'est  le  Moscou 
des  Turcs.  Aussi  cette  ville  porte-t-elle  un  caractère  d'antiquité  respectable.  Là 
sont  les  souvenirs  de  la  nation,  ses  anciens  souverains  y  reposent,  et  la  religion 
veille  sans  cesse  auprès  d'eux.  Nous  avons  commencé  notre  tournée  par  le  tom- 
beau d'Orcan,  le  vainqueur  de  Brousse;  ces  monuments  se  ressemblent  à  peu  près 
tous,  ce  sont  des  édifices  en  rotonde;  sur  une  estrade  sont  placés  des  sarcophages 
en  pierre  ou  en  plâtre  revêtus  de  riches  étoffes  :  le  turban  et  la  ceinture  sont  dé- 
posés auprès  de  la  tête.  Je  suppose  qu'on  renouvelle  ces  ornements  de  temps  à 
autre.  Des  prêtres  sont  chargés  de  réciter  journellement  des  prières  auprès  de  ces 
tombeaux.  A.  côté  de  ces  sarcophages,  on  en  voit  d'autres  moins  ornés  et  de  diverses 
grandeurs  :  ce  sont  ceux  des  sultanes  et  des  princes  morts  en  bas  âge,  la  plupart 
de  mort  violente,  suivant  le  procédé  ancien  qui  avait  pour  but  d'éviter  les  conflits 
de  succession.  Il  serait  trop  long  d'énumérer  tous  les  monuments  de  ce  genre  que 
nous  avons  vus;  M.  de  Hammer,  dans  un  ouvrage  spécial  sur  Brousse,  en  a  donné 
la  de.scriplion  détaillée,  ainsi  que  celle  des  mosquées. 

La  grande  mo.squée  (Uloudjami)  est  grande  et  belle;  nous  avons  pris  un  plaisir 
infini  à  en  examiner  l'ensemble  et  les  détails.  Un  certain  nombre  de  Turcs  y  étaient 
rassemblés;  les  uns  priaient  tournés  vers  la  Mecque,  les  autres  faisaient  leurs  ablu- 


144  LETTRES    D'ORIENT. 

lions  à  la  fonlaine  de  marbre  placée  au  centre  de  l'édifice,  d'autres  étaient  en  con- 
templation, ou  même  dormaient  tout  de  bon  sur  les  nattes.  Nous  n'avions  encore 
vu  que  les  mosquées  mesquines  de  Sniyrne  ;  celle-ci  nous  a  fait  comprendre  l'O- 
rient religieux  tout  entier.  Il  y  en  a  plusieurs  autres  très-intéressantes  aussi,  no- 
tamment celle  du  sultan  Bajazet,  voisine  de  son  tombeau,  de  ce  même  Bajazet  qui 
fut  renfermé  par  Tamerlan  dans  une  cage  de  fer.  Cette  mosquée  est  située  à  l'est 
de  la  ville,  sur  un  mamelon  isolé,  et  elle  est  précédée  d'un  portique  très-élégant. 
Une  autre,  celle  de  Mahomet  II,  toute  revêtue  de  faïence  de  couleur,  a  présenté  à 
M.  Texier  un  intérêt  particulier;  du  haut  du  minaret,  on  jouit  d'une  vue  complète 
de  Brousse. 

Le  Vieux-Château,  ancienne  résidence  des  premiers  sultans,  d'où  l'œil  embrasse 
toutes  les  parties  de  la  ville,  n'offre  plus  aujourd'hui  que  des  pans  de  murs  ruinés; 
il  a  fourni  à  M.  de  Hamnier  une  longue  tirade  à  effet  sur  les  magnilicences  orien- 
tales que  ce  lieu  rassemblait  jadis.  Son  imagination  reconstruit  les  kiosques  des 
sultanes,  fait  reverdir  les  ombrages  et  couler  les  fontaines  au  son  des  mandolines, 
comme  au  temps  d'Orcan.  Aujourd'hui  un  jardin  potager,  cultivé  par  une  pauvre 
famille  grecque,  remplace  tout  cela. 

Les  tombeaux  d'Amurat,  situés  à  un  quart  de  lieue  à  l'ouest,  sont  fort  mal  en- 
tretenus, mais  remarquables  par  les  deux  magnifiques  platanes  qui  les  ombragent. 

Les  bains  d'eau  thermale  sont  à  une  demi-lieue  de  Brousse,  aussi  du  côté  de 
l'ouest.  La  température  de  ces  bains  célèbres  est  celle  de  l'eau  bouillante  ;  aussi 
les  baigneurs  se  contentent-ils  de  s'exposer  à  la  vapeur  que  dégagent  les  sources 
dans  les  étuves.  En  quelques  secondes,  on  est  baigné  de  sueur;  de  l'étuve,  on  passe 
dans  la  salle  tempérée,  puis  on  rentre  dans  la  salle  froide,  où  l'on  se  rhabille  :  c'est 
la  distribution  des  bains  antiques.  La  construction  de  ceux  de  Brousse  n'a  rien  de 
monumental;  ce  sont  des  rotondes  surmonlées  de  coupoles  et  éclairées  par  le  haut 
au  moyen  de  verres  épais  comme  les  cabines  des  navires.  Tout  le  monde,  sans  dis- 
tinction d'état  et  de  religion,  y  est  admis;  il  y  a  un  jour  de  la  semaine  réservé  pour 
les  femmes.  L'espèce  humaine  n'est  pas  la  seule  qui  profite  de  ces  eaux  salutaires; 
nous  y  avons  vu  amener  un  beau  cheval  qui  s'y  tenait  fort  tranquille  et  paraissait 
se  plaire  beaucoup  aux  frictions  et  aux  lotions  auxquelles  on  le  soumettait. 

Il  y  avait  a  Brousse  spectacle  de  marionnettes,  divertissement  fort  goûté  des 
Turcs.  Nous  nous  sommes  rendus  au  lieu  du  spectacle,  près  de  Bounar-Baschi,  la 
grande  source  de  la  ville,  et  nous  avons  pris  place.  De  ma  vie,  je  n'ai  vu  rien  d'aussi 
dégoûtant.  Les  scènes  représentées  sont  d'une  obscénité  révoltante,  et  il  parait  que 
les  paroles  sont  à  l'avenant.  Le  Karayheuz,  espèce  de  polichinelle  turc,  laisse  bien 
loin  derrière  lui  ses  confrères  de  Nai)les  et  de  Rome.  On  est  étonné  de  voir  les 
Turcs,  gens  graves  et  d'ordinaire  très-réservés,  prendre  plaisir  à  un  pareil  spec- 
tacle. On  dit  qu'il  est  admis  même  dans  les  fêtes  de  la  bonne  société  ;  il  est  vrai 
qu'il  n'y  a  pour  spectateurs  que  des  hommes.  Les  voyageurs  doivent  voir  un  peu  de 
tout;  nous  ne  pouvions  pas  omettre  ce  trait  des  mœurs  locales,  quelque  contraire 
qu'il  fût  aux  bonnes  mœurs. 

Nous  avions  relardé  notre  ascension  au  mont  Olympe,  dans  l'espoir  que  les  nuages 
qui  couvraient  sa  cime  se  dissiperaient;  mais,  comme  nous  ne  pouvions  attendre 
indéfiniment  le  bon  plaisir  du  temps,  nous  y  sommes  grimpés  malgré  les  nuages. 
La  montée  jusqu'au  sommet  le  plus  élevé  est  de  huit  heures,  dont  six  et  demie  à 
cheval  et  le  reste  à  pied.  Cette  montagne  porte  un  nom  bien  célèbre,  celui  de  la  de- 
meure des  dieux.  Elle  partage  cet  honneur  avec  deux  autres  montagnes  du  même 


LETTRES    n'oniENT.  1  V6 

nom,  l'une  on  Tliossalie,  l'autre  on  Crôle;  celle  de  Brousse  est  l'Olympe  de  Billiynie. 
Tonrnofort,  notre  célèbre  botaniste,  lors  de  son  voyage  vers  1700,  n'a  |)oinl  atteint 
le  sommet  ;  il  s'était  trouvé  à  lirousse  en  novembre,  et  la  saison  était  rude.  L'O- 
lympe, dans  le  plus  fort  de  Tété,  porte  un  grand  manteau  de  neige,  un  peu  troué, 
il  est  vrai,  çà  et  Ih  par  les  rochers  :  c'est  sur  l'Olympe  qu'on  recueille  en  grande 
partie  la  neige  qui  sert  h  la  consommation  de  Constanlinople,  comme  la  neige  de 
Naplcs  se  recueille  au  monte  san  Angelo.  Les  diverses  régions  végétales  sont  mar- 
quées d'une  façon  très-lranchée  sur  les  pentes  de  l'Olympe.  Au  pied,  les  noyers  et 
les  châtaigniers  ;  au-dessus  les  chênes,  plus  haut  les  hêtres,  puis  les  pins  et  les  sa- 
pins (c'était  la  première  fois  que  nous  voyions  cette  dernière  espèce  en  Asie),  enfin 
les  arbustes  rampants.  M.  Saul  et  moi  avons  en  lieu  d'être  assez  contents  de  notre 
récolte  dans  la  région  supérieure,  celle  des  pâturages,  habitée  pendant  l'été  par  les 
tribus  turcomancs,  qui  y  vivent  sous  la  tente;  mais  il  a  fallu  faire  notre  deuil  de  la 
vue.  Arrivés  au  sommet,  nous  y  avons  été  entourés  par  les  brouillards,  qui  nous 
ont  caché  l'un  des  plus  beaux  panoramas  qu'offre  ce  pays.  La  mer  de  Marmara,  les 
golfes  de  Moudania  et  de  Nicomédie,  et  Constantinople  à  l'horizon,  voilà  ce  que 
nous  devions  voir.  Force  a  été  de  nous  contenter,  sauf  quelques  échappées  au  mo- 
ment où  nous  sommes  descendus,  de  la  description  de  M.  de  Hammer.  Nous  avons 
été  un  peu  plus  heureux  pour  la  vue  du  sud,  et  nous  avons  pu,  grâce  h  une  rafale 
qui  a  balayé  pour  une  dizaine  de  minutes  ces  maudits  brouillards,  suivre  de  l'œil 
toute  la  route  que  nous  avions  faite  à  travers  la  Phrygie  pendant  les  semaines  pré- 
cédentes. Mi  Texier  avait  apporté  son  baromètre  ;  il  a  trouvé  1950  mètres  pour  la 
hauteur  de  la  montagne.  Nous  étions  de  retour  au  gîte  après  le  coucher  dn  soleil  : 
nous  avions  marché  presque  sans  relâche. 

Le  lendemain,  nous  avons  arrangé  nos  plantes,  et  reconnu  qu'il  serait  bientôt 
temps,  sous  ce  rapport  comme  sous  beaucoup  d'autres,  d'arriver  à  Constantinople; 
les  malles  de  botanique  sont  pleines,  et  même  elles  commencent  à  déborder  dans 
les  sacoches.  Tout  se  trouve  fort  heureusement  en  bon  état. 

Je  n'ai  pas  voulu  quitter  Brousse  avant  de  revoir,  pour  mon  compte  particulier, 
les  plus  belles  mosquées;  j'ai  trouvé  celle  de  Bajazet  et  la  grande  mosquée  du 
centre  de  la  ville,  l'Uloudjami  (celle  qui  contient  une  fontaine),  plus  belles  que  la 
première  fois.  Accroupi  à  la  turque  au  pied  d'un  des  piliers  de  l'Uloudjami,  je  suis 
resté  pendant  un  assez  long  temps  en  contemplation,  tandis  qu'à  mes  côtés  de  bons 
musulmans  se  livraient,  sans  paraître  me  remarquer,  à  leurs  actes  de  dévotion,  les 
uns  faisant  leurs  ablutions  à  la  fontaine,  les  autres  se  prosternant  en  récitant  leurs 
prières,  d'autres  lisant  le  Coran  dans  les  manuscrits  déposés  à  l'usage  du  public 
des  deux  côtés  de  la  Kibla,  ou  sanctuaire  tourné  vers  la  Mecque.  J'ai  éprouvé  là 
quelque  chose  du  sentiment  que  tu  me  dépeignais  à  propos  de  Saint-Pierre  de 
Rome  (soit  dit  sauf  respect)  :  j'ai  goùlé  ce  bien-être  qu'on  ressent  dans  un  beau 
climat,  en  présence  des  chefs-d'œuvre  de  l'art  et  sous  l'impression  des  idées  reli- 
gieuses. 

■  Nicée. 

Notre  première  couchée  après  avoir  quitté  Brousse  fut  Tchakardleu,  à  une  lieue 
en  avant  de  la  ville  de  Jeni-Cheher,  dans  une  grande  ferme  appartenant  à  un  an- 
cien capilan-pacha,  au  milieu  d'une  riche  plaine.  Notre  roule  n'avait  offert  de  re- 
marquable que  la  rencontre  de  grands  troupeaux  de  moutons  conduits  par  des  ber- 


146  LETTRES    d'orient. 

gers  bulgares  au  costume  slave.  Quel  mélange  de  peuples  dans  cette  Turquie! 
chacun  conserve  son  costume,  son  langage,  sa  religion  à  part. 

Jeni-Cheher  n'avait  rien  qui  pût  nous  attirer;  nous  l'avons  laissé  de  côté,  en 
nous  dirigeant  par  un  chemin  raccourci  vers  les  montagnes  qui  séparent  cette  plaine 
du  lac  de  Nicée;  elles  forment  une  chaîne  assez  élevée,  dont  le  mont  Arganthonius 
des  anciens  est  l'extrémité.  11  s'élève  au  sud-ouest  du  lac,  au-dessus  de  Kemlik  ou 
Ghio,  port  de  la  marine  militaire  turque,  vers  lequel  se  dirigent  les  bois  de  con- 
struction de  l'Olympe.  Les  cheuiins  sont  couverts,  dans  les  diverses  directions,  de 
mauvais  chars  mal  attelés,  à  essieux  en  bois  non  graissés,  qui  crient  sur  tous  les  tons  ; 
c'est  la  seule  musique  de  la  contrée.  Un  peu  au-dessous  du  col  qui  conduit  à  Nicée, 
au  café  de  Derbent  (ou  du  défilé),  nous  avons  fait  kief.  On  y  jouit  d'une  belle  vue 
du  lac,  qui  a  environ  huit  lieues  de  long  sur  deux  de  large.  L'antique  ville  de  Nicée. 
aujourd'hui  Isnik,  est  située  à  l'extrémité  orientale.  Ses  murailles,  restaurées  à  di- 
verses reprises  par  les  empereurs  byzantins,  sont  conservées  dans  toute  leur  étendue 
avec  leurs  tours;  un  des  côtés  de  l'enceinte  est  baigné  par  l'eau  du  lac.  Il  y  avait  du 
temps  de  Strabon  quatre  portes,  dont  trois  subsistent  encore;  chacune  de  ces  portes 
avait  été  ornée,  postérieurement  à  Strabon,  sous  le  règne  de  Trajan,  d'arcs  de 
triomphe  d'un  bon  style,  et  encore  presque  intacts,  grâce  au  mauvais  goût  des  By- 
zantins, qui  ont  fait  entrer  ces  monuments  dans  le  système  de  défense  de  la  ville. 
Mais  combien  d'autres  monuments  précieux  ont  disparu  dans  ces  temps  malheu- 
reux !  A  chaque  pas,  on  retrouve  des  débris  de  l'art  enchâssés  dans  les  murailles  : 
ici  c'est  une  colonne,  là  un  bas-relief  ou  une  inscription.  A  la  sortie,  du  côté  de 
Constantinople,  en  avant  de  l'arc  de  Trajan,  la  première  enceinte  est  fermée  par 
une  porte  dont  les  deux  montants  et  le  seuil  sont  des  colonnes  mutilées. 

Pline  le  jeune,  ami  et  panégyriste  de  Trajan,  fut  préteur  de  Bithynie.  Il  parle 
de  Nicée  dans  ses  lettres  ;  il  y  fait  mention  aussi  d'un  projet  de  communication  d'un 
lac  avec  la  mer.  M.  Texier  avait  pensé  qu'il  s'agissait  du  lac  de  Nicée;  mais  je  me 
range  à  l'avis  de  M.  de  Hammer,  qui  applique,  ce  me  semble,  avec  raison,  le  texte 
de  Pline  au  lac  de  Sabandja  et  au  golfe  de  Nicomédie.  M.  Texier  n'est  pas  éloigné 
de  revenir  à  cet  avis;  nous  avons  longuement  discuté  la  question  sur  les  lieux.  La 
réunion  du  lac  de  Sabandja  au  golfe  de  Nicomédie  fournirait  une  communication 
de  la  mer  Méditerranée  à  la  mer  Noire  par  l'intermédiaire  du  Sangarius,  et  pour- 
rait avoir  une  assez  grande  importance  commerciale  et  politique  ;  les  Turcs,  dans 
les  beaux  temps  de  leur  empire,  avaient  repris  ce  projet. 

Nicée,  fondée  par  Anligone,  lieutenant  d'Alexandre,  qui  lui  donna  le  nom  de  sa 
fille,  a  été  pendant  plusieurs  siècles  l'un  des  boulevards  de  l'empire  grec  contre 
l'invasion  des  musulmans.  Tombée  enfin  entre  leurs  mains,  elle  fut  assiégée  sans 
succès  en  1090  par  les  croisés,  et  reprise  par  eux  l'année  suivante  (ils  avaient  pour 
chefs  Godefroy  de  Bouillon  et  Tancrède)  ;  sièges  fameux  qu'il  faut  lire  dans  Y  His- 
toire des  Croisades.  Ce  livre  aura  bien  de  l'intérêt  pour  moi,  lorsque  après  l'Asie 
Mineure  j'aurai  vu  la  Syrie  et  Jérusalem;  car  c'est  là  le  théâtre  complet  de  ces  ex- 
péditions mémorables,  que  notre  siècle  d'indifférence  en  matière  de  foi  a  de  la  peine 
à  comprendre.  Nicée  tomba  définitivement  au  pouvoir  des  Turcs  en  1530.  Elle  est 
encore  chère  aux  catholiques  à  un  autre  titre  :  c'est  là  que  s'est  tenu,  le  25  juil 
let  325,  sous  la  présidence  de  l'empereur  Constantin,  au  jour  anniversaire  de  la 
vingtième  année  de  son  règne,  le  concile  d'où  date  le  symbole  de  l'Église  romaine. 
Là  fut  condamnée  par  trois  cents  évêques  ou  saints  docteurs,  contre  dix-huit,  l'hé- 
résie d'Arius.  On  n'est  pas  d'accord  sur  l'emplacement  de  l'église  où  s'est  tenu  le 


LETTHES    d'orient,  147 

concile  :  l'enceinlc  délabrée  que  M.  de  Hammer  signale  comme  un  reste  de  celle 
église  me  parait  bien  exiguë.  Quant  à  l'église  grecque  actuelle  d'Isnik,  elle  est  en- 
core plus  polile.  (-et  édifice  est  du  temps  d'un  autre  Constantin  appelé  Porphyro- 
génète.  Ou  remarque,  sous  le  portique,  des  ligures  de  Vierge  et  de  saints  en  mo- 
saïque d'une  belle  conservation  ;  Saint-Marc  de  Venise  et  la  cathédrale  de  Pise  ne 
possèdent  rien  de  mieux. 

Le  lac  de  Nicée  peut  rivaliser  avec  ceux  de  la  Suisse  occidentale,  de  Neufchàtel 
et  de  Bienne,  à  plusieurs  égards;  mais  qui  me  donnera  ces  villes  charmantes,  ces 
nombreux  villages,  cette  belle  culture  de  la  Suisse,  ces  bateaux  à  vapeur?  Ici  à  peine 
y  a-t-il  une  mauvaise  barque  de  pêcheur;  nous  n'avons  point  osé  nous  y  aventurer. 
Le  poisson  du  lac  de  Nicée  est  très-bon  :  j'avais  trouvé  à  en  acheter  dans  une  course 
sur  les  bords;  mon  plat  fut  très-bien  accueilli  par  la  troupe  des  voyageurs,  peu  ac- 
coutumée depuis  longtemps  à  un  pareil  régal. 

Il  était  temps,  pour  le  repos  d'un  ou  deux  de  nos  jeunes  gens,  que  nous  quittas- 
sions Nicée;  notre  hôte  avait  une  fille  charmante  de  seize  à  dix-sept  ans;  nous  n'a- 
vions pas  vu  en  Turquie  de  plus  jolie  Grecque  :  elle  était  accomplie.  Le  père  et  la 
mère  semblaient  parfaitement  comprendre  le  mérite  d'un  pareil  trésor,  et  le  sur- 
veillaient de  très  près,  de  sorte  que  tout  s'est  réduit,  de  la  part  de  nos  amoureux, 
à  des  soupirs,  et  ils  n'ont  gagné  à  leur  manège  que  des  plaisanteries  que  nous  ne 
leur  avons  pas  épargnées. 

Nicomédle. 

Nous  nous  sommes  dirigés  sur  Nicomédie  par  une  route  de  montagne  plus  courte 
que  celle  de  Sabandja,  que  M.  Texier  avait  suivie  dans  un  autre  voyage.  On  passe,  a 
peu  de  distance  de  Nicée,  auprès  d'un  obélisque  tumulaire  antique.  Nous  nous 
sommes  ensuite  élevés  dans  les  montagnes,  et,  après  beaucoup  de  détours,  nous 
avons  atteint  une  corniche  d'où  l'on  découvre  à  la  fois,  au  delà  du  lac  de  Nicée, 
toute  la  chaîne  de  l'Olympe,  le  golfe  de  Nicomédie,  et  Constantinople  dans  le  loin- 
tain; le  sommet  de  l'Olympe,  qui  nous  avait  tenu  rigueur  jusqu'alors,  était  ce  jour-  . 
là  parfaitement  découvert.  Notre  joie,  en  apercevant  le  terme  de  notre  tournée,  le 
lieu  où  nous  attendaient  nos  lettres  de  France,  fut  grande,  comme  tu  peux  l'ima- 
giner. Tout  le  reste  de  la  journée,  nous  marchâmes  dans  les  bois  ;  j'y  trouvai  plu- 
sieurs arbustes  rares,  entre  autres  un  rhododendron.  Notre  dernier  kief  eut  lieu 
sous  de  beaux  ombrages;  les  oignons  crus  et  les  œufs  durs  y  tinrent  encore  leur 
l>Iace.  Nous  couchâmes  au  café  de  Kasikli,  sur  le  bord  du  golfe. 

Nous  n'étions  plus  qu'à  une  heure  et  demie  de  Nicomédie  (Ismid)  par  mer  ;  nous 
en  mîmes  six  à  y  arriver  avec  nos  chevaux  en  longeant  le  golfe  et  ses  marais.  A  un 
quart  de  lieue  de  la  ville  s'élève  un  poteau  bariolé  de  diverses  couleurs  et  servant 
à  indiquer  la  distance  à  la  manière  des  pays  du  nord  de  l'Europe;  l'établissement 
de  ces  poteaux  est  sans  doute  une  des  mesures  de  la  réforme;  que  n'a-t-elle  com- 
mencé par  les  routes  elles-mêmes?  Nicomédie  est  bâtie  en  amphithéâtre  sur  le  côté 
nord  du  golfe,  j'allais  dire  du  lac,  car,  en  vérité,  la  mer  y  est  si  calme,  les  promon- 
toires de  l'ouest  sont  si  rapprochés,  qu'on  dirait  un  lac.  Ne  devant  rester  que  jus- 
qu'au soir  dans  cette  ville  qui  n'offre  rien  de  particulièrement  intéressant,  nous  al- 
lâmes nous  établir  dans  un  grand  café  du  quartier  de  la  marine.  La  vue  était 
très-agréable,  mais  le  séjour  ne  l'était  guère  :  autant  aurait  valu  camper  sur  la 
place  publique,  nous  n'aurions  pas  eu  plus  de  bruit  et  d'importuns.  Nous  y  dînâmes 


148  LETTUES    d'orient, 

avec  du  Iccbab,  plat  Uirc  qui  consiste  en  une  grande  quantité  de  petits  morceaux  de 
viande  rôtis  sur  des  brochettes  et  posés  ensuite  sur  des  tranches  de  pain  mollet  im- 
prégnées de  graisse.  Nous  passâmes  le  reste  de  l'après-midi  à  fumer  en  réglant  nos 
comptes  avec  nos  muletiers,  et  à  boire  des  sorbets.  Je  me  séparai  de  mon  petit 
cheval  Vondouk  clorou,  en  lui  faisant  une  caresse;  le  pauvre  animal  m'avait,  sauf 
une  chute  à  Scala-Nova,  bien  et  fidèlement  servi  ;  accoutumé  à  ma  manière  de 
voyager,  il  savait  s'arrêter  et  se  tenir  tranquille  quand  j'avais  une  plante  à  ra- 
masser. 

A  six  heures  du  soir,  nous  avions  déjà  retenu,  pour  nous  rendre  par  mer  à 
Constantinople,  une  sarcolève  ou  grande  barque,  et  nous  étions  prêts  au  départ; 
le  vent  de  terre  s'était  levé,  et  nous  avions  hâte  de  mettre  à  la  voile;  mais  nous 
ne  pûmes  partir  qu'une  heure  et  demie  plus  tard.  Notre  navire  portait,  pour  le 
compte  du  gouvernement,  des  fez,  ou  coiffures  militaires,  du  bois,  et  je  ne  sais 
combien  d'autres  choses  entassées  pêle-mêle.  Nous  eûmes  toutes  les  peines  du 
monde  à  nous  caser  avec  nos  effets;  nous  ne  pûmes,  faute  de  place,  étendre  nos 
lils;  il  fallut  coucher,  comme  on  put,  sur  la  dure.  La  brise,  quoique  faible,  était 
favorable,  la  nuit  magnifique,  et  nous  étions  d'ailleurs  soutenus  par  l'espoir  de 
coucher  prochainement  dans  de  bons  lils.  Nous  n'avions  jamais  été  plus  gais  ;  nos 
jeunes  gens  et  les  matelots  firent  assaut  de  musique  :  l'orchestre  des  matelots  se 
composait  de  tambours  et  d'une  sorte  de  hautbois;  nos  jeunes  gens  les  accompa- 
gnaient avec  les  couvercles  de  nos  marmites  en  guise  de  cymbales. 

Conslanlinople. 

Dans  la  matinée,  nous  atteignîmes  la  hauteur  des  îles  des  Princes;  vers  trois 
heures,  nous  doublions  la  pointe  de  Scutari,  et  nous  nous  trouvions  en  face  de  celle 
du  Sérail. 

Te  l'avouerai-je?  l'aspect  de  Constantinople  n'a  pas,  dans  le  premier  moment, 
produit  sur  moi  l'impression  à  laquelle  je  m'attendais,  et  il  m'a  paru  inférieur  à 
celui  de  Naples.  Je  suis  revenu  peu  à  peu  de  ce  premier  jugement,  et  à  mesure 
que  je  parcours  les  villes  dont  se  compose  cette  grande  capitale,  son  port  et  le 
Bosphore,  je  rends  plus  de  justice  à  Constantinople,  et  je  me  range  à  l'avis  à  peu 
près  unanime  des  voyageurs.  En  effet,  il  est  difficile  d'imaginer  une  situation  plus 
magnifique  :  elle  est  unique  dans  le  monde  piir  ses  rapports  avec  trois  mers. 
L'Europe  et  l'Asie  s'y  donnent  la  main.  On  comprend  ici  comment  de  pareils  avan- 
tages ont  été  dans  tous  les  siècles  le  point  de  mire  de  tous  les  peuples,  et  l'em- 
barras que  la  politique  actuelle  éprouve  en  présence  de  l'ouverture  d'un  pareil 
héritage.  Le  moment  où  nous  sommes  arrivés  à  Constantinople  est  sans  contredit 
le  plus  intéressant,  le  plus  solennel,  que  la  complication  des  événements  antérieurs 
pût  amener.  Mahmoud,  après  de  vains  efforts  pour  régénérer  et  relever  son  em- 
pire, vient  de  mourir;  son  armée  est  détruite,  sa  flotte  est  livrée  à  son  ennemi- 
Le  nouveau  sultan  est  un  jeune  homme  de  dix-sept  ans,  sans  moyens  et  sans  in- 
struction. La  révolte  éclate  dans  plusieurs  provinces;  toutes  les  ressources  sont 
épuisées.  Que  va-t-il  arriver?  Méhémet-Ali  se  contentera-t-il  de  l'Egypte  et  de  la 
Syrie,  ou  bien  poursuivra-t-il  ses  avantages?  On  dit  qu'il  s'est  déjà  montré  disposé 
à  la  paix,  en  se  soumettant  même  à  la  suzeraineté  nominale  du  sultan.  Pendant  ce 
temps,  la  flotte  française  est  aux  Dardanelles,  ainsi  que  le  prince  de  Joinville,  im- 
patient de  venir  ici,  au  moins  en  visite,  avec  sa  frégate.  La  flotte  anglaise  ne  peut 


LETTRES    D'0niE?iT.  1  Î9 

manquer  de  se  rapprocher  bienlôl  aussi.  Tout  semblait  annoncer,  il  y  a  quelques 
jours,  que  la  dernière  heure  de  l'empire  ottoman  avait  sonné,  et  que  le  partage 
allait  commencer;  mais  son  agonie  peut  encore  être  assez  longue.  On  parle  déjà 
de  conférences  qui  s'ouvriraient  à  Vienne  entre  les  grandes  puissances  :  puisse  la 
France  y  tenir  dignement  sa  place!  Depuis  quelques  jours,  j'entends  beaucoup  rai- 
sonner sur  cette  grande  question  d'Orient,  et  je  me  suis  fait  aussi  mon  rcve  :  je 
m'y  suis  rencontré,  m'a-t-on  dit,  avec  lord  Ponsonby,  ce  qui  est,  sans  doute,  fort 
honorable  pour  moi.  Je  le  le  résume  dès  à  présent  en  dt-ux  mots  :  consécration  du 
principe  de  la  libre  navigation  de  la  mer  Noire  et  destruction  complète  de  tous  les 
ouvrages  de  défense  et  de  fortification  du  Bosphore  et  des  Dardanelles,  le  tout 
sous  l'autorité  des  grandes  puissances,  agissant  de  concert  dans  un  haut  intérêt 
de  civilisation  et  de  paix  générale. 

Comme  les  autres  diplomates,  notre  ambassadeur,  M.  l'amiral  Rou.ssin  n'habite 
plus  Constanlinople  depuis  l'incendie  de  Péra,  qui  a  eu  lieu  il  y  a  sept  ans,  et  qui 
a  détruit  tous  les  palais;  il  est  établi  à  Thérapia,  village  sur  le  Bosphore,  à  quatre 
lieues  d'ici.  C'est  presque  un  voyage,  mais  le  plus  beau  possible  :  le  Bosphore  est 
comme  un  grand  fleuve,  ou  plutôt  une  suite  de  lacs,  bordée  de  belles  habitations, 
de  villages  pittoresques,  de  châteaux  forts  ;  une  succession  de  tableaux  les  plus 
variés,  les  plus  riches.  Le  seul  reproche  que  je  ferais  aux  rives  du  Bosphore,  c'est 
que  les  sommités  ne  sont  pas  partout  assez  couvertes  de  bois.  C'est  par  cette 
route  que  nous  sommes  allés  à  Thérapia  avant- hier,  dans  un  bon  caïk  à  quatre 
rameurs.  L'ambassadeur  et  M""=  Roussin  n'étant  pas  encore  de  retour  d'une  course 
qu'ils  avaient  faite  à  Conslantinople,  nous  avons  employé  le  reste  de  la  journée  à 
remonter  jusqu'à  l'entrée  du  Bosphore  du  côté  de  la  mer  Noire.  Nous  avions  à  la 
main  un  ouvrage  de  M.  de  Hammer,  spécialement  consacré  à  Conslantinople  et  à 
ses  environs,  livre  savant  et  exact  comme  celui  qu'il  a  consacré  à  la  Bithynie. 
Tout  y  est  décrit  minutieusement  ;  tous  les  souvenirs  historiques,  depuis  le  voyage 
des  Argonautes  jusqu'à  nos  jours,  y  sont  rassemblés, 

A  l'entrée  de  la  mer  Noire,  près  du  phare  de  la  côte  d'Europe,  sont  les  îles  Cya- 
nées,  roches  volcaniques,  visitées  par  Jason  ;  nous  avons  été  y  reconnaître,  non  sans 
quelque  danger  dans  notre  marche  sur  ces  rochers  escarpés,  un  autel  antique 
élevé  en  l'honneur  des  divinités  protectrices  du  navigateur.  De  là,  nous  avons  vu 
s'étendre  devant  nous  la  nappe  de  la  mer  Noire.  Un  bateau  à  vapeur  venait,  en  ce 
moment,  de  remorquer  de  l'entrée  du  Bosphore  plusieurs  navires,  et,  livrés  désor- 
mais à  eux-mêmes,  ils  déployaient  leurs  voiles,  les  uns  dans  la  direction  d'Odessa, 
d'autres  dans  celle  de  Trébisonde  ou  de  la  Colchide  des  Argonautes.  On  atteint 
Trébisonde  en  trois  jours  par  bateau  à  vapeur;  le  jour  de  notre  arrivée  à  Conslan- 
tinople, nous  en  avions  vu  un  qui  chauffait  pour  cette  destination  lointaine;  il  était 
encombré  de  voyageurs.  N'est-ce  pas  admirable?  Dans  quel  temps  nous  vivons!  La 
vapeur  a  fait  une  véritable  révolution  dans  le  monde.  Nous  sommes  revenus  à  Thé- 
rapia par  la  rive  gauche  du  Bosphore,  non  sans  nous  être  arrêtés  auprès  du  château 
bâti  par  les  Génois  sur  les  ruines  d'un  ancien  temple  des  douze  grandes  divinités, 
mais  plus  particulièrement  consacré  par  les  anciens  à  Jupiter-Urios  (qui  donne  les 
vents  favorables).  C'est  là  que  l'on  venait  sacrifier  avant  de  s'engager  dans  la  navi- 
gation périlleuse  du  Pont-Euxin. 

En  face  de  Bujukdéré,  résidence  de  l'ambassadeur  russe,  sur  la  rive  d'Unkiar- 
Skelessi,  s'élève  une  pierre  monumentale  eu  mémoire  du  traité  fameux  de  ce  nom, 
fait  en  1835,  et  du  secours  que  les  Russes  apportèrent  alors  au  sultan,  menacé 
TO>!E  I.  10 


180  LETxnEs  d'orient. 

jusque  dans  sa  capitalo  par  Ibrahim,  fils  de  Méhémel-Ali.  Nous  avons  contomplo 
avec  tristesse  ce  monument,  qui  témoigne  à  chaque  instant  de  l'humiliation  pro- 
fonde de  cet  empire,  autrefois  si  puissant,  et  de  la  facilité  avec  laquelle  les  Russes 
pourraient  saisir  la  belle  proie  qu'ils  convoitent  depuis  si  longtemps.  Tout  semble 
les  y  appeler,  jusqu'aux  éléments.  En  elfet,  pendant  dix  mois  de  l'année  à  peu  près, 
les  vents  du  nord  souillent  sur  l'entrée  du  Bosphore,  et  les  courants  qui  existent 
dans  le  Bosphore  lui-même  sont  un  secours  de  plus.  Quand  on  songe  qu'à  Sébas 
topol  la  Russie  a  toujours  une  armée  et  une  flotte  toutes  prèles,  il  est  évident 
qu'elle  a  Constantinople  dans  ses  mains.  Ce  qui  fait  qu'elle  ne  l'a  pas  prise  encore, 
c'est  qu'elle  n'a  pas  encore  trouvé  qu'elle  pfit  la  garder. 

Le  palais  de  France  à  Thérapia  a  appartenu  autrefois  à  un  prince  Ipsilanti,  qui 
a  été  mis  à  mort  par  ordre  du  sultan  ;  ses  biens  furent  confisqués,  et  le  palais  de 
Thérapia  fut  donné  en  cadeau  h  la  France,  au  temps  de  l'ambassade  du  général 
Sébastiani.  C'est  une  grande  maison  de  bois  comme  toutes  celles  de  ce  pays;  elle 
est  située  sur  le  quai  même  du  Bosphore.  La  salle  à  manger  et  les  salons  dominent 
la  mer  comme  une  dunette  de  vaisseau  :  demeure  convenable  pour  un  ambassadeur 
amiral.  L'habitation  est  vaste,  bien  tenue,  mais  assez  mesquinement  meublée  par 
le  ministère  des  affaires  étrangères  :  on  me  Fa  fait  remarquer  en  ma  qualité  de 
député.  C'est  un  beau  séjour  pendant  l'été  ;  un  grand  parc  avec  des  arbres  touffus 
et  une  terrasse  sur  le  Bosphore  en  dépendent;  mais  l'hiver  y  est  rude,  à  cause  des 
vents  du  nord,  qui  s'engouffrent  dans  le  Bosphore.  L'ambassadeur  attendra  encore 
assez  longtemps  que  son  nouveau  palais  de  Péra  soit  construit;  on  y  travaille,  et, 
chose  singulière,  on  fait  venir  les  pierres  de  Malte.  On  a  promis  de  me  prouver 
comme  quoi  cela  ne  coûtera  pas  plus  cher  que  si  l'on  employait  des  pierres  du 
pays.  Je  tiens,  comme  défenseur  des  intérêts  des  contribuables,  à  obtenir  cette  dé- 
monstration. La  réception  de  l'amiral  Roussin  a  été  fort  bonne;  c'est  un  homme 
d'un  abord  grave,  qui  paraît  franc  et  loyal. 

Il  était  près  de  dix  heures  quand  nous  avons  pris  congé  de  l'ambassadeur  pour 
retourner  à  Péra.  Notre  caïk  nous  y  a  ramenés  en  deux  heures  par  le  clair  de  lune. 
Il  faut  en  convenir,  le  Bosphore,  à  pareille  heure,  n'a  rien  à  envier  au  grand  canal 
de  Venise,  et  pourtant  les  proportions  plus  resserrées  de  Venise  me  plaisent  da- 
vantage. A  minuit,  les  portes  de  Galata  étaient  fermées,  et  il  n'y  eut  pas  moyen  de 
fléchir  les  gardes,  même  au  moyen  du  hakschia,  le  pour-hoire  des  Turcs  :  il  nous 
fallut  revenir  débarquer  à  Tophana.  Il  est  défondu  aux  Turcs  et  aux  Grecs  de  cir- 
culer dans  les  rues  passé  une  certaine  heure  :  aussi  l'un  de  nos  bateliers,  qui  nous 
guidait,  avait  il  grand'peur  d'être  ramassé  par  la  garde,  avec  laquelle,  en  effet, 
nous  eûmes  une  petite  explication  ;  mais,  dès  que  nous  eûmes  prononcé  le  mot  ma- 
gique (.Vambassadc  de  France,  nous  fûmes  autorisés  à  continuer  notre  marche,  sans 
autre  empêchement  que  celui  des  bandes  de  chiens  errants  dans  les  rues  de  la 
ville;  il  fallait  les  écarter  avec  grand  soin  à  coups  de  bâton.  Ces  animaux,  si  nom- 
breux à  Constantinople,  sont  assez  dangereux  pendant  la  nuit  pour  les  piétons  isolés. 

Un  autre  jour,  nous  sommes  allés  voir  les  derviches  hurleurs  :  ils  se  livrent  à 
leurs  pratiques  dans  une  petite  mosquée  à  Tatabla,  au  quartier  de  San-Dimitri.  On 
ne  saurait  se  faire  une  idée  des  contorsions  de  ces  fanatiques.  Leurs  chants,  qui 
sont  des  espèces  de  litanies  entremêlées  d'oraisons,  se  terminent  par  un  exercice 
violent.  On  les  voit  exécuter  alors  des  mouvements  cadencés  de  plus  en  plus  ra- 
pides. Pendant  ce  temps,  ils  poussent  les  cris  qui  leur  ont  mérite  ajuste  titre  leur 
nom  de  hurleurs.  A  force  de  se  livrer  à  cet  exercice,  ils  sont  saisis  d'une  exaltation 


LETTRES    D'OniEIST.  1  ij  1 

presque  frénétique,  el  tombent  enDn  épuisés.  Nous  avons  vu  plusieurs  des  dévots 
tiui  s'adjoignent  aux  derviclies  éprouver  de  vérilal)les  convulsions  épileptiques  ; 
rien  de  plus  hideux.  Nous  sommes  sortis  nous-mêmes  assez  fatigués  de  ce  spec- 
tacle. Les  Turcs  y  assistent  avec  componction;  les  femmes  même  s'y  rendent  dans 
une  tribune  grillée,  ([ui  leur  est  réservée. 

Pour  nous  rafraîchir  les  yeux  cl  l'imagination,  en  sortant  de  la  mosquée  des 
derviches  hurleurs,  nous  sommes  montés  à  la  tour  de  Galata  :  elle  s'élève  sur  la 
colline  de  ce  quartier  et  domine  la  majeure  partie  de  la  ville,  tout  le  port,  la  pointe 
du  Sérail.  Au  haut  de  la  tour  est  une  rotonde  percée  de  quinze  à  vingt  croisées, 
dont  chacune  est  un  tableau.  Celle  qui  s'ouvre  sur  la  pointe  du  Sérail  m'attirait 
toujours  de  préférence.  C'est  qu'en  effet  ce  promontoire  couvert  d'édifices  d'une 
construction  si  originale,  entremêlés  de  grands  arbres,  est  l'un  des  plus  beaux  sites 
de  ce  pays. 

Un  autre  ordre  de  derviches,  les  tourneurs,  ont  leur  couvent  à  Péra,  à  deux  pas 
de  chez  nous.  Leurs  exercices  sont  très-suivis,  et  n'ont  rien  du  caractère  dégoiitant 
de  ceux  des  hurleurs.  Au  centre  d'une  jolie  mosquée  très-propre  est  un  parquet. 
Une  quinzaine  de  derviches,  à  grand  bonnet  gris  en  forme  de  gâteau  de  Savoie,  à 
robe  flottante,  y  exécutent,  sous  la  conduite  d'un  chef,  diverses  cérémonies,  et  prin- 
cipalement cette  espèce  de  valse  qui  les  a  fait  nommer  tourneurs.  Ils  tournent  en 
eflet  au. son  de  la  flûte  et  du  tambourin  comme  de  véritables  toupies  d'Allemagne, 
les  bras  étendus  et  leurs  robes  enflées  en  cloche  par  le  vent,  pendant  des  demi- 
heures  entières,  avec  une  régularité  inconcevable,  sans  jamais  se  heurter,  ni  même 
se  toucher  dans  le  cercle  assez  étroit  qui  circonscrit  leurs  exercices.  Pendant  ce 
temps,  l'un  d'eux,  qui  paraît  chargé  d'une  fonction  particulière,  circule  parmi  eux 
d'un  pas  lent,  et  aucun  des  tourneurs  ne  l'atteint  même  du  bout  du  doigt;  leur  ha- 
bitude de  cet  exercice  est  telle  que,  lorsqu'ils  s'arrêtent  à  un  signal  donné,  ils  ne 
chancellent  point,  et  ne  paraissent  pas  éprouver  le  moindre  vertige.  On  remarque 
seulement  qu'ils  sont,  en  tournant,  livrés  à  une  sorte  d'extase  qui  est  sans  doute 
le  but  de  cet  exercice.  Tout  cela  se  fait  gravement  ;  c'est  bizarre  au  dernier  degré, 
mais  point  ridicule.  Les  derviches  tourneurs  jouissent  d'une  grande  considération  ; 
à  diverses  époques,  le  gouvernement  a  même  redouté  leur  influence.  A  la  sortie  de 
la  mosquée,  le  chef  est  accueilli  par  des  démonstrations  de  respect,  et  les  faction- 
naires lui  portent  les  armes. 

En  sortant  de  la  mosquée  des  derviches  tourneurs,  nous  sommes  allés  en  caïk  à 
la  promenade  des  Eaux-Douces,  au  fond  du  port,  en  longeant  l'arsenal  maritime. 
Nous  avions  choisi  ce  jour,  qui  était  un  vendredi  (le  dimanche  du  pays),  parce  que 
c'est  celui  où  les  Turcs  font  leurs  parties  de  campagne  de  ce  côté.  Il  n'y  avait  pas 
une  grande  aUluence  ;  mais  nous  avons  pu  juger  cependant  de  ce  que  doit  être  ce 
lieu  de  réunion  dans  les  grandes  fêtes.  Une  petite  rivière,  qui  se  jette  dans  le  port, 
parcourt  le  vallon  des  Eaux-Douces,  qui  n'a  d'ailleurs  rien  de  pittoresque.  Quelques 
grands  arbres  çà  et  là  et  des  prairies  en  font  tout  le  charme.  Des  familles  entières 
viennent  s'y  établir  pour  y  prendre  leur  collation,  les  femmes  d'un  côté  avec  les 
enfants,  les  hommes  de  l'autre;  on  y  arrive  en  caïk,  à  cheval,  et  surtout  en  ar- 
rabas;  c'est  la  voiture  du  pays,  mauvais  berlingot  à  jour,  sur  quatre  roues,  grossiè- 
rement peint  ou  doré,  recouvert  d'une  étoffe  généralement  rouge,  et  traîné  le  plus 
souvent  par  deux  bœufs  au  pelage  gris.  Ces  animaux  ont  la  queue  retroussée  et  rat- 
tachée à  un  cerceau  orné  de  glands  de  laine  de  diverses  couleurs  Déjà  nous  avions 
vu  quelques  arrabas  à  Brousse. 


1  ;i2  LETTRES    d'ORIENT. 

En  revenant  des  Eaux-Douces,  nous  avons  abordé  au  quarlier  d'Eyoub,  pour 
voir  la  mosquée  de  ce  nom  et  la  fondation  de  la  sultane  Validé,  mère  du  sultan 
Sélim.  Cette  fondation  se  compose  de  magnifiques  tombeaux,  d'une  belle  fontaine 
et  d'un  minaret  ou  établissement  pieux  pour  les  pauvres;  on  leur  y  distribue  des 
vivres  à  certains  jours  marqués.  ,Ces  monuments  sont  des  plus  gracieux  qui  puissent 
se  voir;  le  marbre  et  les  dorures  en  décorent  les  parties  principales;  on  les  trouve 
gravés  dans  tous  les  ouvrages  sur  (lonstantinople.  Nous  n'avons  pu,  faute  de  firman. 
voir  de  la  mosqnée  d'Eyoub  que  la  cour  et  le  péristyle;  il  ne  règne  pas  ici  la  même 
tolérance  qu'à  Brousse.  Cependant  nous  avons  été  admis  sans  beaucoup  de  difficulté 
dans  une  autre  mosquée  du  voisinage,  toute  bariolée  de  rouge  et  de  blanc,  et  qui  a 
cela  de  particulier,  qu'elle  est  entourée  de  tous  côtés,  à  l'intérieur,  de  tribunes.  De 
là  nous  avons  erré  dans  la  ville,  et  nous  avons  atteint  par  hasard  la  porte  d'Ândri- 
nople,  l'une  des  plus  fréquentées;  d'un  café  voisin,  nous  avons  passé  en  revue  les 
arrabas  qui  revenaient  de  la  campagne.  De  ce  point  aussi,  on  aperçoit  une  assez 
grande  portion  des  vieux  murs  byzantins.  Dans  le  quartier  juif,  nous  venions  de 
voir  les  restes  d'un  palais  du  même  temps.  Enfin,  nous  avons  regagné  le  pont  de 
bateaux  en  face  de  Galata. 

Nous  venons  de  faire  une  partie  charmante  chez  M.  AUéon,  banquier  français 
très-considéré,  et  qui  est  à  la  tète  de  la  meilleure  des  maisons  de  commerce  de 
Constanlinople.  Après  être  i)assé  à  Buyukdéré,  où  est  son  habitation  principale, 
nous  nous  sommes  rendus  à  celle  plus  modeste  qu'il  possède  au  milieu  de  la  forêt 
de  Belgrade,  à  deux  ou  trois  lieues  du  Bosphore.  Il  nous  y  avait  fait  préparer  une 
collation.  Un  convive  aimable  s'était  joint  à  la  troupe,  M.  Billecoq,  premier  secrétaire 
de  l'ambassade,  et  qui  vient  d'être  nommé  consul-général  à  Bucharest.  Chemin 
faisant,  nous  avons  visité  le  système  fort  remarquable  de  réservoirs  et  d'aqueducs 
établi  dans  cette  forêt  pour  l'entretien  des  fontaines  de  Constantinople.  M.  Anselme, 
capitaine  d'état-major,  aide-de-canip  de  l'ambassadeur,  avait  bien  voulu  nous 
servir  de  guide,  et  s'en  est  acquitté  on  ne  peut  mieux.  La  forêt  de  Belgrade  est 
assise  sur  un  des  derniers  rameaux  des  Balkans  (l'Hœmus)  ;  les  empereurs  byzantins 
y  avaient  fait  recueillir  les  eaux  des  principaux  ruisseaux  du  voisinage;  il  y  existe 
encore  plusieurs  aqueducs  d'Andronic,  de  Justinien,  très-bien  conservés,  et  qui 
servent  encore  aujourd'hui.  Les  sultans  ont  également  construit  des  aquedu(!s,  et 
ils  ont  surtout  augmenté  le  nombre  des  réservoirs;  ce  sont  des  étangs  soutenus 
par  de  fortes  chaussées  en  maçonnerie,  comme  ceux  de  la  montagne  Noire  qui 
alimentent  le  bief  de  partage  de  notre  canal  du  Midi.  Les  réservoirs  appelés  bctids 
sont  de  fort  beaux  ouvrages  en  pierre  de  taille  et  même  en  marbre;  plusieurs 
d'entre  eux  sont  situés  dans  les  parties  les  plus  épaisses  de  la  forêt,  et  offrent  des 
points  de  vue  charmants;  le  dernier  construit  est  dû  au  sultan  Mahmoud;  il  l'a 
inauguré  dix  ou  douze  jours  avant  sa  mort.  M.  Anselme  nous  a  fait,  sur  les  lieux 
mêmes,  la  description  de  la  fête  magnifique  donnée  à  cette  occasion,  aux  frais  du 
ministre  des  finances,  au  sultan  suivi  de  tous  les  grands  de  l'empire;  la  circonstance 
la  plus  bizarre  de  cette  fêle  a  été  l'immolation  de  sept  béliers  en  présence  du 
scheik-islam  ou  chef  de  la  religion.  Le  sultan  assistait  à  la  cérémonie,  assis  dans  un 
kiosque  élégant,  bcàti  à  l'extrémité  de  la  chaussée  du  bcnd.  Nous  y  sommes  entrés 
un  instant  pour  nous  rafraîchir.  Mahmoud  était  déjà  très-affaibli  lorsqu'il  assista  à 
cette  fête;  mais  il  cachait  son  mal.  Il  a  fait  bonne  contenance  jusqu'au  bout.  Sa 
liaine  contre  Méhémel-Ali  était  son  sentiment  dominant,  et  comme  il  sentait  sa  fin 
approcher,  il  n'avait  pas  voulu  retarder  davantage  la  vengeance  qu'il  espérait  tirer 


LETTRES    l/OKIEINT.  l'ôô 

de  son  vassal.  L'avant-veille  de  sa  mort,  par  un  scrupule  «le  conscience,  il  avait 
donné  ordre  de  nicllro  en  lilicrté  toutes  les  personnes  retenues  en  prison;  le  haut 
fonctionnaire  chargé  de  cette  mission  s'imagina  cpie  les  gens  en  quarantaine  avaient 
droit  de  proliter  de  cette  mesure,  et  ils  turent  mis  en  liberté  comme  les  autres.  Ce 
Irait  peint  l'administration  turque. 

M.  Alléon  a  eu  aussi  la  bonne  idée  de  nous  faciliter  le  moyen  de  visiter  le  nouveau 
palais  du  sultan  à  Tchiragan,  dont  la  construction  s'achève  en  ce  moment.  On  ne 
peut  donner  une  idée  exacte  de  cette  singulière  construction  qu'au  moyen  du  dessin. 
Le  soubassement  et  les  colonnes  de  marbre  du  palais  sont  baignés  par  les  flots  du 
Bosphore,  et  la  masse  de  l'édifice  en  bois  peint  s'élève  en  je  ne  sais  combien  de 
corps-de-logis  surchargés  d'ornements  bizarres;  c'est  à  la  fois  un  monument  et 
une  série  de  boîtes  de  cartonnage.  La  portion  du  palais  consacrée  aux  femmes,  le 
harem,  a  particulièrement  piqué  notre  curiosité.  Autour  d'une  énorme  salle  éclairée 
par  le  haut  sont  disposés,  comme  autant  de  cellules,  les  appartements  des  femmes 
du  premier  rang.  Ils  sont  tous  pareils;  qui  voit  l'un,  voit  tous  les  autres;  ils  se 
composent  d'une  grande  chambre  dont  les  fenêtres  sont  garnies  jusqu'à  une  cer- 
taine hauteur  d'un  treillage  assez  serré,  de  deux  cabinets  de  toilette  revêtus  de 
marbre  blanc,  et  de  deux  grandes  armoires,  l'une  i)our  les  habillements,  l'autre 
pour  serrer  les  lits  pendant  le  jour.  Les  appartements,  comme  la  salle  commune 
et  tout  le  reste  du  palais,  sont  garnis  de  nattes  d'un  tissu  très-fin  et  très-doux 
pour  les  pieds.  Les  murs,  les  plafonds,  sont  peints  de  diverses  couleurs;  chaque 
pièce  oEfre  une  couleur  différente.  Partout  les  dessins,  les  dorures,  les  ornements 
abondent;  ce  sont  des  ouvriers  arméniens  que  l'on  emploie,  et  ils  se  distinguent 
par  leur  habileté.  Je  ne  cacherai  pas  qu'en  me  voyant  ainsi  transporté  dans  ce 
mystérieux  séjour,  entouré  de  toutes  les  réminiscences  orientales  les  plus  gra- 
cieuses, je  me  suis  surpris  à  envier  pour  quelques  instants  le  sort  d'un  sultan;  la 
vertu  la  plus  farouche  succomberait  à  la  vue  de  ce  paradis  de  Mahomet.  Les  bains 
des  sultanes  et  celui  du  grand-seigneur  sont  peut-être  ce  qu'il  y  a  de  plus  original 
et  de  jilus  parfait  dans  tout  le  palais.  Chacun  de  ces  réduits,  en  beau  marbre 
blanc,  se  divise  en  plusieurs  pièces  pour  le  bain,  la  toilette,  le  repos;  ils  sont  éclairés 
par  des  jours  doux  pratiqués  avec  symétrie  dans  les  caissons  des  coupoles,  formées 
elles-mêmes  d'un  stuc  transparent;  des  filets  d'un  bleu  tendre  dessinent  chacun  des 
caissons.  Nous  avons  parcouru  avec  une  égale  attention  les  autres  quartiers  du 
palais;  celui  de  la  représentation  officielle  est  magnifique.  Il  y  a  une  vaste  salle 
d'audience,  à  plafond  cintré  et  à  colonnes,  qui  den  haut  est  terminée  par  un 
hémicycle  où  le  sultan  s'assied,  et  de  l'autre  s'ouvre  par  de  grandes  portes  sur  le 
péristyle  principal  du  palais,  au  pied  duquel  abordent  les  caiks.  Cette  salle  est  d'un 
très-bon  goût;  on  y  donnerait  le  plus  beau  bal  du  monde.  Je  ne  puis  l'énumérer 
tous  les  salons  dont  se  composent  les  pavillons  du  palais;  tu  sauras  seulement  que 
l'architecture  des  Turcs  a  cela  de  particulier,  qu'elle  s'applique  à  multiplier  les 
angles,  et  par  conséquent  les  vues.  Comme  ils  passent  leur  vie  sur  des  sophas, 
c'est  leur  manière  de  se  remuer  que  de  parcourir  des  yeux  des  aspects  divers;  et 
Dieu  .sait  si  le  Bosphore  en  a  fourni  l'occasion  à  l'architecte  du  palais  de  Tchiragan' 
Aussi  le  côté  des  jardins  est-il  tout  à  fait  sacrifié  ;  les  jardins  intérieurs  ne  con- 
sistent (jue  dans  des  parterres  à  dessins  contournés  et  entourés  de  huis;  ceux  qui 
sont  au  delà  des  serres,  placées  parallèlement  au  palais  de  l'autre  côté  d'un  chemin 
public,  s'élèvent  sur  ia  montagne,  et  m'ont  paru  insignifiants.  Je  m'aperçois  que, 
lorsque  je  ne  complais  pas  te  faire  une  description  de  Tchiragan,  je  t'en  ai  donne 


1S4  LETTRES    d'orient. 

une  :  prends-la  pour  ce  qu'elle  vaut.  Le  nouveau  sultan  Labite  un  autre  palais  de 
l'autre  côté  du  Bosphore,  à  peu  près  en  face,  et  qui  n'a  rien  de  gracieux;  il  n'est 
point  décoré  de  colonnes  comme  le  nouveau;  c'est  un  assemblage  régulier  de  corps- 
de-logis  tout  d'une  venue  et  peints  en  jaune.  Les  jardins  seulement  paraissent  plus 
vastes  et  mieux  ombragés. 

A  notre  retour,  la  mer  était  assez  forte;  à  cet  inconvénient  pour  notre  léger 
caïk  se  joignait  celui  de  nous  croiser  avec  les  barques  qui,  en  très-grand  nombre, 
ramenaient  dans  leurs  maisons  de  campagne  et  dans  les  villages  du  Bosphore  les 
gens  qui  étaient  venus  passer  la  journée  à  Constantinople.  C'étaient  des  personnes 
de  toute  nation  et  de  toute  condition,  des  femmes  turques  accompagnées  de  leurs 
servantes  et  surveillées  par  l'eunuque  noir  obligé  :  il  y  a  beaucoup  de  harems  de 
grands  seigneurs  sur  le  Bosphore.  Ce  spectacle  nous  aurait  amusés  davantage  si  à 
chaque  instant  nous  n'avions  couru  risque  de  nous  choquer  aux  pointes  acérées 
des  caïks.  Une  fois  nous  avons  failli  chavirer,  ce  qui  n'aurait  été  d'aucun  danger, 
mais  n'eût  pas  laissé  d'être  déplaisant.  Les  caïks  ressemblent  beaucoup  aux  gon 
doles  de  Venise,  ils  sont  taillés  sur  le  modèle  le  plus  svelte,  l'équilibre  y  est  dé- 
rangé par  le  moindre  mouvement. 

Sl.-M...  m'a  emmené  un  de  ces  jours  à  une  autre  partie  chez  M.  ...  riche  Armé- 
nien, qui  nous  attendait  dans  sa  charmante  maison  du  Bosphore.  M.  Alléon  el 
iM.  de  Cadalvène,  directeur  de  nos  paquebots  et  bon  antiquaire,  étaient  des  nôtres. 
M.  ...  a  passé  quelques  années  de  sa  jeunesse  à  Paris,  et  parle  français  avec  faci- 
lité. Un  de  ses  neveux,  qui  revient  de  Paris,  était  aussi  présent.  Pour  la  première 
fois  j'ai  donc  pu  causer,  sans  interprète,  avec  une  personne  notable  du  pays.  Nous 
n'en  pouvions  pas  rencontrer  de  mieux  informée  et  de  plus  capable.  M.  ...  est  du 
nombre  des  Arméniens  qui,  de  tout  temps,  ont  eu  le  maniement  des  affaires  finan- 
cières en  Turquie,  position  périlleuse,  mais  lucrative.  Dans  la  persécution  excitée, 
il  y  a  un  certain  nombre  d'années,  par  les  Arméniens  schismatiques,  un  des 
proches  parents  de  M.  ...  fut  pendu,  et  tous  ses  biens  furent  confisqués.  Lui-même 
aurait  éprouvé  le  même  sort,  si  alors  il  n'avait  pas  été  absent  de  Constantinople 
pour  un  voyage  d'agrément  en  Asie.  Il  en  fut  quitte  pour  un  exil,  et  bientôt  après 
le  sultan  Mahmoud,  reconnaissant  qu'on  l'avait  trompé,  rappela  M.  ...,el  s'efforça 
de  lui  faire  oublier,  par  de  nouvelles  faveurs,  les  désastres  de  sa  famille.  Aussi 
M. ...  parle-t-il  de  Mahmoud  avec  un  sentiment  Irès-combattu.  Le  jugement  qu'il 
en  porte  nous  a  néanmoins  semblé  exact.  Le  bon  et  le  mauvais  étaient  mêlés  étran- 
gement dans  ce  caractère,  qui  n'était  pas  dépourvu  de  grandeur  :  Mahmoud  sentait 
l'impuissance  où  il  était,  autant  par  sa  propre  ignorance  que  par  l'elfet  des  obsta- 
cles extérieurs,  de  relever  son  empire;  mais  il  en  avait  la  volonté,  et  l'histoire  lui 
en  tiendra  compte. 

M nous  avait  fait  préparer  un  déjeuner  splendide;  toute  la  cuisine  turque 

y  était  représentée.  Quoique  dans  une  maison  chrétienne  et  même  catholique, 
nous  avons  été  privés  de  la  compagnie  des  dames  :  nous  n'avons  fait  que  les  entre- 
voir dans  le  gynécée.  Les  usages  des  Arméniens  se  rapprochent  à  cet  égard  de 
ceux  des  Turcs;  les  Arméniennes  ne  sortent  que  voilées  comme  les  femmes  tur- 
ques, et  ne  se  distinguent  de  ces  dernières  que  par  la  couleur  des  bottines,  qui 
sont  rouges  au  lieu  d'être  jaunes,  ainsi  (jue  par  la  nuance  plus  foncée  de  leur  man- 
teau. Les  femmes  turques  seules  ont  le  privilège  des  couleurs  claires,  du  rose,  du 
jaune-serin,  de  la  couleur  noisette,  etc.  M nous  a  fait  parcourir  son  habita- 
tion, visiter  ses  bains  de  marbre  à  la  turque;  tout  y  est  assorti  au  pays  et  très- 


LIÎTTIIES    O'ORIEINT.  l'ilj 

soigné;  il  y  a  aussi  une  polilo  ltiijliotliè(nie  IVaiiraise.  La  maison  est  dislribuco  do 
tout  aiilre  l'açon  que  les  iiôlres;  l'espace  n'y  est  point  épargné,  l'air  y  circule  de 
tous  côtés;  un  nombreux  (iom('sli(|ue  y  suit  tous  les  mouvements  des  maîtres  et  de 
leurs  hôtes.  Tout  cela  constitue  certainement  une  belle  et  bonne  existence.  Au- 
dessus  des  rochers  qui  dominent  la  maison,  et  (jui  ont  été  taillés  à  grands  frais  en 

terrasses,  M établit  de  nouveaux  jardins  et  bâtit  une  autre  maison.  Saint  M... 

l'a  accompagné  dans  sa  tournée  de  propriétaire.  Pendant  ce  temps,  je  me  suis 
délecté  à  la  vue  si  variée,  si  animée,  du  Bosphore;  une  brise  du  nord  assez  fraîche 
fai.sait  passer  sous  nos  fenêtres  une  foule  de  navires  revenant  de  la  mer  Noire.  On 
passerait  sa  vie  à  contempler  une  telle  scène. 

On  dit  beaucoup  ici  que  Méhémet-Ali  doit  arriver  incessamment  à  Constanti- 
nople.  sinon  pour  se  mettre  à  la  place  du  sultan,  au  moins  pour  y  dicter  ses  condi- 
tions à  la  tête  de  ses  deux  Hottes,  sous  le  prétexte  d'un  hommage  à  rendre  au  jeune 
sultan.  Un  pareil  spectacle  nous  serait-il  réservé?  Ce  serait  une  bonne  fortune 
inouïe  pour  des  voyageurs.  Ce  qui  est  plus  probable,  c'est  l'arrivée  du  prince  de 
.loinville.  Nous  avons  cru  un  instant  que  le  prince  était  sur  le  Tancrède,  lorsque, 

assis  sur  le  sopha  du  délicieux  salon  de  M ,  nous  avons  vu  ce  bateau  à  vapeur 

remontant  le  Bosphore  pour  se  diriger  vers  Thérapia  :  notre  espérance  ne  s'est 
point  confirmée.  Nous  avons  salué  au  passage  notre  drapeau  tricolore.  C'était  pour 
nous  un  avant-goùt  de  notre  Hotte  :  que  n'est-elle  déjà  mouillée  à  la  pointe  du 
Sérail  ! 

C  Jaubert. 


LE  MONDE 


GRÉCO-SLAVE 


ÉTAT  ACTUEL,   MOEURS  PUBLIQUES  ET  PRIVÉES 
DES  PEUPLÉS  DE  LA  PÉNINSULE. 


Deux  péninsules  privilégiées,  la  Grèce  et  l'Italie,  ont  produit  les  deux  grandes 
civilisations  qui  se  partagent  l'Europe  moderne.  Si  l'on  jette  les  yeux  sur  une  carte, 
on  verra  que  le  continent  européen,  aljpuyant  sa  base  au  nord,  est  couronné  au 
midi  par  ces  deux  péninsules  célèbres,  d'où  il  a  tiré  de  tous  temps  ses  cultes,  ses 
lumières  et  ses  arts.  A  l'ouest,  le  monde  latin  se  compose  de  l'Italie,  de  l'Espagne, 
et  de  leur  lien  commun,  la  France,  à  laquelle  se  rattachent  la  Grande-Bretagne  et 
la  moitié  du  continent  intérieur,  ou  la  terre  des  Germains,  que  Tacite  appelait 
déjà  frères  des  Gaulois.  A  l'est,  la  civilisation  grecque  domine  immédiatement  la 
zone  comprise  entre  Trieste  et  Varna;  mais  sous  sou  influence  est  placée  encore 
toute  la  partie  de  l'Europe  qui  s'étend  des  Alpes  Carinthiennes  aux  chaînes  de 
l'Oural.  C'est  là  ce  qu'on  peut  appeler  le  monde  gréco-slave,  parce  que  deux  races, 
les  Grecs  et  les  Slaves,  y  ont  constamment  prédominé. 

Dans  l'Europe  occidentale,  la  société  ne  s'est- elle  pas  également  formée  par  le 


LE    MOINDE    GRÉCO-SLAVE.  Iiî7 

coiitlil  et  la  i'usiou  de  deux  races,  les  Latins  et  les  Germains,  qui,  une  fois  organi- 
sées, sont  allées  de  concert  créer  en  Amérique  un  nouvel  Occident,  chrétien  comme 
le  premier,  comme  lui  doué  d'institutions  latino-germaniques?  Or,  de  même  que 
l'Europe  occidentale,  par  la  nature  de  sa  position,  déborde  sur  l'Amérique  et  l'A- 
frique, l'Europe  orientale  a  toujours  tendu,  depuis  Alexandre-le-Grand,  à  se  dé- 
verser sur  l'Asie.  Comme  ce  barbare  Germain  qu'une  voix  intérieure  appelait  au 
Capitole,  les  Slaves  se  sentent  attirés  vers  le  Caucase,  et  les  Grecs  vers  le  Nil  et 
l'Euphrate.  Forte  de  son  organisation  monarchique,  l'Asie  du  moyen  âge  avait 
non-seulement  repoussé  l'invasion  de  ces  peuples,  mais  réussi  même  à  subjuguer 
les  Grecs  et  les  Slaves,  morcelés  en  mille  principautés.  Ce  succès  fut  encore  facilité 
par  l'absence  de  frontières,  naturelles  ou  morales,  entre  le  reste  des  Orientaux  et 
les  Gréco-Slaves.  Ces  derniers  n'ont  pu  encore  parvenir  à  oublier  leur  origine  et  à 
former  une  société  aussi  compacte,  aussi  distincte  des  autres  familles  de  peuples 
que  l'est  l'Europe  occidentale.  C'est  pourquoi  l'on  continue  de  désigner  sous  le  nom 
général  d'Orientaux,  quoiqu'ils  habitent  l'Europe,  les  Grecs  et  ceux  des  Slaves  qui 
suivent  le  rite  grec;  et  cette  dénomination  n'a  rien  que  de  juste,  car  quel  voyageur 
n'a  remarqué  une  étonnante  différence  de  mœurs,  d'idées,  même  de  principes, 
entre  les  Européens  de  l'est  et  ceux  de  l'ouest?  Quand  on  dépasse  Varsovie,  Prague, 
Presbourg,  Trieste,  on  voit  l'Occident  cesser  tout  à  coup,  et  l'on  tombe  en  plein 
Orient.  En  général,  l'espace  du  53^  degré  de  longitude  au  G.'j^,  où  nous  plaçons 
le  monde  gréco-slave,  est  un  milieu  vague,  un  champ  de  combat  entre  l'Europe  et 
l'Asie. 

La  France  continue  à  tort  de  voir  dans  les  musulmans  les  seuls  dépositaires  de 
la  civilisation  orientale  :  ils  n'ont  plus  qu'une  moitié  de  ce  noble  dépôt,  et  la  plus 
faible  moitié.  Au  lieu  de  ne  songer  qu'à  reconstituer  la  race  arabe  et  turque,  on 
aurait  dû  s'apercevoir  qu'il  y  a  aussi  une  chrétienté  orientale  à  renouveler  et  à  ra- 
nimer. Il  ne  faudrait  pas  tout  espérer  de  quelques  millions  de  Turcs,  mais  espérer 
un  peu  plus  de  deux  grandes  races,  admirablement  douées,  qui  sont  l'âme  des  trois 
empires  ottoman,  russe  et  autrichien,  —  qui  ont  transmis  leurs  dialectes,  leurs 
mœurs,  leur  pensée  sociale  et  en  partie  leurs  rites  religieux  à  cent  millions  d'Eu- 
ropéens, y  compris  les  petites  tribus  étrangères  plus  ou  moins  fondues  avec  le  vaste 
corps  dans  lequel  elles  sont  enclavées.  On  devrait  s'occuper  davanlage  des  Serbes 
ou  Illyriens,  qui  constituent  la  principale  force  militaire  de  la  Turquie  d'Europe  et 
de  la  Hongrie  ;  il  faudrait  honorer  d'un  regard  les  journaux  et  les  publications  na- 
tionales que  ce  peuple  imprime  en  Croatie,  en  Dalmatie,  en  Syrmie,  à  Belgrade,  et 
jusque  sous  la  liberté  de  la  montagne  Noire  (Tserno-Gortsa  sloboda),  titre  que 
prend  l'État  monténégrin.  On  ne  suit  pas  les  Moldo-Valaques  et  les  peuples  des 
Karpathes  dans  leur  marche  toujours  ascendante  vers  l'affranchissement.  On  oublie 
les  Bulgares,  qui  viennent  de  fonder,  pour  leur  belle  langue,  inconnue  de  l'Eu- 
rope, des  imprimeries  à  Boukarest,  à  Odessa,  à  Smyrne.  La  France  devrait-elle  né- 
gliger ainsi  ce  grand  travail  politique  et  littéraire  qui,  n'ayant  d'autre  phare  que 
la  Russie,  menace  d'entraîner  sous  cette  inlluence  la  moitié  de  l'ancienne  Turquie 
et  le  quart  de  la  Méditerranée? 

On  s'est  accoutumé  à  ne  voir  le  siège  de  la  puissance  slavone  qu'en  Rus.sie  ;  mais, 
loin  de  pouvoir  être  exclues  du  cercle  slave,  les  provinces  danubiennes  en  sont  au 
contraire  l'axe  et  le  noyau  :  les  premiers  trônes  de  la  race  slave  ont  resplendi  sur 
le  grand  fleuve;  le  dernier  retranchement  où  ce  peuple  s'est  toujours  victorieuse- 
ment défendu  contre   toute  conquête  est  la  chaîne  karpathique.  Le  Karpalhe  ou 


loS  LE    MONDE    GRÉCO-SLAVE. 

Rrapak  est  comme  le  mont  Merou  de  cette  race  géante.  Homère  célébrait  déjà  la 
mer  de  Karpalhos  et  son  île  montagneuse.  En  slavon,  ce  mot,  racine  d'une  foule 
d'autres,  désigne  le  fort,  la  puissance  (krepkiy,  krepost),  et  le  brave  (chrabrhj); 
d'où  est  venu  le  nom  des  Chrobales,  aujourd'hui  Croates,  premiers  maîtres  de  ces 
sommets.  La  Hongrie  et  la  Turquie  d'Europe  étant  l'artère  la  plus  vitale  du  corps 
slave,  le  Danube  n'est  donc  qu'un  fleuve  slavon. 

Si  une  fois  la  confédération  slavo-grecque  se  nouait  fortement  dans  la  pénin- 
sule (1),  l'Autriclie  perdrait  sa  prépondérance  sur  des  peuples  qui  ne  lui  appar- 
tiennent pas.  Ce  Slave,  si  brave,  si  intelligent,  si  sympathique,  dont  le  nom,  Sla- 
viaue,  signifie  Y  homme  glorieux,  avait  été,  comme  liérétique  et  schismalique,  réduit 
par  les  pieux  Germains  du  moyen  âge  à  un  état  voisin  de  celui  de  la  brute,  et  son 
nom  était  devenu  synonyme  de  valet  (2).  Les  Allemands  parviendront -ils  à  se  faire 
pardonner  le  passé  ?  Ils  y  réussiraient  peut-être  en  concourant  franchement  avec 
la  France  à  relever  ce  qu'ils  ont  détruit,  les  antiques  nationalités  slaves.  Par  là  on 
entamerait  le  travail  centralisateur  de  la  Russie,  on  empêcherait  l'établissement  du 
monstrueux  empire  gréco-slave  que  rêve  Pélersbourg  ;  et  la  forme  fédérative,  na- 
turelle à  tous  les  Gréco-Slaves,  même  de  Russie,  en  s'introduisant  parmi  ces  peuples, 
les  rendrait  moins  menaçants  pour  le  reste  de  l'Europe,  sans  toutefois  les  affaiblir, 
car  la  race  gréco-slave  est  probablement  la  plus  nombreuse  qui  vive  sur  le  globe  : 
la  population  chinoise  seule  pourrait  lui  être  opposée;  mais  n'y  a-t-il  en  Chine 
qu'une  seule  raceV  En  admettant  pour  toute  l'Europe  250  millions  d'habitants,  il 
faut  bien  reconnaître  que  plus  de  100  millions  sont  Gréco-Slaves.  Le  reste  des 
Européens  couvre  les  pays  les  plus  exploités,  où  la  population,  entassée  et  riche, 
ne  peut  guère  augmenter  désormais,  tandis  que  leurs  rivaux,  les  Gréco-Slaves,  oc- 
cupent des  territoires  non-seulement  quatre  fois  plus  considérables,  mais  encore 
presque  inexploités  jusqu'ici,  et  où  le  chiffre  de  la  population  croît  tous  les  ans  de 
plus  d'un  million.  De  telles  agglomérations  d'hommes  ne  vivront  libres  qu'en  for- 
mant des  nationalités  distinctes.  N'oublions  pas  que  les  Slaves  tiennent  parleurs 
uiœurs  et  toutes  leurs  institutions  aux  Hellènes  ;  l'histoire  des  uns  sera  celle  des 
autres;  leurs  destinées  paraissaient  déjà  unies  dans  l'antiquité.  La  science  allemande 
s'efforce  en  vain  de  nous  présenter  les  Slaves  comme  des  intrus  en  Europe.  Les 
Slaves  sont  des  intrus  en  Europe  comme  les  Grecs,  et  ils  y  étaient  avant  les  Goths, 
ces  pères  des  Allemands.  On  peut  même  dire  que  l'Allemagne  ne  s'est  constituée 
que  par  le  démembrement  des  royaumes  slaves,  puisqu'au  temps  de  Charlemagne, 
tout  ce  qui,  au  delà  du  Rhin,  n'était  pas  France  était  Slavie.  L'Autriche  actuelle  ne 
renfermait  alors  que  des  Slaves,  et  en  Prusse,  jusqu'au  xvi'=  siècle,  l'intrus,  c'était 
le  Germain,  qui  ne  subsistait  que  comme  vassal  de  la  Pologne. 

La  question  des  races  gréco-slaves  est  le  point  central  de  la  question  d'Orient. 
Si  l'on  parvenait  à  délivrer  ces  peuples  de  la  double  pression  russe  et  anglaise,  à 
organiser  parmi  eux  des  souverainetés  et  des  forces  militaires  imposantes,  la  France 
changerait  entièrement  sa  position,  qui,  par  ce  seul  fait,  de  défensive  peut  devenir 

(1)  Nous  comprenons,  sous  le  nom  de  péninsule  gréco-slave,  toutes  les  provinces  situées 
entre  le  Danube  et  les  trois  mers,  Noire,  Egée,  Adriatique. 

(2)  Il  paraît  constant,  quoi  qu'en  disent  les  slavisles,que  le  mot  esclave  est  venu  dans 
toutes  les  langues  du  mot  sklave  ou  slave,  employé  par  les  Allemands  pour  désigner  leurs 
serfs  en  môme  temps  que  leurs  vaincus.  Aujourd'hui  encore  l'Anglelcrrc  n'a  pour  rendre 
l'idée  de  servitude  d'autre  expression  que  slave,  slavenj. 


LE    MO.'SUE    GHÉCO-SLAVE.  139 

offensive,  à  l'égard  de  rAnglcterre  et  de  la  Russie.  Mais,  pour  aider  à  reconstituer 
des  peuples,  il  faut  connaître  leur  génie,  leurs  formes  sociales,  leurs  sympathies, 
leurs  ré|)ulsions,  et,  par  une  étrange  fatalité,  la  France  a  sur  l'élat  des  nations  qui, 
bordant  la  Méditerranée  et  toute  l'Allemagne  à  l'est,  pourraient,  en  cas  de  guerre, 
lui  être  d'un  si  grand  secours,  des  notions  bien  moins  précises  que  sur  l'état  de 
l'Inde  ou  de  l'Amérique. 

Les  géographes  grecs  du  commencement  de  ce  siècle  donnent  à  l'empire  turc 
32  millions  d'habitants  :  quelque  réduite  qu'ait  été  depuis  ce  temps  la  population 
turque  par  les  guerres  et  les  pestes  continuelles,  on  ne  peut  guère  l'évaluer  à  moins 
de  2i  millions,  parmi  lesquels  il  faut  compter  au  moins  17  millions  de  chrétiens, 
y  compris  ceux  d'Arménie  et  de  Syrie.  Autrefois  la  Turquie  d'Asie  était  plus  peuplée 
et  plus  riche  que  la  Turquie  d'Europe;  on  lui  donne  encore  192  habitants  par  cha- 
cune des  (i2,300  lieues  carrées  dont  se  compose  son  territoire  ;  ou  évalue  l'ensemble 
de  sa  population  à  12  millions  d'âmes,  tandis  qu'on  n'en  prête  que  9,470,000  à  la 
Turquie  d'Europe,  y  compris  même  le  royaume  grec.  Ces  calculs  sont  tout  à  fait  er- 
ronés. La  population  de  l'Egypte  ne  dépasse  pas  2  millions  d'individus,  et  celle  de 
la  Syrie  atteint  au  plus  à  1,200,000.  L'Arabie,  la  Turkomanie,  le  Kourdistan,  font 
à  peine  partie  de  l'empire;  en  Asie,  la  vie  nomade  a  peu  à  peu  morcelé  les  popu- 
lations, au  point  de  leur  enlever  l'idée  même  de  la  nationalité.  La  Turquie  d'Eu- 
rope présente  un  tout  comparativement  beaucoup  plus  compacte  :  quoique  ravagée 
en  tous  sens,  elle  contient  15  millions  d'hommes,  et,  bien  administrée,  elle  en  nour- 
rirait plus  du  double,  puisque  son  territoire,  qui  est  partout  d'une  étonnante  fer- 
tilité, égale  en  étendue  celui  de  la  France.  Pour  cette  partie  de  l'Europe,  nos  géo- 
graphies sont  malheureusement  très-inexactes.  Ainsi,  elles  ne  comptent,  dans  les 
provinces  immédiates  et  directement  soumises  au  sultan,  qu'un  million  et  demi  de 
Slaves,  tandis  qu'il  y  a  déjà  4,500,000  Bulgares,  sans  compter  les  Serbes  de  la 
Hertsegovine  et  de  la  Bosnie.  Les  Albanais  sont  également  plus  nombreux  qu'on  ne 
le  pense  en  général  :  il  doit  s'en  trouver  en  Turquie  plus  d'un  million,  et  un  nombre 
peut-être  égal  d'Hellènes,  établis  dans  les  divers  districts  de  l'Albanie.  Il  en  est  de 
même  pour  les  provinces  ?nedia?ïsees  ou  simplement  tributaires.  Sur  les  1,500  lieues 
carrées  de  la  Serbie,  il  faut  placer,  non  pas  400,000  âmes,  mais  6  à  700,000.  La 
statistique  moldo-valaque  dressée  par  les  Russes  en  1852  a  également  fait  décou- 
vrir une  population  double  de  celle  qu'on  supposait  sur  les  800  lieues  carrées  de  la 
Moldavie  et  les  4,810  lieues  de  la  Yalachie,  quoiqu'il  y  en  ait  1,537  en  forêts.  Le 
nombre  actuel  des  habitants  des  deux  principautés  s'élève  à  3,821,000,  et  le  tiers 
du  pays  est  encore  en  friche.  L'impôt  direct  et  indirect  de  la  Valachie,  en  1839. 
était  de  16,293,279  piastres  (chaque  piastre  de  35  centimes);  l'impôt  de  la  Mol- 
davie était  de  10,467,209  piastres  :  d'où  il  suit  que  le  revenu  de  18  millions  de 
francs  assigné  par  les  statistiques  à  ces  deux  provinces  n'est  pas  plus  vrai  aujour- 
d'hui que  celui  de  4  millions  assigné  à  la  Serbie.  Néanmoins  ces  trois  États  ne 
liaient  à  la  Porte  qu'un  tribut  annuel  fort  modique,  la  Serbie  1,300,000  piastres, 
ou  525,000  francs;  la  Moldavie  et  la  Valachie,  5  millions  de  piastres,  ou 
750,000  francs. 

Aux  yeux  du  géologue,  ces  provinces  n'offrent  qu'un  chaos  de  montagnes  s'en- 
trecroisant  sans  direction,  sans  chaîne  régulière,  et  qui,  par  une  singulière  excep- 
tion, au  lieu  de  présenter  au  centre  du  pays  leurs  plus  hautes  cimes,  les  ont  à  la 
frontière,  sur  l'Adriatique,  le  Danube  et  l'Archipel.  Leurs  vallées,  qui  débouchent 
toutes  dans  l'intérieur  de  la  presqu'île,  peuvent,  sur  ces  divers  points,  être  fermées 


160  LE  niorsDE  gbéco-slave. 

connue  avec  des  portes  à  l'arlillerie  et  aux  armées  du  dehors.  Les  méandres  glacés 
de  la  chaîne  albanaise,  appelés  Jlbli  ou  Jlbani  dans  l'antiquité,  et  qui  ont  proba- 
blement donné  leur  nom  aux  Alpes,  vont  sabaissant  vers  le  nord-est,  et  suivent  la 
Save  jusqu'au  Danube,  où  ils  s'éparpillent  en  ramifications  innombrables,  qui  con- 
stituent la  Serbie  et  l'ouest  de  la  Bulgarie.  Un  de  ces  Balkans  parait  avoir  rejoint 
les  Karpathes  transdanubiens,  et  avoir  autrefois,  près  d'Orchova,  barré  le  Danube, 
qui,  en  brisant  ces  rochers,  a  produit  les  fameuses  cataractes  de  la  Porte -de-Fer. 
Ces  montagnes,  toutes  très-escarpées  et  couronnées  de  superbes  forêts,  sont  les  Bal- 
kans (l'ancien  Hœmus).  Elles  dessinent  la  vallée  danubienne,  bordent  la  mer  Noire 
de  leurs  remparts  à  pic,  séparent  la  Bulgarie  de  la  Thrace,  et,  à  travers  cette  der- 
nière province,  envoient  jusqu'au  Bosphore  et  aux  Dardanelles  des  branches  de 
collines  autrefois  nommées  Dardaniennes.  Toutes  les  montagnes  situées  au  nord 
de  la  péninsule  classique  sont  aujourd'hui  slaves  et  forment  les  défenses  les  plus 
redoutables  des  peuples  de  cette  race;  celles  du  sud  sont,  pour  la  plupart,  restées 
grecques. 

La  chaîne  assez  régulière  du  Rhodope  (Despoto-Dngh),  aux  cimes  couvertes  de 
neiges  éternelles,  sépare  la  partie  grecque  de  la  partie  slave  de  l'empire  d'Orient; 
mais  de  nombreux  et  larges  défilés  fendent  cette  chaîne  :  débordant  par  ces  ouver- 
tures, les  deux  races  ne  peuvent  s'éviter.  Une  plaine  très-élevée,  où  coule  le  fleuve 
des  Bulgares,  la  Maritsa,  lie  aussi  les  bases  du  Rhodope  grec  à  celles  des  Balkans 
slaves.  Les  deux  grandes  races  sont  donc  sans  frontières  naturelles,  et  se  rencon- 
trent, pour  ainsi  dire,  à  chaque  pas  qu'elles  font.  Aussi  trouve-t-on  dans  toute  la 
Grèce  des  Slaves  disséminés  comme  agriculteurs  et  pasteurs,  et  des  Grecs  dirigent 
l'industrie  et  le  commerce  dans  presque  toutes  les  provinces  slaves. 

Il  est  remarquable  que  chacun  des  principaux  groupes  de  mon tagnesgréco  slaves 
a  de  tout  temps  garanti  une  nationalité,  et  servi  d'asile  à  des  vaincus.  Tel  est  pour 
les  Grecs  le  mont  Olympe  (vulgairement  Lâcha),  qui,  haut  de  6,000  pieds,  n'est 
accessible  que  par  des  sentiers  suspendus  sur  des  abîmes  au  fond  desquels  écu- 
ment  les  torrents,  ou  croupissent  les  lacs  formés  par  la  mer.  Grâce  aux  préci- 
pices qui  l'entourent,  ce  refuge  de  la  nationalité  grecque  deviendrait  inexpugnable, 
s'il  était  défendu  seulement  par  quelques  centaines  de  palikares.  (^ette  montagne 
est  terminée,  du  côté  de  la  Macédoine,  par  un  mur  à  pic,  haut  de  5,000  pieds,  qui 
surmonte  l'horrible  gorge  de  Platamona;  du  côté  opposé,  elle  abrite  la  vallée  de 
Tempe  aux  ombrages  toujours  délicieux,  et  protège  la  Thessalie.  Cette  longue  pro- 
vince, que  le  Peuée  féconde,  forme  une  espèce  de  cirque  ;  sur  les  degrés  intérieurs 
de  cette  vaste  arène  étaient  assises  soixante-quinze  villes  florissantes.  Les  Turcs 
n'ont  jamais  complètement  subjugué  les  Thessaliens;  les  habitants  d'Ambelakia  et 
des  villages  de  l'Ossa,  organisés  au  xviii"  siècle  en  républiques  fédérées,  et  riva- 
lisant par  leur  commerce  avec  plus  d'une  grande  ville  manufacturière  d'Europe, 
ne  laissaient  aucun  Ottoman  approcher  de  leur  vallée.  Divisés  entre  douze  capitaines 
ou  chefs  de  bandes,  les  fertiles  plateaux  de  l'Olympe  ont  presque  toujours  été  libres. 
Les  annales  jusqu'ici  ignorées  de  cette  montagne  mentionnent  des  dynasties  de  héros 
61  nous  montrent  ces  vaillants  capitaines  traitant  comme  souverains  avec  les  Turcs, 
qui  ont  cent  fois,  par  des  diplômes  solennels,  reconnu  leurs  droits  à  l'indépen- 
dance. 

L'Olympe  thessalien  communique  avec  l'Athos  par  la  mer  et  par  les  chaînes  de 
la  haute  Macédoine;  là  est  le  centre  militaire  de  la  péninsule;  cette  position  do- 
mine et  les  Grecs  et  les  Slaves.  Qui  possédera  ces  sommets  y  trouvera  toujours  l'in- 


LE    MONDE    GnÉr.O-SLAVE.  101 

dépendance,  et  pourra  souvent  menacer  celle  des  autres.  De  ce  point  en  quelque 
sorte  nionarcliique, berceau  de  Philippe  et  d'Alexandre, se  délaelie  et  s'isole  le  mont 
sacré  du  peuple,  Monlc-Saiiin,  ou  l'Atlios,  masse  calcaire  haute  de  (!,ôflO  pieds,  qui 
termine  la  Macédoine  du  cùlé  de  la  mer,  comme  l'Olympe  la  limile  sur  le  conti- 
nent. Les  vingt-deux  couvents  de  l'Athos  forment  une  espèce  de  république,  com- 
posée d'à  peu  près  six  mille  moines  ;  ce  petit  Étal,  ayant  son  sénat  et  ses  ministres, 
garde  jusqu'à  ce  jour,  moyennant  un  tribut,  .ses  antiques  libertés  et  le  droit  de 
s'administrer  séparément.  Organe  principal  de  l'Église  grecque,  il  est  peut-être  la 
puissance  morale  la  plus  respectée  de  tout  l'Orient.  Depuis  la  prise  de  Constantinople 
par  les  Turcs,  l'Athos  est,  comme  l'Olympe,  l'espoir  et  le  refuge  des  patriotes  op- 
primés. Ainsi  le  moine  et  le  klephle,  armés,  l'un  de  sa  croix,  l'autre  de  sa  carabine, 
sont  les  deux  senlinelles  qui  gardent  le  territoire  et  la  nationalité  helléniques. 

On  peut  en  dire  autant  des  Sphakiotes  et  des  habitants  de  l'Ida  et  des  monts 
Blancs  de  l'île  de  Crète.  Depuis  plusieurs  générations,  ils  soutiennent  obstinément 
contre  les  envahissements  des  Turcs  les  privilèges  octroyés  aux  Cretois.  En  un  mot, 
toutes  les  positions  centrales  des  montagnes  ont  toujours  servi  de  refuge  contre 
la  tyrannie,  et  elles  donneront  dans  tous  les  temps  des  sauveurs  à  la  Grèce. 

Les  tribus  slaves  ont  aussi  leurs  champs  d'asiles  et  leurs  montagnes  sacrées.  Pour 
la  Bulgarie,  c'est  le  mont  Rilo  et  le  Vysoka  (l'ancien  Scardus),  qu'on  croit  haut  de 
9,600  pieds;  pour  la  Serbie,  c'est  le  Roudnik;  pour  les  chrétiens  de  Bosnie  et  de 
l'Hertsegovine,  c'est  le  terrible  Monténégro.  Les  Gréco- Slaves  d'Épire  ont  pour  re- 
fuge l'Agrafa  (le  Pinde),  qui,  bien  qu'élevé  de  8,i00  pieds,  est  tout  couvert  de  fo- 
rêts vierges.  Au-dessous  des  cavernes  qui  percent  la  montagne  en  tous  sens,  autour 
de  ses  pittoresques  cascades,  on  trouve  de  nombreux  villages  de  brUjands,  comme 
disent  les  Turcs,  c'est-à-dire  d'hommes  libres,  hospitaliers  pour  le  voyageur  inof- 
fensif, implacables  pour  qui  vient  en  ennemi.  Ces  repaires  de  brigands  (klephta- 
choria)  jouissaient,  il  y  a  quelque  temps  encore,  d'une  grande  prospérité  ;  quel- 
ques-uns, comme  Metsovo,  étaient  devenus  des  villes  de  20,000  âmes,  animées  par 
l'industrie  et  les  arts;  mais  des  pachas  ont  récemment  détruit  ces  cités  naissantes, 
et  les  hommes  libres  ont  regagné  les  sommets  klephtiques,  qu'ils  possèdent,  depuis 
Skanderbeg,  en  pleine  souveraineté.  Les  chaînes  désordonnées  qui  parcourent  l'É- 
pire  s'appuient  la  plupart  aux  bases  de  l'Agrafa,  ce  qui  fait  nécessairement  dépendre 
le  repos  de  ce  pays  de  la  volonté  des  tribus  agrafiennes.  Une  partie  de  la  Livadie, 
avec  son  Parnasse  (Liakoura)  aux  arides  sommets  élancés,  de  2,2-iO  mètres,  avec 
ses  défilés  de  l'OEta  et  ses  glorieuses  Thermopyles,  dépend  aussi  de  l'Agrafa. 

L'Albanie,  chaos  tumultueux  de  rochers  entassés,  oppose  à  toute  conquête  ses 
formidables  monts  Acrocérauniens  (Muiiti  di  Chimcra).  La  Bosnie  est  une  autre  ci- 
tadelle fortifiée  par  la  nature.  L'extrémité  nord-ouest  de  l'empire,  la  haute  Valachie. 
comme  la  Transylvanie,  longtemps  tributaire  des  sultans,  présente  également  un 
inextricable  labyrinthe  de  défilés,  dont  les  maîtres,  s'ils  sont  indigènes,  arrêteront 
sans  peine  les  plus  fortes  armées  d'invasion.  Mais  ces  monts,  d'où  l'on  domine  le 
Danube,  ont  été  cédés  à  l'Autriche,  qui,  le  long  des  abîmes,  a  su  ouvrir  des  routes 
pour  son  commerce  et  ses  canons.  Telles  sont  les  chaussées  de  Botsa,  de  Voulkan, 
de  Torzbourg,  et  cette  route  fameuse  connue  sous  le  nom  de  Chemin  Carolinien, 
ouvrage  immense,  espèce  de  Simplon  créé  par  un  ingénieur  français,  Stainville,  et 
couronné  par  le  vieux  donjon  gothique  dit  la  Tour  Rouge,  phare  de  tant  de  ba- 
tailles livrées  entre  l'Orient  et  l'Occident.  Les  garnisons  autrichiennes  occupent  tons 
ces  passages  ;  les  montagnards  sont  Valaques,  de  religion  grecque  ou  orientale,  et 


16a  l-E    MONDE    GRECO-SLAVE. 

sympathisent  mieux  avec  leurs  coreligionnaires  qu'avec  leurs  maîtres  allemands. 

La  plaine,  en  Valachie,  a  partout  une  prodigieuse  fécondité,  et  la  montagne  ren- 
ferme des  mines  qui  furent  longtemps  et  redeviendraient  peut-être  le  Pérou  de 
l'Europe.  Les  Russes,  sous  l'adminislralion  du  général  Kisselelf,  en  ont  levé  la  carte 
géologique,  mais  leurs  découvertes  sont  restées  ignorées  des  Valaques  même.  On 
sait  seulement  qu'il  y  a  du  minerai  de  cuivre  à  Krasné,  de  vil- argent  a  Pitechti,  de 
charbon  de  terre  à  Gesseni,  d'asphalte  à  Poutchessa,  de  l'or  et  de  la  poix  minérale 
à  Korbéni,  du  soufre  et  de  l'ambre  jaune  à  la  montagne  Dcale  de  Roche.  Ces  trésors 
restent  enfouis;  les  salines  seules  sont  activement  exploitées,  et  donnent  à  l'État 
plus  de  15  millions  de  piastres  par  an.  Les  majestueux  Karpathes,  où  s'accomplit 
la  fusion  de  la  race  slave  et  de  la  race  latine,  portent  sur  leurs  versants  les  plus 
belles  forêts  de  l'Europe.  Toutefois  le  Grec  qui  arrive  dans  ces  contrées  transda- 
nubiennes doit  ressentir  une  triste  impression  :  il  ne  retrouve  plus  le  climat  de  la 
péninsule,  il  entre  dans  une  nouvelle  zone  physique  et  morale,  où  s'annonce  dès 
l'abord  l'influence  directe  de  la  Ru.ssie.  Un  froid  montant  jusqu'à  26  degrés,  une 
abondance  extraordinaire  de  neige,  sur  laquelle  les  traîneaux  roulent  pendant 
quatre  mois,  une  aristocratie  de  boyards  fortement  constituée,  une  population 
champêtre  dégradée  par  la  servitude,  et  la  steppe  nue  qui  déjà,  en  Moldavie,  s'ouvre 
immense;  tout  lui  dit  qu'il  a  atteint  ses  colonnes  d'Hercule.  Les  villes,  au  lieu  d'être 
pavées,  sont  pontées  à  la  russe,  avec  des  troncs  d'arbres  équarris  ;  le  paysan  mol- 
dave appelle  son  chariot  klbitke,  et  son  fouet  knout,  comme  le  paysan  moscovite; 
comme  lui,  il  fait  pompeusement  ses  charrois  avec  quatre  chevaux,  et  ne  possède  pas 
même  son  propre  foyer.  Il  n'est  pas  jusqu'à  l'architecture  des  églises  et  des  couvents 
qui  ne  reproduise  le  style  moscovite.  Mais,  dans  les  jeux,  les  danses  populaires,  la  mu- 
sique, les  procédés  des  arts,  le  commerce,  l'agriculture,  et  surtout  dans  les  rites 
religieux,  l'hellénisme  se  maintient  encore.  La  Valachie  se  rattache  plus  directement 
que  l'autre  principauté  à  la  péninsule  grecque,  car  elle  communique  par  ses  deux 
portes  de  fer  avec  l'Eptapole  ou  Transylvanie,  et  avec  les  nahias  (districts)  serbes 
et  bulgares,  tant  de  la  Morava  que  du  Timok.  Les  rives  de  ce  dernier  torrent,  es- 
carpées au  point  d'être  presque  inaccessibles,  nourrissent  même  une  forte  popula- 
tion de  pâtres  roiimounes  qui  de  là  .s'infiltre  au  sud,  en  poussant  ses  troupeaux 
jusqu'à  l'Epire. 

Ainsi  la  presqu'île  gréco-slave  ne  présente  guère  qu'un  entassement  de  mon  - 
tagnes  :  on  dirait  un  vaste  théâtre  composé  d'innombrables  terrasses,  qui,  fermées 
du  côté  de  l'ouest,  du  nord  et  du  sud,  ne  s'abaissent  et  ne  .s'ouvrent  qu'à  l'orient, 
par  les  plaines  de  la  Thrace  et  du  Danube.  La  mer  semble  avoir  travaillé  d'accord 
avec  les  montagnes  à  faire  de  ce  pays  une  terre  privilégiée  :  qu'on  en  suive  les 
contours  depuis  Raguse  et  le  golfe  de  Cattaro,  dans  l'Adriatique,  jusqu'au  cap  Ma- 
tapan,  et  de  là  par  les  Dosphores  jusqu'à  Soulina  et  à  Galats,  puis  qu'on  cherche 
un  développement  de  côtes,  d'îles  et  de  ports  comparable  à  celui-ci.  Ce  coin  du 
globe  en  est  certainement  la  partie  la  plus  achevée.  Aussi  la  Méditerranée,  cette 
mer  si  mouvante,  qui  ensable  tant  de  rivages,  n'a-t-elle  rien  changé  à  ceux  des 
Hellènes  ;  leurs  ports  n'ont  été,  depuis  deux  mille  ans,  ni  rétrécis  ni  comblés;  ils 
sont  toujours  les  plus  beaux  de  l'Orient.  Ces  côtes,  presque  partout  calcaires  et  à 
pic,  défendent  les  habitants  contre  l'attaque  des  eaux,  comme  les  montagnes  de 
l'intérieur  les  protègent  contre  l'agression  de  l'ennemi.  On  peut  donc  dire  en  toute 
vérité  que  ce  pays  a  dans  son  sol  même  les  éléments  de  l'indépendance.  La  mer 
Egée  (Archipel)  s'appelait  autrefois  mer  Blanche  {apyiou  ir^ayo?).  c'est-à-dire  mer 


LE    MONDE    CnÉCO-SLAVE.  163 

royale  el  libre  :  ce  nom  île  nier  Bianclie  ne  désigne  pins  anjonni'luii  que  la  mer  tle 
Marmara,  lai-  de  décharge  de  la  mer  Noire;  mais  ce  bean  lac  maritime  est  appelé  à 
devenir,  comme  aulrefois,  nn  appendice  de  la  Grèce.  Les  côtes  de  l'Archipel,  char- 
gées de  raisins,  de  citrons,  d'olives,  outre  qu'elles  sont  sans  hiver,  se  trouvent  en- 
core garanties  d'un  excès  de  chaleur  par  la  brise  de  mer,  el  jouissent  d'un  plus 
heureux  climat  que  l'Italie  même.  Loin  d'assoupir  l'intelligence  et  le  courage,  le 
long  été  de  ces  régions  ne  fait  que  développer  plus  harmonieusement  tontes  les 
forces  humaines;  aussi  comprend-on  sans  peine  que  les  peuples  de  cette  péninsule 
aient  forme  si  loiigtemi)s  la  plus  digne  portion  du  genre  humain,  et  qu'ils  tendent 
aujourd'hui  avec  ardeur  à  reprendre  leur  rang  dans  le  monde. 


IL 

Les  divisions  politiques  de  la  péninsule  sont  des  divisions  toutes  naturelles,  dé- 
terminées chacune  par  un  groupe  de  montagnes,  avec  l'ensemble  de  i)lateaux  qu'il 
supporte,  et  de  rivières  ou  de  bassins  qui  en  émanent  ;  à  l'abri  de  ce  groupe,  une 
nation  se  trouve  établie  avec  ses  diverses  tribus,  qui  forment  autant  de  provinces. 
Ces  grandes  divisions  territoriales,  au  nombre  de  cinq,  sont  :  au  sud,  la  Romélie, 
qui  comprend  tout  le  pays  des  liomeoi  ou  des  Grecs;  à  l'ouest,  vers  l'Adriatique, 
les  trois  provinces  dites  d'Albanie;  au  nord-ouest,  les  vastes  contrées  formant  au- 
trefois le  royaume  serbe,  et  connues  aujourd'hui  sous  le  nom  de  Hertsegovine,  Mon- 
ténégro, Bosnie,  Croatie  et  Serbie  ;  à  l'est,  les  nombreux  pachaliks  de  l'ancien  État 
bulgare,  situés  le  long  de  la  mer  Noire  et  du  Danube;  enfin,  de  l'autre  côté  du 
fleuve,  la  longue  région  appelée  Moldavie  et  Valachie,  qui,  impuissante  si  elle  est 
isolée,  devient  formidable  et  flori.ssanle  si  elle  s'allie,  comme  boulevard,  à  nn 
grand  empire. 

Ces  cinq  parties  de  la  Turquie  d'Europe,  si  naturellement  distinctes  qtie  jamais 
aucun  pouvoir  n'a  pu  et  ne  pourra  les  confondre,  sont  occupées  par  cinq  nationa- 
lités, toutes  à  peu  près  d'égale  force,  mais  où  prédomine  numériquement  la  race 
slave,  puisqu'en  Turquie  seulement  la  population  slave  .s'élève  à  près  de  huit  mil- 
lions. Celte  population  est  partagée,  il  est  vrai,  en  deux  peuples  qui  diffèrent  com- 
plètement de  goûts  et  de  tendances,  les  Bulgares  et  les  Serbes.  Les  Bulgares,  au 
nombre  de  quatre  millions  et  demi, n'aiment  que  la  paix  et  l'agriculture  ;  les  Serbes, 
qui,  non  compris  ceux  d'Autriche,  sont  dans  la  seule  Turquie  forts  de  trois  millions, 
aiment  surtout  la  vie  aventureuse  du  guerrier  et  du  p;Mre.  Mais  les  uns  et  les  autres 
ont  juré  d'être  libres,  el,  dans  leurs  Unies  pour  l'indépendance,  ils  trouveraient 
s'ils  étaient  vaincus,  l'hospitalité  au  delà  du  Danube,  chez  leurs  alliés  les  Moldo- 
Valaques.  Cette  autre  nation,  de  près  de  quatre  millions  d'âmes,  divisée  en  deux 
principautés  qui  ne  forment  réellement  qu'un  seul  et  même  État,  couvre  le  nord 
de  l'empire,  et  complète  avec  les  Slaves  la  ligne  de  tribus  qu'on  appelle  impropre- 
ment les  peuples  nouveaux  de  la  péninsule,  par  opposition  aux  deux  nations  anti- 
ques des  Hellènes  et  des  Albanais,  les  Illyriens  primitifs.  La  nation  albanaise,  jadis 
répandue  jusqu'au  Danube  et  aujourd'hui  refoulée  dans  les  montagnes,  ne  compte 
plus  qu'un  million  d'âmes  à  peine.  Également  décimée,  la  population  grecque  n'est 
guère  forte  de  plus  de  trois  millions,  y  compris  les  Slaves  hellénisés  de  la  Macé- 
doine, les  Albanais  hellénisés  de  l'Épire,  le  royaume  grec  et  les  îles.  Sans  doute  le 
nombre  des  Grecs  doublerait  en  peu  d'années,  si   la  liberté  et  la  concorde  rêve- 


164  LE  MONDE   GRÉCO-SLAVE. 

naient  enfin  dans  la  presqu'île  ;  mais  alors  les  populations  moido-valaques,  serbes 
et  bulgares  s'augmenteraient  aussi  proportionnellement,  et  l'équilibre  se  maintien- 
drait. 

Ces  cinq  peuples,  les  seuls  indigènes  parmi  ceux  de  la  péninsule,  et  chrétiens 
presque  tous,  à  l'exception  d'une  partie  des  Serbes  et  des  Albanais  ou  Arnautes, 
forment  donc  à  peu  près  un  groupe  de  quatorze  millions  d'hommes.  On  pourrait 
faire  entrer  dans  ce  groupe  les  Turcs  comme  sixième  nation,  s'ils  n'étaient  désor- 
mais en  trop  petit  nombre,  et  s'ils  n'avaient  constamment  vécu  en  étrangers, 
campés  seulement  dans  la  péninsule,  n'en  occupant  que  les  citadelles,  et  n'existant 
comme  population  champêtre  que  dans  la  Thrace,  où  l'invasion  des  agriculteurs 
bulgares  s'étend  de  plus  en  plus  et  les  refoule  vers  Stamboul.  Ces  anciens  domina- 
teurs sont-ils  maintenant  au  nombre  d'un  million  en  Europe?  On  peut  en  douter. 
Quant  aux  Albanais  et  aux  Bosniaques  mahométans,  ces  peuples  indigènes  ont  à  la 
possession  de  leurs  montagnes  des  titres  aussi  légitimes  que  les  chrétiens;  et,  le 
voulût  on,  on  ne  les  chasserait  pas  facilement  des  châteaux,  vrais  nids  de  vautours, 
qu'ils  occupent  dans  les  défilés.  Ils  ne  réclament  d'ailleurs  que  leur  propre  indé- 
pendance, et,  pour  l'obtenir,  ils  se  coaliseraient  contre  les  Turcs,  même  avec  les 
chrétiens,  dont  ils  parlent  la  langue  et  sont  les  frères  renégats.  Le  Grec,  le  Bul- 
gare, le  Serbe,  l'Albanais,  le  Moldo-Valaque,  voilà  donc  les  seules  bases  sociales  de 
la  Turquie  d'Europe  :  ces  cinq  nationalités  gréco-slaves  ont  des  intérêts  communs, 
mais  que  malheureusement  elles  ne  comprennent  pas  encore  as.sez.  Leur  rivalité  a 
toujours  causé  leurs  malheurs;  elle  avait  déjà  détruit  l'unité  de  la  péninsule  du 
temps  des  Romains,  et  le  Turc,  comme  avant  lui  le  Romain,  n'est  parvenu  à  vaincre 
ces  États  qu'à  l'aide  de  leurs  propres  discordes.  La  seule  condition  que,  même  en 
ce  moment,  les  Gréco-Slaves  aient  à  remplir  pour  se  trouver  en  état  de  reconquérir 
leurs  droits,  malgré  l'Europe  entière,  c'est  d'être  unis;  mais  la  politique  ottomane, 
fondée,  comme  celle  de  tous  les  conquérants,  sur  l'axiome  clividc  et  impera,  a  tou- 
jours su  entretenir  la  désunion,  et  souvent  même  l'hostilité,  parmi  ces  peuples.  La 
Turquie  ne  déjoue  depuis  trente  ans  toutes  leurs  insurrections  qu'en  les  empêchant 
de  correspondre  entre  eux.  Unis,  leur  volonté  ferait  loi  ;  désunis,  ils  sont  si  faibles, 
que  la  petite  armée  ottomane,  dont  l'efTeclif  ne  peut  plus  atteindre  cent  mille 
hommes,  suffit  pour  les  paralyser.  Depuis  des  siècles,  les  nations  gréco-slaves  pré- 
sentent le  phénomène  de  populations  aussi  belliqueuses  qu'intelligentes  exploitées 
par  des  barbares  ignorants  et  par  un  ramas  d'étrangers,  auxiliaires  de  ces  barbares, 
comme  les  Arméniens  et  les  Juifs.  Établis,  au  nombre  de  près  de  200,000,  sur  le 
Bosphore,  les  Arméniens,  banquiers  de  l'Asie,  se  répandent  cupides  et  rapaces  dans 
tous  les  bazars  gréco-slaves;  ils  sont  les  fermiers  de  tous  les  pachas,  les  créanciers 
de  toutes  les  communes,  qu'ils  appauvrissent  par  leurs  criantes  usures.  Les  Juifs, 
évalués  dans  la  péninsule  à  250,000,  sont  un  autre  fléau  non  moins  détesté  que  les 
Arméniens  et  les  Turcs.  Les  nomades  appelés  Tsiganes,  Tsinyaris  ou  Gyphtos, 
sont  une  troisième  plaie  du  pays.  La  population  de  ces  parias  venus  de  l'Indostan 
s'élève  dans  la  Bulgarie,  la  Serbie  et  la  Moldo-Valachie,  à  300,000  hommes  à  peu 
près,  musulmans  et  chrétiens. 

Toutes  ces  tribus  parasites  deviendraient  impuissantes,  si  jamais  les  peuples 
gréco-slaves  concluaient  entre  eux  une  paix  sincère.  L'obstacle  qui  s'oppose  à  l'é- 
tablissement de  cette  paix  vient  des  Européens  même  qui  ont  jusqu'ici  embrassé 
la  cause  des  rayas  :  les  uns,  philhellènes  ardents,  ont  voulu  tout  soumettre  aux 
Grecs;  les  autres,  sJavapldlcs  exclusifs,  n'ont  vu  dans  la  noble  cause  grecque  qu'une 


LE    MOISDE    OnECO-SLAVE.  J  (5>5 

IVaclion  rebelle  du  slavisme.  En  réalilé,  les  deux  causes  ne  peuvent  se  séparer, 
mais  elles  ne  peuvent  non  plus  s'absorber  l'une  l'autre.  Le  Iriomphe  des  Grecs  et 
des  Slaves,  qui  sera  celui  de  la  civilisation  en  Orient,  ne  se  consomnicra  que  par 
l'alliance  des  deux  rnces.  Les  rayas  le  sentent,  et  c'est  là  que  tendent  tous  leurs 
vœux  ;  ce  lait  est  prouvé  par  leurs  efforts  continuels  pour  combiner  leurs  insurrec- 
tions, efforts  que  la  seule  astuce  des  pachas  fait  échouer.  Depuis  longtemps  l'in- 
térêt slave  et  l'intérêt  grec  ont  cessé  d'être  ennemis.  Ne  pouvant  se  vaincre  l'un 
l'autre,  pour  coexister  libres,  quel  autre  moyen  ont-ils  que  la  fédération?  Sur  cette 
terre  classique,  où  jadis  les  villes  se  pressaient,  le  désert  règne  et  régnera  tant 
qu'on  n'aura  pas  appliqué  à  ces  contrées  le  seul  mode  de  gouvernement  qui  leur 
convienne,  le  mode  fédératif.  Ce  serait  à  tort  qu'on  craindrait  de  favoriser  par  là 
les  projets  des  Russes  sur  Constantinople.  En  aidant  la  Porte  dans  ses  efforts  pour 
obtenir  une  centralisation  impossible,  loin  de  relever  l'équilibre  européen,  on  suit 
précisément  la  route  qui  amènera  sur  cette  terre  Russes,  Autrichiens  et  Anglais, 
d'abord  comme  auxiliaires  des  Turcs  contre  les  rébellions  incessantes  des  rayas, 
puis  comme  maîtres  déOnitifs  du  pays. 

Instruits  par  une  trop  vieille  expéinence,  les  peuples  gréco-slaves  n'aspirent  plus 
qu'à  vivre  unis;  les  plans  de  leurs  chefs,  tout  aussi  bien  que  leurs  journaux  et  leurs 
chants  populaires,  expriment  unanimement  ce  vœu.  Ils  ne  demandent  pointa  se  sé- 
parer du  sultan,  ils  veulent  rester  dans  l'empire,  mais  comme  vassaux  et  non  comme 
sujets.  Leur  rêve  favori  est  une  confédération  chrétienne,  aboutissant  au  trône  de 
Stamboul  et  contrebalançant  la  confédération  musulmane  d'Asie,  qui  aboutirait  de 
même  au  Bosphore.  La  situation  respective  des  cantons  de  la  fédération  gréco-slave 
rappelle  assez  exactement  la  disposition  des  diverses  parties  d'une  pyramide.  La 
base  en  serait  formée  par  le  cours  du  Danube,  que  dominent  la  Moldo-Valachie  et 
la  Serbie;  sur  les  deux  flancs  de  la  pyramide  se  placeraient  la  Bulgarie  et  la  Bosnie, 
avec  ses  annexes,  le  Monténégro  et  la  Hertsegovine.  Ce  premier  massif  a  pour  en- 
tablement la  chaîne  du  Rhodope,  qui  porte  la  seconde  moitié  de  la  pyramide,  plus 
allongée,  mais  beaucoup  moins  large  que  la  première.  Cet  étage  supérieur  présente 
sur  une  ligne  parallèle  l'Albanie  et  l'Epire,  la  Macédoine  et  la  Thessalie,  l'État  de 
Constantinople  et  la  Thrace.  Rattachée  par  de  nombreux  liens  à  ces  trois  groupes, 
la  Grèce,  ce  royaume  tout  maritime  qui  ne  peut  vivre  que  par  ses  relations  avec  les 
provinces  agricoles,  s'en  dégage  avec  peine  pour  s'élancer  dans  la  mer  comme  un 
vaisseau,  ayant  à  sa  droite  la  prétendue  république  des  îles  Ioniennes,  et  à  sa  gauche 
les  futures  villes  libres  de  l'Asie  Mineure.  Enlin  la  pyramide  est  couronnée  par 
Candie,  qui  se  baigne  dans  les  eaux  de  l'Afrique,  pendant  que  la  Moldavie  voit  déjà 
naître  dans  son  sein  cette  grande  steppe  du  nord,  qui  de  là  s'étend  sans  interrup- 
tion jusqu'à  la  Chine. 

On  conçoit  qu'à  la  vue  de  tant  de  provinces  qui,  jouissant  du  plus  doux  climat, 
baignées  des  plus  belles  mers  du  globe,  étaient  prêtes  à  se  livrer  à  lui,  on  conçoit 
qu'Osman  ait  fait  jadis  son  magnifique  rêve;  qu'il  ait  vu  en  songe  son  empire  futur, 
pareil  à  une  tente  de  feuillage  surmontée  par  le  croissant  de  la  lune  et  posée  sur 
quatre  grandes  colonnes,  l'Hémus,  le  Caucase,  le  Taurus  et  l'Atlas.  Cette  tente  ver- 
doyante était  formée  par  un  seul  arbre,  qui  sortait  des  reins  du  nomade  asiatique  ; 
des  racines  de  l'arbre  jaillissaient  le  Danube,  le  Tigre,  l'Euphrate  et  le  Nil,  couverts 
de  vaisseaux  comme  la  mer.  Les  campagnes  étaient  chargées  de  moissons  et  les 
montagnes  d'épaisses  forêts;  dans  les  vallées  s'élevaient  des  villes  couronnées  de 
pyramides,  de  tours,  de  dômes  dorés,  et,  parmi  les  bosquets  de  rosiers  et  de  cyprès, 

TOME  I.  11 


16G  LE    MONDE    GRÉCO-SLAVE. 

le  cliant  des  rossignols  cl  des  perroquets  empourprés  se  mêlait  aux  prières  des 
imans.  Des  multitudes  d'oiseaux  étrangers  venaient  s'abattre  en  gazouillant  sous 
la  voûte  embaumée  de  cette  tente,  dont  les  rameaux  entrelacés  s'allongeaient  en 
forme  de  sabres.  Enfin  un  violent  ouragan  tourna  toutes  ces  pointes  de  glaives  vers 
les  différentes  villes  du  globe,  et  surtout  vers  Constanlinople,  qui,  située,  dit  Osman, 
à  la  jonction  des  dcrix  mers  et  des  deux  continents,  comme  un  diamant  enchâssé 
entre  deux  saphirs,  forme  l'anneau  principal  de  la  chaîne  qui  embrasse  le  monde. 
Cet  anneau  tomba  entre  les  mains  d'Osman,  et  l'empire  turc  fut  constitué. 

Cinq  siècles  ont  passé  depuis  le  songe  d'Osman;  la  lente  existe  toujours,  mais 
tôt  ou  tard  elle  sera  partagée  entre  ceux  qui  l'ont  plantée.  Une  si  vaste  demeure 
ne  peut  être  occupée  par  un  seul  peuple.  La  pensée  des  Soliman  et  des  Amurat,  qui 
voulurent  reculer  jusqu'à  l'Adriatique  la  frontière  de  leurs  États,  était  rationnelle  ; 
mais  cette  limite,  légitime  pour  un  pouvoir  européen  établi  à  Stamboul,  ne  pouvait 
roiivenir  à  une  monarchie  qui  poussait  jusqu'à  l'obstination  la  fidélité  à  son  origine 
musulmane.  La  Porte  était  condamnée  par  cette  obstination  même  à  rester  une 
puissance  asiatique,  car  l'islamisme  est  essentiellement  fait  pour  l'Asie.  Quoi  qu'il 
en  soit,  l'empire  turc  se  trouva,  dès  sa  naissance,  scindé  en  deux  régions  hétéro- 
gènes que  la  nature  n'a  point  unies.  D'un  côté  il  y  eut  l'Égyple,  l'Arabie,  la  Tur- 
comanie,  les  pays  caucasiens,  qui  descendent  en  amphithéâtre  vers  l'Euphrate  el 
le  Tigre,  et  aboutissent  à  la  Mésopotamie,  centre  naturel  du  kalifat  de  Mahomet; 
de  l'autre,  il  y  eut  les  îles  nombreuses  de  la  Méditerranée  et  les  pays  gréco-slaves, 
centre  naturel  du  christianisme  oriental,  boulevard  contre  l'Asie  et  à  la  fois  pont 
jeté  entre  elle  et  l'Europe.  Celte  dualité  de  l'empire  turc  est  ce  qui  l'a  perdu.  Sans 
doute  une  telle  position  lui  donnait  le  grand  avantage  d'un  caractère  mixte,  à  la 
fois  asiatique  et  européen.  Placé  au  point  de  jonction  entre  les  trois  plus  anciennes 
parties  du  monde,  dominant,  au  moyen  de  ses  caravanes  et  de  ses  flottes,  sur  l'O- 
céan indien  par  le  golfe  Arabique,  et  sur  la  Méditerranée  par  l'Archipel,  le  chef  os- 
inanli  pouvait  en  toute  vérité  s'intituler  padichah  ou  roi  des  rois  ;  mais,  pour  se 
maintenir  à  cette  hauteur  suprême,  il  fallait  une  administration  sage  et  progressive, 
il  fallait  le  gouvernement  le  plus  civilisé  de  l'univers  et  en  même  temps  le  plus 
ferme  :  à  cette  condition  seulement  l'équilibre  pouvait  subsister  entre  tant  de 
peuples  rivaux.  Or,  loin  d'être  également  paternel  pour  tous,  le  pouvoir  des  Os- 
manlis  s'attacha  à  rester  un  gouvernement  de  famille,  un  trône  oriental.  La  dualité 
primitive  qui  menaçait  cet  empire  à  la  fois  asiatique  et  européen,  chrétien  et  mu- 
sulman, alla  donc  se  formulant  toujours  avec  plus  d'énergie,  jusqu'à  ce  qu'enfin 
les  deux  principes  el  les  peuples  des  deux  parties  du  monde  se  jetèrent  le  gant  cl 
engagèrent  une  lutte  acharnée.  Venise  appela  la  première  aux  armes  les  chrétiens  , 
subjugués,  el  par  ses  conquêtes  de  l'Archipel  et  de  l'Albanie  entama  celle  mon- 
strueuse monarchie.  Ensuite  vint  l'AutiMche,  puis  la  France,  puis  la  Russie;  car  il 
ne  fallait  rien  moins  que  l'effort  de  toutes  les  grandes  nations  pour  chasser  Osman 
de  sa  tente. 

Maintenant  il  s'agit  de  remettre  l'ordre  dans  cette  demeure  ruinée  par  les 
coups  vengeurs  de  tant  d'ennemis.  Les  deux  groupes  de  peuples,  musulmans  et 
chrétiens,  se  trouvent  toujours  en  présence,  aussi  peu  fondus  ensemble  qu'ils 
l'étaient  à  l'époque  d'Osman,  et  décidés,  les  uns  comme  les  autres,  à  ne  plus 
accepter  qu'à  titre  fédéral  l'union  avec  les  Osmanlis.  On  sait  avec  quelle  ardeur 
les  Arabes  de  Méhémet-Ali,  aussi  bien  que  ceux  de  la  Mecque  el  du  désert, 
appellent  cette  union  fédérative.  Les  Syriens  ne  sont  pas  plus  disposés  à  subir  le 


LE    MONDE   GRÉCO-SLAVE.  167 

joug  de  la  Porte  que  les  Arabes;  le  sultan  a  encore  moins  d'autorité  sur  les  tribus 
lerribles  qui  couvrent  les  montagnes  du  Kourdistan  et  de  la  Turconianie.  De  toutes 
les  provinces  asiatiques,  la  seule  Arménie,  pacilique  et  marchande,  semble  n'avoir 
aucun  projet  d'émancipation;  mais  elle  ne  sourirait  pas  moins  à  une  liberté  qui  lui 
serait  donnée  sans  exiger  de  sacrifices  d'argent.  L'absolutisme  de  la  Porte  est  donc 
tout  aussi  miné  du  côté  de  l'Asie  que  du  côté  de  l'Europe.  Ce  que  veulent  les 
Gréco-Slaves  est  précisément  ce  que  demandent  les  mahomctans  eux-mêmes,  et  la 
communauté  des  désirs  établit  ainsi  un  lien  sympathique  enire  les  Slaves  d'Eu- 
rope et  les  autres  peuples  de  l'empire  d'Orient. 


III. 

En  général,  les  produits  du  sol  sont  à  peu  près  les  mêmes  dans  toutes  les  pro- 
vinces gréco-slaves.  Le  bétail  est  la  principale  richesse  des  habitants;  il  y  a  même 
des  tribus  de  pasteurs  exclusivement  occupées,  été  comme  hiver,  du  soin  des  trou- 
peaux. Les  deux  peuples  les  plus  adonnés  à  la  vie  pastorale  sont  les  Serbes  et  les 
Moldo-Valaques.  Dans  leurs  vastes  forêts  de  chênes,  les  Serbes  entretiennent  surtout 
des  troupeaux  de  cochons  en  si  grand  nombre,  qu'ils  forment  la  principale  res- 
source du  pays,  et  ont  fourni  au  peuple,  en  temps  de  guerre,  assez  d'argent  pour 
couvrir  les  frais  de  campagne  et  l'achat  des  munitions.  Aussi  a-t-on  dit  que  les 
Turcs,  au  lieu  de  combattre  les  Serbes,  auraient  dû  se  tourner  contre  les  cochons 
de  la  Serbie,  en  détruisant  les  forêts  qui  les  nourrissent.  Les  Moldo-Valaques  ont 
des  troupeaux  de  gros  bétail,  et  même  de  chevaux  renommés  pour  leur  vitesse,  qui 
s'exportent  en  masse  sur  les  marchés  d'Allemagne  et  de  Russie.  La  Bosnie  et  la 
Hertsegovine  nourrissent  un  nombre  considérable  de  bœufs,  qui,  devenus  gras 
sont  conduits  aux  ports  de  l'Adriatique,  et  vont  alimenter  les  flottes  anglaises  de 
Corfou  et  une  partie  de  l'Italie.  Les  tribus  de  pâtres  de  ces  provinces  sont  appelées 
Vlahhi;  elles  ont  souvent  émigré  vers  les  montagnes  du  sud  et  vers  l'Albanie,  où 
elles  ont  même  donné  leur  nom  à  une  province,  le  Stari-Flah.  Partout,  jusque  dans 
le  Péloponèse,  ces  hommes  gardent  les  mêmes  mœurs  et  emploient  les  mêmes  pro- 
cédés pour  l'entretien  du  bétail;  ils  ont  le  même  costume  de  peaux  de  mouton,  la 
même  saleté,  la  même  intrépidité  sauvage,  jointe  à  la  passion  de  la  musique,  de  la  danse 
et  du  chant.  Partouton  les  voit,  durant  l'hiver,  campés  dans  les  vallées  profondes,  où 
ils  tiennent  leurs  troupeaux  parqués,  à  l'abri  du  vent,  dans  les  enfoncements  cal- 
caires en  forme  d'entonnoir  qu'offre  souvent  la  péninsule.  A  la  Saint-George, 
l'Orphée  .sauvage  lève  sa  tente,  et  conduit  au  son  de  la  flûte  son  troupeau  vers  le 
sommet  des  monts,  mais  lentement,  et  ne  quittant  un  plateau  que  quand  le  soleil 
en  a  desséché  les  eaux  et  les  herbages.  C'est  de  cette  manière  qu'il  atteint,  à  la  fin 
de  l'été,  les  mousses  alpestres,  encore  fraîches  lorsqu'au-dessous  de  lui  tout  le  reste 
de  la  verdure  est  déjà  consumé.  Il  reste  sur  les  cimes  jusqu'à  la  Saint-Dimilri 
(mi-octobre),  et,  chassé  par  les  premières  neiges,  il  commence  à  quitter  à  pas 
lents  la  région  des  sapins,  descendant  de  plateau  en  plateau  jusqu'à  la  fin  de 
novembre.  Alors  il  campe  de  nouveau  dans  les  gorges  et  les  défilés,  attentif  à  saisir 
le  moindre  rayon  de  soleil.  Telle  est  l'existence  du  voslws  ou  ovtcfiar,  pâtre  gréco- 
slave.  Cet  homme  au  visage  farouche  eflraie  souvent  les  voyageurs,  car  il  est  tou- 
jours armé;  mais,  s'il  affecte  un  ton  menaçant  avec  les  riches  et  les  grands,  le  faible 
n'invoque  jamais  en  vain  son  hospitalité. 


I(j8  LE   MONDE   GRECO-SLAVE. 

Toule  la  péninsule  abonde  en  loups,  sangliers,  ours,  grands  aigles,  daims,  che- 
vreuils, même  en  cliakals  dans  le  midi.  Vers  le  nord,  des  chevaux  sauvages  errent 
sur  les  plaines  ;  certaines  tribus  talares  de  Bulgarie  les  chassent  et  les  tuent  pour 
s'en  nourrir.  On  trouve  dans  les  provinces  grecques  des  ânes  et  des  mulets  qui 
égalent  en  beauté  ceux  d'Italie.  Il  y  a  en  Romélie  une  race  de  bœufs  blancs  qui 
rappellent  ceux  d'Homère,  et  qui  contrastent  par  la  noblesse  de  leurs  formes  avec 
les  hideux  bulfles  dont  les  pâturages  sont  couverts.  Le  buffle,  aux  mouvements  slu 
pides,  à  l'œil  terne  et  jaunâtre,  aux  cornes  renversées  sur  le  cou,  est  en  force  et  en 
grosseur  le  double  du  bœuf;  aussi  l'emploie-t-on  avantageusement  pour  les  plus 
lourds  charrois,  pour  les  transports  de  pierres,  de  fer,  de  sel.  C'est  le  chameau  de 
la  péninsule  :  informe,  apathique,  sobre,  endurci  à  la  fatigue  comme  le  chameau, 
il  se  laisse,  comme  lui,  conduire  par  des  enfants.  En  été,  l'abondante  transpiration 
de  cet  animal  l'excite  à  chercher  les  bourbiers.  Sur  les  vastes  plaines  sans  ruisseaux 
de  la  Romélie,  il  faut  lui  creuser  çà  et  là  des  fossés  d'eau  dormante,  où,  pendant  les 
plus  chaudes  heures  du  jour,  le  monstre  noir  est  plongé  jusqu'au  museau,  qu'il 
tient  immobile  au-dessus  de  l'onde  fétide,  et  toujours  dirigé  du  côté  d'où  vient  le 
vent,  l'ondulation  de  l'air  fùt-elle  imperceptible. 

Les  forêts  bulgares  abondent  en  petites  tortues.  Le  voyageur,  endormi  sous  la 
feuillée,  est  .souvent  visité  par  ces  timides  animaux,  qui,  étendant  leurs  longues 
pattes  hors  de  leur  écaille  tachetée,  viennent  chercher  les  restes  de  son  repas.  L'O 
riental  regarde  ces  tortues  comme  impures  et  n'oserait  pas  même  les  toucher;  ex- 
portées, elles  fourniraient  à  l'Européen  un  mets  très- recherché,  et  seraient  pour  les 
habitantsunenouvellebranched'industrie. C'est  ainsi  que  la  pèche  des  sangsues, abon- 
dantes dans  les  marécages  de  la  presqu'île  et  recueillies  pour  le  compte  des  mar- 
chands francs,  a  déjà  enrichi  plus  d'une  pauvre  famille. 

Parmi  les  végétaux  de  ces  provinces,  les  plus  communs  sont  le  myrte,  le  laurier- 
cerise,  le  mûrier  noir,  l'oranger, l'olivier,  le  sycomore,  le  térébinlhe,  le  chêne  à  grappe, 
le  tilleul,  le  châtaignier,  le  cyprès  et  le  superbe  platane  d'Orient,  qui  atteint  des  di- 
mensions colossales,  témoin  celui  de  Bouyouk-déré  ;  le  palmier  seul  manque  à  cette 
terre;  on  ne  l'y  voit,  comme  à  Athènes,  qu'exceptionnellement.  Les  arbres  fruitiers 
d'Europe  y  abondent,  on  y  trouve  des  forêts  entières  de  cerisiers  et  de  pruniers;  le 
fruit  de  ce  dernier  arbre  sert,  dans  toute  la  Turquie,  à  faire  l'eau-de-vie  appelée  j'oÂi(l). 
Assez  souvent  le  paysan  distille  lui-même  son  raki  ;  celui  des  Crées  est  uneanisette 
célèbre.  Les  céréales  peuvent  croître  partout  abondamment,  quoiqu'on  ne  les  cul- 
tive que  dans  les  cantons  agricoles.  Il  y  a  des  tribus  de  pasteurs,  d'autres  qui  se 
vouent  spécialement  à  l'état  de  laboureurs.  Le  peuple  agriculteur  par  excellence  esl 
le  Bulgare;  on  le  voit  se  répandre  par  bandes  appelées  jetclatsi,  en  grec  thcristctais, 
dans  les  provinces  éloignées  comme  l'Albanie,  la  Serbie,  la  Romélie,  pour  y  faire 
les  récoltes  ;  d'autres  troupes  de  Bulgares  s'en  vont  de  même  au  printemps  pour 
diriger  les  semailles.  Dans  tous  les  cantons  agricoles,  l'époque  des  moissons  esl  un 
temps  de  réjouissances  publiques;  la  population  des  villages  .slaves  s'en  va  couper 
ses  blés  au  son  des  instruments,  le  drapeau  de  la  tribu  en  tête.  L'instinct  d'associa- 
tion, si  prononcé  chez  ces  peuples,  fait  que  tout  le  monde  se  soumet  volontairement 
et  sans  salaire  à  celte  corvée  générale  dite  la  moba.  Le  blé,  coupé  ainsi  collective- 
ment, est  porté  dans  les  cours  de  ses  propriétaires  respectifs;  ce  sera  ensuite  au 
riche  d'aider  de  son  superflu  ses  frères  moins  fortunés,  et  il  le  fera  de  bonne  grâce. 

(1)  En  slave  s//i'oj7r««, 


LE    MOXDE    Giuico-SLAVE.  169 

I>'im|K>l  (les  pativros,  ([iic  nous  regardons  ooinine  une  nouveauté,  est  en  Orient  hi 
plus  vieille  cl  la  plus  respecloe  des  lois. 

En  Serbie,  on  conniience  les  moissons  le  lendemain  de  la  nalivilé  de  la  Vierge, 
Gospoya  daiie  (20  septembre);  en  Bulgarie,  on  les  fait  en  juillet,  et  en  juin  dans  la 
Romélie.  Les  chariots  qui  reçoivent  les  recolles  bulgares  se  composent  d'une  simple 
claie  posée  sur  le  train,  au-dessus  de  roues  très-bassos;  quehjuefois  ces  roues  ne 
sont,  comme  en  Valacliie  et  dans  certains  cantons  d'Italie,  que  des  distjues  en  bois 
traversés  par  l'essieu.  La  charrue  lurco-bulgarc  a  également  conservé  la  forme  pri- 
mitive de  cet  instrument,  c'est-à-dire  que  le  l)ois  du  soc  n'est  point  séparé  de  la 
tige  ou  longue  barre  attachée  au  joug  du  taureau.  Celte  forme  se  retrouve  en  Asie 
et  sur  le  Caucase.  De  telles  charrues  ne  font  guère  que  gratter  le  sol;  mais  la  terre 
où  fut  adorée  la  déesse  aux  mille  mamelles  est  encore  si  féconde,  qu'à  peine  ce 
léger  sillon  est-il  nécessaire.  L'aire  slavo-grecque  est  ronde  comme  un  cirque  ;  au 
centre  est  un  pilier;  on  y  attache  les  chevaux,  qu'on  fait  courir  circulairement  sur 
les  gerbes  étendues,  qu'ils  foulent  sous  leurs  pieds,  ou  bien,  comme  en  Macédoine, 
un  bœuf  traîne  lentement  sur  cette  arène  un  rouleau  de  marbre.  L'un  et  l'autre 
usage  se  retrouvent  en  Moldo-Valachie. 

L'agriculture  a  conservé  dans  la  péninsule  les  pratiques  du  temps  des  patriarches 
juifs.  N'écoulant  pas  le  surplus  de  la  moisson.  le  laboureur  ne  demande  à  la  terre 
que  ce  qui  sullil  aux  besoins  locaux;  aussi  la  plus  grande  partie  du  sol  demeure- 
t-elleen  friche.  Il  n'y  a  d'exploité  en  Serbie  qu'un  huitième  des  terres,  en  y  com- 
prenant même  les  prairies.  L'habitant  de  la  Choumadia  et  de  la  Macédoine,  pour 
s'épargner  la  peine  du  défrichement,  met  souvent  le  feu  à  de  superbes  forêts,  sur 
l'emplacement  desquelles  il  obtient  pendant  queliiues  années  d'abondantes  récoltes. 
Les  Serbes,  les  Albanais  et  les  Turcs  sont  les  plus  mauvais  agriculteurs  du  pays; 
partout  où  ils  dominent,  on  voit  des  plaines  magnifiques  couvertes  de  mauvaises 
herbes,  si  ondoyantes,  que  ces  plateaux  semblent  de  loin  des  lacs  verts.  Entre 
Aidos  et  Fakhi,  entre  Yeni-Sagra  et  Mengeli  en  Thrace,  on  rencontre  de  ces  savanes, 
longues  de  plus  d'une  lieue.  Mais  le  Bulgare  producteur  s'infiltre,  comme  une  eau 
féconde,  à  travers  ces  déserts  montagneux,  et  partout  où  il  pénètre  il  fonde,  loin 
de  la  vue  des  pachas,  des  oasis  de  culture,  souvent  aussi  beaux  que  nos  vallons  de 
Normandie.  L'irrigation  des  champs  et  des  prés  est  surtout  pratiquée  par  ce  peuple, 
disciple  en  cela  des  Grecs,  avec  une  admirable  entente  des  lois  de  la  statique.  Les 
moindres  ruisseaux  sont  utilisés,  chaque  sillon  reçoit  son  tribut  rafraîchissant,  pas 
une  goutte  d'eau  n'est  perdue.  L'étude  de  ces  procédés  nous  mènerait  probable- 
ment à  mieux  connaître  les  fameuses  irrigations  chaldéenucs  de  rantiquilé,  et  sim- 
plifierait peut-être  les  méthodes  de  nos  agronomes. 

Les  céréales  les  plus  estimées  sont  le  froment,  le  millet,  le  sorgo  ou  sirok  (blé 
noir),  et  surtout  le  koukourouts  (kalamboki  des  Grecs)  ou  le  maïs,  qu'on  plante, 
comme  en  France,  sur  de  longues  lignes  droites.  Un  grain  de  maïs  en  rapporte  trois 
cents;  un  grain  de  froment,  ([uinze.  Les  paysans  bulgares,  serbes,  moldo-valaques, 
ne  se  nourrissent  guère  que  de  farine  de  maïs  délayée  dans  du  lait;  ils  nomment 
cette  bouillie  inamal'uja  :  c'est  la  polenta  italienne.  En  été,  il  se  fait  partout  une 
étonnante  consommation  de  melons  de  toute  qualité.  La  Grèce  produit  une  espèce 
particulière  de  ces  fruits,  qui  ne  mûrit (juaux  ap[)roches  de  l'hiver,  et  dont  les  ca- 
banes macédoniennes  sont  souvent  comme  tapissées.  Les  olives  grecques  fournissent 
une  prodigieuse  quantité  d'huile;  on  évalue  à  vingt-cinq  ou  trente  livres  la  masse 
de  ce  liquide  tirée  annuellement  d'un  olivier  ordinaire.  Candie  en  exportait  naguère 


170  LE    MONDE    GRECO-SLAVE. 

encore  vingt  mille  livres  par  an;  si  les  Turcs  y  laissaient  libres  et  la  nature  et  le 
génie  grecs,  cette  magnifique  île  ne  serait  bientôt  qu'une  grande  forêt  de  ces  arbres 
précieux  :  les  oleasters  (oliviers  sauvages)  y  croissent  d'eux-mêmes  sur  toutes  les 
montagnes.  Il  n'est  pas  étonnant  que,  dans  des  contrées  où  les  plus  beaux  produits 
de  la  nature  surabondent,  la  pomme  de  terre  soit  inconnue.  Le  prince  de  Serbie 
Miloch,  pour  en  introduire  l'usage,  a  dû  rendre  une  loi  qui  enjoignait  à  tout  paysan 
d'avoir  un  petit  carré  de  ce  légume  près  de  sa  chaumière.  Cette  loi  est  tombée  avec 
la  domination  du  despote.  Depuis  quelques  années,  le  vladika  du  Monténégro  veut, 
dit-on,  imposer  à  ses  guerriers  la  même  culture.  Il  est  à  croire  qu'elle  ne  trouvera 
pas  plus  de  faveur  chez  les  Gréco-Slaves  qu'en  Espagne  et  dans  les  Deux-Siciles. 
Les  fléaux  de  ces  riches  contrées  sont  les  épizooties,  les  essaims  de  sauterelles,  qui 
fondent  quelquefois  sur  les  campagnes,  et  en  rongent  jusqu'au  dernier  brin  d'herbe. 
On  voit  en  Bulgarie  des  sauterelles  vertes,  sans  ailes,  et  tellement  énormes,  qu'elles 
en  valent  dix  des  nôtres.  Il  y  a  d'autres  sauterelles  ailées,  que  l'Orient  envoie  par 
masses  capables  d'obscurcir  le  ciel.  Contre  ce  fléau,  la  population  entière  se  lève 
et  marche  en  colonnes,  comme  pour  se  défendre  d'une  invasion. 

Les  Grecs  excellent  à  soigner  les  vergers;  ils  en  font  de  véritables  jardins  d'Ar- 
mide.  Aussi,  dans  leurs  principales  villes,'  ces  vergers  servent  de  promenades  pu- 
bliques ;  mais,  dans  certaines  îles,  et  sur  beaucoup  de  côtes,  les  arbres  ont  presque 
entièrement  disparu  sous  la  hache  turque.  Il  est  remarquable  que  certaines  pro- 
vinces sont  toutes  couvertes  d'inutiles  forêts,  tandis  que  des  districts  voisins  se 
trouvent  entièrement  dépourvus  de  bois.  Ainsi  l'Olympe  a  d'immenses  forêts  vierges, 
au  pied  desquelles  plusieurs  bourgades  thessaliennes  sont  réduites  à  se  chauffer, 
comme  en  Arabie,  avec  du  fumier,  tant  les  voies  de  communication  sont  rares.  Sur 
d'autres  montagnes  albanaises  et  grecques,  les  pâtres,  à  force  d'y  brûler  les  arbres, 
ont  fait  tarir  jusqu'aux  ruisseaux. 

La  culture  favorite  des  Gréco-Slaves  est  celle  de  la  vigne,  et,  si  elle  était  prati- 
quée avec  un  peu  plus  de  soin,  leurs  vignobles  réuniraient  bientôt  tout  ce  qui  carac- 
térise les  crus  les  plus  vantés.  Le  vin  rouge  de  Ténédos,  le  vin  doré  de  Chypre, 
sont  déjà  fameux,  et  s'exportent  partout.  Le  vin  blanc  de  Samos  est  une  espèce  de 
lunel;  celui  du  mont  Athos  rappelle  les  vins  d'Espagne,  ceux  de  Moldavie  les  vins 
de  Bourgogne  ;  Anibelakia,  Pharsale,  toutes  les  côtes  fournissent  un  vin  de  liqueur 
délicieux.  En  général,  le  principe  sucré  domine  trop  dans  les  vins  grecs;  les  vigno- 
i)les  slaves  au  contraire,  dans  la  llerlsegovine,  la  Bosnie,  la  Serbie,  ayant  à  lutter 
davantage  contre  l'hiver,  donnent  des  vins  moins  doux,  mais  plus  spiritueux,  et  qui 
se  conservent  mieux.  Enfin  les  vins  du  Danube  valaque  et  moldave,  beaucoup  plus 
aqueux  et  plus  acides,  sont  les  moins  recherchés.  Le  Valaque  a  un  moyen  d'amé- 
liorer ses  vins  :  il  les  fait  geler  pendant  l'hiver,  et  ce  qui,  au  fond  du  baril,  a  résisté 
à  la  congélation  forme  le  vin  le  plus  généreux.  Le  Smederevski  (vin  blanc  de  Snie 
derevo)  est  excellent.  Au  dire  des  Serbes  qui  les  cultivent,  les  vignobles  de  Smede- 
revo  descendent,  par  une  reproduction  non  interrompue,  des  ceps  que  planta  l'em- 
pereur Probus  sur  le  Mont-d'Or  de  ce  pays.  Tous  ces  vins  se  conservent,  ou  dans 
de  petits  tonneaux  très-longs  qui  se  portent  à  dos  de  cheval,  ou  dans  des  outres 
goudronnées.  Un  stardchine  (chef  de  village)  ne  se  met  jamais  en  route  sans  prendre 
avec  lui  une  de  ces  outres.  Les  vignobles  sont  partout  sans  échalas  et  rampants 
comme  en  France  ;  les  vignes  sauvages,  à  gros  raisins,  grimpent  seules  en  festons 
d'arbre  en  arbre.  Chaque  vignoble  a  sa  vigla  (vedette),  abritée  par  quelque  vieux 
orme  ou  par  un  rocher,  et  d'où  la  sentinelle  armée  veille  à  ce  que  ni  hommes  ni 


LE    MONDE    GIIECO-SLAVE.  171 

bestiaux  ne  viennent  faire  du  ilégAt;  il  en  est  de  mémo  pour  les  champs  de  maïs. 
Après  la  vendange  coinine  ai)rès  la  récolle  du  mais,  le  proi)riétaire  donne  à  ses  voi- 
sins un  grand  l)anquel. 

Bien  que  les  richesses  minérales  de  la  presqu'île  soient  extraordinaires,  elles 
restent  inexploitées.  La  plu|)art  des  rivières  bulgares,  serbes  et  surtout  valaques 
roulent  des  paillettes  d'or,  que  des  troupes  de  tsiganes  (Iwhémiens)  sont  continuel- 
lement occupées  à  ramasser.  Le  fer,  le  plomb,  l'argent  et  l'or  se  trouvent  en  assez 
grande  quantité  dans  les  montagnes  slaves  et  grecques.  Quelques  fourneaux  de 
forge  sont  établis  à  Karatovo  en  Macédoine,  à  Samokov  en  Bulgarie,  où  l'on  fond 
des  boulets  de  canon  et  où  l'on  fabrique  des  fusils.  La  Bosnie  et  la  Croatie,  plus 
abondantes  en  minerai,  sont  aussi  mieux  exploitées;  il  y  a  des  forges  à  Slarimaïdan, 
Kamengrad.  Klisoura,  Egripalanka,  etc.  Quant  à  la  Serbie,  un  minéralogiste  saxon, 
M.  Herder  de  Freyberg,  en  a  parcouru  les  montagnes  en  1855,  et  y  a  trouvé  la 
siénite,  le  porphyre,  la  serpentine  partout,  et  sur  quatre  points  différents  des  dé 
pôls  de  charbon  de  terre  qui  seront  un  jour  utiles  pour  la  navigation  à  la  vapeur. 
Près  du  monastère  de  Stoudenilsa,  on  a  découvert  une  qualité  de  marbre  blanc  qui 
a  paru  comparable  à  celui  de  Paros,  quoiqu'il  ne  me  semble  point  l'emporter  sur 
d'autres  marbres  de  la  Bulgarie.  On  a  établi  sur  le  Pek,  a  Saidchar  et  ailleurs,  des 
ateliers  de  lavage  pour  séparer  l'or  du  sable.  Les  deux  principales  mines  serbes 
sont  à  Maidan-Pek,  sous  le  Stol,  et  à  Roudnik,  où  l'on  trouve  de  l'argent,  du  plomb 
et  du  fer.  Sous  le  rapport  métallurgique,  les  montagnes  slaves  l'emportent  de  beau- 
coup sur  celles  des  pays  grecs  ;  peut-être  ces  dernières  furent-elles  épuisées  dès 
l'antiquité.  On  cite  pourtant  au  mont  Ida,  en  Troade,  une  riche  mine  de  plomb  et 
d'argent.  Les  eaux  minérales  abondent,  depuis  celles  des  Thermopyles,  en  Livadie, 
jusqu'aux  fameux  bains  d'Hercule,  sous  Mehadia,  à  la  frontière  valaque;  l'Albanie, 
la  Bosnie,  la  Macédoine,  en  ont  d'excellentes;  la  source  sulfurée  deBania  (les  bains) 
sur  la  Moravitsa,  en  Bulgarie,  attire  déjà  les  Anglais,  et  celle  de  Toplitsa,  près  de 
Nich,  en  Serbie,  pourra  un  jour  le  disputer  à  Tœplitz.  Il  y  a  des  marais  salants  à 
Kavak,  sur  le  golfe  de  Saros  (mer  Egée),  et  à  Achioli,  sur  la  mer  Noire;  il  y  en  a 
aussi  en  Albanie,  à  Bastova,  près  d'Aulone,  à  Paliouri.  près  d'Arta.  En  Bosnie,  à 
Touzia,  il  y  a  deux  sources  salées.  Toutefois  on  ne  tire  de  ces  diverses  salines 
qu'une  quantité  de  sel  insuffisante  pour  le  pays,  et  l'on  peut  dire  que  ces  nombreuses 
provinces  dépendent  entièremeut,  sous  ce  rapport,  de  la  Valachie,  qui  est,  de  toute 
l'Europe,  la  contrée  la  plus  riche  en  sel  fossile;  celui  de  la  petite  ValacUie  est  du 
sel  de  roche,  qui  se  taille  comme  de  la  pierre  et  se  colporte  en  gros  cubes. 


IV. 


Si  des  productions  naturelles  l'attention  se  porte  sur  l'industrie,  on  voit  la  plus 
extrême  indigence  succéder  à  une  exubérante  richesse.  A  peine  trouve-t-on  des 
vestiges  de  cet  ancien  luxe  byzantin  et  mauresque  qui  faisait  l'admiration  des  croi- 
sés. L'industrie  est  pratiquée  à  l'antique  :  comme  il  y  a  des  tribus  de  pasteurs,  de 
moissonneurs,  de  même  il  y  a  des  tribus  de  maçons,  de  bijoutiers,  do  fonlainiers, 
de  faiseurs  de  tapis.  La  bijouterie  en  filigrane  est  surtout  exercée  par  les  Tsintsars 
du  Pinde;  ce  sont  les  Genevois  de  l'empire.  Nos  pendules  sont  encore  chose  in- 
connue :  on  se  sert  de  clepsydres,  horloges  de  sable,  comme  au  temps  d'Alexandre. 
Il  y  on  a  à  Conslantinople  dans  tous  les  corps-de-garde.  Eij  revanche,  le  pins  pauvre 


17^  JLE   MONDE    GRECO-SLAVE. 

uiusuluian  a  sur  lui  une  montre,  nécessaire  pour  lui  indiquer  l'heure  précise  des 
cinq  prières  du  jour.  Les  l)eaux  lapis  turcs,  à  dessins  si  riches  et  si  variés,  ne  se  fa- 
briquent en  Europe  qu'à  Jarkoeet  à  Berliovtsa,  en  Bulgarie.  A  Jarkoe,  toute  la  popu- 
lation n'est  occupée  que  de  cette  industrie;  on  y  voit  les  jeunes  lilles  en  longues 
rangées,  accroupies  devant  leurs  métiers,  sous  les  hangars  et  les  portiques  exté- 
rieurs de  leurs  cabanes;  elles  travaillent  du  matin  au  soir  et  ne  gagnent  que  cinq 
francs  par  mois;  encore  leur  salaire  a-t-il  été  élevé  au-dessus  du  taux  ancien.  Les 
broderies  dont  les  vêtements  des  Gréco-Slaves  sont  ordinairement  couverts,  se  font 
partout  dans  l'intérieur  des  familles;  mais  les  brodeuses  reconnues  dans  tout  l'O- 
rient comme  les  plus  habiles  sont  les  Grecques.  Quoique  les  armes  se  fabriquent 
aussi  partout,  les  armuriers  bosniaques  de  Travnik  et  de  Mostar  sont  principale- 
ment renommés  pour  leurs  cimeterres  damassés.  Un  officier  du  génie  sous  Napo- 
léon, Pertuisier  (1),  en  accordant  aux  ouvriers  européens  la  supériorité  pour  les 
armes  à  feu,  reconnaît  que  les  Orientaux  savent  toujours  forger  les  meilleures 
armes  blanches.  De  même  les  selles  turques  sont  encore  les  meilleures  du  monde. 
].,es  selliers  sont  très-nombreux  ainsi  que  les  cordonniers  ;  Vopankc  ou  ypodema, 
bottine  slavo-grecque,  est  la  partie  la  plus  richement  travaillée  du  costume  hé- 
roïque ou  palikarîen.  Les  charrons  au  contraire  sont  rares  ;  il  n'y  a  guère  en  effet 
que  les  femmes  des  pachas  qui  emploient  les  arrubus,  voitures  turques,  et  le  cha- 
riot du  paysan,  fait  par  lui-même,  est  toujours  Yumaxis  de  l'antiquité  grecque,  à 
roues  très-basses,  le  plus  souvent  pleines.  Des  moulins  à  vent  ne  se  rencontrent 
que  sur  les  côtes  grecques  et  dans  les  îles.  Les  villages  de  l'intérieur,  pour  moudre 
leur  blé,  emploient  encore  des  moulins  à  bras  de  la  même  forme  que  ceux  des  an- 
ciens. On  trouve  pourtant  des  moulins  à  eau  sur  la  plupart  des  affluents  du 
Danube. 

Quant  aux  arts  et  aux  sciences  qui  fleurirent  si  longtemps  à  Byzance,  les  Gréco- 
Slaves  n'en  gardent  plus  même  le  souvenir.  La  médecine  n'est  guère  exercée  que 
par  les  sorcières,  et  la  chirurgie  par  les  barbiers  ;  le  rasoir  est  leur  unique  instru- 
ment; il  leur  sert  pour  la  circoncision,  pour  la  saignée,  comme  pour  les  amputations. 
Point  d'accoucheurs,  la  nature  les  rend  le  plus  souvent  inutiles.  Quant  aux  blessures 
laites  par  les  armes,  les  médecins  qui  ont  vécu  dans  ces  contrées  reconnaissent  que 
le  paysan  serbe  et  albanais  a  pour  les  guérir  des  procédés  particuliers  et  très- 
efficaces.  Il  ne  serait  certainement  pas  inutile  que  nos  chirurgiens  de  régiment 
s'appropriassent  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  ces  antiques  méthodes  curatives  des 
peuples  guerriers.  La  fièvre  intermittente  et  la  dyssenterie  étant  à  peu  près  les 
seules  maladies,  ceux  qui  en  sont  atteints  se  font  réciter  des  prières  par  les  papas, 
et  boivent  force  eau  pure.  En  Oi'ient,  la  cure  d'eau  est  d'usage  antique.  Les  Slaves, 
pour  leur  malheur,  sont  très-enclins  à  substituer  à  l'eau  les  liqueurs  spiritueuses, 
ce  qui  transforme  la  fièvre  intermittente  en  fièvre  jaune.  L'absence  totale  de  secours 
éclairés  doit  faire  mourir  en  bas  âge  tous  les  enfants  faibles;  ceux  d'une  constitution 
forte  survivent  seuls,  et  leur  vigueur  naturelle  s'augmente  encore  par  la  sobriété 
que  ces  hommes  apportent  d'ordinaire  dans  toutes  les  jouissances  sensuelles.  Si  la 
population  se  trouve  ainsi  diminuée,  du  moins  le  pays  est-il  débarrassé  des  masses 
d'infirmes  et  d'impotents  qui  en  Europe  affligent  la  vue.  L'Orient,  quoi  qu'en 
disent  les  journaux,  n'a  généralement  que  des  populations  robustes. 

Les  arts  du  dessin  sont  tombés  au  rang  des  arts  mécaniques.  L'église  d'Orient, 

(1)  Promenades  dans  Comtantinople. 


LE    MUNUË   GnÉCO-SLAVli:.  173 

aussi  bien  que  l'islamisiue,  proscrit  la  sculpture;  h  peine  permet- elle  d'orner  de 
quehiues  arabosciues  les  pierres  sépulcrales.  La  peinture  fait  à  elle  seule  les  frais 
de  décoration  des  palais  counue  des  temples  des  deux  religions;  mais  elle  est  tenue 
à  des  formules  sacerdotales,  î»  des  types  corrompus  qu'elle  doit  répéter  servilement. 
L'architecture  est  plus  libre  :  toutefois  les  Gréco-Slaves,  comme  les  anciens  Hellènes, 
continuent  î»  n'employer  la  pierre  que  pour  les  édifices  publics  et  les  travaux  d'u- 
tilité générale.  Parmi  ces  travaux,  on  remarque  des  ponts  en  très-grand  nombre, 
la  plupart  antérieurs  aux  Turcs  et  d'origine  slave  ou  grecque.  Le  plus  long  de  tous, 
celui  de  Silivria,  compte  cinquante- deux  arches;  celui  de  Larisse,  sur  la  Salambria, 
en  a  douze;  celui  de  Mouslapha-Pacha,  sur  la  Maritsa,  en  a  dix-neuf.  On  admire 
celui  de  Moslar,  cpii  a  donné  son  nom  à  cette  ville  (1),  et  dont  l'arche  unique  sur 
la  Narenta  présente  cinquante  aunes  d'ouverture.  Maltebrun  prétend  à  tort  qu'il 
fui  «  bâti  par  un  menuisier  de  la  ville,  après  que  les  architectes  turcs  en  avaient 
désespéré.  »  C'est  un  ouvrage  grec  très-ancien.  On  doit  citer  quelques  beaux  ponts 
modernes  en  bois,  celui  de  Salonik,  sur  le  Vardar,  de  trois  cents  pieds  de  longueur, 
celui  de  Philippopoli,  sur  la  Maritsa,  celui  d'Andrinople,  sur  l'Arda. 

Les  palais,  sans  excepter  ceux  du  sultan,  sont  fort  loin  d'égaler  en  éclat  ceux  des 
plus  petits  souverains  d'Europe  :  l'Oriental,  même  lorsqu'il  occupe  le  premier  rang 
de  l'État,  dédaigne  le  luxe  pour  sa  demeure  privée;  tout  ce  qu'il  a  de  précieux  est 
réservé  à  l'ornement  des  temples  ;  aussi  voit-on  des  mosquées  qui  ne  le  cèdent  pas 
en  magnificence  à  nos  premières  cathédrales,  et  qui  l'emportent  sur  nos  églises 
quant  à  la  richesse  des  dotations.  Parmi  les  couvents  chrétiens,  les  plus  remar- 
quables sous  le  rapport  de  l'architecture  sont  ceux  du  mont  Athos  en  Macédoine; 
en  Bulgarie  celui  du  Rilo,  tout  inconnu  qu'il  est,  peut  cependant  rivaliser  avec  les 
plus  majestueux  du  catholicisme. 

Quant  aux  simples  maisons,  même  dans  les  villes,  elles  forment  un  réseau  de 
charpentes  reliées  par  de  légères  parois  d'argile  et  de  chaux.  Une  de  ces  maisons, 
contenant  sept  ou  huit  chambres,  se  vend  à  la  campagne  pour  cent  ou  deux  cents 
francs.  Ces  constructions  gréco-slaves,  qu'on  retrouve  chez  les  Mongols  et  les 
Tatars,  s'élèvent  prodigieusement  vite,  et  l'on  conçoit  que  le  peuple  en  fasse  sans 
grande  peine  le  sacrifice,  comme  lors  de  l'incendie  de  Moscou.  A  Andrinople,  deux 
mille  boutiques  bridèrent  en  1837  ;  elles  étaient  rebâties  deux  mois  après;  à  Bito- 
glia,  un  même  nombre  de  maisons,  brûlées  en  1850,  étaient  toutes  relevées  l'année 
suivante.  Les  monuments  des  villes  orientales  les  plus  importants  après  les  temples 
sont  les  fontaines;  dans  les  villages  même,  il  y  en  a  de  très-belles.  Les  fontainiers, 
sou-teratsi,  forment  une  corporation  jjresque  exclusivement  composée  d'Albanais 
du  canton  de  Drinopolis,  au  nord-ouest  de  Janina,  lesquels  exercent  leur  métier  de 
père  en  fds  dans  tout  l'empire.  Cette  tribu  a  réellement  acquis  une  grande  habileté 
dans  l'art  d'amener  à  peu  de  frais  les  eaux  des  plus  grandes  distances;  elle  remplace 
d'ordinaire  l'aqueduc  aérien  par  des  conduits  souterrains,  et,  pour  rendre  à  l'eau 
sa  force  ascendante  perdue  dans  les  vallées,  elle  bâtit  des  pyramides  hydrauliques 
nommées  taksim.  On  rencontre  de  ces  pyramides  dans  toute  la  péninsule. 

Par  suite  de  l'incurie  ottomane,  les  rivières  sont  dans  un  état  déplorable;  des 
bancs  de  sable,  des  digues  de  troncs  d'arbres  amassés  par  l'ouragan,  les  barrent 
en  tous  sens,  et  cependant  il  serait  facile  de  faire  sillonner  la  plupart  de  ces  cours 
d'eau  par  de  légers  bateaux  à  vapeur  qui  mettraient  l'intérieur  du  continent  en 

(1)  Le  mot  slave  mnst  signifie  poiil. 


174  LE    MOIVnE    GRÉCO-SLAVE. 

conimiinicalion  avec  la  mer.  Aujourd'hui,  les  rivières  de  la  péninsule  ne  peuvent 
pas  même  porter  des  bateaux  ordinaires;  on  n'y  voit  que  des  trains,  ou  la  caïk 
{l'antique  monoxylnn),  nacelle  formée  d'un  seul  tronc  d'arbre  creusé,  et  dans 
laquelle  trois  ou  quatre  personnes  au  plus  peuvent  se  tenir  accroui)ies,  car  le 
moindre  faux  mouvement  ferait  chavirer  une  caïk.  Les  routes  ne  sont  pas  en  meil- 
leur état,  o"u  plutôt  elles  sont  à  peu  près  défoncées.  Çà  et  là  dans  les  provinces  on 
rencontre  des  fragments  de  voies  pavées,  qui  au  bout  d'une  lieue  ou  deux  se  ca- 
chent de  nouveau  sous  l'herbe  ou  dans  les  broussailles.  Ces  voies  démantelées  ne 
sont  que  des  sentiers  fort  étroits  (en  grec  monopatîa),  c'est-à-dire  pratiqués  pour 
un  cavalier  seul,  et  il  faut  plaindre  le  voyageur  forcé  de  suivre  ces  routes  à  pierres 
aiguës,  à  trous  profonds.  Il  est  vrai  qu'on  y  peut  reconnaître  la  merveilleuse  sûreté 
du  pied  des  chevaux  slavo-grecs,  qui  allongent  en  tâtonnant  leurs  sabots  garnis  de 
fers  pleins  et  bombés,  à  peu  près  comme  ces  chats  dont  quelque  enfant  malin  a 
collé  les  pattes  dans  des  coquilles  de  noix.  Mais  rien  n'approche  des  skela,  chemins- 
escaliers,  ébauchés  plutôt  que  taillés  dans  le  roc,  le  long  des  précipices,  pour 
franchir  les  montagnes.  Quant  aux  dromoi,  routes  carrossables,  il  n'y  en  a  plus. 
Le  sultan  Mabmoud  avait  établi  une  de  ces  routes  lors  de  son  voyage  en  Bulgarie, 
de  Stamboul  jusqu'à  Choumla;  cette  voie  était  à  la  russe,  avec  des  poteaux  comme 
ceux  qui  indiquent  les  verstes  ;  elle  est  devenue  impraticable,  faute  d'entretien. 

On  conçoit  qu'avec  un  tel  système  de  voies  de  communication  le  grand  com- 
merce soit  impossible.  Chaque  province  doit  consommer  prescjue  à  elle  seule  les 
produits  de  son  sol;  aussi  le  bas  prix  des  denrées  surpasse-t-il  toute  croyance.  Le 
bétail  n'est  guère  plus  cher  :  la  livre  de  viande  vaut  8  à  12  centimes,  la  livre  de 
vin  (car  il  se  pèse)  vaut  un  sou;  un  mouton  entier  se  vend  2  francs.  Une  vache 
coûte  de  20  à  30  francs,  un  bœuf  50  ;  un  bon  cheval  serbe  ou  bulgare  coûte  de  80 
à  1-40  francs  ;  en  Macédoine  ou  en  Romélie,  il  est  plus  cher;  les  frais  quotidiens  de 
sa  nourriture  sont  de  15  à  18  sous,  de  25  sous  à  Constantinople  (1).  Le  quintal  de 
blé  coûte  en  Bulgarie  de  2  à  5  francs,  en  Serbie  5  francs,  en  Hertsegovine  7.  A 
Stamboul,  pour  tenir  le  pain  toujours  à  bon  marché,  l'État  a  ses  greniers,  les  seuls 
où  les  boulangers  puissent  s'approvisionner.  Les  paysans  de  la  Thrace  sont  forcés 
de  livrer  à  ces  établissements  leurs  grains  à  un  taux  souvent  au-dessous  du  prix 
courant.  Ces  greniers  de  prévoyance,  si  anciens  dans  l'histoire  d'Orient,  seraient 
pourtant  une  bonne  institution,  s'ils  n'outrepassaient  pas  leur  but  et  n'enfouissaient 
pas  la  richesse  du  peuple,  au  lieu  d'en  assurer  le  développement  continu.  Les  pro- 
vinces ont  aussi  des  magasins  publics,  où  le  paysan  porte,  comme  en  Hongrie,  sa 
dîme,  ou  l'impôt  en  nature  dû  à  l'Etat.  Les  familles  gréco-slaves  déposent  fréquem- 
ment leur  blé  dans  des  cavernes  et  des  trous  garnis  de  paille,  qui  rappellent  ces 
silos  d'Egypte  où  les  céréales  se  conservent  durant  des  siècles. 

Les  marchés  d'approvisionnement  ont  lieu,  non  le'feamedi,  comme  en  Occident, 

(1)  Une  peau  de  bœuf,  dans  les  provinces,  coûte  de  7  à  9  fr.,  une  peau  d'agneau  1  fr., 
une  livre  de  miel  -iO  ou  50  cent.  Les  cochons,  dont  la  Serbie  fait  un  si  grand  commerce, 
coûtent  de  7  à  15  fr.  engraissés,  et  pèsent  de  150  à  200  livres  ;  ils  se  vendent  en  Hongrie 
30  ou  60  fr.,  et  à  Vienne  75  fr.  De  Vienne,  le  surplus  de  ces  cochons  suit  le  Danube, 
arrive  en  Bavière,  puis  eu  Alsace,  cl  de  là  vient  jusqu'à  Paris.  Mais,  tandis  qu'à  Zoralin 
l'octroi  autrichien  ne  prélève  par  tête  de  ces  animaux  que  •'  l'r.  75  cent,  pour  les  procurer 
aux  villes  d'Autriche  en  abondance,  la  douane  française  de  Strasbourg  les  impose  au  taux 
énorme  de  13  fr.  20  cent.,  ce  qui  prive  uéccssairemenl  Paris  d'un  plus  grand  approvision- 
nement de  bestiaux  slaves. 


liE    MONDE   GRÉCO-SLAVE.  17ij 

mais  le  dimanche  matin,  jour  dont  le  paysan  profite  pour  ai>porler  ses  denrées  à  la 
ville,  en  même  temps  qu'il  vient  assister  à  la  messe  du  despote  ou  vludika.  Chaque 
habitant  se  munit  alors,  comme  en  Russie,  de  vivres  pour  toute  la  semaine.  Les 
Francs  des  Échelles  prétendent  qu'il  n'y  a  pas  de  foires  dans  l'intérieur  de  la  Tur- 
quie; il  y  en  a  au  contraire  de  très-considérables.  Ces  peuples  à  vie  sédentaire 
s'approvisionnent  en  ell'el,  d'une  saison  à  l'autre,  de  tout  ce  qui  leur  est  nécessaire. 
A  Prilipe,  dans  la  Macédoine  slave,  à  Eski-Djoumaa  en  Bulgarie,  et  à  Ousoun- 
Chaaova,  il  y  a  des  foires  où  campent  quelquefois  cent  mille  personnes.  Les  con- 
trats sont  rédigés  par  des  espèces  de  notaires,  la  plupart  grecs,  qu'on  voit  dans 
tous  les  bazars,  écrivant  sur  leurs  genoux,  au  fond  de  leurs  petites  échoppes,  ou 
bien  se  promenant,  un  encrier  de  laiton  à  la  ceinture,  et  portant  le  kalem,  plume 
de  roseau,  dans  un  étui,  avec  le  kalemtrach  ou  canif.  Ceux  qui  savent  déchiffrer 
une  ou  deux  des  sept  écritures  turques,  dont  la  plus  haute,  celle  du  divan,  est 
l'écriture  oflicielle,  sont  déjà  des  cffendis  (personnages).  Les  paiements  se  font, 
même  parmi  les  Turcs,  aux  termes  adoptés  dans  l'ancien  empire  grec,  de  la  Saint- 
George  à  la  Saint-Dimitri,  du  5  mai  au  '■lô  octobre.  Pour  montrer  combien  le 
crédit  est  nul,  il  suffira  de  dire  que  le  taux  moyen  de  l'intérêt  de  l'argent  en  Tur- 
quie, et  même  en  Serbie,  est  de  20  pour  100  ;  en  Albanie,  il  se  fait  des  emprunts 
à  48  pour  100;  on  place  sur  hypothèque  à  12  et  jusqu'à  24  pour  100. 


V. 


Pour  étudier  la  vie  domestique  des  Gréco- Slaves,  il  faut  quitter  les  grandes 
villes,  les  routes  battues,  et  aller  chercher,  au  fond  de  leurs  gorges  et  de  leurs  sau- 
vages vallées,  les  tribus  restées  fldèles  aux  mœurs  primitives.  Là  se  dévoilent,  dans 
toute  la  naïveté  de  leurs  vertus  et  de  leurs  défauts,  le  robuste  et  laborieux  Bul- 
gare, au  cœur  mieux  doué  que  l'esprit;  le  Serbe  paresseux,  mais  poète  et  guerrier 
intrépide;  le  simple  et  obstiné  Bosniaque  ;  le  Monténégrin,  libre  penseur  au  village, 
renard  aux  mille  ruses  dans  le  combat,  mais  vainqueur  généreux;  l'astucieux  et  in- 
domptable Albanais;  le  doux  et  spirituel  Valaque;  le  Grec  à  la  fois  économe  et 
magniflque,  enthousiaste  et  raisonnable,  aventureux  et  prudent.  Mais,  pour  entre- 
prendre un  pareil  voyage,  il  faut  autre  chose  qu'une  curiosité  de  touriste.  Il  faut 
se  préparer  à  toutes  les  privations,  savoir  coucher  en  plein  air,  vivre  de  fruits  comme 
un  anachorète,  et  risquer  sa  vie  comme  un  soldat.  Si  on  ne  craint  pas  de  s'exposer, 
à  travers  les  repaires  de  klephles,  aux  hasards  d'une  telle  excursion,  on  fait  sa  pro- 
vision de  vivres  et  on  se  procure  un  guide  pour  la  route  ;  une  petite  boussole  même, 
pour  s'orienter  au  besoin,  n'est  point  chose  superflue.  Il  faut  se  garder  d'emporter 
des  armes  brillantes;  un  fusil  simple,  un  poignard  et  des  pistolets  communs  doi- 
vent suffire.  Les  brigands  laisseront  passer  le  voyageur  ainsi  armé  en  lui  souhaitant 
bonne  fortune,  dobra  sretja;  peut-être  même  l'inviteront-ils  à  partager  leur  repas 
sous  le  rocher.  Il  ne  faut  pas  non  plus,  comme  dans  un  voyage  d'Asie,  prendre  le 
turban  et  l'habit  osmanli.  Ici  le  Turc  n'est  plus  chez  lui,  il  est  seulement  campé. 
Si  donc  l'on  veut  être  respecté  de  tous,  on  doit  revêtir  le  magnifique  costume  grec 
ou  garder  l'habit  franc.  Comme  on  est  assez  exposé  à  s'égarer,  même  avec  un  guide, 
il  ne  faut  pas  manquer  non  plus  de  se  munir  de  cartes  :  les  meilleures  sont  celles 
de  Trommelin  et  Lapie,  qui  embrassent  en  seize  feuilles  toute  la  Turquie  d'Europe. 

On  monte  ces  chevaux  slavo-latars,  maigres  et  petits,  qui  semblent  n'avoir  que 


176  LE    MOM)E    GRÉCO-SLAVE, 

le  soiilllo  et  qui  vont  eoinme  le  vent.  A  peine  le  cavalier  a-t-il  un  pied  dans  l'élrier 
qu'il  est  emporté  au  galop.  Nos  belles  voitures  à  vapeur,  marchant  sur  des  lignes 
de  fer,  vont-elles  aussi  vite?  Je  ne  sais;  mais  elles  offrent  certainement  aux  hommes 
lassés  de  la  vie  casanière  moins  de  jouissance  qu'une  caravane  ainsi  lancée.  Au  lieu 
de  grandes  routes,  à  peine  trouve-t-on  des  sentiers  ;  là  où  manque  un  pont,  ce  qui 
n'est  pas  rare,  le  voyageur  n'a  qu'à  pousser  sa  monture  dans  le  torrent,  sans  s'in- 
quiéter de  la  profondeur,  et  le  cheval  le  transportera  fidèlement  vers  l'autre  rive, 
à  gué  ou  à  la  nage,  peu  lui  importe.  Si  l'on  persévère  quatre  ou  cinq  jours,  cette 
manière  de  voyager  ne  tardera  pas  à  séduire;  bientôt  oncompi-endra  tout  le  charme 
de  la  vie  nomade,  on  comprendra  l'Orient,  pays  des  pèlerins  et  des  sophis,  où 
l'homme  ne  regarde  sa  maison  que  comme  une  tente,  son  existence  que  comme 
une  halte  passagère,  pour  laquelle  il  est  superllu  de  s'entourer  de  tant  de  meubles 
et  de  choses  prétendues  confortables  à  l'usage  de  notre  Europe.  Le  soir  on  cherche, 
pour  y  camper,  un  lieu  pittoresque,  une  colline,  un  platane  près  d'une  source  ;  on 
enfonce  dans  le  soi  la  lance  à  boule  dorée,  d'où  se  déroule  la  toile  de  lin  qui  doit 
abriter  le  voyageur.  On  s'étend  sur  le  sein  maternel  de  cette  vieille  terre  qui  nour- 
rissait nos  premiers  aïeux,  comme  elle  nourrira  nos  derniers  descendants.  Un  tapis 
préserve  de  l'humidité  du  sol,  sans  enlever  ce  qu'a  d'embaumé  le  contact  des  gazons 
fleuris.  Aux  lèvres  le  tchibouk,  près  de  soi  une  amphore  de  vin  grec,  on  regarde 
se  coucher  le  soleil,  et  dans  un  repos  total,  partagé  en  ce  moment  avec  toute  la 
nature,  on  attend  le  repas  du  soir.  Vous  êtes  dans  le  désert,  mais  en  même  temps 
sur  le  grand  chemin  du  monde  ;  tout  frère,  c'est-à-dire  tout  homme  qui  passe, 
s'arrête,  ou  vous  envoie  la  temcna,  ce  magnifique  salut  oriental  qui  consiste  à  s'in- 
cliner en  posant  la  main  sur  le  cœur,  et  à  se  redresser  en  la  portant  au  front, 
comme  pour  dire  :  Ami,  mon  cœur  l'est  dévoué,  et  mon  esprit  t'élève  vers  le  ciel. 
Si  vous  prenez  votre  repas,  souvent  le  passant  s'invitera  lui-môme,  et  viendra  s'as- 
seoir à  votre  table  de  gazon.  Si  c'est  vous  qui  passez,  on  vous  appelle,  on  vient 
vous  prendre;  il  faut  que  vous  partagiez  le  repas  de  vos  frères  inconnus;  bergers 
ou  marchands,  grands  ou  pauvres,  n'importe,  ils  sont  vos  égaux,  et  il  est  si  naturel 
que  des  frères  partagent  ce  qu'ils  ont. 

La  nuit  venue.  Européens  et  Gréco-Slaves  se  rangent  autour  du  foyer  improvisé, 
et  la  conversation  se  fait  souvent  en  quatre  ou  cinq  langues.  Si  les  environs  du 
campement  sont  infectés  de  chakals  et  de  sangliers,  au  lieu  d'élever  une  tente,  on 
suspend  avec  des  cordes  son  hamac  entre  des  arbres;  d'un  lapis  étendu  on  se  fait 
un  dais  pour  se  préserver  de  la  rosée,  et  l'on  s'endort  en  sécurité.  Dans  les  plaines 
situées  entre  Constanlinople  et  le  Taurus  ou  les  Balkans  d'Europe,  ces  précautions 
deviennent  même  inutiles;  le  climat  y  est  d'une  douceur  extrême,  et  les  animaux 
sauvages  ne  se  hasardent  que  rarement  dans  ces  longues  steppes  nues. 

Le  malin,  le  soleil  se  lève  sans  aurore  et  inonde  subitement  la  lerredeses  rayons. 
Un  léger  cri  du  guide  fait  accourir  vos  petits  chevaux  arabes  et  slaves,  aux  yeux  à 
fleur  de  tête,  au  front  saillant  et  aigu.  Vous  partez,  et,  s'il  le  faut,  votre  monture 
ira  jusqu'au  soir  sans  broncher,  sans  s'arrêter  même  pour  boire.  De  dislance  en  dis- 
lance, on  rencontre  quelque  tombeau  turc,  avec  ses  deux  colonnes  debout,  que, 
sous  le  crépuscule,  on  pourrait  prendre  de  loin  pour  deux  rayas  qui  causent.  Parmi 
ces  colonnes,  il  y  en  a  de  très-belles,  et  même  d'antiques,  en  marbre  blanc  ;  presque 
toujours  elles  sont  penchées  :  qui  sait  si  par  là  les  anciens  imans  ne  voulaient  pas 
indiquer  la  chute  du  guerrier  retombant  au  soin  de  la  terre?  Ces  sépulcres  aller 
nent  sur  les  routes  avec  les  fontaines.  Quelquefois  celles-ci  sont  couvertes  d'un 


LE   MONDE    GHECO-SLAVE.  177 

Ironc  d'arbre  creusé,  ou  d'une  grosse  pierre  forée  et  plantée  sur  l'orifice  du  puits. 
On  trouve  de  ces  pierres  qui  sont  d'élégants  chapiteaux  pareils  à  ceux  qui  ornent 
les  gracieuses  fontaines  des  petites  rues  déterrées  de  Pompeïa.  Au-dessus  de  ces 
puits,  les  Grecs  et  les  Bulgares  du  désert  ont  soin  d'entretenir,  pour  l'usage  de  leurs 
caravanes,  un  balancier  et  un  seau  formés  d'un  tronc  d'arbre. 

Autant  ces  jilaines  sont  tristes  et  dépouillées,  autant  les  villages  sont  frais  et 
riants.  Voyez  ceux  des  musulmans  gréco-slaves  de  la  Bosnie,  de  la  Macédoine  et 
de  l'Albanie  :  le  silence  règne  dans  les  rues  désertes;  mais  ces  bosquets  qui  entou- 
rent, qui  cachent  presque  chaque  maison,  ces  arbres  qui  entrelacent  autour  des 
fenêtres  et  des  portes  leurs  branches  chargées  de  fruits,  ces  eaux  courant  sous 
l'herbe  haute,  comme  à  la  dérobée,  vers  la  cabane  qui  sert  de  salle  de  bain  h  la  fa- 
mille, tout  cet  ensemble,  enlin,  porte  un  caractère  d'innocence,  de  pureté  calme, 
qui  ramène  la  pensée  vers  les  jours  des  patriarches.  Si  l'on  entre  dans  un  village 
chrétien,  par  exemple  dans  un  celo  bulgare,  on  n'y  remarque  pas  le  même  luxe  de 
végétation,  parce  que  le  Bulgare,  exploitant  toute  la  campagne,  ne  peut  consacrer 
autant  de  soin  à  l'entourage  de  sa  demeure;  et  puis  il  est  raya,  il  tremble  de  pa- 
raître riche,  il  enfouit  sous  le  sol  sa  hutte  de  branchages.  Mais  attendons  le  soir. 
Dès  que  la  nuit  approche,  on  voit  descendre  de  toutes  les  montagnes  voisines  les 
bergères  et  les  enfants  ramenant  du  désert  leurs  innombrables  troupeaux.  A  leurs 
chants  joyeux  se  mêlent  le  bêlement  des  moutons,  des  chèvres,  le  mugissement  des 
grands  buUles  et  le  tintement  de  la  sonnette  des  vaches-mères.  Chaque  baba  (femme 
de  ménage  bulgare),  debout  sur  le  seuil  de  sa  cour,  compte  le  bétail  au  passage, 
et  se  prépare  à  traire  le  lait.  Alors  se  révèle  toute  la  magie  agreste  des  Balkans. 

En  Orient  même,  où  l'hôte  est  un  être  si  sacré,  l'hospitalité  des  Bulgares  est  pro- 
verbiale, elle  ne  peut  être  comparée  qu'à  la  pMloxenia  des  Grecs.  C'est  grâce  à 
cette  hospitalité  que  les  coins  les  moins  fréquentés  de  l'empire  deviennent  abor- 
dables pour  le  voyageur.  En  Serbie,  il  en  est  de  même  :  dès  que  sont  dissipés  les 
premiers  soupçons  que  provoque  nécessairement  l'arrivée  d'un  inconnu  chez  des 
hommes  qui  ont  été  longtemps  esclaves,  dès  qu'ils  se  sont  assurés  qu'on  ne  leur 
veut  pas  de  mal,  ils  sont  tout  à  l'étranger.  Le  Serbe  offre  à  son  hôte  la  place  d'hon- 
neur au  foyer,  le  consulte  pour  les  lois  de  l'État,  comme  pour  l'organisation  de  sa 
famille.  Dans  toutes  les  cabanes  où  entre  l'étranger,  les  petits  enfants  viennent  :i 
lui  en  souriant,  au  lieu  d'aller  se  cacher,  comme  font  les  enfants  des  Turcs.  S'il  vi- 
site un  riche  citoyen,  la  maîtresse  de  la  maison  se  présente  d'abord  pour  lui  baiser 
la  main,  et  il  ne  peut  échapper  à  cette  triste  politesse  de  l'Orient  qu'en  élevant  la 
main  et  la  posant  à  la  grecque  sur  son  cœur.  Introduit  dans  la  salle  d'honneur, 
qui  sert  en  même  temps  de  chambre  à  coucher,  sans  laisser,  ainsi  que  doivent  faire 
les  Turcs,  leurs  souliers  sur  le  seuil,  il  s'avance,  en  Franc  libre,  sur  les  beaux  tapis 
rouges,  et  va  se  placer,  en  face  du  knèzc  ou  chef,  sur  des  coussins  de  velours. 

L'habitant  des  villes  n'exerce  pas  l'hospitalité  avec  moins  d'empressement  que 
le  montagnard.  Pour  héberger  le  Franc,  il  vient  souvent  le  chercher  au  hane{{), 
que  l'on  quitte  sans  regret,  car  tout  ce  que  le  voyageur  peut  se  procurer  au  liane, 
c'est  une  chambre  vide  pour  lui  et  une  place  à  l'écurie  pour  son  cheval.  Il  faut 
aller  à  la  mehana  (2)  prendre  ses  repas;  et  si  c'est  l'hiver,  dans  une  chambre  sans 
vitres,  on  n'a  pour  se  préserver  du  froid  qu'un  ntaiigal,  plat  de  braises  (ju'il  faut 

(1)  Hôtellerie. 

(2)  Restaurant  oriental. 


178  LE    MONDE    GRECO-SLAVE. 

renouveler  sans  cesse.  Content  de  quitter  un  tel  gîte,  vous  suivez  votre  nouvel 
hôte,  dont  la  famille  regarde  comme  une  fête  votre  entrée  sous  son  toit.  Ce  jour-là 
une  activité  inaccoutumée  règne  dans  cet  intérieur  d'ordinaire  si  monotone.  Pour 
vous  honorer,  votre  hôte  invite  tous  ses  voisins.  Le  chef  de  la  maison,  qui  mange 
presque  toujours  à  part,  trop  respecté  de  la  famille  pour  qu'elle  ose  partager  son 
repas,  ce  pontife  du  foyer  descend  celte  fois  jusqu'à  la  table  commune.  Le  raki 
(eau-de-vie  de  pinines  ou  de  cerises  sauvages)  circule  d'abord,  dans  un  gobelet 
grossier  chez  le  pauvre  Bulgare,  mais,  chez  l'Albanais,  leGrec,  le  Slave  Macédonien, 
dans  une  belle  et  ancienne  coupe,  souvent  dorée,  où  ont  bu  les  aïeux.  Transmise 
aux  convives  par  le  père,  qui  la  vide  le  premier,  elle  passe  à  la  ronde.  On  mange 
au  même  plat,  mais  avec  beaucoup  plus  de  propreté  qu'un  Franc  ne  le  croirait 
possible.  Le  dîner  fini,  les  toasts  commencent,  car  l'Oriental  ne  boit  qu'avant  et 
après  ses  repas,  et  rit  de  nous  voir  boire  en  mangeant.  Si  les  libations  se  pro- 
longent longtemps,  c'est  que  le  Grec  et  le  Slave  aiment  la  conversation,  et  que  le 
vin  l'anime.  L'ancien  de  la  famille  se  lève  enfin  de  table,  en  disant  :  Nous  nous 
sommes  assis  honnêtes,  nous  nous  levons  en  tout  honneur.  De  la  salle  (oda),  on 
passe  au  tchardak  (espèce  de  belvédère),  où  les  pipes  et  le  café  ne  tardent  pas  à 
être  apportés.  De  même  qu'en  Orient  on  boit  à  la  même  coupe,  ainsi  l'on  fume,  en 
signe  de  respect,  au  même  tchibouk,  que  l'on  se  passe  de  main  en  main.  Aussitôt 
après  le  coucher  du  soleil,  l'étranger  est  conduit  dans  l'appartement  qui  lui  est 
destiné,  et  sur  le  seuil  de  sa  chambre  les  enfants,  de  préférence  les  jeunes  filles, 
veillent  toute  la  nuit  comme  des  anges  silencieux,  en  se  relevant  les  uns  les  autres 
jusqu'au  jour,  pour  entretenir  le  feu  et  garder  le  sommeil  de  leur  hôte. 

D'autres  fois,  au  lieu  d'un  pareil  accueil,  le  voyageur  ne  trouve  le  soir,  au  bout 
de  sa  route,  qu'un  lume  désert  et  ruiné,  où,  seul  avec  son  guide,  il  étend  son 
grabat  et  mange  les  provisions  dont  il  s'est  pourvu.  Ce  cas  se  reproduit  fréquem- 
ment en  Romélie,  en  Bosnie  et  vers  le  bas  Danube,  où  les  Russes  ont  tout  détruit. 
Mais  souvent  aussi  il  rencontrera  dans  ce  hanc  abandonné  une  compagnie  de  pali- 
kares,  et  l'arrivée  d'un  vrai  Franc  éveillera  chez  eux  une  gaieté,  une  verve  poé- 
tique où  se  révélera  tout  le  moderne  hellénisme.  Tantôt  ce  seront  des  danses 
mimiques  et  à  caractères,  comme  l'Europe  n'en  connaît  plus  ;  tantôt  ils  raconte- 
ront quelque  légende  des  anciens  temps  de  la  ville,  c'est-à-dire  de  Stamboul,  qui 
égalera  en  luxe  d'images  les  plus  merveilleux  contes  de  l'Asie  ;  ou  bien  ils  se 
livreront  à  des  exercices  où  éclate  leur  admirable  souplesse,  et  où  l'on  reconnaît 
tous  les  jeux  décrits  par  Homère.  Puis,  s'accompagnant  de  la  lyre  de  leurs  frères 
barbares,  comme  quelques-uns  appellent  encore  les  Slaves,  c'est-à-dire  de  la 
gousla,  ils  chanteront  leurs  derniers  combats.  Au  milieu  du  silence  profond  des 
auditeurs  assis  en  cercle  autour  du  feu,  passe  et  repasse,  pleine  de  vin  pourpré, 
l'énorme  tchoutoura,  bouteille  en  bois  ciselé,  dont  le  bouchon,  de  bois  aussi, 
ferme  si  hermétiquement  l'orifice,  qu'on  a  peine  d'abord  à  le  croire  séparé  du 
vase.  Peu  à  peu  tout  s'anime,  la  réserve  fait  place  à  l'abandon,  et  alors  devient 
claire  la  grande,  l'éternelle  antithèse  entre  l'Orient  et  l'Occident.  Le  raya  gréco- 
slave  a  plus  de  perspicacité,  il  embrasse,  grâce  à  son  esprit  naturel,  un  plus  vaste 
cercle  de  faits  que  nos  paysans  occidentaux  :  de  là  toutes  les  questions  dont  il 
accable  les  voyageurs  étonnés  sur  les  événements  et  les  institutions  de  l'Europe 
civilisée,  et  les  observations,  toutes  plus  ou  moins  malignes,  faites  à  parte  sur 
chacune  de  leurs  réponses.  L'Oriental  admire  le  Frankistan  pour  ses  lumières  et 
pour  la  discipline  formidable  de  ses  troupes,  mais  il  le  croit  impie,  novateur,  sans 


LE   MONDE   GRÉrO-SLAVE.  179 

rospocl  pour  les  mœurs  ol  la  vioillosso.  Noire  costiinie  le  fait  sourire,  nos  rapides 
saluts  lui  paraissoul  sans  diiinilé,  nos  danses  elFéniinées  le  révollenl,  noire  galan- 
terie lui  semble  une  prosliluliitn;  les  statues,  la  niusicjue  instrumentale,  Iransfor 
ment  pour  lui  nos  églises  en  temples  d'idoles;  nos  théâtres  lui  paraissent  une 
insulte  au  Créateur.  Il  appelle  tyrannie  notre  manière  de  traiter  les  domestiques, 
et  ne  peut  comprendre  les  nuances  si  variées  de  noire  état  social.  Kn  effet,  dans  ce 
pays,  où  le  dernier  raya  et  le  capitaine  cau.sent  ensemble  sur  le  même  pied,  les 
gens  pauvres  n'ont  pas  à  supporter  les  mêmes  humiliations  que  chez  nous,  et  la 
classe  ouvrière  ne  peut  éprouver  les  irritations  d'amour-propre  qu'excitent  parmi 
nos  travailleurs  le  luxe  et  le  ton  dédaigneux  de  la  bourgeoisie  et  de  l'aristocratie. 
En  Turquie,  les  valets  no  sont  que  ce  qu'étaient  les  pages  de  notre  féodalité,  des 
enfants  que  des  familles  d'un  rang  égal  se  conlient  entre  elles;  de  cette  domes- 
licité  on  peut  s'élever  aux  plus  hautes  positions.  Ouant  aux  esclaves  des  musul- 
mans, ils  ont  aussi  de  très-grandes  facilités  pour  sortir  de  leur  état,  qu'on  ne  |)eul 
nullement  comparer  à  celui  des  nègres  de  nos  colonies. 


VI. 

Les  Gréco-Slaves,  beaucoup  plus  rapprochés  delà  nature  qu'aucune  autre  race  eu- 
ropéenne, ont  par  là  même  conservé  dans  leurs  mœurs  de  nombreuses  traces  de  la 
vie  antique,  beaucoup  de  poésie  primilive,  comme  aussi  beaucoup  de  supei'stitions. 
Chez  eux,  les  nymphes  et  déilés  locales  du  rocher,  de  la  source,  de  la  montagne, 
de  la  ville  ou  du  foyer,  n'ont  pas  cessé  d'être  vénérées  sous  le  nom  iVangcs  et  de 
ffdfiies.  Le  génie  (sticlicîon)  se  manifeste  de  diverses  manières  dans  les  lieux  qu'il 
protège;  tantôt  il  apparaît  sous  la  forme  d'un  serpent;  tantôt  un  souille  aérien,  une 
lumière  nocturne,  révèlent  sa  présence.  Les  sorcières  thessaliennes  font  descendre 
la  lune  des  cieux,  et  l'astre  transformé  en  génisse  leur  donne  un  lait  qu'elles  em- 
ploient dans  les  opérations  magiques.  La  foi  dans  les  talismans  est  universelle.  Chré- 
tiens et  Turcs,  dans  leurs  maladies,  avalent  des  papiers  enchantés,  ou  boivent  de 
l'eau  que  les  sorciers  ont  bénie  en  y  plongeant  deux  cailloux  sacrés,  emblèmes  de 
deux  génies,  mâle  et  femelle.  Les  Slaves  portent  souvent  dans  leurs  poches  du  poivre 
rouge  ou  de  la  corne  de  chamois  pour  se  préserver  du  mauvais  œil.  De  là  la  défense 
faite  par  les  Turcs  aux  ghiaours  de  regarder  leurs  étendards.  • 

Dans  ce  théocralique  Orient,  où  la  religion  est  restée  la  base  des  mœurs,  toutes 
les  fêtes  nationales  sont  des  fêtes  religieuses.  Les  Gréco-Slaves  ont  dans  l'année 
deux  grands  jours,  celui  de  Pâques  et  celui  de  Noël  ou  de  l'Epiphanie,  nommés, 
l'un  fête  des  Lumières,  l'autre  fcte  du  Jourdain  ou  de  la  Bénédiction  des  eaux.  La 
veille  de  Noël,  chaque  famille  se  procure  un  pain  sans  levain,  dit  tc/icsnitsa,  et  fait 
rôtir  un  cochon  tout  entier  ou  quelque  autre  animal  ;  on  appelle  ces  mets  pcsivo,  pct- 
chenîtsa  (le  rôti  par  excellence).  La  nuit  se  passe  à  l'église,  ou  plutôt  dans  l'enceinte 
qui  l'environne.  Là  tout  le  peuple  est  réuni,  et  quand,  caché  par  les  voiles  qui  dé- 
robent le  sanctuaire  à  tous  les  regards,  le  papas,  au  milieu  de  la  liturgie,  fait  re- 
tentir les  solennelles  paroles  :  jMix  bojiy,  Chrislos  se  rodi  (paix  de  Dieu,  le  Christ 
est  né)!  alors  la  population  se  sent  électrisée,  et  tous  répètent  d'une  voix  de  ton- 
nerre :  f^o  istitum  rodi  (il  est  véritablement  né  !  )  Puis  chaque  voisin  embrasse  son 
voisin,  l'ennemi  cherche  son  ennemi,  pour  lui  donner,  en  l'embrassant,  \apaix  de 
DifM;  même  les  époux,  s'ils  se  rencontrent,  sont  forcés  d'échanger  un  baiser  en 


180  LE    IMOISDE    GRÉCO-SLAVE. 

public.  De  retour  au  foyer,  la  famille  réunie  s'embrasse  encore,  et,  chacun  tenant 
à  la  main  une  bougie  allumée,  on  se  met  à  table.  Le  chêne  coupé  pour  faire  cuire 
ce  l'epas  de  l'aurore  n'a  pas  été  brûlé  entièrement  ;  le  premier  visiteur  qui  se  pré- 
sente le  matin  est  prié  de  frapper  de  son  bâton  sur  cette  bûche  sacrée  ;  il  le  fait  en 
disant  :  A  vous  autant  de  chevaux,  de  moutons,  de  vaches,  que  cette  bûche  a  donné 
d'étincelles!  L'accent  plus  ou  moins  affectueux  avec  lequel  il  prononce  cette  béné- 
diction est  un  augure  plus  ou  moins  favorable  pour  la  famille.  Les  tisons  non  con- 
sumés sont  alors  éteints  et  réservés  pour  être  suspendus  aux  branches  des  jeunes 
arbres  fruitiers,  qu'ils  feront  prospérer. 

La  Pâque ,  en  grec  lampri  (jour  de  lumière),  commence  de  même  à  minuit, 
quand  le  pope  du  fond  de  la  cella  a  crié  :  Christos  cmcsti  ou  voskres  (le  Christ  est 
ressuscité).  A  ces  mots,  tout  le  monde  répond  :  Fo  istinou  voskres  (vraiment  res- 
suscité); et,  comme  à  Noël,  ce  ne  sont  partout  que  fraternels  embrassements.  L'anu- 
phora  (pain  bénit)  est  partagé  entre  tous;  on  s'invite  pour  manger  l'agneau,  que 
chaque  famille,  même  la  plus  pauvre,  n'a  pas  manqué  d'immoler.  Les  villages  et  les 
montagnes  retentissent  de  coups  de  carabine,  et  du  cri  :  P"o  istinou  voskres.  Les 
passants  qui  se  rencontrent  se  présentent  des  œufs  de  Pâques  et  les  choquent  l'un 
contre  l'autre;  l'œuf  cassé  appartient  à  celui  qui  le  brise,  et  qui  lire  de  cette  cir- 
constance un  augure  de  longévité  pour  lui-même.  Cet  usage  grec  est  passé  jusqu'à 
Pétersbourg,  à  travers  tous  les  pays  slaves.  En  Serbie  et  en  Bulgarie,  les  réjouis- 
sances pascales  ont  ordinairement  pour  théâtre  le  foyer  domestique;  car,  à  cette 
époque  de  l'année,  la  nature,  engagée  dans  sa  dernière  lutte  contre  les  vents  du 
nord,  est  encore  inhospitalière;  vers  le  sud,  au  contraire,  les  festins  se  célèbrent 
en  plein  air  sous  des  tentes.  Durant  la  sainte  semaine,  l'Albanais  et  le  Monténégrin 
cessent  de  guerroyer;  c'est  la  trêve  qu'avaient  coutume  d'observer  chaque  dimanche 
nos  châtelains  féodaux.  Mais  les  haines  héréditaires  ne  tardent  pas  à  se  jurer  de 
nouveau  sur  la  tombe  des  aïeux.  Le  lundi  ou  le  mardi  après  Pâques,  on  se  rend  au 
cimetière  ;  chaque  famille  porte  une  tablette  généalogique,  transmise  d'âge  en  âge, 
où  sont  écrits  les  noms  de  ses  morts,  et  qui  ressemble  assez  aux  dypliques  des  an- 
ciennes catacombes  latines  et  grecques.  On  allume  sur  les  tombeaux  des  bougies 
ou  des  lampes,  et  la  journée  se  passe  en  prières  funèbres  pour  les  âmes  des  défunts. 
Alors  on  songe  aussi  à  leur  mémoire  terrestre  ;  on  exalte  ce  qu'ils  ont  fait  de  bien, 
et,  pour  perpétuer  leur  noble  sang,  on  cherche  de  dignes  alliés;  les  mariages  se 
concluent,  ainsi  que  les  fraternités.  Cette  dernière  institution,  que  les  Gréco-Slaves 
ont  seuls  conservée  en  Europe,  consiste  dans  une  adoption  solennelle,  comme  frère 
ou  comme  sœui',  de  la  personne  que  l'on  préfère.  Pendant  cette  belle  cérémonie, 
bénie  par  le  prêtre  comme  un  mari;)ge,  ceux  qui  s'aiment  se  tiennent  par  la  main, 
et  par-dessus  la  tombe  de  leurs  pères  se  mettent  mutuellement  sur  la  tête  une 
couronne  de 'feuilles  nouvelles;  puis  ils  se  donnent  le  baiser  d'union,  qui  les  rend 
l'un  pour  V aulre  pobratim,  frères  ou  sœurs  d'adoption,  poolchim,  pomaika,  mères 
ou  pères  adoptifs.  Ainsi  liés,  les  frères  et  pères  en  Dieu  sont  tenus  de  s'entr'aider 
en  toute  occasion  suivant  leurs  moyens,  jusqu'à  l'année  suivante,  où  ces  mêmes 
liens  se  renouvellent,  à  moins  qu'on  ne  préfère  les  contracter  avec  d'autres  per- 
sonnes. Ces  liens  ne  sont  plus  indissolubles  comme  il  paraîtrait  qu'ils  l'étaient  au- 
trefois, mais  ils  ne  sont  pas  moins  sacrés,  et  le  Serbe  comme  le  Bulgare  n'ont  point 
de  formule  de  serment  plus  solennelle  que  de  jurer  par  leur  frère  adoptif.  L'in- 
stitution du  ;jo6m/s<i'o  (syn-adelphotis)  a  chez  les  klephtes  un  caractère  encore 
plus  chevaleresque  :  deux  klephtes  qui  ont  formé  cette  alliance  sont  unis  à  la  vie 


LE    MONDE    GUÉCO-SLAVE.  181 

et  à  la  mort.  Un  kleplile  altaciué  par  les  Turcs  doit  échapper  avec  son  pobratiiii, 
ou  succomber  avec  lui  ;  ils  sont  devenus  solidaires  et  inséparables,  comme  Orcslc; 
et  Pylade. 

Chez  les  peuples  pasteurs  des  montagnes,  ainsi  que  chez  ceux  du  nord,  les 
mœurs  se  distinguent  par  leur  rudesse.  Les  Slaves  danubiens  et  les  Moldo-Vala- 
ques  ont  souvent  de  sanglantes  visions.  Les  po|)ulations  de  la  Serbie,  de  la  Ilertse- 
govine,  ont  conservé  plus  d'une  sombre  légende  d'âmes  condamnées,  après  la  mort, 
à  errer  sur  la  terre  pour  expier  leurs  fautes,  ou  même  à  .se  renfermer  dans  le  sé- 
pulcre, pour  y  faire  vivre  les  voitkocll aks  oa  vampires.  Le  voukodluk  (littéralement 
loup-garou)  dort  dans  sa  tombe,  les  yeux  ouverts,  le  regard  fixe;  ses  ongles  et  ses 
cheveux  croissent,  un  sang  chaud  court  dans  ses  veines.  C'est  aux  nuits  de  pleine 
lune  qu'il  sort  pour  faire  ses  courses,  et  sucer  le  sang  des  vivants,  en  leur  ouvrant 
la  veine  dorsale.  Quand  un  mort  est  soupçonné  de  quitter  ainsi  sa  couche,  on  le 
déterre  solennellement  :  s'il  est  en  putréfaction,  le  pope  se  borne  à  l'asperger  d'eau 
bénite;  s'il  est  rouge  et  sanglant,  on  l'exorcise,  et,  en  l'inhumant  de  nouveau,  on 
lui  plonge  un  pieu  dans  la  poitrine,  pour  qu'il  ne  bouge  plus.  Autrefois  les  Serbes 
criblaient  de  balles  la  tête  du  cadavre,  puis  brûlaient  le  corps.  Ils  ont  aujourd'hui 
renoncé  à  ces  vengeances,  mais  ils  répètent  encore  que  les  corbeaux  les  plus  af- 
famés fuient  loin  de  ce  cadavre  vivant,  sans  même  oser  le  toucher  du  bout  de  leur 
bec.  La  Thessalie,  l'Épire  et  les  f'iakhi  du  Pinde  connaissent  une  autre  espèce  de 
vampires  dont  parlait  déjà  l'antiquité  :  ce  sont  des  hommes  vivants  en  proie  à  une 
.sorte  de  somnambulisme,  qui,  saisis  par  la  soif  du  carnage,  sortent  la  nuit  de  leurs 
huttes  de  bergers,  et  courent  la  campagne,  déchirant  de  leurs  morsures  tout  ce 
qu'ils  rencontrent,  hommes  ou  bestiaux.  Ces  voukodlaks,  avides  surtout  du  sang 
frais  des  jeunes  filles,  s'accouplent,  dit  le  peuple,  avec  la  vicchtitsa,  gnome  femelle, 
fantôme  aux  ailes  de  feu,  qui  descend  la  nuit  sur  le  sein  des  braves  endormis,  les 
étreint  dans  ses  embrassements,  et  leur  communique  sa  rage;  quelquefois  aussi, 
changée  en  hyène,  la  vicchtitsa  emporte  aux  bois  les  petits  enfants. 

Toutes  ces  terreurs  d'hiver  se  dissipent  peu  à  peu  devant  le  sourire  du  printemps. 
La  résurrection  de  Lazare  devient,  dans  les  chansons  des  paysans,  le  symbole  de 
cette  renaissance  de  la  nature.  Le  lendemain  du  dimanche  des  Rameaux,  les  jeunes 
filles,  au  lever  du  soleil,  rassemblées  avec  leurs  amphores  autour  de  la  tchcsma 
(fontaine),  chantent  l'eau  délivrée  de  la  glace,  le  ruisseau  troublé,  auquel  l'œil  ar- 
dent du  cerf,  image  du  soleil,  rend,  en  s'y  mirant,  la  limpidité.  Puis,  quand  vient  le 
soir,  assises  à  la  porte  de  la  chaumière  paternelle,  elles  répètent  :  «  0  saint  George, 
ta  fête  est  prochaine;  mais  en  revenant  m'amène  t-clle  un  époux?  Oh  !  puisse-t-elle 
ne  plus  me  trouver  chez  ma  mère!  Puissé-je  être  morte  ou  fiancée!  »  La  veille  de 
la  Saint-George  arrive.  Alors  les  femmes  mariées  s'en  vont  cueillir  des  herbes 
printanières,  surtout  celles  qui  entrent  dans  la  composition  des  philtres  d'amour: 
elles  jettent  ces  plantes  dans  l'eau  puisée  sous  la  roue  du  moulin,  emblème  de  la 
roue  de  la  fortune,  et  le  lendemain  à  l'aurore  elles  se  lavent  avec  cette  eau,  espé- 
rant rajeunir  comme  la  nature,  dont  elles  aspirent  ainsi  les  sucs  mystérieux  ;  en- 
suite elles  s'attachent  derrière  l'oreille  ou  se  mettent  à  la  ceinture  des  bouquets  de 
fleurs  nouvelles,  et  s'en  vont  à  l'église.  Pendant  ce  temps,  chaque  père  de  famille 
fait  couler  devant  sa  porte  le  sang  d'un  agneau;  on  sert  cet  agneau  rôti  tout  entier 
au  grand  repas  domestique  qui  se  donne  en  l'honneur  de  saint  George,  patron  des 
tribus  slaves,  et  représentant  général  des  laboureurs.  Cette  fête,  une  des  plus  po- 
pulaires parmi  les  Danubiens,  arrive  vers  la  lin  d'avril;  elle  est,  comme  le  scmik 
TOME    I.  12 


182  LE    MONDE   GRECO-SLAVE. 

des  Russes,  destinée  à  célébrer  le  retour  du  soleil,  en  même  temps  qu'à  honorer 
un  pieux  anniversaire.  A  partir  de  ce  jour,  le  paysan  de  la  péninsule  ne  couche  |)lus 
qu'en  plein  air,  sous  ses  hangars  ou  ichardalis,  kiosques  charapèti'es  ouverts  de  tous 
côtés  :  à  ses  yeux,  le  dragon  tué  par  saint  George  est  vraiment  le  génie  noir  et 
glacé  de  l'hiver.  C'est  après  la  Saint-George  que  les  bergers  partent  avec  leurs 
tentes  et  leurs  troupeaux  pour  le  désert,  et  les  haïdouks  ou  klephtes  pour  la  mon- 
tagne. C'est  aussi  à  cette  époque  qu'ont  lieu  les  grandes  assemblées  nationales  des 
tribus  libres  de  la  Turquie.  Dans  ces  assemblées,  qui  rappellent  les  champs  de-mai 
de  l'ancienne  France,  on  arrête,  comme  chez  les  Gaulois  du  temps  de  Clovis,  le 
taux  de  l'impôt  que  doit  payer  chaque  tribu  dans  l'année;  on,  si  l'on  est  en  guerre, 
on  trace  le  plan  de  la  prochaine  campagne.  A  ces  réunions,  qui  se  tiennent  dans 
certains  couvents  privilégiés,  le  laboureur  et  le  marchand  se  rendent  d'une  distance 
de  cinquante  à  soixante  lieues.  Le  premier  jour  est  voué  aux  prières;  le  commence- 
ment et  l'issue  des  offices  sont  annoncés  par  des  salves  de  carabines  ;  on  couche  en 
plein  champ  autour  du  monastère;  on  prie,  on  délibère,  on  danse,  et  le  peuple  dans 
ses  hymnes  célèbre  deux  choses  que  jamais  Oriental  n'a  pu  séparer,  son  Dieu  et  sa 
patrie.  La  slivovitsa  (eau-de-vie  slave)  coule  en  abondance;  des  chèvres,  des  mou- 
tons entiers  sont  cuits  et  servis  sur  l'herbe.  Les  cimetières,  autour  desquels  se  tien- 
nent ordinairement  ces  réunions,  sont  ornés  çà  et  là  de  drapeaux  de  diverses  cou- 
leurs ;  et,  comme  pour  réjouir  les  mânes  plaintives,  on  se  livre  sur  les  tombes  à  des 
divertissements  variés. 

Pendant  ce  temps,  les  vieillards  discutent  gravement  des  plans  politiques  ou  des 
projets  d'alliances  entre  les  familles  ou  les  villages.  Chacun  parle  à  son  tour  et 
motive  son  vote.  11  y  a  parmi  les  capitaines  de  la  tribu  des  orateurs  pleins  d'élo- 
quence, parfois  des  Gracchus,  dont  les  moines  sont  obligés  de  tempérer  la  fougue. 
Le  clergé  slavo  grec,  avec  des  dehors  plus  austères  que  le  nôtre,  est  cependant 
beaucoup  moins  séparé  du  monde  civil.  Non  salarié  par  l'État  et  très-pauvre,  il  est 
obligé  de  vivre  davantage  avec  les  populations,  de  s'associer  à  toutes  les  douleurs 
comme  aussi  à  toutes  les  joies  des  hameaux  ;  il  est  l'hôte  nécessaire  de  tous  les 
festins,  il  est  le  juge  de  toutes  les  querelles.  Soumis  par  des  barbares  étrangers  au 
christianisme,  les  Slavo-Grecs  n'ont  sauvé  leur  nationalité,  à  travers  les  âges, 
(ju'en  la  cachant  au  fond  du  sanctuaire,  en  investissant,  à  l'instar  des  Gaulois  de 
l'époque  mérovingienne,  leurs  évoques  de  tout  le  pouvoir  civil  laissé  à  leurs  cités 
conquises,  et  en  les  proclamant  dcspoti,  vladikas.  Mais  le  despote,  ou  mieux  Vigou- 
mène,  présent  aux  fêtes  nationales,  n'en  trouble  point  la  gaieté,  comme  ce  serait 
souvent  le  cas  si  un  semblable  usage  existait  dans  nos  communes  rurales.  Sans 
se  mêler  aux  danses,  il  les  regarde  en  spectateur  satisfait.  C'est  qu'au  lieu  d'affaiblir 
la  morale  publique,  ces  danses  la  fortifient  et  élèvent  les  âmes  vers  l'héroïsme. 
Voyez  \es:  palika7's  grecs  et  les  younaks  slavons  préparer  leur  danse  du  kolo;  ils  se 
placent  sur  deux  lignes  dans  une  plaine  ouverte  :  chacun  saisit  son  voisin  par  la 
ceinture,  en  lui  tendant  un  mouchoir  blanc.  Alors  commence  le  koln  (danse  du 
cercle),  qui  va  s'élargissant  toujours,  entraînant  par  centaines,  dans  sa  course  cir- 
culaire, tous  ceux  qu'elle  trouve  sur  son  passage. 

Ailleurs,  dans  quelque  coin  de  la  plaine,  au  son  de  la  govsla,  s'exécute  une 
danse  plus  paisible,  celle  de  Voie,  où  le  danseur  et  la  danseuse  isolés  tracent  des 
cercles  de  plus  en  plus  étroits  l'un  autour  de  l'autre.  On  voit  aussi  danser  la  valaque 
(la  motnatchka  igra  des  Bulgares),  qui  consiste  à  tourner  sur  les  talons  en  se  bais- 
sant et  se  relevant,  puis  à  sauter  en  rentrant  les  genoux  et  en  faisant  claquer  les 


LE    MONDE    GRÉCO-SLAVE.  183 

doigts.  On  retrouve  celle  danse  chez  les  paysans  de  la  Moscovie;  burlesque  et  dis- 
gracieuse, malgré  la  naïveté  de  ses  figures  el  la  prodigieuse  souplesse  avec  laquelle 
on  les  exécute,  elle  semble  avoir  été  inventée  pour  des  peuples  satyres.  Les  Grecs 
ne  daignent  pas  danser  la  vainque;  mais,  Ib-haut  sur  la  colline,  voyez-les  exécuter 
leur  terrible  pyrrhique,  appelée  aussi  Vaîbanaise,  qui  fait  trembler  au  loin  la 
terre  et  inonde  de  sueur  l'homme  le  plus  fort.  Celui  qui  la  mène  frappe  du  pied  en 
cadence,  et  tous  ceux  qui  le  suivent  l'imitent,  tantôt  en  brandissant  leurs  sabres 
nus,  tantôt  en  élevant  leurs  bras  entrelacés. 

Dans  l'ancienne  société  hellénique,  chaque  danse  était,  pour  ainsi  dire,  un  récit, 
le  résumé  d'un  drame;  chacune  avait  un  caractère;  il  fallait  que  la  pantomime 
suppléât  la  parole,  et  fftl  assez  claire  pour  faire  comprendre  le  sujet.  L'art  de  la 
danse,  devenu  ainsi  une  véritable  étude,  atteignit  chez  les  anciens  Grecs  une  haute 
perfection,  dont  il  est  douteux  que  nos  danses  modernes  approchent.  Chaque  pro- 
vince grecque  a  encore  aujourd'hui  sa  danse  locale  toujours  figurée,  et  qui  semble 
n'être  que  le  souvenir  dénaturé  d'une  pantomime  religieuse  d'avant  le  christia- 
nisme. Les  paroles  chantées  qui  accompagnent  cette  pantomime,  retracent  presque 
toujours  un  événement  récent  qui  intéresse  toute  la  province;  celte  chanson 
accompagne  constamment  la  danse  faite  pour  elle,  et  l'une  ne  tombe  jamais  sans 
l'autre  en  désuétude.  Le  plus  remarquable  débris  des  antiques  théories  helléniques 
est  la  romaika,  dont  la  simple  voix  ou  le  son  du  Ihéorbe  règlent  les  mouvements 
cadencés.  Homère  décrit  en  vers  magnifiques  celte  danse,  qu'il  place  parmi  les  sujets 
sculptés  sur  le  bouclier  d'Achille.  Les  figures  de  la  romaika  rappellent  encore, 
comme  jadis,  les  détours  du  labyrinthe,  où  le  fil  d'Ariane  dirigeait  Thésée  contre 
le  monstre.  Le  trouble  de  l'amante  de  Thésée  revit  entièrement  dans  l'éloquente 
pantomime  de  la  jeune  coryphée,  qui  dirige,  en  agitant  un  mouchoir  blanc,  la 
longue  chaîne  de  ses  compagnes,  se  porte  en  avant,  en  arrière,  s'élance,  puis  reploie 
en  spirale  cette  belle  guirlande,  dont  elle  est  la  tête  et  la  fleur.  Les  Slaves  ont 
modifié,  sous  le  nom  de  kola,  cette  antique  danse  athénienne.  Ils  ont  de  même 
emprunté  leur  musique  aux  peuples  grecs,  et  la  yousla  parait  être  le  seul  instru- 
ment d'origine  vraiment  slave.  Cette  grossière  guitare  est  de  bois  dur  taillé  en 
forme  de  demi-poire  et  garni  en  cuivre,  avec  un  long  cou  à  tête  de  cygne  ou  de 
bélier.  Sept  ou  dix  cordes  en  crin  de  cheval,  étendues  sur  un  tympan  de  fine  peau, 
et  qu'on  touche  avec  les  doigts,  complètent  l'instrument.  A  défaut  de  la  flûte  d'Al- 
banie, la  gousla  dirige  les  danses,  qui,  tantôt  douces  et  fraîches  églogues,  tantôt 
turbulentes  tragédies,  excitent  l'étonnement  d'un  Européen.  Si  ces  danses,  ainsi 
altérées,  exécutées  dans  leur  simplicité  rustique,  sont  pourtant  d'une  si  profonde 
poésie,  que  deviendraient-elles,  rehaussées  ou  transformées  par  l'art?  Et  combien 
ne  doit-on  pas  regretter  qu'on  n'ait  pas  encore  songé  à  les  réhabiliter  !  Malheu- 
reusement les  Gréco-Slaves  civilisés,  c'est-à-dire  francises,  dédaignent  ces  jeux, 
transmis  par  la  sainte  et  noble  antiquité;  ils  regrettent  de  ne  pas  connaître  les 
danses  de  nos  salons,  et  rougissent  d'eux-mêmes  comme  s'ils  n'étaient  que  des 
barbares.  C'est  ainsi  que  le  mépris  des  Francs  pour  des  mœurs  qu'ils  ne  compren- 
nent point  égare  les  libéraux  d'Orient,  el  les  porte  à  dépouiller  leur  pays  de  tout 
ce  qui  en  constituait  la  poésie  et  la  vitalité. 


184  LK    MONDE    GRÉCO-SLAVE. 


VII. 


L'organisation  sociale  des  Gréco-Slaves  n'est  pas  moins  cligne  d'attention  quo 
leurs  mœurs.  Le  génie  de  ces  peuples  les  appelle  impérieusement  à  l'association,  à 
la  vie  communale,  aux  formes  représentatives.  Redoutant  l'impuissance  de  l'individu 
livré  à  lui-même,  ils  agissent  toujours  ensemble,  et  s'unissent  pour  la  moindre  en- 
treprise. Sauf  les  époques  d'anarchie  et  d'illégalité,  la  commune  orientale  s'est 
toujours  administrée  elle-même,  nommant  ses  propres  juges  et  les  percepteurs  de 
l'impôt.  Il  en  était  ainsi  sous  l'empire  grec,  et  les  sultans,  avant  la  réforme,  main- 
tenaient de  tous  leurs  efforts  cet  état  de  choses.  Les  kalifes  arabes  s'étaient  em- 
pressés d'introduire  dans  leurs  codes  ce  principe  fondamental  des  antiques  libertés 
grecques,  d'après  lequel  toutes  les  charges  imposées  aux  localités  par  le  gouverne- 
ment centi'al.  en  y  comprenant  la  levée  des  recrues  militaires,  doivent  être  répar- 
ties dans  chaque  commune  par  la  commune  même.  De  cette  manière,  une  fratei'- 
nelle  solidarité  avait  pu  s'établir  entre  les  membres  de  la  commune,  devenue  une 
grande  famille;  mais  à  ce  degré  s'arrêta  le  développement  de  la  civilisation  gréco- 
.slave,  et  encore  aujourd'hui  ces  peuples  ne  conçoivent  que  très -confusément  les 
idées  générales  d'empire,  d'État,  de  religion.  En  revanche,  ils  ont  conservé  beaucoup 
mieux  que  les  Occidentaux  les  traditions  locales  et  les  observances  héréditaires,  en 
un  mot,  les  mœurs.  Un  fait  remarquable  n'a  pas  peu  contribué  au  maintien  des 
vieilles  coutumes  :  c'est  le  respect  que  les  Gréco-Slaves  vouent  aux  vieillards,  et 
l'influence  que  ceux-ci  exercent  parmi  leurs  concitoyens.  Tout  raya  de  soixante  ans 
ne  paie  jilus  de  haratch,  et  le  Turc  même  qui  le  rencontre  lui  passe  la  pipe  et  lui 
sert  le  café.  Une  telle  déférence  pour  l'âge  assure  au  père  une  autorité  qu'il  n'a 
point  parmi  nous.  Cette  royauté  domestique  et  l'obéissance  des  enfants  aux  désirs 
des  anciens,  que  leur  âge  rend  amis  du  repos,  servent  de  frein  à  l'ardeur  inquiète 
qui  entraîne  l'Oriental  vers  la  vie  nomade,  et  opposent  un  puissant  remède  à  cette 
fièvre  d'itidividualisme,  qui  mine  la  société  européenne. 

Il  ne  faut  qu'examiner  rapidement  les  institutions  de  ces  peuples  pour  se  con- 
vaincre qu'elles  sont  restées  à  l'étal  patriarcal.  Souvent  un  village  gréco-slave  .se 
compose  d'une  seule  famille  qui  se  gouverne  elle-même,  et  ne  communique  avec 
les  grands  pouvoirs  du  pays  que  par  son  chef,  en  grec  gérante,  en  slave  staréchine. 
Ce  juge  ou  père  n'est  pas  toujours  le  plus  vieux  de  la  famille  :  son  pouvoir  lui  vient 
de  l'élection;  il  a  été  placé  sur  le  fauteuil  par  l'assemblée  domestique,  solennelle- 
ment réunie  sous  les  icônes  (1)  héréditaires.  On  a  choisi  le  plus  sage,  le  plus  expéri- 
menté, et  c'est  en  vertu  de  ce  mandat  que  le  géronte  dirige  les  travaux,  garde  la 
caisse,  fait  les  prières,  paie  les  tributs  à  Dieu  et  à  l'empereur.  Si  la  famille  vient  à 
n'être  plus  contente  de  son  chef,  ou  si  l'âge  a  affaibli  ses  facultés,  elle  en  proclame 
un  autre.  Quand  plusieurs  familles  ne  sont  plus  assez  nombreuses  pour  pouvoir 
vivre  chacune  isolée  et  indépendante,  elles  s'agglomèrent  en  un  seul  lieu,  et  jurent 
\e  zadrouga,  serment  qui  les  oblige  à  s'entre-défendre.  Telle  est,  dans  la  Bulgarie, 
l'origine  de  toutes  les  municipalités;  les  cabanes  sont  réunies,  et  une  haie  commune 
sert  de  rempart.  En  Serbie,  au  contraire,  les  huttes  sont  éparses,  cachées  dans  lé- 

(!)  Images  saintes. 


LE   MONDE   GRECO-SLAVE.  18a 

paisseur  îles  bois  el  dans  les  gorges  dos  montagnes,  el  les  Turcs,  même  au  temps 
de  leur  puissance,  ne  se  hasardïMeul  jamais  près  de  ces  villages  ([ue  par  troupes 
considérables;  car,  si  le  mahométan  avait  pour  maxime  qu'il  est  permis  de  tuer  un 
gliiaour,  le  Serbe  de  son  côté  ne  croyait  pas  pécher  en  tuant  un  Turc.  Lestaréchine 
de  chaque  famille  distribue  à  ses  enfants  et  à  ses  frères  les  vêtements  et  la  nourri- 
ture; il  les  réprimande  quand  ils  ont  commis  des  fautes.  Prêtre  du  foyer,  aux 
grandes  fêtes  il  i>rend  l'encensoir,  et,  entouré  des  siens,  encense  V iconostase,  autel 
des  patrons  de  la  race.  Aux  repas  sacrés  de  l'Epiphanie  et  de  Pâques,  un  cierge 
brCde  devant  lui,  el  chacun  vient  respirer  la  fumée  de  la  cassolette  d'encens  qu'il 
tient  durant  la  prière. 

Ainsi  le  foyer  vital  de  la  civilisation  de  l'Orient  est  la  famille  :  sur  celte  petite 
république  patriarcale  est  modelée  toute  la  hiérarchie  administrative.  Les  staré- 
chines  de  plusieurs  villages,  rapprochés  par  l'intérêt,  la  position,  les  besoins,  éli  • 
sent  pour  présider  leur  tribunal  de  police  un  d'entre  eux,  qui  prend  le  litre  de 
hnèze  ou  prince.  La  grande  cabane  de  ce  prince,  appelée  konak  (palais),  esl  le  plus 
bel  édifice  de  la  knéjinc  oa  principauté;  elle  est  ceinte  de  palissades  avec  des 
tcharduks  pour  les  juges,  el  des  huttes  pour  les  momkcs,  soldats,  exécuteurs  des 
arrêts.  La  sentence  est  subie  sur  l'heure,  à  moins  que  le  condamné  n'en  appelle  à 
l'évêque,  au  pacha,  ou,  si  c'est  en  Serbie,  au  sénat  de  la  contrée.  Quand  il  s'agil 
d'asseoir  un  nouvel  impôt,  le  visir  ou  la  régence  chrétienne,  s'il  y  en  a  une,  n'a 
d'autre  moyen  légal,  pour  obtenir  le  concours  des  familles,  que  de  convoquer  une 
assemblée  générale  de  tous  les  slaréchines  :  alors  chaque  famille  envoie  son  chef 
voter  ce  qu'elle  a  décidé  elle-même  dans  le  cercle  domestique.  Ces  parlements, 
appelés  skoupchtinas ,  deviennent  ainsi  l'organe  en  dernier  ressort  de  la  volonté  du 
peuple,  et  les  fldèles  gardiens  de  tout  ce  qu'il  a  conservé,  de  toulcequ'il  reconquiert 
peu  à  peu  d'indépendance  politique  (1). 

Chez  nous,  la  portion  de  souveraineté  qui  revient  au  peuple  est  surtout  exercée 
par  les  villes  et  la  bourgeoisie;  dans  l'Orient  européen,  où  il  n'y  a  que  des  familles 
el  des  tribus,  les  cités  sont  nulles  en  tant  que  cilés.  Ceux  d'entre  les  habitants  qui 
ont  brisé  le  lien  de  communauté  de  la  famille,  afin  de  vivre  isolés  avec  leurs  femmes 
el  leurs  enfants,  payant,  Iravaillant,  dépensant  pour  eux  seuls,  sont  méprisés  par  le 
paysan  comme  des  transfuges  passés  aux  mœurs  étrangères.  Après  avoir  répudié 
leur  vraie  famille,  ils  sont  forcés,  pour  échapper  aux  périls  de  l'isolement  complet, 
de  s'en  choisir  une  autre;  mais  c'est  uue  famille  factice.  Sous  le  nom  âeanifrcrk, 
chaque  corps  de  métiers  forme  une  association  gouvernée  par  des  statuts  particu- 
liers, exactement  comme  nos  corporations  du  moyen  âge,  obéis.sanl  à  un  chef  ou 
juge  élu  par  tous,  qui  répond  de  ses  confrères  devant  l'autorité,  et  siège  par  là 
même,  comme  un  des  slaréchines,  dans  le  conseil  du  district.  Mais  ce  juge  n'est  pas 
un  staréchine  de  race,  un  chef  de  dynastie;  il  ne  représente  que  des  intérêts  mer- 
cantiles, des  ménages  isolés,  étrangers  les  uns  aux  autres  ;  il  est  faible,  car  ce  qui 
distingue  les  Gréco-Slaves,  c'est  le  culte  pour  la  pureté  du  sang,  pour  les  races  sans 
mélange  ;  et,  tandis  que,  dans  les  vieilles  sociétés,  on  voit  se  multiplier  les  mariages 
•stériles,  chez  ces  jeunes  nations,  au  contraire,  il  n'y  a  pas  d'homme  plus  malheu 
reux  que  le  célibataire  ou  l'époux  sans  enfants. 

(1)  Celle  organisation  n'cxisle  plus  malheureusement  que  de  nom;  elle  csl  paralysée 
depuis  rabolilion  de  VArmatolis,  milice  locale  composée  de  rayas,  qui  seule  pouvait  im- 
poser aux  pachas  le  respect  des  droits  communaux. 


186  I-E    MONDE    GRÉCO-SLAVE. 

L'extrême  attachement  des  parents  pour  leur  race  et  le  respect  voué  aux  liens 
de  la  famille  ont  préservé  rOrient  chrétien  de  ce  fléau  du  célibat  prolétaire  si 
commun  chez  les  nations  d'Occident.  Tandis  que  la  polygamie  dans  l'Orient  mu- 
sulman a  eu  pour  conséquence  le  célibat  forcé  des  pauvres,  une  des  plus  graves 
plaies  de  l'islamisme,  le  raya  chrétien,  malgré  sa  misère,  a  su  garder  intacts  les 
éléments  de  la  famille,  et  il  doit  à  cette  circonstance  la  supériorité  de  sa  race  sur 
celle  des  vainqueurs.  On  remarque  chez  les  chrétiens  d'Orient  une  tendresse  sans 
bornes  pour  les  nombreux  enfants  nés  de  leurs  unions  fécondes.  La  moindre  dureté 
à  leur  égard  les  révolte.  A  plus  forte  raison,  l'infanticide  est-il  inconnu  parmi  eux. 
Les  mères  ne  peuvent  se  séparer  de  leurs  enfants;  elles  voudraient  les  tenir  con- 
stamment sur  leur  sein.  Chez  les  musulmans,  au  contraire,  le  soin  des  enfants 
comme  celui  du  ménage  est,  dans  les  bonnes  maisons,  confié  aux  esclaves.  C'est 
grâce  à  ces  mœurs  austères,  à  ce  culte  profond  du  foyer,  que  les  familles  gréco- 
slaves  ont  toujours  été  préservées  d'une  extinction  absolue,  malgré  les  avanies  et 
les  proscriptions  les  plus  affreuses.  Les  hommes  peuvent  périr  dans  la  tempête,  mais 
la  femme  reparait  près  d'un  berceau;  génie  inviolable  du  foyer,  elle  y  reste  pour  en 
ranimer  les  cendres. 

Pour  des  peuples  qui  comprennent  si  difficilement  encore  les  idées  générales,  le 
seul  mode  de  gouvernement  qui  convienne  est  le  système  fédératif,  ou  celui  de  nos 
municipalités  du  xui"  siècle.  Toutefois,  il  ne  pourrait  s'établir  que  parmi  les  habi- 
tants des  îles  et  des  côtes,  là  où  se  sont  formées  des  cités.  Les  Gréco-Slaves  de 
l'intérieur  mènent  encore  la  vie  de  clan,  et  ne  peuvent  être  groupés  que  par  tribus 
soumises  chacune  à  une  administration  particulière.  Ce  n'est  pas  notre  faute  si  ces 
faits  portent  en  eux  la  critique  complète  dvihatH-schérif  de  Gulhané,  que  l'Europe 
s'est  trop  hâtée  d'applaudir.  Absorbé  dans  les  Intérêts  locaux,  le  Gréco-Slave  ne 
peut  saisir  nos  idées  collectives  de  pays  et  d'État;  il  ne  vit  que  pour  sa  religion,  sa 
tribu,  sa  famille,  son  lieu  natal.  Aussi,  qu'on  attaque  ces  suprêmes  objets  de  son 
culte,  il  les  défendra  comme  un  héros,  au  besoin  comme  un  tigre.  Voyez  le  Monté- 
négrin, le  Souliote,  les  glorieux  brigands  du  mont  Ida  crétois  et  de  l'Olympe. 

Loin  d'éprouver  nos  besoins  de  luxe,  de  nivellement  sous  un  code  unique,  et 
d'indépendance  personnelle,  ces  peuples  en  sont  donc  encore,  pour  la  plupart,  aux 
mœurs  originelles,  à  l'âge  de  Thésée  et  des  Argonautes,  à  l'âge  d'une  Iliade  chré- 
tienne. Ils  ne  réclament  pas  notre  repos  d'hommes  mûrs;  leur  exubérante  adoles- 
cence ne  rêve,  au  contraire,  que  luttes  morales  et  physiques  contre  tous  les  genres 
d'oppression  ;  ils  en  sont  toujours  aux  croisades  contre  l'impur  islam,  à  la  cheva- 
lerie, dont  le  myslikos,  roi  de  la  mer,  et  le  klephtc,  roi  de  la  montagne,  continuent 
les  exploits.  Leur  nationalité  exclusive  résiste  à  toute  transaction  ;  ils  restent  aven- 
turiers et  fanatiques;  ils  repoussent  tout  joug  étranger.  La  seule  chose  que  l'Europe 
prosaïque  et  sceptique  puisse  tenter,  c'est  de  contenir  dans  de  justes  limites  cette 
noble  fougue,  car  rien  de  notre  sagesse  consommée,  de  nos  codes  laborieusement 
conçus,  ne  peut  convenir  à  ces  populations  jeunes,  à  ces  démocraties  héroïques, 
restées  dans  l'état  grossier,  mais  puissant,  que  chantait  Homère. 

De  là  deux  conséquences  que  la  politique  pratique  ne  doit  pas  négliger.  D'abord, 
ceux  qui  veulent  régénérer  le  monde  gréco-slave,  en  restituant  à  ses  diverses  natio 
nalités  leur  ancienne  et  complète  indépendance  sur  les  ruines  de  l'empire  d'Orient, 
n'aboutiraient  qu'à  porter  l'anarchie  au  comble,  et  rendraient  presque  inévitables 
des  luttes  acharnées  entre  les  peuples  rivaux.  Chrétien  ou  ottoman,  républicain  ou 
monarchique,  il  faut  donc  que  l'empire  de  la  péninsule  subsiste  un  et  indivisible, 


LE   MONDE    GnÉCO-SLAVE.  187 

si  l'on  veut  échapper  au  chaos.  On  ne  doit  pas  oublier  non  plus  (juc  les  Gréco^ 
Slaves,  tout  comme  les  chrétiens  d'Asie,  n'accepteront  sans  combat  qu'une  orga- 
nisation par  tribus,  un  système  de  communes  confédérées,  qui  permette  à  chaque 
race  de  s'administrer  à  sa  manière.  Cette  séparation  des  deux  sociétés  musulmane  et 
chrétienne,  soumises  au  même  empereur,  mais  placées  chacune  sous  ses  propres 
magistrats,  contentera  au  fond  même  les  Turcs.  Leur  soif  de  domination  est  pas- 
sée; ils  ne  veulent  plus  que  vivre  en  paix,  dans  l'observance  de  leur  loi,  mot  syno- 
nyme de  religion  dans  tout  l'Orient.  Or,  les  réformes  tentées  jusqu'ici  par  le  divan 
violent  ouvertement  cette  religion  ;  elles  tendent  à  placer  l'Évangile  sur  la  même 
ligne  que  le  Koran,  à  elfacer  toute  distinction  entre  le  ghiaour  et  le  croyant.  El 
quel  bon  tidèle  ne  souhaiterait  verser  tout  son  sang  pour  laver  d'un  tel  opprobre 
la  face  du  prophète'?  Le  sultan  mine  son  propre  trône  en  forçant  ses  concitoyens 
à  recevoir  dans  leurs  rangs  les  rayas.  Il  faut  que  les  deux  sociétés  obtiennent  ce 
qu'elles  désirent  le  plus,  c'est-à-dire  de  ne  pas  se  confondre,  de  rester  pures  de 
tout  souffle  infidèle,  jusqu'à  ce  qu'étant  arrivées  par  la  liberté  à  une  robuste  matu- 
rité intellectuelle,  elles  puissent,  sans  crainte  d'altérer  leurs  éléments  propres,  se 
mêler,  s'unir,  et  prendre  part  aux  grands  débats  de  l'esprit  humain. 

Tel  est  le  génie  de  la  révolution  orientale,  telle  est  la  tendance  qui  pousse  à 
l'action  les  peuples  gréco-slaves.  La  Serbie  a  exclu  les  Turcs  de  son  sein;  la  Va- 
lachie  leur  est  interdite;  la  Bosnie,  l'Albanie,  la  Hertsegovine,  ofi  les  deux  sociétés 
sont  mêlées,  cherchent  à  se  diviser  en  deux  régions,  avec  des  chefs  et  une  admi- 
nistration distincte,  ne  relevant  que  du  pouvoir  central.  A  Stamboul,  les  anciens 
drograans  de  la  Porte,  qui  étaient  chrétiens  et  rayas,  ont  été  remplacés  par  des 
interprètes  turcs,  et  tous  les  efforts  de  Reschid,  alors  qu'il  était  au  faite  de  la  puis- 
sance, ne  pouvaient  empêcher  le  divan  de  donner  exclusivement  à  des  musulmans 
les  emplois  dont  il  disposait.  L'éligibilité  des  rayas  aux  dignités  de  l'État  est  donc 
irréalisable.  Ne  pouvant  distinguer  le  spirituel  du  temporel,  le  mahométan  regar- 
dera toujours  comme  apostats  ceux  de  ses  coreligionnaires  qui  obéiront  de  plein 
gré,  et  sans  force  majeure,  à  un  chrétien.  Le  raya,  de  son  côté,  en  fera  tout  autant; 
il  n'y  a  point  de  fusion  à  attendre,  et  les  deux  sociétés  politiques  et  religieuses  qui 
se  partagent  l'Orient  ne  se  réconcilieront  qu'après  que  leur  indépendance  adminis- 
trative aura  été  proclamée  par  le  divan. 

Si  des  nécessités  politiques  on  tourne  les  yeux  vers  les  intérêts  matériels,  on  re  - 
connaîtra  qu'ils  n'ont  pas  été  mieux  compris  par  ceux  que  l'on  regarde  aujourd'hui 
comme  les  réformateurs  de  l'Orient,  On  n'ignore  pas  dans  quel  lamentable  état  se 
trouve  l'industrie  gréco-slave,  et  combien  l'absence  de  numéraire  rend  les  spécula- 
tions difficiles  aux  indigènes.  On  sait  que  le  crédit  est  tombé  au  i)oint  que  le  taux 
moyen  de  l'emprunt  est  de  20  à  25  pour  100.  Or,  c'est  devant  une  pareille  ruine 
de  la  fortune  publique,  que  le  divan  a  conclu  son  fameux  traité  de  commerce  avec 
l'Angleterre,  la  France  et  l'Autriche,  traité  qui  porte  le  dernier  coup  à  l'industrie 
indigène,  en  déclarant  absolument  libre,  sous  la  condition  d'un  droit  d'entrée  de 
5  pour  100,  toute  importation  étrangère.  L'Angleterre  s'est  vantée  d'abolir  par  là 
tous  les  monopoles,  et  de  procurer  même  aux  rayas  une  plus  grande  liberté  de  fa- 
brication et  de  traOc;  mais  il  est  évident  que,  pour  fabriquer,  il  faut  pouvoir  vendre 
au  prix  courant.  Or,  les  marchandises  anglaises,  qui  encombrent,  par  suite  de  ce 
traité,  les  bazars  de  l'empire,  ayant  fait  énormément  baisser  les  prix,  il  a  été  im- 
possible aux  manufactures  indigènes  de  continuer  à  produire.  Quantité  de  maisons 
arméniennes  et  grecques  se  sont  trouvées  ruinées,  comme  l'avaient  déjà  été  les 


188  LE    MONDE    GBECO-SLAVE. 

Thessaliens  d'Âmbelakia  par  la  concurrence  des  filatures  anglaises.  Ce  traité,  si 
udieux  à  Méhémet-Âli,  et  qui,  dans  la  pensée  de  Reschid-Pacha,  devait  régénérer 
le  commerce  de  l'Orient,  a  donc  produit  sur  les  intérêts  matériels  le  même  effet 
que  le  hatli-schérif  de  Gulliané  sur  l'ordre  social.  Il  y  a  des  réformateurs  malheu- 
reux qui,  avec  le  plus  noble  cœur,  échouent  dans  tout  ce  qu'ils  tentent. 

On  objecte  qu'un  tarif  de  douanes  trop  en  faveur  des  fabriques  indigènes  aurait 
développé  outre  mesure  la  contrebande,  que  la  configuration  du  pays  turc  et  les 
droits  des  communes  préservaient  de  toute  répression.  On  aurait  pu  néanmoins 
garder  un  certain  milieu.  D'ailleurs,  ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  les  Turcs,  à 
l'entrée  de  leurs  villes,  font  payer  aux  régnicoles  trois  fois  plus  qu'aux  marchands 
étrangers.  Ils  avaient  cru  s'enrichir  par  là  aux  dépens  des  rayas,  et  cependant  Per- 
luisier  remarquait  déjà,  il  y  a  trente  ans,  que,  «  si  les  Grecs  pouvaient  donner  un 
libre  essor  à  leurs  dispositions  naturelles,  l'empire  ottoman  arriverait  bientôt  à  la 
hauteur  fies  autres  puissances  pour  l'industrie.  Eux  et  les  Arméniens  suffiraient  pour 
l'exercer,  et  masquer  l'apathie  de  la  nation  dominante.  Combien  alors  cet  Ëlat  se- 
rait puissant,  vu  la  quantité  de  numéraire  qu'il  enlèverait  à  ses  voisins!  »  Mais  la 
vieille  erreur  des  conquérants,  qui  croient  s'enrichir  en  sacrifiant  l'indigène  vaincu 
à  l'étranger,  subsistait  encore  dans  la  tête  du  novateur  Reschid,  et  c'est  ce  qui  le 
détermina  sans  doute,  durant  toute  l'année  1840,  à  refuser  si  durement  à  l'ambas- 
sadeur de  l'Hellade,  Zographos,  les  droits  que  la  Porte  accordait  à  tout  le  reste 
de  l'Europe  :  les  Grecs  étant  d'anciens  rayas,  il  crut  devoir  les  traiter  comme  tels. 
Ce  système  règne  toujours  :  les  produits  de  l'industrie  des  rayas  paient  encore,  pour 
entrer  dans  Stamboul,  des  droits  plus  grands  que  ceux  de  l'industrie  étrangère. 
Quel  résultat  a  eu  cette  absurde  méthode?  Les  rayas,  dépouillés  de  leurs  derniers 
moyens  de  production,  n'ont  pu  continuer  à  payer  leurs  impôts,  et,  dans  l'alterna- 
tive de  mourir  par  la  faim  ou  par  le  sabre,  ils  ont  saisi  le  glaive  vengeur.  Telle  a 
été,  en  grande  partie,  la  conséquence  de  la  conquête  des  bazars  gréco-slaves  par 
les  fabricants  anglais;  cette  invasion  de  l'industrie  anglaise  a  mis  la  Turquie  en 
feu.  Il  aurait  dû  en  être  de  ce  traité  comme  du  hatti-schérif.  En  supposant  que 
l'un  et  l'autre  fussent  nécessaires  pour  calmer  l'égoïsme  franc,  et  satisfaire  l'opi- 
nion libérale  européenne,  on  pouvait  les  proclamer,  mais  sans  prétendre  y  soumettre 
par  la  force  les  provinces  et  les  communes  qui,  en  vertu  de  leurs  anciennes  fran- 
chises, refuseraient  de  les  accepter. 

Le  fléau  des  calicots  anglais  n'est  pas  le  seul  qu'ait  introduit  cette  liberté 
commerciale.  L'importation  et  le  débit  des  poteries,  quincailleries  et  modes  al- 
lemandes, ont  l'inconvénient  mortel,  dans  un  pays  tellement  dénué  de  numé- 
raire, de  ne  se  faire  que  par  argent  comptant.  Aussi,  dans  toute  la  Turquie 
slave,  la  monnaie  courante  est-elle  forcément  l'argent  autrichien.  L'Autriche  ex- 
ploite complètement  les  rives  du  Danube,  tant  moldo-valaques  que  serbes  et  bul- 
gares; ses  commerçants,  qui  ne  sont  au  fond  que  des  marchands  de  pacotille, 
nommés  lipsikani,  parce  qu'ils  s'approvisionnent  à  Leipsig,  n'emportent  des  pays 
slaves  que  de  l'argent  sans  marchandises,  et  les  appauvrissent  ainsi  double- 
ment. 

Il  n'est  qu'un  moyen  pour  l'empire  d'échapper  à  la  dissolution  qu'un  pareil  état 
de  choses  rend  inévitable  :  c'est  de  modifier  en  même  temps  et  le  traité  de  com- 
merce conclu  avec  l'Europe,  et  le  fatal  hatti-schérif;  c'est  d'opposer  au  premier  un 
système  d'octroi  plus  favorable  aux  indigènes,  ainsi  que  des  primes  d'encourage- 
ment pour  les  industries  locales,  et  de  paralyser  le  second  par  des  constitutions  pro- 


LE    MONDE    OniiCO-SLAVE.  1 89 

Yiuciales  mieux  aJaptées  aux  besoins  des  divers  peuples  de  l'empire,  et  créées  de 
concert  avec  leurs  représentants. 

La  France  devrait  avoir  dans  cette  grande  œuvre  de  régénération  le  principal 
rôle.  Elle  (pii  favorise  partout  l'essor  des  nationalités  devrait  s'intéresser  enfin  à 
celles  de  l'Orient  gréco-slave.  Slais,  depuis  longtemps,  la  France  ne  s'occupe  guère 
que  de  l'Orient  turc  et  arabe  ;  elle  néglige  profondément  les  rayas  européens,  qui 
néanmoins  disposent  des  clefs  de  Stamboul.  Le  cabinet  français  avait  compris  que, 
pour  régner  sur  l'Asie,  il  faut  avoir  à  soi  les  Arabes;  mais,  pendant  qu'il  poursui- 
vait ce  but,  l'Angleterre  s'affermissait  à  Corfou,  et  la  Russie  obtenait  en  Moldo- 
Valachie  et  en  Serbie  le  droit  de  tutèle  sur  quatre  millions  de  rayas.  Depuis  que 
cette  puissance  est  investie  de  ce  triple  protectorat,  elle  remue  incessamment  les 
provinces  gréco-slaves  ;  en  Bulgarie,  en  Macédoine,  en  Hertsegovine,  en  Bosnie, 
partout  elle  répand  des  bienfaits,  et  promet  sous  main  des  libertés  moins  men- 
teuses que  celles  du  hatti-schérif  de  Gulhané.  Pendant  ce  temps  la  France,  absorbée 
ailleurs,  oublie  les  régions  qui,  étant  les  greniers  de  Stamboul,  peuvent  envoyer  à 
cette  cité  la  vie  ou  la  mort. 

D'incalculables  avantages  récompenseraient  pourtant  la  France  de  l'appui  qu'elle 
prêterait  aux  Gréco-Slaves.  L'organisation  nouvelle  de  l'Orient  chrétien  aurait 
pour  premières  conséquences  l'agonie  du  commerce  anglais  en  Turquie,  et  le  refou- 
lement de  l'action  russe  vers  les  contrées  asiatiques.  Une  grande  partie  du  négoce 
et  du  mouvement  de  transit  entre  l'Orient  et  l'Europe,  qui  maintenant  se  fait  par 
l'Allemagne,  se  rabattrait  vers  le  sud  et  tomberait  en  partage  aux  armateurs 
d'Italie  et  de  Marseille.  Il  est  évident  qu'une  fois  constitués  sous  l'égide  du  sultan, 
les  États  gréco-slaves,  ayant  une  administration  séparée  et  n'étant  plus  forcés  de 
subir  les  traités  de  commerce  imposés  à  la  Turquie  par  l'Angleterre,  disposeraient 
leurs  douanes  de  manière  à  grever  surtout  ceux  des  négociants  étrangers  qui,  ne 
cédant  leurs  marchandises  que  pour  de  l'argent,  excluent  la  réciprocité  du  gain; 
ils  favoriseraient  au  contraire  ceux  qui,  en  leur  apportant  tous  les  objets  de  fabri- 
cation nécessaires  à  la  péninsule,  leur  offriraient  en  même  temps  les  débouchés  les 
plus  avantageux  pour  leur  propre  industrie.  Dans  ce  cas,  l'Autriche,  qui  exploite 
la  moitié  de  la  Turquie  d'Europe,  devrait  bientôt  céder  une  grande  partie  de  ses 
profits  à  la  France,  puisque,  déjà  [lourvue  abondamment  par  ses  provinces  hon- 
groises de  tous  les  produits  bruts  qu'elle  pourrait  tirer  des  pays  gréco-slaves,  le 
commerce  d'échanges  avec  la  péninsule  lui  devient  presque  impossible.  Aussi, 
quoique  cette  puissance  importe  dans  les  seules  principautés  moldo-valaques  pour 
plus  de  10  millions  par  an,  les  spéculateurs  autrichiens,  forcés  de  laisser  à  d'autres 
peuples  l'exportation  des  produits  indigènes,  finissent-ils  par  se  ruiner.  Il  n'en 
serait  pas  de  même  pour  la  France,  qui  manque  souvent  des  objets  dont  le  sol 
gréco-slave  abonde.  Mieux  en  élat  que  les  Allemands  de  faire  des  échanges,  les 
Marseillais  approvisionneraient  avec  avantage  ces  pays  de  ce  qui  leur  est  néces- 
saire; et  si,  pour  échapper  aux  vexations  douanières  du  transit  autrichien,  ils  pre- 
naient la  voie  de  Salonik  et  de  l'Albanie,  ils  réussiraient  infailliblement,  après 
quelques  années  de  sacrifices,  à  établir,  même  sur  le  Danube,  en  face  des  Alle- 
mands, une  concurrence  lucrative.  Si  le  commerce  autrichien  vient  au  contraire  à 
prédominer  dans  ces  contrées,  on  verra  s'y  reproduire  les  dévastations  qui  signa- 
lèrent la  domination  vénitienne.  L'Autriche  ne  fait  pas  même  grâce  de  l'impôt  aux 
trente  mille  sujets  allemands  établis  en  Moldo-Valachie;  elle  prélève  sur  eux 
annuellement  au  delà  de    10,000  ducats,  tandis  que  ces  mêmes  Autrichiens  ne 


190  LE    MONDE    GRÉCO-SLAVE, 

paient  pas  un  para  au  pays  étranger  qui  les  nourrit.  Pourtant  c'est  le  coninierco 
autrichien  qui,  malgré  des  conditions  défavorables,  a  le  plus  de  chances  de  prédo- 
miner, si  le  statu  quo  se  maintient,  et  si  l'Orient,  par  sa  régénération  intérieure, 
ne  parvient  pas  à  lui  opposer  une  concurrence  indigène. 

Le  Danube  est  le  grand  canal  de  communication  entre  l'Europe  continentale  et 
l'Orient.  Fondant  sur  ce  fleuve  tous  ses  rêves  de  grandeur,  l'Autriche  va  jusqu'à 
espérer  que  le  Danube,  tombant  dans  la  mer  Noire,  rivalisera  un  jour  avec  la  Mé- 
diterranée, comme  voie  de  transport  vers  l'Asie.  En  effet,  les  richesses  de  l'Inde 
ont  pour  s'écouler  en  Europe  trois  voies  naturelles,  an  midi  et  au  nord  les  deux 
mers  Rouge  et  Noire,  et  entre  elles  la  mer  Blanche  ou  l'Archipel  De  ces  trois  grands 
bassins  du  commerce,  l'Angleterre  en  a  usurpé  un  ;  les  Grecs  aspirent  légitimement 
à  en  occuper  un  autre;  l'Autriche  et  la  Russie  se  disputent,  au  détriment  des  Slaves 
du  sud,  la  possession  du  troisième.  Si  ce  dernier  canal  tombe  exclusivement  aux 
mains  de  l'Autriche,  elle  réduira  par  là  même  le  commerce  de  tout  le  nord  de  la 
France  à  n'être  que  son  tributaire.  La  Bavière  le  sent  si  bien  qu'elle  va  creuser 
enfin  le  canal,  déjà  rêvé  par  Charlemagne,  pour  unir  par  le  Mein  le  Danube  au 
Rhin,  et  la  société  viennoise  des  bateaux  à  vapeur  danubiens  élargit  déplus  en  plus 
son  action.  Ses  pyroscaplies  ne  s'arrêtent  plus  à  la  Valachie;  ils  atteignent,  à  des 
intervalles  fixes  et  très-rapprochés.  Trébizonde,  Scio,  Chypre,  la  Syrie.  Ils  avaient 
porté  sur  le  Danube,  en  1837,47,000  passagers  et  75,000  quintaux  de  marchan- 
dises; dès  l'année  suivante,  le  chiffre  des  marchandises  s'élevait  à  520,000  quin- 
taux, tandis  que  le  nombre  des  passagers  atteignait  74,000.  Oublieuse  de  ces  ré- 
sultats, la  France  n'a  pas  même  de  vice  consul  dans  les  deux  grands  ports  danubiens, 
Galals  et  Braïla,  où  tous  les  pavillons  affluent.  449  voiles  ont  paru  en  1857  à  Braïia, 
dont 25 autrichiennes,  20  russes,  2  anglaises,  une  belge,  de  françaises  point;  à  Ga- 
lats,  dans  la  même  année,  sont  entrés  528  bâtiments,  dont  48  autrichiens,  50  russes, 
8  anglais,  1  sous  le  pavillon  belge,  aucun  sous  celui  de  la  France.  Pourtant  le  Da- 
nube, qui,  suivant  Napoléon,  avec  ses  500  lieues  de  cours  et  ses  120  affluents  na- 
vigables, est  te  premier  fleuve  de  l'Europe,  le  Danube  n'appartient  à  l'Autriche  que 
par  l'entremise  des  Hongrois,  et  de  plus  la  double  rive  serbo-bulgare  et  nioldo- 
valaque  occupe  les  200  principales  lieues  de  son  cours.  Il  serait  donc  facile  d'en 
disputer  aux  Autrichiens  l'exploitation  exclusive,  surtout  s'il  est  vrai,  comme  on 
l'assure,  que  notre  poterie  et  notre  porcelaine  commune  pourraient  être  vendues 
avec  bénéfice  en  Valachie  au  même  prix  que  la  grossière  faïence  allemande.  Les 
objets  d'exportation  .seraient  les  viandes  salées  pour  alimenter  notre  marine,  les 
bois  de  construction  des  immenses  forêts  des  Karpathes  et  des  Balkans,  les  cé- 
réales, le  sel,  les  peaux,  les  laines,  la  cire,  le  goudron.  L'extrême  bon  marché  de 
tous  ces  produits  bulgares  et  moldo-valaques,  si  le  commerce  de  Marseille  consen- 
tait à  aller  les  chercher,  mettrait  fin  aux  gains  énormes  que  font  sur  nous  les  ar- 
mateurs d'Odessa.  Mais  il  faudrait  pour  cela  des  encouragements  officiels. 

Si  du  nord  de  la  presqu'île  gréco-slave  on  se  tourne  vers  le  midi  pour  y  chercher 
l'action  de  la  France,  elle  est  également  absente.  La  république  du  Monténégro  de- 
vient d'année  en  année  plus  redoutable  et  plus  influente  :  son  débouché  naturel  est 
le  golfe  de  Cattaro,  inexploité  depuis  la  chute  de  Raguse,  mais  qui  n'en  offre  pas 
moins  une  des  premières  positions  maritimes  de  la  péninsule.  De  là  on  domine 
Scutari  et  presque  toute  l'Albanie.  Les  Monténégrins  viennent  à  Cattaro,  à  Boudva 
6t  sur  la  côte,  vendre  aux  Autrichiens  leurs  viandes  fumées,  leurs  pelleteries,  leur 
cire  et  leur  bétail.  Pourquoi  ne  pas  entretenir,  au  moyen  d'échanges  commerci  aux 


LE    MONDE    OnÉCO-SLAVE.  191 

(les  relations  amicales  avec  celle  montagne  libre?  A  Scnlari,  la  France  avait  un 
consulat  dès  l'année  IG^iO,  et  l'y  maintint  jusqu'au  milieu  du  xviii"  siècle;  aujour- 
d'hui elle  n'en  a  plus.  Les  prélalures  et  les  monastères  albanais  sont  dirigés  par 
des  ecclésiastiques  venus  de  l'Autriche  seule,  qui  lient  par  là  même  l'Albanie  catho- 
lique sous  sa  main.  En  Bosnie,  où  les  agents  secrets  russes,  anglais,  autrichiens,  se 
croisent  sans  cesse,  le  nom  de  la  France  est  inconnu.  Les  consulats  français  de  Ja 
nina  el  de  Prevesa  sont-ils  sutlisants  pour  observer  celte  longue  côte,  foyer  toujours 
ardent  de  guerre  civile,  qui  s'étend  de  Raguse  à  Palras? 

En  général,  toute  la  politique  de  la  France  à  l'égard  de  l'Europe  orientale  a  été 
jusqu'ici  singulièrement  indécise,  pour  ne  pas  dire  nulle.  On  craint  de  favoriser  la 
Russie,  en  suivant  la  ligne  où  elle  feint  de  marcher,  el  on  se  met  à  la  remorque  de 
l'Angleterre.  Des  écrivains  essaient  même  de  prouver  qu'il  faut  autant  que  possible 
refouler  l'essor  des  Slaves  et  des  Grecs,  sous  prétexte  qu'ils  sont  amis  des  Russes. 
Sans  doute,  tous  les  membres  de  cette  famille  se  tiennent;  on  n'empêchera  jamais 
le  Grec  ou  le  Slave  d'avoir  du  penchant  pour  le  Moscovite,  comme  les  Italiens, 
les  Espagnols,  les  Belges,  ont  du  penchant  pour  la  France.  Cette  sympathie  naît 
d'une  civilisation  et  de  croyances  communes,  et  du  vague  souvenir  d'une  primitive 
alliance  de  races.  Mais  il  en  sera  pour  la  chrétienté  orientale  comme  pour  les  peu- 
ples latins,  qui  ont  chacun  des  intérêts  à  part  et  très-souvent  opposés,  tout  en  ap- 
partenant au  même  empire  moral,  au  même  ensemble  d'opinions  et  d'idées.  Il  ne 
faut,  pour  atteindre  ce  résultai,  qu'aider  généreusement  les  nationalités,  encore  si 
frêles,  de  l'Orient  chrétien  à  grandir  libres  en  face  de  la  Russie.  Les  Gréco-Slaves 
du  sud  sont  le  principal  levier  à  faire  mouvoir  pour  raffermir  l'équilibre  euro- 
péen. Placés  entre  l'est  et  l'ouest,  appartenant  à  l'Orient  par  les  mœurs,  à  l'Europe 
par  l'intelligence,  ils  semblent  destinés,  grâce  à  ce  privilège  de  double  nature,  à 
remplir,  comme  les  anciens  Grecs,  un  rôle  de  médiateur  entre  les  deux  hémisphères. 
Leur  vœu  est  de  se  développer  dans  cette  voie,  en  s'appuyanl  sur  les  secours  et  les 
lumières  de  l'Occident,  en  subissant  son  influence,  non  son  joug.  Ce  va'u  doit  être 
compris  de  la  France,  qui  n'a  qu'un  moyeu  de  soustraire  l'Europe  orientale  à  l'in- 
fluence anglaise  et  à  la  protection  des  tzars  :  c'est  d'y  subdiviser  la  puissance  ainsi 
qu'elle  est  subdivisée  en  Occident,  d'y  relever  les  nations  opprimées,  d'y  organiser 
enfin  des  souverainetés  nouvelles,  de  nouveaux  intérêts,  qui  puissent  conlrc-balancer 
puis.samment  les  intérêts  de  l'Angleterre  et  de  la  Russie. 

Cyprien  Robert. 


FRANÇOINETTO, 


5j>ii>^Siiij^ 


FAR   JASMIAf. 


l)eux  criliqncs  éniinoiils,  MM.  Charles  Nodier  et  Sainle-Beuve,  ont  déjà  fait  con- 
îiaître  à  la  France  du  nord,  et  l'un  d'eux  dans  celte  Revue  même,  le  coiffeur  poëte 
du  midi,  ce  Jasmin  dont  le  nom  est  aussi  populaire  sur  les  bords  de  la  Garonne  qu'a 
jamais  pu  l'être  dans  aucun  pays  le  nom  d'un  poëte  national.  Je  ne  viens  pas 
essayer  de  redire  ce  que  ces  deux  juges  éclairés  ont  si  bien  dit;  mais  Jasmin  va 
jmblier  un  nouveau  volume  de  poésies  patoises  :  ce  volume,  j'ai  pu  le  lire  un  des 
premiers,  en  qualité  d'ami,  d'admirateur  et  presque  de  compatriote  de  Jasmin,  et 
je  voudrais  montrer  qu'il  n'est  pas  indigne  de  ces  charmantes  PapUlottes  si  juste- 
ment appréciées  maintenant  par  tous  les  hommes  de  goùl.  Si  la  renommée  du 
coiffeur  d'Agen  s'était  produite  tout  d'abord  à  Paris,  sous  les  auspices  d'un  pané- 
gyriste méridional,  on  aurait  pu  croire,  que  Dieu  et  mon  pays  me  passent  le  mot,  à 
quelque  peu  de  gasconnade  de  sa  part.  Maintenant  que  le  talent  de  Jasmin  a  été 
constaté  et  admiré  par  des  hommes  du  nord,  des  Parisiens,  et  des  plus  habiles,  des 
plus  écoutés,  c'est  peut-être  à  nous,  hommes  du  midi,  de  dire  sans  craintequelques 
mois  sur  notre  poète  :  celebrare  domestica  fada. 

J'ouvre  donc  sans  autre  préambule  le  nouveau  volume  de  Jasmin,  et  je  trouve 
d'abord  V Aveugle  de  Castel-Cuillé  (V JbiKjlo  de  Castel-Cuille),  cette  louchante  his- 
toire qui  a  fait  verser  tant  de  larmes  sur  toule  la  ligne  des  Pyrénées.  Si  je  parle  de 
larmes  versées,  ne  croyez  pas  que  ce  soit  une  métaphore,  comme  s'il  s'agissait  de 
quelque  drame  classique  ou  de  quelque  roman  élégant;  non,  c'est  une  vérité  litté- 
rale et  dont  j'ai  été  souvent  témoin  :  quand  Jasmin  récite  devant  un  auditoire  qui 
le  comprend,  son  beau  poëme  de  l'Aveugle,  il  est  difficile  de  ne  pas  pleurer  avec 
lui  sur  les  malheurs  de  la  pauvre  délaissée. 


FRAISÇOUNETTO.  19^ 

J'ai  vu,  j'ai  vu  couk-r  dos  larmes  véritables. 

Kl  CCS  lannos,  ce  n'csl  pas  seulement  le  peuple  qui  les  répand,  le  peuple  à  qui 
appartient  à  la  fois  le  poëte,  la  langue  et  l'héroïne,  ee  sont  encore  les  belles  dames 
(i'Agen,  de  Toulouse,  de  Bordeaux  et  de  Pau,  car  Jasmin  exerce  sur  toutes  celles 
qui  l'entendent  une  sorte  de  fascination  que  lui-même  a  très-bien  exprimée  dans 
les  vers  suivants,  en  s'adressant  à  l'une  d'elles  : 

T'ey  bisto  rire  quand  rizioy, 
T'ey  bisto  ploura  quand  plourûbi. 

Je  l'ai  vue  rire  quand  je  riais, 

Je  l'ai  vue  pleurer  quand  je  pleurais. 

Je  voudrais  bien  donner  ici  une  idée  de  ce  poème,  mais  il  a  été  déjà  analysé  de 
main  de  maître  par  M.  Sainte-Beuve  :  je  n'ai  garde  d'y  revenir.  Quand  on  a  com- 
mencé à  parler,  à  Paris,  de  Jasmin  et  de  ses  poésies,  l'Âveugle  avait  déjà  paru,  mais 
à  part.  La  publication  d'aujourd'hui  n'est  qu'une  réimpression.  Tout  ce  que  je  puis 
dire,  c'est  que  je  l'ai  relu  avec  un  plaisir  peui-èlre  plus  vif  que  dans  sa  nouveauté. 
J'ai  retrouvé  un  charme  indicible  dans  ces  descriptions  si  franchement  populaires 
et  si  poétiques  pourtant,  dans  ces  détails  de  mœurs  campagnardes  d'une  vérité  si 
vivante  et  en  même  temps  si  exquise,  dans  ce  mélange  merveilleux  de  folle  joie  et 
de  sensibilité  pénétrante,  dans  ce  récit  d'une  catastrophe  soudaine  qui  vient  attrister 
les  plaisirs  bruyants  d'une  noce  de  village,  dans  ces  vers  surtout  faits  avec  tant 
d'art  que  leur  mesure  même  est  l'expression  des  sentiments  qui  les  inspirent,  dans 
ces  habiles  changements  de  rhythme,  ces  combinaisons  d'harmonie  empruntées  par 
Jasmin  aux  troubadours  qui  les  avalent  eux-mêmes  empruntées  aux  Arabes; 
délicatesses  savantes  qui  n'ont  de  rivales  en  français  que  les  coupes  capricieuses  de 
strophe  inventées  parles  poètes  du  xvi"  .siècle,  et  reproduites  de  notre  temps  par 
Victor  Hugo.  Qui  ne  sait  maintenant  par  cœur  dans  tout  le  midi  la  plus  grande 
partie  de  ce  drame  lyrique,  et  surtout  ce  refrain  si  fortement  empreint  de  la  saveur 
natale? 

Las  carreros  diouyon  fleuri, 
Tan  belo  nobio  bay  sourli, 
Diouyon  fleuri,  diouyou  grana. 
Tan  belo  nobio  bay  passa. 

Les  chemins  devraient  fleurir, 

Si  belle  fiancée  va  sortir; 

Devraient  fleurir,  devraient  gfranier,  r 

Si  belle  fiancée  va  passer. 

Je  demande  pardon  de  citer  ainsi  des  vers  écrits  dans  une  langue  que  personne 
ne  comprend  en-deçà  de  la  Loire,  mais  il  est  impossible  de  faire  connaître  les 
poêles  autrement  qu'en  les  citant.  Je  citerai  beaucoup  dans  le  cours  de  cet  article, 
j'en  préviens  d'avance  le  lecteur.  C'est  à  lui  de  voir  s'il  a  le  courage  de  s'aventurer 
dans  ce  voyage  au  milieu  d'un  monde  nouveau,  qui  lui  présentera  à  tout  momenl 
des  énigmes  à  deviner,  le  tout  pour  connaître  quoi?  les  vers  d'un  coiffeur  qui  vit  à 
deux  cents  lieues  de  Paris,  cl  qui  rime  en  patois  gascon.  Encore  dois-je  l'avertir. 


194  FRANÇOUNETTO. 

pour  achever  d'être  franc,  qu'il  ne  connaîtra  ces  vers  eux-mêmes  que  irès-impar- 
failement,  attendu  que  leur  plus  grande  grâce  est  dans  une  mélodie  qui  tient  tout 
entière  à  la  prononciation,  et  dont  le  langage  écrit  ne  peut  donner  absolument 
aucune  idée. 

Maintenant,  s'il  y  a  un  curieux  qui  ait  osé  passer  outre,  malgré  cette  formidable 
annonce,  j'aurai  moins  d'embarras  avec  lui.  Celui-là  se  sera  souvenu  que  le  pauvre 
patois  gascon,  aujourd'hui  si  méprisé,  n'est  autre  chose  que  cette  antique  langue 
romane  ou  provençale,  la  première  langue  cultivée  de  l'Europe  moderne,  bien  dé- 
figurée sans  doute,  bien  abâtardie  par  sa  longue  décadence,  mais  charmante  toujours 
dans  son  abaissement;  celui-là  sait  que,  lorsque  le  reste  de  l'Europe  était  encore 
silencieux  et  barbare,  notre  langue  avait  déjà  des  poètes  comme  Bertrand  de  Born, 
Arnaud  de  Marveil,  et  tant  d'autres,  et  que,  même  après  le  naufrage  de  la  nationa- 
lité provençale,  elle  inspira  les  premiers  essais  de  ses  deux  filles  plus  heureuses,  les 
langues  d'Espagne  et  d'Italie;  celui-là  n'a  pas  oublié  que  Dante  se  glorifie  d'avoir 
eu  pour  maître  un  troubadour,  que  Pétrarque  a  appris  à  chanter  au  bord  d'une 
fontaine  de  Provence,  et  que  les  rois  d'Aragon  ont  appelé  à  Barcelone  des  maîtres 
dans  l'art  des  vers  du  pays  toulousain  pour  apprendre  d'eux  ce  qu'on  appelait 
alors  le  gai  savoir,  el  gay  sabcr. 

Toutes  ces  grandeurs  ont  disparu,  mais  le  fond  du  vieux  langage  est  resté.  Tout 
altéré  qu'il  est  par  une  longue  infiltration  du  français,  ce  langage  antique  a  con- 
servé des  restes  nombreux  de  son  originalité  primitive.  Six  siècles  de  proscription 
n'ont  pu  éteindre  complètement  son  génie.  Seulement,  après  avoir  été  l'organe  des 
courô  les  plus  polies  et  de  la  société  la  plusraQinée  de  la  première  moitié  du  moyen 
âge,  il  est  devenu  l'idiome  du  peuple  seul.  S'il  a  perdu  celte  subtilité,  cette  re- 
cherche éléganle  qu'il  avait  apprise  dans  les  cours  d'amour,  et  par  le  commerce 
d'esprit  des  princesses  avec  les  poètes  de  son  beau  temps,  il  a  gagné  à  se  re- 
tremper dans  des  mœurs  moins  apprêtées  plus  de  vie  et  de  liberté.  Il  est  mainte- 
nant plus  grossier,  mais  plus  expressif,  et  les  .sentiments,  les  idées  qu'il  rend,  pour 
lui  venir  de  l'ouvrier  et  du  paysan  au  lieu  du  chevalier  et  de  la  dame,  n'en  ont  que 
plus  de  franchise  et  de  verdeur. 

Avant  d'entrer  dans  l'examen  du  nouveau  recueil  de  Jasmin,  il  est  nécessaire  de 
dire  ici  quelques  mots  des  formes  de  la  langue  el  de  sa  prononciation,  afin  de 
rendre  autant  que  possible  les  beautés  du  texte  intelligibles  à  ceux  qui  sont  nés 
loin  des  anciennes  provinces  du  Languedoc,  de  la  Guienne  ou  de  la  Provence. 

Le  patois  méridional,  connu  à  Paris  sous  le  nom  générique  de  patois  gascon,  se 
divise,  comme  tous  les  patois,  en  un  nombre  infini  de  dialectes.  Les  principaux 
sont  :  le  provençal  proprement  dit,  qui  se  parle  d'Avignon  à  Marseille,  et  dont  le 
caractère  distinctif  est  d'être  rude  et  grasseyant;  le  bas-languedocien,  dont  le  siège 
est  à  Montpellier,  et  qui  est,  au  contraire,  d'une  douceur  et  d'une  mignardise 
extrêmes;  le  gascon  proprement  dit,  qui  est  répandu  dans  toute  l'ancienne  Gas- 
cogne, au  pied  des  Pyrénées,  et  qui  est  le  plus  âpre,  le  moins  altéré  de  tous,  parce 
que  le  pays  où  il  domine  a  été  le  dernier  ouvert  à  l'infinence  du  nord;  le  béarnais, 
qui  règne  à  Pau,  et  qui  a  gardé  quelque  chose  de  l'ancienne  culture  de  la  cour  de 
Navarre;  enfin,  le  dialecte  qui  se  parle  dans  la  vallée  de  la  Garonne,  et  qui  est 
comme  le  mélange  de  tous  les  autres,  singulièrement  modifiés  par  un  contact  plus 
immédiat  avec  le  français.  C'est  ce  dernier  que  parle  Jasmin.  Il  y  aurait  une  étude 
très-intéressante  à  faire  sur  les  causes  historiques,  philosophiques  et  physiologiques 
de  ces  difl'érences,  mais  ce  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit  pour  le  moment. 


FRANÇOUNETTO.  19;> 

Comme  depuis  longtemps  le  patois  a  cessé  d'être  une  langue  écrite,  il  n'a  pas 
une  orthographe  h  lui.  Ceux  qui  ont  essayé  de  l'écrire  ont  adopté  des  systèmes  dif- 
férents. Celui  que  Jasmin  emploie  me  paraît  bon;  je  dois  dire  cependant  que  ce 
système  ne  convient  qu'au  dialecte  particulier  des  bords  de  la  Caronne,  car  s'il  s'a- 
gissait de  rendre,  par  exemple,  la  langue  des  montagnes,  il  serait  insullisanl.  Les 
dialectes  pyrénéens  sont  pleins  d'aspirations  qui  manquent  au  patois  d'Agen;  on  y 
trouve  dans  toute  sa  pureté  lej  espagnol,  et,  pour  l'écrire,  il  serait  nécessaire  d'a- 
dopter celte  lettre.  Sur  d'autres  points,  d'autres  prononciations  particulières  exige- 
raient aussi  l'emploi  de  certains  signes  distinctifs.  Mais  il  n'en  est  pas  ainsi  du 
patois  d'Agen  ;  les  seules  consonnes  qui  diffèrent  nn  peu,  dans  ce  patois,  de  la  pro- 
nonciation française,  sont  le  c  italien,  qui  se  prononce  tdi,  comme  on  sait,  et  que 
Jasmin  écrit  ch,  et  VI  mouillée,  que  Jasmin  écrit  par  une  double  l,  comme  les  Es- 
pagnols. 

J'ai  cependant  une  observation  à  faire  sur  l'orthographe  de  Jasmin  relativement 
aux  consonnes.  C'est  pour  la  manière  singulière  dont  il  écrit  le  son,  fort  commun 
en  français,  de  qu  ;  il  écrit,  je  ne  sais  pourquoi,  Uh.  Le  mot  baqui,  par  exemple,  il 
l'écrit  bakhi.  Qu'on  orthographie  ainsi  certains  mois  turcs  ou  arabes  qui  ont  une 
aspiration  après  le  son  k  ou  qu,  rien  de  mieux;  mais  en  patois  il  n'y  a  pas,  que  je 
sache,  d'aspiration  au  milieu  du  mot  baqui  et  des  mots  qui  lui  ressemblent.  Yoilù 
pour  le  h.  Quant  au  k,  il  a  une  flgure  barbare  qui  ne  convient  nullement  à  une  des 
langues  les  plus  douces  qu'il  y  ait  au  monde;  une  telle  orthographe  est  en  contra- 
diction évidente  avec  le  génie  même  du  patois,  qui  est  (ils  du  latin,  où  il  n'y  avait 
pas  de  k.  Jasmin  aura  cru  sans  doute  que,  dans  toutes  les  langues  méridionales,  qui 
se  prononçait  coui.  C'est  une  erreur  :  ce  genre  de  prononciation  n'est  usité  qu'en 
italien;  en  espagnol,  qui,  que,  se  prononcent  comme  en  français  ki,  kc,  et  cette 
analogie  suffit  à  justifier  l'emploi  de  qu  en  patois  pour  rendre  le  même  son  qu'eu 
français.  Tout  vaut  mieux,  d'ailleurs,  que  d'en  venir  à  cette  horrible  extrémité 
du  k,  et  accompagné  d'un  h  encore! 

Passons  aux  voyelles.  Les  voyelles  aussi  ont  en  patois  le  même  son  qu'en  fran- 
çais, même  I'm;  il  n'y  a  de  différence  que  pour  Ye,  qui  n'est  jamais  muet  et  qui  se 
prononce  toujours  e.  Les  diphthongues  sont  différentes.  Ai  se  prononce  en  patois 
comme  en  italien  et  en  espagnol,  «ïe;  ci  se  prononce  eïe.oi  se  prononce  oïc.  Jasmin 
a  adopté  Vy  grec  pour  ces  diphlhongues,  et  il  écrit  au,  cij,  oij.  Cette  précaution 
n'était  pas  obligatoire,  dès  que  les  analogues  se  trouvaient  dans  les  autres  langues 
méridionales  ;  mais,  puisque  Jasmin  l'a  crue  nécessaire  pour  la  clarté,  nous  l'ad- 
mettons. Il  en  est  de  même  des  diphlhongues  eu  et  au,  qui  se  prononcent  en  palois 
à  peu  près  comme  eou  et  aou.  Jasmin  aurait  pu  les  écrire  eu  et  au,  comme  on  les 
écrit  dans  les  deux  autres  langues;  il  a  mieux  aimé  suivre  la  prononciation  et  écrire 
cou,  auu.  Ce  n'est  pas  étymologique,  ce  serait  une  véritable  énormité  s'il  s'agissait 
de  fixer  académiquemenl  l'orthographe  de  la  langue;  mais  enfin,  puisqu'il  ne  s'agit 
que  de  s'entendre,  va  pour  eou,  aou,  quoiqu'en  réalité  ces  deux  manières  d'écrire, 
qui  ne  représentent,  pour  un  Parisien,  qu'une  sorte  de  miaulement,  soient  bien 
loin  de  rendre  le  véritable  son  de  ces  mélodieuses  diphlhongues  qui  ressemblent  à 
un  chant  d'oiseau. 

Il  résulte  de  ce  qui  précède  que,  pour  bien  lire  le  palois  méridional,  il  suffit  de 
savoir  un  peu  d'italien  ou  d'espagnol.  Presque  tout  le  monde  maintenant  sait  au 
moins  une  de  ces  deux  langues.  C'est  une  raison  pour  se  risquer  avec  moins  d'in- 
quiétude à  parler  de  poésies  patoises.  Si  la  prononciation  des  lettres  est  ;i  peu  près 


196  FRANÇOUNETTO. 

la  même  dans  ces  trois  idiomes,  l'accentuation  des  mots  est  la  même  aussi.  En 
français,  il  n'y  a  pas  d'accent  proprement  dit  ;  celui  qui  ne  sait  que  le  français  ne 
peut  comprendre  quelle  musique  fait  entendre  à  l'oreille  le  chant  naturel  des 
langues  du  midi.  Là  toutes  les  syllabes  sont  tour  à  tour  brèves  ou  longues,  et  l'ac- 
cent tonique,  placé  tantôt  à  la  fin  des  mots,  tantôt  au  milieu,  donne  une  variété 
charmante  à  cette  harmonie.  Là,  toutes  les  voyelles  sont  expressives,  tous  les 
chocs  de  consonnes  sont  évités,  tous  les  sons  sourds  ou  nasaux  ont  disparu,  et  le 
patois  est  peut-être,  de  toutes  les  langues  méridionales,  la  plus  agréable  à  entendre, 
car  il  n'a  pas  ces  finales  aiguës,  ces  i  répétés  qui  ôtent  à  l'italien  une  partie  de 
son  charme;  il  n'a  pas  non  plus,  du  moins  à  Agen,  ces  s  fortes,  ces  j  aspirés,  qui 
ajoutent  à  l'espagnol  quelque  chose  de  dur  et  d'énergique. 

J'insiste  sur  ces  questions  de  prononciation  et  de  prosodie,  parce  que  c'est  par 
là  surtout  que  le  patois  diffère  maintenant  du  français.  Quant  au  vocabulaire,  il 
est,  hélas!  devenu  presque  entièrement  français.  Bien  peu  de  mots  sont  encore 
d'origine  locale;  il  y  en  a  pourtant,  et  des  plus  curieux.  Les  uns  remontent  jusqu'au 
grec,  et  ont  été  importés  en  Provence  par  les  Hellènes  de  Massilie;  les  autres 
dérivent  directement  du  latin,  et  restent  couime  autant  de  débris  de  la  domination 
romaine  dans  les  Aquitaines;  quelques-uns  ont  une  source  inconnue  et  primitive; 
d'autres  sont  évidemment  le  produit  spontané  de  la  création  populaire.  Le  poète 
lui-même  se  laisse  quelquefois  aller,  dans  un  de  ces  moments  où  l'expression  manque 
à  la  pensée,  à  inventer  hardiment  un  de  ces  mots  pittoresques  que  l'analogie 
suggère,  et  qui  peignent  par  le  son  même.  Mais  de  tels  exemples  ne  sont  que  trop 
rares.  Les  trois  quarts  des  termes  ne  sont  plus  que  du  français /j«<oJse,  c'est-à-diro 
soumis  à  l'assimilation  du  son  et  de  la  forme,  les  dernières  propriétés  qui  meurent 
dans  les  langues. 

J'ai  déjà  parlé  du  son  ;  il  me  reste,  pour  finir  cette  digression  nécessaire,  à 
parler  de  la  forme;  ici  se  retrouve  la  dualité  que  j'ai  signalée.  Les  règles  gramma- 
ticales du  patois  sont  à  très-peu  celles  du  français,  tandis  que  les  formes  de  set; 
déclinaisons  et  de  ses  conjugaisons  se  rapprochent  des  langues  méridionales,  et 
surtout  de  l'espagnol.  Le  pluriel  se  forme  toujours  par  l'addition  d'une  s  au  singu- 
lier, comme  en  français,  avec  cette  différence  qu'en  français  Ys  additionnelle  ne  se 
prononce  pas,  taudis  qu'elle  se  prononce  en  patois  comme  en  espagnol.  Le  pluriel 
en  i  et  en  e  des  Italiens  n'y  est  pas  connu.  Dans  les  verbes,  les  personnes  se  mar- 
quent par  les  désinences,  sans  le  secours  des  pronoms,  comme  en  lalin  et  dans 
toutes  les  langues  émanées  directement  du  latin.  Les  désinences  des  différents 
temps  et  des  participes  tiennent  aussi  du  lalin,  et  par  suite  de  l'espagnol.  Enfin,  ce 
qu'il  y  a  de  plus  original  dans  les  formes  du  patois  et  qui  montre  le  plus  sa  double 
nature,  c'est  la  forme  féminine.  Dans  l'italien  et  dans  l'espagnol,  la  désinence  du 
féminin  esta,-  c'était  aussi  la  désinence  féminine  de  l'ancienne  langue  romane. 
Le  patois  moderne  a  trouvé  sans  doute  que  c'était  trop  s'éloigner  du  français,  qui 
a  pour  désinence  féminine  l'e  muet.  Il  a  adopté  pour  signe  du  féminin  Vo,  mais  un 
0  qui  se  prononce  si  insensiblement,  que  c'est  presque  un  c  muet;  et  Vo  est  en  effet 
de  toutes  les  lettres,  après  notre  e,  celle  qui  se  prête  le  plus  à  une  prononciation  à 
peu  près  insensible. 

Exemple  :  huroiis,  heureux,  fait  hurouzo,  heureuse;  poulit,  joli.  Ml  poulido, 
jolie;  mais  ces  deux  mots,  hurouzo,  poulido,  et  généralement  tous  les  mots  où  l'o 
est  à  la  place  de  l'e  muet,  se  prononcent  en  mettant  l'accent  sur  l'avant-dernière 
syllabe,  si  bien  que  la  dernière  ne  forme  plus  en  quelque  sorte  qu'un  faible  mur- 


rn  ANÇOIINETTO .  1  î)  7 

mure.  Du  reste,  cette  prononciation  n'est  pas  exclusivement  celle  des  mots  fémi- 
nins; elle  s'applique  en  général  h  tous  les  mots  qui  ont  l'accent  sur  la  pénultième, 
quelle  que  soit  la  voyelle  de  la  dernière  syllabe  ;  dans  aucun  de  ces  mots,  elle  n'est 
plus  marquée  et  plus  douce  que  dans  ceux  en  o,  quand  ceux-ci  appartiennent  à  la 
forme  féminine,  ou  qu'ils  sont  une  corruption  de  mots  franc^ais  terminés  en  c 
muet . 

Ceci  nous  amène  à  parler  des  règles  de  la  versification  patoise.  Ces  règles  sont 
identiquement  les  mêmes  que  celles  de  la  versification  française.  Les  vers  assnnants 
des  Espagnols,  les  coupes  nombreuses  de  vers  italiens,  n'y  sont  pas  usités.  vSeule- 
ment,  comme  le  patois  n'a  pas  d'e  muet,  il  obtient  l'équivalent  des  vers  féminins  fran- 
çais par  la  désinence  féminine  en  o  muet  dont  je  viens  de  parler,  et  en  général  par 
tous  les  mots  qui  ont  l'accent  sur  la  pénultième. 

Après  cette  dissertation  qui  ressemble  un  peu,  j'en  conviens,  à  la  leçon  du 
maître  de  philosophie  dans  le  Bourçjcnis  genlilliommc,  je  passe  à  l'examen  du  nou- 
veau volume  de  Jasmin  :  il  en  est  temps. 

Je  trouve  d'abord  une  espèce  d'épître  adressée  par  Jasmin  à  un  riche  agricul- 
teur qui  lui  avait  conseillé  de  s'établir  à  Paris,  où  il  ferait  nécessairement  fortune. 
Ces  sortes  de  pièces  familières,  dédaignées  par  nos  grands  poètes  du  jour,  ont  été 
de  tout  temps  un  des  exercices  favoris  des  muses.  Horace  n'en  a  pas  fait  d'autres 
toute  sa  vie.  Les  poètes  français  du  xvi"  siècle  y  excellaient,  et  dans  le  xviii"  Vol- 
taire y  a  jeté  tout  ce  qu'il  avait  d'esprit,  de  bon  sens  et  de  gaieté.  C'est  aussi  un 
des  meilleurs  genres,  le  meilleur  peut-être  de  Jasmin.  Les  poètes  en  général  sont 
un  peu  personnels;  ils  aiment  à  parler  d'eux-mêmes.  Jasmin  est  de  ceux  qui  se 
mettent  en  scène  le  plus  volontiers,  et  il  a  raison.  Son  chef-d'œuvre  est  précisé- 
ment la  pièce  où  il  a  raconté  toute  sa  vie,  et  qu'il  a  appelée  mes  souvenirs.  Mous 
Soubcnis.  C'est  qu'en  effet  il  y  a  peu  de  personnalités  plus  originales,  plus  vivantes, 
plus  poétiques,  que  celle  de  Jasmin.  Son  principal  mérite  est  d'être  lui-même.  Son 
recueil  n'est  pas  un  assemblage  de  ces  productions  vagues  qui  peuvent  appartenir 
au  premier  venu;  ce  n'est  quelque  chose  que  parce  que  c'est  quelqu'un. 

E  bous  labé,  moussu,  sans  crcgne 
De  troubla  mous  jours  cl  mas  neys, 
M'escribès  de  pourta  ma  guitarro  ol  moun  pegne 
Dins  la  grando  bile  des  reys  ! 

Et  vous  aussi,  monsieur,  sans  craindre 
De  troubler  mes  jours  et  mes  nuils, 
M'écrivez  de  porter  ma  guitare  ei  mou  peigne 
Dans  la  grande  ville  des  rois  ! 

Oui,  sa  guitare  et  son  peigne,  comme  Figaro  ;  car  Jasmin  est  resté  coiffeur,  et  il 
ne  rougit  pas  de  l'être.  Comme  le  fameux  barbier  andaloux,  le  coiffeur  gascon, 
laissant  la  fumée  aux  sots  qui  s'en  nourrissent,  et  la  honte  au  milieu  du  chemin, 
lient  boutique  ouverte  de  poésie  et  de  frisure,  unit  aux  honneurs  de  la  plume 
l'utile  revenu  du  rasoir,  va  philosophiquement  riant  de  tout,  faisant  la  barbe  ou 
les  cheveux  à  tout  le  monde,  et  ne  croyant  pas  que  l'amour  des  lettres  soit  incom- 
patible avec  l'esprit  des  affaires. 

Et  pourquoi  veut-on  que  Jasmin  aille  à  Paris?  Pour  y  gagner  de  l'argent,  beau- 
coup d'argent.  Hélas!  dit-il,  je  le  garderais  mal,  je  le  dépenserais  vite. 

T011E     I.  13 


1 98  FnA!^çor^ETTO . 

Sâbi  pas  soulomen  counserba  de  pessetos 

Je  ne  sais  pas  seulement  conserver  de  petites  pièces. 

D'ailleurs  la   richesse  subite  a  de  grands  dangers    pour  un    pauvre  ouvrier 
comme  lui. 

Des  perbenguts  boudroy  siègre  la  modo, 

Beleou  bendroy  glourioiis,  fièrrous; 

Escaougnayoy  lous  grands  segnous. 

Dins  un  bel  char  fayoy  la  godo  ; 
Renegagoy  près  de  las  grandes  gens 

Mous  bielsamils  è  mous  parens, 

El  fayoy  ta  pla  que  dins  gayre 

Minjayoy  toutmoun  amassai; 

E  de  riche,  fier,  mesprezayre, 

Tournayoy  paoure  è  mesprezat. 

Des  parvenus  je  voudrais  suivre  la  mode, 

Penl-êlre  deviendrais-je glorieux,  fier; 

J'imiterais  les  grands  seigneurs, 

Dans  un  beau  char  je  ferais  la  roue; 
Je  renierais  auprès  des  grandes  gens 

Mes  vieux  amis  et  mes  parents, 

Et  ferais  si  bien  que  dans  guère 

Je  mangerais  tout  mon  amassé  ; 

Et  de  riche,  fier,  mépriseur. 

Redeviendrais  pauvre  et  méprise. 

La  pièce  entière  est  de  ce  ton  ;  il  faudrait  citer  chaque  vers  pour  en  faire  sentir 
tout  l'intérêt.  C'est  surtout  quand  Jasmin  revient  sur  lui-même,  sur  sa  ville  natale, 
que  sa  voix  a  de  la  grâce.  Il  ne  rit  plus  alors,  il  n'est  plus  ironique,  il  s'attendrit 
sur  les  souvenirs  d'enfance  qui  l'entourent  et  qu'il  lui  faudrait  quitter.  Il  aime  h 
songer  (saounc'ja)  sous  les  arbres  qui  l'ont  vu  naître.  Il  ne  sait  d'ailleurs  chanter 
ni  de  galants  chevaliers, 

Ni  de  grandes  damos  d'aounou, 
Que  parlon  commo  un  libre,  nou  ; 
May  simple,  de  la  pastourelo 
Canti  l'amou  tendre,  que  play 
Aoulan  qu'amou  de  doumayzelo  ; 
Car  n'es  pas,  coumo  dit  ma  may, 
La  qui  parlo  millou  que  sat  ayma  lou  may. 

Ni  de  grandes  dames  d'honneur. 
Qui  parlent  comme  un  livre,  non; 
Plus  simple,  de  la  pastourelle 
Je  chante  l'amour  tendre  qui  plaît 
Autant  qu'amour  de  demoiselle  ; 
Car  ce  n'est  pas,  comme  dit  ma  mère. 
Celle  qui  parle  le  mieux  qui  sait  aimer  le  plus. 

Si  le  lecteur  et  moi  nous  n'avons  pas  conipiétemenl  perdu  noire  temps,  moi  en 


FnANÇOUNETTO.  ]  î){) 

écrivant  et  lui  en  parcourant  les  observations  qui  précèdent  sur  la  prosodie  du 
patois,  il  ne  doit  pas  être  tout  à  fait  insensible  à  l'harmonie  délicieuse  de  ces 
deux  vers  : 

Car  n'es  pas,  coumo  dil  ma  may, 
La  qui  parlo  miliou  que  satayma  lou  may. 

La  fin  de  la  pièce  est  encore  plus  touchante,  s'il  est  possible;  pour  bien  chanter 
la  pauvreté  joyeuse,  dit  le  poète,  il  faut  être  pauvre  et  joyeux  : 

Damori  doun  jouyous  è  paoure 
Dambé  moun  pa  de  segic  è  l'aygo  de  ma  fonii; 

On  badailla  dins  un  saloun, 

On  rils  débats  de  feilios  d'aoure  ; 
Et  jeu  risi  de  tout;  res  plus  bèn  m'alrisla, 
Ey  pleurât  trop  lountèn  ;  boli  me  resquita. 

Je  demeure  donc  joyeux  et  pauvre 
Avec  mon  pain  de  seigle  cl  l'eau  de  ma  fontaine; 

On  bâille  dans  un  salon, 

On  rit  sous  des  feuilles  d'arbre; 
Et  moi.  je  ris  de  tout  ;  rien  ne  vient  plus  m'attrister  ; 
J'ai  pleuré  trop  longtemps;  je  veux  mcracquitter. 

Connaissez-vous  un  vers  plus  charmant  que  celui-ci,  qui  résume  si  bien  la  pau- 
vreté insouciante  du  midi,  cette  pauvreté  si  peu  exigeante  et  si  tôt  satisfaite? 

Dambc  moun  pa  de  segle  è  l'aygo  de  ma  foun. 

Quant  au  dernier  trait  :  Ey  plourat  trop  lountèn,  holi  me  resquita,  il  est  sur- 
tout expressif  pour  ceux  qui  connaissent  les  Souvenirs  de  Jasmin,  l'histoire  de 
son  enfance  si  malheureuse,  si  dénuée,  l'épisode  admirable  du  départ  de  son 
grand-père  pour  l'hôpital,  les  efforts  souvent  infructueux  de  sa  jeunesse  pour 
échapper  à  l'affreuse  indigence,  l'éveil  de  son  talent,  le  progrès  de  sa  renommée 
changeant  peu  à  peu  sa  situation,  le  rire  succédant  aux  larmes  sous  son  toit  visité 
par  la  Muse,  la  joyeuse  indépendance  de  son  âge  mûr  et  la  douceur  nouvelle  qu'a- 
joute à  son  bonheur  présent  la  mémoire  de  ses  souffrances  passées.  Ce  sentiment 
est  si  vif  chez  lui,  qu'il  perce  dans  presque  toutes  ses  poésies,  et  c'est  ainsi  que, 
dans  une  de  ses  plus  jolies  chansons,  adressée  à  un  curé  qui  voulait  lui  faire  faire 
maigre  un  jour  d'abstinence,  il  s'excuse  gaiement  de  ne  plus  jeûner  par  ce 
refrain  : 

En  fct  de  jûnc,  ey  tant  pagat  d'abanço, 
Que  le  boun  Diou 
Me  diou. 

En  fait  de  jeûne,  j'ai  tant  payé  d'avance, 
Que  le  bon  Dieu 
Me  doit. 

Cette  première  pièce  peut  déjà  donner  une  idée  de  la  manière  de  Jasmin.  On  y 
trouve  tout  ce  qui  caractérise  son  talent,  l'accord  d'une  douce  et  fine  gaieté  avec 
nn  fonds  de  mélancolie  toujours  près  des  larmes,  un  instinct  populaire  très-pro- 


yOO  FRANÇOUNETTO. 

nonce  sous  des  formes  très-élégantes  et  très-polies,  et  enfin,  s'il  faut  tout  dire,  une 
assez  bonne  dose  de  hâblerie  gasconne.  Dieu  merci!  notre  ami  Jasmin  n'est  pas 
aussi  pauvre  qu'il  le  dil  poétiquement.  Sa  pauvreté  est  celle  qui  convient  à  un  fds 
de  la  lyre.  Sans  doute  il  a  toujours  sa  boutique  de  coiffeur,  mais  c'est  surtout  sur 
les  étrangers  qui  passent  à  Agen  qu'il  exerce  son  art.  Sur  le  comptoir  se  trouvent 
par  hasard,  au  milieu  des  fers  a  friser,  quelques  exemplaires  du  fameux  volume  des 
Papillotes.  Après  avoir  joui  de  la  conversation  du  poète  tout  en  se  laissant  accom- 
moder par  lui,  après  lui  avoir  entendu  réciter  quelques-unes  de  ses  dernières  pièces, 
l'étranger  ne  peut  guère  s'en  aller  sans  acheter  ce  recueil  qui  contient  de  si  jolies 
choses,  et  voilà  tout  de  suite  quelques  coups  de  peigne  qui  ont  rapporté  plus  que 
la  meilleure  séance  du  plus  célèbre  coiffeur  de  Paris. 

Les  compatriotes  de  Jasmin,  et  par  ses  compatriotes  j'entends  tous  les  habitants 
du  midi  qui  savent  le  patois,  rivalisent  avec  les  étrangers  pour  assurer  une  heureuse 
aisance  à  leur  poète  favori.  Les  Papillotes  se  sont  vendues  à  des  milliers  d'exem- 
plaires. Le  nouveau  volume  dont  il  s'agît  ici  n'a  pas  encore  paru,  et  il  y  en  a  déjà 
deux  mille  de  placés  par  souscription.  Les  poètes  les  plus  en  renom  de  la  capitale 
sont  bien  loin  d'un  pareil  succès  matériel.  Jasmin,  qui  se  plaint  si  spirituellement 
de  ne  pas  savoir  conserver  des  sous,  a,  au  contraire,  tant  d'ordre  et  d'économie, 
qu'il  a  su  parfaitement  administrer  sa  petite  fortune.  11  a  un  fils  qui  vient  de  s'as- 
socier à  une  maison  de  commerce  avec  une  portion  des  économies  paternelles.  Tout 
cela  est  le  fruit  de  la  poésie.  Jasmin  n'a  pas  cessé  d'être  un  ouvrier,  mais  c'est  un 
ouvrier  qui  n'a  plus  besoin  de  travailler  pour  vivre,  et  qui  peut  rêver  tant  qu'il  lui 
plaît.  Lui-même  ne  fait  pas  toujours  le  pauvre  dans  ses  vers,  et  il  a  exprimé  naïve- 
ment l'orgueil  légitime  que  lui  donne  un  avoir  si  bien  acquis,  dans  ce  charmant 
passage  de  ses  Souiwnirs  : 

May  canti,  may  nioun  riou  grossis; 
E  gayrc  à  l'cspital  a  quel  rlou  nou  counduis; 

Pulcou  m'a  counduil  al  countrary, 

Dins  un  grand  bureou  de  noulary; 

E  dunpey,  fier  do  ma  grandou, 

Jeu,  lou  prumé  de  ma  famille, 

Ey  bis  moun  pichou  noun  que  brillo 

Sur  la  lislo  del  couletou. 

Ma  fenno  qu'abio  la  coustumo, 
En  prumé,  quand  lous  bers  n'eron  pas  argcntons, 
De  sana  moun  pape,  de  brigailla  ma  plunio, 
Aro,  m'ofl'ro  louljour,  d'un  nyrc  gracions, 
La  plumo  la  plus  fine  et  lou  pape  pu  dous. 
Tabc,  malliur  à  jou,  quand  las  Muzos  m'oublidon  ! 
Fay  de  bcrs  !  fay  de  bers  !  lous  mes  parons  me  cridoii  ! 

Plus  je  chante,  plus  mon  ruisseau  grossit; 
El  guère  à  rhôpilal  ce  ruisseau  ne  conduit; 
Plutôt  il  m'a  conduit  au  contraire 
Dans  un  grand  bureau  de  notaire  ;  , 

El  depuis,  fier  de  ma  grandeur, 
Moi,  le  premier  do  ma  famille, 
J'ai  vu  mon  petil  nom  qui  brille 
Sur  la  liste  du  coUocteur. 
Ma  femme,  qui  avait  la  coutume, 


Kn  premiLT,  qiiaïul  les  vois  élaienl  peu  lUijenLcux, 
Do  serrer  mon  papier,  do  déchirer  ma  plume, 
IMaiiilenaiil  m'ollVi!  toujours  d'un  air  graeieux 
La  plume  la  plus  line  ol  le  papier  le  plus  doux  . 
Aussi,  uiallieur  à  moi,  quand  les  Muscs  ui'oublieul , 
Fais  dos  vers  !  fais  des  vers  !  tous  mes  parents  me  orient. 

Du  reste,  il  est  bien  évident  que  Jasmin  a  raison  de  rester  à  Agen.  Hors  d'Ai;;en, 
que  serait-il?  Uu  pauvre  songeur  qui  ne  saurait  plus  à  qui  parler.  A  Agen,  il  est 
chez  lui.  Tout  lui  répond  quand  il  chante;  tout  lui  souille  quelque  mot  heureux, 
quelque  image  locale,  quand  il  en  a  besoin.  Dès  que  ses  vers  s'échappent  de  sa 
veine,  ils  sont  répétés  partout  autour  de  lui,  ils  courent  les  rues  et  les  campagnes. 
Il  est  la  plus  grande  curiosité  du  lieu,  le  premier  nom  que  prononce,  en  descen 
dantà  l'auberge,  le  touriste  anglais  ou  l'artiste  fran(,ais  en  voyage.  11  lui  faut  à  la 
fois  cet  entourage  et  ce  piédestal.  Sa  renommée  se  confond  avec  celle  du  fameux 
Gravier  et  du  nouveau  pont  d'Agen,  comme  sa  voix  est  l'écho  poétique  des  popu- 
lations environnantes.  Pour  produire  tout  leur  efiet,  ses  poésies  doivent  être  enten- 
dues sur  les  rives  du  fleuve  gascon,  sous  le  soleil  de  son  pays  ou  dans  une  de  ces 
belles  nuits  du  Languedoc,  si  claires  et  si  pures  que  je  n'en  ai  pas  vu  de  pareilles 
en  Italie,  même  en  plein  été. 

Nous  venons  de  voir  Jasmin  se  défendre  de  venir  à  Paris;  nous  allons  le  voir 
maintenant  plaider  nue  autre  cause  qui  ne  lui  convient  pas  moins.  M.  Dumon,  dé- 
puté de  Lot-et-Garonne  et  président  de  l'académie  d'Agen,  prononça  un  jour,  dans 
une  séance  de  cette  académie,  un  discours  où  se  trouvait  le  passage  suivant  sur 
Jasmin  : 

«  Un  poète  nous  a  été  donné,  formé  par  la  nature  et  s'élevant  à  l'art  comme  à 
la  perfection  de  la  nature;  ingénieux  et  naïf,  élégant  et  familier  tout  ensemble, 
aimant  à  peindre  les  mœurs  du  peuple  dans  la  langue  que  le  peuple  aime  à  parler, 
mais  poussé  par  un  instinct  supérieur  de  plus  nobles  images  et  de  plus  hautes 
pensées;  Udèle  à  son  patois  comme  à  la  langue  natale  de  son  génie,  mais  donnant 
au  patois  même  la  grâce  correcte  et  l'élégance  travaillée  d'une  langue  savante.  Quel 
sera  le  sort  de  cette  poésie  originale?  Elle  vivra  sans  doute  autant  que  la  langue 
qui  en  a  reçu  ledépôt;  mais  cette  langue  elle-même  doit-elle  vivre?  Sera-t- elle  par- 
lée par  notre  postérité  aussi  longtemps  qu'elle  le  fut  par  nos  pères?  Je  ne  l'espère 
pas,  ou  plutôt,  si  j'ose  dire  toute  ma  pensée,  je  ne  le  souhaite  même  pas.  J'aime  ses 
tours  naïfs  et  ses  expressions  pittoresques,  vives  images  de  mœurs  qui  ne  sont  plus, 
«omme  ces  ruines  qui  dominèrent  notre  pays  et  qui  décorent  encore  nos  paysages. 
Mais  le  mouvement  qui  elTace  ces  derniers  vestiges  des  vieilles  ma'urs  et  des 
vieux  pouvoirs,  ne  le  méconnaissons  pas  :  c'est  le  mouvement  de  la  civilisation  elle- 
même.  Poète  populaire,  vous  chantez  l'avenir  sur  la  langue  du  passé.  Cette  langue 
que  vous  parlez  si  bien,  vous  la  rajeunissez,  vous  la  créez  peut-être;  et  cependant 
ne  sentez-vous  pas  que  la  langue  nationale,  cet  instrument  puissant  d'une  civilisa- 
tion nouvelle,  l'assiège,  l'envahit  de  toutes  parts,  comme  la  dernière  forteresse  d'une 
civilisation  vieillie?  » 

Je  ne  chercherai  pas  à  dissimuler  que  ces  observations,  si  parfaitement  exprimées- 
d'ailleurs,  sont  d'une  justes.se  évidente.  Quiconque  a  vu  de  près  ce  grand  mouve- 
ment de  transformation  qui  s'accomplit  dans  le  midi  de  la  France,  ne  peut  douter 
que  le  vieux  patois  gascon,  qui  a  résisté  à  tant  de  siècles  et  de  révolutions,  ne  soit 
bien  près  d'être  emporté  par  l'irrésistible  progrès  de  la  langue  nationale.  La  dit- 


202  FRANÇOUNETTO. 

fusion  toujours  croissante  de  l'instruction  primaire  lui  porte  priucipalemeut  les 
derniers  coups.  Est-ce  un  bien?  est-ce  un  mal  ?  Qui  peut  le  dire  ?  Toujours  est-il 
que  Jasmin  n'a  pu  admettre  que  ce  fût  seulement  possible.  Sans  être  séduit  par 
les  éloges  dont  l'orateur  français  avait  accompagné  ses  prophéties  de  mort,  le  poêle 
méridional  a  fait  une  protestation  éloquente  en  faveur  de  son  langage  chéri.  Cette 
réponse  à  moussu  Duviouii  est  une  de  ses  plus  belles  pièces.  Je  vais  essayer  d'en 
faire  connaître  les  principaux  passages.  Voici  d'abord  le  commencement  : 

Lou  pu  grand  pessomen  que  truque  l'homme,  aci, 
Acô  quand  nostro  may,  bieillo,  feblo,  desfeylo, 

S'arremozo  toute  et  s'allieylo 

Coundannado  pel  medeci. 
A  soun  triste  cabès  que  jamay  l'ou  nou  quille, 

L  el  sur  soun  èl  et  la  ma  dins  sa  ma, 
Pouden  bé,  per  un  jour,  robls  coula  sa  bisto, 
Mais,  hélas  !  aney  biou,  per  s'escaiili  douma. 
N'es  pas  alal,  moussu,  d'aquello  ensourcillayio, 

D'aquelo  lengo  musicayro, 
Nostro  segoundo  may;  de  sabens  francimans 
La  couudanon  à  mort  dezunpey  1res  cens  ans, 
Tapla  biou  saquela  ;  lapla  sous  mois  brounzinon  ; 
Chés  elo,  las  sazous  passon,  sonon,  lindinon, 
Ecen-milo-mllès  enquèro  y  passaran 

Sonaran  è  lindinaran. 

Le  plus  grand  chagrin  qui  frappe  l'homme  ici-bas, 
C'est  quand  notre  mère,  vieille,  faible,  défaite. 

Se  pelotoune  toute  et  s'alite, 

Condamnée  par  le  médecin. 
A  son  trisle  chevet  qne  jamais  on  ne  quille, 
L'œil  sur  son  œil  et  la  main  sur  sa  main. 
Nous  pouvons  bien,  pour  un  jour,  ranimer  un  peu  sa  vie, 
Mais,  hélas!  aujourd'hui  elle  vil  pour  s'élcindre  demain. 
Il  n'en  est  pas  ainsi,  monsieur,  de  celle  ensorceleuse, 

De  celle  langue  musicale. 
Notre  seconde  mère  ;  de  savants /rancima«* 
La  condamnent  à  mort  depuis  trois  cents  ans  ; 
Elle  vil  encore  cependant;  cependant  ses  mots  bourdonnent  ; 
Chez  elle,  les  saisons  passent,  sonnent,  tintent. 
Et  cent  mille  mille  ans  encore  passeront, 

El  sonneront  et  tinlcront. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  à  faire  remarquer  les  expressions  heureuses  et  toutes  pa- 
loisesqui  fourmillent  dans  ces  vers:  s'arremoza,  s'affaisser;  rcbiscoula,  ranimer; 
s'escanti,  s'éteindre;  eiisourcillayro,  enchanteresse;  brounzina,  bourdonner;  ^//J- 
dina,  tinter  ;  le  poète  a  fait  exprès,  en  prenant  la  défense  de  sa  langue,  d'accumuler 
dès  le  début  les  locutions  les  plus  originales,  les  plus  caractéristiques,  celles  qui 
peuvent  porter  le  plus  frappant  témoignage  de  la  vitalité  du  patois.  Malheureuse- 
ment, ce  sont  là  des  beautés  locales  qui  ne  peuvent  guère  être  comprises  que  par 
ceux  qui  ont  l'habitude  de  l'idiome  et  le  sentiment  de  son  génie  particulier.  Je 
crains  bien  aussi  de  n'être  pas  très-intelligible  quand  j'appellerai  l'attention  du 
lecteur  sur  l'harmonie  si  expressive  des  quatre  derniers  vers.  Là  se  trouvent  réu- 


FRA.N<;OUIVETTO.  205 

nies  avec  un  soin  coquet  toutes  les  consonnanees  propres  au  patois  ;  le  poêle  s'a- 
muse à  les  taire  tinter,  iindina,  aux  oreilles  de»  blaspbéniateurs,  comme  ces  clo- 
chettes magiques  dont  la  voix  argentine  et  moqueuse  révèle  l'invisible  présence 
des  fées,  et  dont  elles  lutinent  avec  malice  ceux  qu'elles  veulent  punir  de  ne  pas 
croire  en  elles  : 

Clics  olo,  las  sazous  passon,  soiion,  lindinon  ; 
E  ccii-milo-milès  ciiquoro  y  passaran, 
Sonaran  et  liiidiiiarau  (1). 

J'aime  mieux  insister  sur  l'idée  elle-même,  sur  cette  tendre  comparaison  entre 
une  vieille  mère  qui  se  meurt  et  cette  bonne  vieille  langue,  qui  est  une  mère  aussi, 
mais  qui  ne  meurt  pas,  elle,  qui  est  jeune  au  contraire,  selon  le  poète,  et  plus 
jeune,  plus  vive,  plus  folâtre,  plus  alerte  que  jamais.  Les  premiers  vers  de  la  strophe 
sont  d'une  tristesse,  d'un  abattement,  qui  font  mal;  les  derniers  se  relèvent  tout  à 
coup  comme  une  joyeuse  lille  qui  ferait  d'abord  la  malade,  et  qui  rejetterait  brus- 
quement son  linceul  pour  danser  au  bruit  des  castagnettes.  C'est  bien  là  la  muse 
de  Jasmin,  tour  à  tour  pleurante  et  rieuse,  et  passant  comme  un  éclair  des  larmes 
au  rire  et  du  rire  aux  larmes  ;  véritable  enfant  du  peuple,  qui  s'attriste  et  s'amuse 
à  la  fois  de  sa  condition  humble,  mais  libre.  Tous  les  vers  qui  suivent  portent  l'em- 
preinte de  ce  double  sentiment;  tantôt  le  poète  paraît  craindre  pour  l'avenir  du 
patois,  et  il  appelle  alors  à  son  secours  tout  ce  qu'il  peut  trouver  de  plus  propre  à 
attendrir;  tantôt  il  se  persuade  que  le  danger  est  illusoire,  et  il  jette  des  cris  de 
triomphe.  11  supplie,  il  menace,  il  demande  grâce,  il  déûe;  rien  n'est  plus  touchant 
et  plus  divertissant  à  la  fois. 

Pour  lui,  dit-il  franchement,  et  on  ne  saurait  lui  en  faire  un  reproche,  car  il  a 
bien  ses  raisons  pour  cela, 

La  pichouno  patrio  es  bien  aban  la  grande. 
La  pelile  patrie  est  bien  avant  la  grande. 

Il  se  demande  quelle  ligure  ferait  le  français,  la  Icngo  des  ■moussus,  la  langue 
des  messieurs,  quand  il  lui  faudrait  aller  aux  champs,  conduire  les  bœufs  au  la- 
bourage, charmer  par  un  refrain  la  peine  du  pauvre,  reposer  le  travailleur  lassé, 
calmer  par  la  voix  de  la  mère  les  premières  douleurs  du  nourrisson.  Puis,  se  lais- 
sant aller  à  une  illusion  poétique  :  n  N'entendez-vous  pas  là  bas,  s'écrie-t  il,  cette 
aimable  chanson  de  noce  ? 

Nobio,  ta  may  lo  ploiiro, 

El  lu  l'en  bas  ! 
Plouro,  plouro,  pastouro, 

—  Nou  podi  pas. 

Jeune  fiancée,  ta  mère  le  pleure, 

El  lu  t'en  vas  ! 
Pleure,  pleure,  bergère  ; 

—  Je  ne  peux  pas. 

N'entendez-vous  pas,  d'un  autre  côté,  le  bouvier  dans  la  prairie,  l'ouvrier  dans  la 

(1)  Prononcez  :  pnsHirann,  sonarann,  linndinarann . 


204  FRANÇOUNETTO. 

boutique,  le  passant  sur  le  grand  chemin?  Tous  chantent  dans  leur  langue  natale, 
et  ces  chants,  qui  ont  bercé  leurs  pères,  berceront  encore  leurs  enfants. 

Que  boules?  semble  qu'en  cantaii 
Lou  fel  des  pcssomens n'amarcjo  pas  tau. 

Que  voulez-vous?  il  semble  qu'eu  cbaulaut 
Le  fiel  de  nos  chagrins  ne  s'amère  pas  tant. 

Jmareja,  devenir  plus  amer,  comme  passeja,  faire  beaucoup  de  pas,  se  prome- 
ner; jjuutouneja,  couvrir  de  baisers;  taoulcja,  rester  à  table;  castelleja,  aller  de 
château  en  château,  etc.  ;  ces  verbes  en  eja,  qui  expriment  une  habitude,  une  ré- 
pélilion,  une  augmentation,  ont  un  charme  qu'il  est  impossible  de  rendre,  et  qui 
n'a  d'analogues  que  dans  les  formes  augmentalives  et  répétitives  de  certains  veri)es 
latins,  italiens  ou  espagnols. 

Je  ne  finirais  pas  si  je  voulais  analyser  toutes  les  finesses  de  cette  poésie  qui 
prouve  si  bien  ce  qu'elle  veut  prouver,  savoir  que  le  patois  vit  encore.  Mais  vivra- 
t-il  longtemps?  C'est  ce  que  ne  croit  pas  M.  Dumon,  et  j'avoue  que  je  suis  de  son 
avis,  quel  que  soit  mon  amour  pour  le  génie  de  Jasmin.  Tout  passe  sur  la  terre.  Ce 
qui  reste  de  la  langue  des  troubadours  doit  passer  aussi.  D'ailleurs,  comme  M.  Du- 
mon le  laisse  entrevoir  et  comme  il  faut  bien  que  j'en  convienne  à  mon  tour,  le 
patois  de  Jasmin  est  si  travaillé,  qu'il  cesse  presque  d'être  un  patois.  L'inévitable 
fatalité  de  la  décadence  s'accroît  même  des  efforts  que  fait  Jasmin  pour  l'arrêter. 
Quelque  peine  qu'il  se  donne  pour  n'être  que  Gascon,  il  est  Français  par  le  goût, 
par  l'atticisme.  Même  dans  cette  pièce  où  il  recherche  avec  tant  de  soin  la  pureté 
patoise,  il  est  curieux  et  aifligeant  de  voir  l'esprit  français  se  glisser  sous  les  mots 
les  plus  imprégnés  de  couleur  locale,  et  se  rire  à  son  tour  des  airs  de  victoire  de 
son  rival.  Éternelle  inconséquence  des  choses  humaines!  contradiction  inévitable! 
Tout  effort  suscite  un  effort  opposé;  tout  succès  est  près  d'une  chute;  ce  qui  ral- 
lume pour  un  moment  un  feu  prêt  à  s'éteindre,  achève  de  l'étouffer. 

Mais  écartons  ces  idées  tristes,  et  soyons  tout  entiers  à  notre  poète.  Aussi  bien 
le  voici  avec  son  Foyage  à  Marmande,  qui  est  parfaitement  gai  d'un  boula  l'autre. 
Un  jour  Jasmin  était  invité  à  dîner  près  de  Fougaroles,  sur  la  route  d'Agen  à  Mar- 
mande;  il  part  dans  la  diligence  au  commencement  de  la  nuit.  Personne  ne  le  con- 
naît dans  la  voiture;  la  conversation  s'engage  sur  lui  et  ses  poésies.  Un  voyageur, 
qui  doit  être,  dit-il,  un  régent  de  collège,  se  permet  d'en  parler  légèrement;  une 
dame  le  défend;  il  est  reconnu;  tous  les  voyageurs  rient  de  l'aventure;  lui-même 
en  rit  si  bien,  qu'il  oublie  son  rendez-vous,  et  il  arrive  jusqu'à  Marmande,  où  tout 
le  monde  se  moque  de  lui.  Furieux  de  s'être  ainsi  joué  lui-même,  il  cherche  à 
prendre  sa  revanche.  On  lui  en  fournit  l'occasion;  il  la  saisit. 

C'est  ici  le  moment  de  dire  que  Jasmin  ne  se  contente  pas  de  bien  faire  les  vers  ; 
il  les  récite  encore  mieux  qu'il  ne  les  fait;  c'est  sous  ce  rapport  un  véritable  rhap- 
sode. Il  n'y  a  pas  de  bonne  fête  aux  environs  d'Agen,  et  même  à  vingt  lieues  à  la 
ronde,  que  Jasmin  n'y  soit  invité.  Quand  son  arrivée  est  annoncée  quelque  part,  on 
accourt  de  tous  côtés  pour  l'entendre.  Depuis  près  de  vingt  ans,  il  ne  se  lasse  pas 
de  redire,  et  on  ne  se  lasse  pas  d'admirer  les  mêmes  vers,  car  il  produit  peu,  et  son 
bagage  poétique  ne  s'accroît  guère  que  d'une  ou  deux  pièces  par  an.  Mais  comme  il 
renouvelle  .ses  plus  anciennes  poésies  par  la  verve  toujours  vivante  de  son  débit! 
comme  il  les  joue!  comme  il  les  mime!  comme  il  les  cadence!  comme   il  en  rend 


l-RANÇOUNETTO.  20j 

les  moindres  iiUentions,  les  délicatesses  les  plus  subtiles  et  les  plus  exquises!  Sa 
physionomie  est  incroyablement  mobile,  son  geste  naturellement  expressif,  sa  voix 
souple  et  sa  prononciation  agile  comme  celle  des  bons  auteurs  italiens.  Il  est  pleu- 
reur, il  est  houlVon,  il  est  sublime,  il  est  naïf;  c'est  un  grand  artiste.  Je  ne  connais 
(jue  Lablache  qui  lui  ressemble,  et  ce  n'est  pas  étonnant;  du  Gascon  au  Napolitain 
il  n'y  a  que  la  main. 

On  devine  donc  quelle  fut  sa  vengeance.  Les  voyageurs  arrivés  avec  lui  à  Mar- 
mande  attendaient  le  départ  du  bateau  à  vapeur  pour  Bordeaux.  On  lui  propose  de 
dire  des  vers  pour  passer  le  temps;  il  y  consent.  Peu  à  peu  le  charme  s'empare  de 
ses  auditeurs,  même  de  ceux  qui  l'avaient  critiqué  sans  le  connaître.  Il  est  vrai  qu'il 
y  met  tout  son  art,  tout  son  esprit,  toute  sa  verve.  On  lui  demande  toujours  de  nou- 
veaux vers  ;  toujours  il  en  donne.  Les  heures  s'envolent,  les  lumières  s'éteignent,  la 
nuit  entière  se  passe  dans  l'enchantement,  et  quand  on  se  souvient  pour  la  première 
fois  du  bateau  à  vapeur,  on  apprend  qu'il  est  parti  depuis  une  heure.  C'est  alors 
au  tour  de  Jasmin  de  se  moquer  de  ses  compagnons  d'infortune,  et  il  n'y  manque 
pas.  Le  comédien  de  tout  à  l'heure  redevient  le  poète  satirique,  et  Dieu  sait  quelles 
épigrammes  peut  imaginer  en  pareil  cas  la  malice  gasconne!  Toute  cette  petite  mys- 
tification est  racontée  avec  un  esprit  infini;  et  n'est-ce  pas  là,  dites-moi,  une  ma- 
nière charmante  d'attraper  les  gens,  et  qui  sent  bien  son  terroir?  Manquer  le  ba- 
teau à  vapeur  pour  entendre  des  vers  !  Partout  ailleurs,  on  le  prendrait  pour  les 
fuir. 

Nous  sommes  arrivé  au  plus  important  des  morceaux  qui  composent  le  nouveau 
recueil,  le  poème  de  Françounetto  ;  avant  d'entrer  dans  l'examen  du  poème  en  lui- 
même,  il  faut  faire  l'histoire  de  sa  composition,  car  il  y  a  toujours  une  histoire  at- 
tachée à  chacune  des  œuvres  de  Jasmin. 

Depuis  longues  années  déjà.  Jasmin  jouissait  à  Agen  d'une  popularité  sans  égale. 
Sa  renommée  avait  même  gagné  de  proche  en  proche  jusqu'à  Bordeaux;  il  y  était 
allé,  il  avait  récité  ses  poésies  en  public,  et  il  avait  obtenu  son  succès  accoutumé. 
Cependant  il  n'était  pas  encore  complètement  satisfait.  Parmi  les  grandes  villes  du 
midi,  il  en  était  une,  la  première  peut-èlre,  qui  n'avait  pas  encore  adopté  sa  gloire 
et  qui  ne  le  connaissait  presque  pas.  Toulouse  est  toujours,  quoi  qu'en  disent  ses 
rivales,  la  capitale  intellectuelle  et  artistique  d'un  grand  tiers  de  la  France.  Son 
antique  université,  où  sont  venus  s'instruire  de  tout  temps  les  enfants  du  midi, 
ses  jeux  floraux  dont  on  rit  et  que  l'on  envie,  cotnme  on  fait  de  l'Académie  fran- 
çaise, ont  entretenu  de  siècle  en  siècle  celte  notabilité  qui  ne  peut  être  contestée 
que  pour  la  forme.  D'ailleurs  le  suffrage  de  Toulouse  devait  avoir  un  prix  particu- 
lier aux  yeux  de  Jasmin  :  cette  ville  est  la  patrie  de  Goudouli,  le  plus  célèbre  des 
poètes  patois,  celui  dont  le  coiffeur  d'Agen  ambitionne  le  plus  l'héritage.  En  voilà 
plus  qu'il  n'en  fallait  pour  troubler  son  sommeil. 

Mais  en  même  temps  on  savait,  dans  le  midi,  que  Toulouse  avait  un  esprit  mu- 
nicipal très-prononcé  (elle  en  a  donné  récemment  de  trop  fortes  preuves  pour  qu'il 
soit  nécessaire  d'insister  beaucoup  sur  ce  point),  on  savait  que  les  Toulousains 
étaient  sévères  en  général  pour  tout  ce  qui  ne  venait  pas  d'eux-mêmes.  C'était  là 
un  fait  irrécusable  et  très-inquiétant  pour  Jasmin.  Enfin,  après  bien  des  hésitations, 
il  se  décide  à  venir  à  Toulouse  ;  c'était  au  mois  de  janvier  1856.  Il  est  parfaitement 
reçu  ;  quelques  lectures  de  salons  le  mettent  à  la  mode;  les  littérateurs  du  pays 
lui  donnent  un  banquet;  succès,  succès  complet.  Ivre  de  joie,  il  remercie  les  Tou- 
lousains dans  quelques  jolis  couplets,  et  part  en  promettant  de  revenir.  Il  est  revenu 


200  FIIAIXÇOUNETTO. 

en  eftet,  mais  près  de  quatre  ans  après,  et  apportant  avec  lui  le  poèuie  de  Fraii- 
çounctto,  dédié  à  la  ville  de  Toulouse.  C'est  ainsi  qu'il  travaille  à  sa  gloire;  il  y  met 
beaucoup  de  temps  et  de  patience,  mais  aussi  il  la  construit  solidement,  et,  en 
t'ait  de  popularité,  il  ne  perd  rien  pour  attendre,  comme  on  va  voir. 

Dès  son  arrivée,  le  maire  mit  à  sa  disposition  une  des  salles  du  fameux  Capitole 
de  Toulouse,  appelée  le  petit  consistoire,  où  se  sont  souvent  rassemblés  les  succes- 
seurs des  sept  pnctes  qui  fondèrent,  il  y  a  cinq  siècles,  le  corps  des  jeux  floraux. 
C'est  dans  cette  salle  poétique  que  Jasmin  lit  une  première  lecture  de  son  nouveau 
poème;  celte  lecture  ne  dura  pas  moins  d'une  heure  et  demie,  et  il  n'y  eut  pas  un 
moment  de  fatigue  ou  d'ennui.  L'auditoire,  sans  être  encore  très-nombreux,  était 
pourtant  plus  considérable  qu'aux  auditions  du  premier  voyage.  L'enthousiasme 
fut  universel.  Cet  enivrement  inexprimable  que  Jasmin  sait  produire  gagna  toutes 
les  têtes.  Bientôt  toute  la  ville  de  Toulouse  voulut  entendre  l'heureux  poète.  C'était 
le  momenl  que  Jasmin  avait  préparé  par  ces  transitions  habiles,  car  il  ne  soigne 
pas  moins  ses  succès  que  ses  ouvrages.  On  chercha  une  salle  immense  qui  pîit  con- 
tenir tous  les  curieux,  et  on  ne  la  trouva  que  dans  la  grande  salle  du  musée.  Une 
estrade  fut  élevée  au  milieu  pour  le  poète,  et,  au  jour  fixé,  quinze  cents  personnes 
se  pressèrent  dans  l'enceinte,  avides  de  voir  et  d'entendre  Jasmin. 

Tous  les  voyageurs  qui  ont  passé  par  Toulouse,  soit  pour  aller  aux  eaux  des  Py- 
rénées, soit  pour  toute  autre  cause,  connaissent  maintenant  le  musée  de  celte  ville, 
le  plus  beau  de  province  sans  comparaison.  La  salle  principale  n'est  autre  chose 
que  la  nef  de  l'ancienne  église  d'un  couvent  d'augustins,  transformée  avec  art  par 
un  architecte  habile,  pour  recevoir  et  bien  éclairer  des  tableaux.  A  cette  salle  si 
vaste  touchent  deux  cloîtres,  l'un  petit  et  gracieux  dans  le  goût  élégant  de  la  re- 
naissance, l'autre  très-grand  et  magnilique,  qui  date  du  moyen  âge.  Sous  les  ogives 
de  ce  dernier  cloître,  à  l'ombre  de  ses  fines  colonnettes  et  des  guirlandes  de  pam- 
pres qui  couronnent  leurs  chapiteaux  historiés,  sont  rangées  de  nombreuses  statues 
d'évèques,  de  saints  et  de  chevaliers,  les  unes  debout,  les  autres  couchées,  toutes 
provenant  d'églises  ou  d'abbayes  détruites  pendant  la  révolution,  et  rassemblées 
avec  un  soin  intelligent.  Il  ne  se  peut  rien  imaginer  de  plus  intéressant  et  de  plus 
pittoresque.  C'est  dans  ce  local  unique,  au  milieu  de  toutes  ces  ruines  des  temps 
passés,  au  pied  des  tableaux  des  maîtres,  que  Jasmin  récita  pour  la  seconde  fois 
son  poème,  en  présence  de  l'élite  de  cette  ville,  dont  il  avait  tant  désiré  et  tant  re- 
douté le  jugement. 

Jamais  il  n'avait  été  mieux  inspiré.  La  grandeur  extraordinaire  du  théâtre  agis- 
sait sur  sou  imagination  méridionale  et  relevait  au-dessus  de  lui-même.  Le  silence 
religieux  de  la  foule  n'était  interrompu  de  moments  en  moments  que  par  des  fré- 
missements d'admiration.  Les  deux  mille  cinq  cents  vers  de  Francounctto  passèrent 
comme  un  rêve  éblouissant,  et  après  le  poème,  d'autres  vers  encore,  car  on  ne  pou- 
vait se  lasser  d'écouter.  Les  jeunes  ouvriers  toulousains,  qui  forment,  le  soir,  dans 
les  rues,  des  chœurs  remarquables  par  la  fraîcheur  des  voix  et  la  justesse  du  senti- 
ment musical,  avaient  été  invités  à  cette  solennité  poétique.  Dans  les  intervalles  de 
la  déclamation,  les  chœurs  s'élevaient  comme  une  réponse  céleste,  et  remplissaient 
d'une  nouvelle  harmonie  la  large  nef  et  les  longues  galeries  des  vieux  cloîtres. 
Quel  est,  de  notre  temps,  le  poète  qui  peut  espérer  d'avoir  un  pareil  jour  dans  sa 
vie?  Et  ne  faut-il  pas  remonter,  pour  trouver  de  semblables  scènes,  jusqu'à 
ces  temps  de  la  Grèce  antique  où  les  poètes  et  les  historiens  lisaient  leurs 
œuvres  devant    le    peuple  assemblé,  ou   du    moins  jusqu'à  ces   jours   célèbres 


FRANÇOCJNETTO.  ■-207 

(Je  l'Italie  où   les  chaulres   divins    étaient   couronnés   clans  les  fêtes    publiques? 

C'est  qu'en  efl'et,  dans  les  pays  du  midi,  les  arts  suprêmes,  la  poésie  et  la  musique, 
sont  |)!iis  éminemment  populaires  qu'ailleurs.  L'intelligence  et  le  goût  y  sont  si 
naturellement  répandus  dans  les  classes  les  plus  inférieures,  que  la  dilférence  qui 
sépare  dans  le  nord  le  peuple  proprement  dit  des  classes  lettrées,  n'y  existe  presque 
pas.  Véritables  terres  d'égalité,  où  le  pauvre  parle  familièrement  au  riche,  où  tous 
les  hommes  se  confondent,  parce  qu'ils  ont  tous  à  peu  près  les  mêmes  facultés  éga- 
lement développées,  parce  qu'ils  jouissent  tous  de  ce  qui  n'est  ailleurs  qu'un  privi- 
lège de  la  fortune,  le  loisir.  On  sait  avec  quel  air  d'aisance  le  Manolo  de  Madrid 
aborde  dans  la  rue  le  grand  d'Espagne  pour  lui  demander  d'allumer  son  cigare  au 
sien,  et  dequehoil  superbe  le  Trnnstevcriii  de  Rome  regarde  passer,  drapé  dans  son 
manteau,  le  carrosse  doré  des  cardinaux.  L'égalité  pratique  n'est  pas  poussée  tout  a 
fait  aussi  loin  dans  le  midi  de  la  Franco,  mais  peu  s'en  faut.  L'homme  du  peuple  y  est 
moins  respectueux  que  dans  les  provinces  septentrionales,  parce  qu'en  effet  la  diffé- 
rence entre  les  rangs  est  moins  sensible  dans  l'esprit  et  dans  les  manières.  A  Toulouse, 
les  ouvriers  fréquentent  en  foule  le  théâtre,  et  ils  ne  sont  pas  les  plus  mauvais  juges. 

C'est  là  ce  qui  explique  le  succès  universel  de  Jasmin  ;  c'est  là  aussi  ce  qui  donne 
le  secret  de  son  talent,  si  élégant  et  si  familier  tout  ensemble.  Il  sort  du  peuple, 
mais  d'un  peuple  privilégié  chez  qui  la  distinction  est  naturelle,  et  qui  comprend 
parfaitement  tout  ce  qu'il  y  a  de  fin  et  de  classique  dans  son  poète.  Ce  n'est  pas 
seulement  pour  avoir  étudié  quelque  peu  au  séminaire  dans  sa  jeunesse,  que  Jasmin 
a  un  si  vif  sentiment  du  beau,  c'est  encore  et  surtout  parce  que  ce  sentiment  est 
général  autour  de  lui.  De  tous  ses  ouvrages,  le  poème  de  Françounetto  est  celui 
OH  il  a  voulu  être  le  plus  complètement  ;je»;;Ze,  et  c'est  en  même  temps  le  plus 
noble  et  le  plus  châtié.  Le  Gascon  s'est  piqué  au  jeu,  il  a  voulu  faire  à  M.  Dumon 
une  seconde  réponse  plus  frappante,  plus  décisive  que  la  première,  et  il  a  réussi. 
Pour  mon  compte,  je  dois  confesser  qu'il  m'a  un  peu  ébranlé  ;  je  n'aurais  jamais  cru 
qu'il  y  eût  encore  dans  le  patois  tant  de  ressources.  Le  style  de  Françounetto  n'est 
pas  seulement  un  modèle  d'harmonie,  c'est  encore  un  tour  de  force.  Dans  le  lan- 
gage comme  dans  les  idées,  tout  souvenir  du  français  a  presque  disparu  ;  on  dirait 
par  moments  du  patois  écrit  depuis  un  siècle. 

Le  poème  commence  par  la  dédicace  à  la  ville  de  Toulouse. 

Quand  bezioy  punleja  l'aoubeto  blanqiiigiiouso 

D'aquel  mes  que  fay  espeli 
La  flou  de  poesio  è  del  brol  è  del  II. 
Me  disioy  douçomen  :  o  Toulouzo!  Toulo  uzo! 
Que  me  Irigo  d'ana  sur  la  berdo  pelouso, 
Floiica  de  pimpouns  d'or  lou  clôt  de  Goudouli  ! 
E  pimpouns  d'or  en  ma.  taloou  que  jour  bcsqucri, 
Troubadour  pèlerin  de  cals  à  lu  m'abièri. 

Quand  je  voyais  poindre  l'aube  blanchissante 

De  ce  mois  qui  fait  épanouir 
La  fleur  de  poésie  et  du  buisson  et  du  lin, 
.le  me  disais  doucemenl  :  0  Toulouse!  Toulou  se  ! 
Qu'il  me  tarde  d'aller,  sur  ta  verte  pelouse  , 
Fleurir  de  boulons  d'or  le  lonibeau  de  Goudouli: 
El  boulons  d'or  en  main,  dès  que  je  vis  jour, 
Troubadour  pèlerin,  devers  loi  je  m'en  allai. 


!^08  FRANÇOUNETTO. 

M'abièri,  je  m'en  allai,  je  me  fis  sortir,  expression  empruntée,  connue  beaucoup 
d'autres  du  même  poënie,  au  langage  des  champs.  On  dit  à  la  campagne  :  Jdia 
Jou  bestial,  faire  sortir  le  bétail  de  l'étable;  de  là  s'ubin,  se  faire  sortir,  s'en  aller, 
s'arracher  soi-même  du  lieu  où  l'on  est  pour  aller  ailleurs.  Je  cite  cet  exemple, 
j'en  pourrais  citer  cent  autres  du  même  procédé. 

On  trouve  dans  la  même  dédicace  : 

Espoumpat  d'espereiiço, 
Entrôqui  lous  cabcls  de  ma  recouiicchciiso, 
E  te  porti  ma  garbo. 

Tout  gonflé  d'espérance, 
Je  ramasse  les  épis  de  ma  reconnaissance, 
El  le  porte  ma  gerbe. 

Espoumpat,  tout  gonflé,  comme  une  éponge  qui  a  povipc  toute  l'eau  qu'elle  peut 
contenir;  les  cpis  de  ma  reconnaissance,  autre  métaphore  em[)runlée  à  la  vie  des 
champs. 

La  scène  de  Franeonnetto  se  passe  à  l'époque  des  guerres  de  religion  dans  le 
midi.  C'était  le  temps,  dit  le  poëte  en  commençant,  où  le  sanguinaire  Blazy  tombait 
à  bras  raccourci  sur  les  protestants,  les  taillait  en  pièces,  escartaillâbo,  et,  au  nom 
d'un  Dieu  de  paix,  couvrait  la  terre  de  sang  et  de  pleurs,  il  y  avait  cependant  un 
moment  de  trêve;  on  n'entendait  plus  sur  les  coteaux  le  bruit  des  fusils  et  des 
couleuvrines;  après  avoir  tué  du  monde  à  en  remplir  des  puits  jusqu'au  bord,  à 
n'arraza  de  ponts,  le  bourreau  lassé  s'était  enfermé  dans  son  château  de  guerre, 
et,  derrière  ses  triples  ponts  et  ses  triples  fossés,  il  communiait  tout  couvert  de 
sang.  De  leur  côté,  les  jeunes  bergers  et  les  jeunes  bergères,  pasloxirelcts  elpaslou- 
rcletos,  au  milieu  d'un  pays  dévasté,  presque  désert,  avaient  repris  leurs  fêtes,  leurs 
chansons  et  leurs  amours.  El  là  se  place  une  description  animée  de  la  fêle  locale  du 
village  de  Roquefort. 

Rès  de  pu  poulit  saquela 

Que  de  beyre  aquels  piffraj  ros 

Eslifla; 
E  dansayros  et  dansayrcs 

Biroula  ! 
llegaylas  sourli  de  la  dcsco 
Tourtilloun  è  curbclct! 
Té  !  té  !  la  limounado  fresco  ! 
Ooumo  la  pin  Ion  à  galel  ! 

Uien  de  plus  joli  tout  de  môme 

Que  de  voir  tous  ces  joueurs  de  muselle 

Souffler, 
El  danseurs  et  danseuses 

Tourner; 
llegardcz  sortir  de  la  corbeille 
Tortillon  et  biscuit  ! 
Tiens!  liens!  la  limonade  fraîche, 
(-omme  ils  la  boivent  à  la  régalade! 

Je  ne  réponds  pas  que  la  peinture  soit  parfaitement  exacte  quant  au  temps;  je 


rnANÇOUNETTO.  20J) 

ne  jurerais  pas,  par  exemple,  que  la  limonade  fraîche  ait  été  fort  h  la  mode  dans 
les  campagnes  de  (iascognc  au  temps  de  Montiuc;  peu  ini|torte.  Elle  y  est  très  en 
usage  de  nos  jours,  de  même  que  ces  espèces  de  gâteaux  qu'on  appelle  lorlillon  et 
curbelct;  cela  suilît.  Ce  qui  est  plus  sûr,  c'est  l'entrain  merveilleux  de  toute  cette 
description  dont  je  n'ai  cité  qu'un  court  extrait;  ce  sont  ces  expressions  locales  si 
bien  choisies  :  saqucla,  tout  de  même;  jnffrayrcs,  joueurs  de  musette,  les  pifcrari 
d'Italie;  vsti/la,  nonûlvv ^birouln,  pirouetter;  la  dcsco,  corbeille  ronde,  dont  le  nom 
est  emprunté  du  disiiue  antique,  etc.  Mais  voici  une  jeune  iille  qui  se  mêle  à  la 
danse;  c'est  l'héroïne  du  poëme,  c'est  Françounelte;  deux  mois  sur  elle,  s'il  vous 
plait,  dit  gaiement  le  poète. 

Françounetto,  diminutif  de  Framyun,  Françoise  (on  sait  quelle  grâce  ont  les 
diminutifs  dans  les  langues  méridionales,  et  le  patois  en  a  autant  que  toute  autre), 
à  été  surnommée  dans  son  canton  la  belle  des  belles,  la  poulido  de  laspoulidos. 
N'allez  pas  cependant  vous  figurer  que  ce  soit  une  de  ces  beautés  à  la  mode  dans 
les  salons,  qu'elle  soit  pâle  comme  un  lys,  maigre,  courbée  et  languissante 

Comme  l'aouba  que  plouro  al  bord  d'uno  aigo  fino 
Comme  l'aubier  qui  pleure  au  bord  d'une  eau  limpide. 

Non,  non;  Françounelte  est  une  belle  fille,  une  vraie  paysanne,  bien  portante,  bien 
vigoureu.se  ;  ses  yeux  brillent  comme  deux  étoiles. 

Semble  que  l'on  prendre  las  rezos  à  manâdos 
Sur  sas  gaoulos  rapoutinâdos. 

Il  semble  qu'en  prendrait  les  roses  à  poignées 
,        Sur  ses  joues  rebondies. 

Aussi  tous  les  jeunes  gens  du  pays  l'airaent-ils  à  en  })erdre  les  ongles,,  expression 
proverbiale  qui  en  vaut  bien  d'antres  pour  peindre  la  violence  de  la  passion.  La 
jeune  coquette  jouit  de  son  triomphe,  et  son  front  s'illumine,  se  dore  de  plaisir  : 
e  soun  froun  n'en  daourejo  ;  mais  elle  n'a  voulu  encore  donner  son  cœur  à  personne. 
Les  pauvres  amoureux  ne  vont  pas  graver  leurs  peines  sur  l'écorce  des  arbres,  car 
ils  ne  savent  pas  écrire; 

Mes  que  d'utis  près  al  rebès. 
Mes  que  de  bignos  mal  peudûdos, 
Que  de  brencos  mal  rcbugâdos, 
El  que  de  regos  de  trabès  ! 

Mais  que  d'outils  pris  à  l'envers. 
Mais  que  de  vignes  mal  taillées, 
Que  de  branches  mal  émondées, 
Et  que  de  sillons  de  travers  ! 

Il  est  d'usage,  parmi  les  paysans  gascons,  que  le  danseur  qui  a  lassé  sa  danseuse 
lui  donne  un  baiser.  Tous  les  jeunes  gens  veulent  danser  avec  Françounetto  : 

Mes  tillello  jamay  n'es  lasso  que  quand  bol. 
Mais  fillette  jamais  n'est  lasse  que  quand  elle  veut. 


210  FRANÇOUNETTO. 

et  déjà  Guillaume,  Louis,  Jean,  Pierre,  Paul,  ont  été  mis  hors  d'haleine,  sans  avoir 
gagné  le  prix  désiré.  Enfin  Marcel  se  présente,  il  coupe,  comme  on  dit  en  Gas- 
cogne quand  un  danseur  se  substitue  à  un  autre  dans  le  rondeau.  Marcel  est  un 
soldat,  un  favori  deMontluc;  il  aime  la  jeune  fille  comme  les  autres,  et  il  compte 
que  son  uniforme,  son  grand  sabre,  la  séduiront  un  peu.  Tout  le  monde  se  presse 
pour  voir  s'il  aura  enfin  le  baiser.  Hélas!  Françounette  saute  plus  fort  que  jamais; 
Marcel  s'épuise  en  vain,  il  va  tomber  de  fatigue  ;  un  jeune  forgeron  nommé  Pascal 
s'élance  alors,  il  coupe  ;  après  quelques  sauts,  Françounette  sourit,  s'avoue  vaincue  : 
elle  avance  la  joue,  et  Pascal  l'embrasse  aux  applaudissements  universels. 

A  cette  vue  qui  montre  que  Pascal  est  le  préféré,  Marcel  ne  peut  contenir  sa 
fureur  et  sa  jalousie.  Il  insulte  Pascal, qui  lui  répond  par  des  coups  de  poing,  comme 
un  véritable  paysan  qu'il  est.  Le  soldat  lire  à  demi  son  sabre,  mais  le  forgeron  est 
le  plus  fort.  Quoique  blessé  à  la  main,  Pascal  saisit  son  rival  et  le  terrasse.  — 
Achève-le!  achève  le!  lui  crient  ses  camarades;  mais  Pascal  est  aussi  généreux 
que  brave,  il  épargne  Marcel,  qui  se  relève  et  se  jette  sur  lui  le  sabre  à  la  main. 
La  lutte  serait  devenue  mortelle,  si  Montluc  lui-même,  qui  passait  par  hasard, 
n'était  intervenu.  Le  vieux  guerrier  sépare  les  combattants  avec  l'autorité  de  son 
rang  et  de  sa  renommée.  Marcel,  blessé  à  la  fois  dans  son  orgueil  et  dans  son  amour, 
jure  en  lui-même  que  Françounette  ne  sera  pas  à  d'autre  que  lui.  Ainsi  finit  le 
premier  chant,  qui  dessine  très-bien,  comme  on  le  voit,  le  sujet  et  les  personnages, 
et  où  le  drame  à  son  début  n'exige  rien  moins  pour  se  dénouer  que  l'intervention 
de  Montluc,  le  terrible  héros  gascon  ;  nec  dcus  intersit  nisi  dignus  vîndice  nodus. 

Nous  avons  vu  dans  le  premier  chant  les  réjouissances  du  peuple  des  campagnes 
pendant  l'été;  nous  allons  voir  dans  le  second  ses  plaisirs  de  l'hiver.  Le  chant 
commence  par  cette  peinture  de  la  mauvaise  saison  : 

Un  mes,  dus  mes,  très  mes,  en  joyos  se  passoron  ; 

Mes  dansos,  jols,  escoboussols, 

E  touls  lous  plazès  faribols, 

Dambé  las  feillos  s'entournèron. 
Tout  prenguèl,  en  hiber,  un  ayre  triste  e  biel. 

Débat  la  capèlo  del  ciel; 
Taleou  ney,  dins  lous  cans,  digun  plus  s'azardAbo; 

Triste,  cadun  s'acoufinâbo 

A)  tour  de  grans  fets  carraillès  ; 

E  loul-carous  e  fatchillès 
Que  fan  grumi  de  poou  l'oustal  è  la  cabaiio 

Eron  sancé  fa  la  pabàno 
Débat  lous  ourmes  nuts  è  l'enlour  dès  paillés. 

Un  mois,  deux  mois,  trois  mois,  en  plaisirs  se  passèrent; 

Mais  danses,  jeux,  escoboussols, 

Et  tous  les  folâtres  plaisirs, 

Avec  les  feuilles  s'en  allèrent. 
Tout  prit,  quand  vint  l'hiver,  un  air  triste  cl  vieux 

Sous  la  couverture  des  cieux; 
Dès  la  nuit,  dans  les  champs,  nul  ne  se  hasardait  plus; 

Triste,  chacun  se  ramassait 

Autour  des  grands  feux  carraillès; 

Et  les  loups-garoux,  les  sorciers. 
Qui  font  trembler  de  peur  la  maison  et  la  cabane, 


FKAÎSÇOUNETTO.  i>  1  1 

Klaiciil  ronsôs  f;iiro  leur  ronde 
Sons  les  grands  oiincs  mis  (H  aiUoiir  des  paillers. 

Je  ne  crois  pas  exagérer  en  disant  qu'il  faut  remonter  jusqu'à  La  Fontaine  pour 
trouver  des  deseri|)lions  eoniparahies  à  celle-ci.  D'abord  les  mots  originaux  y  abon- 
dent :  Vescuhonnsul  est  la  petite  fête  que  donne  le  propriétaire  de  campagne  à  ses 
ouvriers  ([uand  le  dernier  grain  de  blé  a  été  enlevé  de  l'aire;  le  feu  carraillc  est  un 
de  ces  feux  h  pleine  cheminée  comme  on  n'en  trouve  plus  que  dans  les  coins  les 
plus  reculés  des  provinces;  les  fatchillcs  nanties  sovciera,  de  fatum,  d'où  vient  aussi 
le  nom  de  fa  les  ou  fécsi  mais  ce  n'est  pas  encore  là  ce  que  j'admire  le  plus  dans  ce 
morceau.  L'harmonie  imitativey  est  poussée  à  un  point  extraordinaire.  La  vague 
impression  de  terreur  que  donnent  les  nuits  d'hiver  est  rendue  de  main  de  maître. 
Je  n'ai  jamais  entendu  Jasmin  réciter  ces  vers,  mais  je  suis  convaincu  d'avance 
qu'il  doit  faire  frissonner  les  plus  hardis  en  disant  ce  vers  formidable  : 

Taleou  ney,  dins  lous  cans,  digun  plus  s'azardâbo. 

S'azardâbo,  toute  l'obscurité  immense  de  la  nuit  est  dans  ce  mot,  qu'il  ne  doit 
prononcer  qu'à  voix  basse  et  en  jetant  autour  de  lui  ces  regards  inquiets  qu'on 
jette  dans  les  ténèbres;  il  ne  doit  pas  être  moins  effrayant  quand  il  traîne  la  voix 
sur  ces  deux  autres  vers  qui  peignent  si  bien  l'effroi  lointain  qu'inspire  la  tournée 
nocturne  des  sorciers  : 

Eron  sancé  fa  la  pabâno 
Débat  lous  ourmes  nuls  è  l'entour  des  paillés. 

Un  vendredi,  veille  du  premier  de  l'an,  les  jeunes  garçons  et  les  jeunes  filles  du 
village  sont  convoqués  pour  une  grande  soirée  de  dcvi'duf/e.  On  se  rassemble  dans 
une  grande  chambre;  filles  et  garçons  font  tourner  de  nombreux  dévidoirs.  l\  faut 
une  chanson  pour  animer  la  veillée;  cette  chanson,  c'est  un  des  amoureux  de 
Françounette,  c'est  Thomas  qui  va  la  chanter,  ce  qui  veut  dire  sullisaniment  que 
la  belle  des  belles  en  sera  l'héroïne.  —  Écoutons  Thomas  ou  plutôt  Jasmin,  car 
Jasmin  ne  s'est  pas  borné  à  faire  les  paroles  de  sa  chanson,  il  en  a  fait  aussi  la  mu- 
sique, ou  plutôt  il  a  arrangé,  pour  .ses  vers,  un  vieil  air  de  son  pays,  et  il  le  chante 
à  ravir  : 

Faribole  paslouro, 
Sereno  al  co  de  glas, 
Oh!  digo,  digo  couro 
Entcndren  linla  l'houro 
Oun  l'amistouzaras; 
Tout  jour  fariboulèjes, 
E  quand  parpaiiloulèjes, 
La  foulo  que  meslrcjes, 
Sur  loun  cami  se  mèl 
E  le  sièt. 

Mes  rcs  d'acos,  maynado, 
Al  bounhur  pol  mena  ; 
Qu'es  aeos  d'esire  aymado, 
Quand  on  sat  pas  ayma  ? 


212  FRANÇOUISETTO. 

0  folâtre  bergère. 
Syrène  au  cœur  glacé, 
Oh  !  dis,  dis-nous,  quand  donc 
Nous  entendrons  sonner  l'heuro 
Où  tu  l'adouciras. 
Toujours  tu  folâtres, 
Et  quand  tu  papillonnes, 
La  foule  que  lu  maîtrises, 
Sur  ton  chemin  se  met 
El  te  suit. 

Mais  rien  de  cela,  fillette, 
Au  bonheur  ne  peut  mener  ; 
Qu'est-ce  donc  d'être  aimée. 
Quand  on  ne  sait  pas  aimer  ? 

Je  dois  dire  tout  de  suite  que,  de  ce  poënie  qui  a  eu  tant  de  succès,  la  chanson 
est  encore  ce  qui  en  a  eu  le  plus.  Tout  le  monde  la  chante  maintenant  dans  le  midi, 
et,  pour  quiconque  voudra  se  donner  la  peine  de  la  lire  avec  un  peu  de  soin  pour 
la  bien  comprendre,  son  immense  popularité  n'aura  rien  d'étonnant.  On  n'avait 
encore  rien  fait  de  plus  gracieux  sur  ce  thème  éternel  de  l'amour  que  tous  les 
temps  et  tous  les  pays  ont  brodé  h  leur  manière.  Chaque  mot  est  harmonieux, 
chaque  image  est  délicate.  Je  n'essaierai  pas  d'analyser  ce  qui  ne  s'analyse  pas;  je 
me  bornerai  seulement  à  faire  remarquer  le  charme  particulier  de  ce  mot  maynado, 
jeune  fille  (  au  nom  du  ciel,  ne  prononcez  pas  viénadeau,  mais  maïc-nâ-do),  dont 
l'élymologie  est  également  touchante,  qu'on  la  fasse  venir  de  niay,  mère,  ou  de 
maijnc,  village. 

SECOND    COUPLET. 

Xoslro  joyo  as  bis  crèche 
Quand  lusis  lou  sourel; 
Ébé  !  cado  dimeche. 
Quand  te  bezen  pareche. 
Nous  fas  may  plazé  qu'el  ; 
Ayman  ta  boues  d'angèlo, 
Ta  courso  d'hiroundèlo, 
Toun  ayre  doumayzèlo, 
Ta  bouco,  amay  tous  piols, 

Et  tousèls; 
Mais  rès  d'aco,  maynado,  etc. 

Notre  joie  tu  vis  croître 
Quand  brille  le  soleil; 
Eh  bien!  chaque  dimanche, 
Quand  on  te  voit  paraître, 
Tu  fais  plus  de  plaisir  que  lui  ; 
Nous  aimons  ta  voix  d'ange. 
Ta  course  d'hirondelle. 
Ton  air  de  demoiselle. 
Ta  bouche,  les  cheveux 

Et  les  yeux  ; 
Mais  rien  de  tout  cela,  jeune  fille,  etc. 


FRANÇOUNETTO.  213 

TROISIÈME  f.OUl'I.ET. 

Trislos  soun  las  counlrAdos, 
Quand  s'abcouzon  de  tu  ; 
Las  segos,  ni  las  pi'ûdos 
Nou  soun  plus  cmbaumAdos. 
Lou  ciel  n'es  plus  lan  blu  ; 
Quand  tomes,  faribolo, 
La  languino  s'enbolo, 
Chacun  se  rebiscolo, 
Minjayan  tous  ditous 

De  poutous 
Mes  res  d'acos,  maynado,  etc. 

Tristes  sont  les  contrées 

Quand  elles  s'aveuvent  de  toi; 

Les  haies  et  les  prées 

Ne  sont  plus  embaumées  ; 

Le  ciel  n'est  plus  si  bleu; 

Si  tu  reviens,  folâtre, 

La  tristesse  s'envole. 

Chacun  se  ranime. 

Nous  mangerions  les  petits  doigis 

De  baisers. 
Maisrien  de  loutcelajeune  fille,  etc. 

Il  y  a  bien  un  quatrième  couplet,  charmant  aussi,  mais  je  m'en  tiens  là,  pour  ne 
pas  tout  citer.  Le  troisième  est  d'ailleurs  le  plus  joli  :  il  finit  par  deux  mots  ravis- 
sants particuliers  au  patois,  ditous,  petits  doigts,  doigts  de  femme,  et  poutous, 
baisers. 

On  comprend  qu'après  avoir  entendu  une  pareille  chanson,  Françounette  est 
arrivée  à  l'apogée  de  sa  gloire.  Cette  chanson,  c'est  Pascal  qui  l'a  faite,  et  l'amour 
naissant  de  la  jeune  fille  pour  le  forgeron  la  lui  rend  encore  plus  douce  et  plus 
belle.  Mais  tout  à  coup  un  bruit  de  gonds  se  fait  entendre,  une  porte  s'ouvre,  un 
homme  barbu  paraît;  c'est  le  sorcier  du  bois  noir.  A  cet  aspect,  tout  le  mtfnde 
tremble.  Le  sorcier  annonce  d'une  voix  terrible  que  Françounette  est  fille  d'un 
huguenot,  qu'elle  a  été  vendue  au  démon  par  son  père,  et  que  celui  qui  l'épousera 
aura  le  cou  tordu  par  Satan  la  nuit  de  ses  noces.  Puis  la  porte  s'ouvre  d'elle-même 
toute  grande,  s'alando,  dit  le  texte,  et  le  sorcier  disparaît,  laissant  Françounette 
terrifiée  et  tous  les  assistants  confondus.  Aussitôt  la  veillée  se  disperse,  la  fatale 
nouvelle  se  répand  dans  le  pays:  les  filles  et  les  mères,  jalouses  de  la  belle  des 
belles,  empoisonnent  encore  les  paroles  du  sorcier,  et  la  malheureuse  devient 
aussi  délaissée,  aussi  à  plaindre,  qu'elle  a  été  brillante  et  recherchée.  Cette  cata- 
strophe met  fin  au  second  chant. 

On  voit  que,  jusqu'à  présent,  le  petit  roman  inventé  par  Jasmin  n'a  pas  mal 
marché.  Les  deux  derniers  chants  ne  sont  pas  moins  bien  conçus.  Françounette,  au 
désespoir,  essaie  plusieurs  moyens  de  prouver  qu'elle  n'appartient  pas  au  démon  ; 
rien  ne  lui  réussit.  Le  jour  de  Pâques,  elle  va  dévotement  entendre  la  messe,  mais 
au  moment  où  elle  veut  prendre  du  pain  bénit,  le  marguillier,  qui  est  oncle  de 
Marcel  et  qui  porte  la  corbeille,  passe  devant  elle  sans  s'arrêter.  Cet  affront  est 
près  de  la  faire  mourir  de  honte,  quand  Pascal  se  précipite  et  lui  donne  le  plus 
TOME  T.  14 


214  FUANÇOUNETTO. 

beau  morceau  tlu  pain  sacré.  Une  autre  fois,  elle  va  faire  une  dcvolion  à  une  slalue 
de  la  Vierge  fort  révérée  clans  le  pays;  au  moment  où  le  prêtre  approche  de  ses 
lèvres  l'image  de  la  mère  de  Dieu,  un  coup  de  tonnerre  éclate,  un  vent  subit  éteint 
le  cierge  de  la  pauvre  fille  et  les  cierges  de  l'autel.  Ce  coup  de  tonnerre  est  suivi 
d'un  orage  affreux  qui  dévaste  tout  le  pays;  alors  la  population  entière,  soulevée  par 
la  douleur  et  la  superstition,  s'ameute  pour  brûler  la  cabane  où  Françounette  vit 
seule  avec  sa  vieille  grand'mère. 

Aux  cris  do  la  foule  furieuse,  Pascal  et  Mai'cel  accourent  tous  deux.  —  Il  n'y  a 
qu'un  moyen  de  la  sauver,  dit  le  soldat,  c'est  de  l'épouser,  et  je  l'épouse  si  elle 
veut.  —  Moi  aussi,  s'écrie  Pascal,  oubliant  dans  ce  moment  suprême  la  terrible 
fatalité  qui  condamne  à  mort  le  mari  de  la  fiancée  du  démon.  Françounette  hésite 
à  accepter  ce  sacrifice,  mais  quelque  chose  lui  dit  que  la  menace  du  vieux  sorcier 
est  vaine,  et  elle  consent  à  épouser  Pascal.  La  fureur  populaire  s'apaise.  Le  jour  de 
la  noce  arrive  bientôt;  tout  le  pays  y  assiste  dans  une  tristesse  profonde;  chacun 
plaint  le  sort  de  ce  brave  jeune  homme  qui  va  périr  victime  de  son  amour.  Au 
moment  où  les  deux  époux  sont  sur  le  point  d'entrer  dans  la  chambre  nuptiale,  la 
mère  de  Pascal  accourt  en  pleurant  ;  elle  se  jette  aux  pieds  de  son  fils,  et  le  supplie 
de  ne  pas  la  laisser  seule  sur  la  lorre.  Enfin,  louché  du  désespoir  de  la  malheureuse 
mère,  Marcel  avoue  que  c'est  lui  qui  a  payé  le  sorcier  du  bois  noir  pour  faire  son 
abominable  histoire,  et  le  malheur  des  deux  amants  se  change  en  ivresse. 

Le  quatrième  et  dernier  chant  est  le  plus  faible  comme  poésie,  mais  il  est  on 
revanche  le  plus  dramatique.  Le  soulèvement  de  la  populace  contre  Françounette 
est  peint  avec  une  grande  énergie  ;  la  situation  dans  laquelle  le  poète  a  placé  Pascal 
est  neuve,  hardie  et  d'un  véritable  intérêt.  Quant  au  troisième  chant,  il  contient, 
comme  les  deux  premiers,  des  détails  charmants.  L'épisode  du  pain  bénit,  celui  de 
la  dévotion  h  la  Vierge,  sont  pleins  de  couleur  locale.  La  peinture  de  l'isolement 
affreux  de  la  belle  des  belles,  de  son  pelitjardin  abandonné,  des  consolations  que  lui 
donne  sa  grand'mère,  et  des  progrès  que  fait  son  amour  dans  la  douleur,  ne  le  cède 
en  rien  aux  plus  touchants  récits  de  ce  genre.  Jasmin  a  fait  i)reuve,  dans  cette  partie 
de  son  poëme,  d'une  véritable  connaissance  du  canir  humain;  c'est  une  phase 
nouvelle  de  ce  talent  qui  a  toujours  grandi,  et  qui  peut  grandir  encore,  car  Jasmin 
n'a  que  quarante-trois  ans  ;  il  est  dans  la  force  de  l'ûge  et  à  celte  époque  de  la  vie 
où  la  faculté  créatrice  a  tout  son  développement. 

Il  n'a  pas  mis  moins  de  deux  ans  à  polir  son  poëme.  C'est  beaucoup  sans  doute, 
mais  ce  n'est  pas  trop  pour  le  résultat.  Après  Françounelto,  je  n'entrerai  pas  dans 
le  détail  des  pièces  qui  terminent  le  volume,  et  dont  quelques-unes  mériteraient 
cependanl  une  mention  spéciale.  Nous  venons  de  voir  ce  qui  a  été  jusqu'ici  la  plus 
haute  expression  du  génie  du  poëte.  Que  le  patois  doive  ou  non  périr,  voilà,  dans 
tous  les  cas,  de  quoi  illustrer  singulièrement  sa  dernière  heure.  Je  pense  que 
Jasmin  ne  s'en  tiendra  pas  là,  et  on  ne  peut  trop  l'engager  à  persister  dans  la  voie 
qu'il  s'est  tracée.  «  Je  crois,  m'écrit-il  en  m'envoyant  son  volume,  je  crois  avoir 
peint  une  partie  des  nobles  sentiments  que  l'homme  et  la  femme  peuvent  éprouver 
ici-bas;  je  crois  m'être  affranchi  plus  que  jamais  de  toute  école, et m'être  mis  dans 
un  rapport  plus  direct  encore  avec  la  nature;  j'ai  laissé  la  poésie  tomber  de  mon 
cœur;  j'ai  pris  mes  tableaux  autour  de  moi  dans  les  conditions  les  plus  humbles, 
et  j'ai  fait  pour  ma  langue  ce  qu'il  m'a  été  possible  de  faire.  » 

Ce  jugement  que  Jasmin  porte  de  lui-même  avec  la  noble  franchise  qui  convient 
à  la  conscience  de  l'inspiration  et  du  travail  sera  confirmé  par  tous  ceux  qui   le 


FnANÇOUNETTO.  21  ;î 

liront.  Dans  ses  premiers  essais,  il  avait  sacrifié  quelquefois  aux  tlieux  du  moment; 
il  avait  fait  des  chansons  politiques  et  cherché  dans  les  poètes  du  jour  des  modèles 
passagers.  Aujourd'hui  il  renonce  à  ces  premiers  tâtonnements  de  son  talent.  Il 
ne  fait  plus  de  politique  quotidienne  :  il  n'imite  plus  les  écrivains  français  en 
renom.  Il  s'est  élevé  par  la  réflexion  solitainï  jusqu'à  la  plus  haute  conception  (tft 
la  poésie,  et  il  cherche  ce  qu'ont  cherché  tous  ceux  qui  ont  eu  le  signe  sacré  suV 
le  front,  la  reproduction  des  sentiments  éternels  de  l'humanité  dans  le  cadre  le 
plus  original  et  le  plus  personnel  possible.  La  plus  large  généralité  du  fond,  la 
plus  étroite  propriété  de  la  forme,  voilà  la  vraie,  la  grande  poésie,  et  un  simple 
coiffeur  d'Agen  l'a  trouvée,  quand  tant  d'autres,  qui  se  croient  plus  habiles, 
courent  vainement  après,  tant  il  est  vrai  qu'elle  ne  se  révèle  qu'à  ceux  qu'il  lui 
plaît  de  choisir. 

Qu'il  continue  donc,  comme  il  l'a  hit  dans  sa  Fntnrnunettri,  à  chercher  ce  double 
idéal  qu'il  a  lui-même  si  bien  défini;  qu'il  continue,  pour  me  servir  de  ses  expres- 
sions, à  peindre  l'homme  et  la  fetmnc,  c'est-à-dire  le  cœur  humain  dans  ses  types 
immuables;  mais  qu'il  continue  aussi  à  les  faire  agir  au  milieu  de  ces  mœurs  fran- 
chement populaires  qui  l'entourent;  qu'il  continue  surtout  à  enrichir  le  patois  par 
le  patois  lui-même,  à  pénétrer  dans  ses  plus  profonds  secrets,  à  lui  emprunter  ses 
locutions  les  plus  caractéristiques;  et,  quel  que  soit  le  sort  de  son  idiome,  il  aura 
ajouté  un  nom  de  plus  à  la  liste  des  poètes.  Par  les  poésies  d'ouvriers  qui  courent 
et  qui  ne  sont  pour  la  plupart  que  des  prétentions  avortées,  faute  d'étude,  de  pa- 
tience et  de  réelle  inspiration,  il  est  bon  qu'un  ouvrier  montre  quelque  part  ce 
que  peut  devenir  un  poète  du  peuple,  quand  le  travail  persévérant,  qui  seul  fait  les 
œuvres  durables,  vient  s'unir  chez  lui  à  une  sérieuse  originalité. 

LÉONCE   DE    LAVERGNE. 


LA  REPRISE  DU  CID. 


MADEMOISELLE  RACHEL. 


La  jeune  comédienne,  ou  plutôt  le  grand  artiste  qui  a,  depuis  quelques  années, 
ressuscité  la  tragédie  en  France,  M""^  Racbel  vient  d'enrichir  son  écrin  dramatique 
d'une  perle  nouvelle;  elle  vient  de  jouer  un  rôle  de  la  nuance  la  plus  tendre,  la 
plus  délicate,  la  plus  louchante,  non  pas  un  rôle  de  M"''  Clairon,  mais  de  M"''  Gaus- 
sin;  elle  a  pris  possession  de  Chimène. 

Cette  entreprise  ne  pouvait  manquer,  comme  on  le  pense,  de  piquer  au  plus  haut 
degré  la  curiosité  de  ce  public  d'élite  et  avide  d'émotions  qui  suit  avec  un  intérêt 
si  passionné  tous  les  essais  de  la  jeune  tragédienne.  On  se  demandait,  avant  de 
l'avoir  vue,  comment  cette  Hermione,  cette  Emilie,  celte  Ériphile,  cette  Roxane,  si 
habile  à  exprimer  les  sentiments  ailiers  ou  amers,  le  dédain,  la  colère,  la  jalousie, 
la  fureur,  pourrait  trouver  les  accents  de  tendresse  et  de  désespoir  que  demande 
cette  ardente  passion  castillane,  si  pure,  si  malheureuse,  si  vainement  combattue, 
qui,  malgré  tous  les  déguisements  et  tous  les  voiles  que  l'honneur  elles  bienséances 
lui  imposent,  éclate  à  tout  instant  en  saillies  involontaires  et  en  éclairs  inattendus. 
Plus  d'un  aristarque  avait  déclaré  d'avance  un  si  grand  prodige  impossible.  C'est, 
il  faut  le  dire,  une  bien  triste  disposition  du  public,  et  dont  la  critique  elle-même 
n'est  pas  exempte,  que  cette  défiance  de  l'avenir  qui  se  hâte  de  fermer  aux  grands 
artistes  en  tous  genres  les  portions  du  xhamp  de  l'art  qu'ils  n'ont  pas  encore  par- 
courues. Aux  coloristes  on  interdit  l'espoir  d'atteindre  à  la  perfection  du  dessin, 
aux  grands  dessinateurs  on  dénie,  jusqu'à  preuves  faites  et  parfaites,  le  pouvoir  de 
devenir  coloristes.  Reconnaître  et  louer  une  supériorité  incontestable  est  le  plus 
complet  hommage  que  puisse  se  résoudre  à  payer  au  mérite  notre  épilogueuse  et 
languissante  faculté  d'admiration.  Peut-être,  au  reste,  cette  triste  habitude  de  mar- 
chander la  gloire  aux  talents  supérieurs  tourne-t-elle,  en  définitive,  au  profil  de 


LA    REPRISE    DU    CID.  217 

l'ail.  L'éimilalion,  l'ardour  do  la  luUe,  sonl  des  sliimilaiits  si  néccssaiies  au  génie 
que,  (luaiid  les  succès  oiU  placé  un  arlisle  hors  de  pair,  il  est  bon  i)eul-ètre  que  les 
provocations  de  la  foule  et  l'incrédulité  de  ses  admirateurs  eux  mêmes  le  mettent 
incessamment  au  déli  de  se  surpasser,  cl  qu'à  défaut  de  rivalités  extérieures,  on 
lui  oppose  sa  propre  gloire  comme  une  borne  et  un  aiguillon.  C'est  un  moyen  peu 
généreux  et  peu  aimable  sans  doute,  mais  qui  a  pour  résultat  utile  de  forcer  le  la- 
lent  à  de  continuels  eftorls  et  de  lui  imposer  l'obligation  de  se  renouveler  et  de  se 
compléter  sans  cesse. 

Poumons,  en  nous  rappelant  la  manière  si  louchante,  si  vraie  et,  en  plusieurs 
endroits,  si  sublime,  dont  M""  Rachel  joue  Pauline,  nous  étions  sans  inquiétude  pour 
Ohimène.  Eh  quoi!  parce  que,  toute  jeune,  M""  Rachel  a  excellé  à  rendre  les  im- 
précations de  Camille  et  les  emportements  d'Hermione,  parce  que  sa  noire  prunelle 
a  lancé  d'abord  les  éclairs  de  la  flerté,  parce  que  ses  lèvres  arquées  dardent,  quand 
il  leur  plaît,  les  traits  de  la  plus  poignante  ironie,  faut-il  refuser  à  ce  regard  si  ex- 
pressif, à  cette  voix  si  pénétrante,  le  pouvoir  d'éveiller  dans  les  cœurs  tout  uu 
autre  ordre  de  sentiments'?  Faut-il  condamner  à  n'être  qu'une  adorable  furie  celle 
actrice  pleine  d'avenir  qui  joue  chaque  jour  avec  tant  d'àme  et  de  charme  Pauline 
et  Monime'?  Assurément,  dans  ce  délicieux  rôle  de  Monime  d'un  dessin  si  suave, 
d'une  expression  si  douce,  d'une  douleur  si  résignée  et  si  modeste,  il  n'y  a  pas  la 
moindre  trace  de  sentiments  amers  ;  et  cependant  quelle  actrice  l'a  jamais  rendu 
mieux  que  M"^  Rachel?  Est-il  possible,  tout  en  le  préservant  avec  un  art  inflni  de 
la  monotonie  qui  est  son  écueil,  de  lui  mieux  conserver  toute  sa  perfection  idéale 
et,  si  j'ose  le  dire,  toute  sa  chasteté  attique? 

Ce  que  j'admire  précisément  le  plus  dans  M""  Rachel,  c'est  ce  pouvoir  qu'elle  a 
de  se  transformer,  et  sans  quitter  jamais  les  pures  régions  de  l'idéal,  de  se  créer 
dans  tous  ses  rôles  un  maintien,  une  marche,  un  port  de  tête,  une  voix,  des  gestes, 
un  regard,  toujours  différents.  Aujourd'hui  Grecque  et  comme  modelée  sur  un  bas- 
relief  antique,  on  dirait  une  vierge  des  Panathénées;  demain  Romaine  et  d'une 
contenance  plus  sévère,  on  dirait  la  Ploline  ou  la  Julia  Pia  du  musée  du  Capitole. 
Une  autre  fois,  sultane  altière,  ou  plutôt  esclave  ingrate  et  révoltée,  elle  trahit  dans 
ses  brusques  mouvements  l'impatience  d'une  passion  sans  frein  et  qui  sera  sans 
pitié.  Dans  Polycuctc,  au  contraire,  c'est  la  réserve  pudique  d'une  jeune  femme, 
chrétienne  même  avant  le  baptême.  Rien  des  qualités,  sans  doute,  sont  nécessaires 
à  la  perfeclion  de  l'acteur  tragique;  mais  la  première  de  toutes,  à  mon  avis,  celle 
par  laquelle  excellaient  Lekain,  Talma,  Garrick,  et  que  M""  Rachel  possède  à  uu 
degré  plus  éminent  qu'aucune  des  actrices  que  nous  ayons  vues,  c'est  l'art  de  saisir 
le  trait  dominant  et  poétique  d'un  caractère  ou  d'une  passion,  de  l'exprimer  avec 
justesse  et  de  subordonner,  sans  exagération,  tous  les  détails  et  tous  les  effets  du 
rôle  à  l'expression  idéalisée  de  ce  trait  principal.  Composer  ainsi  un  rôle  et  le  sou- 
tenir au  milieu  de  toutes  les  situations,  exige  de  l'acteur,  outre  l'inspiration  du 
moment,  sans  laquelle  il  n'y  a  rien,  une  réflexion  aussi  attentive  et  des  études  aussi 
patientes  que  celles  que  nos  grands  peintres  sont  obligés  d'apporter  à  l'exécution 
d'un  de  leurs  chefs-d'œuvre.  Et  l'on  s'élonne  que  M"<^  Rachel  ne  nous  fasse  jouir 
chaque  année  que  de  deux  ou  trois  de  ces  créations  si  difficiles  et  si  admirables! 
On  est  moins  exigeant  pour  MM.  Ingres  et  Paul  Delaroche. 

Quatre  représentations  du  Cid  ont  eu  lieu  depuis  dix  jours  cl  avec  un  succès 
(lui  va  croissant.  Je  dois  dire,  pour  être  historien  véridique,  que  l'effet  de  la  pre- 
mière représentation  n'avait  pas  été  entièrement  satisfaisant.  Chimcne,  un  peu 


218  LA    REPRISE    DU    CID, 

troublée  de  la  grandeur  de  sa  tâche,  tout  en  dessinant  bien  l'ensemble  du  rôle, 
était  néanmoins  visiblement  dominée  par  l'émotion  de  ce  début.  Ce  n'est  pas  nous, 
assurément,  qui  lui  ferons  un  reproche  de  cette  crainte  respectueuse.  Nous  la  fé- 
liciterons plutôt  d'avoir  conservé  au  milieu  de  ses  succès  une  assez  sainte  idée  de 
l'art  pour  trembler  au  moment  de  prêter  sa  voix  à  un  tel  chef-d'œuvre.  Dès  la  se- 
conde soirée,  la  confiance,  et  en  même  temps  la  libre  disposition  de  tous  ses  avan- 
tages, lui  sont  revenus.  Elle  a  joué  Chimène,  comme  elle  avait  joué  Pauline,  avec 
une  intelligence  et  une  entente  admirable  de  la  complication  des  sentiments  con- 
traires qui  rendent  ces  deux  rôles,  chrétiens  et  modernes,  beaucoup  plus  intéres- 
sants et  plus  dilBciles  à  jouer  qu'aucun  de  ceux  que  nos  poètes  ont  empruntés  au 
répertoire  antique. 

Une  autre  difficulté,  non  moins  grave  pour  les  acteurs,  résulte  du  mélange,  dans 
le  Oui,  des  deux  tons,  tragique  et  comique.  Le  public  et  les  critiques,  y  compris 
l'Académie  et  Voltaire,  ont  trop  oublié  que  Corneille,  en  écrivant  cette  pièce,  a 
prétendu  faire  et  a  fait,  non  une  tragédie,  mais  une  tragi-comédie.  Aussi  la  terreur, 
l'un  des  éléments  indispensables  à  toute  tragédie  proprement  dite,  n'a-t-elle  pas  de 
place  dans  le  Cid.  L'auteur  ne  s'est  proposé  qu'une  chose,  répandre  le  plus  d'in- 
térêt et  de  pitié  qu'il  est  possible  sur  Rodrigue  et  sur  Chimène,  mais  un  intérêt  et 
une  pitié  mêlés  de  certaines  nuances  piquantes  et  familièi'es  «[ui  n'excluent  pas  le 
sourire.  Une  jeune  fiancée  voit  son  père  succomber  dans  un  duel,  sous  l'épée  du 
cavalier  qu'elle  aime  et  qu'elle  allait  épouser.  Pleurant  son  père  n)ort,  sans  cesser 
d'aimer  le  meurtrier,  elle  se  voit  obligée  de  solliciter  du  prince  une  vengeance  à 
laquelle  elle  ne  survivra  pas,  si  elle  l'obtient.  Voilà  la  tragédie.  Mais  bientôt,  par 
d'heureuses  circonstances,  cette  union  si  tragiquement  rompue  semble  pouvoir  se 
renouer.  Ici  la  comédie  commence.  Par  quels  degrés  Chimène,  qui  poursuit  la  tête 
de  son  amant,  pourra-t-elle  être  amenée  à  consentir  décemment  à  lui  accorder  sa 
main  ?  Ce  sont  ici  des  intérêts,  et  souvent  des  moyens,  qui  sortent  des  conditions 
tragiques.  Du  troisième  acte  au  dernier,  l'honneur  et  le  devoir  de  Chimène,  ou 
pour  parler  comme  elle,  sa  gloire,  l'obligent  à  dire  presque  toujours  le  contraire 
de  sa  pensée.  En  vain  s'arme -t-elle  de  tous  les  subterfuges,  de  tous  les  faux-fuyants, 
de  toutes  les  ruses  qu'une  fière  et  spirituelle  Espagnole  peut,  en  cas  pareil,  appeler 
à  son  aide;  mise  en  défaut  par  le  concert  bienveillant  de  tous  ceux  qui  l'entourent 
et  par  la  fortune  de  Rodrigue,  elle  laisse,  à  tous  moments,  échapper  quelque  chose 
de  son  secret.  Enfin,  le  voile  tant  de  fois  soulevé  tombe  et  montre  aux  yeux  de  tous 
sa  tendresse;  elle  est  réduite  à  confesser  tout  haut  son  amour  : 

Sire,  il  n'est  plus  besoin  de  vous  dissimuler 
Ce  que  tous  mes  efforts  ne  vous  ont  pu  celer. 
J'aimais,  vous  l'avez  su.... 

Il  y  a  évidemment  dans  celte  lutte  d'une  cour  galante,  coalisée  contre  la  vertueuse 
dissimulation  d'une  jeune  fille,  que  la  plus  juste  douleur  et  les  plus  saintes  bien- 
séances condamnent  à  une  perpétuelle  fausseté,  des  éléments  de  comédie  que  Cor- 
neille n'a  point  repoussés,  témoin  la  situation  que  résume  ce  vers,  qui  contient  un 
si  gros  mensonge  : 

Sire,  on  pâme  de  joie,  ainsi  que  de  tristesse  ; 

et  ce  dernier  aveu  de  Chimène,  prononcé  avec  une  si  charmante  hypocrisie  d'obéis- 
sance par  M"''  Rachel  . 


L.v  nurniSE  du  cid.  219 

Rodrigue  a  des  vertus  que  je  ne  puis  haïr, 
El  vous  êtes  mon  roi,  je  vous  dois  obéir. 

Ne  faul-il  pas  que  l'aoUice  chargée  d'un  loi  rôle  possède  un  tact  et  un  an  inlinis, 
pour  dire  tant  de  mois  charnianls,  ingénieux,  passionnés,  sans  oublier  un  seul  in- 
slanuju'elle  a  là,  derrière  elle,  le  corps  ensanglanté  de  son  père,  tué  la  veille,  el 
(pii  ne  repose  pas  encore  dans  un  mausolée? 

M"''  Uacliel,  à  mou  avis,  exprime  ave<!  une  mesure  parfaite  les  sentiments  si  op- 
posés, ou  du  moins  si  complexes,  qui  agitent  el  parlagenl  l'àmede  Chimène.  Quand 
elle  se  jette  aux  pieds  du  roi,  on  sent  la  vérité  de  son  désespoir  lilial  ;  ce  sont  bien 
là  les  larmes  et  les  sanglots  d'une  orpheline,  el,  au  milieu  de  ces  cris  si  vrais,  on 
démêle  pourtant  sans  peine  ce  qu'il  y  a  d'artiliciel  el  de  faux  dans  les  désirs  de 
vengeance  qu'elle  étale.  Lorsque,  ramenée  dans  sa  demeure  el  déchargée  du  far- 
deau de  sa  poursuite  officielle,  il  lui  est  permis  de  redevenir  elle-même  et  de  re- 
prendre sa  vraie  douleur,  avec  quelle  elTusion  et  quel  accent  de  triste  délivrance 
elle  s'écrie  : 

Enfin,  je  me  vois  libre,  et  je  puis  sans  conlrainle 
De  mes  vives  douleurs  le  faire  voir  ralteinte!  ... 

On  reconnaît  à  ces  nuances  la  nature  même. 

Dans  la  .scène  si  tragique  et  si  passionnée  du  troisième  acte,  quand  Rodrigue  se 
hasarde  à  rentrer  dans  le  logis  du  comte,  M""  Rachel  a  rendu  avec  une  énergie 
vraiment  tragique  le  trouble  où  la  jellent  la  présence  de  son  amanl  et  la  vue  de 
celle  épée  leinle,  il  n'y  a  qu'un  moment,  du  sang  de  son  père.  Enlin,  dans  celle 
sorte  de  duo  mélancolique  qui  termine  la  scène,  el  qui  ne  le  cède  pas  au  fameux 
dialogue,  sous  le  balcon,  de  Ruméo  et  Juliette  : 

0  comble  de  misères!  — 

—  Que  de  maux  cl  de  pleurs  nous  coûtcroul  nos  pères  ! 

—  Chimène,  qui  l'eût  dit?  — 

Si  j'en  obtiens  l'effel,  je  l'engage  ma  Coi 
De  ne  respirer  pas  un  moment  après  toi. 
Adieu,  sors,  et  surtout  garde  bien  qu'on  le  voie. 

Dans  tout  ce  finale,  d'une  grâce  cl  d'une  tendresse  incomparables.  M""  Uachel  n'a 
rien  lai.ssé  à  désirer  aux  plus  difficiles,  même  dès  la  première  représentation.  C'était 
bien  là  Chimène  ;  c'était  bien  l'amanle  de  Rodrigue,  séparée  de  son  amanl  dans  ce 
monde,  mais  fiancée  à  lui  pour  l'éternilé.  0  vieux  Corneille!  comme  peintre  de  l'a- 
mour idéal,  tu  n'as  rien  à  envier,  même  à  Racine,  Ion  jeune  el  tendre  rival  ! 

Dans  la  seconde  entrevue  de  Rodrigue  et  de  Chimène,  dans  celte  scène  toute 
pleine  d'amour,  qui,  lors  de  la  nouveauté,  a  fait  crier  si  hauL  el  si  sotlement  à 
l'immoralité  et  au  scandale,  dans  cet  enlretion  que  l'Académie  française  déclare, 
dans  ses  Senihncnls  sur  le  Cid,  «  ruineux  pour  l'honneur  de  Chimène,  «  et  qui  est, 
non  pas  comme  dit  encore  l'Académie,  «  ce  qu'il  y  a  de  plus  blâmable  dans  toute 
la  pièce,  »  mais  ce  qu'il  y  a,  sans  contredit,  de  plus  pathétique  et  de  plus  touchant, 
M"'=  Rachel  s'est  montrée  digne  de  la  situation  et  du  poêle.  Effrayée  du  décourage- 
ment de  Rodrigue,  craignant  de  devenir,  par  le  refus  qu'il  fait  de  se  défendre,  la 
conquête  de  don  Sanche,  fatiguée  de  toujours  feindre,  Chimène  lais.se  enfin  parler 


'Ù'iO  LA    REPRISE    DU    CID. 

son  cœur  avec  une  clarté  qui  éleclrise  son  amant  et  produit  le  cri  fameux  :  Pa- 
raissez, Navarrois!...  Dans  cet  admirable  couplet,  où  toute  son  âme  se  manifeste, 
et  où  se  répand  sa  pensée  la  plus  secrète  : 

Te  dirai-je  encor  plus?  Va,  songe  à  la  défense, 

Pour  forcer  mon  devoir,  pour  m'imposer  silence  ; 

Et  si  jamais  l'amour  échauffa  les  esprits, 

Sors  vainqueur  d'un  combat  dont  Chimène  est  le  prix  ... 

Adieu;  ce  mot  lâché  me  fait  rougir  de  honte.... 

dans  cette  brûlante  tirade,  et  particulièrement  dans  le  vers  qui  la  couronne,  le  plus 
beau  vers  de  la  pièce,  suivant  Voltaire,  M""  Rachel  a  su  rencontrer  l'accent  parfait 
de  l'amour  à  la  fois  le  plus  confiant  et  le  plus  pudique.  Je  n'ignore  pas  qu'il  est  de 
tradition  au  théâtre  d'éteindre  un  peu  l'expression  de  ce  vers,  sors  vainqueur...  La- 
rive,  dans  l'étude  estimable  qu'il  a  faite  de  plusieurs  parties  du  rôle  de  Chimène, 
recommande  de  corriger  ici  la  force  de  l'expression,  au  lieu  deVexaltcr,  précaution, 
ajoute-t-il,  dont  le  vers  suivant  démontre  la  nécessité, 

Adieu  ;  ce  mol  lâché  me  fait  rougir  de  honte. 

Je  suis,  pour  mon  compte,  d'un  avis  tout  opposé.  Il  n'y  a  sans  doute  ici  aucun  be- 
soin d'exaltation;  mais  il  n'y  a  rien  non  plus  à  corriger  ni  à  affaiblir.  Si  la  jeune 
Castillane  ne  croyait  pas  avoir  un  peu  péché  contre  les  bienséances,  elle  n'aurait 
pas  lieu  de  rougir  et  de  se  retirer  précipitamment,  après  le  mot  lâché.  Aussi,  malgré 
l'autorité  de  Larive,  dont  je  reconnais  toute  la  valeur,  M"'  Rachel  fera  bien  de  ne 
rien  affaiblir.  Ce  vers  n'est  le  plus  beau  de  toute  la  pièce  que  parce  qu'il  montre  le 
plus  à  nu  l'âme  de  l'amante. 

Au  reste,  quelques  réflexions  que  la  critique  hasarde  sur  les  sentiments  de  Chi- 
mène, quelques  efforts  que  l'actrice  qui  joue  ce  rôle  fasse  pour  montrer  tour  à  tour, 
et  tout  à  la  fois,  la  ûlle  du  comte  de  Gormas  et  la  maîtresse  de  Rodrigue,  la  cri- 
tique et  la  tragédienne  trouveront  toujours  autant  d'opposants  que  d'approbateurs. 
Chimène  est  une  création  si  naturelle,  si  vivante  ;  sa  position  est  si  délicate,  ses 
sentiments  si  complexes,  qu'on  ne  peut  entreprendre  de  la  représenter,  ou  seule- 
ment de  parler  d'elle,  sans  être  aussitôt  accusé  d'avoir  méconnu  une  de  ses  beautés 
ou  grossi  un  de  ses  défauts,  qui  sont  encore  des  beautés.  A  sa  naissance,  Paris  et  la 
France  entière  ont  pris  parti  pour  ou  contre  elle;  tous  les  casuistes  du  Parnasse 
l'ont  attaquée,  défendue,  injuriée,  disculpée.  La  controverse  naît  si  naturellement 
à  son  sujet,  qu'aujourd'hui  même,  à  peine  une  actrice  aimée  du  public  lui  a-t-elle 
rendu  la  vie,  la  polémique  théâtrale,  qui  sommeillait  depuis  dix  ans,  s'est  aussitôt 
réveillée  ;  de  toutes  parts  s'élèvent  et  se  croisent  des  avis,  des  critiques,  des  juge- 
ments pour  et  contre.  Que  51""=  Rachel  ne  s'émeuve  point  de  ces  contradictions  qur 
surgissent.  Toute  actrice  digne  de  ce  beau  rôle  doit  y  être  passionnément  applaudie 
et  passionnément  critiquée;  c'est  la  destinée  de  Chimène. 

Reauvallet,  dont  on  ne  peut  trop  encourager  le  zèle  et  les  progrès,  a  mis,  dans 
le  rôle  de  Rodrigue,  beaucoup  d'intelligence,  d'énergie  et  de  nouveauté.  C'est  une 
idée  heureuse,  et  qu'il  a  bien  indiquée,  que  de  nous  présenter  d'abord  Rodrigue 
adolescent,  dans  toute  la  pétulance  et  l'ardeur  de  la  jeunesse,  puis  de  le  faire 
grandir  peu  à  peu  sous  nos  yeux  et  devenir  le  Cid.  Dans  le  premier  acte,  il  répond 
à  la  confidence  de  l'affront  qu'a  reçu  son  père  par  le  plus  beau  frémissement  d'in- 
dignation; il  dit  très-bien  les  fameuses  stances  qui  sont,  comme  on  sait,  fort  diffi- 


LA    REPRISE    l)U    CID,  221 

ciies  h  miaiicer.  Quant  au  grand  récit  de  sa  victoire,  il  y  met  de  l'élan,  de  l'intelli- 
gence, delà  chaleur;  seulonient  il  le  détaille  un  peu  trop.  Malgré  ces  belles  parties 
du  rôle,  qui  ont  été  justement  applaudies,  l'ensemble  de  la  physionomie  que  Beau- 
vallet  donne  au  personnage  et  qui  se  reflète  sur  toute  la  pièce,  ne  nous  paraît  pas 
tout  i»  fait  satisfaisant.  A  l'idée  romanesque,  il  est  vrai,  et  nullement  conforme  à 
l'histoire,  que  chacun  do  nous  s'est  formée  du  Cid  depuis  l'enfance,  Beauvallet  a 
substitué  un  type  qui  a  la  prétention  d'être  historique  et  le  malheur  d'être  trop 
dépourvu  de  tout  ce  qu'on  appelle,  à  tort  ou  à  raison,  la  grâce  chevaleresque  ;  type 
grêle  et  anguleux,  qui  semble  plutôt  calqué  sur  des  mignatures  du  \iv"  siècle 
qu'emprunté  aux  monuments,  d'ailleurs  assez  rares,  du  xi*^  siècle.  Mais,  sans  chi- 
caner la  Comédie-Française  sur  le  plus  ou  moins  de  fidélité  de  ses  décorations  et 
de  ses  costumes,  je  crois  que  la  pensée  seule  de  substituer  dans  la  représentation 
du  Cid  l'image  de  la  chevalerie  réelle  à  celle  de  la  chevalerie  de  fantaisie,  à  laquelle 
nous  sommes  habitués  dans  cet  ouvrage,  je  crois,  dis-je,  que  cette  pensée,  qui  at- 
teste, d'ailleurs,  du  zèle  et  des  études,  manque  tout  à  fait,  dans  la  circonstance,  d'à- 
propos  et  de  justesse.  Le  Cid  de  Corneille  n'est  point  un  drame  historique;  il  a  été 
composé  dans  un  sentiment  purement  romanesque  :  Corneille  a  pris  sa  fable  dans 
une  pièce  de  Guillem  de  Castro  (dont  nous  ne  nous  occuperons  pas  ici,  parce  que 
tout  le  monde  a  lu  cette  comédie  fameuse  dans  la  traduction  des  théâtres  étrangers)  ; 
il  s'est  encore  inspiré  de  quelques-unes  des  innombrables  romances  espagnoles  qui 
célèbrent  les  exploits  demi-fabuleux  de  Ruy  Diaz  de  Bivar  el  Cid  Campeador,  ou 
mio  Cid  (mon  Cid),  comme  on  disait  le  plus  souvent,  témoin  ce  vers  barbare  : 

Ipse  Rodericus  mio  Cid  sempcr  vocatus. 

Corneille  s'est  bien  gardé  d'essayer  d'éclaircir  les  ténèbres  de  la  vie  de  ce  condot- 
tiere fameux  qui,  cantonné  dans  son  nid  d'aigle,  appelé  encore  aujourd'hui  la 
Roche  du  Cid,  prit  peut-être  autant  de  villes  au  profit  des  émirs  arabes  qu'au  profit 
des  rois  de  Castille.  Il  y  a  plus,  Corneille  a  ajouté,  sciemment  ou  non,  ses  propres 
erreurs  à  celles  dont  fourmillent  les  romances.  Il  place,  par  exemple,  la  scène  de 
sa  pièce  et  la  capitale  du  roi  de  Castille,  don  Fernand  V,  à  Séville  : 

Cest  l'unique  raison  qui  m'a  fait  à  Séville 
Placer  depuis  dix  ans  le  trône  de  Castille. 

Et  tout  le  monde  sait  que  cette  place  était  alors  au  pouvoir  des  Arabes,  et  ne  fut 
conquise  qu'en  1248,  cent  quarante-neuf  ans  après  la  mort  du  Cid,  par  un  autre 
roi,  don  Fernand  dit  le  saint.  Ainsi  le  débarquement  des  Maures  à  l'embouchure  du 
Cuadalquivir,  dont  ils  étaient  maîtres,  et  la  délivrance  de  Séville  par  Rodrigue, 
qui  ne  l'a  jamais  défendue,  sont  des  inventions  romanesques  dont  nous  sommes 
bien  éloignés  de  nous  plaindre,  puisqu'elles  nous  ont  valu  le  beau  récit  du  qua- 
trième acte.  On  a  si  peu  considéré  jusqu'ici  le  Cid  comme  un  drame  historique, 
que  parmi  tant  de  critiques  dont  il  a  été  l'objet,  aucune  ne  lui  a  reproché  ses  fautes 
contre  l'histoire.  Scudéry,  l'Académie,  Voltaire,  lui  ont  fait  grâce  sur  ce  jwint.  Au 
reste,  veut-on  savoir  comment  cette  fable  de  la  présence  du  Cid  et  de  don  Fer- 
nand I"  à  Séville  est  venue  s'ajouter  à  toutes  celles  qui  remplissent  le  Romancero? 
■le  crois  en  apercevoir  l'origine.  Il  est  dit  dans  une  romance  citée  par  Corneille  que 
le  mariage  de  Rodrigue  et  de  Chimène  fut  célébré  par  Layn  Calvo,  archevêque  de 
Séville  (car  il  y  avait  des  prêtres  catholiques  même  dans  les  cités  occupées  par  les 


'■2^2'-l  LA   RErniSE    UU   CID. 

Arabes).  Cette  circonstance  a  suffi  pour  faire  supposer  à  Corneille  que  le  mariage 
eut  lieu  dans  celte  ville,  et  il  y  a  établi  le  séjour  du  roi  don  Fernand.  Voilà  comment 
peu  à  peu  se  détruit  l'histoire  et  comment  se  forment  les  légendes  (1). 

Je  ne  sais  si  c'est  aussi  dans  une  intention  d'exactitude  historique  que  Guyon, 
qui  représente  don  Diègue,  s'est  affublé  d'une  longue  barbe  et  d'un  ample  vête- 
ment noir.  Don  Diègue,  revêtu  des  plus  hautes  dignités  à  la  cour  du  roi  de  Castille, 
ne  doit  point  avoir  un  aspect  aussi  sombre  et  qui  rappelle  moins  un  courtisan 
espagnol  que  le  grand-prêtre  de  la  Norma.  Guyon  a  eu,  d'ailleurs,  de  très-beaux 
moments  dans  ce  rôle.  Seulement,  ses  gestes  et  sa  voix  ont  plus  d'éclat  et  de 
véhémence  qu'il  n'appartient  à  un  vieillard  aussi  cassé  par  l'âge.  Il  est  vrai  que  la 
faute  en  est  surtout  aux  vers  trop  chaleureux  de  Corneille,  et  ce  défaut  n'est  guère 
réparable  que  lorsqu'on  peut  confler  ce  personnage  à  un  acteur  dont  la  chaleur 
d'âme  a  survécu  aux  forces  physiques,  tels  qu'étaient  dans  leur  temps  Monvel  el 
Joanny. 

La  Comédie -Française  a  profité  de  cette  reprise  pour  réintégrer  dans  le  Cid  plu- 
sieurs passages  qu'on  avait  depuis  longtemps  l'irrévérencieuse  habitude  de  retran- 
cher. La  pièce  ne  commence  plus  brusquement  par  la  querelle  inintelligible  de 
don  Diègue  et  du  comte.  On  a  rétabli  la  première  scène  entre  Chimène  et  Elvire, 
telle  que  Corneille,  fatigué  par  les  critiques,  crut  devoir  la  refaire  en  166i.  C'est 
quelque  chose;  mais  ce  n'est  pas  encore  assez.  J'aurais  voulu,  pour  ma  part,  qu'on 
eût  suivi  les  indications  judicieuses  de  Voltaire,  et  que  la  pièce  s'ouvrit,  comme 
avant  1664,  par  l'entretien  d'Elvire  et  du  comte,  qui  forme  une  courte  et  claire 
exposition.  Voltaire,  qui  a  inséré  les  deux  scènes  anciennes  dans  son  édition  de 
Corneille,  engage  les  comédiens  à  jouer  ainsi  la  pièce.  «  Il  me  semble,  dit-il,  que, 
dans  les  deux  premières  scènes,  le  sujet  est  beaucoup  mieux  annoncé,  l'amour  de 
Chimène  plus  développé,  le  caractère  du  comte  de  Gormas  mieux  indiqué....  »  A 
ces  raisons  excellentes  j'ajouterai  une  considération  qui  me  paraît  déterminante  : 
c'est  qu'en  ouvrant  la  pièce  par  la  scène  d'Elvire  et  du  comte,  on  donnerait  un  peu 
plus  d'intérêt  à  l'entretien  qui  lui  succède  entre  Elvire  et  Chimène,  tandis  que 
cette  petite  scène,  placée  au  lever  du  rideau,  comme  elle  l'est  à  présent,  a  néces- 
sairement tous  les  inconvénients  d'une  exposition,  à  savoir  la  froideur  et  l'obscurité. 

Cette  requête  que  je  présente,  en  toute  humilité,  à  la  Comédie-Française,  est 
assurément  bien  modeste  :  il  ne  s'agit  que  de  trente-deux  vers.  D'autres  ont  été 
bien  plus  hardis.  J'ai  entendu  émettre  le  vœu,  qui  a  été  répété  par  plusieurs  jour- 
naux, de  rétablir  les  deux  rôles  de  l'infante  et  du  page.  J'avoue  que,  si  on  ne  demandait 
ce  rétablissement  que  pour  une  soirée  extraordinaire,  pour  une  représentation  à 
bénéfice,  par  exemple,  je  l'appuierais  de  tous  mes  vœux.  Qui  ne  serait  charmé  de 
voir,  au  moins  une  fois  en  sa  vie,  le  Cid  joué  tel  qu'il  est  sorti  des  mains  de  son 
auteur,  dût-on  le  trouver  un  peu  long;  mais  je  ne  pense  pas  que  la  réintégration 
permanente  de  ces  deux  rôles,  si  universellement  condamnés,  servît  en  rien  à  la 
gloire  de  Corneille  ni  aux  plaisirs  du  public.  Le  retranchement  de  cet  épisode  n'a 
pas  été  décidé  à  la  légère.  C'est  vers  1734-,  après  environ  cent  ans  d'épreuves,  que 

(1)  M.  Laharpc  a  bien  autrement  estropie  l'histoire,  sans  avoir  les  glorieuses  excuses  de 
Corneille.  On  lit  avec  stupéfaction  la  phrase  suivante  dans  son  Cours  de  littéralure  :  «  L'ac- 
tion du  Cid  est  du  xV^  siècle  et  se  passe  en  Espagne,  dans  le  temps  du  règne  de  la  cheva- 
lerie. «Le  Cid  contemporain  du  cardinal  Ximenès!  Et  ces  belles  choses  se  professaient 
avec  applaudissement  à  l'Alhénée,  au  commencement  de  ce  siècle! 


LA  RErniSE  DU  ciD.  2:20 

la  Cométlie  céda  enlin  au  vœu  général.  Rousseau,  le  lyrique,  fut  chargé  des  cou- 
pures. H  n'ajouta  que  deux  vers  au  second  acte  et  deux  autres  au  cinquième,  et 
s'excusa  respectueusement  de  cette  liberté  dans  une  courte  préface.  On  essaya 
pourtant  encore,  en  1737  et  en  1741,  de  revenir  à  la  pièce  entière;  mais  ce  fut 
sans  succès.  Enfin,  en  1806,  l'empereur  voulut  se  donner  le  plaisir  vraiment  royal 
de  voir  représenter  le  Cid,  avec  le  page  et  l'infante,  comme  au  temps  de  Richelieu. 
Celte  fête  mémorable  eut  lieu  h  Saint-Cloud  le  1"''  juin.  On  a  gardé  le  souvenir  do 
la  distribution  des  rôles  qui  fut  faite  par  ordre;  la  voici,  elle  est  curieuse  :  don 
Diègue,  Monvel;  Rodrigue,  Talma  ;  Chimène,  M""  Duchesnois;  le  roi,  Lafon;  l'in- 
fante, M""  Georges.  Eh  bien!  malgré  les  efforts  et  la  réunion  de  tous  ces  talents, 
répreuve  ne  fut  pas  favorable.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  l'infante  ne  comparut 
pas  devant  le  parterre  parisien.  La  suppression  de  ce  personnage,  au  point  de  vue 
de  l'ell'et  théâtral,  parait  une  question  jugée.  La  Comédie-Française  aurait  donc  eu 
très-grand  tort  de  mêler  à  la  prise  de  possession  du  rôle  de  Chimène  par  M""  Ra- 
chel,  une  expérience  d'un  succès  plus  que  douteux,  et  qu'on  sera  toujours  à  même  de 
tenter  dans  un  moment  plus  opportun.  Le  parterre  a  retrouvé  Chimène;  il  attendra 
patiemment  l'infante. 

Charles  Magmx. 


LA  SYMPHONIE  PASTORALE. 


De  Beethoven,  un  soir,  les  grandes  symphonies 
Transporleronl  Ion  âme  au  ciel  des  harmonies. 
N"entends-lu  pas  déjà  les  cantiques  sacrés 
Naissant,  et  grossissant,  et  montant  par  degrés, 
Comme  un  premier  salut  de  la  terre  à  l'aurore, 
Quand  paupières,  oiseaux  et  fleurs  viennent  d'éclore  ? 
N'entends-lu  pas  tomber,  prélude  harmonieux. 
Les  pleurs  de  la  rosée  et  les  larmes  des  yeux? 
C'est  la  nature  et  l'homme,  à  cette  aube  vermeille, 
Pareillement  émus  d'une  extase  pareille. 
Le  son  monte  toujours,  toujours  plus  solennel, 
Jusqu'au  sublime  éclat  de  l'hymne  universel  ; 
Alors  tout  vit,  et  chante,  et  rayonne,  et  murmure, 
Et  Dieu  glorilié  sourit  à  la  nature. 
Comme  un  cœur  épuisé  d'un  trop  vif  battement. 
Le  concert  unanime  expire  lentement  ; 
Déjà  tu  n'entends  plus  que  des  rumeurs  lointaines  : 
Bourdonnements  d'abeille  errante  par  les  plaines, 
Aigres  cris  de  cigale  aux  rebords  du  sillon. 
Sons  traînants  du  berger  couché  dans  le  vallon, 
Murmures  assoupis  disant  par  intervalle 
Que  le  soleil  a  bu  la  fraîcheur  matinale. 

Enfin  l'astre  descend  des  sublimes  hauteurs, 

El  le  concert  s'anime  aux  chansons  des  pasteurs; 

De  suaves  accords,  s'élevant  des  campagnes. 

Se  répondent,  portés  par  l'écho  des  montagnes. 

Voici  des  airs  de  danse  :  ah!  sous  les  verts  rameaux 

Qu'heureux  sont  vos  ébats,  jeunesse  des  hameaux  ! 

—  Mais  la  note  soudain  se  voile  d'un  nuage  ; 

Les  arbres  ont  frémi  sous  l'aile  de  l'orage; 

Le  tonnerre  en  grondant  roule,  et  de  toutes  parts 

Se  disperse  avec  cris  le  chœur  des  montagnards. 


LA    SYMPHONIE    TASTORALE.  225 

—  Au  fracas  par  degrés  succède  le  silence  : 

Sans  doute  un  arc-en-ciel  a  peint  sa  courbe  immense. 
Car  un  rossignol  chante.  —  Oh  !  revenez,  hautbois. 
Rustiques  enchanteurs  des  vallons  et  des  bois; 
Revenez,  rappelez  à  l'entour  du  vieux  chêne 
Les  danses  des  hameaux  !  Que  la  ronde  s'enchaîne  ! 
Qu'on  entende  les  pas,  les  chants,  les  cris  joyeux  ! 

—  Mais  le  son  meurt  ;  la  lune  est  déjà  dans  les  cieux  ; 
Bruits  d'ailes  et  de  brise  expirent  dans  les  feuilles  : 
Nature,  tu  t'endors  ;  homme,  tu  te  recueilles. 

Et  toi,  Louise,  et  loi,  suspendue  à  l'accord. 
Quand  l'orchestre  a  cessé,  tu  l'écoutés  encor. 

N.  Martin 


CHROINIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  février  18-42. 

Nous  venons  d'assister  au  second  acte  du  drame  politique  de  cette  session.  Le 
troisième  se  joue  en  ce  moment.  La  péripétie  est  imminente.  Aux  dépens  de  qui 
éclalera-t-elle?  Sera-ce  l'opposition  ou  le  cabinet  qui  passera  de  la  bonne  à  la 
mauvaise  fortune?  Thatis  ihe  question. 

Aujourd'hui  on  trouve  dans  les  deux  camps  ce  mélange  de  craintes  et  d'espé- 
rances qui  suscite  des  combats  acharnés,  une  lutte  opiniâtre,  des  efforts  désespérés. 
Tous  croient  au  succès  sans  toutefois  le  tenir  pour  certain  ;  tous  craignent  une  dé- 
faite sans  renoncer  à  l'espoir  de  vaincre.  On  n'a  ni  cette  confiance  qui  fait  paraître 
les  efforts  inutiles,  ni  ce  découragement  qui  les  paralyse.  Les  chefs,  dit-on,  descen- 
dront tous  dans  l'arène.  Ils  ont  raison.  Le  succès  ne  serait  pas  seulement  éclatant;  il 
peut  être  durable. 

Le  ministère,  qui  avait  obtenu  dans  le  vote  de  l'adresse  une  majorité  qui  dé- 
passait ses  espérances,  a  vu  cette  majorité  s'amincir  et  presque  s'annihiler  dans  la 
que.stion  des  incompatibilités.  Elle  est  tombée  brusquement  de  84  voix  à  8;  quatre 
personnes  ont  décidé  la  dernière  question  dans  le  sens  ministériel,  et  il  y  a  cinq 
députés  sur  le  banc  des  ministres.  C'est  en  vain  qu'on  se  flatterait  de  faire  passer 
ce  vote  pour  un  succès,  surtout  après  qu'on  a  eu  soin  de  dire  et  de  répéter,  au  sein 
de  la  chambre  et  au  dehors,  que  la  proposition  n'était,  pour  l'opposition,  qu'un 
moyen  de  renverser  le  cabinet.  On  a  par  là  donné  le  droit  d'affirmer  qu'après  tout 
il  s'est  trouvé  190  députés  qui  ne  veulent  pas  du  ministère,  ou  qui,  du  moins,  ne 
sont  pas  disposés  à  faire  le  moindre  effort,  le  moindre  sacrifice  pour  le  soutenir.  Il 
est  des  armes,  il  ne  fallait  pas  l'oublier,  qui  reviennent  blesser  le  combattant  qui 
en  fait  usage,  lorsqu'elles  ne  tuent  pas  son  adversaire. 

Le  vote  de  l'adresse  avait  produit  une  illusion.  Les  8i  voix  n'étaient  pas  l'ex- 
pression sincère  d'une  majorité  ministérielle.  Il  fallait  en  déduire  les  membres  du 
centre  gauche  qui  n'adhèrent  au  cabinet  qu'avec  des  réserves  et  en  vertu  d'une  al- 
liance qui  n'a  pas  été  l'objet  d'une  stipulation  solennelle  et  irrévocable.  Il  fallait  en 
déduire  ceux  qui  se  tenaient  pour  satisfaits  au  moyen  de  l'amendement  relatif  au 
droit  de  visite,  et  qui,  sans  cet  amendement,  auraient  déposé  dans  l'urne  une  boule 
noire.  Enfin  il  fallait  eu  déduire  ceux  qui  n'ont  voté  l'adresse  qu'afin  de  ne  pas  se 
séparer  de  la  majorité  dans  ses  énergiques  protestations  contre  les  émeutes  san- 


nEVUE.  —  r.iinoNiQUE.  227 

glantes  de  l'an  dernier.  En  soulevant  la  question  du  recensement,  on  avait  accru 
de  ving  voi\  peut-être  la  majorité  ministérielle  dans  le  vote  de  l'adresse. 

Toujours  est-il  qu'après  ces  réductions,  le  ministère  paraissait  encore  pouvoir 
espérer  une  majorité  de  25  à  30  voix;  c'est  la  différence  entre  8  et  50  que  le  mi- 
nistère a  perdue;  c'est  \h  ce  qui  a  rendu  la  journée  mauvaise  pour  lui. Comment  ces 
20  voix  se  sont-elles  retirées  des  rangs  ministériels?  Est-ce  une  défection?  est-ce 
seulement  l'effet  d'un  engagement  sur  la  question  particulière?  Si  l'engagement 
existe,  s'étend-il  à  l'adjonction  des  capacités?  Il  serait  facile  de  nuilliplier  les  ques- 
tions. En  réalité,  le  problème  est  fort  compliqué.  Mais  à  quoi  bon  l'approfondir,  h 
quoi  bon  chercher  à  le  résoudre  par  la  voie  conjecturale?  Au  moment  où  ces  ligues 
tomberont  sous  les  yeux  du  lecteur,  la  question  aura  été  résolue  par  la  chambre. 
L'urne  du  scrutin  nous  dira  si  le  vote  sur  les  incompatibilités  a  été  un  succès  mo- 
mentané dft  à  la  parole  si  spirituelle  et  si  habile  de  M.  de  Rémusat  ou  bien  la  vic- 
toire décisive  d'un  parti,  si  c'était  un  accident  parlementaire  ou  bien  la  preuve  que 
la  majorité  n'accepte  pas  dans  toute  leur  rigidité  les  doctrines  des  conservateurs. 
A  ce  point  de  vue,  le  vote  de  la  chambre  est  de  la  plus  haute  importance.  Le  pays 
a  le  droit  de  s'attendre  à  un  débat  vivement  soutenu,  à  une  discussion  approfondie. 
Le  devoir  commande  impérieusement  à  tous  les  hommes  considérables  de  la  chambre 
de  dire  à  la  France  toute  leur  pensée.  La  question  est  posée  en  termes  simples  et 
clairs.  II  s'agit  d'opter  entre  la  politique  purement  conservatrice  et  la  politique  de 
sages  réformes  et  de  prudentes  améliorations.  La  question  des  incompatibilités  ne 
touchait  pas  aux  principes  déjà  acceptés,  n'altérait  pas  le  système  établi.  Il  est  au- 
jourd'hui des  incompatibilités  absolues  et  des  incompatibilités  relatives.  La  propo- 
sition n'avait  pas  pour  objet  d'introduire  dans  la  loi  électorale  un  principe  nouveau  ; 
on  demandait  seulement  une  application  plus  large  d'un  principe  déjà  admis.  Il  en 
serait  de  même  pour  la  question  qui  s'agite  en  ce  moment,  si  on  avait  proposé 
d'admettre  les  capacités  au  moyen  d'un  cens  électoral  de  cent  francs  seulement.  Ce 
serait  appliquer  à  d'autres  classes  de  capables  ce  qui  se  fait  aujourd'hui  pour  les  mem- 
bres de  l'Institut  et  pour  quelques  olficiers  de  notre  armée.  Tel  n'est  pas  le  sens 
de  la  proposition.  On  demande  l'adjonction  pure  et  simple  de  la  seconde  liste  du 
jury.  La  question  se  trouve  ainsi  nettement  posée  entre  deux  principes  divers.  Au- 
jourd'hui on  peut  dire  que  le  cens  n'est  pas  seulement  exigé  comme  présomption 
d'aptitude  intellectuelle,  mais  comme  signe  de  propriété  et  comme  indice  d'intérêts 
conservateurs.  Le  déliât  est  donc  établi  entre  la  propriété  et  l'intelligence  ;  pour 
être  électeur,  sufBt-il  d'être  un  homme  de  quelque  instruction,  ou  bien  faut-il, 
quelles  que  soient  les  lumières  qu'on  possède,  offrir  en  outre  la  garantie  d'une  for- 
tune immobilière?  C'est  là  au  fond  la  question,  toute  la  question.  Il  est  facile  de 
voir  que  ce  n'est  pas  en  abordant  un  projet  aussi  grave,  un  point  qui  touche  aux 
bases  même  de  notre  organisation  politique,  qu'on  pourrait  se  contenter  d'un  examen 
superficiel,  d'une  discussion  incomplète.  Il  ne  faut  pas  songer  à  éluder  la  question  f 
\l  faut  au  contraire  l'aborder  en  plein,  avec  franchise,  avec  courage;  il  faut  la  décider. 
Nous  ne  voulons  pas  affirmer  qu'en  soulevant  cette  question,  on  ait  obéi  aux  né-- 
cessilés  les  plus  pressantes  du  pays.  Nous  ne  voulons  pas  aflirmer  que  dans  ce  mo- 
ment le  pays  soit  très-vivement  préoccupé  des  questions  de  cette  nature.  Il  est  rare, 
en  effet,  très-rare  que  le  public  se  préoccupe  à  la  fois  de  deux  grandes  idées,  de 
deux  grands  intérêts.  Aujourd'hui  malheureusement,  on  ne  saurait  nier  que  les  in- 
térêts matériels  n'agitent  les  esprits  plus  encore  que  les  intérêts  moraux  et  poli- 
tiques. On  veut,  avant  tout,  être  certain  de  ne  pas  payer  une  fenêtre  de  trop:  on 


228  REVUE.  —  CHnONIQUE. 

demande  avant  tout  un  port,  un  chemin  de  fer,  un  canal.  Cette  tendance  des 
esprits  n'est  pas  particulière  h  la  France  ;  elle  n'est  que  trop  générale.  C'est  une 
phase  qui  s'accomplira  dans  l'ordre  des  temps,  comme  s'accomplissent  dans  l'histoire 
des  peuples  les  phases  politiques,  les  phases  religieuses.  Peut-être  la  question  ne 
portait  pas  en  elle-même  ce  caractère  d'urgence  qui  fait  supporter  impatiemment 
au  pays  les  délais  et  les  ajournements.  Mais  une  fois  les  esprits  éveillés  et  l'atten- 
tion excitée,  il  importe  de  pénétrer  dans  les  profondeurs  de  la  question.  C'est  à  un 
débat  grave  et  solennel  que  nous  assistons.  Nul  ne  doit  épargner  ses  forces:  nous 
avons  le  droit  de  connaître  la  pensée  de  toutes  les  notabilités  politiques  du  pays. 
Parmi  ces  notabilités,  M.  Dufaure  était  l'homme  le  plus  curieusement  attendu  à  la 
tribune.  Son  discours  est  un  événement,  tant  à  cause  des  doctrines  qu'il  développe 
que  de  l'irritation  qu'il  a  soulevée  dans  les  centres. 

Aux  embarras  de  l'intérieur  s'ajoute  dans  ce  moment  pour  le  cabinet  une  grave 
difficulté  à  l'extérieur.  C'est  le  20  février  que  devraient  être  échangées  les  ratifica 
tiens  du  traité  relatif  au  droit  de  visite.  Nous  sommes  convaincus  que  cet  échange, 
de  la  part  de  la  France  du  moins,  n'aura  pas  lieu.  11  est  impossible  de  regarder  le 
vote  de  la  chambre  comme  non  avenu.  Le  cabinet  anglais  pourrait-il  s'étonner  de 
la  réserve  de  nos  ministres?  Ne  connaît-il  pas  les  nécessités  politiques  des  gouver- 
nements constitutionnels?  Au  reste,  nous  ne  demanderons  pas,  et  personne  ne  doit, 
ce  nous  semble,  demander  dans  ce  moment  où  en  est  cette  négociation  délicate. 
La  ratification  n'est  pas  un  fait  qui  puisse  demeurer  occulte.  11  nous  sera  révélé  de 
toutes  parts.  Notre  gouvernement  lui-même  sera  obligé  de  le  publier. 

Si  notre  ministère  n'est  pas  sur  des  roses,  le  cabinet  anglais  aussi  éprouve  de 
graves  difficultés,  et  il  rencontre  plus  d'une  question  épineuse.  Le  vote  de  la  chambre 
des  députés  sur  le  droit  de  visite,  tout  en  plaçant  le  ministère  français  dans  une 
position  fort  délicate,  au  milieu  de  difficultés  presque  inextricables,  est  en  même 
temps  une  cause  d'embarras  pour  le  cabinet  de  Saint-James.  D'un  côté,  lord  Pal- 
merslon  et  son  parti  l'accuseront  de  mollesse  et  soutiendront  que  la  ratification  de 
la  France  pouvait  être  obtenue  avant  la  convocation  de  nos  chambres;  de  l'autre, 
il  trouve  dans  son  propre  parti,  dans  les  rangs  ministériels,  parmi  les  conservateurs, 
des  hommes  considérables,  influents,  qui  sont  tout  à  fait  intraitables  sur  la  ques- 
tion du  droit  de  visite.  Toute  modification  du  traité,  tout  délai  sera  un  crime  à  leurs 
yeux,  et  ils  seront  tout  aussi  disposés  que  les  whigs  à  lui  reprocher  le  refus  ou  les 
retards  de  la  France. 

La  question  des  céréales  n'est  ni  moins  embarrassante  ni  moins  grave.  Le  ca- 
binet anglais  s'est  appliqué  à  la  résoudre  en  conservant  le  principe  du  droit  mo- 
bile ;  seulement  il  a  rendu  la  charge  moins  lourde  pour  les  consommateurs,  et  il 
s'est  efforcé  de  prévenir  les  fraudes  qu'on  ne  saurait  éviter  lorsqu'une  excessive 
mobilité  du  droit  offre  à  la  cupidité  des  appâts  trop  séduisants  et  des  moyens  de 
succès  trop  faciles.  Lorsque  toute  fluctuation  du  marché  peut  être  la  cause  d'un 
gain  considérable,  il  devient  à  peu  près  impossible  de  prévenir  les  négociations  si- 
mulées, les  hausses  et  les  baisses  factices.  C'est  là  un  des  reproches  les  plus  graves 
et  les  mieux  fondés  qu'on  ait  le  droit  de  faire  aux  lois  économiques  qui  poussent 
trop  loin  le  système  restrictif.  Elles  engendrent  la  fraude  et  l'immoralité.  Elles 
dépouillent  l'homme  probe  au  profit  du  fripon.  Elles  proportionnent  les  profils, 
non  au  travail  de  l'honnête  homme,  mais  aux  efforts  de  l'homme  rusé. 

A  ce  point  de  vue,  le  projet  de  sir  Robert  Peel  ne  mérite  que  des  éloges.  L'in- 
tention est  bonne,  et  les  moyens,  sans  être  aussi  décisifs  que  le  serait  un  droit 


nEVllE.—  CimOINIQUE.  2i>y 

fixe  ou  la  suppression  de  loul  droit,  sont  cependant  projtres  î»  prévenir  un  grand 
nonil)ro  de  fraudes. 

Quant  au  droit  lui-même,  le  1)111  rencontre  tous  les  adversaires  des  mesures  de 
conciliation,  ceux  qui  prétendent  tout  enlever  d'un  seul  coup,  comme  ceux  qui 
croient  avoir  le  droit  et  la  force  de  tout  refuser.  Le  ministère  est  obligé  de  lutter 
à  la  fois  avec  ses  adversaires  naturels  et  avec  une  partie  de  ses  amis.  Parmi  ces  ad- 
versaires, les  uns,  sous  la  conduite  de  lord  John  Russel,  lui  opposent  le  principe  du 
droit  fixe;  les  autres  se  proposent,  dit-on,  de  demander,  par  l'organe  de  M.  Villers, 
la  suppression  de  tout  droit. 

Dans  l'état  des  esprits,  ce  dernier  système  n'a  aucune  chance  de  succès.  La  lutte 
sérieuse  s'élablira  entre  le  système  du  droit  fixe  et  le  système  du  droit  mobile, 
entre  le  cabinet  de  lord  Melbourne  et  le  cabinet  de  sir  Robert  Peel.  Il  serait  in- 
juste de  ne  pas  reconnaître  que  le  bill  proposé,  tout  en  conservant  le  principe  eu 
vigueur,  en  adoucit  d'une  manière  notable  les  conséquences  au  profit  des  consom- 
mateurs. Le  maximum  du  droit  descend  de  53  shellings  à  20.  C'est  un  dégrève- 
ment de  lo  shellings  par  quartcr,  d'environ  S  shellings  (plus  de  G  francs)  i)ar  hec- 
tolitre. Le  dégrèvement  est  de  10  à  12  shellings,  lorsque  le  blé  se  trouve  dans  les 
prix  moyens. 

Nous  l'avons  dit  plus  d'une  fois,  il  était  impossible  de  conserver  plus  longtemps 
des  lois  qui  n'avaient  d'autre  but  que  d'accroître  la  rente  des  propriétaires  fon- 
ciers, de  lever  à  leur  profit  un  impôt  sur  le  pays.  Sans  doute  ces  lois  permettaient 
d'étendre  en  Angleterre  la  culture  du  blé,  d'y  appliquer  des  terres  de  qualité  in- 
férieure, des  terres  que  la  nature  avait  destinées  aux  pâturages,  aux  broussailles. 
On  n'a  jamais  nié  qu'on  ne  puisse  faire  naître  du  blé  partout.  On  obtient,  dans  les 
serres  anglaises,  de  magnifiques  raisins;  que  dirait-on  d'un  bill  qui,  pour  encou- 
rager cette  culture,  défendrait  l'importation  en  Angleterre  des  vins  de  Portugal,  de 
France  et  d'Espagne?  Sir  Robert  Peel  pense  qu'il  importe  à  l'Angleterre  de  pou- 
voir, dans  les  années  ordinaires,  se  suffire  à  elle-même  pour  la  production  du  blé. 
Si  cela  était  vrai  de  l'Angleterre,  il  faudrait,  à  plus  forte  raison,  l'affirmer  de  toutes 
les  autres  parties  du  globe.  Mais  nous  ne  saurions  prendre  au  sérieux  sur  ce  point 
la  doctrine  de  l'illustre  orateur.  L'Angleterre,  parvînt- on  à  supprimer  tout  droit, 
produira  toujours  une  quantité  considérable  de  blé,  parce  que  l'agriculture  an- 
glaise est  très  perfectionnée,  que  les  capitaux  abondent  dans  le  pays,  et  que  le 
génie  anglais  devance  tous  les  autres,  je  ne  dis  pas  dans  les  découvertes,  mais 
dans  les  applications  de  la  puissance  scientifique  à  la  production.  Nulle  part  on 
n'enlreprend  tout  ce  qui  est  utile  avec  plus  de  moyens,  avec  plus  de  hardiesse  et 
de  persévérance  qu'en  Angleterre.  L'importation  du  blé  ne  peut  donc  jamais  s'é- 
lever au  delà  d'une  quantité  dont  le  maximum  et  le  minimum  seraient  facilement 
assignables.  Or,  certes,  pour  celte  quantité,  l'Angleterre,  avec  sa  marine,  son  com- 
merce, son  influence  politique  et  ses  immenses  possessions  dans  les  cinq  parties  du 
monde,  ne  peut  pas  concevoir  de  craintes  sérieuses.  Elle  paiera,  il  est  vrai,  le  blé 
plus  ou  moins  cher,  selon  les  années  et  les  circonstances  générales  du  marché;  mais 
c'est  là  tout  le  risque  auquel  elle  s'exposerait,  même  dans  l'hypothèse  de  la  sup- 
pression de  tout  droit.  Ajoutons  que  l'Angleterre  y  trouverait  de  nouvelles  res- 
sources pour  son  commerce  manufacturier.  Les  pays  à  blé,  ceux  du  moins  qui  peu- 
vent en  exporter  de  grandes  quantités,  sont  des  pays  d'une  civilisation  arriérée, 
des  pays  dont  les  besoins  physiques  comme  les  besoins  moraux  ne  sont  pas  encore 
développés.  C'est  par  le  commerce  qu'ils  peuvent  s'animer,  que  le  feu  .sacré  peut 
TOME    I .  1 ^ 


250  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

circuler  dans  leurs  veines,  et  les  appeler  à  une  vie  qui  leur  est  encore  inconnue. 
Qu'ils  puissent  vendre  à  un  prix  raisonnable  ce  blé  dont  ils  n'ont  que  faire,  et  les 
acheteurs  de  blé  pourront  bientôt  leur  apporter,  au  lieu  d'or,  des  étoffes,  des  meu- 
bles, des  denrées  de  toute  espèce.  A  qui  ce  commerce  appartiendrait- il,  si  ce  n'est 
à  ceux  qui  iront  acheter  leur  blé,  à  ceux  avec  lesquels  ils  auront  l'habitude  de 
traiter?  Ce  sont  là  des  conquêtes  réelles,  des  conquêtes  plus  utiles  peut-être,  mais, 
à  coup  sûr,  moins  coûteuses  que  celles  qu'on  peut  faire  dans  l'Inde  et  à  la  Chine. 
Ainsi  qu'on  adopte  le  bill  proposé,  ou  qu'on  préfère  une  mesure  plus  libérale  en- 
core, l'Angleterre  n'a  rien  à  craindre  pour  les  approvisionnements  de  son  marché. 

D'un  autre  côté,  nous  ne  sommes  pas  de  ceux  qui  imaginent  que  la  diminution 
des  taxes  sur  l'importation  du  blé,  et  la  baisse  du  prix  des  céréales,  qui  en  sera  la 
conséquence,  fera  disparaître  à  tout  jamais  toutes  les  misères  du  royaume-uni  et 
commencer  l'âge  d'or  pour  l'ouvrier  anglais.  Ce  sont  là  les  rêves  de  ces  esprits  su- 
perûciels  qui  s'efforcent  de  mettre  à  la  place  de  la  science  leurs  folles  utopies.  Le 
taux  des  salaires  dépend  du  rapport  de  la  population  ouvrière  avec  la  demande  de 
travail,  avec  la  puissance  du  capital.  On  supprimerait  demain  tout  droit  sur  le  blé, 
que  si  ce  rapport  ne  s'améliorait  pas,  s'il  y  avait  toujours  beaucoup  plus  de  travail 
offert  que  de  travail  demandé,  le  dégrèvement,  au  lieu  de  profiter  aux  ouvriers,  ne 
profiterait  qu'aux  capitalistes.  Entourés  d'une  population  affamée  et  demandant  h 
tout  prix  un  emploi  de  ses  forces,  les  capitalistes  obtiendraient  la  même  quantité 
de  travail  pour  un  salaire  inférieur,  parce  qu'avec  ce  salaire  inférieur  le  travailleur 
pourrait  se  procurer  la  même  quantité  de  nourriture.  On  a  beau  rêver,  on  n'empê- 
chera jamais  les  choses  de  suivre  leur  cours  naturel.  Il  y  a  toujours  un  maître  sur 
le  marché.  Lorsque  le  travail  surabonde,  c'est  le  capitaliste  qui  fait  la  loi;  lorsque 
le  travail  est  rare,  c'est  l'ouvrier  qui  dicte  les  conditions  du  contrat.  Voyez  les  co- 
lonies où  les  esclaves  ont  été  émancipés.  Quelle  est,  au  fait,  la  plainte  des  entrepre- 
neurs, des  colons  ?  Us  se  plaignent  du  haut  prix  des  salaires,  parce  que  la  population 
affranchie,  pouvant,  dans  ces  heureux  climats,  vivre  de  peu  de  chose,  ne  veut  ac- 
cepter le  travail  qu'autant  qu'il  est  largement  rétribué.  L'offre  de  travail  est  infé- 
rieure à  la  demande;  le  travailleur  fait  la  loi  :  c'est  tout  simple.  Quel  est  le  remède 
qu'ont  imaginé  les  hommes  qui  ont  été  tout  de  suite  au  fond  de  la  question,  les  co- 
lons intelligents?  un  seul,  l'introduction  dans  les  colonies  affranchies  d'un  surcroît 
de  travailleurs  qu'ils  vont  enrôler  en  Afrique,  en  Asie,  en  Amérique,  partout  où  ils 
trouvent  des  hommes  libres  disposés  à  s'expatrier.  Ils  ont  compris  que  le  jour  où 
l'offre  de  travail  sera  proportionnée  à  la  demande,  les  entrepreneurs  ne  seront  plus 
à  la  merci  des  travailleurs.  Ce  n'est  donc  pas  dans  le  prix  de  telle  ou  telle  denrée 
qu'il  faut  chercher  la  cause  intime  et  première  de  la  misère  des  classes  laborieuses. 
Le  haut  prix  de  ces  denrées  ajoute  sans  doute  à  leur  misère;  la  baisse  du  prix  la 
soulage  momentanément,  et  c'est  déjà,  nous  en  convenons,  un  grand  bien.  Mais  si 
l'équilibre  ne  s'établit  pas  entre  l'offre  et  la  demande  de  travail,  si  la  population 
qui  ne  vit  que  de  ses  bras  déborde  de  toutes  parts,  le  bas  prix  des  denrées  n'est 
plus  une  garantie  suffisante  de  bien-être.  Il  ne  fait  qu'augmenter  les  bénéfices 
de  quelques  producteurs,  après  avoir  servi  d'excitation  à  la  population  pauvre,  après 
avoir  contribué  à  en  augmenter  le  nombre  en  multipliant  les  familles. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  modification  des  lois  des  céréales  est  dans  ce  moment  une 
mesure  utile  et  populaire.  La  génération  actuelle  eu  éprouvera  un  soulagement 
notable.  Elle  le  comprend.  Aussi  voudrait-elle  un  changement  plus  radical  que 
celui  que  le  ministère  propose.  Le  bill  de  sir  Robert  Peela  produit  dans  le  pays  une 


REVUE .  —  CHRONIQUE .  251 

certaine  agitation.  Les  asseml)lées  se  multiplient,  les  rassemblements  deviennent 
(le  plus  en  plus  nombreux,  les  manifestations  hostiles  au  bill  sont  de  plus  en  plus 
bruyantes.  Il  n'y  a  cependant  lîi  rien  d'alarmant  ni  de  sérieux.  On  sait  que  ces 
démonstrations,  quels  qu'en  soient  le  bruit  et  le  retentissement,  ne  sortent  guère, 
en  Angleterre,  des  limites  de  la  légalité,  et  que,  si  elles  agitent  la  surface  de  la 
société,  elles  n'en  touchent  pas  les  bases. 

Les  Anglais  s'élèvent  vivement  contre  les  opinions;  ils  respectent  les  personnes. 
En  Angleterre,  il  y  a  souvent  du  tapage;  il  n'y  a  pas  de  sédition,  pas  d'émeute. 
Les  classes  supérieures  sont  sans  crainte,  et  par  cela  même  sans  violence.  Ceci 
nous  rappelle  le  fait  d'un  ministre  anglais  dont  un  rassemblement  nombreux 
entourait  la  maison  et  cassait  les  vitres.  C'est  là  le  nec  plus  ultra  de  la  colère 
populaire.  Ce  ministre  quitta  son  domicile,  et  alla  se  placer  dans  la  rue  au  milieu 
du  tumulte.  Reconnu  bientôt,  on  lui  demanda  pourquoi  il  venait  en  ce  lieu,  a  La 
raison  est  bien  simple,  dit-il;  chez  moi,  une  pierre  aurait  pu  me  frapper;  ici,  au 
milieu  des  assaillants,  je  suis  à  l'abri,  i  Le  raisonnement  parut  excellent,  et  on 
applaudit  à  l'ingénieux  expédient  de  l'homme  d'État. 

Le  vrai  combat  ne  se  livrera  pas  dans  les  rues,  mais  dans  le  parlement.  Nous  ne 
voulons  rien  afiirmer;  nous  disons  seulement  que,  selon  toute  probabilité,  cette 
grande  question  se  terminera  comme  toutes  les  grandes  questions  se  terminent  en 
Angleterre,  fort  heureusement  pour  ce  pays.  Il  y  aura  transaction,  c'est-à-dire  que 
le  bill  sera  adopté,  soit  tel  qu'il  a  été  proposé,  soit  avec  des  modiflcations  qui  n'en 
altéreront  pas  le  principe.  Il  suffît  pour  cela  que  le  droit  mobile  soit  maintenu  dans 
des  limites  qui  ne  le  rendent  pas  illusoire. 

A  ces  diûicultés  s'ajoutent,  pour  le  gouvernement  anglais,  d'autres  faits  d'une 
haute  importance  et  d'une  grande  gravité  :  nous  voulons  parler  des  nouvelles  de 
l'Inde.  Elles  paraissent  avoir  produit  et  dans  l'Inde  même  et  en  Angleterre  une 
profonde  sensation.  On  le  conçoit  :  le  domaine  colonial  est  une  partie  si  essentielle 
de  l'empire  britannique,  que  tout  ce  qui  pourrait  le  menacer  de  près  ou  de  loin, 
doit,  à  juste  titre,  exciter  en  Angleterre  la  plus  vive  sollicitude.  On  se  tromperait, 
du  reste,  si  on  voyait  dans  les  faits  qu'on  nous  a  racontés,  un  péril  sérieux  pour  la 
domination  anglaise  dans  l'Inde.  Cette  domination  est  trop  fortement,  trop  habile- 
ment établie,  pour  que  quelques  attaques  partielles,  quelques  révoltes  locales, 
puissent  l'ébranler.  Sans  doute  ces  attaques,  ces  révoltes,  sont  un  exemple  sédui- 
sant pour  les  populations  asservies,  et  seront  pour  l'Angleterre,  qui  doit  à  tout 
prix  réprimer  ces  mouvements,  une  cause  de  grandes  dépenses.  Sans  doute  encore, 
aujourd'hui  que  l'Angleterre  a  voulu  étendre  de  plus  en  plus  son  immense  empire, 
aujourd'hui  qu'elle  compte  dans  l'Inde  plus  de  quatre-vingts  millions  de  sujets  et 
plus  de  quarante  millions  d'alliés  et  de  tributaires,  il  devient  très-difficile  de  pré- 
venir toute  résistance.  Les  surprises  ne  sont  pas  impossibles,  lorsque  les  forces 
doivent  se  disséminer  sur  d'immenses  territoires,  franchir  d'énormes  distances, 
affronter  toutes  les  difficultés  que  peuvent  offrir  la  diversité  des  climats,  les  hautes 
montagnes,  la  haine  des  populations,  les  trahisons  d'alliés  perûdes  ou  mécon- 
tents. 

Ce  senties  difficultés  qui  accompagnent  toute  domination  excessivement  étendue. 
II  est  impossible  de  la  concilier  avec  une  profonde  tranquillité  et  une  sûreté 
durable.  Ajoutez  que  ce  vaste  empire  embrasse  des  races,  des  religions,  des  lan- 
gues diverses.  S'il  en  est,  parmi  ces  populations,  dont  la  douceur,  la  mansuétude, 
ou,  à  mieux  dire,  la  servilité,  ne  laissent  rien  à  craindre,  il  en  est  aussi  qui,  par 


252  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

leurs  habitudes  belliqueuses,  par  leur  courage,  par  leur  esprit  d'indépendance, 
renouvelleront  plus  d'une  fois  ces  attaques  contre  la  puissance  anglaise,  et  ne  lui 
permettront  pas  d'exercer,  hors  de  l'Indoustan,  cette  domination  paisible  qu'elle 
exerce  désormais  dans  le  territoire  de  ses  anciennes  possessions.  Tout  cela  est  vrai, 
certain,  inévitable;  mais  il  est  également  vrai  que,  tant  que  l'Angleterre  ne  ren- 
contrera dans  rinde  que  des  indigènes,  la  lutte  pourra  être  quelquefois  sanglante, 
difficile:  le  succès  n'en  sera  pas  douteux;  la  puissance  européenne  l'emportera. 
On[)eut,  cenous  semble,  faire  de  cette  proposition  une  proposition  générale,  et  dire 
qu'une  colonie  européenne  ne  se  soustrait  guère  à  la  mère-patrie  que  lorsqu'une 
autre  puissance  européenne  vient  directement  ou  indirectement  en  aide  à  la  colonie 
qui  s'insurge.  Il  a  fallu  les  circonstances  tout  à  fait  extraordinaires  qui  ont  complè- 
tement paralysé  les  forces  de  l'Espagne,  pour  que  ses  colonies  de  l'Amérique  du  sud 
pussent  briser  le  joug  de  la  mère-patrie.  Il  y  a  eu  en  réalité  secours  indirect. 

Un  mouvement  a  éclaté  en  Portugal.  On  ne  sait,  en  vérité,  quel  nom  lui  donner. 
Est-ce  une  révolution,  ou  une  contre-révolution?  ou  ne  serait-ce,  h  mieux  dire, 
qu'une  intrigue,  une  manière  un  peu  violente  de  changer  le  cabinet?  L'afl"aire  ne 
paraît  pas  sérieuse.  Cependant  elle  ne  laisse  pas  d'exciter,  par  ses  apparences  con- 
tre-révolutionnaires, la  sollicitude  du  gouvernement  espagnol.  On  dit  que  i\cs 
troupes  espagnoles  s'acheminent  vers  la  frontière  portugaise. 


DE 


LA  PHILOSOPHIE 


DANS    SES    RAPPORTS 


AVEC  L'ÉTAT  DE  LA  SOCIÉTÉ  F8A1A1SE.' 


Nous  vivons  dans  un  temps  où  l'étude  de  la  société  a  le  pas  sur  la  science  de 
l'homme.  L'histoire  du  monde,  le  spectacle  des  événements,  l'examen  des  rapports, 
soit  des  gouvernements  avec  les  peuples,  soit  des  individus  entre  eux,  l'observation 
des  mœurs  et  des  opinions,  donnent  chaque  jour  naissance  à  de  nouveaux  systèmes 
sur  la  destinée  de  l'humanité,  et  ces  systèmes  ajoutent  apparemment,  ou  doivent 
ajouter  quelque  chose  à  ce  que  l'homme  sait  de  lui-même.  Mais  si  les  spéculations 
de  cette  nature  peuvent  être  philosophiques,  elles  ne  constituent  pas  la  philosophie 
proprement  dite.  Elles  ne  remplacent  pas,  et  je  ne  sais  si  elles  valent  l'étude  directe 
de  l'esprit  humain.  Or,  cette  étude  est  éminemment  la  philosophie.  Celle-ci  se  com- 
plète .sans  doute  par  la  science  de  la  société,  mais  elle  la  précède,  l'éclairé,  la  sou- 
tient, et  jamais  elle  n'est  négligée  ou  méconnue  sans  péril  pour  le  reste  des  connais- 
sances humaines. 

(1)  M.  de  Rcmusat  doit  publier  prochainement,  chez  Ladrangc,  quai  des  Auguslins,  un 
ouvrage  en  deux  volumes,  sous  le  titre  d'Essais  de  philosophie,  et  a  bien  voulu  détacher 
de  son  livre,  pour  la  Revue,  le  morceau  qu'on  va  lire,  et  qui  formera  l'introduction  des 
Essais. 

TOME   I.  16 


254  LA  riïiLOSorHïE 

Cependant  il  semble  que,  laiidis  qne  la  philosoplilc  s'est  relevée  avec  éclat  dans 
les  écoles,  elle  soit  loin  d'exciter  autant  d'attention,  d'exercer  autant  d'empire  dans 
la  littérature  et  le  monde  qu'il  le  faudrait  peut-être  pour  le  salut  et  le  progrès  de 
la  raison.  Depuis  le  siècle  qui  s'est  appelé  le  siècle  de  la  philosophie,  elle  a  perdu 
de  son  crédit  et  de  sa  popularité.  On  fait  delà  métaphysique  sur  beaucoup  de  choses, 
excepté  sur  la  mélapliysique  même.  On  philosoi)he  à  tout  propos,  mais  on  délaisse 
un  peu  la  philosophie.  Elle  n'a  même  pas  bien  bonne  renommée.  Elle  est  suspecte 
au  sens  commun  comme  inutile  et  douteuse  ;  les  sciences  positives  lui  reprochent 
une  témérité  vague,  une  chimérique  ambition;  les  théories  historiques  et  sociales 
la  tiennent  pour  timide,  étroite,  stérile  :  accusations  contradictoires  qu'elle  pourrait 
rétorquer  sans  injustice.  Où  donc  ne  se  rencontrent  pas  des  idées  exchisives,  des 
spéculations  hasardées,  des  variations  qui  troublent  l'esprit?  Oîi  sont  les  croyances 
inébranlables  et  les  systèmes  incontestés?  Quelle  science  contemporaine  pourrait 
jeter  la  première  pierre  à  la  philosophie  ? 

C'est  pour  elle  que  nous  voudrions  dérober  au  public  quelques  instants  d'une 
attention  si  partagée.  Et  cette  entreprise  n'est  pas  pour  nous  une  pure  satisfaction 
de  l'esprit;  nous  verrions  un  peu  d'uliiité  réelle  dans  le  rappel  des  intelligences  à 
la  philosophie.  Mais  avant  d'cx|)liquer  nos  motifs,  essayons  de  donner  quelque  idée 
de  ce  que  c'est  que  la  philosophie. 

Il  ne  s'agit  pas  de  la  définir.  Cette  définition,  si  elle  est  possible,  exige  une  con- 
naissance plus  complète  et  plus  approfondie  de  la  science  que  nous  ne  pouvons  la 
supposer  encore,  que  jamais  peut-être  nous  n'oserons  nous  l'attribuer.  Il  importe 
seulement  d'établir  quelle  sorte  de  science  est  celle  dont  l'abandon  nous  semblerait 
funeste  à  l'intelligence. 

L'esprit  humain  a  des  facultés  et  des  notions.  Il  agit  par  ces  facultés  ;  il  juge  en 
ofifel,  il  se  souvient,  il  raisonne.  En  agissant,  il  trouve,  il  acquiert  ou  forme  des  no- 
lions,  celles,  par  exemple,  de  l'existence,  de  la  durée,  de  l'action.  Au  moyen  de  ces 
facultés  et  de  ces  notions  dont  il  n'a  point  d'abord  une  conscience  distincte,  il  con- 
naît beaucoup  de  choses,  il  apprend  tout  ce  qu'il  sait.  Ainsi  il  découvre  que  les 
choses  diverses  existent,  et  que  lui-même,  ou  du  moins  la  personne  qu'il  se  sent  être, 
existe  au  milieu  d'elles.  Il  juge  que  les  choses  ont  des  qualités,  qu'elles  commencent 
ou  cessent,  qu'elles  agissent  ou  subissent  l'action,  qu'elles  sont  causes  ou  qu'elles 
sont  effets.  Toutes  ces  connaissances  supposent,  on  le  voit,  des  notions  de  cause, 
d'action,  d'existence,  et  des  facultés  pour  former  ou  employer  ces  notions.  Ainsi, 
dans  l'homme  intérieur  s'aperçoivent  au  premier  examen  des  connaissances  géné- 
rales sur  les  choses  qui  résultent  de  la  plus  simple  expérience  de  la  vie,  et  l'acqui- 
sition de  ces  connaissances  d'une  part  implique  des  notions  plus  générales  encore, 
<le  l'autre  exige  des  facultés  actives.  Ces  trois  choses,  les  facultés,  les  notions  fon- 
damentales, puis  les  connaissances  qui  s'y  rapportent  immédiatement,  qui  en  dé- 
rivent ou  qui  les  supposent,  voilà  les  premiers  objets  de  la  philosophie.  Si  elle  se 
borne  à  les  constater  comme  des  faits,  à  les  compter  et  à  les  définir,  elle  est  des- 
criptive. Si  elle  va  plus  loin,  si  elle  recherche  l'autorité  des  facultés,  la  valeur  des 
notions,  la  certitude  des  connaissances,  elle  devient  transcendante,  elle  met  en  ques- 
tion la  vérité  de  l'esprit  humain.  Ainsi  que  les  facultés,  les  notions  premières  et  les 
connaissances  qui  en  dérivent  nécessairement,  sont  indispensables  à  toutes  les  au- 
tres connaissances  comme  moyen  ou  comme  fondement;  la  philosophie  importe 
donc  à  toutes  les  sciences.  Si  elle  manque,  toutes  portent  à  faux;  en  les  créant, 
l'esprit  humain  construit  en  l'air. 


UANS    SES    RAPrOUTS    AVEC    LA    SOCIÉTÉ.  •  2^)5 

La  philosophie  descriptive  peut  porter  le  nom  de  psycholotpc.  Si  elle  enlrci)ren(i 
l'analyse  de  rinleiligence  en  action  pour  la  régler  et  la  conduire,  elle  s'appelle 
logique.  Si  elle  fait  le  même  travail  sur  la  volonté,  elle  s'appelle  morale.  Mais  si 
elle  s'élève  au-dessus  des  facultés  et  des  notions  pour  les  juger,  pour  les  rapporter 
à  la  réalité,  pour  les  considérer  absolument,  comme  donnant  des  vérités  qui  sont 
les  lois  mêmes  des  choses,  elle  mérite  alors  le  nom  redouté  de  mclaphysir/ve. 

La  métaphysique  suppose  que  nos  connaissances  ont  droit  à  l'estime,  et  condui- 
sent à  une  réelle  science.  Elle  a  donc  pour  antécédent  nécessaire  l'examen  de  la 
vérité  de  nos  connaissances  ou  de  l'autorité  de  l'esprit  humain.  C'est  l'objet  de  la 
haute  psychologie;  c'est,  si  l'on  veut,  ou  le  point  le  plus  élevé  de  la  psychologie,  ou 
Je  point  de  départ  de  la  métaphysique.  Celle-ci,  admettant  la  vérité  de  nos conn.'jis- 
sances,  prétend  nous  faire  connaître  dans  une  certaine  mesure  les  choses  comme 
elles  sont.  Elle  comprend  donc  la  science  de  l'être,  et  subit  alors  le  nom  pédan- 
tesque  û'ontolugie.  De  la  nature  des  choses  s'élevanl  à  celle  de  l'être  des  êtres,  elle 
a  reçu  de  Leibnitz  le  nom  de  tlie'udicee  (i). 

La  philosophie,  c'est  tout  cela. 

Dans  ce  peu  de  mots,  on  doit  entrevoir  comment  nous  avons  pu  dire,  en  com- 
mençant, que  la  philosophie  est  éminemment  l'étude  de  l'esprit  humain.  En  elfel, 
bien  que  l'esprit  humain  ne  paraisse  que  l'instrument  de  nos  connaissances,  la  des- 
cription et  l'examen  de  cet  instrument  sont  nécessaires,  non  seulement  pour  les 
classer  et  les  ordonner,  mais  encore  pour  les  vérifier  ;  l'étude  du  moyen  est  ici 
inséparable  de  celle  de  l'objet,  et,  à  rechercher  comment  nous  savons  les  choses, 
on  découvre  ce  que  nous  savons  des  choses.  Deux  exemples  montreront  comment 
la  science  de  la  pensée  intéresse  ainsi  celle  de  l'être. 

Il  y  a  une  faculté  de  l'esprit  que  l'on  peut  appeler  la  faculté  d'abstraire.  C'est 
par  elle  que  nous  détachons  certaines  qualités  des  objets  divers  où  nous  les  avons 
observées,  que  nous  formons  de  ces  qualités  des  idées,  et  donnons  à  ces  idées  des 
noms.  Ces  idées  sont  les  idées  abstraites  de  la  logique  ;  ces  noms,  les  noms  abstraits 
de  la  grammaire.  Ainsi,  une  qualité  remarquée  dans  tous  les  objets  solides  a  pris 
le  nom  de  solidité:  une  qualité  commune  à  tous  les  objets  jblancs  s'est  appelée  la 
blancheur.  La  solidité  et  la  blancheur  sont  des  abstractions.  Ces  abstractions  ne  sont 
pas  des  choses  réelles,  un  enfant  sait  cela  ;  elles  n'existent,  comme  on  le  dit,  que 
dans  notre  esprit.  Ce  point  bien  connu  et  bien  établi,  supposons  que  l'on  s'occupe 
de  faire  la  revue  de  nos  idées,  ce  qui  n'est  déjà,  remarquez-le  bien,  qu'étudier 
l'esprit  humain;  on  rencontre  une  idée  fort  importante,  l'idée  d'espace,  et,  pour  la 
classer,  on  se  demande  à  quelle  .sorte  d'idées  elle  appartient.  Eh  bien!  s'il  arrive 
que  l'on  démontre,  comme  l'ont  cru  faire  quelques  philosophes,  que  l'idée  d'es- 
i)ace  soit  une  abstraction  du  genre  de  celles  que  nous  venons  de  citer,  il  en  résulte 
forcément  que  l'espace  n'existe  pas,  car  les  abstractions,  avons-nous  dit,  ne  sont 
pas  des  choses  réelles. 

L'espace  n'existe  pas;  voilà  une  notion  qui  appartient  à  la  science  de  l'être,  à  la 
connaissance  des  choses,  à  l'ontologie.  Et  comment  cette  notion  sur  l'espace  aurait- 

(1)  Ces  dislincllons  ne  sont  pas  rigoureuses.  Très-souvonl,  sous  le  nom  de  mélaphysique, 
on  comprend  la  psj  chologio,  l'ontologie  cl  la  Ihéodicéc,  ou  la  philosophie  entière,  comme 
on  appelle  quelquefois  du  nom  de  géométrie  toute  la  science  mathématique.  Cependant  on 
ferait  bien  de  réserver  celui  de  métaphysique  pour  la  science  des  choses  en  elles-mêmes, 
la  physique  étant  la  science  des  choses  telles  qu'elles  sont  observées. 


3ÔG  LA  riiiLOSoniiE 

elle  élé  acquise?  uniquement  par  l'élude  de  l'esprit  Inimain.  Ainsi,  étudier  les 
idées,  c'est  souvent,  sans  qu'on  le  sache  ou  qu'on  le  veuille,  étudier  les  choses,  et, 
dans  ce  que  nous  pensons,  peut  se  découvrir  ce  qui  est. 

Il  est  vrai,  je  me  hâte  d'ajouter,  que  bien  grande  est  l'erreur  d'anéantir  l'espace. 
C'est  que  l'erreur  est  grande  aussi  de  faire  de  l'espace  une  abstraction,  comme  la 
dureté  ou  la  blancheur.  Or,  celle  dernière  erreur  qui  engendre  l'autre  provient 
d'une  fausse  observation  sur  la  production  de  certaines  idées,  c'est-à-dire  sur  une 
opération  de  l'esprit  humain.  Cette  erreur  résulte  d'une  étroite  et  vague  théorie 
de  l'abstraction,  qui  confond  les  noms  abstraits  de  la  grammaire  et  les  idées 
innombrables  qu'ils  représentent  au  gré  du  caprice  des  langues,  avec  les  idées 
générales  et  fondamentales  dont  l'esprit  humain  ne  peut  se  passer  pour  concevoir 
l'existence  des  choses.  Il  importe  donc  à  la  science  de  la  réalité  de  bien  savoir 
l'esprit  humain.  L'analyse  de  nos  idées  Influe  sur  la  connaissance  des  choses,  et  se 
tromper  sur  ce  que  nous  pensons,  c'est  se  tromper  sur  ce  qui  est.  La  science  de 
l'esprit  humain  est  en  abrégé  la  science  de  l'univers. 

Un  autre  exemple  manifestera  la  même  vérité.  A  quelque  point  que  vous  poussiez 
l'analyse  des  facultés  intellectuelles,  quelque  différentes,  quelque  nombreuses  que 
vous  parveniez  à  les  faire,  il  vous  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  qu'elles  sont 
simultanées.  Elles  se  servent  et  se  modifient  mutuellement;  elles  se  limitent  et 
s'unissent;  dans  leur  action  commune,  elles  se  redressent  et  se  complètent  les  unes 
les  autres.  Dans  la  pratique,  il  faut  de  la  sensibilité  pour  vouloir,  de  la  mémoire 
pour  raisonner,  de  l'imagination  pour  réfléchir;  les  combinaisons  sont  infinies.  11 
suit  que  non-seulement  les  facultés  se  meuvent  dans  un  commun  milieu,  mais 
encore  qu'elles  appartiennent  à  un  seul  et  même  être.  En  effet,  ce  n'est  pas  la  mé- 
moire qui  se  sert  de  la  réflexion,  ou  le  raisonnement  qui  emploie  la  volonté.  Il  y  a 
quelque  chose  qui  use  de  la  volonté,  de  la  réflexion,  du  raisonnement,  de  la  mé- 
moire. Il  y  a  quelque  chose  qui  donne  l'unité  aux  facultés  diverses,  qui  fait  leur 
unité,  qui  est  l'unité  même.  Nous  avons  conscience  de  cette  unité  qui  veut  et 
l)ense,  qui  juge  et  imagine,  qui  agit  enfin  :  c'est  ce  qu'on  a  appelé  l'unité  conscien- 
cieuse du  moi.  Le  moi  est  un  ;  le  moi  est  indivisible.  Cette  unité  est  consciencieuse, 
c'est-à-dire  que  le  moi  se  sent  un,  et,  dans  le  passé  comme  dans  le  présent,  dans 
la  rêverie  comme  dans  la  passion,  n'aperçoit  en  lui-même  ni  interruption  ni  dupli- 
cité; il  s'assure  en  son  identité.  Or,  ce  que  la  personne  intérieure  se  sent  être,  aucun 
objet  extérieur  ne  nous  le  paraît  être.  L'unité  ne  se  montre  nulle  part  autour  de 
nous;  tout  le  monde  matériel  est  divisible.  Ses  parties  se  conçoivent  encore,  alors 
même  qu'elles  ne  s'aperçoivent  plus.  Si  donc  le  sujet  de  nos  facultés,  si  le  moi  est  un 
et  indivisible,  la  substance  du  moi  l'est  également;  elle  est  simple,  une,  immaté- 
rielle; elle  est  l'âme,  l'âme,  seule  et  véritable  unité  qui  subsiste  et  dure  en  nous 
à  travers  tous  les  changements  de  la  vie,  centre  invisible  où  se  confondent  tous  les 
sentiments  et  toutes  les  idées,  force  insaisissable  que  se  disputent  les  passions  les 
plus  vives,  les  affections  les  plus  tendres,  les  vertus  les  plus  pures;  victime  sainte 
que  dévoue  tour  à  tour  l'amour  et  l'héroïsme.  Et  comment  avons-nous  appris  ce 
»}u'elle  est?  en  étudiant  nos  facultés  intellectuelles. 

Ces  exem[>les  simples  montrent  assez  comment  la  science  de  l'esprit  humain 
touche  immédiatement  à  la  science  des  êtres;  en  d'autres  termes,  quel  lien  étroit 
unit  à  la  psychologie  l'ontologie.  L'utilité  et  le  sérieux  de  la  philosophie  se  témoi- 
gnent également  par  ces  deux  applications  de  ses  procédés  les  plus  élémentaires. 
Il  n'y  a  rien  de  frivole  apparemment   à  tenter  de  se  faire  une  idée  exacte  de  ce 


DANS    SES    UAPPOUTS    AVEC    LA    SOCIÉTÉ.  iJ37 

que  peut  èliv  l'espace,  obseiii'e  recherche  où  succomba  Newton,  et  (lue  supposeiU 
toutes  les  inatliéinatiques.  C'est  tout  au  uioins  pour  la  science  queUiue  chose  de 
curieux.  Kt,  pour  la  science  couune  pour  la  morale,  comme  pour  le  bonheur,  est-il 
iudiirérenl  de  savoir  si  l'homme  intérieur  n'est  que  le  centre  des  organes  corporels, 
ou  s'il  réside  en  lui  un  principe  supérieur  aux  altérations  de  la  matière,  qm  ne 
souffre  pas  des  mêmes  atteintes,  qui  ne  péril  pas  des  mêmes  coups? 

Nous  croyons,  par  ces  analyses  faciles,  avoir  fait  tour  à  tour  comprendre  l'objet, 
la  méthode,  la  portée  et  la  diguilé  de  la  philosophie. 

Voilà  pourtant  la  science  que  néglii^e  le  public,  c'est  à-dire  les  gens  de  lettres  et 
les  gens  du  monde.  L'oubli,  l'indifCérence,  et  parfois  le  dédain,  tel  est  pourtant  le 
partage  de  ces  recherches  inj;énieuses  ou  profondes  qui  jadis  ont  captivé  les  plus 
grandes  intelligences  dont  l'iuimanilé  ait  gardé  mémoire,  qui  plus  récemment  ont 
distrait  souvent  les  deux  héros  du  xviii"  siècle.  Voltaire  et  Frédéric,  et  qui  trouvaient 
alors  une  place  entre  la  poésie  et  la  victoire. 

Plusieurs  causes  ont  amené  ce  détachement  philosophique,  et  jusqu'à  un  certain 
point  le  justifient.  Mais  il  en  est  une  qui  domine  les  autres,  et  qui  s'aperç^oit  tout 
d'abord.  La  philosophie  est  l'œuvre  de  la  réflexion  désintéressée  sur  l'humanité  et 
sur  la  nature;  or,  notre  siècle  n'est  pas  désintéressé,  il  a  trop  d'aflaires.  Sans  doute, 
pour  beaucoup  agir,  il  ne  renonce  pas  à  raisonner;  n'a-t-il  pas  des  principes  dont 
il  parle  beaucoup?  et  dans  le  langage  du  temps  n'a-t-on  pas  répété  cent  fois  (lue 
c'est  une  époque  rationnelle?  Mais  cette  époque  est  rationnelle  avec  un  but;  mais 
ses  principes  cherchent  l'application;  mais  l'esprit  du  siècle  aspire  à  la  puissance 
et  convoite  les  réalités.  Il  aime  les  idées,  mais  il  entend  qu'elles  triomphent;  il  pense 
pour  régner.  Dans  l'état  actuel  des  sociétés,  grâce  à  ces  moyens  immenses  de  cir- 
culation, grâce  à  cette  liberté  générale  des  intelligences  que  rien  n'arrête  ou  n'in- 
timide, la  pensée  passe  dans  les  faits  avec  une  rapidité  inouïe.  En  peu  de  moments, 
elle  allume  des  passions,  crée  des  inlérêls,  recrute  des  partis,  et  promet  ou  menace 
de  convertir  l'univers.  Comment  le  temps  ne  lui  manquerail-il  pas  pour  se 
recueillir?  Elle  est  trop  pressée  pour  méditer  sans  but  apparent,  pour  chercher  à 
l'aventure  la  vérité  qui  ne  sert  pas;  et  devant  nos  contemporains,  le  beau  ne  trouve 
grâce  qu'à  la  faveur  de  l'utile.  Ne  nous  plaignons  pas  cependant;  jamais  de  fait 
l'esprit  humain  n'a  été  plus  puissant,  jamais  il  n'a  pris  une  part  plus  grande  et 
plus  active  au  gouvernement  du  monde.  Mais  de  ce  qu'il  est  moins  séquestré  de 
la  pratique,  il  résulte  qu'il  abaisse  un  peu  sou  essor;  que,  dans  ses  recherches 
spéculatives,  il  se  préoccupe  encore  des  intérêts  positifs,  et  ne  prise  les  théories 
que  dans  leurs  rapports  avec  l'histoire  et  par  leur  influence  sur  la  société.  Si  l'esprit 
philosophique  est  sorti  des  écoles  et  des  académies;  s'il  i)rend  les  livres  pour  moyen 
et  non  pour  but;  s'il  .se  meut  dans  une  autre  république  que  celle  des  lettres,  les 
affaires  y  ont  gagné  sans  doute,  mais  peut-être  y  a-t  il  perdu  quelque  chose  en 
éclat,  en  pureté,  en  élévation.  Les  nations  s'enrichissent  de  ce  qu'il  leur  donne,  il 
les  grandit  en  se  penchant  vers  elles;  les  lumières  générales  profilent  de  ses  perles, 
et  l'on  peut  dire  que  le  génie  de  l'homme  s'est  dépouillé  au  profil  du  génie  de 
l'humanité. 

La  grande  affaire  du  siècle  porte  un  nom  rclenlissant  :  elle  s'appelle  rcvuliition. 
C'est  ce  mot,  ce  même  mot  flatteur  ou  terrible,  qui  partout  se  fait  entendre.  Et 
ceux  qui  rêvent  dans  le  sein  de  l'élude  d'austères  utopies,  comme  ceux  (jui  cher- 
chent par  des  réformes  graduelles  à  prévenir  les  crises  et  les  déchirements  dou- 
loureux, et  ceux  qui  s'efforcent  de  fonder  l'ordre  nouveau  par  la  sagesse,  el  de  ré- 


238  LA    PHILOSOPHIE 

concilier  l'esprit  de  conservation  avec  l'esprit  de  nouveauté,  comme  ceux  qui, 
prenant  des  haines  pour  des  idées,  complottent  dans  une  orgie  de  folies  insurrec- 
tions; tous,  suivant  leur  position  et  leur  nature,  selon  leur  pays  et  ses  lumières, 
répètent  ce  grand  mot  de  révolution.  Tous  veulent  la  révolution  extrême  ou  me- 
surée, subite  ou  lente,  violente  ou  pacifique.  La  révolution  est  partout,  mais  partout 
elle  n'est  pas  la  même.  Cet  orage  universel,  qui  passe  sur  la  terre,  ne  porle  point 
en  tous  lieux  les  mêmes  foudres,  ni  les  mêmes  torrents.  Ici,  il  dévaste  et  creuse  le 
sol  inondé;  là.  il  s'éclaircit,  il  s'élève,  et  la  terre  qu'il  a  profondément  sillonnée  se 
montre  plus  riante  et  plus  fertile.  Ailleurs,  un  tonnerre  sourd  n'annonce  encore  que 
son  approche;  plus  loin,  de  vifs  éclairs  seulement  fendent  sans  hruit  les  nuages. 
Sur  ce  sol  aride  pèse  un  temps  obscur  et  lourd;  sur  ces  plaines  rafraîchies  tombe 
une  pluie  calme  et  féconde.  Cependant  tout  le  ciel  est  rempli  du  même  météore, 
et  le  bruit  comme  le  silence,  la  clarté  du  jour  comme  les  ténèbres,  les  bienfaits 
comme  les  ravages,  tout  sort  de  la  même  cause,  tout  vient  de  la  même  tempête, 
tout  signale  la  même  saison  de  l'humanité. 

Pendant  longtemps,  la  raison  humaine,  en  élevant  des  problèmes,  en  débattant 
des  opinions,  a  cru  n'agiter  que  des  idées  :  aujourd'hui,  avec  les  idées,  elle  remet 
en  question  les  conventions,  les  mœurs,  les  lois,  les  institutions.  Toutes  ces  choses 
sont  à  la  fois  ou  successivement  atteintes  par  l'esprit  de  révolution.  La  société  tout 
entière  suit  le  cours  des  idées,  et  tous  les  événements  que  le  temps  improvise,  tous 
les  accidents  que  le  hasard  amène,  quand  ils  ne  résultent  pas  directement  du  mou- 
vement des  opinions,  sont  bientôt  repris,  exploités  par  elles,  et  tournent  à  l'avan- 
tage ou  bien  au  détriment  des  causes  nouvelles  que  plaide  l'esprit  humain. 

Dans  cet  état  général  de  l'Europe  civilisée,  notre  de.ssein  est  de  rechercher  si 
c'est  à  bon  droit  que  les  spéculations  purement  philosophiques  seraient  négligées, 
et  si,  au  contraire,  elles  ne  pourraient  pas  trouver  encore  une  digne  place,  un  rôle 
utile,  une  réelle  influence. 

Toute  révolution  change  la  société  ou  le  gouvernement.  Pour  qu'un  tel  change- 
ment s'opère,  il  faut  que  le  principe  qui  domine  la  société,  ou  maintient  le  gouver- 
nement, ait  été  d'abord  ébranlé.  Un  tel  principe  est  ébranlé,  lorsque  la  foi  qu'il 
obtient,  ou  le  respect  qu'il  inspire  chancelle,  et  que  l'examen  a  commencé  à  porter 
la  sape  à  ses  fondements.  En  général,  le  principe  d'une  société  ou  d'un  gouverne- 
ment est  une  religion,  une  tradition  (la  religion  elle-même  en  est  une),  ou  quelque 
grand  et  vieil  intérêt  que  son  antiquité  a  élevé  au  titre  de  droit,  ou  quelque  habi- 
tude nationale  (jui  est  devenue  une  vertu  publique.  Il  est  rare  qu'un  gouvernement 
ou  une  société  ne  soit  pas  tout  à  la  fois  défendue  par  ces  quatre  choses,  la  religion, 
la  tradition,  l'habitude,  l'intérêt.  La  religion  peut  être  vraie,  la  tradition  raison- 
nable, l'habitude  utile,  l'intérêt  légitime  ;  mais,  quoi  qu'il  en  soit,  quand  un  de  ces 
principes  conservateurs  est  attaqué,  il  l'est  à  coup  sûr  par  le  raisonnement.  Les 
croyances  ou  les  convictions  qui  se  groupent  à  l'entour  sont  discutées.  Ce  juge  qui 
flnit  par  juger  tous  les  juges,  cet  inquisiteur  qui,  tôt  ou  tard,  cite  devant  lui  toutes 
les  inquisitions,  cette  puissance  qui,  à  la  longue,  détrône  toutes  les  puissances,  l'o- 
pinion, demande  aux  doctrines  longtemps  incontestées  compte  de  leur  existence  et 
de  leur  empire,  et  tente  de  substituer  aux  principes  convenus  un  principe  raisonné. 
A  la  place  de  ce  qui  n'est  pour  elle  qu'un  fait,  elle  prétend  édifier  quelque  chose 
de  rationnel,  car  il  n'y  a  que  la  raison  qui  puisse  prétendre  à  suppléer  le  temps. 

Cela  se  passe  sous  nos  yeux.  L'esprit  de  révolution,  à  tort  ou  à  droit,  dès  long- 
temps a  touché  la  religion;  le  principe  de  la  liberté  des  cultes  et  les  idées  philoso- 


DANS  SES  n APPORTS  AVEC  LA  SOCIÉTÉ.  239 

phiquos  auxquelles  il  se  rattache,  sont  assurément  de  grandes  nouveautés,  ctchaque 
jour  elles  tendent,  en  s'écrivanl  dans  les  lois,  en  s'incorporant  aux  institutions,  à 
changer  b  société  chrétienne.  Quant  aux  traditions  qui  partout  règlent  le  pouvoir, 
la  législation,  la  hiérarchie,  les  mœurs  même,  et  une  partie  de  la  vie  civile,  elles 
sont  hardiment  remises  à  l'épreuve  et  rejetées  au  creuset  ardent  de  l'examen.  C'est 
ce  que  proclamonl  à  haute  voix,  ici  de  populaires  espérances,  là  d'augustes  terreurs. 
Quand  le  principe  Iradilionnel,  soit  religieux,  .soit  politique,  du  gouvornement  ou 
de  la  société,  est  ébranlé,  quand  la  loi  se  trouble,  sera-ce  l'intérêt  seul  qui  proté- 
gera ce  qui  existe,  qui  recréera  ce  qui  doit  rester,  et  suffira-t-il  pour  donner  force 
et  durée  à  des  institutions  privées  par  leur  date  de  la  con.sécralion  du  temps? 

Non  sans  doute,  et  vainement  quelques  écoles  ont-elles  essayé  de  rattacher  tout, 
la  morale  même,  h  l'intérêt.  Ce  n'est  pas  là  le  nom  que  les  peuples  écrivent  sur 
leurs  étendards,  lorsqu'ils  marchent  à  la  conquête  de  l'avenir.  Les  débats  politiques 
sont  ceux  où  l'utililé  joue  le  plus  grand  rôle,  car  l'utilité  publique  est  souvent  une 
chose  sacrée,  et  pourtant  je  n'ai  pas  ouï  parler  d'une  nation  qui  eût  gravé  au  fron- 
tispice de  sa  constitution  la  déclaration  des  intérêts  de  l'homme.  De  toutes  parts 
on  parle  de  droits,  ce  sont  des  droits  qu'on  réclame,  et,  pour  les  établir,  c'est  l'é- 
lernelle  raison  qu'on  invoque. 

Qui  peut,  en  eifet,  tenir  lieu  de  l'autorité  religieuse,  remplacer  la  tradition,  de- 
vancer les  mœurs?  qui  peut  consacrer  les  intérêts  établis?  La  raison  seule.  Élevez 
la  raison,  donnez-lui  toute  sa  pureté  avec  toute  .sa  hauteur,  elle  sera  la  philo.sophie. 
Sous  la  raison  du  siècle  repose  donc  la  philosophie.  La  théorie  de  toutes  les  opi- 
nions qui  luttent  aujourd'hui,  leur  principe  suprême  ne  peut  être  autre  chose  qu'une 
idée  philosophique.  Il  n'est  donc  pas  vrai,  pour  qui  n'arrête  pas  sa  vue  aux  appa- 
rences, que  la  philosophie  soit  une  superiluité  oiseuse,  ni  qu'elle  n'ait  aucune  part 
à  prendre  aux  choses  de  ce  temps.  Elle  est  le  principe  secret  de  tout  ce  que  le 
temps  appelle  ses  principes;  elle  est  l'esprit  même  de  l'esprit  du  temps,  manifesté 
par  ses  doctrines  et  ses  œuvres,  par  ses  renversements  et  ses  créations. 

Que  ceux-là  donc  qui  sont  absorbés  par  la  vie  active  et  qui  se  mêlent  aux  affaires, 
se  gardent  de  nier  la  philosophie.  Ils  sont  maîtres  de  l'ignorer;  on  peut  suivre  un 
guide  qu'on  ne  voit  pas;  sans  la  connaître,  ou  peut  la  servir  et  travailler  au  succès  des 
opinions  qu'elle  inspire  ou  qu'ellejustilie.  Mais  qu'ils  se  préservent  du  mépris  qu'aflfecto 
parfois  pour  elle  rex[»érience  vulgaire  ;  ils  trahiraient  peut-être,  contre  leur  gré,  la 
cause  politique  qu'ils  défendent,  et  qui  au  fond  s'appuie,  quelle  qu'elle  soit,  sur  une 
pensée  philosophique.  En  vain  protesteraient-ils,  la  philosophie  est  un  des  ressorts 
de  la  civilLsation.  Ce  n'est  pas  un  rêveur  oisif,  c'est  un  grand  homme  d'affaires,  qui, 
après  avoir  gouverné  le  monde,  disait,  la  main  encore  appuyée  sur  les  faisceaux 
consulaires  :  «  0  philosophie,  ô  guide  de  l'homme,  ô  loi  qui  cherches  la  vertu  et 
bannis  les  vices,  que  serions-nous  sans  loi?  sans  toi,  que  serait  la  vie  humaine? 
C'est  toi  qui  as  créé  les  villes;  c'est  toi  qui  as  convoqué  en  société  les  mortels épars; 
c'est  toi  qui  les  as  réunis  par  le  rapprochement  des  habitations,  par  les  liens  du 
mariage,  par  la  communauté  du  langage  ei  de  l'écriture.  C'est  toi  qui  as  inventé 
les  lois,  formé  les  mœurs,  réglé  la  société.  Je  me  réfugie  dans  ton  sein,  j'imi)lore 
ton  secours;  jusqu'ici  je  l'appartenais  en  partie,  aujourd'hui  je  suis  à  toi  tout  en- 
tier (1).  » 

Nous  n'irons  pas  aussi  loin  que  Cicéron  :  nous  n'oserions  faire  de  la  philosophie 

(l)  Tuscuf..  V,  2. 


240  Ï^A    PHILOSOnUE 

le  génie  lulélaire  de  la  société,  encore  moins  accuser  de  parricide  ceux  qui  l'atta- 
quent ou  la  négligent  (1);  mais  nous  nous  bornerons  à  revendiquer  sa  valeur  pra- 
tique, et  à  la  montrer  présente  et  active  dans  toute  révolulion. 

Elle  n'influe  pas,  il  est  vrai,  immédiatement  sur  les  masses.  Pour  être  entendue 
par  elles,  il  faut  qu'elle  modifie  et  sa  forme  et  son  langage.  Elle  ne  s'adresse  en  effet 
qu'au  petit  nombre;  elle  a  des  initiés;  mais,  par  l'entremise  des  esprits  qu'elle 
s'est  consacrés,  elle  réagit  sur  la  littérature,  sur  l'enseignement,  sur  la  conversa- 
tion, et  bientôt  sur  les  croyances  et  les  mieurs  nationales.  Elle  pénètre  les  esprits  à 
leur  insu,  et  souvent,  née  des  opinions  communes,  elle  les  appuie  et  les  propagea 
son  tour.  Elle  rend  au  public  ce  qu'il  lui  a  prêté  et  l'inspire  en  secret,  quelque- 
fois en  se  cachant  de  lui.  Comme  science  de  la  raison  même,  n'est-elle  pas  la  cau- 
tion de  toutes  les  sciences?  Comme  science  de  la  pure  pensée,  ne  contient-elle  pas 
toutes  les  pensées  humaines?  Sa  couleur  se  reflète  dans  tous  les  systèmes,  et  teint 
de  ses  nuances  le  verre  changeant  à  travers  lequel  l'esprit  observe  tous  les  objets. 
Souvent  cette  démocratie  turbulente  des  opinions  d'un  temps  n'est  que  l'aveugle 
instrument  d'une  grande  idée  qu'elles  ne  savent  pas. 

Toute  révolution,  quelle  que  soit  sa  nature,  s'annonce  par  le  doute,  et  souvent 
semble  par  le  doute  se  terminer.  Au  début,  le  doute  s'élève  sur  tout  ce  que  la 
révolution  doit  détruire.  Il  est  critique,  il  est  agressif;  ainsi  s'allume  le  bûcher  où 
les  hommes  brûleront  ce  qu'ils  ont  adoré.  A  la  fin  des  révolutions,  lorsque  bien 
des  expériences  ont  échoué,  lorsque,  mis  à  l'épreuve  des  événements,  le  système 
novateur,  fatalité  inévitable!  s'est  trouvé  moins  infaillible  que  ne  l'avait  d'abord 
espéré  la  présomptueuse  raison,  l'incertitude  gagne  beaucoup  d'esprits;  avec  les 
mécomptes  arrive  le  découragement  :  le  scepticisme  est  la  plante  aride  qui  croît 
sur  les  cendres  qu'a  laissées  l'incendie. 

La  philosophie  est  bonne  à  ces  deux  sortes  de  doute.  Au  doute  agressif  elle 
désigne  des  points  d'attaque,  livre  des  armes  et  dicte  des  cris  de  guerre;  elle 
fournit  les  idées  qui  remplaceront  les  croyances.  L'expérience  de  notre  pays  l'a,  je 
pen.se,  assez  prouvé.  Philosophie  du  xviii"  siècle  a  été  longtemps  synonyme  de 
révolution  française.  Mais,  au  doute  que  développe  la  leçon  mobile  des  événements, 
au  trouble  d'esprit  qui  suit  les  revers  et  quelquefois  les  triomphes,  ne  faut-il  pas 
aussi  des  principes  qui  éclairent  et  des  convictions  qui  rafl"ermissenl?  Ne  faut-il  pas 
rouvrir  cette  région  élevée  où  la  vérité  est  stible,  où  se  réconcilient  la  théorie  et 
l'expérience,  la  nouveauté  et  la  durée,  la  spéculation  et  la  réalité?  Ne  faut-il  pas 
une  philosophie? 

C'est  la  plainte  universelle  de  notre  temps  que  l'incertitude  universelle.  Qui  ne 
s'est  effrayé  d'entendre  ces  mots  funèbres,  anarchie  des  intelligences,  désordre 
moral,  mort  des  croyances?  L'esprit  humain,  en  efl'et,  n'a  jamais  paru  plus  incer- 
tain et  plus  actif  à  la  fois.  Impétueux  et  flottant,  il  passe  et  repasse  rapidement 
par  l'incrédulité  et  le  fanatisme.  Il  se  dégoûte  de  ses  œuvres  avant  de  les  avoir 
finies,  se  désabuse  de  ses  systèmes  avant  de  les  avoir  éprouvés;  il  dénigre  ce  qu'il 
crée,  et  pourtant  s'acharne  à  détruire.  Il  n'admire  que  la  grandeur  des  ruines  qu'il 
a  faites,  et  regarde  à  peine  le  monument  qui  s'élève.  L'architecte  déprime  ce  qu'il 
construit,  car,  en  toutes  choses,  l'art  ne  se  distingue  plus  de  la  critique.  De  là 
cette  stérilité  et  cette  impuissance  dont  notre  époque  s'accuse  avec  une  sorte  d'or- 
gueil ;  de  là  ces  dédains  qu'elle  adresse  à  la  raison  dont  elle  est  si  vaine,  et  la 

(I)  Tu.sciil.,  V,  2. 


DANS    SES    RAPronTS    AVEC    LA    SOCIÉTÉ.  211 

déliance  qu'elle  témoigne  envers  elle-même.  L'esprit  humain  se  juge  en  s'exallant, 
et  le  mal  qu'il  dit  de  lui  ne  l'empêclie  pas  d'abuser  de  ses  forces,  et  de  frapper 
sans  cesse  en  se  déclarant  incapable  de  réparer  ce  qu'il  aura  brisé.  Témérité  folle 
ou  folle  humilité  ! 

Longtemps  celte  disposition  des  esprits  n'avait  encouru  la  sévérité  que  des  par- 
tisans du  passé.  Aujourd'hui,  les  novateurs  eux-mêmes  se  plaisent  à  l'accuser;  et, 
dans  leurs  plans  régénérateurs,  c'est  contre  elle  qu'ils  eu  appellent  à  l'avenir  et 
qu'ils  s'arment  des  ressources  inconnues  d'une  perfectibilité  dont  on  dirait  qu'ils  dis- 
posent. Et  peut-être,  par  leurs  plaintes  comme  par  leurs  promesses,  ne  fout-ils 
qu'ajouter  le  doute  au  doute,  le  désordre  au  désordre,  et  porter  leur  tribut 
d'anarchie  à  l'anarchie  que  poursuivent  leurs  anaihèmes. 

On  exagère  le  mal,  mais  il  existe.  Bien  que  de  nouveaux  prophètes  démontrent 
journellement  comme  quoi  la  société  se  meurt,  nous  la  voyons  vivante,  nous  la 
croyons  durable;  mais  nous  avouons  qu'elle  soulïre,  et  ne  nions  pas  la  maladie  afin 
de  nous  dispenser  de  chercher  le  remède.  II  en  faut  un  sans  doule,  et  le  secret  en 
repose  ignoré  dans  le  sein  silencieux  du  temps  qui  sait  tout. 

Mais  quelle  est  cette  maladie  morale  d'une  rociété  trop  orgueilleuse  pour  rien 
croire  sur  la  foi  de  l'autorité,  trop  timide  pour  rien  croire  sur  la  foi  de  sa  raison? 
Elle  porte  le  nom  d'un  système  philosophique  ;  tout  le  monde  l'appelle  le 
scepticisme. 

S'il  est  vrai  que  l'esprit  humain  en  soit  atteint,  qu'il  unisse  un  excès  d'activité  à 
un  excès  d'incertitude,  recherchons  si  la  philosophie,  mieux  inspirée,  n'aurait  rien 
à  oppo.ser  à  ces  maux  contradictoires.  Elle  voit,  disons-nous,  l'esprit  humain  actif 
et  incertain.  Que  fait-elle?  elle  va  à  lui,  elle  l'observe.  El  qu'aperçoit-elle?  des 
facultés  essentielles  et  des  vérités  primitives.  A  l'aclivilé  elle  répond  par  le  tableau 
des  facultés;  à  l'incertitude,  par  le  tableau  des  vérités.  Grâce  à  l'étude  des  unes, 
elle  établit  la  liberté  de  l'esprit  humain  ;  grâce  à  l'étude  des  autres,  elle  lui 
découvre  une  règle.  Ici  elle  lui  montre  sa  puissance,  là  ses  lois.  Ainsi  elle  l'en- 
hardit et  le  contient,  l'anime  et  le  calme,  le  pousse  et  l'arrête.  En  général,  ceux  qui 
ont  rendu  l'esprit  de  l'homme  subversif  et  violent  ne  l'ont  entretenu  que  de  ses 
facultés;  ceux  qui  l'ont  fait  timide  et  servile  ont  cherché  les  vérités  hors  de  lui. 
Les  uns  et  les  autres  n'ont  pas  su  concilier  la  puissance  des  premières  et  l'autorité 
des  secondes,  les  principes  d'action  et  les  principes  de  foi,  ce  qu'on  pourrait  appeler 
la  liberté  et  l'ordre.  La  philosophie  n'est  complète  et  sûre  que  lorsqu'elle  connaît 
également  et  met  d'accord  ces  deux  éléments  de  notre  nature  intelligente,  l'un 
relatif,  quoiqu'il  agisse  d'après  des  formes  invariables,  l'autre  absolu,  quoiqu'il 
réside  dans  l'intelligence  d'un  individu  mobile.  Les  facultés  déréglées,  capri- 
cieuses, si  elles  s'isolent  des  vérités  fondamentales  de  l'esprit  humain,  ne  s'em- 
ploient alors  qu'à  détruire;  en  toutes  choses,  elles  constituent  le  génie  révolu- 
tionnaire et  produisent  d'abord  le  désordre,  puis  le  dégoût  et  le  doute.  Les  vérités 
essentielles,  axiomes  naturels  de  l'intelligence  qui  pourtant  ne  les  découvre  que  par 
le  temps,  l'expérience  et  la  réflexion,  seraient,  si  l'on  pouvait  les  séparer  des 
facultés  actives  qui  les  appliquent  et  les  fécondent,  des  lois  stériles,  des  formules 
inflexibles  et  vaines;  elles  enchaîneraient  l'esprit  et  ne  lui  serviraient  pas.  Entre 
ses  facultés  et  les  vérités,  l'homme  flotte  comme  entre  le  relatif  et  l'absolu.  Il 
court  alternativement  le  risque  du  dé.sordre  ou  de  l'impuissance,  de  l'agitation  ou 
de  l'immobilité.  Ces  deux  écueils  l'attendent,  sur  quelque  mer  qu'il  navigue,  et 
souvent  il  s'y  brise.   Ainsi  s'occupe- t-il  de  métaphysique;  comme   les  philosophes 


242  LA    PHILOSOPHIE 

du  dernier  siècle,  il  laisse  à  l'esprit  toutes  ses  facultés  en  lui  prenant  toutes  ses 
croyances,  ou,  comme  les  théologiens,  il  sacrifie  à  la  foi  la  liberté,  et  brise  les  ailes 
de  la  raison  pour  la  clouer  à  la  tradition.  S'adonne-l-il  à  la  politique,  il  est  toujours 
sur  la  pente  ou  de  l'anarchie,  ou  de  l'absolutisme.  Étudie-t-il  la  morale,  il  la  place 
dans  le  sentiment  mobile  ou  d'invariables  formalités,  et  tombe  dans  le  relâchement 
ou  le  rigorisme.  Tous  les  genres  de  recherches  offrent  donc  deux  chances  d'erreurs 
correspondantes.  Ce  serait  un  travail  utile  que  de  les  signaler  et  d'y  soustraire,  s'il 
est  possible,  la  faiblesse  chancelante  de  l'humaine  raison.  C'est  ainsi  que  nous  con- 
cevons que  la  philosophie,  évitant  pour  elle-même  deux  périls  qui  l'ont  constam- 
ment menacée,  puisse  enseigner  l'art  d'en  préserver  toutes  les  sciences,  dans  la 
pratique  comme  dans  la  théorie. 

Justifions  cette  idée  en  l'appliquant  à  l'état  de  la  société  française,  et  en  l'echer- 
chant  ce  que  la  philosophie  peut  faire  pour  elle. 

Dès  le  premier  cou[)  d'œil,  on  remarque,  et  les  moins  clairvoyants  signalent 
eux-mêmes  la  préoccupation  politique  qui  agite  notre  société.  Puis,  derrière  les 
partis  qui  la  divisent,  on  lui  reconnaît  un  fonds  d'opinions  vagues  et  diverses  sur 
elle-même  et  sur  sa  destinée.  En  (dehors  même  de  la  politique,  elle  s'est  mise, 
depuis  quelcpies  années  surtout,  à  .s'inquiéter  de  son  sort,  à  s'enquérir  de  son 
avenir,  à  se  demander  enfin  si  elle  avait  bien  les  conditions  de  l'existence  et  de  la 
durée.  De  là  mille  systèmes,  ou  plutôt  mille  avortements  de  systèmes,  qui  se 
donnent  pour  des  doctrines  sociales,  et  qui  ne  tendent  à  rien  moins  qu'à  refaire 
d'ensemble  et  méthodiquement  la  religion,  l'art,  l'économie  i)0lilique,  la  morale, 
et,  bien  entendu,  la  législation  et  le  gouvernement.  Enfin,  à  côté  de  ce  que  les 
esprits  inquiets  pensent  ou  imaginent,  restent  les  mœurs  de  la  société,  les  idées  et 
les  conventions  qui  président  à  ces  mœurs,  tout  ce  qui  règle  enfin  les  démarches  et 
les  relations  des  individus  et  des  familles.  Observons  rapidement,  et  du  point  de 
vue  de  la  philosophie,  les  idées  politiques,  les  idées  sociales,  les  idées  morales  de  la 
France  contemporaine. 

Quoi  que  les  passions  aient  fait,  quoi  que  prétendent  le  découragement  et  la  timi- 
dité, la  politique  est  l'honneur  de  la  France.  C'est  par  ses  luttes  intérieures  qu'elle 
attire  et  qu'elle  mérite  l'attention  de  l'Europe.  C'est  à  son  école  que  les  nations 
doivent  apprendre  à  se  mesurer  tantôt  contre  le  pouvoir,  tantôt  contre  les  factions,  ;i 
vaincre  leurs  ennemis  de  toutes  sortes,  à  se  vaincre  elles-mêmes  dans  la  bonne 
fortune,  à  se  modérer  dans  la  victoire. 

Notre  temps  manque  de  grands  hommes,  et  l'humanité  est  accoutumée  à  ne 
reconnaître  la  gloire  que  lorsqu'elle  se  personnifie.  Il  lui  faut,  pour  admirer,  voir 
son  propre  type  réalisé,  pour  ainsi  dire,  et  agrandi  tout  ensemble  dans  un  de  ces 
individus  d'élite  qui  enorgueillissent  notre  nature.  Certes,  le  sentiment  qu'ils 
inspirent  est  juste,  et  ce  n'est  pas  nous  qui  voudrions  contester  au  cœur  humain 
un  seul  de  ses  respects.  Cependant  il  faut  bien  convenir  qu'il  y  aurait  quelque 
chose  de  subalterne  dans  cette  manie  de  s'incliner  devant  un  seul,  dans  celle 
admiration  exclusive,  dans  cette  aveugle  préférence  accordée  à  l'individu  sur  les 
masses,  à  la  vertu  d'un  jour  sur  les  travaux  d'une  époque.  Il  est  romanesque 
d'exiger  de  l'histoire,  pour  en  être  ému,  qu'elle  ait  un  héros,  et  de  porter  au 
spectacle  des  choses  réelles  les  besoins  critiques  que  nous  portons  au  théâtre.  Le 
monde  est  un  drame  qui  doit  intére.ssei%  émouvoir,  passionner,  lors  même  qu'il 
n'a  pas  d'autres  personnages  que  des  chœurs. 

Osons  le  dire  à  la  France,  elle  n'est  pas  assez  fière  de  ce  qu'elle  a  fait,  et  comme 


DANS    SES    n APPORTS    AVEC    LA    SOCIETE.  iiio 

elle  ne  s'eslime  pas  tout  ce  qu'elle  vaut,  elle  ne  mesure  pas  tout  ce  qu'elle  peut. 
Pour  nous,  cette  époque  est  belle;  aucun  autre  moment  de  notre  histoire  ne  nous 
ferait  envie,  si  la  France,  en  jugeant  comme  nous,  connaissait  mieux  ses  droits  h 
la  gloire. 

N'attendez  donc  point  de  nous  de  déclamations  pusillanimes,  de  plaintifs  gémis- 
sements contre  la  politiciue  et  même  contre  les  passions  qu'elle  nourrit.  Ces  pas- 
sions, quelque  pervers  que  soient  les  cœurs  qu'elles  dévorent,  à  quelque  funeste 
école  qu'elles  aient  pris  leçon,  conservent  jusque  dans  leurs  écarts  je  ne  sais  quel 
élément  de  désintéressement,  je  ne  sais  quelle  trace  d'indépendance  et  de  dévoue- 
ment, qui  n'empèclie  pas  d'être  odieux,  mais  qui  sauve  d'être  vil.  Sous  leur  empire, 
la  nature  humaine  peut  s'endurcir,  se  dépraver;  il  est  rare  qu'elle  s'abaisse.  Sa  di- 
gnité périt  dans  les  calculs  ignobles  du  courtisan,  du  satellite,  du  publicain  :  elle 
subsiste  encore  dans  le  séditieux;  elle  réchappe  des  fureurs  des  partis,  et  quelques- 
uns  de  ses  caractères  se  retrouvent  jusque  sur  le  front  cynique  du  sectaire  qui  se 
relève  de  ses  vices  par  son  audace.  L'esprit  de  faction,  même  avec  ses  iniquités  et 
ses  perfidies,  ne  l'anéantit  pas.  Quels  que  soient  les  mobiles  qui  poussent  à  des 
opinions  dangereuses,  c'est  agir  en  homme  que  d'avoir  une  opinion,  et  lorsqu'une 
opinion  n'a  point  pour  but  unique  la  satisfaction  d'un  intérêt  sordide  et  isolé,  c'est 
agir  en  homme  (pie  de  la  défendre.  La  prétention  seule  de  penser  au  bien  du  pays 
mérite  une  sorte  d'estime,  et,  tout  en  détestant  les  factions,  il  est  impossible  de  ne 
pas  voir,  dans  le  fumier  fangeux  et  sanglant  où  elles  s'agitent,  briller  par  fragments 
deux  des  plus  précieuses  pierres  du  diadème  de  l'humanité,  la  fidélité  et  le  courage. 

Mais  si  je  vais  jusque-là  que  de  reconnaître  quelques  nobles  traits  non  encore 
effacés  sur  la  face  des  mauvaises  factions,  si  je  consens  à  déclarer  que  la  politique 
atténue  l'odieux  des  passions  et  des  crimes  qu'elle  fait  naître,  ai-je  besoin  de  dire 
quelle  sympathie  et  quel  respect  doivent  inspirer  les  simples  partis,  même  avec 
leurs  principes  extrêmes  et  leurs  ambitions  ardentes?  S'unir  dans  un  intérêt  public, 
s'entendre  dans  une  pensée  générale,  concerter  et  subordonner  entre  soi  des  vues 
diverses,  des  penchants  personnels,  devenir  solitaires  dans  une  entreprise  qui  doit 
profiler  même  à  ceux  (pii  n'y  participent  pas,  faire  au  succès  commun  le  sacrifice 
de  son  repos,  parfois  de  sa  sûreté,  parfois  de  son  propre  succès,  avoir  une  cause 
enfin,  une  cause  qu'on  est  Oer  d'avouer,  quelle  louable  destinée  !  quel  noble  emploi 
"de  la  vie  !  quelle'  expiation  des  misères  et  des  fautes  de  l'égoïsme  individuel  !  El 
quand  cette  cause  est  vraiment  la  bonne,  quand  la  conscience  et  la  raison  en  oni 
certitude,  et  que  la  conscience  et  la  raison  président  à  tout  ce  qui  se  fait  pour  la 
servir,  la  bonne  cause  servie  par  les  bons  moyens,  en  un  mot,  quelle  fortune  de  sa- 
tisfaction et  d'honneur  pour  le  cœur  d'un  honnèle  homme!  Il  nous  a  été  donné  de 
voir  plus  d'une  fois  se  réaliser,  en  de  grandes  circonstances,  cette  belle  combinaison 
des  bons  moyens  et  de  la  bonne  cause.  Soit  en  combattant  le  pouvoir  absolu,  soit 
en  résistant  aux  factions,  la  France  a  offert  le  spectacle  rare  de  la  vérité  dignement 
servie,  de  tous  les  bons  principes  du  cœur  humain  mis  aux  ordres  de  la  justice; 
elle  a  bien  fait  le  bien,  et  elle  a  donné  un  exemple  dont  profitera  la  liberté  du 
monde,  c'est-à-dire  la  conquête  de  la  politique  par  la  philosophie.  Et  maintenant 
qu'elle  a  fondé  ses  droits,  qu'elle  s'est  assurée  de  sa  sagesse,  il  ne  lui  reste  plus  qu'à 
prendre  confiance  en  elle-même  et  qu'à  s'élever  au  sentiment  de  sa  grandeur. 

Cependant  si,  écartant  les  circonstances  et  les  événements,  les  caractères  et  les  ac- 
tions des  individus,  on  veut  considérer  les  partis  comme  des  systèmes  et  leurs  luttes 
comme  des  controverses,  un  moment  suffira  pour  reconnaître  que  les  fausses  doc- 


244  LA    PIIILOSOrilIE 

trines  politiques  ne  peuvent  trouver  leur  réfutation  définitive  que  dans  une  critique 
raisonnée,  et  que  leurs  mauvais  principes  ne  se  peuvent  consumer  qu'à  la  flamme 
du  flambeau  de  la  philosophie.  A  caractériser  rapidement  les  deux  grandes  erreurs 
qui  égarent  les  partis,  on  peut  dire  que  l'une  réduisant  toute  légitimité,  tout  droit 
à  une  question  de  personne,  tend  à  matérialiser  les  conditions  du  pouvoir,  à  en 
supprimer  toute  la  moralité,  à  soumettre  l'esprit  de  la  société  à  une  tradition  litté- 
rale, et  son  existence  au  droit  de  propriété.  Ainsi  la  vérité  politique  serait  trans- 
formée en  un  dogme  supérieur  à  la  raison,  et  par  conséquent  à  la  liberté  de  la 
pensée.  Dieu  même  ne  s'est  point  placé  si  haut.  L'autre  doctrine,  cherchant  la  sou- 
veraineté absolue  sur  la  terre,  et  la  supposant  dans  la  volonté  populaire,  tend  à 
substituer  le  fait  au  droit,  et  à  nier  également  toute  vérité  rationnelle  en  politique  ; 
car  les  volontés  ne  sont  que  des  accidents  variables,  et,  ce  qui  est  pire,  des  accidents 
qu'on  ne  peut  souvent  constater,  et  qui  se  traduisent  au  gré  de  toutes  les  fantaisies 
de  l'intérêt  et  de  la  passion.  On  le  voit,  la  politique  révolutionnaire,  préoccupée 
seulement  de  la  liberté  due  aux  facultés  humaines,  leur  décerne  la  toute-puissance, 
quoi  qu'elles  veuillent  d'ailleurs  ou  qu'elles  fassent;  et  la  politi(|ue  contre-révolu- 
tionnaire, au  mépris  de  tous  les  droits  de  l'individu  et  de  la  société,  et  parlant,  de 
toutes  les  facultés  de  la  nature  humaine,  ne  sait  leur  opposer  qu'une  règle  exté- 
rieure, prenant  pour  l'immuable  vérité  l'hérédité  qui  n'est  qu'un  symbole,  ou  la 
volonté  d'un  homme  qui  n'est  qu'un  fait.  D'un  côté,  en  principe  une  liberté  illi- 
mitée; de  l'autre,  un  dogme  oppressif.  Là,  point  de  règle;  ici,  point  de  liberté;  là, 
négation  de  la  vérité  politique;  ici,  culte  du  fait  érigé  en  droit.  C'est,  pour  ainsi 
parler,  l'athéisme  d'un  côté,   et  de  l'autre  l'idolâtrie. 

Et  comme  s'il  était  dans  la  nature  de  toute  erreur  d'avoir  tous  les  inconvéaients, 
même  ceux  de  l'erreur  qui  lui  est  opposée,  le  principe  de  la  démocratie  absolue 
qui  anéantit  toute  règle,  et  par  conséquent  toute  limite  de  la  liberté  de  l'individu, 
mène  dans  la  pratique  à  la  tyrannie  par  l'anarchie  :  car  si  la  souveraineté  réside 
dans  la  volonté  du  grand  nombre,  dans  le  fait  et  non  dans  le  droit,  un  despotisme 
brutal  est  légitimé  par  avance;  et  l'impossibilité  d'interpréter  et  d'avérer  cette 
volonté  de  tous  autrement  que  par  l'entremise  des  factions  ou  par  la  voix  de  la 
passion  populaire,  vient  ajouter  l'incertitude  à  la  violence,  et  le  mensonge  à  l'op- 
pression. D'une  autre  part,  si  l'hérédité  monarchique,  au  lieu  d'être  une  haute 
condition  d'ordre  et  de  durée,  une  représentation  de  la  perpétuité  nationale,  est 
la  souveraineté  incarnée  et  le  droit  fait  homme,  lorsque  le  coup  des  événements 
atteint  cette  garantie  exclusive,  cette  seule  règle  de  l'unité  sociale,  toute  barrière 
s'abat,  toute  obligation  s'évanouit;  la  morale  politique  est  suspendue,  de  l'aveu  de 
ceux-là  même  qui  prêchaient  le  plus  haut  la  discipline  monarchique,  et  les  plus 
crédules  sectateurs  de  la  royauté  absolue  sont  alors  les  premiers  à  proclamer  la 
dissolution  universelle  et  la  nullité  des  pouvoirs  et  des  lois.  Ainsi  qu'il  arrive 
quelquefois  que  la  superstition  mène  à  l'impiété,  l'anarchie  naît  de  l'absolutisme- 

Les  deux  grandes  opinions  qui  se  sont  disputé  le  sceptre  en  France  depuis  qua- 
rante ans  pourraient  donc,  si  elles  n'étaient  ramenées  à  des  principes  d'éternelle 
justice,  conduire  la  société  par  des  voies  bien  diver.ses  au  règne  absolu  de  la  force. 
Serait-ce  mériter  le  reproche  de  subtilité  qui  s'attache  à  tout  rapprochement  forcé, 
que  d'assimiler  l'une  et  l'autre  erreur  à  l'erreur  philosophique  que  nous  avons  tout 
à  l'heure  relevée?  N'est  il  pas  vrai  que,  d'un  côté,  on  n'a  vu  dans  l'homme  que  des 
facultés,  et  l'on  a  méconnu  l'existence  des  vérités  politiques,  règles  de  la  société, 
comme  les  vérités  rationnelles  sont  les  règles  de  l'homme?  N'est-il  pas  vrai  que,  de 


DANS  SES  n APPORTS  AVEC  LA  SOCIETE,  21!') 

l'autre  oùlé,  cherchant  à  tout  prix  la  vérité  immuable,  cl  ne  sachant  l'apercevoir 
que  dans  un  dogme  en  quelque  sorte  matériel,  on  a  sacrifié  à  riuiniuahililé  de 
ce  dogme  le  libre  jeu,  le  droit  des  facultés  humaines,  et  détrôné  la  raison  de  qui 
elles  relèvent?  Aux  uns  comme  aux  autres,  n'est-il  pas  vrai  que  ce  qui  manque  en 
principe  c'est  nne  philosophie  politique? 

Le  bon  génie  de  la  France  lui  a  épargné  le  triomphe  définitif  d'aucune  doctrine 
violente.  Dès  que  les  partis  menacent  de  s'abandonner  à  cette  logique  aveugle  qui 
asservit  conscience  et  raison  au  joug  des  conséquences  extrêmes,  le  bon  sens  public 
s'émeut  et  prend  sous  sa  garde  l'ordre,  la  loi,  la  société.  Il  veille  sur  tous  les 
intérêts  à  la  fois,  et  s'efforce  incessamment  de  maintenir  dans  la  juste  mesure 
les  prétentions  rivales  et  les  doctrines  opposées.  La  société  jette  pour  ainsi  dire 
.son  sceptre  entre  les  combattants,  et  s'interpose  à  ses  i)ropres  périls  entre  les  fureurs 
publiques.  L'expérience,  l'instinct  de  conservation,  la  préservent  des  dangers 
visibles;  mais  est-ce  là  une  garantie  suffisante  contre  l'action  lente  des  faux  prin- 
cipes, ou  l'invasion  des  passions  victorieuses?  Lorsque  le  temps  est  au  calme, 
lorsque  la  lutte  n'est  point  un  combat,  et  que  les  partis  ne  représentent  que  des 
idées,  les  esprits,  balançant  entre  les  doctrines  contendantes,  ne  savent  ni  prononcer 
ni  choisir,  et  tantôt  acceptent  des  principes  dont  ils  évitent  le  danger  par  l'incon- 
séquence, tantôt  tombent  dans  une  incertitude  politique,  dans  une  incrédulité 
sociale  qui  perdrait  tout  si  l'intérêt  commun  ne  prévalait  contre  les  faiblesses  du 
.scepticisme.  Mais  l'intérêt  est  un  mobile  changeant,  toujours  il  peut  céder  avec 
une  parfaite  conséquence  à  l'instance  d'un  plus  pressant  intérêt;  jamais  une  société 
n'a  été  inspirée  uniquement  par  la  prudence  qu'il  dirige.  La  vertu,  l'honneur,  la 
crainte,  ont  été  par  un  grand  esprit  institués  les  principes  de  certaines  formes  de 
gouvernement.  Ni  l'histoire  ne  présente,  ni  l'imagination  ne  conçoit  un  état  de 
société  dont  le  principe  serait  l'intérêt,  fût-il  monté  en  grade  et  nommé  l'intérêt 
bien  entendu.  On  sait  des  nations  guerrières,  patriotes,  religieuses;  on  ne  se  figure 
pas  aisément  une  nation  qui  ne  serait  qu'intéressée.  L'intérêt,  après  tout,  ressemble 
beaucoup  à  la  crainte,  ce  honteux  ressort  du  despotisme,  et  s'il  est  vrai  qu'il  ait 
quelquefois  enfanté  des  sacrifices,  inspiré  le  dévouement,  c'est  qu'il  empruntait 
alors  à  la  nature  humaine  des  principes  plus  nobles  que  lui-même,  des  principes 
désintéressés  qui  se  mettaient  passagèrement  à  son  service.  Le  courage,  la  persé- 
vérance, la  fidélité,  l'honneur,  l'enthousiasme,  se  sont  souvent,  faute  de  mieux, 
offerts  comme  instruments  aux  spéculations  d'une  prudence  vulgaire;  semblables  à 
ces  guerriers  sans  cause  et  sans  patrie,  qui  engagent  leur  bras  à  la  solde  d'un 
drapeau  qui  n'a  ni  leur  foi  ni  leur  amour.  On  sait  que  des  mercenaires  peuvent  se 
conduire  en  héros. 

Mais  n'est-il  pas  et  plus  juste  et  plus  sensé  de  mettre  d'accord  tous  les  bons 
principes  de  notre  nature,  de  concilier  les  convictions  et  les  vertus,  les  intérêts  et 
les  droits,  les  calculs  et  les  croyances?  Pourquoi  les  factions  seules  paraîtraient- 
elles  avoir  des  doctrines?  Pourquoi  les  défenseurs  de  la  bonne  cause  et  des  vrais 
principes  n'auraient- ils  seuls  ni  cause  ni  principes,  et  verraient-ils  leurs  nobles 
actions  attribuées  à  l'inconséquence,  ou  imputées  à  l'énergie  de  l'égoïsme?  Une  telle 
dissonance  n'est  pas  naturelle;  et  certainement,  mieux  étudiée,  mieux  cherchée,  la 
sympathie  du  bien  avec  le  bien,  la  concordance  du  bon,  du  vrai  et  de  l'utile,  doit 
apparaître  îi  la  raison  satisfaite.  Or,  cette  satisfaction  de  la  raison,  où  la  trouver, 
hormis  dans  la  recherche  d'une  philosophie  politique  qui  s'élève  au-dessus  des 
vues  partielles,  des  intérêts  accidentels,  des  passions  transitoires,  et  qui  établisse 


246  LA  PHiLOSorniE 

quelque  chose  de  réel,  de  général,  de  durable,  c'est-à-dire  quelque  chose  d'absolu 
dans  le  sens  favorable  et  légitime  de  l'expression,  en  un  mot  une  vérité?  Toute 
vérité  stable  s'enchaîne  aux  vérités  premières.  Toute  philosophie  politique  tient 
donc  de  près  à  la  philosophie  proprement  dite.  Celle-ci,  qui  nous  montre  l'homme 
pourvu  de  facultés  et  de  vérités,  comme  un  soldat  qui  a  tout  à  la  fois  ses  armes  et 
ses  étendards,  qui  doit  combattre  et  obéir,  oser  et  craindre,  aimer  également  le 
péril  et  la  discipline,  la  philosophie,  dis-je,  qui  nous  montre  l'homme  libie  sous  la 
loi  de  sa  raison,  affranchi  par  elle,  et  par  elle  contenu  et  gouverné,  ne  serl-elle  pas 
d'exemple  et  de  base  à  la  philosophie  politique  qui  constitue  la  société  à  l'image 
de  l'homme,  et  la  veut  libre  aussi  sons  la  loi  de  la  raison?  Le  type  de  tout  gouver 
nement  réside  dans  le  gouvernement  intérieur  de  l'âme  humaine. 

Je  ne  sais  si  ce  langage  est  pour  déplaire  aux  factions  contemporaines;  mais  telles 
ont  été  leurs  illusions  et  leurs  fautes,  qu'elles  ont  réussi  non-seulement  à  désabuser 
d'elles,  mais  encore  à  dégoûter  de  la  politique  beaucoup  d'esprits  élevés  auxquels 
la  fermeté  manque,  et  que  préoccupe  le  besoin  chimérique  d'un  perfectionnement 
supérieur  à  ce  que  nous  ont  valu  nos  révolutions.  Le  public  a  été  plus  d'une  fois 
entretenu,  dans  ces  dernières  années,  de  ces  tentatives  de  doctrines  sociales  qu'on 
a  voulu  substituer  aux  symboles  surannés  des  partis.  Si  aucune  de  ces  doctrines 
n'a  triomphé,  toutes,  en  se  retirant,  en  se  dissipant  comme  un  phénomène  sans 
réalité,  ont  laissé  après  elles  des  traces,  une  lueur,  une  fumée;  toutes  ont  légué 
à  l'esprit  humain  quelques  idées,  quelques  formules;  toutes  ont  ébranlé  quelques- 
Tins  des  préjugés  de  l'époque,  et  semé  quelques  vagues  idées  de  réforme  et  de 
réorganisation,  qui  défraient  en  ce  moment  la  plupart  des  écrivains  sectateurs  du 
progrès,  soit  philosophes,  soit  historiens,  soit  romanciers.  A  les  entendre,  il  sem- 
blerait qu'un  changement  plus  étendu  et  plus  profond  que  la  révolution  même  s'est 
opéré  dans  les  esprils,  que  tous  les  préjugés  du  siècle  ont  cédé,  et  que  la  pensée  et 
la  société  à  sa  suite  est  définitivement  entrée  dans  une  voie  obscure  et  nouvelle, 
qui  conduit  vers  un  grand  but  inaperçu  et  pressenti  de  tous.  On  peut  soupçonner 
quelque  exagération,  quelque  présomption  dans  ces  promesses  que  les  livres  font 
chaque  jour  à  la  société.  On  ne  saurait  répondre  que  des  calculs  tout  littéraires 
n'entrent  pour  rien  dans  cet  évangélisme  tant  soit  peu  vague,  dans  ces  aspirations 
d'une  foi  inaclive  vers  une  régénération  inconnue.  Ces  nouveaux  dogmes,  plus 
annoncés  qu'enseignés,  pourraient  bien  se  réduire  à  quelques  vues  critiques  sur  les 
opinions  que  nous  ont  laissées  la  philosophie  et  la  révolution  du  xvui"  siècle.  Peut- 
être  que  le  talent,  en  faisant  comme  aujourd'hui  si  grande  consommation  de  para- 
doxes, n'a  fait  que  changer  de  lieux -communs,  et  rien  ne  garantit  la  réalité 
éventuelle  de  cette  réformation  des  affections  primitives  du  cœur  et  des  relations 
fondamentales  de  la  société.  Ceux  qui  la  prédisent  n'ont  guère  acquis  jusqu'ici  par 
leurs  œuvres  le  droit  de  trosiver  mesquines  nos  révolutions  politiciues,  et  misérables 
les  changements  de  constitution  ou  de  dynastie  dont  nous  avons  eu  la  modestie  de 
nous  contenter. 

Mais  enfin  il  est  certain  qu'au  delà  des  idées  politiques  propres  aux  partis  réels 
il  existe  des  idées  et  des  sectes  qui,  bien  que  diverses,  composent  un  ensemble 
qu'on  peut  appeler  le  socialisme.  Quoi  {ju'une  raison  sévère  voulîil  rabattre  de  ces 
magnifiques  anticipations  d'un  avenir  qu'on  prédit,  mais  qu'on  ne  prévoit  pas,  il  y 
aurait  injustice  ou  légèreté  à  regarder  comme  non  avenues  ces  nouvelles  questions 
sociales,  ces  nouvelles  idées  sociales,  et  surtout  la  direction  intellectuelle  qu'elles 
indiquent.  Tout  état  des  esprits  mérite  attention;  toute  forme  qu'ils  affectent  a  sa 


DANS    SES    RArrORTS    AVEC    LA    SOCIETE.  'i-H 

raison.  Même  leurs  caprices  ont  droit  h  l'examen;  et  des  opinions  n'auraient  aucune 
valeur  en  elles-nièmes,  qu'elles  devraient  être  étudiées  pour  les  dispositions  qu'elles 
attestent  et  les  besoins  qu'elles  accusent.  Ce  que  l'homme  sait  n'est  .souvent  pas 
important;  ce  qu'il  cherche  l'est  toujours. 

Le  saint-simonisme  a  été  la  première  phase  de  ce  mouvement  des  esprits,  et 
inalgré  les  vaiialions  de  cette  doctrine,  malgré  les  dissidences  qui  en  séparent  les 
autres  systèmes  dont  elle  a  été  le  signal,  on  peut  en  général  rattacher  au  saint- 
.simonisme  toutes  les  théories  de  réforme  sociale  qui  se  retrouvent  aujourd'hui  par 
lambeaux  dans  un  lirand  nombre  d'écrivains.  Les  distinguer  et  les  couqiter  pour  les 
apprécier  l'une  après  l'autre  serait  l'objet  d'un  travail  curieux  peut-être,  mais 
déplacé  en  ce  moment.  Il  nous  sullit  de  remarquer  qu'elles  sont  toutes,  comme  le 
saint-simonisme  proprement  dit,  des  doctrines  historiques  plutôt  que  philosophi- 
ques. Leur  point  de  départ  à  toutes  est  une  vue  générale  de  l'histoire  des  nations, 
élevée  à  la  conception  d'une  histoire  de  l'humanité,  et  dominée  par  une  seule  idée, 
la  perfectibilité.  Ce  fait  de  la  perfectibilité,  principe  de  la  nouvelle  science  histo- 
rique, se  manifeste  et  se  développe  suivant  certaines  lois  qui  ne  sont  autres  que 
les  caractères  plus  ou  moins  bien  observés  des  différentes  époques.  De  ce  que 
l'humanité  a  été,  on  conclut  facilement  qu'elle  devait  être  ce  ([u'elle  a  été;  c'est 
à  peu  près  là  toute  la  philosophie  de  l'histoire.  Puis  on  fait  un  pas  de  plus,  et 
de  ce  qui  fut  et  de  ce  qui  est  on  déduit  ce  qui  doit  être.  C'est  ainsi  que  du  passé 
on  infère  l'avenir;  tout  ce  dogmatisme  tant  annoncé  .se  réduit  à  quelques  conjec- 
tures logiques  ;  et  voilà  comme  la  réalité  peut  conduire  à  l'hypothèse  et  le  fait 
engendrer  l'utopie. 

Au  fond,  toutes  les  doctrines  de  socialisme  sont  essentiellement  critiques. 
Malgré  des  prétentions  contraires,  la  première  de  toutes,  le  saint-simonisme,  est 
critique.  Il  a  montré  dans  l'histoire  de  toute  société  deux  époques  déjà  souvent 
observées,  celle  où  les  hommes  sont  unis  dans  une  croyance  commune,  celle  où  les 
hommes  se  divisent  sous  l'empire  d'opinions  oi)posées.  Il  a  appelé  l'une  organique 
et  l'autre  critique;  il  y  a  longtemps  que  les  théologiens  avaient  distingué  l'âge  de 
l'autorité  de  l'âge  de  l'examen.  Or,  chaque  époque  critique  doit  aboutir  à  une 
époque  organique.  Entre  l'une  et  l'autre,  la  différence  est  celle  de  la  recherche  à 
la  découverte,  de  l'effort  au  succès,  de  la  marche  au  but,  de  la  poursuite  de  la 
vérité  à  la  possession  de  la  vérité.  Mais,  par  la  loi  de  la  perfectibilité,  rien  n'est, 
en  quelque  sorte,  que  provisoirearent  délinilif.  Avec  le  temps,  Voryanisme  d'une 
époque  devient  insuffisant,  suranné,  impuissant,  et  un  nouveau  crilkisme  conduit 
à  un  organisme  nouveau.  Quand  l'esprit  d'examen  s'élève,  il  présage  la  foi. 

Quel  est  le  caractère  de  notre  époque?  Sans  contredit  elle  est  critique.  De  quelle 
époque  organique  est-elle  grosse,  pour  parler  comme  Leibnilz?  La  réponse  à  cette 
question  diffère  un  peu  selon  les  sectes;  mais  généralement  elle  se  rapproche 
beaucoup  de  cette  formule  saint-simonienne,que  la  lutte  doit  faire  place  à  la  paix, 
ou  Vantctrjonismc  à  Vassocialiou.  Tout  cela  veut  dire  que  lût  ou  tard,  aux  temps  où 
l'on  se  dispute  succèdent  les  temps  où  l'on  est  d'accord.  Cette  vérité  un  peu  vague 
est  ce  qui  ressort  de  plus  positif  du  saint  simonisnie  et  des  doctrines  affiliées  ou 
rivales.  Quant  aux  conditions  de  la  paix,  quant  aux  bases  de  l'association,  c'est-à- 
direquantà  l'histoire  de  l'avenir,  on  a  varié  beaucoup,et  celavenir  a  été  plus  promis 
(jue  décrit,  plus  caraclérisé  que  raconté.  Cela  est  tout  simple  ;  en  pareille  matière, 
l'esprit  de  l'homme  peut  tout  au  plus  prévoir  le  but,  jamais  les  moyens.  Si  des 
inductions  générales  il  arrivait  à  des  inductions  positives,  il  s'élèverait  de  la  con- 


248  LA    PDILOSOPHIE 

jeciure  à  la  prophétie,  el  la  science  passerait  à  l'état  de  religion.  C'est  pour  celle 
raison  entre  autres  que  le  saint-simonisnie  s'est  efforcé  d'être  une  religion  ;  mais 
il  a  expiré  dans  ce  grand  effort. 

Ainsi,  il  est  resté  critique,  et  dans  sa  critique  a  résidé  toute  sa  force.  Il  a  jugé 
les  systèmes  contemporains,  à  savoir,  la  philosophie  dite  du  xviii^  siècle,  la  poli- 
tique constitutionnelle,  l'économie  politique,  et  ce  qu'on  a  appelé  l'éclectisme. 
Dans  ces  quatre  systèmes,  il  a  cru  trouver  ou  du  faux  ou  du  vide.  Dans  la  guerre 
engagée  contre  les  opinions  du  passé,  il  a  signalé  un  état  forcé,  douloureux,  tran- 
sitoire, qui  trouble  et  paralyse  l'humanité.  Par  l'examen  de  beaucoup  d'opinions 
légèrement  reçues,  il  a  fait  un  bien  réel  ;  il  a  ébranlé  quelques  préjugés  fraîche- 
ment construits  et  vieilli  quelques  jeunes  erreurs.  Mais  ce  succès  n'est  qu'une 
destruction  de  plus,  et  de  nouveaux  doutes  sont  peut-être  les  traces  les  plus  dura 
blés  qu'il  ait  laissées  après  lui. 

Lorsque  en  effet  il  a  voulu  fonder,  lorsque  les  opinions  .sociales  ont  prétendu 
être  dogmatiques,  le  faible  a  reparu.  Quelques  vues  sur  le  passé  et  une  polémique 
subversive  contre  le  présent  ne  suffisent  pas  pour  constituer  une  science  spécu- 
lative ou  une  réforme  organique.  Dans  les  essais  ou  inventions  qui  devaient  engen- 
drer la  société  future,  il  a  toujours  été  facile  de  reconnaître  une  imitation  des 
formes  du  catholicisme,  un  plagiat  de  son  histoire,  la  singulière  prétention  de 
refaire  un  moyeu  âge  avec  la  révolution  française  pour  point  de  départ. 

Aucun  des  plans  de  réorganisation  sociale  n'est  encore  en  voie  de  réussir,  et  il 
serait  oiseux  de  discuter  des  idées  qui  ne  vivent  point.  Une  seule  observation  nous 
importe,  c'est  que  le  saint-simonisme  s'est  toujours  ressenti  de  l'inconvénient 
d'avoir  procédé  exclusivement  de  considérations  historiques.  A  ne  juger  l'humanité 
que  dans  son  ensemble,  on  risque  de  ne  connaître  que  superficiellement  la  nature 
hnmaine  ;  el  les  vues  sur  la  société  sont  périlleuses  si  elles  ne  s'appuient  sur 
l'élude  de  l'homme.  En  d'autres  termes,  le  saint-simonisme  n'a  pas  été  assez  phi- 
losophique. De  l'humanité,  en  effet,  que  lui  apprend  l'histoire?  Une  seule  chose, 
la  perfectibilité.  Il  la  déduit  a  iwsteriori  des  progrès  du  bien-être  des  masses, 
manifesté  par  le  progrès  de  l'égalité.  Ce  progrès  est  réel  assurément  et  digne  de 
tout  le  bien  qu'on  en  dit;  mais  ce  n'est  qu'un  fait,  non  un  principe;  c'est  un 
symptôme,  non  une  cause,  et  la  perfectibilité  ainsi  entendue  ne  peut  être  érigée 
en  loi.  La  perfectibilité  est  un  terme  relatif  à  un  autre  terme,  le  parfait;  l'amé- 
lioration suppose  le  bien;  or,  ce  parfait,  ce  bien,  il  faut  savoir  ce  que  c'est.  Si 
vous  prouvez,  si  vous  déterminez  la  perfectibilité  uniquement  par  ses  conséquences 
apparentes,  par  ses  effets  sensibles,  comme  l'a  fait  le  saint-simonisme,  vous  vous 
privez  de  toute  règle  pour  fixer  ce  qui  doit  être,  vous  ne  pouvez  plus  rien  établir 
de  pur,  d'immuable,  de  rigoureux.  Aussi  le  saint-simonisme  n'a-l-il  pu  trouver  à 
la  société  d'autre  loi  que  le  bonheur,  à  la  morale  d'autre  principe  que  la  sympa- 
thie, el,  voulant  forcer  les  hommes  au  bonheur  par  l'organisation  sociale,  il  a 
méconnu  tout  à  la  fois  la  liberté  et  l'obligation.  Le  droit  manque  à  sa  morale 
comme  à  sa  politique,  et  toute  sa  philosophie  est  purement  sentimentale,  c'est-à- 
dire  qu'il  n'a  pas  de  philosophie  ;  car  l'absolu  ne  se  puise  qu'à  sa  source,  dans  la 
raison,  et  la  raison  n'apparaît  qu'indirectement  dans  la  vie  des  individus  et  des 
peuples.  Il  faut  la  chercher  en  elle-même  el  non  dans  les  manifestations  chan- 
geantes de  l'humanité  en  action.  La  vérité  ne  se  conclut  pas  des  événements,  elle 
les  juge,  et  la  philosophie  domine  l'histoire  au  lieu  de  résulter  de  l'histoire.  Le 
procès  n'est  pas  la  loi. 


DANS    SES    nAPrORT»    AVEC    LA    SOCIÉTÉ.  2^li) 

L'erreur  commune  de  toutes  les  nouvelles  doctrines  est,  h  mes  yeux,  de  sup- 
primer ou  d'affaiblir  ensemble  l'existence  de  la  liberté  humaine  et  celle  d'une  règle 
absolue,  deux  éléments,  deux  faits  dont  l'antagonisme  est  la  clef  de  notre  destinée 
morale.  De  cette  double  erreur  naît  le  fatalisme  dans  l'histoire,  l'arbitraire  dans  la 
politique,  le  matérialisme  dans  la  morale.  De  quelque  mysticisme  éloquent,  de 
<iuelque  exaltation  romanesque  que  tente  de  se  parer  toute  l'école  littéraire  qui 
exploite  les  idées  hu)imintulres  ou  sociales,  il  est  rare  qu'elle  échappe  aux  écueils 
que  nous  venons  de  signaler,  et  nous  ne  doutons  pas  que,  pour  féconder  et  régu- 
lariser ses  doctrines,  une  chose  surtout  ne  lui  manque,  l'étude  philosophique  de 
l'homme. 

Des  systèmes  passons  maintenant  aux  faits,  et  voyons  enfin  si  cette  société,  pour 
qui  l'imagination  cherche  des  remèdes  chimériques,  est  si  malade  que  les  ressources 
connues  de  l'art  soient  épuisées.  Quel  est  en  effet  son  état  moral,  et  la  sollicitude 
qu'elle  inspire  est-elle  fondée?  On  peut  hésiter;  les  réponses  les  plus  contradic- 
toires se  font  entendre.  S'agit-il  de  la  société  passée,  de  celle  de  l'ancien  régime,  le 
jugement  n'est  jamais  assez  sévère.  Jamais  on  ne  craint  de  trop  insulter  ce  monu- 
ment écroulé,  le  seul  peut-être  dont  les  ruines  n'aient  jamais  été  respectées.  L'in- 
dignation s'empare  du  plus  froid  historien  dès  qu'il  parle  de  la  société  du  xviii^  siècle, 
et  le  moins  religieux  est  prêt  à  voir  une  justice  de  la  Providence  dans  les  rigueurs 
sanglantes  de  la  révolution  française.  Le  bien  que  celle-ci  a  fait  est  en  revanche 
complaisamment  étalé,  et  les  censeurs  les  plus  sévères  de  nos  gouvernements  nous 
feraient  croire  volontiers  au  retour  d'un  âge  d'or  social  dont  la  pureté  serait  sans 
alliage,  si  le  pouvoir  ne  nous  faisait  vivre  au  siècle  de  fer.  Un  temps  n'est  pas  loin 
où,  mise  en  présence  d'une  dynastie  qui  représentait  la  société  passée,  la  France, 
enthousiaste  de  ses  propres  vertus,  se  comparait  avec  un  orgueil  sans  limites  à  ce 
qu'elle  avait  été,  et  faisait  de  sa  propre  perfection  une  incompatibilité  de  plus  avec 
la  restauration  de  l'ancien  régime. 

Mais  lorsque  la  controverse  politique  cesse,  et  qu'il  est  question  d'observer  la 
société  en  elle-même,  si  l'écrivain  surtout  a  constaté  douloureusement  que  ses  opi- 
nions politiques  le  rangent  dans  la  minorité,  l'optimisme  moral  s'évanouit,  et  la  so- 
ciété est  à  son  tour  condamnée  au  supplice  de  l'exposition  publique.  L'unité,  la 
constance,  la  foi,  l'harmonie  des  actions  et  des  croyances,  la  dignité  des  mœurs, 
l'énergie  du  dévouement  et  la  grandeur  du  caractère,  tous  les  mérites  sont  à  l'envi 
décernés  à  ce  qui  n'est  plus.  Quant  à  nous,  nous  marchons  à  la  dissolution,  à  la  dé- 
composition; nous  sommes  en  poussière,  c'est  le  mot  consacré.  L'individualisme 
triomphant  a  tout  desséché,  et  ce  sable  aride  ne  peut  plus  boire  que  le  sang.  Une 
démocratie  incrédule,  revêtue  de  nos  formes  modernes  de  gouvernement,  c'est 
exactement  le  sépulcre  blanchi  de  l'Évangile.  Il  faudrait  le  souille  de  vie  d'une  doc- 
trine nouvelle  pour  ranimer  ces  cendres,  et  remettre  debout  ces  ossements. 

Quel  est  le  portrait  fidèle?  où  se  montre  la  vérité?  Bien  téméraire  qui  voudrait 
en  quelques  mots  juger  son  temps  et  son  pays.  Une  distinction  cependant  est  né- 
cessaire. C'est  la  société  politique  et  civile  qui  vient  de  la  révolution.  Or,  quoi 
qu'on  pense  en  matière  de  gouvernement,  il  paraît  impossible  de  nier  que  cette 
société,  dans  ses  relations  journalières  avec  ses  autorités  immédiates,  voit  régner 
une  équité,  une  modération,  une  régularité,  qui  sont  les  fruits  de  la  civilisation 
moderne.  La  morale  publique,  en  ce  qui  concerne  la  gestion  des  intérêts  ordi- 
naires de  la  communauté,  a,  .sans  contredit,  fait  d'évidents  progrès.  Les  rapports 
sociaux,  renfermés  dans  le  cercle  où  la  législation  les  règle,  où  les  tribunaux  les 
TOME    I.  17 


280  l'A  ruiLOsopniE 

jugent,  ailmeltent  également  une  sûreté,  une  facilité,  une  douceur,  qui  attestent 
aussi  un  progrès  réel  ;  et  si  l'on  consent  pour  un  moment  à  ne  voir  dans  la  société 
qu'une  multitude  administrée,  qui  fravaille  et  produit,  vend  et  achète,  passe  des 
contrats,  plaide  des  procès,  conclut  des  transactions,  on  doit  accorder  que  la  société 
française  est  la  mieux  faite  qu'aucune  époque  ait  présentée,  et  donner  tort  aux  ré- 
formateurs impatients  qui  prétendent  substituer  l'ouvrage  de  leurs  mains  à  cette 
œuvre  des  siècles  et  des  événements.  Mais  si  nos  regards  plongent  plus  avant,  si 
nous  observons  le  fond  de  la  société,  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  société  morale, 
si  nous  jugeons  les  actions  moins  dans  leurs  apparences,  dans  leurs  conséquences 
visibles,  que  dans  leurs  principes,  si  nous  osons  enfin  sonder  les  reins  et  les  cœurs, 
nous  concevrons  mieux  la  sévérité  de  certains  jugements,  et  le  moraliste  qui  pein- 
drait les  caractères  et  les  mœurs  de  ce  siècle  ne  nous  paraîtra  pas  plus  que  La 
Bruyère  condamné  à  la  monotonie  du  panégyrique. 

Nous  n'immolerons  pas  le  présent  au  passé.  Les  mœurs  anciennes  de  la  France, 
à  toute  époque,  ne  nous  inspirent  qu'une  admiration  fort  médiocre  et  nulle  sym- 
pathie. Il  y  avait  dans  le  passé  un  vice  que  rien  pour  nous  ne  rachète,  l'inégalité 
civile.  Partout  où  elle  existe,  quelque  grandeur  qu'elle  développe  chez  un  petit 
nombre  à  l'aide  du  privilège  (et,  en  France,  il  y  a  longtemps  que  le  privilège  ne 
développait  plus  rien  de  grand),  elle  entraîne  une  corruption  qui  lui  est  propre, 
qui  dépare  les  sociétés  les  plus  belles,  qui  gâte  les  meilleures  et  les  plus  généreuses 
natures.  Le  passé  avec  tous  ses  bienfaits,  avec  toutes  ses  gloires,  doit  apparemment 
avoir  mérité  cette  inimitié  profonde  et  implacable  que  lui  garde^  le  cœur  de  la 
nation.  Pourtant,  en  elle-même  et  toute  comparaison  écartée,  la  société  actuelle 
peut  déplaire  par  plus  d'un  côté.  C'est  une  société  sensée  ;  elle  a,  dans  toutes  les 
significations  du  mot,  ce  que  le  christianisme  appelle  la  sagesse  du  siècle.  Elle 
aime  l'ordre,  honore  le  travail,  estime  la  morale  qui  protège  le  travail  et  l'ordre  ; 
mais  pourquoi?  parce  qu'elle  veut  du  bien-être.  Elle  ne  s'en  cache  pas,  et  de  ce 
goût  fort  naturel  elle  tire  assez  de  vanité  pour  vouloir  qu'on  l'en  loue,  et  faire  de 
félicité  vertu.  Tout  cela  est  bon  assurément  sans  être  fort  beau,  mais  cela  constitue 
une  société  régulière  encore  plus  qu'une  société  morale.  L'intérêt  y  prévaut  publi- 
quement, et  l'intérêt,  quelque  parfaitement  qu'on  l'entende,  donne  à  toutes  les 
vertus  l'air  de  la  prudence,  qui  en  est  une  aussi,  mais  qui  n'est  ni  la  première  ni 
la  mère  de  toutes.  Dieu  seul  est  juge  des  intentions,  et  nul  n'oserait  prétendre 
qu'il  n'y  en  ait  pas  beaucoup  de  désintéressées,  que  la  source  vive  des  sentiments 
élevés  et  des  passions  pures  ait  cessé  de  jaillir.  Mais  enfin,  la  première  place  dans 
l'estime  d'un  certain  monde  semble  aujourd'hui  réservée  à  la  sagesse  utile.  Le  ca- 
ractère général  des  actions  et  des  affections  est  une  certaine  mesure  qui  interdit  à 
la  fois  l'excès  du  bien  et  celui  du  mal,  l'abus  et  le  sacrifice.  Lors  même,  et  les 
exemples  n'en  sont  pas  trop  rares,  que  le  dévouement  se  montre,  il  se  couvre,  au- 
tant qu'il  le  peut,  des  apparences  du  calcul;  il  a  soin  d'établir  qu'il  a  bien  placé  sa 
peine,  et  que  la  prévoyance  ne  lui  a  pas  manqué.  En  général,  l'opinion,  le  pouvoir, 
les  fondateurs  d'institutions  et  les  faiseurs  de  livres  ne  se  sont  -occupés  que  des 
moyens  de  rendre  le  devoir  profitable  et  d'intéresser  la  vertu.  Si  ce  but  est  atteint, 
la  société  sans  doute  y  gagnera  ;  qui  sait  même  si  la  masse  des  bonnes  actions  ne 
s'en  accroîtra  pas?  Mais  qui  peut  douter  aussi  que  les  alfections  n'en  deviennent 
moins  profondes,  les  cœurs  plus  arides,  les  âmes  moins  grandes? 

Se  faire  une  position,  améliorer  celle  qu'on  s'est  faite,  voilà  aujourd'hui  le  but  et 
la  règle.  Et  comme  les  bons  moyens  sont  en  général  les  plus  sûrs,  la  vertu  est,  ou 


DANS  SES  R/irronxs  avkc  i.a  société.  i2!)l 

peu  s'en  faut,  considérée  comme  un  capital  reproductif,  et  la  morale  déchoit  à 
n'être  qu'une  partie  de  l'économie  politique.  Des  philosophes  sincères  en  sont  à 
peu  près  convenus.  Qu'arrive-t-il  alors?  que  cette  opinion-là  passe  des  esprits  dans 
les  consciences.  La  niasse  sociale,  contenue  par  les  lois  et  dirigée  par  l'intérêt, 
semble  en  péril  an  premier  vent  qui  dérange  cette  belle  ordonnance,  plus  digne 
d'une  machine  que  d'une  société.  Dénuée  de  principes,  sa  conduite  est  à  la  merci 
d'un  faux  calcul.  La  moindre  erreur,  la  moindre  variation  dans  son  intérêt,  peut 
la  bouleverser  en  un  jour;  au  milieu  du  calme,  la  sécurité  n'existe  jamais.  On  sent 
que,  si  les  bras  sont  occupés,  les  esprits  ne  sont  pas  fixés;  et  que  rien  d'immuable 
ne  garantit  la  durée.  On  ne  sait  ce  que  le  peuple  croit,  car  soi-même  on  ne  sait  que 
croire;  les  intérêts  à  leur  tour  s'alarment  de  n'avoir  d'autre  sauvegarde  que  l'in- 
térêt. Et  cependant  où  trouver  mieux?  Quel  dieu  invoquer?  La  tradition?  elle 
n'existe  plus;  tout  est  nouveau.  La  religion?  on  la  veut  en  gros  comme  moyen  / 
d'ordre,  mais  en  détail,  dogmes  et  pratiques,  on  en  sourit.  La  philosophie,  c'est  de 
la  métaphysique,  et  les  arts  et  métiers  n'en  ont  que  faire.  Reste  la  police,  à  la- 
quelle ou  s'en  remet  provisoirement  du  repos  du  monde. 

Que  devient  alors  l'élite  de  la  société,  cette  aristocratie  inévitable  que  la  fortune 
et  l'éducation  superposent  partout  à  la  multitude?  Elle  est  intelligente  apparem- 
ment, elle  est  éclairée  ;  elle  entend  bien  son  intérêt,  et  connaît  l'utilité  des  habitudes 
régulières  et  de  la  bonne  conduite.  Ne  doutez  pas  qu'elle  ne  soit  bien  sage,  qu'elle  ne 
porte  en  tout  une  parfaite  modération.  Elle  se  préservera  également  des  croyances 
fortes  et  des  passions  vives,  des  austérités  et  des  imprudences;  ne  craignez  pas 
qu'elle  tombe  dans  le  fanatisme,  qu'elle  s'exalte  jusqu'au  désordre  et  s'emporte 
jusqu'au  dévouement.  Toutes  ses  habitudes  seront  douces,  ses  sentiments  modérés, 
ses  mœurs  rangées  plutôt  que  pures;  elle  necroira  rien  de  crainte  de  s'égarer,  pensera 
peu  de  crainte  de  se  fatiguer  en  pure  perte,  dira  que  les  idées  sont  des  .systèmes, 
les  croyances  des  fanatismes,  appellera  folie  tout  ce  qui  l'inquiète,  crime  tout  ce 
qui  la  menace,  blâmera  même  tout  ce  qui  l'amuse,  s'ennuiera  de  tout  ce  qu'elle 
approuve,  et  enseignera  au  peuple  la  tiédeur  en  guise  de  sagesse.  Elle  ne  se  mon- 
trera ni  insolente,  ni  généreuse,  ni  oppressive,  ni  réformatrice  ;  laborieuse  quelque- 
fois, entreprenante  jamais.  Rien  de  trop  sera  sa  devise,  et  ce  qui  lui  donnera  quelque 
souci  sera  toujours  de  trop.  Que  désire-t-elle  au  fond  ?  être  heureuse;  et  son  bon- 
heur est  le  repos.  A  cette  condition  seule,  elle  reconnaît  la  société  et  le  règne  de 
la  morale  publique.  Un  égoïsme  prudent,  tel  est  son  caractère;  c'est  la  traduction 
pratique  de  l'intérêt  bien  entendu  des  philosophes. 

Et  cependant,  comme  la  nature  humaine  demeure  tout  entière  au  sein  d'une 
société  d'hommes,  comme  il  y  a  toujours  telle  chose  que  l'imagination,  telle  chose 
que  les  passions,  comme  il  n'est  pas  donné  à  la  religion  de  l'utilité  de  subjuguer 
ce  cœur  humain  que  n'a  maîtrisé  même  aucune  religion,  pensez-vous  que  ce  calme 
apparent  ne  coure  aucun  risque  de  trouble,  que  cet  ordre  admirable  soit  respecté 
comme  celui  d'un  couvent?  Sachez  qu'il  y  a  des  esprits  que  tout  cela  ennuie.  Vous 
ne  leur  avez  laissé  rien  à  croire,  rien  à  adorer;  pour  eux,  ni  traditions,  ni  principes. 
Si  par  malheur  l'intérêt,  le  vôtre  du  moins,  ne  leur  impose  pas,  si  même  il  les 
dégoûte,  si  même  au  repos  ils  préfèrent  l'émotion,  si  leur  imagination  les  tour- 
mente, où  s'arrêleront-ils  ?  quelle  barrière  s'élèvera  devant  eux  ?  Les  idées  bizarres, 
les  sentiments  forcés,  les  affections  et  les  émotions  excentriques,  tous  les  monstres 
que  l'imagination  enfante  quand  elle  n'est  gênée  ni  par  la  morale  qui  est  au-dessus 
d'elle,  ni  par  le  calcul  qui  est  au-dessous,  viendront  inquiéter  et  scandaliser  cette 


2S52  LA  pniLosoniiE 

société  de  l)on  sens  et  Je  l)on  goût.  Que  pourra-t-elle  dire  ?  Qn'aura-t-cUo  fait  pour 
occuper  ou  gouverner  les  facultés  Jes  plus  entreprenantes  et  les  plus  périlleuses  de 
l'âme?  N'est-il  pas  naturel  qu'elles  exigent  plus  qu'on  ne  leur  donne?  La  raison 
humaine  n'est  pas  seulement  une  humble  balance,  un  instrument  qui  pèse  ou  qui 
mesure;  elle  est  aussi  cet  objectif  puissant  qui  nous  admet  au  spectacle  des  astres. 
Elle  est  faite  non-seulement  pour  calculer  l'utile,  mais  pour  jouir  du  beau,  ou  tout 
au  moins  pour  se  consacrer  au  vrai.  Lorsqu'on  lui  refuse  ces  nobles  plaisirs  qui  la 
contentent  et  la  modèrent,  elle  se  corrompt,  elle  s'égare,  et  demande  aux  concep- 
tions de  l'imagination,  aux  émotions  même  des  sens,  un  dangereux  aliment,  et  se 
prostitue  aux  fantaisies  d'une  sensibilité  maladive.  L'étrange,  le  bizarre,  l'outré, 
deviennent  les  caractères  des  ouvrages  d'esprit,  et  la  corruption  du  goût  se  montre 
bientôt  comme  pour  annoncer  ou  suivre  celle  des  consciences.  Et  en  effet,  qu'at- 
tendre de  ceux  qui  n'écrivent  point,  mais  qui  rêvent,  se  passionnent  et  agissent?  La 
révolte  ou  le  suicide.  Ils  s'en  prendront  nécessairement  à  la  société  telle  que 
l'homme,  ou  telle  que  Dieu  l'a  faite.  Contre  l'homme  il  y  a  un  recours,  c'est  la  force. 
Contre  Dieu  il  n'y  a  qu'un  asile,  le  néant.  Le  néant  vous  délivre  de  Dieu,  si  vous 
ne  croyez  pas  que  la  mort  vous  cite  devant  lui. 

Que  la  société  s'étonne  alors;  qu'elle  se  plaigne,  par  exemple,  que  sa  littérature 
la  menace  et  la  corrompt,  que  les  mauvaises  pensées  engendrent  les  mauvaises 
actions.  A  ces  cœurs  qui  souffrent  ou  qui  haïssent,  à  ces  imaginations  qui 
s'échauffent,  à  ces  vices  qui  éclatent,  à  ces  passions  qui  fermentent,  elle  ne  sait 
opposer  que  des  raisons  de  ménage,  que  des  considérations  d'ordre,  de  prévoyance 
et  d'économie,  fort  propres  à  persuader  les  bourgeois  des  comédies  de  Molière. 
Mais  ce  qui  impose,  ce  qui  fait  hésiter  l'audace,  ce  qui  force  à  rougir  le  cynisme, 
mais  la  beauté,  la  majesté,  la  grandeur,  je  les  cherche  vainement  dans  ses  croyances, 
dans  ses  actes,  dans  son  langage.  Elle  rabaisse  même  ses  bonnes  actions,  donne  de 
mesquins  systèmes  pour  motifs  h  de  nobles  pensées,  et  traduit  petitement  les 
grandes  choses  de  son  .siècle.  Elle  n'entend  être  louée  que  de  sa  prudence,  et 
serait  fâchée  d'être  soupçonnée  d'un  faible  pour  la  gloire.  Le  citoyen  qui  affronte 
la  mort,  comme  le  Spartiate,  pour  obéir  aux  saintes  lois  de  la  patrie,  aime  qu'on 
lui  dise  qu'il  se  dévoue  pour  la  défense  de  sa  boutique,  et  déguise  l'héroïsme  en 
spéculation  mercantile.  Je  serais  dé.solé  de  justifier  aucun  sophisme,  d'excuser 
aucun  crime;  mais  les  défenseurs  de  la  société  ont  souvent  leur  part  dans  les  pré- 
jugés de  ses  ennemis.  L'intérêt,  chacun  le  prend  où  il  le  trouve,  et  le  trouve  où  il 
veut.  Si  la  morale,  si  la  vérité  n'est  qu'utile,  qui  peut  m'interdire  de  préférer  le 
l»laisir  au  profit?  Et  comment  ne  serais -je  pas  libre  d'aimer  mieux  prodiguer  qu'é- 
conomiser ma  force  ?  Il  me  plaît  de  détruire,  il  me  plaît  de  sacrifier  le  présent  à 
l'avenir,  de  me  divertir  des  émotions  du  désordre  plus  que  des  jouissances  de 
l'ordre;  qu'avez-vous  à  m'objecter?  Votre  morale  est  une  morale  de  code  civil,  et 
la  propriété,  disent  les  jurisconsultes,  est  le  droit  d'user  et  d'abuser  :  n'est-ce  pas 
la  définition  de  l'intérêt?  User  et  abuser  de  la  société  et  de  la  vie,  voilà  le  privilège 
de  tous  dans  le  monde  de  la  civilisation  matérielle.  Les  philosophes  qui  ont  tra- 
vaillé à  ne  point  nous  laisser  d'autre  monde,  les  derniers  héritiers  de  la  philosophie 
du  xviii*'  siècle,  seraient  singuliers  de  s'indigner  des  paradoxes  romanesques  de 
l'imagination  révolutionnaire,  ou  des  attentats  absurdes  de  l'exaltation  antisociale. 
Je  sais  que  tant  de  déraison  les  confond,  et  qu'ils  ne  peuvent  absolument  accorder 
de  tels  égarements  avec  les  lumières  du  siècle.  Etrange  surprise,  en  vérité!  ils  ont 
établi  avec  soin,  avec  complaisance,  avec  orgueil,  que  les  croyances  de  l'homme 


nANS    SES    RAri'OnTS    AVEC    LA    SOCIETE.  iJ-io 

sont  l'ouvrage  de  ses  sensations,  que  la  morale  n'est  que  le  recueil  des  rooeltos  les 
plus  oouiniunéuienl  sùros  pour  être  heureux,  qu'il  n'y  a  rien  d'absolu  dans  nos 
connaissances,  par  consé(iueiil  nulle  règle  inmiuablc,  que  toutes  les  sciences  sont 
ainsi  des  sciences  |)liysiques  dont  l'utilité  individuelle  ou  sociale  est  a|)rès  tout  le 
but  suprême  et  la  raison  dernière.  En  un  mot,  une  philosophie  toute  sensuelle,  et 
partant  malérialisle  ou  scei)tique,  et  quelquefois  l'une  et  l'autre,  a  tenté  de 
dépouiller  l'àmc  de  toutes  ses  richesses,  de  rendre  la  vérité  sèche,  iroide,  petite, 
de  donner  à  la  raison  je  ne  sais  quoi  de  mesquin  et  de  subalterne  ;  et  puis 
on  est  tout  surpris  que  la  raison  ne  se  plaise  pas  dans  la  condition  médiocre 
qu'on  lui  a  faite,  et  que  cédant  à  des  instincts  qu'on  a  tout  à  la  fois  méconnus  et 
déchaînés,  à  des  besoins  qui  se  dépravent  lorscju'on  les  néglige,  elle  se  révolte  et 
s'emporte.  Vous  avez  brisé  l'entrave  d'un  généreux  coursier.  Où  le  mènerez-vous, 
et  que  lui  donnerez-vous?  la  course,  la  chasse,  la  guerre?  Non,  vous  voulez  l'atteler 
à  la  charrette;  prenez  garde  qu'il  ne  redevienne  un  cheval  sauvage. 

Ce  tableau  serait  bien  sombre  s'il  contenait  toute  la  vérité,  s'il  ne  représentait 
pas  exclusivement  le  mauvais  côté  de  la  société,  et  moins  encore  dans  son  état 
moral  que  dans  son  état  spirituel  ;  elle  n'en  est  pas  là  assurément,  bien  que  telle 
soit  la  source  des  maux  dont  elle  se  plaint,  bien  que  tel  soit  le  terme  vers  lequel 
elle  marcherait  à  pas  trop  rapides,  si  d'autres  causes  ne  la  retenaient  et  ne  la  rele- 
vaient, s'il  n'y  avait  dans  l'homme  une  raison  pratique  qui  se  joue  des  systèmes. 
Les  préoccupations  politiques,  l'amour  naturel  de  l'ordre  et  du  travail,  l'excellente 
constitution  civile  de  la  France,  l'équité  et  la  liberté  qui  président  aux  relations  de 
la  famille  et  de  l'individu,  et  par-dessus  tout  celle  noble  nature  humaine  que  le 
sophisme  ne  peut  suborner  tout  entière,  sauvent  notre  pays  de  l'empire  absolu  des 
fausses  doctrines,  ou  plutôt  de  l'effet  désastreux  de  la  nullité  des  doctrines  et  des 
croyances.  Il  faut  voir  le  mal  et  hardiment  le  signaler,  mais  non  pas  croire  qu'il 
domine  tout  et  va  tout  détruire;  il  ne  faut  pas,  comme  tant  de  gens  aujourd'hui, 
désespérer  à  chaque  instant  du  monde,  et  recommencer  incessamment  l'oraison 
funèbre  de  la  société. 

Ce  qui  manque  à  une  société  dont  les  croyances  ont  fui,  ce  sont  des  princi[)es. 
La  science  des  principes  en  toutes  choses,  c'est,  il  faut  bien  me  passer  encore  le 
mot,  la  philosophie.  Est-ce  à  dire  qu'on  doive  faire  de  la  nation  fran(;aise  une 
société  de  philosophes?  D'Alembert  ou  Condorcet  n'auraient  pas  hésité  à  répondre  : 
oui.  Nous  dirons,  nous,  que  lorsque  tous  les  hommes  qui  rélléchissent  s'accordent 
dans  une  certaine  manière  de  penser  sur  les  grandes  questions  de  la  nature  et  de 
la  destinée,  il  en  transpire  quelque  chose  dans  la  littérature  et  dans  l'éducation,  et 
qu'ainsi  l'esprit  des  générations  se  modilie.  Elles  entendent  la  leçon  sans  être 
entrées  dans  l'école.  La  pensée  du  livre  vient  à  elles  sans  qu'elles  aient  lu  le  livre. 
Cette  pensée,  dans  sa  pureté  et  sa  généralité  intellectuelles,  est  nécessairement 
une  pensée  philosophique.  Celle  que  nous  voudrions  voir  devenir  la  régulatrice 
secrète  des  opinions  devrait,  en  maintenant  les  esprits  dans  l'airranchissement  du 
joug  des  conventions  ou  des  traditions  factices,  régler  leur  liberté  et  leur  essor, 
leur  apprendre  qu'il  y  a  en  eux  autre  chose  que  des  facultés  actives,  puissances 
neutres,  et  qui  n'ont  en  elles-mêmes  ni  leur  règle  ni  leur  but,  mais  qu'en  regard 
de  ces  forces  il  y  a  des  principes  immuables,  un  type  absolu,  auquel  les  facultés 
se  rapportent  et  s'assujettissent  par  l'ordre  de  la  raison.  La  raison  est  plus  qu'un 
flambeau;  un  flambeau  n'est  précieux  que  par  les  choses  qu'il  éclaire.  Or  c'est  la 
vérité  qui  brille  éclairée  par  la  raison;  la  raison  illumine  ainsi  tout  homme  venant 


â!j4  LA    PIULOSOPHIE 

au  monde.  C'est  la  vérité  qui  mérite  la  recherche  et  la  science,  ranioiiv  et  la  foi. 
Vous  n'auriez  appris  aux  hommes  qulune  chose  d'elle,  h  savoir  qu'elle  existe,  le 
service  serait  déjà  grand  ;  car  vous  les  auriez  arrachés  au  principe  du  scepticisme, 
et  par  là  une  première  atteinte  serait  portée  à  l'incrédulité  et  à  l'indifférence, 
c'est-à-dire  aux  racines  du  mal  qui  trouble  et  humilie  la  société  jusque  dans  la 
joie  de  ses  conquêtes  et  l'orgueil  de  ses  progrès.  Persuadez-lui  qu'elle  a  quelque 
chose  à  croire,  et  elle  aura  fait  un  grand  pas. 

Pour  son  bonheur  et  pour  son  honneur,  à  son  grand  dommage  et  à  sa  grande 
honte,  l'homme  est  inconséquent.  Il  n'est  jamais  ni  aussi  bon  ni  aussi  mauvais  que 
ses  opinions.  La  perfection  suprême,  ou  la  dépravation  dernière  qui  serait  le  ré- 
sultat logique  de  ses  principes,  trouve  une  prompte  limite,  soit  dans  la  faiblesse  de 
sa  nature,  soit  dans  l'autorité  de  sa  conscience.  Toujours  il  subsiste  en  lui  quelque 
chose  d'inexplicable  et  quelque  chose  d'incorru|)tible,  et  dans  le  mal  même  l'homme 
n'est  pas  inGni.  Bien  plus,  quelquefois  ses  convictions  demeurent  oisives  et  sté- 
riles dans  sa  pensée,  et  n'exercent  aucune  puissance  sur  l'inertie  de  son  âme  ou 
contre  la  violence  de  ses  passions.  Cependant  on  ne  peut  nier  que  des  opinions,  des 
théories,  si  l'on  veut,  ne  fournissent,  soit  à  la  conscience,  soit  aux  passions,  des  ar- 
guments et  des  prétextes.  Tantôt  elles  colorent  des  faiblesses,  absolvent  des  fautes; 
tantôt  elles  empêchent  cette  subornation  de  la  raison  au  profil  des  vices  du  cœur. 
Elles  enhardissent  ou  embarrassent,  elles  poussent  ou  détournent,  et  il  faut  craindre 
celui  chez  lequel  le  caractère,  la  croyance,  la  passion  et  l'intérêt  se  coalisent  pour 
le  mal.  La  prétention  actuelle  de  la  politique  et  même  de  la  morale  est  de  mettre 
l'intérêt  du  côté  du  bien.  Où  serait  l'inconvénient  d'y  mettre  aussi  la  pensée,  et 
d'enlever  à  nos  fautes  la  complicité  éventuelle  de  la  raison?  Il  ne  restera  à  notre 
cœur  que  trop  d'amorces  pour  séduire  notre  esprit.  Les  passions  ne  sont  jamais  en 
reste  avec  la  raison,  et  celle-ci  délègue  trop  aisément  à  ses  flatteurs  le  droit  de  lui 
commander. 

Une  même  conclusion  sort  de  tout  ce  qui  précède.  Si  nous  considérons  autour  de 
nous  les  opinions  politiques,  les  opinions  sociales,  les  opinions  morales,  la  société 
paraît  manquer  de  i)rincipes  fixes  et  purs,  placés  dans  une  sphère  assez  haute  pour 
que  la  passion,  le  sophisme  et  le  doute  n'y  pénètrent  pas.  Cependant  cette  société 
est  raisonnable;  elle  a  en  aversion  les  préjugés  de  tous  genres,  comme  les  hypo- 
thèses de  toutes  sortes;  elle  a,  on  peut  le  dire,  l'esprit  libre.  Des  principes  destinés 
à  une  société  raisonnable  ne  peuvent  être  que  rationnels  ;  le  langage  le  dit  comme 
le  bon  sens.  Chercher  un  ensemble  de  principes  rationnels  ou  une  philosophie,  ce 
n'est  donc  pas  tout  à  fait  se  jeter  dans  une  spéculation  sans  but;  ce  n'est  pas  perdre 
terre  et  oublier  les  choses  de  ce  monde.  Penser  n'est  pas  rêver,  et  les  mépris  de 
l'indifférence  ou  de  la  moquerie,  qui  attendent  la  philosophie,  ne  sont  qu'un 
symptôme  de  plus  du  mal  qu'elle  veut  guérir.  Une  société  sans  traditions,  sans 
croyances,  qui  ne  sait  que  raisonner,  et  qui  analyse  son  malaise,  aurait  bon  air,  en 
effet,  de  railler  le  raisonnement,  de  traiter  de  vision  toute  théorie.  Elle  a  tant  de 
droits  d'être  dédaigneuse!  elle  est  si  si!ire  de  son  fait!  elle  sait  si  bien  que  dire  et 
que  penser  !  ses  opinions  pratiques  sont  si  stables,  si  assurées  contre  l'expérience, 
si  supérieures  au  doute!  elle  a  toujours  si  heureusement  réussi  dans  ses  calculs,  et 
les  systèmes  industriels  comme  les  sciences  physiques  ont  à  se  prévaloir  d'une  durée, 
d'une  perpétuité,  d'une  infaillibilité  si  imposante!  Gardez-vous,  parce  que  l'esprit 
philosophique  marche  en  tâtonnant,  hésite  d'avancer,  revient  sur  ses  pas,  d'in- 
sulter à  ses  incertitudes.  Parce  qu'il  pénètre  en  de  grandes  profondeurs  ou  .s'élève 


DANS    SES    UAPl'OnTS    AVIiC    LA    SOCIETE.  2bb 

à  do  yirandos  haïUours,  gardez-vous  do  raccuscv  d'ambition  chiniérique,  de  téné- 
breux ct^aronient.  Dos  i)rétonlions  plus  humbles  en  apparonee  ne  vous  oui  pas  si 
bien  tourné.  Des  certitudes  qui  vous  semblaient  plus  positives  se  sont  fondues  dans 
vos  mains.  Vous  n'en  êtes  pas  moins  tombés  pour  être  tombés  de  moins  haut,  et 
vous  ne  vous  montrez  pas  plus  habiles  à  prendre  les  moineaux  dans  les  buissons, 
que  lui  les  aigles  sur  les  rochers. 

Pétrone  raconte  qu'un  Romain  fil  graver  sur  son  tombeau  celte  éi)ilaphe  :  «  Sta- 
berius  repose  ici...  II  est  venu  de  peu.  Il  a  laissé  trois  cents  millions  de  sesterces. 
Jamais  il  n'a  voulu  entendre  les  philosophes.  Porte-toi  bien,  et  imite-le  (1)!  »  On 
le  voit,  la  sagesse  du  siècle  n'est  pas  nouvelle.  Fcnir  de  peu,  gagner  beaucoup,  et 
ne  pas  écouter  les  philosophes,  voilà  l'esprit  d'égalité,  l'iulérèt  supérieurement  en- 
tendu, et  l'indifférence  en  matière  intellectuelle.  Il  y  a  mille  ans  et  bien  davantage 
que  le  secret  est  connu  ;  a-l-il  fait  grand  bien  à  ceux  qui  l'ont  découvert?  Je  com- 
prends Caton  l'ancien  proscrivant  les  philosophes.  A  l'âge  des  vertus  rudes,  des 
croyances  fermes  et  grossières,  on  peut  assez  sensément  se  passer  de  doctes  études. 
La  charrue  triomphale  du  vieux  Romain  suffisait  à  son  activité  et  à  son  orgueil. 
Mais  quand  on  a  des  millions  de  sesterces,  on  ne  peut  mieux  faire  que  d'écouter 
les  philosophes.  Aux  mœurs  faibles,  aux  caractères  amollis,  il  faut  au  moins  l'élé- 
vation de  la  pensée,  et  dans  l'âge  des  Pélrones,  c'est  la  philosophie  seule  qui  fait 
la  piété  des  Anlonins. 

Charles  de  Rémusat. 

(1)  Pelron.,  71.  —  N'esl-co  pas  le  même  Slaberius  dont  Horace  dit  ((uo  laul  qu'il  vécut, 
il  regarda  la  pauvreté  comme  un  grand  vice'.' 

Quoad  vixit,  ciedidit  iiigens 

Pauperiem  vitium 

(11,  Sal    ni.  v    Dl.) 


ANCIENS 


POÈTES  FRANÇAIS. 


nu  BAU'fi'AS. 


La  fin  du  xvi*  siècle  est  en  littérature,  cumme  en  plusieurs  autres  choses,  un 
moment  décisif  et  curieux  à  étudier  de  près.  En  poésie,  c'est  comme  un  défilé  et  un 
détroit  que  plus  d'un  nom  et  d'une  gloire  ont  peine  à  franchir.  Une  flottille  de 
poètes  arrivait  et  se  pressait  à  pleines  voiles  du  côté  de  l'entrée;  mais,  à  la  sortie, 
le  seul  Malherbe  tient  haut  son  pavillon  et  a  sauvé  sa  nef  toute  neuve.  Des  autres, 
il  ne  reste  guère  que  des  corps  désemparés  ou  des  débris. 

A  quel  endroit  du  détroit,  sur  quel  rocher,  chacun  a-t-il  eu  son  temps  d'arrêt 
ou  son  naufrage?  Quelle  est  la  position  respective  et  précise  des  divers  points  que 
signalent  ces  noms  de  Bertaut,  Desportes,  Régnier,  D'Aubigné,  Du  Bartas?  C'est 
une  sorte  de  géographie  assez  délicate  à  relever;  à  moins  d'extrême  attention, 
on  court  risque  de  confondre.  Le  détroit  est  en  effet  prolongé,  fort  sinueux  et 
tournant;  il  y  a  de  faux  aspects  de  perspective.  Bertaut  peut  sembler  plus  voisin  de 
Malherbe  qu'il  ne  l'est  réellement.  Du  Bartas  se  peut  rapprocher  de  la  suite  de 
Ronsard  plus  qu'il  ne  conviendrait. 

Je  parlerai  aujourd'hui  de  Du  Bartas.  Il  ne  m'a  jamais  paru  un  bon  poète,  et  je 

(1)  Voir  dans  cette  Revue  l'article  Joachim  Du  Bellay  (1840  ),  et  l'article  Jean  Bertaut 
(18-41);  ces  trois  éludes  se  correspondent  cl  se  complètent. 


ANCIENS    l'OETES    FRANÇAIS.  ''l'ô  é 

ne  viens  pas  lui  faire  réparation  à  ce  litre.  Il  ne  faudrait  pas  croire,  eu  vertu  de 
rimpavtialilé  et  de  l'intelligence  historique  appliquées  à  la  littérature,  que  la  poésie 
est  quelque  chose  de  relatif,  que  ce  qui  a  été  véritablement  bien  et  beau  dans  un 
temps,  cesse  de  l'être,  et  que,  dans  les  réhabilitations  à  faire  des  poêles,  il  n'y  ail 
pas  quelques  règles  fixes  et  toujours  présentes  à  observer.  Un  poëte,  qui  n'a  atteint 
au  beau  ou  au  gracieux  que  par  moments,  a  pu  s'égarer  et  céder  au  mauvais  goût 
de  sou  temps  dans  le  gros  de  ses  œuvres;  on  retrouve  du  moins  en  lui  des  traces 
brillantes  de  ce  que  son  talent,  mieux  entouré,  aurait  su  produire.  Mais,  s'il  ne  se 
découvre  pas  de  telles  traces  bien  nettes,  bien  détachées  et  bien  distinctes  chez  le 
poëte,  je  commence  à  craindre  qu'il  n'eCil  jamaisélé  véritablement  fin  et  distingué.  Or, 
Du  Bartas,  le  Père  Le  Moyne  et  Thomas  me  paraissent  tous  trois  dans  ce  cas.  L'élé- 
vation et  d'assez  hautes  qualités  ne  manquent  certes  pas  à  leur  veine;  mais  ils  sont 
pesants  et  auraient  de  tout  temps  mérité  de  commander  dans  la  grosse  cavalerie 
des  pégases. 

Nul  poète  pourtant  n'a  peut-être  eu,  de  son  vivant  et  après  sa  mort,  plus  de 
renom,  en  son  pays  et  à  l'étranger,  que  Du  Bartas.  Il  a  été  le  chantre  et  le  repré- 
sentant d'un  grand  mouvement  des  esprits  à  la  date  où  il  est  venu.  Il  s'agit  de  bien 
établir  et  d'expliquer  son  importance. 

Guillaume  de  Saluste,  seigneur  Du  Bartas,  d'une  famille  noble,  fils  d'un  trésorier 
de  France,  naquit  vers  1544,  non  pas  tout  à  fait  au  Bartas,  mais,  comme  Goujet 
l'a  montré,  à  quelques  lieues  de  là,  en  la  petite  ville  de  Monlfort,  non  loin  d'Auch, 
au  cœur  de  la  Gascogne.  Rien  d'étonnant  si  ses  phrases  sentirent  toujours  un  peu 
ce  que  lui-même  appelle  son  naturel  ramage.  Ses  premières  années  se  passèrent 
dans  les  lieux  de  sa  naissance,  et  furent  employées  à  l'élude,  aux  lettres,  à  la  poésie. 
Il  composa  des  vers  presque  au  sortir  de  l'enfance.  Son  premier  recueil,  intitulé 
l-a  Musc  chrétienne,  parut  à  Bordeaux  en  1574;  dans  une  édition  de  1579,  que  j'ai 
sous  les  yeux,  on  lit  en  tête  une  dédicace  à  Madame  Marguerite  reine  de  Navarre, 
qu'il  s'est  donnée,  dit-il,  pour  marraine  :  choix  très-naturel  de  la  part  d'un  sujet, 
mais  qui  ne  laisse  pas  d'être  piquant  chez  un  poëte  si  religieux  :  on  croirait,  s'il 
était  malin,  qu'il  fait  une  épigramme.  Le  poëme  de  Judith,  ajoute  t-il,  lui  fut 
commandé,  il  y  a  environ  quatorze  ans,  par  la  feue  reine  Jeanne,  et  il  prend  à 
témoin  plusieurs  gens  d'honneur  qui  lui  ont  entendu  réciter  de  ces  vers,  il  y  a 
plus  de  douze  ans.  Tout  ceci  tend  à  nous  le  représenter  en  pleine  verve  dès  1563, 
et  il  déclare  d'ailleurs,  dans  sa  pièce  d'Uranie,  que  l'amour  du  docte  laurier  n'at- 
tendit pas  en  lui  l'avril  de  son  âge. 

Le  caractère  propre  de  sa  vocation  ne  fut  pas  douteux  un  instant  :  Du  Bartas, 
du  premier  jour,  se  posa  comme  un  poëte  religieux.  Ronsard  et  son  école  toute 
païenne  régnaient  alors.  Notre  nouveau  venu,  au  moins  par  le  fond  de  l'inspiration, 
s'en  détache  :  il  évoque  Uranie,  la  muse  des  célestes  et  graves  accords;  elle  lui 
apparaît  et  l'endoctrine.  Au  moment  où  Desportes  (1373)  eifémine  la  lyre  et  où 
toutes  les  jeunes  voix  répètent  ses  chansons,  Du  Bartas  i^enfle  l'accent  et  proteste 
contre  les  mignardises.  C'est  à  la  Bible  qu'il  se  prend,  c'est  aux  sujets  sacrés  qu'il 
demande  une  moralité  élevée  et  salutaire.  Il  mérita  en  effet  cet  éloge  qu'on  lui 
décerna  depuis  dans  une  épitaphe  latine  :  «  Qui  Musas  creptas  profanœ  lasciviœ 
sacri's  montibus  reddidit  ;  sacris  fontibus  aspersit;  sacris  cantibus  intonuit;  il  fut  le 
premier  qui,  délivrant  les  Muses  de  ces  profanes  folâtreries  dontelles  étaient  comme 
perdues,  les  rendit  à  leurs  saintes  montagnes,  les  replongea  en  leurs  saintes  fon- 
taines, et  ne  leur  fit  ouïr  que  de  pures  et  divines  chansons.  » 


21i8  ANCIENS   POÈTES    FRANÇAIS. 

Par  malheur,  les  vers  ne  répondent  pas  tout  à  fait  à  l'intention.  Les  stances  de 
son  Vranie  manquent  tout  d'aboi-d  à  la  loi  de  l'entrelacement  des  rimes  féminines 
et  masculines.  On  y  sent  je  ne  sais  quoi  d'incorrect  et  d'arriéré  en  rudesse,  si  on 
la  compare  aux  jolis  couplets  de  la  même  date  qui  se  modulaient  à  la  cour  des 
Valois.  Nous  sommes  à  Nérac,  à  Monfort  en  Armagnac.  La  Judith  est  une  narration 
assez  soutenue,  en  six  chants,  et  où  se  remue  par  accès  un  certain  soulfle  héroïque, 
sans  aucun  idéal  pourtant.  Du  Bartas  gagnera  beaucoup  avec  les  années  ;  mais,  en 
obtenant  le  mérite,  il  n'aura  jamais  la  grâce,  —  la  grâce,  ce  don  qui  est  comme 
l'amour,  qui  vient  on  ne  sait  pourquoi,  qui  se  pose  où  il  lui  plaît,  qui  va  combler 
le  libertin  ou  le  volage,  et  qui  fuit  l'honnête  et  le  laborieux  qui  le  pourchasse.  C'est 
une  capricieuse  et  une  femme,  que  la  Muse. 

La  Semaine  ou  Création  du  Monde,  qui  répandit  avec  éclat  la  renommée  de  Du 
Bartas,  parut  en  1579  (1)  ou  plutôt  1578.  Les  guerres  de  religion  s'étaient  rani- 
mées, mais  avec  intermittences,  de  1576  à  1580.  Henri  de  Navarre,  se  dérobant 
de  la  cour  de  France  où  on  le  gardait  presque  à  vue,  avait  regagné  sa  Gascogne 
et  convié  aux  armes  ses  fidèles  serviteurs.  Du  Bartas  fut  un  de  ceux-là.  Lui  qui,  plus 
jeune,  en  1574-,  se  vantait  par  un  sonnet  de  ne  suivre  le  barreau  ni  le  train  guer- 
rier, et  de  passer  oisivement  sa  vie  en  son  manoir  de  Bartas,  il  avait  dû  à  son  tour 
endosser  la  cuirasse  et  ceindre  le  baudrier.  On  le  voit,  dans  une  préface  de  1579, 
se  plaindre  de  sa  destinée  et  de  la  calamité  de  son  siècle,  qui  l'ont  appelé  à  une 
autre  profession  que  celle  des  lettres.  Calviniste  comme  D'Aubigné,  mais  moins 
salyrique  et  moins  amer,  il  se  contenta,  sans  se  prendre  aux  personnes,  de  travailler 
et  de  faire  valoir  un  fonds  sérieux.  Tandis  que  des  abbés,  bons  catholiques,  ne 
chantaient  qu'amourettes  et  agréables  lascivetés,  tandis  que  la  cour  et  les  mignons 
fredonnaient  sur  tous  les  tons  :  0  Nuit,  jalouse  Nuit,  ou  bien  Rozette,  pour  un 
peu  d'absence,  voilà  un  séculier  et  un  soudard  qui  entonne  là-bas  le  los  divin,  et 
qui  se  fait,  en  vers  sonores,  prédicateur  des  choses  saintes.  De  nos  jours,  nous  avons 
VH  M.  de  Lamartine  se  trouver  au  début  le  poëte  de  ce  qu'on  appelait  la  réaction 
catholique  et  religieuse,  comme  Déranger  était  celui  de  l'opinion  frondeuse  et 
libérale.  Eh  bien,  talent  à  part,  le  succès  de  la  Semaine  de  Du  Bartas  s'explique 
de  même  :  il  se  trouva  par  là  en  un  instant  le  poêle,  non  pas  seulement  de  l'opi- 
nion calviniste  (il  n'a  rien  qui  sente  particulièrement  le  sectaire),  mais  de  l'opinion 
religieuse  grave,  de  la  croyance  chrétienne,  si  fervente  alors  dans  toute  une  classe 
de  la  société.  Son  œuvre,  à  peine  lancée,  fut  portée  dans  le  grand  courant.  Les 
(jualre  ou  cinq  années  de  trêve  dont  on  jouit  depuis  ce  qu'on  appelait  la  Confé- 
rence de  Fleix  jusqu'à  la  grande  guerre  de  la  Ligue  (1580-1 585),  firent suftisamment 
d'espace  pour  une  publicité  immense.  On  peut  dire  qu'indépendamment  presque 
du  mérite  poétique  plus  ou  moins  distingué,  la  Semaine,  venue  à  point,  réussit 
par  son  sujet  comme  l'eût  fait  la  Bible  traduite  en  français,  comme  plus  tard  on 
vit  réussir,  même  parmi  les  dames,  le  Nouveau  Testament  dcMons. 

C'était  à  peu  près  le  moment  où  D'Aubigné,  forcé  de  garder  le  lit  pour  quelque 


(1)  A  Paris,  chez  Jean  Février,  in-^".  Le  privilège  du  roi  est  de  février  1578,  ce  qui 
semble  indiquer  que  c'est  bien  réellement  dans  le  couranl  de  l'année  que  le  livre  parut. 
Collelcl,  dans  sa  Vie  manuscrite  de  Du  Dartas  (Bibliothèque  du  Louvre),  donne  cette 
date  inexactement,  et  Goujel  l'élude.  Je  ne  le  fais  remarquer  que  pour  demander 
grâce  moi-même  de  tant  de  petites  inadvertances  en  pareille  matière,  où  il  a  pu  m'arriver 
de  tomber. 


ANCIEISS   rOÈTES    FRANÇAIS.  'i'6'i) 

blessure  (1577),  diclail  les  premières  stances  de  ses  Tragiques;  si  elles  avaientparu 
alors,  Du  Uarlas  en  partie  était  devancé,  ou  du  moins  il  y  avait  balance  dans  le 
même  camp;  mais'  la  publication  n'en  eut  lieu  que  bien  plus  tard.  C'était  le  mo- 
ment encore  où  paraissait  (coïncidence  singulière!)  la  première  édition  des  Essais 
de  Montaigne,  ce  compatriote  et  voisin  bien  différent.  La  Semaine  de  l'un,  les 
Essais  de  l'autre, ne  pouvaient  se  faire  concurrence;  ces  deux  produits  de  Gascogne 
se  suivirent  à  un  an  d'intervalle  (lo79-1580),et  obtinrent,  chacun  à  leur  manière, 
un  succès  de  vogue.  Il  y  a  eu  de  tout  temps  des  mets  à  la  fois  pour  tous  les  goûts. 
On  ne  peut  nier  que  la  Semaine  ne  justifiât  ce  premier  enthousiasme  par  un 
certain  air  de  grandeur,  par  des  tirades  éloquentes,  et  aussi  par  la  nouveauté  bien 
réelle  du  genre.  La  poésie  dévote  du  moyen  âge  était  dès  longtemps  oubliée  ;  la  Re- 
naissance avait  tout  envahi  ;  les  seuls  protestants  en  étaient  encore  aux  maigres 
j)saumes  de  Marot.  Voici  venir  un  poêle  ardent  et  docte,  qui  célèbre  l'œuvre  de 
Dieu,  qui  raconte  la  sagesse  de  l'Éternel,  et  qui  déroule  d'après  Moïse  la  suite  et 
les  beautés  de  la  cosmogonie  hébraïque  et  chrétienne.  Ce  que  Parménide,  Empé- 
docle,  Lucrèce  et  Ovide  lui-même,  ont  tenté  chez  les  anciens,  il  l'ose  à  son  tour,  et 
en  des  détails  scientifiques  non  moindres;  mais  toute  cette  phy.sique  se  relève  d'un 
sentiment  moral  animé,  d'une  teinte  biblique  et  parfois  prophétique  qui  passe 
comme  l'éclair  à  travers  les  éléments.  J'en  pourrais  citer  plus  d'un  exemple,  la 
menace  de  la  fin  du  monde  dans  la  première  journée,  ou  à  la  fin  de  la  quatrième 
cette  image  vraiment  belle  et  artistement  exprimée  de  Josué  arrêtant  le  soleil.  Le 
malheur  de  Du  Bartas  est  qu'il  gâte  cette  élévation  naturelle  de  ses  pensées,  cette 
noblesse  de  ses  descriptions,  par  des  traits  burlesques,  par  des  expressions  dépla- 
cées et  de  mauvais  goût  (même  pour  son  temps),  dont  il  ne  sentait  pas  le  léger  ri- 
dicule :  nous  verrons  des  railleurs  le  relever.  Il  nous  parle  toutd'uncoup,  à  propos 
de  sa  Gascogne,  des  monts  enfarinés  d'une  neige  éternelle.  Dans  sa  physique  des 
éléments,  au  second  jour,  il  met  en  jeu  V Antipéristase  pour  expliquer  le  duel  du 
chaud  et  du  froid  (1).  Sa  noblesse  en  un  mot  pèche  tour  à  tour  et  déroge  soit  par 
le  trivial,  soit  par  le  pédantesque.  Au  moment  de  la  création  de  l'homme,  quand, 
le  monde  étant  formé  et  d'ailleurs  peuplé,  il  ne  s'agit  plus  que  d'introduire  l'hôle 
principal,  il  dit  assez  agréablement  : 

Le  sage  ne  conduit  la  personne  invitée 

Dans  le  lieu  du  festin,  que  la  salle  apprêtée 

Ne  brille  de  flambeaux,  et  que  les  plats  chargés 

Sur  le  linge  flamand  ne  soient  presque  rangés  : 

Ainsi  notre  grand  Dieu,  ce  grand  Dieu  qui  sans  cesse 

Tient  ici  cour  ouverte, 

Ne  voulut  convier  notre  aïeul  à  sa  table 
Sans  tapisser  plus  tôt  sa  maison  délectable, 
El  ranger,  libéral,  sous  les  pôles  astres, 
La  friande  douceur  de  mille  mets  sucrés. 

Eh  bien  !  ce  linge  flamand  dont  il  parle  en  ce  premier  Éden,  on  le  retrouve  chez 
lui  en  plus  d'un  endroit,  et  moins  joliment.  Mais  je  me  reprocherais,  avant  d'en 
venir  plus  en  détail  à  l'examen  de  Du  Bartas,  de  ne    pas  laisser  parler  sur  lui  tout 

(1)  Antipcristasc,  en  bon  français,  ne  veut  dire  autre  chose  que  concentration. 


a60  ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS. 

au  long  un  juge,  un  avocat  bienveillant  et  le  plus  inattendu;   on  ne  le  dovineiail 
jamais,  si  je  ne  disais  que  c'est  Goethe  lui-même. 

u  La  juste  appréciation  de  ce  qui  doit  plaire  en  tel  pays  ou  à  telle  époque,  d'a- 
près l'état  moral  des  esprits,  voilà,  écrit  Goethe,  ce  qui  constitue  le  goût.  Cet  état 
moral  varie  tellement  d'un  siècle  et  d'un  pays  à  un  autre,  qu'il  en  résulte  les  vicis- 
situdes les  plus  étonnantes  dans  le  sort  des  productions  du  génie.  J'en  vais  citer  un 
exemple  remarquable. 

»  Les  Français  ont  eu,  au  xvi"  siècle,  un  poète  nommé  Du  Barlas,  qui  lut  alors 
l'objet  de  leur  admiration.  Sa  gloire  se  répandit  même  en  Europe,  et  on  le  tra- 
duisit en  plusieurs  langues.  Il  a  composé  beaucoup  d'ouvrages  en  vers  héroïques. 
C'était  un  homme  d'une  naissance  illustre,  de  bonne  société,  distingué  par  son  cou- 
rage, plus  instruit  qu'il  n'appartenait  alors  à  un  guerrier.  Toutes  ces  qualités  n'ont 
pu  le  garantir  de  l'instabilité  du  goût  et  des  outrages  du  temps.  Il  y  a  bien  des 
années  qu'on  ne  le  lit  plus  en  France,  et,  si  quelquefois  on  prononce  encore  son  nom, 
ce  n'est  guère  que  pour  s'en  moquer.  Eh  bien  !  ce  même  auteur  maintenant  pro- 
scrit et  dédaigné  parmi  les  siens,  et  tombé  du  mépris  dans  l'oubli,  conserve  en  Alle- 
magne son  antique  renommée;  nous  lui  continuons  notre  estime,  nous  lui  gardons 
une  admiration  lidèle,  et  plusieurs  de  nos  critiques  lui  ont  décerné  le  litre  de  roi 
des  poêles  français.  Nous  trouvons  ses  sujets  vastes,  ses  descriptions  riches,  ses 
pensées  majestueuses.  Son  principal  ouvrage  est  un  poème  en  sept  chants  sur  les 
sept  jours  de  la  création.  Il  y  étale  successivement  les  merveilles  de  la  nature;  il 
décrit  tous  les  êtres  et  tous  les  objets  de  l'univers,;»  mesure  qu'ils  sortentdes  mains 
de  leur  céleste  Auteur.  Nous  sommes  frappés  de  la  grandeur  et  de  la  variété  des 
images  que  ses  vers  font  passer  sous  nos  yeux  ;  nous  rendons  justice  à  la  force  et  à 
la  vivacité  de  ses  peintures,  à  l'étendue  de  ses  connaissances  en  physique,  en  his- 
toire naturelle.  En  un  mot,  notre  opinion  est  que  les  Français  sont  injustes  de  mé- 
connaître son  mérite,  et  qu'à  l'exemple  de  cet  électeur  de  Mayence,  qui  fit  graver 
autour  delà  roue  de  ses  armes  sept  dessins  représentant  les  œuvres  de  Dieu  pen- 
dant les  sept  jours  de  la  création,  les  poètes  français  devraient  aussi  rendre  des 
hommages  à  leur  ancien  et  illustre  prédécesseur,  attacher  à  leur  cou  son  portrait, 
et  graver  le  chiffre  de  son  nom  dans  leurs  armes.  Pour  prouver  à  mes  lecteurs  que 
je  ne  me  joue  point  avec  des  idées  paradoxales,  pour  les  mettre  à  même  d'apprécier 
mon  opinion  et  celle  de  nos  littérateurs  les  plus  recommandables  sur  ce  poète,  je 
les  invite  à  relire,  entre  autres  passages,  le  commencement  du  septième  chant  de 
sa  Semaine.  Je  leur  demande  s'ils  ne  trouvent  pas  ces  vers  dignes  de  figurer  dans 
les  bibliothèques  à  côté  de  ceux  qui  font  le  plus  d'honneur  aux  muses  françaises,  et 
supérieurs  à  des  productions  plus  récentes  et  bien  autrement  vantées.  Je  suis  per- 
suadé qu'ils  joindront  leurs  éloges  à  ceux  que  je  me  plais  à  donner  ici  à  cet  auteur, 
l'un  des  premiers  qui  aient  fait  de  beaux  vers  dans  sa  langue,  et  je  suis  également 
convaincu  que  les  lecteurs  français  persisteront  dans  leur  dédain  pour  ces  poésies 
si  chères  à  leurs  ancêtres,  tant  le  goût  est  local  et  instantané!  tant  il  est  vrai  que 
ce  qu'on  admire  en-deçà  du  Rhin,  souvent  on  le  méprise  au  delà,  et  que  les  chefs- 
d'œuvre  d'un  siècle  sont  le  rapsodies  d'un  autre  (1)  !  » 

Goethe  n'a  pas  fini  ;  il  continue  et  explique  en  général  ce  changement  par  le 
progrès  exclusivement  classique  qui  s'est  accompli  sous  Louis  XIV,  qui  s'est  même 

(1)  Des  Hommes  célèbres  en  France  au  dix-Jiiiuièmc  siècle,   traduit  de   Goethe  par 
MM.,  (le  Saur  et  de  Sainl-Geniès  (Paris,  Rcnouard,  1825),  page  102. 


ANCIEINS    POÈTES    FAAiSÇAIS.  2()  1 

poursuivi  au  liolà,  et  dont  l'oHot  a  Ole  ilï'purortle  plus  en  p\us,{\olainiscr  la  langue. 
Mais  c'est  assez  pour  notre  objet.  Il  faut  citer  ces  vers  qu'il  trouve  si  beaux,  et  qui 
sont  en  effet  remarquables.  Une  ré.serve  pourtant  avant  tout  ;  en  fait  de  poètes  et 
d'écrivains,  chaque  nation  est.  ce  semble,  le  premier  juge  des  siens;  si  grand  que 
soit  Goethe,  cela  ne  le  rend  pas  un  arbitre  plus  sûr  des  vers  français.  On  m'en  a 
montré  de  singuliers  de  lui  qu'il  écrivait  à  son  ami  Millier  dans  sa  jeunesse.  Je  le 
dirai  en  tout  respect,  la  vendeuse  d'herbes  d'Athènes,  ou,  pour  parler  comme  Paul- 
Louis  Courier,  la  moindre  femmelette  de  la  rue  Cauchat  en  sait  plus  long  sur  de 
certaines  fautes  indigènes  que  l'homme  de  génie  élrunëer.  Faites  tous  iws  vers  à 
Paris,  dit  l'adage;  or  Du  Bartas  n'en  lit  aucun  à  Paris.  Ce  que  je  crois  entrevoir, 
ce  que  j'espère  prouver,  c'est  que,  même  de  son  temps,  malgré  toute  sa  vogue  et  sa 
gloire,  il  fut  toujours  un  peu  le  poète  des  provinces  et  celui  des  réfugiés;  qu'il  n'a- 
gréa jamais  complètement  à  la  cour;  qu'il  choqua  ce  goût  fln  des  derniers  Valois, 
et  que,  n'en  déplaise  à  l'électeur  de  Mayence  ou  au  roi  Jacques  d'Ecosse,  le  spiri- 
tuel Du  Perron  lui  refusa  toujours  son  brevet. 

Et  même  à  lire  le  morceau  cité  par  Goethe,  nous  allons  avoir  la  preuve  que  tout 
n'est  pas  caprice  dans  ce  goût.  Il  s'agit  de  Dieu  qui,  ayant  fini  son  œuvre,  s'y  com- 
plaît et  la  contemple  (1)  : 


Le  peintre  qui,  tirant  un  divers  paysage, 

A  mis  en  œuvre  l'arl,  la  nature  et  l'usage, 

Et  qui,  d'un  las  pinceau,  sur  son  docle  pourtrail, 

A,  pour  s'éterniser,  donné  le  dernier  irait. 

Oublie  ses  travaux,  ril  d'aise  en  son  courage. 

Et  tient  toujours  les  yeux  collés  sur  son  ouvrage. 

Il  regarde  lanlôt  par  un  pré  saulcler 
Un  agneau  qui  toujours,  mucl,  semble  bêler; 
Il  contemple  tantôt  les  arbres  d'un  bocage, 
Ore  le  ventre  creux  d'une  roche  sauvage, 
Ore  un  petit  sentier,  ore  un  chemin  battu, 
Ore  un  pin  baise-nue,  ore  un  chêne  abattu. 


Ici,  par  le  pendant  d'une  roche  couverte 
D'un  tapis  damassé  moitié  de  mousse  verte. 
Moitié  de  vcrd  lierre,  un  argenté  ruisseau 
A  flots  entrecoupés  précipite  son  eau  ; 
Et  qui,  courant  après,  or'  sus,  or'  sous  la  terre, 
Humecte,  divisé,  les  carreaux  d'un  parterre. 

Ici  l'arquebusier,  de  derrière  un  buis  vert, 
Affûté,  vise  droit  contre  un  chêne  couvert 
de  bisets  passagers.  Le  rouet  se  débande  ; 
L'amorce  vole  en  haut  :  d'une  vitesse  grande, 

(1)  Entre  le  texte  primitif  de  l'édition  de  1579  et  celui  des  éditions  suivantes,  je  re- 
marque dans  ce  morceau  d'assez  notables  différences.  L'auteur  y  a  fait  des  corrections,  et 
en  général  heureuses.  Sur  un  ou  deux  points,  je  me  tiens  pourtant  au  premier  texte. 


262  ANCIENS    rOÈTES    FRANÇAIS. 

Un  plomb  environné  de  fumée  et  de  feu. 

Comme  un  foudre  éclatant,  court  parle  bois  touffu  (1). 

Ici  deux  bcrgerols  sur  l'émaillé  rivage 
Font  à  qui  mieux  courir  (2)  pour  le  prix  d'une  cage. 
Tin  nuage  poudreux  s'émeut  dessous  leurs  pas; 
Ils  marchent  et  de  tête,  et  de  pieds,  et  de  bras; 
Ils  fondent  tout  en  eau  :  une  suivante  presse 
Semble  rendre,  en  criant,  plus  vite  leur  vitesse. 

Ici  deux  bœufs  suans,  de  leurs  cols  harassés, 
Le  contre  fend-guêrei  traînent  à  pas  forces, 

Ici  la  pastourelle,  à  travers  une  plaine, 

A  l'ombre,  d'un  pas  lent,  son  gras  troupeau  ramène  (5)  ; 

Cheminant  elle  file,  et,  à  voir  sa  façon, 

On  dirait  qu'elle  entonne  une  douce  chanson. 

Un  fleuve  coule  ici,  là  naît  une  fontaine. 
Ici  s'élève  un  mont,  là  s'abaisse  une  plaine. 
Ici  fume  un  château,  là  fume  une  cité, 
Et  là  flotte  une  nef  sur  Neptune  irrité. 

Bref,  l'art  si  vivement  exprime  la  nature, 
Que  le  peintre  se  perd  en  sa  propre  peinture. 
N'en  pouvant  tirer  l'œil,  d'autant  que,  plus  avant 
Il  contemple  son  œuvre,  il  se  voit  plus  savant. 

On  trouvera  pourtant  que  Goethe  n'avait  pas  si  mal  choisi,  et  qu'il  n'avait  pas  eu 
d'abord  la  main  trop  malheureuse.  Cette  première  partie  est  assurément  riche,  gra- 
cieuse même,  riante;  mais,  si  l'on  arrive  à  l'autre  terme  de  la  comparaison,  au 
grand  Ouvrier  qui,  au  jour  du  repos,  s'admire  dans  le  grand  Tout,  outre  que  c'est 
le  rapetisser  sans  doute  que  d'en  faire  un  paysagiste  si  flamand,  la  noblesse  d'expres- 
sion qui  pouvait  dissimuler  fait  défaut  à  chaque  pas;  l'élévation  du  ton  a  de  singu- 
lières chutes.  Croirait-on  bien  que  dans  les  vers  suivants  il  s'agisse  de  rÉlernel? 


(  l)  On  se  rappelle  les  vers  de  Delille  dans  l'Homme  des  Champs  . 

Aux  habitants  de  l'air  faut-il  livrer  la  guerre? 
Le  chasseur  prend  son  tube,  image  du  tonnerre; 
Il  l'élève  au  niveau  de  l'œil  qui  le  conduit  : 
Le  coup  part,  l'éclair  brille,  et  la  foudre  le  suit. 

Au  temps  de  Du  Bartas,  le  coup  partait  un  peu  moins  vite,  à  cause  du  rond;  mais  son 
descriptif  ne  le  cède  en  rien. 

(5)  Font  à  qui  mieux  courra,  dans  les  dernières  éditions. 
(5)  Dans  l'édition  de  1579,  il  y  avait  : 

Chez  soi,  d'un  pic  cjaillard,  son  gras  troupeau  ramène. 

C'était  plus  rustique;  la  correction  est  plus  jolie. 


ANCIENS   POÈTES    FHANÇAIS.  2(i:i 

Il  œillade  tantôt  les  champs  passcmcnlés 
Du  coins  ontorlillc'!  dos  fleuves  ai'gentcs. 

Or'  son  nez  à  longs  traits  odore  une  grande  plaine 
Où  commence  à  flairer  l'encens,  la  marjolaine. 

Son  oreille  or'  se  paît  de  la  niignarde  noise 
Que  le  peuple  volant  parles  forêls  dégoise... 

Et  bref  rore?7/e,  l'œil,  le  nez  du  Tout-Puissant, 
En  son  crnvrc  n'oit  rien,  rien  ne  voit,  rien  ne  sent, 
Qui  ne  proche  son  los 

L'oreille,  le  liez  du  Tout-Puissant  n'ont  paru  bons  en  aucun  temps,  qu'on  le  sache 
bien.  L'œil  suffisait  à  tout  rendre,  mais  l'œillade  gâte  tout.  On  lit  dans  le  Perro- 
niaîia  ces  paroles,  d'ailleurs  beaucoup  trop  sévères  :  «  Du  Bartas  est  un  fort  mé- 
chant poète,  et  a  toutes  les  conditions  qu'un  très-mauvais  poète  doit  avoir  en  Vin- 
vention,  la  disposition  et  l'élocution.  Pour  Yinvention,  chacun  sait  qu'il  ne  l'a  pas 
et  qu'il  n'a  rien  à  lui,  et  qu'il  ne  fait  que  raconter  une  histoire  :  ce  qui  est  contre 
la  poésie  qui  doit  envelopper  les  histoires  de  fables,  et  dire  toutes  choses  que  l'on 
n'attend  et  n'espère  point.  Pour  la  disposition,  il  ne  l'a  pas  non  plus,  car  il  va  son 
grand  chemin  et  ne  suit  aucune  règle  établie  par  ceux  des  anciens  qui  en  ont  écrit. 
pour  Yclocution  elle  est  très-mauvaise,  impropre  en  ses  façons  de  parler,  imperti- 
nente en  ses  métaphores  qui,  pour  la  plupart,  ne  se  doivent  prendre  que  des  choses 
universelles,  oîi  si  communes  qu'elles  aient  passé  comme  de  l'espèce  au  genre; 
mais  lui,  pour  le  soleil  par  exemple,  au  lieu  de  dire  le  Roi  des  lumières,  il  dira  le 
Duc  des  Chandelles;  pour  les  vents,  au  lieu  de  dire  les  Courriers  d'Eole,  il  dira  ses 
Postillons,  et  se  servira  de  la  plus  sale  et  vilaine  métaphore  que  l'on  se  puisse 
imaginer,  et  descend  toujours  du  genre  à  l'espèce,  qui  est  une  chose  fort  vi- 
cieuse... " 

Nous  avons  déjà  de  ce  défaut  assez  de  preuves  dans  le  peu  que  j'ai  cité.  En  ra- 
battant ce  qu'on  voudra  de  la  sévérité  de  Du  Perron  qui,  en  sa  double  qualité  de  ca- 
tholique et  de  poète  galant,  pouvait  être  un  peu  piqué  au  jeu  dans  le  succès  de  Du 
Bartas,  on  ne  saurait  refuser  à  l'élégant  et  à  l'éloquent  cardinal,  au  disciple  le  plus 
poli  de  Ronsard  et  à  l'introducteur  de  Malherbe,  d'être  un  juge  très-compétent  de 
la  bonne  élocUtion  en  usage  alors.  J'ouvre  le  premier  chant,  le  premier  jour  de  ht 
Semaine  :  qu'y  vois-je,  dès  le  début,  et  un  peu  après  les  Postillons  d'Eole?  Il  s'agit 
de  répondre  aux  profanes  qui  demandent  ce  que  faisait  Dieu  en  son  éternité  avant 
d'avoir  créé  le  monde  : 

Quoi?  le  preux  Scipion  pourra  dire  à  bon  droit 
Qu'il  n'est  jamais  moins  seul,  que  quand  seul  il  se  voit; 
Et  Dieu  ne  pourra  point  (ô  ciel,  quelle  manie!) 
Vivre  qu'en  loup-yarou,  s'il  vit  sans  compagnie  ! 

Un  peu  plus  loin.  Moïse  est  un  grand  Due.  A  propos  du  désordre  et  du  chaos  des 
quatre  éléments,  l'Archer  du  tonnerre,  grand  maréchal  de  camp,  c'est-à-dire  Dieu, 
ne  leur  avait  pas  encore  donné  quartier  à  chacun  ;  le  monde  serait  resté  à  jamais 
confus,  si  la  parole  souveraine 


264  ANCIEINS    POÈTES    FRANÇAIS. 

N'eût.comme  siringué  dedans  ces  membres  morts 
Je  ne  sais  quel  esprit  qui  meut  tout  ce  grand  corps. 

Voilà,  ce  me  semble,  Du  Perron  justifié  quand  il  parle  de  ces  vilaines  et  sales  mé- 
taphores qu'affectionne  Du  Bartas.  Celui-ci  n'eut  jamais  ce  tact,  ce  sentiment  du 
ridicule  qu'il  faut  avoir  en  français,  même  quand  on  écrit  dans  le  genre  sérieux  ;  il 
ne  l'avait  pas  plus  que  ce  que  j'appelle  le  léger  de  la  muse. 

On  a  raconté  qu'un  essaim  d'abeilles,  s'étant  venu  loger  dans  un  endroit  de  la 
muraille  à  son  château  du  Bartas,  n'en  sortit  jamais,  et  ne  cessa  point  tous  les  ans 
de  produire  du  miel.  On  y  vit  un  présage,  et  on  ne  manqua  pas  d'en  faire  des  vers 
français  et  latins  sur  tous  les  tons  : 

Non  etenim  sine  mente  deûm,  sine  numine  quodam 
Hue  vestrum,  aligcrœ,  casus  adegit  iter... 

Rien  pourtant  de  plus  mal  placé  que  ces  abeilles;  Du  Bartas,  en  ses  vers,  n'en  a 
pas  une,  tandis  que  bien  d'autres  de  son  temps,  et  même  des  secondaires,  en  pour- 
raient offrir;  Gilles  Durant,  Passerat,  Vauquelin  de  la  Fresnaye,  quesais-je  encore? 
mais  non  pas  lui.  11  a  du  souffle,  de  l'haleine,  des  poussées  de  grandeur,  une  cer- 
taine fertilité  grasse,  tout  ce  qui  se  peut  à  toute  force  rencontrer  en  Béotie,  jamais 
l'abeille. 

D'autres  encore  que  Du  Perron  le  savaient  bien.  A  la  suite  delà  Vie  de  Du  Bartas, 
par  Guillaume  Colletet  (1),  on  lit  une  note  très-curieuse  de  Colletet  fils,  le  poëte 
crotté  :  «  Jean  Baudouin,  écrit-il,  dont  le  nom  a  été  si  connu  dans  l'empire  des 
lettres,  et  duquel  nous  avons  de  si  fidèles  traductions,  m'a  dit  autrefois  que  Ron- 
sard, qui  étoit  fort  adroit  à  jouer  à  la  paume,  et  qui  ne  passoit  guère  de  semaine 
sans  gagner  partie  aux  plus  grands  de  la  cour,  étant  un  jour  au  jeu  de  l'Aigle  dans 
notre  faubourg  Saint-Marcel,  quelqu'un  apporta  la  Semaine  de  Du  Bartas,  et  qu'oyanl 
dire  que  c'étoit  un  livre  nouveau,  il  fut  curieux,  bien  qu'engagé  dans  un  jeu  d'im 
portance,  de  le  voir  et  de  l'ouvrir,  et  qu'aussitôt  qu'il  eut  lu  les  vingt  ou  trente  pre- 
miers vers,  ravi  de  ce  début  si  noble  et  si  pompeux,  il  laissa  tomber  sa  raquette, 
et  oubliant  sa  partie,  il  s'écria  ;  «  Oh  !  que  n'ai-je  fait  ce  poème  !  Il  est  temps  que 
»  Ronsard  descende  du  Parnasse  et  cède  la  place  à  Du  Bartas,  que  le  Ciel  a  fait 
»  naître  un  si  grand  poète.  »  Guillaume  Colletet,  mon  père,  m'a  souvent  assuré  de 
la  même  chose  ;  cependant  je  m'étonne  qu'il  ait  omis  cette  particularité  dans  la  vie 
qu'il  a  écrite »  Guillaume  Colletet  raconte  en  effet  deuxou  trois  autres  particu- 
larités plutôt  contraires.  Mais  rien  de  plus  naturel  à  concilier.  Au  moment  où  la 
Semaine  parut,  Ronsard,  âgé  de  cinquante-cinq  ans,  et  généreux  comme  un  mon- 
arque établi,  put  tenir,  dans  le  jeu  de  paume  de  l'Aigle,  le  propos  mémorable  que 
les  témoins  n'oublièrent  pas.  J'aimerais  même  à  croire  que  les  vers  qu'il  lut  ainsi  à 
livre  ouvert  et  qu'il  admira  ne  furent  point  ceux  du  début,  du  premier  chant,  assez 
peu  nobles  en  effet,  mais  bien  plutôt  ce  commencement  du  septième Joi/r,  les  mêmes 
que  Goethe  admira  depuis.  Quoi  qu'il  en  soit,  son  second  mouvement  ne  tarda  pas 
à  corriger,  à  rétracter  le  premier  ;  quand  il  vit  que  cette  gloire  de  Du  Bartas  de- 
venait sérieuse,  il  y  regarda  à  deux  fois  et  proclama  ses  réserves.  Comme  son  propos 
courait,  qu'on  lui  prêtait  même  encore  d'avoir  envoyé  à  son  rival  une  plume  d'or 
en  s'avouant  vaincu,  et  d'avoir  dit  que  Du  Bartas  avait  plus  fait  en  une  semaine 

(1)  Déjà  citée  (Bibliothèque  du  Louvre).  J'en  use  perpétuellement. 


ANCIENS    rOÈTES    PUAINÇAIS.  2(JJ> 

que  Ronsard  en  tonte  sa  vie,  il  lança    un   sonnet  plein  de  lieité  pour  y  répondre: 

Ils  oui  mciili,  Dorât,  ceux  qui  le  vculcni  dire, 
Que  Ronsard,  dont  la  Musc  a  conlculé  les  Rois, 
Soit  moins  que  Le  Barlas,  cl  qu'il  ait,  par  sa  voix, 
Rendu  co.  tciuoifinagc  ennemi  de  sa  Lyre. 


Ils  ont  menti,  Dorât;  c'est  une  invention 
Qui  part,  à  mon  avis,  de  trop  d'ambition; 
J'aurois  menti  moi-même  en  le  faisant  paroître. 

Francus  en  rougiroil;  cl  les  neuf  belles  Sœurs, 

Qui  trempèrent  mes  vers  dans  leurs  graves  douceurs. 

Pour  un  de  leurs  enfants  ne  me  voudroient  connoîlre. 

El  à  la  suite  de  ce  sonnet,  dont  Guillaume  Colletât  possédait  le  manuscrit  original, 
Ronsard  avait  ajouté  de  sa  main  ces  six  vers,  qui  exprimaient  visiblement  son  opi- 
nion littéraire,  assez  conforme  à  celle  de  Du  Perron  : 

Je  n'aime  point  ces  vers  qui  rampent  sur  la  terre, 
Ni  ces  vers  ampoulés  dont  le  rude  tonnerre 
S'envole  outre  les  airs  :  les  uns  font  mal  au  coeur 
Des  liseurs  dégoûtés,  les  autres  leur  font  peur  : 
Ni  trop  haut,  ni  trop  bas,  c'est  le  souverain  style  ; 
Tel  fut  celui  d'Homère  et  celui  de  Virgile. 

Que  vous  en  semble?  voilà  du  bon  goût  exemplaire.  Rien  n'est  capable  d'en  donner 
aux  poètes  novateurs  déjà  sur  le  retour,  comme  de  voir  des  rivaux  survenants  ou- 
trer leurs  défauts  et  réussir.  Ce  n'est  qu'en  littérature  qu'on  ne  dit  pas  :  Mes  petits 
sont  mignons. 

Mais  ceci  répond  toutefois  à  ceux  qui  n'ont  jamais  daigné  distinguer  Du  Bartas 
de  Ronsard,  et  qui  continuent  de  les  accoler.  Du  Bartas,  venu  le  dernier,  et  le  plus 
en  vue  à  certains  égards,  a  fait  payer  à  toute  l'école  de  son  devancier  les  frais  de 
sa  pesanteur  et  de  ses  mots  forgés;  on  a  imputé  à  tous  ce  qui  revenait  principale- 
ment à  lui.  Je  lui  en  veux  de  celte  disgrâce.  Il  a  obstrué  longtemps  le  retour  de  la 
critique  à  celle  jolie  poésie  des  règnes  de  Henri  II  et  de  Henri  III,  à  celle  poésie 
qui  naquit  et  fleurit  sous  l'invocation  des  deux  gracieuses  princesses,  jMarguerilo 
de  Savoie,  l'idéal  platonique  de  Du  Bellay,  et  Marguerite  de  Navarre,  aimée  plus 
au  sérieux  de  Desportes;  car  c'était  bien  de  celui-ci,  et  non  du  puritain, qu'elle  était 
la  WAie  marraine  (1). 

Quoique  la  Semaine  de  Du  Barlas  n'eût  rien  de  particulièrement  calviniste,  et 
que  les  docteurs  de  la  Faculté  de  théologie  de  Paris  l'eussent  visitée  avant  l'impres- 
sion, le  parti  calviniste  s'en  empara,  la  commenta,  la  traduisit,  la  répandit  et  la  fit 
réimprimer  à  foison  par  toutes  les  villes  de  France  et  d'Allemagne  où  la  réforme 
était  maîtresse;  ce  poème  en  parut  comme  le  trophée.  Du  Barlas,  grâce  à  cette 

*  (1)  Les  trois  Marguerites  da  xvi"  siècle  se  pourraient  ainsi  désigner  et  distinguer  littérai- 
rement par  les  noms  de  leurs  poètes,  la  Marguerite  de  Marot,  la  Jlarguerite  de  Du  Bellay, 
et  la  Marguerite  de  Desportes. 

T0'!E     I.  18 


266  ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS. 

circonstance,  devint  peut  ôlre  Texcniple,  le  type  le  plus  curieux,  en  aucun  temps, 
lie  la  gloire  poétique  immense  en  province  cl  à  l'étranger. 

En  moins  de  quatre  ou  cinq  années,  cette  Semaine  fut  imprimée  plus  de  vingt 
fois,  dit  Collelet,  en  toutes  sortes  de  marges  et  de  caractères.  Le  fameux  minisire 
de  Genève,  Simon  Goulart,  de  Senlis,  s'en  fit  aussitôt  le  commentateur,  comme  pour 
un  Lycopliron  :  c'estson  travail  qui  est  demeuré  attaché  aux  éditions  ordinaires.  Panta- 
léon  Thévenin,  de  Lorraine,  renchérissant  sur  Goulart,  composa  d'autres  commen- 
taires très-scientifiques  publiés  en  1584;  la  création  servait  aisément  de  prétexte 
à  encyclopédie.  Dès  1  TiTO,  Jean  Edouard  Du  Monin,  poète  philosophe,  espèce  de 
savant  allégorique  et  burlesque,  avait  traduit  le  poëme  en  vers  latins  (1).  Gabriel 
de  Lerm,  en  1585,  en  donnait  une  autre  traduction  latine,  et,  dans  la  dédicace 
adressée  à  la  reine  d'Angleterre,  il  disait  de  l'auteur  original,  au  milieu  d'éloges 
fabuleux  :  «  Les  pilastres  et  frontispices  des  boutiques  allenuindeit ,  polaques,  espo- 
r/nnh's,  se  sont  enorgueillis  de  son  nom  joint  avec  ces  divins  héros,  Platon,  Homère. 
Virgile...  «  Le  succès  de  la  Semaine  remettait  en  mémoire  aux  savants  VOEiivre  des 
Six  Jours,  poëme  grec  sur  le  même  sujet,  par  George  Pisides,  diacre  byzantin  du 
vu"  siècle  :  Frédéric  Morel  le  traduisit  en  vers  latins  iambiqties,  el  le  publia  à  la 
fin  de  1581.  Gomme  lecture  analogue,  je  me  pei'mettrai  d'indiquer  encore  une 
manière  de  commentaire  indirect,  qui  serait  assurément  le  plus  cher  aux  gens  de 
goût,  VExpUcalion  de  l'Ouvrage  des  Six  Jours  de  Duguet  (2). 

Cependant,  an  lieu  de  prolonger  son  septième  jour  et  de  s'endormir  dans  sa 
gloire.  Du  Bartas  profitait  du  loisir  de  ces  années  un  peu  moins  troublées  pour 
aborder  sa  seconde  Semaine,  c'est-à-dire  YEden  et  la  suite.  S'il  y  avait  réussi  au- 
tant qu'il  y  visa,  ce  serait  notre  Milton,  comme  Du  Bellay,  pour  une  certaine  grâce 
et  fraîcheur  savante, est  un  peu  notre  Spencer.  Mais  ces  comparaisons  pèchent  trop 
et  nous  font  tort. 

On  lit  dans  les  Mémoires  de  Du  Plessis-Mornay  la  letlre  suivante,  qu'il  écrivait 
à  Du  Bartas,  à  la  veille  de  cette  publication.  On  y  voit  bien  l'attente  du  parti,  l'es 
time  qu'on  faisait  du  poète  à  l'égal  d'un  théologien,  et  les  relations  mutuelles  de 
ces  dignes  hommes.  Du  Plessis-Mornay  avait  environ  trente-cinq  ans  à  cette  date, 
et  Du  Bartas  quarante. 

Du  15  janvier  1584.  «  Monsieur,  je  loue  Dieu  que  soyez  arrivé  à  la  fin  de  votre 
seconde  Semaine.  C'est  un  œuvre  aussi  avidement  attendu  que  l'autre  a  été  joyeuse- 
ment reçu.  De  moi  je  ne  fais  rien  que  plaindre  ma  vie  détournée  des  choses  hautes 
aux  basses;  et  crains  que  mon  esprit  enfin  n'en  dégénère,  encore  qu'en  cette  espé- 


(1)  Sons  ce  lilre  :  Joannis  Edoardi  Du  Monin  Burgundionis  Gyani  (do  Gy  en  Franche- 
Comté)  Beresithias  (c'est  le  mot  hébreu)  sive  Mundi  Creatio....  Ce  bizarre  Du  Blonin  a  dû 
faire  celte  iradudion  en  quelques  mois.  Henri  IV  l'appelait,  par  plaisanterie,  le  pacte  des 
chcvau-léijers  ;  on  ne  pouvait  dire  la  même  chose  de  Du  Bartas. 

(2)  Il  semble  que  le  succès  chrétien  de  Du  Bartas  ail  piqué  d'honneur  les  catholiques,  cl 
qu'ils  aient  voulu  prouver  qu'eux  aussi  ils  avaient  nombre  de  i)ièces  de  vers  religieuses  et 
morales.  J'ai  sons  les  yeux  un  volume  intitulé  In  Muse  chrélienne,  ou  recueil  des  poésies 
chrétiennes  Urées  des  piincipaux  poètes  français,  publié  à  Paris  en  1582.  L'éditeur  dit  en 
son  avant-propos  qu'il  n'a  tiré  son  dioix  que  des  œuvres  des  six  ■premiers  et  plus  excellents 
poêles  que  la  France  ait  encore  portés,  trois  desquels,  ajonte-t-il,  sont  encore  vivants 
(Ronsard,  Ba'if  et  Desportes),  et  trois  morts  (Du  Bellay,  Jodelle  cl  Bellcau)  ;  il  n'est  pas 
question  de  Du  Bartas,  dont  la  Senuiine  était  pourtant  alors  on  pleine  vo^ne.  Preuve  encore 
que  le  rôle  en  première  ligne  ne  lui  était  pas  iiu'onleslablemeul  accordé. 


ANCIENS    POÈTES    rnANÇAIS.  0(57 

lance  je  lutte  toujours  vivement  de  ma  nature  contre  la  nature  des  affaires  dont  il 
faut  me  mêler  (1  ).  Vous  verrez  ma  traduction  latine  de  mon  livre  De  la  Vérité,  et  en 
jugerez,  s'il  vous  plaît  :  j"ai  des  conceptions  et  presque  m'en  déplais,  parce  que  je 
ne  me  vois  ni  le  loisir  ni  la  saison  de  les  éclore.  Faisons  étal  que  je  suis  à  tirer  une 
galère  pour  quelques  ans;  au  sortir  de  là  peut-être  aurai-je  durci  mes  nerfs  et  mes 
muscles  pour  quelque  exercice  plus  agréable.  Je  me  sens  honoré  d'avoir  eu  quelque 
place  en  votre  livre  (2).  La  perle  que  j'ai  mis  en  œuvre  m'a  acquis  ce  bien,  et  non 
l'œuvre  même.  C'est  le  contentement  que  doivent  attendre  même  les  mauvais  ou- 
vriers, en  maniant  une  bonne  étoffe.  Un  faux  monnoyeur  y  apporte  plus  d'art  et 
d'industrie,  et  toutefois  sa  monnoie  n'a  point  grand'  mise.  Je  vous  prie  que  je  voie 
des  premiers  voire  Semaine;  car,  entre  ci  et  là,  les  semaines  me  seront  ans,  et  les 
jours  semaines.  Dès  que  j'aurai  reçu  quelques  exemplaires  de  ma  version,  vous  les 
verrez  aussi,  Monsieur....  (Du  Mont-de-Marsan).  » 

Ainsi  le  livre  De  la  rérilê  chrétienne  de  Mornay  et  l'œuvre  de  Du  Bartas  allaient 
de  pair  dans  l'attente  et  dans  l'estime;  c'étaient  des  livres  de  même  ordre,  servant 
la  même  cause  sainte.  Et  à  ce  propos,  dans  les  Aventures  du  Baron  de  Fieneste, 
vers  la  fin,  quand  D'Aubigné  imagine  ces  burlesques  triomphes  allégoriques  d'/jn- 
piété,  6.' Ignorance,  de  Poltronnerie  et  de  Gucuseric,  il  ligure  le  chariot  d'Jynoraïuc 
ayant  pour  pavé  force  livres  polémiques,  à  commencer  par  V Institution  de  Calvin, 
et  il  ajoute  :  ';  De  ce  rang  sont  la  Semaine  de  Du  Bartas,  les  livres  de  Du  Moulin 
et  l'histoire  de  D'Aubigné.  » 

La  seconde  Semaine  dut  paraître  dans  les  premiers  mois  de  lo8i.  Les  critiques 
autant  que  les  admirateurs  étaient  à  l'affût,  et  il  ne  semble  pas  que  le  succès  fut 
aussi  incontesté  cette  fois  que  la  première.  Rien  de  plus  bizarre  en  effet  et  de  plus 
compliqué  que  l'ordonnance  du  poème,  s'il  mérite  ce  nom.  L'auteur  ne  publie  que 
deux  jours  de  cette  seconde  Semaine,  division  toute  symbolique  qui  commence  par 
Adam  (premier  jour),  qui  continue  par  Noé  (second  jour),  et  va  ainsi  par  époques 
jusqu'à  la  fin  du  monde;  à  quoi  il  devait  ajouter  pour  couronnement  et  pour  sep- 
tième jour  celui  du  Sabbat  éternel.  Les  deux  premiers  jours,  les  seuls  que  donne 
d'abord  l'auteur,  se  subdivisent  eux-mêmes  en  quatre  parties  chacun;  je  fais  grâce 
des  titres;  on  se  perd  dans  ces  compartiments.  C'eût  été  la  Bible  tout  entière  pa- 
raphrasée ;  il  aurait  fini  par  l'Apocalypse.  On  retrouva  après  sa  mort  des  portions 
inédites,  et  on  publia  successivement  ces  suites  de  Du  Bartas,  qu'il  est  même  assez 
difficile  de  se  procurer  complètes.  Rien  n'est  moins  à  regretter.  Le  dernier  mor- 

(1)  Éternelle  plainte  de  tous  les  gens  de  lettres  mêlés  aux  affaires  politiques,  co  qui  ne 
les  empêche  pas  de  faire  tout  au  monde  pour  y  arriver;  et  une  fois  entré,  on  n'en 
sort  plus. 

(2)  Du  Bartas  le  lui  avait  dit  à  l'avance;  en  effet,  au  second  jour  de  cette  seconde  Semaine, 
dans  le  livre  intitulé  Babylone,  le  poète  voit  en  songe,  après  Clément  Marot,  qu'il  compare 
un  peu  démesurément  à  un  colysce,  après  Vigenère,  qu'il  place  beaucoup  trop  près 
d'Amyot,  et  enfin  après  Ronsard  l'inévitable,  qu'il  n'a  garde  certainement  d'omettre,  —  il 
voit  parmi  les  gloires  de  la  France  le  controversisle  Mornay  : 

Cet  autre  est  De  Mornay,  qui  combat  l'Athéisme. 
Le  Paganisme  vain,  l'obstiné  Judaïsme, 
Avec  leur  propre  glaive;  et  pressé,  grave-saint, 
Roidit  si  bien  son  style  ensemble  simple  et  peint. 
Que  ses  vives  raisons,  de  beaux  mois  empennées, 
S'enfoncent  comme  traits  dans  les  Ames  bien  nées. 


268  ANCIENS    rOÈTES    FnANÇA.IS. 

ceau,  el  qui  a  pour  titre  la  Décadence,  va  jusqu'à  la  prise  de  Jérusalem  sous  Sé- 
décias,  el  forme  la  quatrième  Partie  du  quatrième  Jour  de  la  seconde  Semaine  : 
lirez-vous  de  la  supputation,  si  vous  pouvez. 

Un  Barlas,  en  se  fourvoyant  de  la  sorte,  donnait  sa  mesure  el  sa  limite  comme 
poëte.  Il  se  flattait  de  faire  une  grande  composition  non-seulement  épique  ou  hé- 
roïque, mais,  comme  il  disait,  en  partie  jmncyijriquc,  en  partie  propliêlique,  en 
partie  diduscalique  :  il  ne  faisait  qu'une  grosse  compilation  rimée.  Ronsard,  qui  ne 
mourut  qu'en  irj85,  el  qui  vécut  assez  pour  en  avoir  connaissance,  dut  se  sentir 
rassuré.  Sans  doute  il  était  facile,  et  il  le  serait  encore,  de  détacher  d'assez  beaux 
fragments  de  celte  Babel  disproportionnée.  La  fameuse  description  du  cheval  semble 
faire  assaut  à  celle  de  Job,  et  faire  appel  à  celle  de  M.  de  Buffon.  Pourtant,  le  plus 
sûr  avec  Du  Barlas  est  de  se  rabattre  à  des  rapprochements  moins  ambitieux,  et  de 
ne  lui  opposer  par  moments  que  Racine  fds  dans  le  poëme  de  la  Religion,  ou 
Delille  dans  les  Trois  Régîtes.  Comme  ce  dernier,  mais  avec  plus  de  chaleur  de  cœur, 
il  a  été  le  poëte  d'un  parti;  comme  lui  aussi,  m;!is  avec  plus  de  sérieux,  il  a  visé  à 
rimer  tous  les  arts  et  tontes  les  sciences.  Au  xv!""  siècle  comme  au  xyiii"^,  l'Ency- 
clopédie était  la  marotte;  on  retrouve  le  mot  comme  la  chose  en  Du  Bartas. 
Regrettant  le  concert  heureux  qui  précédait  la  confusion  des  langues,  il  dit  : 

El,  montant  d'art  en  art, 

Nous  parvenions  bientôt  au  sommet  du  rempart, 
Où  l'Encyclopcdie  en  signe  de  victoire 
CoLironno  ses  mignons  d'une  éternelle  gloire  (1). 

Les  critiques  qui  accueillirent  la  seconde  Semaine  furent  assez  vives  d'abord  pour 
que  Du  Bartas  jugeât  à  propos  d'y  répondre.  On  a  de  lui  un  Brief  Jdvcrtissement 
imprimé  à  Paris  dans  l'année  même  (décembre  158i);  le  libraire  L'HuilIier  prend 
sur  lui  de  le  publier,  dit-il,  bien  que  l'auteur  n'ait  songé  qu'à  écrire  à  un  ami. 
Du  Bartas  cherche  à  se  justifier  en  premier  lieu  sur  le  titre  et  l'argument  de  son 
œuvre;  il  s'appuie  et  renvoie  pour  autorité  au  dernier  chapitre  de  la  Cité  de  Dieu 
de  saint  Augustin,  d'où  il  a  pris  cette  idée  de  journées  mystiques  et  de  semaines 
prophétiques.  Quant  à  la  disproportion  des  parties  et  à  l'énormité  des  dimensions 
où  cela  l'entraîne,  il  oppose  qu'on  ne  voit  encore  que  le  frontispice  du  palais,  el 
qu'on  ne  peut  juger  de  l'ensemble  :  a  Qui  vous  eût  montré  la  tête  du  grand  Colosse 
de  Rhodes  séparée  du  corps,  n'eussiez-vous  pas  dit  qu'elle  étoil  épouvantable, 
monstrueuse  et  démesurée?  »  —  «  Mais  quoi!  eût  pu  lui  répliquer  un  plaisant, 
hon  voisin  Montaigne  ou  tout  autre,  quoi!  ce  n'est  là  que  la  tète  que  nous  voyons; 
que  sera-ce  donc  quand  viendront  les  épaules,  la  poitrine  de  cet  Hercule  el  tous  ses 
membres?»  — Mais  c'est  surtout  en  ce  qu'il  allègue  pour  la  défense  de  son  éloculion 
que  l'honnête  poëte  nous  intéresse  :  t  La  grandeur  de  mon  sujet,  dit-il,  désire  une 

(1)  Dans  le  livre  intitule  Bahijlone.  — Cette  idée  à^Enciiclopcdie  se  rallachait  si  naturel- 
lement à  l'œuvre  de  Du  Barlas  et  aux  commenlaiies  qu'on  ni  avait  faits,  qu'au  nombre 
des  traductions  assez  nombreuses  publiées  à  son  sujet  en  Angleterre,  et  donl  je  parlerai, 
je  note  celle-ci  :  A  learned  Summarij  vpon  the  fumons  Pocm  of  William  of  Saltist  lord  of 
Bartas,  vjhereiu  are  discovcrcd  ail  the  excellent  secrets  in  metaphisical,  phisical,  moral 
and  historical  knoirtedge  (Londres,  1G21);  le  tout  pour  rafraîchir,  esl-il  dit,  la  mémoire 
des  savants,  et  pour  aider  et  abréger  1rs  éludes  des  jeunes  gentilshommes  :  un  vraj 
manuel  pour  le  baccalauréat  du  temps. 


ANCIENS    POÈTES    1-KANÇAIS.  iJGU 

diclioli  inayiiiliqiio,  une  pli lasc  haut  levée,  un  vers  qui  marche  d'un  pas  grave  et  plein 
«le  majesté;  non  errené  {ércinlc),  lâche,  elTéininé,  et  qui  coule  lascivement,  ainsi 
qu'un  vauileville  ou  une  chansonnette  amoureuse.  »  Ne  senl-on  pas  le  petit  coup 
donné  en  passant  à  l'école  de  Desportes?  Kl  arrivant  aux  critiques  de  détail  (ju'on 
lui  avait  faites,  il  indique  ces  vers  tirés  de  la  description  du  cheval;  il  s'agit  d'ex 
primer  le  galop  : 

Le  champ  plat  bat,  abat.  i](ilrai)po,  yrappe,  attrape 
Le  vent  qui  va  devant 

On  avait  trouvé  cela  ridicule  (1).  «  Mais,  ô  bon  Dieu!  s'écrie  le  poète,  ne  voient-ils 
|)as  que  je  les  ai  faits  ainsi  de  propos  délibéré,  et  que  ce  sont  des  hypufijiwscs?  >• 
Et  il  continue  de  se  défendre,  comme  "il  peut,  sur  l'afTeclation  des  mots  nouveaux, 
sur  l'abus  des  épithètes  composées  :  n  Je  ne  suis  point  de  l'opinion  de  ceux  qui 
estiment  que  notre  langue  soit,  il  y  a  déjà  vingt  ans,  parvenue  au  comble  de  sa 
perfection;  ains,  au  contraire,  je  crois  qu'elle  ne  fait  que  sortir  presque  de  son 
enfance.  »  Il  a  donc  lâché  de  parer,  par  voie  d'emprunt  ou  de  fabrication,  à  la 
disette  (2)  ;  il  parait  s'applaudir  beaucoup  d'avoir  aiguisé  la  signilicatiou  de  certains 

(1)  J'ai  cité  ailleurs  tout  en  entier  (Tableau  de  lu  Poésie  française  au  seizième  Siècle) 
ce  morceau  du  cheval,  et  ce  qu'en  raconte  Gabriel  Naudé,  que  Du  Bartas  s'enfermait  quel- 
quefois dans  une  chambre,  se  metlait,  dit-on,  à  quatre  pattes,  et  soufflait,  gambadait,  galo- 
pait, pour  être  plus  plein  de  son  sujet;  en  un  mot,  il  ne  récilait  pas  sa  description,  il  la 
jouait.  Si  l'anecdote  n'est  pas  vraie,  elle  mérite  de  l'être.  Tout  ce  procédé  ou  ce  manég,e 
part  d'une  fausse  vue  de  l'imitation  poétique,  qui  ne  doit  être  ni  une  singerie,  ni  un  lan- 
gage de  perroquet.  C'est  encore  ce  malheureux  travers  de  poésie  iraitative  qui  a  fait  dire 
à  Du  Bartas,  en  parlant  de  l'alouette  et  de  son  gazouillement  : 

La  gentille  Alouette  avec  son  tire-lire 
Tire  l'ire  aux  fâchés;  et  d'une  tire  tire 
Vers  le  pôle  brillant 


On  rougit  de  ces  billevesées  du  talent.  Au  reste,  pour  revenir  au  galop  du  cheval,  le  vers 
de  Virgile  :  Quadrupedanteputrem...,  à  i>OTléma\heur  à  ceux  qui  s'en  sont  souvenus.  Le 
singulier  personnage,  Des  Maresls  de  Saint-Sorlin,  qui  a  voulu,  en  son  temps,  restaurer 
aussi  la  poésie  chrétienne,  et  qui,  avec  son  poëmc  héroïque  de  Clovis,  est,  plus  qu'il  ne  s'en 
doute,  de  la  postérité  de  Du  Bartas,  a  cru  faire  merveille  d'exprimer  en  ces  termes  le  galop 
de  la  princesse  Yoland  et  de  ses  deux  compagnes  : 

Elle  part  aussitôt,  le  cheval  taloimanl, 
Qui  du  fer,  pas  à  pas,  bat  le  champ  résonnant; 
Les  deux  autres  suivants  en  ardeur  le  secondent  : 
Les  échos  des  vallons  en  cadence  répondent. 

Des  Marests  (dans  sa  Comparaison  de  la  Langue  et  de  la  Poésie  française  avec  la  grecque 
et  la  latine)  préfère  de  beaucoup  ces  quatre  vers  de  lui  au  vers  unique  de  Virgile  ;  il  blâme 
les  mois quadrupedanie  puireni  comme  forces  et  faux;  il  traduit  putrem  par  pourri,  au  lieu 
de  poudreux;  dans  sa  propre  version  au  contraire,  il  trouve,  dit-il,  tout  ensemble  et  le  bon 
son  et  le  bon  sens.  Il  est  joli,  le  bon  son  ! 

(2)  Ceci  va  directement  contre  la  prétention  de  l'école  de  Ronsard  ;  l'un  des  jeunes 
adeptes,  Jacques  Tahureau,  dans  le  premier  feu  de  l'enthousiasme,  s'était  écrié  :  « Ja- 
mais langue  n'exprima  mieux  les  conceptions  de  l'esprit  que  fait  la  nôtre,  jamais  langue 
n'eut  les  termes  plus  propres  que  nous  en  avons  en  françois,  et  dirai  davantage  que  jamais 


270  ANCIENS    rOETES    PHANÇAIS. 

mots  el  représenté  la  chose  plus  au  vif,  en  répétant  la  première  syllabe,  par  exemple: 
pé-pétiller,  ba-battre,  au  lieu  de  péliller  tout  simplement,  et  de  battre.  Ce  sont 
des  mots  à  entrechats.  Ainsi  encore  le  flo-flottant  Ncréc,  au  lieu  àe  flottant;  et 
dans  son  épisode  très-admiré  d'Arion,  au  moment  où  celui-ci  tombe  à  la  mer  : 

11  gagne  du  Dauphin  la  ba-branlante  échine! 

Quant  à  la  composition  des  épithètes,  l'auteur  invoque  l'exemple  de  la  langue 
grecque  et  de  l'allemande  :  «  Ah  !  s'écrie-t-il,  que  les  Italiens,  qui  plaident  avec 
nous  le  prix  de  l'éloquence,  voudroient  que  notre  langue  se  passât  de  ce  riche 
parement  duquel  la  leur  ne  se  peut  accommoder  avec  grâce.  Quoi' voulons-nous 
céder  aux  Allemands  (1)?...  Mais,  il  les  faut,  diras-tu.  semer  (ces  mots)  avec  la 
main,  non  avec  le  sac  ou  la  corbeille.  Je  confesse  qu'en  ma  première  Semaine  ils 
sont  fort  épais,  et  que  bien  souvent  on  en  lit  sept  ou  huit  à  la  file...  »  Après  ces 
aveux  candides,  je  n'ai  guère  rien  à  ajouter.  Ainsi,  de  son  temps,  on  doit  en  être 
maintenant  convaincu,  toutes  les  critiques  à  peu  près  lui  furent  faites.  Du  Perron 
et  bien  d'autres  avaient  dit  de  lui  ce  que  nous  dirions.  Ceci  montre  qu'il  faut  être 
irès-circonspecl  avant  d'accuser  tous  les  contemporains  de  duperie  à  propos  de 
quelque  renommée  usurpée  ou  surfaite.  Seulement  il  arrive  qu'il  se  rédige  par  écrit 
une  sorte  d'histoire  littéraire  fardée,  qu'il  se  transmet  des  apparences  de  réputa- 
tions officielles  et  factices.  On  croit  de  loin  que  tous  les  contemporains  y  étaient 
pris,  et  ce  n'est  pas.  Je  commence  à  le  craindre,  les  vivants  (je  parle  de  ceux  qui 
comptent)  n'ont  guère  jamais  été  complètement  dupes  les  uns  des  autres.  Ceux 
même  qui  contribueront  peut-être,  forcés  par  les  égards,  par  les  convenances,  à 
accréditer  le  plus  une  gloire  écrite,  faisaient,  en  causant,  bien  des  fines  critiques. 
C'est  pour  nous  un  léger  travail  de  palimpsestes,  de  retrouver  sous  ce  qu'ils  ont  dit 
ce  qu'ils  pensaient. 

La  renommée  de  Du  Bartas,  à  la  prendre  en  gros,  ne  cessa  point  pourtant  de 
croître.  11  y  eut  également  émulation  de  commentateurs  pour  son  second  ouvrage. 
Simon  Goulart  continua.  Je  trouve  de  plus  que  VÉden,  c'est-à-dire  le  premier  livre 
seulement  du  second  jour,  parut  avec  commentaires  et  annotations  contenant  plu- 
sieurs descriptions  et  déductions  d'arbres,  arbustes,  plantes  et  herbes  (Lyon,  1594); 
l'auteur,  Claude  Durel,  Bourbonnois,  n'est  probablement  pas  autre  que  l'anonyme 
mentionné  par  Colletet.  Il  y  eut  aussi  des  traductions  latines  (2);  enfin,  tout  le  train 
prolongé  d'une  gloire  de  poète  ou  de  rabbin. 

La  guerre  de  la  Ligue  éclata  ;  Du  Bartas  fut  arraché  aux  lettres,  à  la  paix  qu'il 
aimait  véritablement,  et  à  ce  manoir  champêtre  qu'il  avait  sincèrement  chanté  : 

la  langue  grecque  ni  latine  ne  furent  si  riches  ni  si  abondantes  eu  mois  qu'est  la  nûlrc,cc  qui 
se  pourroil  prouver  par  dixniille  choses  invcnlécs...»  (Oraison  de  Jacques  Tahureau  auRoi 
(Henri  II)  stir  la  grandeur  de  son  règne  et  l'excellence  de  la  langue  française,  Paris,  1555). 
Sans  s'exprimer  si  merveilleusement  que  leur  jeune  ami,  qui  ne  voyait  an  début  par  loule 
la  France  qu'une  infinité  d'Homères,  de  Virgiles  el  de  Ménandrcs,  les  poêles  de  !a  Pléiade 
étaient  inléressés  à  être  d'un  avis  si  flalleur. 

(1)  Celte  tendance  de  Du  IJartus  vers  l'Allemagne  par  opposition  à  l'Italie  est  curieuse; 
rAUemagnc  le  lui  a  payé  en  admiration  et  en  long  souvenir. 

(2)  En  voici  une  :  Domini  Guillelmi  Sallustii  Bartasii  Hebdomas  sccunda,  a  Samuele 
Denedicto  (Samuel  Benoît)  latinitate  donata  (Lyon,  1609,  el  non  pas  1619,  comme  on  le 
lit  faulivemeni  au  tilro  ;  le  privilège  du  roi  est  de  1609). 


ANCIEINS    l'OÈTKS    1- IlAIMÇjwilS.  ii7  1 

Puisso-je,  ù  Toul-Puissaul  !  inconnu  dos  yiaiids  Uois, 

3U's  solilaircs ans  achever  par  los  bois! 

I^lon  étang  soit  ma  mer,  mon  i)os(int;t  mon  Ai'dèno, 

La  Gimone  mon  Nil,  lo  Sanampin  ma  Scino, 

Mfs  chantros  ol  mes  luths  les  migiiarils  oiselets , 

i\lon  cher  Uarlas  mon  Lonvro,  cl  ma  Conr  mes  valets  (1)  !.  . 

Il  dul  servir  les  rois  et  les  approcher.  Il  parait  qu'il  l'ut  fort  employé  par  Henri  iV 
en  diverses  ambassades  ;  sa  grande  illustration  littéraire  à  l'étranger  devenait  une 
heureuse  condition  lunir  ces  rôles  de  diplomatie.  Il  fut  peul-clre  au  nombre  des 
envoyés  que  le  roi  de  Navarre  dépêcha  en  Allemagne,  en  1586,  (lour  hâter  la  marche 
des  secours  qui  lui  élaiont  promis,  et  pour  dissiper  les  bruits  de  trêve  qu'on  avait 
fait  courir.  Goiijel  dit  ([u'il  alla  jusqu'en  Danemark.  Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'il 
ligiira  en  Ecosse  à  la  cour  de  Jacques  VI;  ce  prince  théologien  et  poëte  reçut  le 
chantre  biblique  avec  toute  sorte  de  distinction,  et  le  voulut  même  retenir.  H 
paraît  qu'il  poussa  la  galanterie  envers  son  hôte  jusqu'à  traduire  en  anglais  quel- 
que chose  de  la  seconde  Semaine,  et  Du  Bartas  le  lui  rendit  en  traduisant  à  son 
tour  en  français  le  cantique  du  roi  sur  la  bataille  de  Lépante.  Ronsard,  docte  et 
galant,  avait  été  le  poëte  de  Marie  Stuart;  Du  Bartas  se  trouva  tout  naturellement 
celui  de  Jacques,  comme  il  l'était  du  Navarrais,  un  poète  loyal,  généreux  et  assez 
pédant  (2). 

Il  n'y  avait  pas  longtemps  qu'il  était  de  retour  de  sa  mission  d'Ecosse  lorsque 
De  Thou,  voyageant  dans  le  midi,  le  visita  (1589).  C'est  en  quittant  Montaigne 
qu'il  était  allé  chercher  en  son  château  de  Montaigne  en  Périgord,  que  l'illustre 
historien,  avec  ceux  de  ses  amis  qui  l'accompagnaient,  s'en  vint  par  Bergerac  à 
Montfort  dans  l'Armagnac,  où  séjournait  notre  auteur.  Écoutons  ce  qu'il  en  dit  en 
ses  Mémoires:  «  Guillaume  Du  Bartas,  encore  fort  jeune  (il  avait  quarante-cinq  ans), 
et  auteur  des  deux  Semaines,  les  y  vint  trouver  en  armes  avec  ses  vassaux,  et  leur 
offrit  ses  services.  Il  étoit  surprenant  qu'à  son  âge  (il  semble  vraiment  qu'il  sortit 
de  l'enfance)  et  dans  son  pays,  sans  autre  secours  que  celui  de  la  nature...,  il  eîit 
composé  un  si  bel  ouvrage.  Aussi  il  souhailoit  avec  passion  de  voir  la  fin  de  nos 
guerres  civiles  pour  le  corriger,  et  pour  venir  à  Paris  le  faire  réimprimer,  princi- 
palement ssi première  Semaine,  qui  avoitété  reçue  avec  tant  d'applaudissement  (3). 
Ce  fut  ce  qu'il  confirma  plusieurs  fois  à  De  Thou  pendant  les  trois  jours  qu'il  les 
accompagna;  ce  qu'on  remarque  exprès,  afin  que  les  critiques,  comme  il  s'en  trouve 
toujours,  sachent  qu'il  n'ignoroil  pas  qu'il  y  ei!it  des  fautes  dans  son  poème,  mais 
qu'il  étoit  dans  le  dessein  de  les  corriger  par  l'avis  de  ses  amis.  Sa  mort  ne  lui 
permit  ni  de  voir  la  fin  de  nos  malheureuses  guerres,  ni  de  mettre  la  dernière  main 
à  ce  merveilleux  ouvrage.  » 

Je  tire  de  ces  paroles  de  De  Thou  la  confirmation  de  plusieurs  de  nos  inductions 
précédentes.  On  voit  combien  ce  judicieux  ami  tient  à  l'excuser,  mais  il  en  sent  le 
besoin  à  quelques  égards;  il  est  sur  la  défensive.  Du  Bartas  lui-même,  qui  lui 

(1)  Première  Semaine,  fin  du  troisième  jour. 

(2)  Au  nombre  des  traductions  en  vers  latins  de  Id  première  Semaine,  je  relève  celle-ci, 
publicic  à  Edimbourg  en  IGOO,  par  un  Flamand,  et  dédiée  au  roi  d'Ecosse,  à  qui  en  cela  on 
savait  bien  complaire  :  Uadriani  Dammanis  a  Bijstérveldt  de  Fair-Hill  Darlasias.  Ce 
Byslerveldl,  d'abord  député  belge,  était  devenu  professeur  en  Ecosse. 

(r>)  Ceci  dénote  incidemment  que  la  secomle  avait  moins  réussi. 


272  ANCIENS    POETES    PHANÇAIS. 

exprima  plusieurs  lois  son  regret  durant  ces  trois  jours,  savait  où  était  le  côté 
faible,  le  côté  provincial  et  le  plus  attaqué  de  son  œuvre;  dans  sa  candeur,  il  ne 
craignait  pas  de  le  laisser  voir;  ce  qui  lui  avait  manqué,  même  de  son  temps,  c'é- 
tait Paris. 

DeThou,au  livre  XCIX  de  son  Histoire,  à  l'année  1590,  époque  de  la  mort  de 
Du  Bartas,  revient  avec  détail  sur  lui,  et  complète  son  éloge,  en  réitérant  toutefois 
les  mêmes  excuses  :  «...  Il  mérita,  dit-il,  d'être  regardé  par  bien  des  gens  comme 
tenant  en  ce  genre  la  première  place  après  Ronsard.  Je  sais  que  quelques  critiques 
trouvent  son  style  trop  figuré,  ampoulé  et  rempli  de  gasconnades  (stylam  cjus  tan- 
miani  nimis  crebro  pQuratwn,  tumidum,  et  vasconice  ampullatum,  crilici  quidam 
reprchendunt).  Pour  moi  qui  ai  connu  sa  candeur,  et  qui  l'ai  souvent  entretenu 
familièrement,  tandis  que,  du  temps  des  guerres  civiles,  je  voyageois  en  Guyenne 
avec  lui,  je  puis  affirmer  que  je  n'ai  jamais  rien  remarqué  de  semblable  dans  ses 
manières.  »  Ainsi,  par  une  sorte  de  contradiction  qui  n'est  pas  rare,  ce  poète,  peu 
simple  dans  ses  vers,  redevenait  très-naturel  dans  la  vie.  Il  avait  des  goûts  purs, 
honnêtes,  débonnaires  ;  je  l'ai  comparé  ailleurs  à  l'auteur  de  la  Pétréïde,  à  Thomas. 
Bon  père  de  famille,  resté  veuf  avec  deux  garçons,  il  trouve  moyen  de  nous  informer 
de  ses  affaires  et  de  ses  embarras  de  ménage  en  quelque  prologue  de  sa  seconde 
Semaine,  entre  son  Adam  et  son  Noé.  Ce  fameux  capitaine  Du  Bartas,  avec  sa 
sainte  muse  en  bottes  à  l'écuyère,  était  de  près  bonhomme,  sans  éperons,  sans 
panache,  et  tout  à  fait  modeste. 

Il  mourut  un  an  après  la  visite  de  De  Thou  :  «  Comme  il  servoit  actuellement, 
continue  celui-ci,  à  la  tête  d'une  cornette  de  cavalerie,  sous  le  maréchal  de  Mati- 
gnon, gouverneur  de  la  province,  les  chaleurs,  les  fatigues  de  la  guerre,  et  outre 
cela  quelques  blessures  qui  n'avoient  pas  été  bien  pansées,  l'enlevèrent  à  la  fleur 
de  son  âge,  au  mois  de  juillet  (1390),  âgé  de  quarante-six  ans.»  C'était  mourir  plus 
jeune  que  Thomas,  et  environ  à  l'âge  de  Schiller.  Il  avait  eu  le  temps  du  moins, 
homme  de  cœur,  de  voir  les  premiers  succès  d'Henri  IV,  roi  de  France,  et  de  célé- 
brer la  victoire  d'Ivry,  remportée  en  mars  ;  il  en  a  laissé  un  Cantique  qui  est  son 
chant  de  cygne.  La  description  qu'il  donne  de  la  bataille  offre  assez  de  détails  précis 
pour  compter  et  faire  foi  parmi  les  récits  historiques.  Un  des  continuateurs  de 
Jean  de  Millier,  M.  Vulliemin,  en  son  Histoire  de  la  Confédération  suisse,  s'appuie 
de  l'autorité  de  Du  Bartas  pour  établir  la  belle  conduite  des  régiments  helvétiques 
dans  le  combat.  Palma  Cayet  le  cite  également  pour  assigner  à  Henri  IV  et  à  son 
armée  leur  vraie  couleur  : 


Bravache,  il  ne  se  pare 

D'un  clinquant  enrichi  de  mainte  perle  rare; 

11  s'arme  tout  à  cru,  et  fer  seulement 

De  sa  forte  valeur  est  le  riche  ornement. 

Son  berceau  fut  de  fer;  sous  le  l'cr  il  colonne 

Son  menton  généreux;  sous  le  fer  il  grisonne, 

Et  par  le  fer  tranchant  il  reconqueste  encor 

Les  sceptres,  les  bandeaux,  et  les  perles  et  l'or  (1). 

(I)  Petitot,  dans  son  édition  de  Palma  Cayet,  rappelle  à  ce  sujet  les  beaux  vers  on 
Voltaire,  décrivant  la  bataille  de  Coulras,  semble  s'être  inspiré  de  ces  souvenirs  du 
fhantre  d'Ivry  : 


AiJCIEISS    POETES    FRANÇAIS,  275 

Du  Uarlas  n'a  garde  non  plus  d'oublier  le  panache  blanc  qtii  ombrage  la  salade  du 
roi;  mais  celte  salade  nuuKiue,  par  malheur,  son  efl'el,  el  l'accent  détonne.  Assez 
(le  détails.  Qu'il  nous  sutlise,  en  tout  ceci,  d'achever  de  bien  définir  le  rôle  et  la 
destinée  du  poêle  :  Du  Barlas  est  le  représentant  du  mouvement  religieux  cal- 
viniste et  monarchique,  comme  Ronsard  avait  été  celui  de  la  renaissance  païenne, 
comme  Malherbe  fut  celui  du  régime  d'ordre  el  de  restauration.  Ronsard  repré- 
sentait la  poésie  en  cour  sous  les  Valois  ;  Du  Bartas  la  représenta  en  province,  sous 
Henri  de  Navarre  aspirant  au  trône  et  guerroyant,  en  ces  années  où  le  Béarnais 
arpentait  son  royaume  et  usait,  disait-on,  plus  de  bottes  que  de  souUers.  Malherbe 
arrive  après  la  paix  faite  et  après  la  messe  entendue  :  c'est  le  poète  d'Henri  IV 
installé  en  sa  bonne  ville  de  Paris  et  sur  son  Pont-Neuf. 

Entre  Malherbe  et  Du  Bartas,  il  y  a  le  succès  de  la  Satyre  mcnippée,  c'est-à-dire 
l'œuvre  de  ces  bons  citoyens,  bourgeois  de  Paris,  royalistes  et  assez  peu  dévots.  Si 
Du  Bartas  avait  vécu,  il  se  serait  trouvé  comme  un  poète  de  l'émigration,  c'est-à- 
dire  dépassé  et  primé  par  les  derniers  venus  et  par  ceux  du  dedans. 

Ce  fut  le  cas  de  D'Aubigné  qui  alla  porter  à  Genève  ses  haines  et  ses  rancunes, 
et  dont  les  œuvres  poétiques  et  autres  éclatèrent  tardivement  au  lendemain  de  la 
mort  d'Henri  IV,  comme  des  représailles  plus  ou  moins  piquantes,  mais  déjà 
surannées. 

Desportes  était  trop  vieux,  et  il  avait  été  trop  récemment  compromis  dans  la 
Ligue,  pour  retrouver  à  la  nouvelle  cour  le  crédit  dont  il  avait  joui  sous  Henri  III  ; 
mais  Bertaut,  plus  jeune,  surtout  plus  prudent,  se  trouva  précisément  en  mesure 
pour  profiter  avec  honneur  des  dernières  années  de  répit  que  Malherbe  accordait 
à  l'ancienne  école.  Bertaut,  sage,  tiède,  élégant,  me  semble  le  modèle  des  poètes 
ralliés,  et  il  a  une  certaine  teinte  monarchique  et  religieuse,  qui  en  fait  un  parfait 
ornement  de  restauration.  11  semble  qu'à  voir  de  loin  la  plume  calviniste  de 
Du  Bartas  se  consacrer  aux  choses  morales  et  saintes,  Bertaut  se  soit  dit  de  bonne 
heure  qu'il  était  peu  séant  à  des  abbés  catholiques  de  rester  si  profanes,  et  qu'il 
ait  travaillé  dès  lors  à  ranger  doucement  sa  muse  au  pas  de  la  conversion  nou- 
velle. Du   Bartas  a  bien  pu  avoir  celte  action  indirecte  sur  lui. 

Mais,  chose  remarquable!  on  ne  voit  pas  que,  durant  les  dernières  années  du 
règne  d'Henri  IV,  l'influence  et  l'autorité  de  Du  Bartas  soient  le  moins  du  monde 
présentes  au  centre.  Cette  espèce  de  démembrement,  ou  d'embranchement 
imprévu  qu'il  avait  fait  à  l'école  de  Ronsard,  n'a  guère  de  suite;  il  peut  encore 


Accoutumés  au  sang  et  couverts  de  blessures, 
Leur  fer  et  leurs  mousquets  composaient  leurs  parures, 
Gomme  eux  velu  sans  pompe,  armé  de  fer  comme  eux, 
Je  conduisais  aux  coups  leurs  escadrons  poudreux... 

Mais  l'usage  redoublé  que  Du  Barlas  fait  du  mot /er  oblige  surtout  de  se  souvenir  de  ce 
passage  de  la  chronique  de  Saint-Gall,  qu'il  n'avait  cerlainemenl  pas  lue.  C'est  au  moment 

où  Gharlemngne  el  son  armée  déboLichcnl  sous  les  murs  de  Pavic  :  « L'empereur  s'ap- 

prochant  un  peu  davantage,  le  jour  devint  plus  noir  que  la  nuit.  Alors  parut  Charlemagne 
lui-même,  tout  de  fer,  avec  un  casque  de  fer  et  des  bracelels  de  fer.  Une  cuirasse  de  fer 
protégeait  sa  poitrine  de  fer  et  ses  épaules;  sa  main  gauche  tenait  une  lance  de  fer...  Sou 
visage  intrépide  jelait  l'éclal  du  fer....»  (Voir  loul  le  passage  traduit  dans  V  Histoire  littéraire 
de  M.  Ampère,  tome  III,  livre  III,  chap.  vni.)  Les  mêmes  situations  ont  produit  les  mêmes 
images  :  rien  ne  se  ressemble  comme  les  batailles. 


274  ANCIENS    POÈTES    FUAIVÇAIS. 

partager  les  provinces  ;  mais  la  cour  el  le  Louvre  continuent  de  lui  échapper. 
Malherbe,  qui  rudoie  Desportes,  qui  bille  Ronsard  et  qui  se  chamaille  avec 
Régnier,  peut  négliger  Du  Rartas  ;  il  ne  le  trouve  pas  sur  son  chemin. 

Si,  à  l'intérieur  et  à  y  regarder  de  près,  la  gloire  de  Du  Rarlas  véritablement 
diminue  et  ne  s'enregistre  pas  définitivement,  une  certaine  somme  bruyante  et 
imposante  de  renom  continue  toujours.  Je  crois  pouvoir  noter  sur  une  triple  ligne 
l'espèce  de  postérité  qui  se  rattache  à  lui.  1°  Poëte  scientifique  et  théologique,  il 
trouve  des  sectateurs  ou  des  contradicteurs;  un  écrivain  bizarre,  Christophe  de 
Gamon,  publie,  en  1609,  sa  Semaine  ou  Création  du  Monde  contre  celle  du  sieur 
Du  Burtas;  au  milieu  de  beaucoup  de  marques  d'estime,  il  relève  son  prédéces- 
seur sur  divers  points  de  cosmogonie  ou  de  théologie.  II  se  pique  même  d'être  plus 
exact  que  lui  en  physique,  en  histoire  naturelle.  En  vient-il,  par  exemple,  à  cette 
célèbre  description  du  Phénix  dont  la  mort  et  la  résurrection,  selon  Du  Bartas, 

Nous  montrent  qu'il  nous  faut,  ot  de  corps  et  d'esprit, 
Mourir  tous  en  Adam,  pour  puis  renaître  en  Christ; 

Gamon  la  reprend  en  sous-œuvre  el  en  réfute  en  trois  points  toutes  les  bourdes, 
comme  il  dit  très-élégamment  (1).  Mais  un  ami  de  Guillaume  Collelet,  Alexandre 
de  Rivière,  conseiller  au  parlement  de  Rennes,  examine  à  son  tour  quelques 
opinions  de  Gamon,  et  les  réfute  en  vers  également,  dans  son  Zodiaque  poétique 
et  philosophique  de  la  Vie  humaine  (1619).  C'est  une  triste  et  bien  lourde  posté- 
rité pour  un  poëte  que  cette  suite  pédantesque  et  presque  cabalistique  qu'il  traîne 
après  lui.  2°  Chantre  moral  el  chrétien,  Du  Bartas  contribue  à  provoquer,  à  mettre 
en  honneur  le  genre  des  paraphrases  bibliques  et  des  poèmes  sacrés  ;  ainsi  on 
rencontre  Chassignet  de  Besançon,  qui  paraphrase  les  douze  petits  Prophètes  en 
vers  français  (1601);  plus  tard  on  a  Godeau,  d'Andilly,  et  les  poèmes  épiques  sacrés 
à  la  Des  Marests.  Je  louerais  très-volontiers  Du  Rartas  de  cette  influence  morale, 
si  cela  faisait  quelque  chose  à  la  poésie.  On  a  dit  que  l'enfer  est  pave  de  bonnes  in- 
tentions; je  ne  sais  trop  ce  qui  en  est  pour  l'enfer,  et  le  mot  me  paraît  dur;  car, 
moralement,  les  bonnes  intentions  méritent  peut-être  d'être  comptées;  ce  quiestplus 
sur  du  moins,  l'enfer  des  mauvais  poètes,  le  temple  du  mauvais  goût  reste  ainsi 
pavé.  5"  C'est  surtout  à  titre  littéraire  el  pour  le  gofil,  que  je  crois  saisir  une  famille 
très-réelle  de  Du  Bartas,  et  qui,  bien  qu'elle  ne  l'avoue  pas  toujours,  relève  de  lui 
plus  que  d'aucun  parmi  les  précédents.  Si  à  Bertaut  se  rapportent  plutôt  les 
affadis,  à  Du  Bartas  reviennent  de  droit  les  ampoulés.  Il  est  bien  le  père  ou  le 
grand-père  de  cette  mauvaise  lignée  de  poètes    plus  ou  moins  gascons  et  pesants, 

(1)  Ce  Gamon  a  fait  peut-être  les  vers  les  plus  ridicules  qu'on  ait  écrits  en  français  ; 
j'en  cite  (d'après  Collelet)  cet  échantillon,  tiré  de  son  Printemps  qui  parut  en  1600,  dans 
ses  premiers  Essais  poétiques  : 

La  nymphèle  Printiène,  en  ce  temps  perruquet, 

Muguette  par  les  fleurs  Priape  aime-bouquel, 

Qui,  pour  multiplier,  libéral,  recommence 

Aux  jardins  ménagers  d'impartir  sa  clémence  ; 

Aussi,  qui  çà,  qui  là,  les  courbes  jardiniers 

Vont  semant  les  choux  blancs,  les  humides  pourpiers... 

C'est  de  Targol.  Il  n'y  a  plus,  après  cela,  que  les  petites  maisons. 


ANCIENS    POÈTES    FAANÇAIS.  27o 

laiil  iiHiciiiés  jiar  Boileau,  Des  Maresls  déjà  cité  et  son  Cluvis,  Saint-Amant  et  son 
Moysc,  Sciuléry  et  son  Alaric,  Chapelain  et  sa  Pucellc,  Brebetif  et  sa  Pharsalc 
aux  provinces  si  cJiùre  ;  le  plus  tolérablement  esliniahle  serait  encore  le  Père 
Le  Moyne  avec  son  Saint  Louis.  Boileau  a  fait  justice  de  tous  sans  aller  jusqu'à 
Du  Bartas  qu'il  n'apercevait  plus  directement  et  qui  était  dès  longtemps  de  côté. 
Sorel,  Colletet,  eux  mêmes,  ces  critiques  retardataires,  louent  surtout  l'auteur  de 
la  Semaine  pour  la  gravité  de  son  sujet  ;  et  ce  n'est  qu'avec  une  certaine  réserve 
qu'ils  parlent  de  la  vigueur  de  ses  vers.  La  grande  édition  in  folio  de  Du  Bartas, 
en  1611,  peut  être  considérée  comme  son  vrai  tombeau  (1). 

Au  dehors  il  n'en  fut  pas  ainsi;  sa  renommée  faisait  son  chemin  ou  mC'me  con- 
tinuait de  grandir.  Les  plus  honorables  fortunes  lui  arrivaient.  Traduit  en  vers 
italiens  (versi  sciolti)  par  Ferrante  Guisone  en  1392,  il  suggérait  cette  année  même 
au  Tasse  l'idée  du  poème  des  Sept  Journées  que  le  noble  infortuné  commençait  à 
Naples  et  travaillait  encore  à  Rome  dans  les  derniers  temps  de  sa  vie.  Les  œuvres 
complètes  de  Du  Bartas  paraissaient  à  Londres,  en  1621,  traduites  en  vers  anglais 
par  Josué  Sylvester.  Quelques  années  plus  tard,  William  L'Isle  publiait,  traduits 
de  nouveau  en  vers,  quatre  livres  de  la  Seconde  Semaine;  il  avait  choisi  ceux  qui 
célèbrent,  par  anticipation,  l'Angleterre  et  le  règne  d'Elisabeth,  Bacon,  Morus, 
Sydney,  et  aussi  les  grandeurs  de  la  France.  C'était,  de  la  part  du  traducteur,  une 
manière  de  galanterie  de  circonstance  pour  l'union  de  Madame  Henriette  et  de 
Charles  I"'  et  pour  l'alliance  des  deux  nations.  On  peut  donc  à  peu  près  alllrmer, 
d'après  ces  antécédents,  que  Du  Bartas  fut  lu  de  Milton,  comme  il  l'avait  été  du 
Tasse.  M.  Marmier  l'a  trouvé  traduit  ou  imité  en  danois  par  Arreboe  qui  florissait 
au  commencement  du  xvii"  siècle,  et  en  suédois  par  Spegel,  vers  le  même  temps 
où  Rosenhane  imitait  Ronsard.  La  gloire  à  l'étranger  est  un  écho  qui  souvent 
relarde.  Du  Bartas,  déjà  oublié  et  éliminé  en  France,  faisait  ainsi  le  tour  de 
l'Europe,  et  poursuivait,  renouvelait  en  quelque  sorte,  ses  succès  de  province.  On 
retrouve  encore  aujourd'hui  sa  réputation  assez  fraîchement  conservée  là-bas, 
comme  ces  éléphants  du  Midi  échoués  on  ne  sait  comment  et  conservés  dans  les 
neiges  du  Nord.  Mais  la  parole  proférée  par  Goethe  sur  lui  et  sur  ses  mérites,  si 
inexacte  même  qu'elle  puisse  sembler,  est  bien  certainement  son  dernier  coup  de 
fortune,  le  dernier  reflet  inattendu  après  que  le  soleil  est  couché,  et  comme  sa 
suprême  gloire.  N'ya-t-il  pas,  dites-moi,  dans  toute  celte  destinée  d'un  poète  qui 
fut  si  célèbre,  un  utile  enseignement  de  goût  et  une  profonde  leçon  d'humilité? 

S.UNTE  -Beuve. 


(1)  Ou  eu  dccouvrivail  bien  encore  des  éditions  postérieures;  il  m'en  passe  inic  entre  les 
mains,  de  Rouen,  1625,  mais  mauvaise  et  sans  les  commentaires. 


NAPLES 


£:V  iS4i. 


Quand  on  arrive  à  Naples  venant  de  Kome,  le  premier  senlinienl  dont  on  est 
saisi  en  entrant  dans  cette  nouvelle  capitale,  c'est  une  sorte  d'étonnement  de  la 
trouver  si  grande  et  si  peuplée.  Le  calme  profond  qui  règne  à  Rome,  la  solitude 
grandiose  de  ses  rues,  ont  donné  à  l'esprit  d'autres  pensées.  On  s'est  habitué  à 
croire  que  l'Italie,  autrefois  si  riche  d'habitants,  se  dépeuple  également  sur  toute 
sa  surface,  et  que  toutes  ses  villes  offrent  le  même  aspect  de  décadence  paisible  et 
majestueuse.  Ce  qu'on  a  entendu  dire  de  Naples  lutte  bien  contre  ce  préjugé,  mais 
en  vain.  Les  connaissances  acquises  par  ouï-dire  ne  sont  pas  suffisantes  pour  com- 
battre les  impressions  qu'on  reçoit  par  les  jeux.  Il  y  a  d'ailleurs,  dans  cette  tris- 
tesse poétique  de  Rome,  quelque  chose  qui  pénètre  l'âme  profondément;  on  se 
laisse  aller,  sans  trop  s'en  rendre  compte,  à  la  langueur  qu'elle  inspire.  Tout  en 
continuant  de  déplorer  le  silencieux  repos  qui  a  succédé  à  l'antique  activité  de  l'I- 
talie, on  finit  par  s'y  accoutumer,  par  le  trouver  doux,  et  on  en  vient  à  ne  plus 
concevoir  un  autre  état  possible  pour  ce  peuple  si  abattu,  mais  si  beau  dans  son 
sommeil. 

L'arrivée  à  Naples  bouleverse  toutes  ces  idées.  A  mesure  qu'on  approche,  on  est 
frappé  de  la  fertilité  des  campagnes  et  des  riches  cultures  qui  contrastent  de 
toutes  parts  avec  la  stérilité  des  environs  de  Rome.  Peu  à  peu  le  mouvement  de  la 
route  s'accroît;  on  voit  passer  rapidement  à  ses  côtés  un  grand  nombre  de  ces 
chars  à  trois  places  qui  contiennent  toujours  sept  ou  huit  personnes,  juchées  on  ne 
sait  comment,  sur  le  marche-pied,  auprès  du  cocher,  partout  où  il  est  possible  de 
s'accrocher  avec  le  pied  ou  avec  la  main.  En  entrant  dans  la  ville,  on  voit  s'ouvrir 
de  tous  côtés  de  longues  rues,  on  traverse  la  place  du  marché  où  la  foule  est  aussi 
pressée  que  du  temps  de  Masaniello,  on  débouche  sur  le  port  qui  paraît  plein  de 
navires,  on  passe  devant  le  môle,  le  château  neuf,  les  casernes,  l'hôtel  des  minis- 
ères,  le  théâtre  de  San  Carlo,  l'arsenal  ;  on  aperçoit  la  rue  de  Tolède  encombrée 


LE  ROYAUME  DE  NAPLES.  277 

lie  voitures  dans  une  longueur  d'une  demi-lieue,  on  traverse  la  place  du  Palais,  le 
quai  de  Sainte- Lucie  tout  couvert  de  peuple,  et  on  arrive  au  quartier  des  étrangers, 
à  tlhiaïa,  c'esl-à-dire  dans  une  rue  magnifique,  bordée  d'un  côté  par  de  riches  hô- 
tels, et  de  l'autre  par  un  jardin  i)ul)lic  qui  s'étend  le  long  de  la  mer,  dans  la  plus 
riante  situation  du  monde.  Il  est  dillicile  de  n'être  pas  étourdi  de  cette  immensité, 
de  ce  bruit, de  celte  multitude,  de  ces  édiBces,  de  ces  larges  places,  de  cet  ensemble 
qui  vous  rappelle  à  la  fois  par  tous  les  moyens  que  vous  êtes  dans  une  ville  de 
quatre  cent  mille  âmes,  la  troisième  de  l'Europe. 

Un  second  étonnemenl  ne  larde  pas  à  s'emparer  du  voyageur  qui  arrive  à  Naples 
avec  les  opinions  reçues  qu'on  y  apporte  ordinairement.  A  peine  installé,  el  après 
avoir  jeté  un  coup  d'œil  sur  la  baie  dont  le  Pausilippe  el  le  Yéâuve  forment  les 
deux  bouts,  l'amateur  de  pittoresque  se  met  à  la  recherche  de  ces  fameux  lazzaroni 
dont  il  a  tant  entendu  parler,  el  qui  passent  pour  le  type  le  plus  accompli  de  la 
misère  insouciante  el  paresseuse.  On  lui  montre  bien  sur  le  môle  quelques  mari- 
niers, vêtus  d'une  chemise  et  d'un  pantalon  de  toile  blanche,  qui  écoulent,  assis  en 
cercle,  les  récils  d'un  improvisateur,  ou,  sur  le  quai  de  Sainte-Lucie,  quelques 
pauvres  diables,  comme  il  y  en  a  partout,  qui  jettent  un  œil  d'envie  sur  les  coquil- 
lages ou  fruits  de  mer  étalés  de  tous  côtés  et  sur  les  grandes  chaudières  de  maca- 
roni fumant;  mais  des  lazzaroni  proprement  dits,  de  ces  mendiants  poétiques  qu'il 
espérait  voir  couchés  par  milliers  sur  le  sol,  il  n'y  en  a  plus.  Dans  ce  pays  du  fnr 
nicntc,  tout  le  monde  a  l'air  de  faire  quelque  chose  ;  si  l'on  rencontre  des  oisifs,  ils 
ont  plutôt  l'altitude  de  gens  aisés  qui  se  délassent  que  celle  de   malheureux  qui 
cherchent  leur  dîner.  Si  le  peuple  de  Naples  est  en  général  très-légèrement  vêtu, 
c'est  qu'il  n'a  pas  besoin  de  l'être  davantage,  et  il  ne  porte  pas  plus  de  haillons 
qu'aucun  autre  peuple  du  monde.  On  rencontre  encore  de  temps  en  temps  quel- 
ques individus  qui  peuvent  passer  pour  des  lazzaroni,  mais  la  classe  n'existe  plus. 
Quand  on  parcourt  l'intérieur  de  la  ville,  la  première  impression   se  fortifie. 
Partout  règne  une  activité  industrieuse.  Dans  les  beaux  quartiers,  on  retrouve  l'é- 
clairage au  gaz,  les  riches  magasins,  tout  le  luxe  d'une  capitale.  D'élégantes  voi- 
tures de  place  stationnent  de  tous  côtés,  et  à  l'heure  du  corso  les  brillants  équi- 
pages se  croisent  en  tout  sens  d'un  bout  à  l'autre  de  Chiaïa.  Dans  les  quartiers 
populeux,  c'est  un  autre  aspect,  mais  qui  ne  décèle  pas  moins  l'abondance.  Des 
milliers  d'ouvriers  travaillent  au  milieu  de  la  rue;  les  forgerons  battent  le  fer,  les 
menuisiers  rabotent  le  bois,  tous  les  métiers  s'exercent  en  plein  air.  Les  mar- 
chandes d'eau  glacée  se  montrent  partout  avec  leur  petit  tonneau  et  leur  comptoir 
mobile  ;  de  longues  tables,  chargées  de  fruits,  de  pastèques  et  d'autres  comestibles 
aux  plus  bas  prix,  paraissent  Irès-fréquentées  par  les  consommateurs.  Les  maisons, 
dont  toutes  les  fenêtres  sont  ornées  de  balcons  à  l'espagnole,  ont  un  air  d'élégance 
el  presque  de  propreté  qui  charme;,  la  plupart  sont  peintes  de  couleurs  riantes, 
surtout  dans  les  environs  du  port.  Le  bien-être  et   la  bonne  humeur  respirent  sur 
tous  les  visages.  Les  rues,  parfaitement  pavées  de  lave,  sont  aussi  bien  entretenues 
que  celles  de  nos  premières  villes  de  province.  Sur  plusieurs  points,  les  maçons  et 
les  terrassiers  sont  à  l'œuvre  pour  construire  des  chaussées,  niveler  des  terrains, 
élargir  des  voies  trop  étroites,  rendre  la  circulation  plus  facile.  Partout  enfin,  on 
sent,  on  touche  en  quelque  sorte  les  preuves  évidentes  d'un  progrès  matériel  très- 
marqué,  et  l'on  se  demande  si  c'est  bien  là  Naples,  la  cité  de  l'incurie  traditionnelle 
et  proverbiale. 

De  la  vieille  réputation  du  pays,  un  seul  point  se  trouve  encore  justifié  :  je  veux 


278  LE  ROYAUME  DE  NAPLES. 

parler  des  voleurs.  Ce  dernier  trait  de  la  physionomie  locale  paraît  destiné,  il  est 
vrai,  à  disparaître  comme  les  autres  ;  mais,  avant  de  s'effacer  entièrement,  il  fait 
une  très-belle  défense.  De  grands  efforts  ont  été  tentés  depuis  quelque  temps  par 
le  gouvernement  pour  organiser  une  répression  efficace;  un  ministre  de  la  police, 
un  préfet  de  police  spécial  pour  la  seule  ville  de  Naples,  un  grand  nombre  d'agents 
de  tous  les  degrés,  travaillent  à  établir  la  sécurité  dans  les  rues  de  la  capitale.  Des 
peines  sévères  sont  infligées  sans  miséricorde  aux  délinquants;  on  parle  de  bas- 
tonnades appliquées  militairement  sur  le  lieu  même  à  ceux  qui  sont  pris  en  flagrant 
délit.  Il  en  est  résulté  que  le  vol  ne  se  pratique  plus  à  Naples  avec  cette  hardiesse 
originale  qui  donnait  une  si  grande  réputation  à  la  rue  de  Tolède  dans  les  romans 
espagnols;  mais  le  Napolitain  a  un  tel  goût  naturel  pour  le  bien  d'autrui,  qu'il  n'a 
pu  s'en  guérir  tout  à  fait  :  les  filous,  poursuivis  et  traqués  de  toutes  parts,  se  sont 
rabattus  sur  les  mouchoirs  qui  leur  sont  en  quelque  sorte  abandonnés  jusqu'à 
nouvel  ordre  par  la  tolérance  du  gouvernement,  et  ils  exploitent  avec  acharnement 
cette  proie,  la  seule  qui  leur  soit  encore  permise.  En  attendant,  les  attaques  noc- 
turnes ont  déjà  cessé  presque  complètement,  grâce  aux  mesures  énergiques  qui 
ont  élé  prises,  et  on  peut  espérer  que,  dans  quelques  années,  si  la  décadence  con- 
tinue, un  étranger  pourra  rentrer  chez  lui  avec  son  mouchoir  dans  sa  poche,  après 
s'être  promené  dans  Naples,  ce  qui  est  sans  exemple  dans  ce  moment-ci. 

Quand  les  voleurs  auront  disparu  comme  les  lazzaroni,  on  pourra  dire  que  l'an- 
cienne cité  aura  définitivement  fait  place  à  la  nouvelle.  Regrette  qui  voudra  ce  que 
la  physionomie  de  Naples  empruntait  d'original  et  de  caractéristique  à  sa  popula- 
tion vagabonde  et  à  l'absence  de  toute  police.  Pour  moi,  je  ne  puis  croire  que  le 
spectacle  de  la  dégradation  humaine  soit  absolument  nécessaire  pour  amuser 
l'oisif  en  voyage,  et  je  ne  sais  pas  en  quoi  l'ordre  et  la  prospérité  peuvent  être  in- 
compatibles avec  le  plaisir  que  donne  l'aspect  d'un  pays  nouveau.  Sans  doute  on 
y  perd  ces  singularités  grossières  qui  sautent  aux  yeux  du  premier  abord  et  qui 
constituent  pour  les  moins  clairvoyants  des  différences  tranchées  entre  les  peuples; 
mais  si  celle  extrême  diversité  ne  peut  être  acquise  qu'aux  dépens  de  ceux  qui  la 
donnent,  elle  a  moins  de  valeur  pour  moi.  Je  ne  crois  pas  d'ailleurs  que  les  origi- 
nalités nationales  perdent  beaucoup,  au  fond,  dans  les  progrès  des  améliorations 
communes  ;  l'apparence  seule  devient  uniforme,  c'est  à  l'observateur  à  retrouver 
sous  la  ressemblance  la  variété  réelle.  Cette  variété  ne  s'éteint  jamais:  elle  se 
transforme,  elle  se  raffine,  mais  elle  ne  peut  périr,  parce  qu'elle  tient  à  la  nature 
même  du  sol  et  du  climat,  à  la  distinction  des  races  et  des  origines.  L'intérêt 
qu'elle  excite  n'en  est  que  plus  vif  quand  il  faut  la  rechercher,  la  deviner  en 
quelque  sorte,  et  elle  joint  à  son  attrait  naturel  tout  le  charme  d'une  conquête, 
quand  on  la  force  à  se  découvrir,  toujours  vivante  et  indélébile,  sous  le  vêtement 
qu'elle  avait  emprunté. 

Naples  sera  toujours  Naples,  c'est-à-dire  le  pays  d'Europe  où  la  vie  est  le  plus  fa- 
cile, le  ciel  le  plus  affable,  le  plaisir  le  plus  naturel.  Je  ne  vois  pas  que  les  mille 
pêcheurs  de  sa  baie  soient  moins  pittoresques  depuis  qu'ils  font  de  meilleures  af- 
faires, ni  que  ses  délicieu.ses  nuits  aient  moins  de  douceur  depuis  qu'on  peut  s'y 
livrer  tout  entier  sans  craindre  d'être  arrêté  par  un  malfaiteur  au  milieu  de  sa 
rêverie.  Les  gens  qui  ne  voyagent  pas  sont  en  général  les  plus  grands  partisans  de 
cette  partie  de  la  couleur  locale  qui  tient  à  la  barbarie,  c'est  qu'ils  ne  l'ont  vue 
qu'en  imagination,  et  qu'ils  ne  savent  pas  combien  elle  perd  à  la  pratique.  Au 
reste,  que  ceux  qui  trouvent  prosaïque  d'avoir  sous  les  yeux  le  spectacle  de  l'ai- 


LE    ROYAUME    DE    NAPLES.  «70 

sance  publique,  et  d'en  j(Miir  avec  sécurité,  se  hasardent,  s'ils  veulent,  dans  les 
nionta^Mies  de  la  Calabre,  pour  y  ciiercher  la  misère  et  le  brigandage,  que  la  civi- 
lisation n'en  a  pas  encore  chassés.  Pour  nous,  qui  restons  à  Naples,  nous  ne  man- 
querons i)as  d'études  à  faire,  si  nous  voulons  nous  rendre  compte  de  ce  qui  est 
sans  doute  moins  frappant  et  moins  dramatifiue,  mais  qui  n'est  pas  moins  intéres- 
sant peut-être,  c'est-à-dire  le  mouvement  qui  s'accomplit  dans  le  sein  de  cette  so- 
ciété napolitaine,  et  qui  est,  à  notre  sens,  la  véritable  nouveauté,  la  singularité 
actuelle  du  pays,  tout  autant  que  les  bandits  et  les  lazzaroni  ont  pu  l'être  dans 
d'autres  temps. 

Ce  mouvement  peut  être  caractérisé  par  un  mot.  c'est  le  produit  des  idées  et  des 
institutions  françaises.  Naples  est  la  ville  la  plus  française  de  l'Italie,  peut-être 
même  n'avons-nons  laissé  nulle  part  en  Europe  d'aussi  fortes  traces  de  notre  pas- 
sage. Il  y  a  eu  toujours  entre  Naples  et  la  France  je  ne  sais  quelles  affinités  mysté- 
rieuses. Ce  sont  des  Français,  des  Norn)ands,  qui  ont  créé  le  royaume  de  Naples, 
au  XI''  siècle,  et  qui  y  ont  porté  la  féodalité;  c'est  un  Français,  Charles  d'Anjou, 
qui  en  a  fait,  deux  cents  ans  après,  le  siège  d'une  puissance  et  d'une  politique  qui 
n'ont  pas  encore  été  justement  appréciées.  Au  xV  siècle,  Charles  VIII  y  passe 
comme  un  éclair  éblouissant;  au  xvii'',  c'est  le  duc  de  Guise  qui  y  ramène  le  nom 
français;  de  nos  jours,  c'est  la  république  parthénopéenne  et  le  roi  Joachim  Jlurat. 
Les  influences  qui  ont  combattu  la  nôtre,  et  qui  ont  dominé  dans  les  inter- 
valles de  nos  apparitions,  ont  été  diverses.  La  plus  puissante  et  la  plus  durable  de 
toutes  a  été  l'influence  espagnole.  L'Espagne  a  gouverné  Naples  pendant  deux  siè- 
cles entiers,  et  a  fortement  imprégné  de  son  génie  le  génie  national.  Mais  son  ac- 
tion n'a  pas  pénétré  aussi  profondément  que  l'action  de  la  France;  la  France  se 
montreà  la  fois  à  Naples  au  commencement  et  à  la  fin,  au  xi*^  siècle  et  au  xix";  elle 
a  le  premier  mot  et  le  dernier. 

Il  y  a  cent  ans,  la  ville  de  Naples  avait  une  physionomie  tout  espagnole,  quoi- 
qu'elle eût  été  momentanément  occupée  par  les  impériaux.  Les  fanatiques  de  couleur 
locale,  s'il  y  en  avait  eu  dans  ce  temps-là,  n'y  auraient  pas  plus  trouvé  leur  compte 
qu'aujourd'hui,  en  ce  sens  que  l'aspect  général  de  la  ville,  les  mœurs  de  ses  habitants, 
le  genre  de  vie  qu'on  y  menait,  n'étaient  pas  sensiblement  différents  de  ce  qu'ils 
étaient  à  Madrid,  à  Séville  ou  à  Barcelone.  Il  en  a  été  de  tout  temps  ainsi  dans  le 
monde,  soit  dit  en  passant;  presqu'à  chaque  époque,  une  influence  générale  se 
répand,  qui  modifie  à  sa  manière  le  caractère  particulier  de  chaque  pays.  Au  temps 
dont  il  s'agit,  c'était  encore  l'Espagne  qui  donnait  le  ton  en  Europe  et  en  Amérique. 
Seulement  la  décadence,  qui  devenait  sensible  dès  lors  dans  toute  la  monarchie 
espagnole,  était  plus  marquée  encore  à  Naples  qu'ailleurs.  L'administration  des 
vice-rois,  assez  habile  dans  l'origine,  avait  suivi  la  même  loi  de  dépérissement  que 
le  reste  de  l'immense  empire  de  Philippe  II  ;  et  comme  la  nation  asservie  ne  réagis- 
sait pas  dans  l'intérêt  de  son  propre  salut,  elle  était  livrée  à  une  dissolution  sans 
limites.  Les  fautes  des  hommes  semblaient  être  parvenues  à  tarir  jusqu'aux  sources 
de  la  vitalité  publique,  dans  le  pays  le  plus  riche  et  le  plus  fertile  de  l'Europe;  il 
n'y  avait  plus  que  misère,  ignorance,  anarchie  et  dépopulation. 

Trois  millions  d'hommes  tout  au  plus,  décimés  par  les  disettes,  les  épidémies  et 
les  excursions  des  Turcs  sur  les  côtes,  habitaient  le  royaume  de  Naples  en-deçà  du 
Phare,  qui  en  compte  aujourd'hui  le  double.  La  confusion  des  législations  et  des 
jurisprudences  avait  donné  naissance  à  une  armée  de  gens  de  loi  qui  dévoraient 
toutes  les  propriétés  privées.  Les  prêtres  et  les  moines  formaient  une  autre  armée 


280  LE  ROYAUME  DE  NAPLES. 

qui  vivait  dans  la  richesse  et  dans  l'oisiveté;  on  n'en  comptait  pas  moins  de  cent 
douze  mille  dans  le  royaume.  La  moitié  des  terres  appartenait  à  l'Église,  l'autre 
moitié  aux  barons,  restes  dégénérés  de  l'ancienne  féodalité  normande.  Des  taxes 
onéreuses  épuisaient  la  production  dans  ses  sources  mêmes,  pour  obtenir  les  tributs 
énormes  qui  étaient  envoyés  annuellement  à  Madrid,  et  qu'un  écrivain  napolitain 
évalue  à  plus  de  deux  milliards  de  francs  en  un  siècle.  Il  n'y  avait  d'autre  route 
ouverte  dans  tout  le  pays  que  celle  de  Rome  à  Naples.  Le  peuple  était  réduit,  an 
milieu  même  de  la  capitale,  à  la  condition  des  bêtes.  Des  bandes  d'assassins  et  de 
voleurs  s'organisaient  impunément  sous  les  yeux  de  l'autorité  et  commettaient  en 
plein  jour  les  plus  grands  crimes.  Les  trois  quarts  du  sol  restaient  en  friches. 
L'armée,  sans  discipline  et  sans  nationalité,  n'était  qu'un  l'amas  d'étrangers  et  de 
gens  sans  aveu,  contraints  par  tous  les  moyens  à  s'enrôler;  la  marine  n'existait  pas. 
C'est  de  cette  époque  que  date  la  mauvaise  réputation  de  Naples,  réputation 
qui  a  été  encore  méritée  longtemps  après,  car  il  faut  des  siècles  pour  détruire  le 
mal  que  des  siècles  ont  fait. 

La  régénération  du  pays  commença  à  l'avènement  de  l'infant  don  Carlos,  depuis 
Charles  IIL  Ce  prince  tenait  de  près  à  la  maison  royale  de  France,  puisqu'il  était 
fils  de  Philippe  V  et  arrière-petit-fils  de  Louis  XIV.  Ce  fut  avec  l'épée  que  son  père 
tenait  de  son  illustre  aïeul  qu'il  entreprit  de  rendre  d'abord  l'indépendance,  ce 
premier  des  biens,  au  royaume  de  Naples.  Il  y  réussit,  et  fut  couronné,  en  1735, 
roi  des  Deux-Siciles.  Quand  il  n'aurait  apporté  aux  Napolitains  que  l'affranchisse - 
ment  de  leur  patrie,  après  deux  cents  ans  de  servitude,  il  aurait  des  droits  éternels 
à  leur  reconnaissance  ;  mais  ce  n'est  pas  là  que  se  bornèrent  ses  bienfaits.  C'était 
alors  le  temps  où  les  idées  de  la  philosophie  française  commençaient  à  se  répandre 
dans  le  monde;  sur  plusieurs  points  de  l'Europe  et  surtout  en  Italie,  les  princes  se 
mettaient  à  la  tête  des  réformes  provoquées  par  ces  idées;  à  Milan,  le  comte  Fir- 
miani,  pour  l'empereur;  à  Parme,  un  Bourbon  assisté  d'un  Français,  M.  Dutillot;  à 
Florence,  l'archiduc  Léopold,  essayaient  de  réparer  par  une  bonne  administration 
les  suites  funestes  des  régimes  antérieurs,  et  transportaient  les  principes  de  la 
philosophie  moderne  dans  le  gouvernement  des  États. 

Le  nouveau  roi  de  Naples  ne  fut  pas  des  derniers  à  suivre  cette  impulsion  salutaire. 
Secondé  par  un  ministre  intelligent,  le  marquis  ïannucci,  il  entreprit  l'application 
du  remède  avec  une  vigueur  proportionnée  à  l'étendue  du  mal.  Cette  tâche  fut 
poursuivie  par  le  même  ministre  sous  la  minorité  du  fils  de  Charles  III,  et  durant 
plus  d'un  demi-siècle,  de  1733  à  1789,  la  lutte  fut  constante  entre  les  abus  de 
l'ancien  régime,  défendus  par  les  habitudes,  et  l'esprit  d'innovation,  représenté 
par  l'autorité  royale.  On  vit  peu  à  peu  les  tribunaux  réformés,  le  nombre  des 
couvents  diminué,  les  plus  mauvais  impôts  abolis,  les  droits  féodaux  restreints;  de 
nouvelles  routes  furent  ouvertes,  de  grands  édifices  publics  furent  construits,  des 
encouragements  furent  donnés  à  l'agriculture,  au  commerce,  à  la  navigation.  Tout 
l'antique  édifice  ne  disparut  pas  à  la  fois,maisil  reçut  de  violentes  secousses;  à  l'appel 
d'un  gouvernement  plus  éclairé,  le  peuple  napolitain  se  réveilla,  et  finit  par  croire  un 
peu  plus  à  lui-même.  La  population  s'accrut  rapidement;  en  1789,  elle  passait 
déjà  quatre  millions  et  demi  d'habitants.  Plus  tard,  le  royaume  de  Naples  a  eu 
beaucoup  à  souffrir  de  ses  rois,  qui  ont  voulu  comprimer  le  mouvement  après  l'avoir 
provoqué;  mais  il  ne  devra  jamais  oublier  que  la  famille  des  Bourbon  l'a  tiré  en 
quelque  sorte  de  la  mort  pour  le  ramener  à  la  vie. 

Quand  la  révolution  française  vint  révéler  les  dangers  que  les  idées  nouvelles 


LE  ROYAUME  DE  NAPLES.  281 

uvaienl  pour  les  trônes,  la  reine  de  Naples,  Marie-Caroline,  sœur  de  noire  malheu- 
reuse Marie-Antoinelle,  sentit  plus  vivement  que  personne  le  coup  qui  venait  de 
frapper  la  royauté.  Par  rintluence  de  ses  conseils,  tout  changea  brusquement  dans 
les  Etats  de  sou  mari  ;  aux  traditions  de  libéralisme  laissées  par  Charles  III  succéda 
un  despotisme  ombrageux.  Les  idées  nouvelles  avaient  eu  le  temi)S  de  jeter  de 
profondes  racines;  elles  résistèrent,  et  une  seconde  lutte  s'engagea,  plus  violente, 
plus  passionnée  que  la  première.  On  sait  quelles  ont  été  les  péripéties  de  ce  drame 
terrible  qui  a  ensanglanté  Naples  pendant  trente  ans;  trois  fois  la  révolution  l'a 
emporté,  en  1799,  en  1805  et  en  1820,  tantôt  par  l'aide  de  la  France,  tantôt  par 
ses  propres  forces,  et  a  successivement  fondé,  sur  le  modèle  de  notre  pays,  une 
république,  une  monarchie  à  l'impériale  et  une  monarchie  constitutionnelle;  trois 
fois  la  royauté  absolue  a  repris  l'avantage,  une  première  fois  ramenée  i)3r  les  bandes 
calabraises  du  cardinal  Ruffo,  «ne  seconde  fois  soutenue  par  les  Anglais,  et  une 
troisième  par  les  Autrichiens;   et,  dans  cette  succession  de  combats  et  de  cata- 
strophes, ce  beau  royaume  a  payé  peut-être  plus  qu'un  autre  le  fatal  tribut  de 
sang  et  de  larmes  imposé  à  tous  les  peuples  que  travaille  le  génie  des  révolutions. 
Mais  si  le  royaume  de  Naples  a  vu  toutes  les  horreurs  qu'apportent  d'ordinaire 
avec  elles  de  pareilles  crises,  il  en  a  retiré  aussi  presque  tous  les  avantages  qu'elles 
font  payer  si  cher.  La  royauté  a  vaincu  dans  le  gouvernement,  la  révolution  a 
vaincu  dans  la  société.  Les  efforts  des  patriotes  napolitains  n'ont  pas  été  tout  à  fait 
perdus;  rien  n'a  survécu  de  l'ancien  régime  que  le  roi.  La  république  a  commencé 
par  faire  main-basse,  à  Naples  comme  en  France,  sur  tout  ce  qui  restait  de  l'or- 
ganisation barbare  du  moyen  âge;  l'administration  des  rois  Joseph  et  .loachim  est 
venue  ensuite  régulariser,  comme  chez  nous,  l'empire,  cette  transformation  radicale 
du  pays.  Les  fidéi-commis,  qui  immobilisaient  la  propriété  territoriale,  ont  été 
supprimés  ainsi  que  tous  les  privilèges  de  la  noblesse;  les  biens  immenses  du 
clergé  ont  été  pour  la  plupart  confisqués  et  vendus,  pour  éteindre  la  dette  publi- 
que. Les  terres  féodales  dont  la  propriété  était  incertaine  et  contestée  ont  été 
partagées  entre  la  couronne,  les  seigneurs,  les  communes  et  les  particuliers.  Un 
système  judiciaire,  administratif  et  financier,  calqué  sur  le  nôtre,  a  remplacé  le 
chaos  informe  des  juridictions  et  des  impositions  antiques.   Les  nouveaux  codes 
français,  promulgués  sous  le  roi  Joseph  et  maintenus  presque  dans  leur  entier  par 
le  roi  Ferdinand,  ont  substitué  la  précision  de  leurs  dispositions  et  l'esprit  vraiment 
humain  de  leurs  principes  à  l'inextricable  labyrinthe  des  lois  grecques,  lombardes, 
normandes,  impériales,  angevines,  espagnoles,  autrichiennes,  ecclésiastiques,  dont 
l'incertitude  n'était  pas  le  plus  grand  défaut,  et  qui  ne  consacraient  pour  la  plupart 
que   l'injustice  et  la  violence. 

Tant  qu'a  vécu  le  vieux  roi  Ferdinand,  et  même  tant  qu'a  duré  le  règne  de  son 
fils,  qui  avait  été  témoin,  lui  aussi,  des  luttes  de  la  révolution  contre  la  monarchie, 
le  progrès  naturel  qui  devait  être  la  conséquence  de  celte  rénovation  sociale  a 
marché  lentement.  Il  n'a  pris  un  essor  marquéque  depuis  l'avènement  du  roi  actuel, 
en  1850.  Ferdinand  II  a  fait  preuve  à  la  fois  de  générosité  et  d'habileté.  Son 
aïeul  et  son  père  n'avaient  accepté  qu'avec  défiance  les  faits  accomplis;  en  même 
temps  qu'ils  reconnaissaient  la  nécessité,  ils  entretenaient  autour  d'eux  les  vieux 
abus,  et  persécutaient  les  partisans  des  idées  nouvelles.  Le  roi  actuel  a  compris, 
au  contraire,  comme  Charles  III,  que  l'autorité  royale  ne  pouvait  désormais  que 
gagner  en  s'assimilant  l'esprit  civilisaleur  de  la  société  moderne.  Venu  après  l'ère 
des  bouleversements,  il  a  rétabli  l'ancienne  harmonie  entre  les  deux  ennemis  qui 
TOIE  I.  19 


282  LE  noYArittE  de  naples. 

ont  lullé  si  longlcmps  sans  que  l'un  des  deux  ait  pu  abattre  l'autre.  En  brisant 
toutes  les  classes,  en  détruisant  tous  les  privilèges,  la  révolution  a  travaillé  à  Naples 
pour  le  pouvoir  absolu,  et  le  pouvoir  absolu  ne  craint  pas  à  son  tour  de  montrer 
quelque  bienveillance  pour  la  révolution.  Tous  deux  se  sont  rencontrés  face  à 
face  sur  les  débris  du  pouvoir  féodal,  et  ils  se  sont  donné  la  main. 

Naples  est  donc  une  société  égalitaire  comme  la  nôtre,  gouvernée  par  le  prince 
le  plus  absolu  qu'il  y  ait  peut-être  en  Europe.  Voilà  son  originalité  actuelle.  Un  lel 
étal  de  choses  peut-il  durer  toujours,  et  la  liberté  civile  ne  doit-elle  pas  conduire 
tôt  ou  tard  à  la  liberté  politique?  C'est  ce  que  je  ne  voudrais  ni  affirmer  ni  nier. 
Tout  ce  que  je  sais,  c'est  que  pour  le  moment  il  n'en  est  pas  question.  L'expérience 
a  prouvé  que  l'agitation  naturelle  au  Napolitain  le  rendait  peu  propre  à  l'exercice 
de  la  liberté.  Les  peu[)les  méridionaux  ont  besoin  d'un  plus  long  noviciat  (|ue  les 
autres  pour  arriver  h  se  gouverner  eux-mêmes,  d'abord  parce  que  la  servitude  y 
est  plus  ancienne  et  y  a  été  plus  pesante  que  partout  ailleurs,  ensuite  parce  que  la 
mobilité  de  leurs  sentiments  et  l'activité  de  leurs  imaginations  les  poitent  trop  vile 
à  l'excès  qui  tue  le  princi[)e.  Et  ce  qui  est  vrai  des  peuples  méridionaux  en  général 
l'est  surtout  du  peuple  napolitain  en  particulier.  Son  défaut  de  cohésion  et  son 
amour  du  changement  ont  toujours  été  tels,  qu'il  n'a  pas  même  su  défendre  à  lui 
seul  son  indépendance  nationale.  Tout  lui  est  venu  de  l'étranger,  la  liberlé  comme 
l'oppression. 

Aussi  tout  le  monde  paraît-il  d'accord  aujourd'hui  pour  écarter  ou  du  moins 
pour  ajourner  toute  pensée  immédiate  d'affranchissement  politique.  Les  journaux 
ont  parlé,  il  y  a  quelque  temps,  d'une  conspiration  découverte  à  Aquila.  Je  ne  .sais 
<iuelle  a  pu  être  la  portée  de  cette  conspiration,  mais  j'ai  peine  à  croire  qu'elle  ail 
eu  de  grandes  ramifications  dans  la  ville  de  Naples.  Ce  n'est  pas  que  l'esprit  de 
conjuration  ne  soit  en  quelque  sorte  endémique  dans  le  pays.  Depuis  Pythagore,  on 
a  conspiré  de  tout  temps  à  Naples,  et,  sans  remonter  aux  temps  primitifs,  il  suffit 
de  rappeler  que  le  carbonarisme  est  sorti  de  là  pour  se  répandre  en  Euro|)e. 
Quelle  que  soit  cependant  la  disposition  naturelle  des  Napolitains  pour  les  affilia- 
tions et  les  machinations  mystérieuses,  je  ne  crois  pas  (jue  ces  sortes  de  trames 
soient  parmi  eux  aussi  en  faveur  qu'autrefois.  On  commence  à  comprendre,  à  Na- 
ples comme  partout,  que  la  société  moderne,  avec  son  goi!it  pour  la  publicité,  la 
discussion,  l'autorité  du  nombre,  est  incompatible  avec  les  complots.  On  sait  que, 
si  jamais  la  nation  peut  être  appelée  à  prendre  part  à  son  gouvernement,  c'est  du 
progrès  pacifique  des  idées  et  des  intérêts  qu'il  faut  attendre  celte  conquête,  non 
d'un  de  ces  coups  de  main  audacieux  qui  n'ont  presque  jamais  réussi  et  qui  ne  sont 
d'ailleurs  que  des  moyens  surannés,  empruntés  à  un  état  social  en  déclin.  Chacun 
donc,  même  parmi  les  hommes  les  plus  dévoués  à  la  cause  de  la  liberté,  se  montre 
disposé  à  développer  patiemment  les  germes  de  perfectionnement  matériel  et  moral 
contenu  dans  la  législation  nouvelle,  en  se  confiant  pour  le  reste  dans  l'avenir. 

De  son  côté,  le  roi  s'applique  à  faire  de  son  immense  pouvoir  le  meilleur  usage 
possible.  Quand  il  a  pris  le  gouvernement,  la  violence  des  persécutions  politiques 
et  le  gaspillage  des  finances  menaient  droit  à  une  nouvelle  révolte  et  à  la  banque- 
route. Il  a  amené  avec  lui  la  tolérance  et  l'économie,  qui  ont  détourné  ce  double 
danger.  Les  courtisans  vont  jusqu'à  le  taxer  d'avarice,  parce  qu'il  s'attache  à  main- 
tenir l'équilibre  entre  les  recettes  et  les  dépenses  et  à  améliorer  par  tous  les  moyens 
le  crédit  public;  c'est  là  une  accusation  ijui  est  bonne  à  entendre  quand  il  s'agit 
d'un  roi  absolu.  Les  prodigalités  de  l'ancienne  cour  ont  cessé,  voilà  ce  qui  est  vrai; 


LE    UOVAUMIÎ    Ui:    >API>E6.  2Hô 

l'argent  n'en  esl  que  plus  abondant  pour  les  <lé[)enses  utiles.  Les  piosciiplions  ont 
cessé  en  même  temps.  Vieux  serviteurs  de  lu  monarchie  légitime  et  anciens  défen- 
seurs des  ditlérenls  essais  révolutionnaires  vivent  ensemble  sous  la  même  |)rolec- 
tion.  Le  roi  a  fait  plus  :  au  mois  d'août  dernier,  il  a  api)elé  dans  son  conseil  deux 
nouveaux  ministres,  MM.  Nicolini  et  Forlunato,  qui  ont  rempli  tous  deux  des  fonc- 
tions publiques  sous  le  roi  Mural,  et,  ce  qui  est  plus  remarquable  encore,  M.  Nico- 
lini, qui  était  professeur  de  droit,  ayant  demandé  à  continuer  son  cours  malgré 
son  entrée  au  ministère,  Ferdinand  II  y  a  consenti.  M.  Nicolini  esl  un  homme  très- 
res|)ectable,  très-considéré,  connu  en  Europe  par  des  travaux  estimés  sur  le  droit 
pénal.  Un  pareil  choix  est  significatif,  surtout  avec  la  concession  qui  lui  .sort  de 
commentaire. 

Je  sais  ce  qu'on  peut  reprocher  à  cette  suspension  d'armes  (|ui  semble  éteindre 
les  anciens  partis.  La  continuation  de  la  lutte  aurait  développé  des  qualités  péril- 
leuses, mais  fortes;  la  paix  repose  sur  un  amolli.ssement  général  des  caractères  et 
sur  le  sommeil  des  nobles  pa.ssions.  Le  mal  est  réel  ;  il  n'y  a  pas  de  bien  dans  le 
monde  sans  un  mélange  de  mal.  Un  tel  inconvénient  était  d'ailleurs  à  peu  près  iné- 
vitable. Les  fiers  caractères  et  les  passions  héroïques  sont  naturellement  rares  à 
Naples.  Celle  ville  a  produit  de  très-grands  citoyens,  et  parmi  ceux  de  ses  enfants 
qui  sont  morts  victimes  de  leur  amour  pour  la  liberté,  il  en  est  qui  ont  montré 
dans  les  supplices  une  fermeté  sloïque,  supérieure  peut-être  à  ce  que  l'antiquité  eut 
jamais  de  plus  admirable.  Mais  ce  ne  sont  là  que  des  exceptions.  Il  a  toujours 
manqué  à  Naples  cette  masse  commune  de  convictions  et  de  courages  qui  peut  seule 
servir  de  base  à  des  institutions  libres.  Ce  n'est  p;is  en  un  jour  qu'un  peuple  se 
relève  de  cet  épuisement  moral  qui  est  le  résultat  d'un  long  esclavage.  Le  désar- 
mement actuel  n'a  supprimé  que  ces  protestations  isolées  de  quelques  âmes  d'élite, 
fort  belles  sans  doute,  mais  inutiles;  on  n'y  perd  que  de  glorieux  martyrs.  Bien 
plus,  si  quelque  chose  est  propre  à  former  un  jour  un  esprit  public  vigoureux,  c'est 
précisément  cette  propagation  des  mœurs  et  des  vertus  moyennes  qui  s'étend  à 
l'ombre  protectrice  du  pouvoir  absolu,  gagne  au  relâchement  même  des  volontés 
en  rapprochant  de  tous  ce  qui  n'était  que  l'apanage  brillant  de  quelques-uns,  et 
substitue  une  nation  à  une  multitude. 

Aujourd'hui  le  royaume  de  Naples,  en  y  comprenant  la  Sicile,  est  un  État  de 
8  millions  d'habitants,  qui  paie  un  budget  d'environ  120  millions  de  francs,  et 
qui  entrelient  sur  pied  de  paix  une  armée  de  quaranle  à  cinquante  mille  hommes. 
On  voit  qu'il  peut  prétendre  à  l'un  des  premiers  rangs  parmi  les  États  secondaires 
de  l'Europe.  En  retranchant  la  Sicile,  et  en  effet  la  Sicile  doit  être  mise  à  pari  sous 
tous  les  rapports,  comme  je  le  montrerai  plus  tard,  les  Étals  de  terre  ferme  ont  à 
eux  seuls  une  population  de  plus  de  6  millions  d'âmes,  et  paient  sans  effort  un 
budget  de  plus  de  100  millions.  Celte  situation,  qui  contraste  si  fort  avec  toute 
leur  histoire,  est  due  à  une  réorganisation  à  peu  près  complète  que  le  reste  de 
l'Europe  paraît  à  peine  soupçonner.  Je  vais  passer  en  revue  les  faits  principaux  qui 
se  rattachent  à  cette  réorganisation.  Les  chiffres  que  je  citerai  à  l'appui  de  mes 
observations  sont  aussi  authentiques  qu'ils  peuvent  l'èlre  quand  il  s'agit  d'un  pays 
où  il  n'y  a  pas  de  publicité.  Les  uns  ont  été  recueillis  par  moi  sur  les  lieux  mèaie, 
les  autres  .sont  empruntés  à  l'excellent  ouvrage  publié  en  1859  à  Florence  par  M.  te 
colonel  Serristori  sur  la  statistique  de  l'Italie,  et  au  volume  non  moins  curieux  que 
M .  Fulchiron  vient  de  publier  sur  le  royaume  de  Naples.  Si  ces  chiffres  ne  sont  pas 
d'une  exactitude  mathématique,  ils  sont  au  moins  très-approximatifs,  et  cela  suffit. 


284  LE    ROYAUME    DE    NAPLES. 

Voyons  d'aborJ  quoi  est  l'élal  acUicl  des  trois  anciens  cléments  do  la  société  na- 
liolilaine,  la  noblesse,  le  clergé  et  le  peuple.  Forcés  par  les  lois  nouvelles  de  nieltre 
leurs  biens  en  liquidation,  les  nobles  n'ont  plus,  pour  la  plupart,  cotte  magnifique 
apparence  de  fortune  que  donnait  aux  anciennes  familles  la  permanence  entre 
leurs  mains  des  propriétés  les  plus  grevées  de  charges  de  tout  genre.  Us  n'ont  pas 
conservé  davantage  cet  esprit  turbulent  et  dominateur  qui  avait  rendu  célèbres  ati 
moyen  âge  les  barons  napolitains,  et  qui  n'a  pas  été  une  des  moindres  causes  de 
la  désorganisation  constante  du  pays.  Franchement  soumis  à  la  législation  com- 
mune, ils  en  acceptent  tous  les  devoirs,  et  ne  sont  distingués  des  autres  citoyens 
que  par  l'éclat  qui  s'attache  à  leurs  noms.  Les  litres  de  ducs  et  de  princes  abondent 
parmi  eux;  c'est  un  reste  de  l'ancienne  manie  nobiliaire,  ce  n'est  pas  un  signe  de 
domination  réelle.  Quelques-uns  remplissent  auprès  du  roi  des  charges  de  cour, 
coquine  leur  donne  pas  plus  d'ascendant  qu'à  d'autres  sur  la  marche  du  gouver- 
nement. Un  grand  nombre  tient  à  honneur  de  professer  des  opinions  libérales. 
Ceux-là  forment  une  société  aussi  remarquable  par  l'intelligente  urbanité  des  ma- 
nières que  par  l'absence  de  tout  préjugé.  A  la  grâce  ouverte  de  leur  accueil,  à  l'in- 
dépendance de  leur  langage,  on  se  croirait  au  milieu  de  nos  meilleurs  salons  fran- 
çais, ceux  où  la  bonne  vieille  politesse  s'unit  à  la  liberté  des  mœurs  nouvelles.  Les 
premiers  parmi  eux  ont  pris  une  grande  part  à  leurs  trois  révolutions. 

Le  nombre  des  diocèses  était,  il  y  a  cent  ans,  de  cent  trente-un.  11  est  aujour- 
d'hui de  quatre-vingt-six,  dont  vingt  archevêchés  et  soixanle-six  évèchés.  Le 
nombre  dos  prêtres  a  diminué  dans  une  proportion  plus  forte;  de  cinquante-six 
mille  qu'ilsétaient  en  1741,  ils  n'étaient  déjà  plus  que  quarante-sept  mille  en  1806, 
el  ils  ne  sont  pas  plus  de  vingt-six  mille  aujourd'hui.  Il  n'est  pas  à  désirer  que  ce 
nombre  diminue  encore,  car  il  n'est  pas  au-dessus  de  ce  qui  est  strictement  né- 
cessaire pour  le  service  divin.  C'est  surtout  sur  les  couvents  que  le  coup  a  porté. 
Deux  cent  treize  couvents  ont  été  supprimés  à  la  fois  par  l'administration  française. 
Le  roi,  à  son  retour,  n'en  a  rétabli  que  trente-six.  Des  trente-un  mille  moines  et  des 
vingt-trois  mille  religieuses  qui  peuplaient  autrefois  ces  couvents,  il  ne  reste  que 
onze  mille  moines  et  neuf  mille  religieuses;  la  réduction  a  donc  été  de  près  des 
deux  tiers.  Une  amélioration  sensible  s'est  manifestée  en  même  temps  dans  la  dis- 
cipline du  clergé,  tant  séculier  que  régulier;  en  perdant  ses  énormes  revenus,  il  a 
grandi  en  vertu  et  en  piété.  Quant  à  l'esprit,  l'Église  napolitaine  a  été  de  tout 
temps  très-indépendante  du  saint-siége,  et,  sous  ce  rapport,  elle  a  peut-être  plus 
perdu  que  gagné  dans  la  révolution.  Mais  aussi  l'énergie  de  l'ancienne  tradition 
n'est  plus  aussi  nécessaire  depuis  que  l'autorité  royale  a  pris  sur  le  clergé,  comme 
sur  le  reste,  un  ascendant  absolu.  C'est  au  roi  maintenant  à  se  défendre  contre 
Rome,  puisqu'il  a  tous  les  pouvoirs  dans  les  mains;  l'Église  napolitaine  ne  peut 
être  pour  lui  ni  un  appui  ni  un  embarras. 

C'est  surtout  en  ce  qui  concerne  ces  deux  classes  qu'on  peut  craindre  que  l'af 
faibbssement  n'aille  trop  loin.  Je  conviens  moi-même  que  la  réaction  est  là  près  de 
l'excès.  Il  n'est  pas  sans  inconvénient  que  le  clergé  napolitain  ait  si  peu  d'initiative; 
je  n'aime  pas  non  plus  que  la  noblesse  soit  tellement  en  dehors  de  la  direction  des 
affaires  publiques.  Par  la  suppression  des  privilèges,  on  a  cherché  à  produire  l'é- 
galité dans  la  liberté,  el  l'on  n'a  encore  obtenu  que  l'égalité  dans  l'obéissance.  Il 
est  utile  que  ces  deux  grands  corps  passent  par  cette  épreuve  pour  se  dégager  com- 
plètement de  ce  qu'ils  avalent  d'incompatible  avec  les  exigences  du  présent.  11  se- 
rait fâcheux  néanmoins  que  tout  pérît  en  eux,  car  tout  n'était  pas  mauvais.  On  est 


LE    ROYAUME    DE    .-VAI'LES.  280 

Irop  géiicialointiil  porlé  en  France  à  ne  voir  dans  la  noblesse  el  dans  le  clergé  que 
dos  insliinncnls  d'oppression  :  ils  peuvent  èlre  aussi,  et  ils  oui  élé  souvent  à  Naples 
des  instruments  de  résistance.  Je  regretterais  même,  au  point  de  vue  politique, 
que  les  couvents  achevassent  de  disparaître.  Réduits  à  une  juste  mesure,  les  ordres 
monastiques  ne  sont  pas  inutiles  dans  une  société.  Outre  qu'on  serait  alUigé  de  voir 
les  célèbres  abbayes  de  Montcassin  et  de  la  Cava  vides  de  leurs  habitants,  je  sais 
qu'il  se  conserve  dans  ces  antiques  retraites  un  esprit  plus  indépendant  (pfon  ne 
croit.  C'est  d'un  couvent  qu'est  sorti  Campauella  pour  organiser  contre  la  domina- 
tion espagnole  sa  mystérieuse  conspiration  de  moines,  de  philosophes,  de  bandits 
el  de  Turcs. 

Le  danger  n'était  pas  le  même  pour  le  peuple,  (jui  ne  pouvait  que  gagner  en 
changeant.  Je  ne  parle  pas  du  peuple  des  provinces,  qui  est  resté  à  peu  près  le 
même,  mais  du  peuple  de  la  capitale,  si  nombreux  et  jadis  si  avili.  Sans  doute,  il 
n'est  plus  aussi  remuant,  mais  son  goût  pour  les  insurrections  tumultueuses  n'est 
pas  à  regretter;  ce  n'était  chez  lui  qu'un  désordre  de  plus  et  non  un  signe  de  vi- 
gueur réelle.  Il  réfléchit  un  peu  maintenant,  il  compte  surtout  beaucoup  mieux,  et 
il  travaille  tant  qu'il  peut.  Il  se  sent  à  la  fois  contenu  et  protégé.  Vous  le  voyez  ré- 
pandu en  foule  sur  les  quais,  dans  les  rues,  sur  les  places  publiques,  et  partout 
vous  le  trouvez  actif,  empressé,  ingénieux  à  se  rendre  utile,  quelquefois  même  fa- 
tigant à  force  de  bonne  volonté;  du  reste,  gai  comme  autrefois,  mais  d'une  gaieté 
douce  et  bienveillante.  J'ai  vu  des  enfants  demander  l'aumône  d'un  ton  pleureur 
et  s'interrompre  tout  à  coup  au  milieu  de  leur  lamentation,  pour  rire  eux-mêmes 
de  la  comédie  qu'ils  jouaient.  C'est  qu'en  effet,  quand  le  peuple  mendie  à  Naples, 
c'est  moins  par  besoin  que  par  envie  de  faire  un  profit  de  plus  ;  ou  veut  voir  si  le 
seigneur  étranger  se  laissera  tromper,  et,  si  par  hasard  il  résiste,  on  s'en  moque. 
La  superstition  aussi  s'en  va  du  même  pied  que  le  reste.  Le  Napolitain  ne  croit 
plus  autant  à  son  cousin  saint  Janvier.  Tous  les  ans,  le  fameux  miracle  s'opère  avec 
moins  de  solennité,  et  les  démonstrations  bruyantes  usitées  en  pareil  cas  ne  se  font 
guère  plus  que  du  bout  des  lèvres. 

En  même  temps  que  les  anciennes  classes  se  modifiaient  ou  se  détruisaient,  il  se 
formait  une  classe  moyenne,  ce  fonds  commun  des  sociétés  modernes.  Dans  ce  pays 
qui  a  été  si  longtemps  un  des  plus  féodaux  du  monde,  l'action  des  nouvelles  lois 
a  été  déjà  si  sensible,  que  l'on  y  a  compté  deruièrement  plus  de  treize  cent  mille 
cotes  foncières.  Or,  en  supposant  que  le  nombre  des  véritables  contribuables  ne 
soit  que  d'un  million,  pour  tenir  compte  des  propriétaires  qui  possèdent  des  terres 
dans  plusieurs  communes,  ce  serait  encore  un  contribuable  par  six  habitants.  Si 
nous  évaluons  chaque  famille  à  quatre  ou  cinq  têtes,  et  si  nous  admettons,  ce  qui 
est  généralement  reconnu,  que  les  chefs  de  famille  paient  à  peu  près  seuls  l'impôt, 
on  verra  combien  peu  de  familles  resteront  en  dehors  de  la  propriété  foncière;  il 
y  en  aura  tout  au  plus  une  sur  cinq.  Ce  fait  extraordinaire  suffirait,  à  défaut  de 
tout  autre,  pour  donner  une  idée  du  bouleversement  total  qui  s'est  opéré  dans  la 
société  napolitaine.  La  propriété  y  a  passé  en  (jnelque  sorte,  en  quarante  ans,  d'une 
extrémité  à  l'autre.  En  France,  le  nombre  des  cotes  foncières  est  égal  au  tiers  du 
chiffre  total  de  la  population;  dans  le  royaume  de  Naples,  il  est  d'un  peu  moins 
du  (juart.  On  voit  que  la  différence  n'est  pas  grande.  Celte  différence  disparaît 
même  tout  à  fait  quand  on  songe  qu'il  y  a  encore  dans  le  royaume  de  vastes  espaces 
qui  appartiennent  au  domaine,  et  que  les  cotes  ne  portent  que  sur  le  reste. 

II  suffit  de  parcourir  l'almanach  royal,  publié  tons  les  ans  dans  la  forme  du  nôtre 


286  LE    ROYAUME    OE    NAPLES. 

par  rimpiimeiie  royale  napolitaine,  pour  voir  combien  l'organisation  du  pays  est 
semblable  à  celle  de  la  France,  moins  la  liberté.  Le  conseil  d'Étal  ou  con^il  privé 
est  le  premier  corps  politique;  il  est  présidé  par  le  roi,  ou,  en  son  absence,  par  le 
président  du  conseil.  Les  affaires  se  préparent  seulement  dans  le  conseil  des  mi- 
nistres, et  se  décident  dans  le  conseil  privé,  excepté  les  questions  extérieures,  qui 
se  traitent  directement  entre  le  ministre  spécial  et  le  roi.  Celte  combinaison  a  été 
imaginée  pour  donner  à  chaque  affaire  au  moins  l'apparence  d'un  double  degré  d'in- 
struction ;  elle  remplace  tout  le  mécanisme  compliqué  de  notre  système  politique. 
Les  ministères  sont  au  nombre  de  huit  :  la  présidence  du  conseil,  les  affaires  exté- 
rieures, la  justice,  les  affaires  ecclésiastiques,  les  finances,  l'intérieur,  la  guerre  et 
la  marine  en  un  seul  département,  et  la  police  générale  Tous  ces  ministères  sont 
réunis,  depuis  1825,  en  un  seul  hôtel,  vaste  édiDce  qui  sert  en  même  temps  de 
Bourse,  et  qui  a  deux  entrées  sur  les  deux  points  les  plus  fréquentés  de  la  ville,  la 
rue  de  Tolède  et  la  place  du  Château.  Les  attributions  des  différents  ministres  sont 
à  peu  près  les  mêmes  que  chez  nous,  excepté  pour  la  présidence  du  conseil,  qui  a 
des  attributions  spéciales,  comme  la  garde  du  sceau  royal,  la  direction  de  l'impri- 
merie royale,  le  dépôt  des  lois  et  décrets,  etc. 

Du  reste,  les  bureaux  des  ministères  sont  organisés  comme  à  Paris,  et  la  centra- 
lisation est  peut- èlre  poussée  encore  plus  loin  qu'en  France.  Ce  qu'on  appelle  la 
Consulta  générale  n'est  autre  chose  que  notre  conseil  d'État;  elle  est  partagée  en 
comités  qui  correspondent  aux  divers  ministères,  et  présidée  par  un  membre  du 
conseil  privé.  Dans  l'ordre  administratif,  le  royaume  est  divisé  en  quinze  provinces 
ou  départements,  divisées  elles-mêmes  en  cinquante-deux  districts  ou  arrondisse- 
ments, et  ceux-ci  en  raille  sept  cent  quatre-vingt-dix  communes.  Chaque  province 
est  administrée  par  un  intendant  ou  préfet,  chaque  district  par  un  sous-intendant 
ou  sous-préfet,  chaque  commune  par  un  syndic  ou  maire.  Auprès  de  chaque  inten- 
dant ou  préfet  est  un  conseil  d'intendance  ou  de  préfecture.  Tous  les  ans,  dans  le 
chef-lieu  de  chaque  province,  se  rassemble  un  conseil  provincial  qui  a  les  mêmes 
attributions  que  notre  conseil  général,  et  dans  chaque  district  un  conseil  de  district 
qui  correspond  à  notre  conseil  d'arrondissement.  Enfin,  dans  chaque  commune,  le 
maire  ou  syndic  préside  un  conseil  municipal  appelé  décurionat,  qui  se  réunit  tous 
les  dimanches.  Ces  diverses  assemblées  servent  à  la  répartition  des  impôts,  volent 
des  centimes  additionnels  pour  les  dépenses  locales,  etc.  Quoique  nommés  par  le 
roi,  leurs  membres  ont  montré,  dans  plusieurs  circonslances,  une  indépendance 
réelle,  et  la  tendance  de  tous  les  bons  esprits,  h  Naples,  même  dans  le  gouverne- 
ment, est  de  rendre  leur  action  plus  libre  encore. 

Nous  retrouvons  la  même  ressemblance  dans  le  système  financier.  Les  diverses 
contributions  sont  :  la  contribution  foncière,  les  douanes,  l'impôt  sur  le  sel,  le  mo- 
nopole du  tabac,  les  droits  d'enregistrement  et  de  timbre,  etc.  La  seule  différence 
essentielle,  c'est  que  les  impôts  indirects,  comme  les  douanes,  le  tabac,  sont  en 
ferme  au  lieu  d'être  en  régie.  Il  y  a  aussi  quelques  taxes  particulières  au  royaume 
de  Naples,  comme  le  droit  sur  la  neige,  qui  est  un  objet  de  première  nécessité  dans 
ce  climat  brûlant.  Il  est  resté  sans  doute  beaucoup  d'imperfections  de  détail  dans 
la  manière  dont  ces  différents  impôts  sont  perçus.  On  doit  aussi  regretter  que  le 
roi  de  Naples,  à  l'exemple  du  pape,  ait  cru  devoir  conserver  la  loterie,  qui  a  plus 
de  dangers  encore  dans  les  pays  méridionaux  qu'ailleurs,  à  cause  de  l'ardeur  natu- 
relle des  imaginations.  Il  n'en  faut  pas  moins  reconnaître  l'immense  supériorité  de 
ce  système-financier  sur  l'ancien.  Les  inégalités  qu'il  présente  encore  tiennent  à  la 


LK    nOYAlIMli    l)K    ^ATLKS.  i2,S7 

pi'écipilaliun  do  son  otahlissomoiU  ol  ii  l'absoiico  do  loulo  rovisioii  do  la  pari  des 
oiloyoïis;  los  l>ases  soiil  oxcollonlos,  ol  hioii  dill'ôieiilos  do  co  (jii'olail,  sons  l'adiiii- 
uislralion  ospagnolo,  lo  dé|il(>ral)lo  inslriiinoiil  de  niiiio  ooiinii  sous  lo  nom  d'ar- 
rcnditiiu'iitl.  [.a  doUo  publiquo,  donl  lo  roi  Iravaillo  Ions  los  jours  à  allôgor  lo  jioids, 
osl  d'oiiviron  20  millions  do  IVancs  do  rcnlo.  Kilo  apparlonail  |)ros(ino  lonl  onliore, 
il  y  a  quelques  années,  à  des  capitalisles  étrangers;  mainlenanl,  une  grande  partie 
est  entre  les  mains  de  rentiers  napolitains. 

L'impôt  revient  environ  à  dix-huit  ou  vingt  francs  par  tête.  C'est  la  moitié  do  co 
qu'il  est  en  France.  Je  crois  que  le  revenu  moyen  est  égal  aussi  à  la  moitié  do  ce 
qu'il  est  chez  nous;  le  rapport  de  l'impôt  au  revenu  serait  donc  à  peu  |»rès  le 
même.  I-os  dépenses  publiques  sont  réparlics  aussi  d'une  manière  analogue,  excepté 
pour  la  liste  civile,  qui  est  proportionnolloment  beaucoup  plus  forte  que  chez  nous. 
Les  travaux  publics  sont  exécutés  par  une  direction  générale  des  i)onts  ot-chaus- 
sées.  Il  y  a  encore  beaucoup  à  l'aire  sous  ce  rapport  dans  lo  royaume  de  iN'aples.  On 
travaille  cependant  depuis  plusieurs  années  plus  qu'on  n'a  jamais  travaillé.  Aux 
portes  de  Naples,  on  manquait  de  route  pour  aller  à  Sorrente;  une  voie  magnifique 
est  maintenant  ouverte  le  long  de  la  courbure  du  golfe,  et  doit  se  prolonger  jus- 
qu'au cap  qui  regarde  Capri.  Une  autre  route,  qui  n'est  pas  encore  achevée,  fait  le 
tour  du  Pausilippe.  Dans  les  provinces,  d'autres  moyens  de  communication  et  des 
travaux  de  tout  genre  se  terminent  ou  se  préparent.  Il  résulte  d'un  livre  publié  en 
1859  par  le  président  actuel  du  conseil  des  ministres,  qu'il  a  été  exécuté  depuis  lo 
1'"' juin  1815  jusqu'à  la  fin  de  1857,  tant  par  le  trésor  royal  (|ue  par  les  provinces 
et  les  communes,  pour  42  millions  de  ducats,  ou  185  millions  de  francs,  de  tra- 
vaux publics.  Ce  serait  environ  8  millions  de  francs  par  an. 

Avant  l'avènement  dii  roi  actuel,  le  gouvernement  publiait  annuellement  un  ta- 
bleau abrégé  du  budget.  Ferdinand  II  a  supprimé  celte  publicité,  quoique  restreinte 
qu'elle  fût.  Il  est  donc  impossible  de  savoir  avec  précision  quel  est  aujourd'hui  le 
véritable  état  des  finances  napolitaines.  Il  est  cependant  très-probable  qu'elles  sont 
prospères.  Le  déficit  qui  existait  tous  les  ans,  avant  1850,  entre  les  dépenses  et  los 
recettes,  était  déjà,  en  1855,  considérablement  diminué.  On  peut  supposer  qu'il 
est  aujourd'hui  entièrement  comblé.  Cette  suppression  de  publicité  étonne  de  la 
part  d'un  prince  aussi  bien  intentionné  que  le  roi.  Son  gouvernement  ne  peut  que 
gagner  à  faire  connaître  ce  qu'il  faiL  II  en  est  de  même  de  la  banque  des  Deux- 
Siciles,  qui  ne  publie  rien  de  ses  opérations,  et  qui  en  fait  cependant  de  très-im- 
portantes. M.  Fulchiron  dit  que  des  évaluations  approximatives  portent  à  110  mil- 
lions de  francs  la  quotité  en  circulation  des  reconnaissances  de  cette  banque,  somme 
à  peu  près  égale  au  chiffre  total  du  budget.  Quand  une  banque  fonctionne  avec 
cette  énergie,  sans  que  son  crédit  en  soit  altéré,  c'est  la  preuve  d'une  excellonle 
constitution  de  la  fortune  publique;  il  est  fâcheux  qu'on  ne  puisse  que  soupçonner 
un  fait  aussi  décisif.  La  publicité  est  la  condition  nécessaire,  la  conséquence  obligée 
de  tout  bon  système  financier.  Je  ne  doute  pas  qu'on  ne  fini.sse  par  y  arriver  à  Na- 
ples un  Jour  ou  l'autre;  on  a  déjà  fait  des  progrès  plus  difficiles,  et  celui-là  couron- 
nera l'œuvre. 

La  justice  est  rendue  par  quatre  grandes  cours  civiles  ou  cours  d'appel,  quinze 
tribunaux  de  première  instance,  un  par  province,  et  des  juges  particuliers  qui  res- 
semblent à  nos  juges  de  paix  de  canton,  et  qu'on  appelle  giudici  di  circondarii.  I! 
y  a  de  plus  dans  chaque  commune  un  concUialeiir  choisi  par  le  roi  parmi  les  habi- 
tants notables.  L'organisation  des  cours  d'appel  et  des  tribunaux  civils  est  la  même 


288  LE  ROYAUME  DE  NAPLES. 

que  chez  nous;  le  parquet  est  tenu  par  des  procureurs-généraux  et  des  procureurs 
du  roi.  Une  cour  suprême  de  justice,  résidant  à  Naples,  remplit  l'office  de  notre  cour 
de  cassation.  Il  y  a  aussi  une  haute  cour  des  comptes,  qui  ne  diffère  de  la  nôtre 
qu'en  ce  qu'une  de  ses  chambres  est  chargée  du  contentieux  administratif.  L'insti- 
tution de  nos  tribunaux  de  commerce  a  été  également  adoptée.  Quant  à  la  justice 
criminelle,  son  organisation  est  différente.  Une  commission  spéciale  est  chargée  du 
jugement  des  criminels  d'Étal.  Pour  les  prévenus  ordinaires,  on  compte  une  cour 
criminelle  par  province  et  un  juge  d'instruction  par  district.  Point  de  jury.  Du  reste, 
les  formes  de  la  procédure  sont  assez  bonnes,  les  débats  sont  publics,  et  la  plupart 
des  modifications  apportées  au  code  pénal  impérial,  après  la  rentrée  du  roi  Ferdi- 
nand, ont  été  de  véritables  améliorations.  La  plus  importante  a  été  l'abolition  de  la 
confiscation,  qui  était  prononcée  en  même  temps  chez  nous  par  la  charte.  Ajou- 
tons que  les  exécutions  capitales  sont  extrêmement  rares. 

L'absence  du  jury  n'est  pas  le  seul  vice  de  la  législation  criminelle,  il  s'y  trouve 
encore  une  disposition  mauvaise  qui  détruit  la  plus  grande  partie  de  ses  avantages. 
Dans  tous  les  pays  où  les  vrais  principes  sont  reconnus,  il  n'y  a  pas  de  milieu  entre 
l'innocence  et  la  culpabilité  ;  tout  accusé  qui  n'est  pas  reconnu  coupable  est  inno- 
cent. A  Naples,  il  n'en  est  pas  ainsi .  Quand  la  question  de  culpabilité  est  posée,  il  peut 
être  fait  l'une  de  ces  trois  réponses  :  consta,  il  est  prouvé  que  l'accusé  est  coupa- 
ble; consta  que  no,  il  est  prouvé  que  l'accusé  n'est  pas  coupable;  non  consta,  rien 
n'est  prouvé.  Le  malheureux  pour  qui  a  été  faite  cette  fatale  réponse,  noti  consta, 
n'est  pas  condamné,  mais  il  n'est  pas  non  plus  complètement  absous.  Pour  lui,  la 
prévention  dure  encore  ;  il  peut  être  retenu,  et,  s'il  est  relâché,  il  peut  être  repris. 
On  comprend  combien  une  pareille  disposition  est  favorable  à  l'arbitraire,  ce  fléau 
des  pays  soumis  au  pouvoir  absolu.  Il  serait  digne  du  roi  de  mettre  un  terme  à  un 
état  de  choses  aussi  vicieux.  Je  sais  que  la  liaison  est  intime  entre  la  liberté  poli  • 
tique  et  la  liberté  individuelle,  mais  je  sais  aussi  que  les  garanties  contre  l'abus  de 
la  juridiction  criminelle  peuvent  seules  consoler  les  peuples  de  l'absence  de  liberté. 
Les  Napolitains  n'ont  pas  encore  obtenu  ces  précieuses  garanties;  leur  propriété  est 
défendue,  leur  personne  ne  l'est  pas.  Il  y  a  bien  loin  sans  doute  de  la  forme  judi- 
ciaire actuelle  à  l'ancien  jugement  du  truylio,  qui  consistait  h  condamner  sommai- 
rement, sans  instruction  ni  défense,  dans  le  seul  but  de  vider  les  pinsons;  c'est 
quelque  chose  que  ce  progrès,  ce  n'est  pas  assez. 

.l'ai  déjà  parlé  des  soins  que  se  donne  le  roi  pour  l'établissement  d'une  bonne 
police.  Le  résultat  obtenu  pour  la  ville  de  Naples  est  à  peu  près  complet.  L'ordre 
est  parfaitement  maintenu  sur  tous  les  points  de  cette  ville  immense,  si  pleine  de 
peuple,  où  il  se  commettait  autrefois  plusieurs  assassinats  par  jour.  L'admirable 
organisation  de  la  gendarmerie  napolitaine,  qui  est  encore  un  des  bienfaits  de  l'ad- 
ministration française,  n'a  pas  peu  contribué  à  ce  résultat.  S'il  n'en  est  pas  encore 
de  même  dans  les  provinces  reculées  du  royaume,  c'est  que  les  difficultés  sont  plus 
grandes;  mais  tout  permet  d'espérer  qu'on  en  viendra  à  bout  avec  le  temps.  Mal- 
heureusement la  police  napolitaine  mérite  d'autres  reproches  Elle  participe  du  ca- 
ractère général  des  polices  italiennes,  qui  est  d'affecler  en  quelque  sorte  des  pré- 
cautions excessives.  Le  roi  actuel  a  fait  singulièrement  tempérer  dans  la  pratique  ce 
que  les  prescriptions  avaient  en  elles-mêmes  de  dur.  Les  apparences  n'en  restent 
pas  moins  ce  qu'elles  étaient  sous  les  règnes  précédents,  et  elles  sont  effrayantes. 
Les  journaux  français  sont  plus  complètement  interdits  à  Naples  qu'à  Rome  même; 
il  n'y  a  d'exception  que  pour  le  seul  Moniteur.  On  se  plaint  aussi  que  la  police  se 


LE    IlOYAUME    DE    ?(APLES.  iiS9 

iiièle  de  tout,  pénètre  partout,  et  substitue  souvent  son  action  inquiète,  capri- 
cieuse et  sans  contrôle,  à  l'action  régulière  des  autres  agents  de  l'autorité  pu- 
blique. 

On  devine  que  la  liberté  de  la  presse  n'existe  pas  à  Naples.  Les  bureaux  du  seul 
journal  politique  qui  soit  autorisé,  le  Journal  des  Dcux-Sicilcs,  sonl  h  la  préfecture 
de  police,  à  côté  du  bureau  des  passeports.  On  n'y  met  pas  plus  de  mystère  que  cela. 
Il  faut  reconnaître  cependant  que,  même  sous  ce  rapport,  le  roi  actuel  s'est  départi 
des  traditions  violentes  du  passé.  Il  a  créé  une  publication  sous  le  titre  d'Jimales 
civiles,  rédigée  aux  frais  de  l'État,  et  destinée  à  discuter  et  h  développer  les  amé- 
liorations administratives.  A  côté  de  cette  publication,  en  quelque  ^orte  oQicielle, 
paraît  une  revue  rédigée  par  une  société  libre,  et  qui  a  pris  ce  titre  significatif  : 
la  Progrès.  Là  sont  exprimées  des  doctrines,  économiques  et  autres,  qui  étonnent 
quelquefois  par  la  franche  indépendance  de  leur  allure,  et  qui  ont,  à  plusieurs  re- 
prises, provoqué  les  censures  des  journaux  absolutistes  du  reste  de  l'Italie.  Il  est 
aussi  une  liberté  qui  s'est  fait  jour  au  travers  de  toutes  les  restrictions,  et  qu'il  serait 
désormais  bien  diûicile  de  réduire  :  c'est  la  liberté  de  la  conversation.  Cette  liberté 
est  entière  à  Naples,  qu'elle  soit  le  produit  inévitable  de  la  force  des  choses  ou  le 
fruit  de  la  tolérance  du  roi;  tout  le  monde  en  use  largement,  car  le  Napolitain  a 
l'esprit  frondeur.  C'est  même  là  un  des  traits  de  la  physionomie  locale  qui  frappent 
le  plus  quand  on  vient  de  Rome,  par  exemple,  et  qui  montrent  qu'on  entre  dans 
un  autre  monde,  dans  un  monde  que  l'esprit  français  anime,  et  dont  la  société  mo- 
derne a  pris  possession. 

Il  serait  injuste  de  croire  que  la  culture  de  l'esprit  soit  négligée  à  Naples.  D'abord 
l'instruction  publique  y  est  aussi  bien  organisée  qu'en  France.  L'université  de  Na- 
ples a  cinq  facultés,  les  mêmes  que  les  nôtres,  dont  les  cours  sont  suivis  par  quinze 
cents  étudiants,  et  qui  confèrent  les  mêmes  grades;  après  l'université  viennent  cinq 
lycées  et  douze  collèges  roy^iux  répartis  entre  les  provinces,  qui  distribuent  l'instruc- 
tion secondaire  à  deux  degrés;  quarante-deux  écoles  de  troisième  ordre  donnent 
ce  qu'on  a  appelé  en  France  l'enseignement  primaire  supérieur,  et  il  est  de  prin- 
cipe qu'il  y  ail  par  commune  au  moins  une  école  primaire  proprement  dite.  Les 
établissements  particuliers  sont  plus  facilement  autorisés  qu'en  France.  Les  jé- 
suites, qui  avaient  été  expulsés  par  Charles  III,  sont  rentrés  et  ont  élevé  plusieurs 
maisons  d'éducation.  Le  clergé  n'a  pas  envahi  pour  cela  l'enseignement,  et,  quoique 
le  président  du  conseil  royal  de  l'instruction  publique  soit  habituellement  un  ecclé- 
siastique, le  gouvernement  n'en  a  pas  moins  conservé  la  haute  main  sur  la  direc- 
tion des  études.  Il  est  vrai  que  le  pouvoir  absolu  simplifie  bien  des  choses.  Quoi 
(ju'il  en  soit,  grâce  à  cette  multiplicité  de  moyens,  l'instruction  se  généralise  dans 
le  royaume,  le  peuple  surtout  sort  de  son  ignorance  héréditaire,  et  il  y  paraît  au 
même  signe  qu'en  France,  c'est-à-dire  au  nombre  des  jeunes  gens  nés  des  classes 
inférieures  qui  aspirent  à  entrer  dans  les  carrières  libérales. 

Ensuite,  il  s'en  faut  bien  que  les  hommes  studieux  et  distingués  soient  aussi 
rares  à  Naples  que  notre  orgueil  septentrional  voudrait  bien  le  croire.  Parmi  les 
professeurs  de  l'université  des  Stiiclj,  il  en  est  plusieurs  qui  seraient  remarqués 
partout.  J'ai  déjà  nommé  M.  Nicolini.  J'en  pourrais  nommer  bien  d'autres  dans  les 
différentes  facultés;  pour  aller  droit  à  ce  qui  a  de  tout  temps  caractérisé  la  ville  de 
Naples  parmi  les  cités  italiennes,  je  m'en  tiens  à  la  philosophie.  Même  aux  jours  les 
plus  désastreux  de  l'administration  des  vice-rois,  les  études  philosophiques  ont 
fleuri  à  Naples.  Il  semble  qu'il  soit  resté  sur  cette  terre,  si  longtemps  grecque, 


290  LE    ROYAUME    DE    ISAPLES. 

quelque  chose  de  l'esprit  spéculatif  des  Hellènes,  tandis  que  Rome  el  le  nord  de 
l'Italie  s'attachaient  davantage  au  génie  positif  des  anciens  Romains  :  dans  l'anti- 
quité, Pythagore  et  Zenon  d'Élée  ;  dans  les  temps  modernes,  saint  Thomas,  quand 
la  philosophie  était  tout  entière  dans  la  théologie;  ïelesio,  Giordano  Bruno  et  Cam- 
panella,  quand  le  réveil  de  la  pensée  libre  a  amené  les  temps  d'examen;  enlin,  au 
commencement  du  xv!!!"  siècle,  un  des  hommes  qui  ont  eu  le  plus  la  divination  so- 
litaire du  génie,  Vico.  De  nos  jours,  M.  le  baron  Galuppi,  correspondant  de  l'In- 
stitut de  France  et  professeur  à  l'université  de  Naples,  n'est  pas  indigne  d'être  cité 
après  ces  grands  noms;  il  a  publié  un  traité  de  la  volonté,  des  leçons  de  logique  et 
de  métaphysique,  des  lettres  philosophiques  dont  la  dernière  édition  est  de  1839, 
et  prépare,  dit-on,  une  histoire  de  la  philosophie. 

Autour  de  M.  Galu[»pi  se  pressent  quelques  écrivains  philosophiques.  Le  sujet  le 
plus  habituel  de  leurs  travaux  est  l'étude  des  anciens  jihilosophes  napolitains.  On 
remarque  dans  le  nombre  une  très-bonne  vie  de  Campanella,  par  M.  Baldacchini, 
et  une  traduction  italienne  du  livre  de  Vico  sur  le  droit  universel,  par  M.  Corcia. 
Les  publications  historiques  ne  manquent  pas  non  plus  dans  la  patrie  de  Giannone. 
L'immense  ouvrage  de  M.  Carlo  Troya  sur  l'histoire  d'Italie  a  donné  prise  à  la  cri- 
tique; VHistuire  du  roi  Manfrcd,  de  M.  Giuseppe  di  Cesare,  est  mieux  conçue  el 
moins  indigeste.  D'autres  recherches  se  font  en  silence  et  verront  bientôt  le  jour. 
.\  Naples  comme  ailleurs,  la  curiosité  se  porte  avec  ardeur  sur  les  monuments  du 
passé;  les  anciens  historiens  du  pays  sont  réimprimés,  les  chroniques  manuscrites 
dépouillées  avec  soin.  Par  suite  de  cette  tendance,  la  littérature  proprement  dite 
devient  elle-même  historique.  Un  poète  distingué,  M.  Campagna,  fait  des  tragédies 
à  la  manière  d'AHieri  sur  des  événements  tirés  des  annales  de  Naples.  L'auteur  de 
l'Histoire  de  Manfred  a  écrit  aussi  un  roman  historique.  Je  saisque  dans  ces  œuvres 
estimables  il  n'y  a  rien  de  bien  neuf  el  qui  promette  au  monde  une  révolution  lit- 
téraire; mais  où  Irouve-l-on  du  neuf  aujourd'hui?  El  n'est-ce  pas  un  spectacle  in- 
téressant par  lui-même,  indépendamment  des  fruits  qu'il  peut  produire,  que  ce 
mouvement  intellectuel  qui  s'entretient  à  l'extrémité  de  la  péninsule  italique,  quoi- 
qu'il manque  de  ce  qui  fait  la  vie  même  des  lettres,  la  publicité? 

L'économie  politique  a  partagé  de  tout  temps  avec  la  philosophie  la  prédilection 
des  Napolitains.  Un  contemporain  de  Campanella,  Antoine  Serra,  Calabrais,  peut 
être  considéré  comme  l'inventeur  de  cette  science.  C'était  un  de  ces  génies  hardis 
et  féconds  comme  Vico,  que  leur  extrême  originalité  rend  en  quelque  sorte  inintel- 
ligibles pour  leur  siècle.  Plus  de  cent  ans  après,  un  autre  Napolitain,  l'abbé  Ge- 
novesi,  donna  aux  études  que  Serra  avait  pressenties  la  forme  scientilique;  ce  fut 
pour  lui  que  fut  fondée  la  première  chaire  d'économie  politique  qui  ait  existé  en 
Europe.  Enlin,  quand  le  moment  des  réformes  arriva,  il  fut  donné  à  Gaétan  Filan- 
gieride  populariser  à  Naples  les  doctrines  élaborées  par  ses  deux  illustres  devanciers, 
et  à  Joseph  Palmieri  de  les  appliquer  en  partie.  Aucune  nation,  pas  même  l'Angle- 
terre, n'a  eu  une  pareille  succes.sion  d'esprits  uminents  dans  la  science  de  la  bonne 
administration.  Il  est  remarquable  que  l'économie  politique  soit  née  et  se  soit 
développée  dans  un  pays  qui  a  été  longtemps  si  mal  gouverné.  Encore  aujourd'hui, 
c'est  sur  cet  ordre  d'idées  que  se  portent  le  plus  volontiers  les  esprits  napolitains. 
Le  nombre  des  livres,  des  brochures,  des  articles  publiés  sur  ces  matières  est  consi- 
dérable. J'ai  déjà  parlé  des  Annales  civiles  et  du  Progressa;  je  n'essaierai  pas  de 
donner  une  idée  même  approximative  de  tout  ce  qui  s'imprime  à  Naples  sur  les 
linances,  le  droit,  les  travaux  publics,  la  statistique,  l'administration  ;  je  me  bor- 


LE    ROYAUME    «E    NAPLES.  i29 1 

lierai  à  citer  MM.  Biarichini,  islanoh,  Atan  de  Rivera,  Pietra  Catella,  etc.  ;•  ce  dernier 
est  le  président  dti  conseil  des  ministres. 

Les  clablissenients  académiques  de  Naples  sont  célèbres.  L'académie  Pontanienne, 
une  des  plus  anciennes  de  l'Europe,  fondée  au  \v"  siècle  par  Pontanus,  Panormila  et 
Sanna/ar,  est  maintenant  divisée  en  cinq  classes,  comme  l'Institut  de  France.  Une 
autre  académie,  la  société  royale  Borbonica,  est  divisée  en  trois  classes,  l'archéo- 
logie, les  sciences  et  les  beaus-arts.  Le  roi  protège  et  entretient  ces  établissements, 
qui  comptent  un  grand  nombre  de  membres,  parmi  lesquels  sont  les  personnages 
les  plus  considérables  de  l'État.  Une  académie  de  médecine  et  un  institut 
royal  d'encouragement  pour  l'agriculture  et  l'industrie  qui  correspond  avec  des 
sociétés  établies  dans  les  provinces,  complètent  le  système.  Deux  bibliothèques 
royales  sont  ouvertes  tous  les  jours  au  public.  Quant  au  musée  des  Stiulj,  je  n'ai 
pas  besoin  de  dire  que  c'est  une  des  plus  curieuses  collections  qui  existent.  Toute 
l'Europe  connaît  ce  dépôt  unique  au  monde  des  richesses  que  les  fouilles  d'Hercu- 
lanum  et  de  Pompéï  ont  mises  au  jour.  Par  une  singularité  étrange,  l'archéologie 
est  peu  cultivée  à  Naples,  malgré  les  moyens  admirables  que  cette  science  y  aurait 
en  quelque  sorte  sous  la  main.  Les  savants  et  les  artistes  de  tous  les  pays  ont  tiré 
plus  de  parti  que  les  Napolitains  de  ces  découvertes.  On  a  même  remarqué  que, 
depuis  l'administration  française,  les  fouilles  sont  conduites  avec  une  lenteur  qui 
a  quelque  chose  de  systématique.  Quels  que  puissent  être  les  motifs  de  cette 
absence  de  zèle,  le  roi  de  Naples  fait  très-libéralement  les  honneurs  de  ce  qu'il 
possède,  et  le  musée  des  StnJj  est  le  plus  accessible  en  même  temps  que  le  plus 
intéressant  des  musées. 

De  toutes  les  grandes  villes  d'Italie,  Naples  est  celle  où  les  arts  du  dessin  ont 
jeté  le  moins  d'éclat,  quoiqu'elle  ne  soit  pas  dénuée  de  souvenirs  sous  ce  rapport. 
Les  monuments  d'architecture  y  sont  peu  nombreux;  elle  possède  cependant  quel- 
ques palais  et  quelques  églises  qui  attestent  au  moins  le  désir  de  bien  faire,  et  il 
n'y  a  rien  en  Italie  de  plus  magnifique  que  la  fameuse  chartreuse  royale  de  Saint- 
Martin,  où  toutes  les  merveilles  des  arts  ont  été  appelées  à  embellir  encore  une  des 
plus  admirables  situations  de  l'univers.  L'arc  de  triomphe  d'Alphonse  d'Aragon  au 
château  neuf  est  aussi  un  beau  monument  de  la  renaissance;  le  dessin  original  de 
cette  porte,  et  l'élégance  des  bas-reliefs  qui  la  décorent,  montrent  quel  était  l'état 
de  la  statuaire  à  Naples  vers  le  milieu  du  xV  siècle.  Mais  c'est  surtout  dans  la 
peinture  que  Naples  a  essayé  de  soutenir  la  rivalité  avec  ses  sœurs  privilégiées. 
Dès  le  temps  de  Giotto,  elle  avait  déjà  des  artistes.  Plus  tard,  André  de  Salerne  y 
importa  le  goût  et  la  manière  de  Raphaël,  avec  moins  de  perfection  sans  doute, 
mais  avec  non  moins  de  douceur  et  de  pureté.  Lors  de  l'invasion  générale  des 
imitateurs  de  Michel-Ange  en  Italie,  l'école  napolitaine  suivit  le  mouvement,  et 
produisit  autant  de  peintres  qu'une  autre  dans  cette  mauvaise  voie. 

Aujourd'hui  encore  le  gouvernement  napolitain  fait  tout  ce  qu'il  peut  pour  déve- 
lopper les  arts.  Il  entretient  à  Rome  six  pensionnaires  :  deux  peintres,  deux  sculp- 
teurs et  deux  architectes,  à  la  manière  de  la  fameuse  Académie  de  France  fondée 
par  Louis  XIV.  Par  un  bonheur  particulier,  ces  pensionnaires  sont  établis  au  palais 
Farnèse,  célèbre  par  la  grande  galerie  d'Annibal  Carrache,  chef-d'œuvre  de  ce 
maître,  et  à  la  Farnésine,  délicieux  casin  plus  célèbre  encore  par  les  belles  fresques 
exécutées  sous  la  direction  de  Raphaël,  et  dont  il  peignit  lui-même  une  partie.  On 
sait  que  toutes  les  propriétés  de  l'ancienne  maison  Farnèse  sont  dévolues  par  héri- 
tage à  la  maison  de  Naples.  Tout  ce  qui  composait  la  belle  galerie  Farnèse,  à  Rome, 


292  LE  ROYAUME  DE  NAPLES. 

a  étô  transporté  au  musée  des  Studj,  et  les  palais  que  possédait  celte  illustre 
famille  dans  la  capitale  de  la  chrétienté  sont  occupés  par  l'ambassade  et  par  l'aca- 
démie de  Naples.  Les  artistes  na|)olitains  qui  viennent  à  Rome  chercher  des  modèles, 
ont  ainsi  sous  les  yeux,  dans  leur  propre  habitation,  d'admirables  sujets  d'étude. 
La  direction  de  cette  école  est  confiée  au  chevalier  Camuccini,  qui  passe  pour  le  plus 
grand  peintre  vivant  de  l'Italie,  et  rien  n'est  épargné  pour  que  les  pensionnaires 
aient  tous  les  moyens  d'instruction  possibles.  Des  expositions  publiques  pour  les 
beaux-arts  ont  lieu  à  Naples  tous  les  deux  ans  et  alternent  avec  des  exiwsitions  des 
produits  de  l'industrie. 

Le  roi  consacre,  en  outre,  tous  les  ans,  une  portion  de  son  revenu  à  des  com- 
mandes de  tableaux  et  de  statues.  Le  palais  de  la  résidence  royale,  bâti  au  com- 
mencement du  xYii*"  siècle,  sur  les  dessins  de  l'architecte  Fontana,  ayant  été  en 
partie  détruit  par  un  incendie,  il  y  a  quelques  années,  Ferdinand  II  a  profité  de 
cette  occasion  pour  le  faire  reconstruire  et  décorer  à  neuf  presque  tout  entier.  Il  a 
fait  faire  aussi  de  nombreuses  réparations  au  palais  de  Caj)o  di  Monte,  qui  avait 
été  abandonné  depuis  longtemps,  malgré  le  charme  de  sa  position  sur  une  colline 
qui  domine  Naples  et  la  mer.  Ce  qui  peut  donner  l'idée  la  plus  complète  de  l'état 
des  beaux-arts  à  Naples,  c'^st  l'église  de  Saint-François-de-Paule.  Celte  église 
bâtie,  pour  l'extérieur,  sur  le  modèle  de  Saint-Pierre  de  Rome,  et  pour  l'intérieur, 
sur  le  modèle  du  Panthéon,  a  été  commencée  par  le  vieux  roi  Ferdinand,  en 
exécution  d'un  vœu  qu'il  avait  fait  dans  l'exil,  quand  Murât  occupait  le  trône.  Le 
roi  actuel  l'a  fait  orner  de  tableaux  et  de  statues,  non-seulement  par  les  princi[)aux 
artistes  de  Naples,  mais  par  les  peintres  et  les  sculpteurs  les  plus  estimés  de  toute 
l'Italie.  Malheureusement,  cette  décoration,  qui  a  coûté  des  sommes  considérables, 
est  d'un  effet  médiocre;  mais  la  faute  n'en  est  pas  au  prince  qui  l'a  commandée. 
Dans  aucune  autre  partie  de  l'Italie,  on  n'obtient  aujourd'hui  de  meilleurs  résultats, 
et  la  fameuse  chapelle  des  Médicis,  à  Florence,  qui  coûte  bien  autrement  cher 
encore,  n'est  guère  d'un  effet  plus  satisfaisant  que  l'église  de  Saint-François-de- 
Paule. 

Ce  qui  a  toujours  manqué  à  l'école  de  Naples,  ce  qui  lui  mauque  encore,  c'est 
l'originalité.  Elle  a  produit,  il  est  vrai,  Ribera  et  Salvator  Rosa;  mais  le  premier  a 
un  caractère  plus  espagnol  qu'italien,  et  ce  qu'il  doit  à  l'Italie,  jl  l'a  emprunté  à 
un  Romain,  Michel-Ange  de  Caravage;  quant  au  second,  sa  manière  est  tellement 
à  part,  que  beaucoup  de  connaisseurs  doutent  encore  que  sa  renommée  soit  bien 
légitime,  tant  il  a  substitué  la  fantaisie  à  l'étude  de  la  nature.  Dans  aucun  de  ces 
deux  artistes,  il  n'y  a  rien  de  proprement  napolitain,  rien  qui  puisse  révéler  à 
Naples  l'existence  d'une  véritable  école  rivale  des  écoles  florentine,  romaine,  véni- 
tienne, etc.  L'originalité  dans  les  arts  n'est  pas  un  don  accordé  au  hasard;  il  faut, 
pour  la  créer,  des  circonstances  particulières  et  qui  ne  se  sont  jamais  rencontrées  à 
Naples;  il  faut  une  situation  nouvelle  de  l'esprit  humain,  une  idée-mère  qui  se 
dégage  des  faits  généraux  de  la  société,  et  dont  un  peuple  soit  dans  le  monde  le 
représentant  spécial.  Un  pays  ne  peut  produire  des  artistes  originaux  qu'à  la  con- 
dition qu'il  soit  puissant  et  actif  sous  d'autres  rapports  :  c'est  la  loi,  loi  mystérieuse, 
mais  certaine,  et  dont  les  preuves  sont  nombreuses.  Jusqu'ici  la  nationalité  même 
a  presque  toujours  manqué  à  Naples;  cette  nationalité  n'a  qu'un  siècle  de  durée; 
un  jour  viendra  peut-être  où  elle  fournira  à  ses  artistes  quelque  chose  d'original  à 
exprimer. 

Il  semble  d'ailleurs  que  tout  son  effort  depuis  .sa  renaissance  se  soit  concentré  sur 


LE    nOVAUME    DE    ISAPLES.  29" 

«11  antro  art,  la  musique.  Les  jours  les  plus  néfastes  de  la  période  sanglante  des 
révolutions  ont  été  ceux  où  le  tiiéiUre  royal  de  San  Carlo  a  jeté  le  plus  d'éclat. 
Aujourd'hui,  le  tliéàlre  italien  de  Paris  et  de  Londres  s'est  enrichi  des  débris  de  cette 
troupe  incomparable,  et  il  n'en  est  resté  à  peu  i)rès  rien  à  Naples.  Sous  ce  .seul 
rapport,  il  y  a  décadence.  Peut-être  le  roi  actuel  y  a  t  il  contribué  par  les  habitudes 
d'ordre  et  de  simplicité  qu'il  a  introduites  dans  sa  cour.  Le  goût  effréné  pour  le 
plaisir,  le  faste  et  le  désordre,  était  plus  favorable  au  luxe  des  représentations 
théâtrales,  je  le  reconnais  sans  peine.  Cependant  la  décadence  avait  commencé 
même  avant  son  avènement,  et  il  y  aurait  injustice  h  la  lui  attribuer  tout  entière. 
San  Carlo  a  subi  la  loi  commune,  qui  veut  qu'on  ne  puisse  pas  être  à  la  fois  et  avoir 
été.  La  concurrence  des  deux  premières  capitales  de  l'Europe  lui  a  été  mortelle. 
Qui  sait  même  si  le  siècle  qui  finit  n'a  pas  été,  pour  la  musique,  une  de  ces  époques 
d'expansion  complète  qui  épuisent  un  art  pour  longtemps  et  veulent  après  elles  des 
périodes  de  silence  et  de  repos?  Je  serais  tenté  de  croire  que  Ferdinand  II  a  raison 
de  ne  pas  chercher  à  renouveler  les  merveilles  d'un  autre  temps.  Les  choses  ne  se 
recommencent  pas.  Si  la  musique  a  quelque  jour  un  nouveau  progrès  à  faire,  la 
patrie  de  Pergolèse,  de  Paësiello  et  de  Cimarosa,  n'aura  pas  besoin  d'être  excitée 
pour  produire.  Eu  attendant,  à  l'époque  des  jouissances  raffinées  et  des  luttes 
ardentes  paraît  avoir  succédé  l'ère  des  améliorations  paisibles  et  des  travaux  utiles. 
A  chaque  jour  son  œuvre  propre  et  son  caractère  distinctif. 

Tout  nous  ramène  donc  à  cette  physionomie  nouvelle  de  Naples,  qui  est  si  dif- 
férente de  celle  d'autrefois.  On  n'y  retrouve  plus  ni  le  même  éclat,  ni  les  mêmes 
misères.  Tout  est  changé.  Je  suis  entré  dans  des  détails  peut-être  fatigants,  pour 
montrer  à  quel  point  la  métamorphose  est  complète  dans  la  société  et  dans  l'admi- 
nistration. Nulle  part  en  Europe,  si  ce  n'est  peut-être  en  Belgique,  il  n'existe  rien 
de  pareil  hors  de  France.  Tous  les  jours  des  décrets  nouveaux  achèvent  l'œuvre  de 
ces  quarante  ans.  Une  mesure  récente  vient  d'établir  un  système  uniformedes  poids 
et  mesures.  Des  citoyens  se  sont  réunis  pour  établir  dans  la  capitale  une  salle  d'asile. 
Unesalled'asileà  Naples  !  Queldésespoir  pour  les  partisans  exclusifs  du  vieux  pittores- 
que! Une  compagnie  s'est  formée  pour  établir  un  chemin  de  fer  de  Naples  à  Castella- 
mare,  et  les  pêcheurs  du  port  voient  tous  les  jours  passer  et  repasser  devant  eux  la 
civilisation  nouvelle  sous  sa  forme  la  plus  ardente  et  la  plus  neuve,  une  locomotive  : 
seul  point  de  l'Italie  où  ce  spectacle  soit  donné.  De  nombreux  bateaux  à  vapeur, 
autres  messagers  d'un  avenir  inconnu,  rapprochent  le  monde  entier  de  cette  cité 
qui  restait  si  seule  autrefois  sur  sa  baie  inutile,  et  c'est  encore  la  France  qui  les 
envoie  pour  la  plupart.  Que  résultera-t-il  de  tout  ce  travail?  Quels  fruits  nouveaux 
portera  sur  cette  terre  presque  vierge,  sous  ce  ciel  brillant,  l'alliance  des  idées  et 
des  procédés  modernes  avec  le  génie  italique,  si  fécond  et  si  spontané?  La  moisson 
devra  être  belle  un  jour,  car  tout  la  favorise. 

II  y  a  cependant,  dans  la  direction  actuelle  du  gouvernement  napolitain,  deux 
préoccupations  dominantes  qui  ne  me  paraissent  pas  aussi  bien  entendues  que  les 
autres  pour  le  bien  du  pays.  L'une  est  le  goût  passionné  du  roi  pour  un  état  mili- 
taire considérable;  l'autre  est  la  protection  exagérée  dont  il  couvre  certaines  ma- 
nufactures, aux  dépens  de  l'agriculture,  du  commerce,  de  la  navigation  et  de  tout 
l'ensemble  de  la  richesse  nationale. 

La  révolution  française  a  introduit  la  conscription  dans  le  royaume  de  Naples. 
L'armée  s'y  recrute  absolument  comme  chez  nous.  Son  cfl'ectifesl, sur  pied  de  paix, 
d'environ  quarante  mille  hommes,  dont  vingt-cinq  mille  d'infanterie,  quatre  mille 


294  LE   ROYAUME    DE    NAPLES. 

de  cavalerie,  trois  mille  d'artillerie  et  de  génie,  et  huit  mille  de  gendarmerie.  En 
temps  de  guerre,  elle  peut  être  portée  à  soixante  mille  hommes,  par  l'adjonction 
d'une  réserve  toujours  prête  à  marcher.  A  ce  chiffre  il  faut  ajouter  quatre  régi- 
ments suisses,  formant  un  effectif  d'environ  cinq  mille  hommes.  Le  roi  s'occupe  en 
personne,  et  avec  un  soin  tout  particulier,  des  levées,  des  équipements,  de  tout  ce 
qui  touche  à  l'organisation  militaire  du  pays.  Son  palais  est  placé  au  milieu  d'un 
appareil  de  guerre  formidable;  il  vit  au  bruit  des  armes,  et  se  plaît  dans  les  re- 
vues, les  marches,  les  exercices  de  tout  genre,  comme  s'il  était  toujours  sur  le  point 
de  partir  pour  une  expédition  lointaine. 

On  sait  que  tous  les  ans,  le  12  septembre,  jour  de  la  fête  de  la  célèbre  madone 
de  Noire-Dame  de  Piè  di  Grotta.  l'armée  napolitaine,  réunie  à  Naples  presque  tout 
entière,  défile  en  armes  sous  le  balcon  du  roi  et  se  range  en  haie  le  long  des  rues 
que  doit  traverser  le  cortège  royal  pour  se  rendre  à  l'église.  L'année  dernière,  il 
n'y  avait  pas  moins  de  trente  mille  hommes  sous  les  armes  pour  celte  cérémonie, 
avec  quatre-vingts  pièces  de  canon  atlelées.  L'année  précédente,  il  y  en  avait  davan- 
tage, dit-on.  Le  défilé  dans  la  rue  de  Tolède  et  sur  la  place  du  palais  a  duré  plu- 
sieurs heures.  La  garde  royale,  l'infanterie  de  ligne,  la  gendarmerie,  les  quatre  ré- 
giments suisses,  la  garde  nationale  de  Naples,  forte  d'environ  trois  mille  hommes, 
car  il  y  a  aussi  une  garde  nationale  à  Naples,  les  deux  régiments  de  Sicile,  environ 
quatre  mille  hommes  de  cavalerie  et  toute  l'artillerie  de  campagne,  formaient  celte 
masse  de  baïonnettes,  d'hommes,  de  chevaux  et  de  canons.  Il  serait  difficile  de  voir 
de  plus  belles  troupes  et  dans  un  plus  bel  ordre.  Leur  discipline  est  parfaite,  ce 
qui  est  rare  et  difficile  pour  des  soldats  méridionaux  en  général,  et  pour  des  Napo- 
litains en  particulier;  leur  tenue  est  irréprochable,  leur  inslruclion  suffisante.  Les 
efforts  persévérants  du  roi  ont  obtenu  un  résultat  qu'il  paraissait  impossible  d'at- 
teindre, et  qui  n'est  pas  sans  quelque  valeur  pour  le  progrès  social  du  pays,  car 
l'enseignement  de  l'ordre  sous  le  drapeau  n'est  pas  indifférent  pour  l'éducation  gé- 
nérale des  populations. 

Toutefois,  à  l'aspect  d'un  état  militaire  si  considérable  et  si  coûteux,  on  ne  peut 
s'empêcher  de  se  demander  à  quoi  il  peut  être  immédiatement  utile.  Placé  à  l'ex- 
trémité de  l'Italie,  le  royaume  de  Naples  n'a  d'autres  frontières  de  terre  que  celles 
qui  touchent  aux  Étals  du  pape,  et  une  agression  militaire  n'est  guère  redoutable 
de  la  part  d'un  pareil  voisin.  D'un  autre  côté,  il  n'est  pas  à  croire  que  le  jeune  roi 
de  Naj)les  nourrisse  des  projets  de  conquêtes;  il  ne  pourrait  s'agrandir  qu'aux  dé- 
pens du  patrimoine  de  saint  Pierre,  et  tout  le  monde  sait  combien  il  a  été  de  tout 
temps  difficile  de  toucher  à  ce  domaine  temporel  du  saint-siége,  que  défend  la  chré- 
tienté tout  entière.  Quant  aux  désordres  intérieurs,  aux  soulèvements  populaires, 
tout  annonce  qu'ils  ne  sont  plus  à  craindre;  c'est  d'ailleurs  beaucoup  que  quarante 
ou  cinquante  mille  hommes  pour  faire  respecter  l'autorité  dans  un  pays  aussi  peu 
étendu.  Avec  ses  huit  mille  hommes  de  gendarmerie  et  quelques  régiments  de 
ligne,  le  gouvernement  pourrait  assurer  le  maintien  de  la  tranquillité  dans  les  Ca- 
labres,  en  Sicile  et  dans  la  capilale  :  il  épargnerait  ainsi  près  de  la  moitié  de  ce  que 
lui  coûte  aujourd'hui  l'armée,  et  qu'on  peut  évaluer  à  trente  millions  de  francs  en- 
viron. C'est  donc  une  douzaine  de  millions,  ou  le  dixième  au  moins  du  budget,  qui 
pourraient  rester  libres  pour  d'autres  services. 

On  conçoit  que  le  Piémont,  par  exemple,  fasse  de  grands  sacriflces  pour  entre- 
tenir un  état  militaire  puissant  et  respectable.  Le  Piémont  est  placé  entre  la  France 
et  l'Autriche,  à  l'entrée  de  l'Italie.  Tout  le  désigne  pour  devenir  un  champ  de  ba- 


LE    ROYVLME    DE    NAPLES.  29:", 

(aille,  lie  quelque  cùlé  que  viennent  lesévénemenls.  Il  a  beaucoup  à  gagner  et  heau- 
eoup  î»  perdre  dans  une  guerre  générale.  Quel  ([ue  soit  le  parti  (pi'il  embrasse,  il 
est  à  l'avant-garde,  soit  de  l'Aulrielie  eonlre  la  France,  soit  de  la  France  contre 
l'Antriche,  soit  de  l'Italie  contre  l'Autriche  ou  la  France.  Il  peut  espérer  de  gagner, 
dans  une  conflagration  européenne,  le  royaume  Lombardo- Vénitien  ou  quelques-uns 
des  petits  duchés  qui  le  bornent  au  sud;  il  peut  craindre  de  perdre  la  Savoie,  le 
comté  de  Nice,  et  même  son  existence  comme  nation  indépendante.  Le  royaume  de 
Naples  ne  peut  concevoir  ni  d'aussi  hautes  espérances  ni  d'aussi  grandes  craintes; 
il  n'est  sur  le  chemin  de  personne,  et  il  ne  dépend  pas  de  lui,  comme  du  Piémont, 
d'allumer  quand  il  le  voudra  la  guerre  universelle.  Encore  s'il  y  avait  une  confédé- 
ration italienne  bien  organisée,  il  pourrait  espérer  d'exercer  d'autant  plus  d'in- 
fluence dans  les  conseils  de  la  confédération  qu'il  serait  mieux  armé;  mais  cela 
même  n'existe  pas,  et  le  roi  de  Naples  n'est  pas  moins  isolé,  moins  dépourvu  d'ac- 
tion, avec  cette  belle  armée  que  sans  elle. 

Ferdinand  II  est  un  prince  généreux  et  fier,  qui  se  montre  extrêmement  jaloux 
de  l'indépendance  de  sa  couronne.  Il  n'est  pas  de  sentiment  plus  honorable  et  plus 
digne  d'un  roi;  peut-être  cependant  ne  prend-il  pas  les  plus  sûrs  moyens. Lejeune 
roi  se  souvient  de  l'occupation  autrichienne,  et  il  veut  éviter  le  retour  d'une  pa- 
reille sujétion  :  il  a  raison.  Dans  la  possibilité  d'événements  qui  mettraient  en  armes 
l'Europe  et  agiteraient  l'Italie,  il  veut  être  en  mesure  d'y  prendre  la  part  qui  lui 
conviendra  ;  il  a  raison  encore.  Mais  y  a-t-il  une  si  grande  différence,  même  dans 
ce  but,  entre  une  armée  de  vingt  à  vingt-cinq  mille  hommes  en  temps  de  paix,  qui 
pourrait  toujours  être  portée  à  soixante  mille  en  temps  de  guerre,  et  celle  qu'il 
entretient  aujourd'hui?  Quoi  qu'il  fasse,  il  ne  sera  jamais  qu'une  puissance  mili- 
taire du  second  ordre,  condamnée  à  ne  prendre  parti  qu'après  tout  le  monde.  S'il 
veut  sortir  du  rang  que  lui  assigne  la  nature  des  choses,  il  sera  tout  aussi  impuis- 
sant avec  son  armée  actuelle  qu'avec  une  force  bien  moins  considérable  :  Murât 
avait  quatre-vingt  mille  hommes,  et  il  a  été  facilement  réduit.  Si  au  contraire  il 
veut  se  renfermer  dans  le  rôle  qui  lui  appartient,  il  n'a  pas  besoin  de  tant  do 
troupes;  il  est  suflîsamment  défendu  avec  moins  par  sa  situation  géographique. 

Ce  n'est  pas  que  je  partage  les  préjugés  répandus  en  Europe  sur  les  armées  na- 
politaines. Il  y  a  ici  une  distinction  k  faire,  et  cette  distinction  confirme  ce  que  je 
viens  de  dire.  Ce  n'est  pas  précisément  la  bravoure  qui  manque  au  soldat  napoli- 
tain, c'est  l'esprit  militaire  proprement  dit.  Les  troupes  napolitaines  se  sont  montrées 
aussi  braves  que  d'autres  dans  des  circonstances  données;  on  les  a  vues  partager 
glorieusement  les  fatigues  et  les  dangers  de  l'armée  française  en  Russie  et  ailleurs. 
Que  leur  a-t-il  donc  manqué  jusqu'ici  pour  le  développement  de  l'esprit  militaire':' 
Le  sentiment  d'un  rôle  guerrier  à  remplir  dans  le  monde.  Le  lazzarone  de  la  capi- 
tale n'avait  rien  à  perdre,  partant  rien  à  défendre.  Le  paysan  des  Calabres  et  des 
Abruzzes  était  individuellement  plus  énergique;  mais,  quand  ce  paysan  devenait 
soldat,  il  n'avait  pas  cette  confiance  dans  la  puissance  de  son  pays,  qui  fait  l'esprit 
militaire.  L'auront-ils  désormais  ?  Oui,  pour  un  certain  but  ;  non,  pour  un  autre.  Le 
Napolitain  a  maintenant  une  patrie,  et  il  la  défendrait,  j'en  suis  sûr,  plus  coura- 
geusement qu'il  ne  l'a  fait  jusqu'ici,  si  elle  était  attaquée.  Si  on  lui  demande  plus, 
on  ne  l'obtiendra  pas.  La  nature  ne  l'a  pas  fait  pour  être  agressif,  il  ne  le  sera  ja- 
mais. Voilà  pourquoi  le  roi  fait  bien  d'avoir  une  armée;  voilà  aussi  pourquoi  il  est 
inutile  qu'elle  soit  si  forte. 

Le  roi  de  Naples  me  paraît  avoir  négligé,  pour  s'occuper  uni(iuement  de  l'armée 


296  LE    ROYAUME    DE    NAPLES. 

de  terre,  ce  qui  aurait  pu  garantir  avec  plus  de  certitude  son  indépendance  et  lui 
donner  un  plus  haut  rang  en  Europe.  Je  veux  parler  de  la  marine.  Ce  n'est  pas  du 
côté  de  terre  que  le  royaume  de  Naples  est  vulnérable,  c'est  par  mer.  Autant  il  est 
gardé  contre  les  invasions  continentales,  autant  il  est  livré  aux  insultes  maritimes. 
Tant  que  le  royaume  de  Naples  n'aura  pas  une  marine,  il  ne  sera  rien,  quelle  que 
soit  la  force  de  son  armée  de  terre.  On  sait  quelle  est  la  situation  de  sa  capitale,  au 
fond  d'une  baie  ouverte  oîi  le  premier  venu  peut  pénétrer  pour  menacer  la  ville  et 
le  palais.  Le  reste  de  son  territoire  n'est  pas  mieux  défendu  que  la  capitale  contre 
une  agression  de  ce  genre;  la  forme  étroite  et  allongée  de  la  double  presqu'île  dont 
il  se  compose,  toujours  sans  parler  de  la  Sicile,  fait  qu'il  offre  un  grand  développe- 
ment de  côtes  sur  la  mer  la  plus  facile  du  monde.  L'art  n'a  pris  aucune  mesure  pour 
remédier  à  cet  inconvénient  de  la  nature  ;  partout  il  suffit  de  quelques  vaisseaux 
pour  débarquer  des  troupes  sans  être  inquiété,  pour  enlever  à  volonté  les  petits  bâ- 
timents caboteurs  et  même  les  habitants  des  côtes  dans  leurs  propres  maisons,  pour 
interrompre  les  communications  des  provinces  avec  la  capitale,  et  jeter  dans  tout 
le  pays  le  trouble  et  la  terreur. 

Les  exemples  de  pareilles  attaques  abondent  dans  l'histoire  de  Naples.  Ses  rois 
ont  été  forcés  plusieurs  fois  de  souscrire  à  des  conditions  dictées  sous  le  canon 
par  un  ennemi  maître  de  la  mer.  Tout  récemment  encore,  n'a-t-on  pas  vu  le  roi 
actuel  forcé  de  céder,  malgré  tout  son  courage,  devant  une  insolente  bravade  de 
l'Angleterre?  Un  tel  exemple  ne  sufiit-il  pas  pour  lui  montrer  de  quel  côté  il  doit 
se  protéger  avant  tout?  Voilà  soixante  ans  que  Filangieri,  avec  un  sentiment  par- 
faitement juste  de  la  nature  des  choses,  développait  celle  opinion  que  le  royaume 
de  Naples  devait  avoir  peu  de  troupes  de  terre,  et  une  marine  aussi  forte  que  pos- 
sible. On  ne  comprend  pas  qu'une  idée  aussi  sage  soit  restée  sans  application.  La 
situation  générale  de  l'Europe  est  aujourd'hui  un  nouvel  argument  en  faveur  de 
l'opinion  de  Filangieri.  De  plus  en  plus,  la  mer  paraît  devoir  être  le  champ  de  ba- 
taille où  s'agiteront  les  destinées  futures  de  l'humanité,  comme  elle  est  le  libre 
théâtre  où  se  déploie  sur  la  plus  grande  échelle  l'activité  de  la  paix.  Placé  entre 
l'Orient  et  l'Occident,  au  milieu  de  cette  Méditerranée  qui  attire  les  regards  du 
monde,  le  royaume  de  Naples  peut  être  appelé  à  tout  moment  à  jouer  un  grand 
rôle,  s'il  possède  une  marine.  Ce  ne  sont  pas  les  deux  ou  trois  bâtiments  que  j'ai 
vus  dormir  désarmés  dans  le  port  de  Naples,  qui  le  mettront  en  état  de  saisir 
l'occasion. 

Un  tel  abandon  est  d'autant  plus  étrange  que  la  marine  militaire  napolitaine, 
pendant  les  courts  moments  où  elle  a  essayé  d'être,  n'a  pas  été  sans  gloire.  Le 
brave  et  malheureux  amiral  François  Caracciolo  était  un  marin  aussi  habile  qu'in- 
trépide. L'histoire  n'a  pas  oublié  non  plus  la  belle  action  de  ce  capitaine  napolitain 
qui,  avec  deux  faibles  bâtiments,  osa  traverser  toute  la  flotte  anglaise,  qui  lui  bar- 
rait l'entrée  de  la  baie  de  Naples,  et  parvint  à  entrer  dans  le  port,  après  s'être  battu 
deux  jours  entiers  un  contre  dix.  On  dit,  il  est  vrai,  que  le  roi  a  l'intention  de  s'oc- 
cuper davantage  de  la  marine  à  l'avenir.  Mais,  tant  qu'il  conservera  son  armée  de 
terre  sur  un  pied  si  coûteux,  il  est  à  craindre  qu'il  ne  puisse  pas  faire  des  sacri- 
fices suffisants  pour  son  escadre;  ce  n'est  pas  tout  d'ailleurs  que  d'établir  des  chan- 
tiers et  de  construire  des  bâtiments,  il  faut  des  marins,  et  les  marins  ne  sont  for- 
més, comme  on  sait,  pour  la  marine  de  guerre  que  par  la  marine  marchande.  Or, 
la  constitution  économique  du  pays  est  très-défavorable  aux  échanges  avec  les  na- 
tions étrangères,  et  conséquemmenl  au  commerce  maritime.  El  ceci  me  ramène  à 


LE    KUYAUMK    DE    IVArLES.  ^D7 

la  seconde  observation  que  j'ai  cru  devoir  faire  sur  la  direction  du  gouvernement 
napolitain.  Les  deux  erreurs  se  tiennent,  et  pour  toutes  doux  le  remède  est  le  même, 
c'est  l'adoption  d'un  meilleur  système  de  douanes,  qui  aurait  le  double  résultat 
d'accroître  dans  une  proportion  considérable  la  richesse  du  pays,  et  de  fonder  sur 
le  développement  de  sa  marine  sa  puissance  extérieure. 

Ce  n'est  pas  que  la  navigation  n'ait  fait  à  Naples  les  mêmes  progrès  que  les  autres 
branches  de  l'activité  publique;  elle  a  marché  très-vile,  au  contraire,  depuis  qua- 
rante ans.  Avant  la  révolution,  le  pavillon  sarde  et  le  pavillon  français  avaient:» 
peu  près  le  mono[iole  des  transports  pour  Naples.  La  principale  cause  de  cet  anéan- 
tissement de  la  marine  napolitaine  était  dans  la  faiblesse  du  pays,  qui  n'avait 
pas  pu  défendre  son  pavillon  contre  les  courses  des  pirates  barbaresques.  Le  roi 
Ferdinand  T"^  lit  un  traité  avec  les  régences  d'Afrique,  et  consentit  à  leur  payer  un 
tribut  annuel,  traité  honteux  et  qui  n'est  plus  exécuté,  mais  qui  eut  du  moins  le 
mérite  de  rendre  la  mer  libre.  D'autres  mesures  furent  prises  ensuite  pour  exclure 
en  quelque  sorte  les  pavillons  étrangers  des  porls  napolitains,  et  réserver  au  pa- 
villon national  la  totalité  des  transports.  L'ensemble  de  ces  dispositions  a  donné  en 
peu  d'années  un  essor  rapide  à  la  navigation;  elle  s'est  élevée  progressivement  au 
décuple  de  ce  qu'elle  était  il  y  a  quarante  ans,  et  les  deux  tiers  au  moins  de  son 
mouvement  total  s'accomplissent  dans  le  seul  port  de  iSaples.  Les  pavillons  étran- 
gers ont  en  même  temps  h  peu  près  disparu. 

Mais  le  commerce  extérieur  entre  pour  peu  de  chose  dans  ce  développement  de 
la  marine.  Sur  quarante-cinq  mille  marins,  M.  Serristori  estime  que  trente-six  mille 
sont  employés  à  la  pèche  et  au  cabotage,  et  neuf  mille  seulement  au  commerce  ex- 
térieur. Or,  on  peut  présumer  que  le  cabotage  a  maintenant  produit  à  peu  près  tout 
ce  qu'il  peut  produire,  et  si  la  marine  napolitaine  doit  faire  désormais  de  nouveaux 
progrès,  ce  ne  sera  que  par  l'augmentation  de  ses  relations  avec  les  nations  étran- 
gères qu'elle  pourra  les  obtenir.  Quelque  brillante  que  soit  sa  situation  actuelle,  elle 
est  encore  loin  d'être  ce  qu'elle  devrait  être.  Il  se  fait  dans  le  seul  port  de  Mar- 
seille un  mouvement  actuel  de  quinze  cent  mille  tonneaux,  dont  un  million  sous 
pavillon  français.  S'il  n'est  pas  à  espérer  que  le  port  de  Naples  arrive  jamais  à  une 
pareille  prospérité,  il  peut  du  moins  ambitionner  d'atteindre  d'autres  ports  de  la 
Méditerranée,  celui  de  Trieste,  par  exemple,  ou  celui  de  Livourne.  La  navigation 
napolitaine  est,  avec  la  navigation  grecque,  la  plus  économique  du  monde.  Les  fo- 
rêts des  Calabres  et  des  x\bruzzes  fournissent  en  abondance  des  bois  de  construc- 
tion de  bonne  qualité;  la  configuration  du  pays  est  favorable  à  la  formation  d'une 
immense  population  de  marins,  et  le  matelot  napolitain  est  le  plus  sobre,  le  moins 
exigeant  de  tous. 

Ce  sont  là  les  conditions  d'une  grande  prospérité  maritime.  Aussi  le  pavillon  na- 
politain commence  t  il  à  paraître  avec  avantage  sur  les  mers.  Mais  il  sera  désormais 
gêné  et  contenu  dans  son  progrès,  si  l'importation  et  l'exportation,  qtii  peuvent 
seules  l'étendre  à  l'avenir,  restent  stationnaiies.  Pour  le  moment,  il  profite  de  son 
bon  marché  pour  s'interpo.ser  entre  les  autres  peuples.  Cette  ressource  est  res- 
treinte, précaire  et  disputée;  elle  ne  suffit  pas.  Chaque  nation  cherche  naturelle- 
ment à  défendre  son  pavillon  contre  la  concurrence.  Le  gouvernement  français  vient 
de  décider,  par  exemple,  que  tous  les  transports  qui  avaient  lieu  entre  la  France 
et  l'Algérie  par  des  bâtiments  de  diverses  nations  se  feraient  désormais  uniquement 
sous  pavillon  français.  Voilà  un  débouché  de  moins  pour  la  marine  napolitaine. 
Rien  ne  peut  remplacer  les  échanges.  Ce  qui  fait  la  fortune  de  Gênes,  de  Livourne, 

TOKE    I.  20 


298  LE    ROYAUME    DE   NAPLES. 

lie  Tricsie,  c'est  que  ce  sont  des  porls  francs  où  les  marchandises  de  tonles  les  na- 
tions viennent  aboutir.  Pour  naviguer,  il  faut  avoir  des  transports,  et  pour  avoir  des 
transports,  il  faut  faire  le  commerce  pour  son  propre  compte.  Les  droils  exorbi- 
tants dont  le  gouvernement  napolitain  a  frappé  les  pioduits  étrangers  dans  l'in- 
térêt de  certaines  industries,  sont  des  obstacles  invincibles  à  l'extension  de  la  ma- 
rine marchande.  Ce  n'est  pas  leur  seul  inconvénient.  Jusqu'ici  leur  effet  ne 
s'est  pas  fait  sentir  sur  la  prospérité  intérieure,  dont  le  développement  tenait 
à  des  causes  plus  puissantes,  mais  le  moment  viendra  où  ils  réagiront  fortement 
sur  elle. 

Depuis  l'établissement  de  ces  tarifs,  les  importations  du  royaume  de  Naples  ont 
diminué,  et  par  suite  ses  exportations,  car  le  contre-coup  est  inévitable.  Or,  le 
commerce  extérieur  d'un  pays  fait  partie  essentielle  de  sa  richesse  générale,  et 
partout  où  cet  intérêt  est  en  souiTrance,  le  progrès  intérieur  en  est  ralenti.  C'est 
une  pensée  séduisante  que  celle  de  s'isoler,  de  se  mettre  en  état  de  n'avoir  besoin 
de  personne;  mais  cette  pensée  n'est  ni  vraiment  politique,  ni  d'une  bonne  éco- 
nomie. D'abord,  elle  n'est  pas  complètement  réalisable,  et  quelle  que  soit  l'énor- 
mité  des  droits  dont  le  gouvernement  napolitain  a  grevé  les  produits  étrangers,  il 
ne  peut  afifranchir  entièrement  de  leur  concurrence  les  produits  indigènes.  L'im- 
portation continue  malgré  les  entraves  dont  on  l'accable,  et  quand  les  tarifs  sont 
exagérés,  la  prime  à  la  contrebande  devient  si  forte,  que  le  commerce  interlope  se 
substitue  en  grande  partie  au  commerce  régulier.  Ensuite,  quels  que  soient  l'en- 
couragement que  donne -à  certaines  industries  la  protection  dentelles  sont  cou- 
vertes et  l'accroissement  qui  en  résulte  pour  ces  branches  de  la  production  natio- 
nale, cet  accroissement  ne  peut  être  comparé  à  la  perte  qu'éprouvent  d'autres 
industries  plus  naturelles,  plus  abondantes,  dont  les  produits  sont  repoussés  à  leur 
tour  par  l'étranger.  Enfin,  la  classe  la  plus  nombreuse,  la  plus  intéressante,  celle 
des  consommateurs,  est  particulièrement  sacrifiée,  surtout  quand  il  arrive,  comme 
dans  le  royaume  de  Naples,  que  les  industries  privilégiées  n'occupent  tout  au  plus 
qu'un  vingtième  de  la  population. 

Le  royaume  de  Naples  n'est  pas  un  pays  naturellement  manufacturier;  sa  véritable 
richesse  est  agricole.  Les  céréales,  les  huiles,  les  soies,  les  laines,  les  cotons,  les 
fruits,  voilà  les  produits  que  le  gouvernement  doit  s'attacher  à  multiplier,  à  per- 
fectionner. La  moitié  des  terres  environ  du  royaume  de  Naples  est  cultivée  aujour 
d'hui,  on  peut  évaluer  à  la  moitié  de  ce  qui  reste  ce  qui  peut  encore  être  livré  à  la 
culture.  Si  les  efforts  combinés  de  l'administration,  des  capitalistes  et  des  travail- 
leurs, pouvaient  parvenir  à  tirer  parti  de  cette  plaine  immense  de  la  Pouille,  ap- 
pelée le  Tavoliere,  où  le  roi  Alphonse  d'Aragon  a  introduit,  il  y  a  quatre  siècles,  le 
régime  meurtrier  de  la  mcsla  aragonaise,  ce  serait  un  résultat  infiniment  plus  pré- 
cieux que  l'établissement  de  quelques  fabri(iucs  qui  n'ont  rien  de  véritablement 
national,  puisque  les  chefs  sont  des  spéculateurs  anglais  ou  français,  et  qui  ne  four- 
nissent que  des  produits  médiocres.  Et  ce  n'est  pas  seulement  par  l'acquisition  de 
nouveaux  terrains  que  l'agriculture  napolitaine  peut  accroître  ses  revenus,  c'est 
encore  par  l'application  de  meilleurs  procédés  à  ses  exploitations  actuelles.  Un  seul 
article,  celui  des  cotons,  pourrait  devenir  pour  elle  une  source  intarissable  de  ri- 
chesses. Autrefois,  nous  tirions  de  Naples  tout  le  coton  nécessaire  à  nos  manufac- 
tures; aujourd'hui,  cette  fourniture  est  passée  aux  F^llats-Unis.  Si  les  cotons  de 
Naples  pouvaient  jamais  obtenir,  par  les  soins  apportés  à  leur  culture,  la  qualité  et 
le  bon  marché  des  cotons  américains,  la  fortune  du   pays  serait  faite.  Ce  qui  est 


Li:    nOYAHME    I)K    NAPLES.  "IW) 

vriii  (In  coton  l'est  encore,  qndique  dans  do  moindres  proportions,  des  liniles,  des 
soies,  des  laines,  etc. 

Je  ne  crois  pas  exagérer  en  eslinianl  que  la  production  agricole  des  Ëlats  do  terre 
Terme  du  royaume  de  Napies  peutêtre  facilement  doublée.  La  beaulédu  climat  et  la 
l'erlililé  du  sol  autorisent  à  présumer  que  cette  estimation  est  plutôt  au-dessous 
qu'au-dessus  de  la  vérité.  M.  Fulchirou  évalue  le  rendement  actuel  de  l'hectare  moyen 
h  120  francs;  il  y  a  des  points  où  ce  rendement  est  déjà  bien  supérieur;  il  est  do 
260  francs  dans  la  Cainpanie,  et  de  460  aux  environs  de  Napies.  Le  total  annuel 
de  la  production  agricole  est  maintenant  d'environ  600  millions  qui  portent  à  peu 
près  exclusivement  le  fardeau  de  rinipôl;  ce  serait  donc  à  1200  millions  qu'il 
serait  possible  de  le  porter.  De  plus,  un  des  grands  avantages  que  l'industrie 
agricole  a  sur  toutes  les  autres,  c'est  qu'elle  développe  en  même  temps  la  popula- 
tion. Je  ne  crois  pas  aux  20  millions  d'habitants  que  le  royaume  de  Napies  aurait, 
dit-on,  nourris  dans  les  temps  antiques,  mais  je  crois  bien  qu'il  peut  facilement 
arriver  à  la  moitié  de  ce  chiffre.  Qu'on  mesure  le  surcroît  de  puissance  que  lui 
donnerait  cette  augmentation  de  richesse  et  de  force.  Pour  en  venir  là,  il  faut 
vendre  une  portion  considérable  des  produits  du  royaume  aux  nations  étrangères, 
car  le  pays  récolte  déjà  au  delà  de  ce  qui  lui  est  nécessaire  pour  .sa  consommation, 
et  pour  vendre  il  faut  acheter.  Il  n'y  a  pas  moyen  de  faire  autrement.  Quant  à  la 
perle  momentanée  que  ferait  le  trésor  sur  le  produit  actuel  dos  douanes,  si  les 
droits  étaient  considérablement  réduits,  il  ne  faudrait  pas  s'en  inquiéter  ;  l'augmen- 
tation delà  consommation  et  la  suppression  de  la  contrebande  rétabliraient  l'équi- 
libre presque  immédiatement. 

Du  reste,  si  ces  changements  .sont,  comme  je  le  crois,  exigés  par  la  nature  des 
choses,  ils  s'accompliront  en  (Quelque  sorte  d'eux-mêmes  tôt  ou  tard,  pourvu  que  le 
royaume  de  Napies  continue  à  jouir  de  sa  condition  actuelle.  Déjà  même  l'opinion 
se  forme  à  Napies  dans  ce  sefis,  et,  pour  n'être  [)as  aussi  immédiatement  puissante 
que  dans  les  pays  libres,  l'opinion  ne  laisse  pas  d'avoir  aussi  son  action  sur  les 
gouvernements  absolus.  Ce  qu'on  doit  donc  désirer  aujourd'hui  pour  ce  pays  inté- 
ressant, c'est  le  maintien  pur  et  simple  de  ses  institutions,  parce  qu'elles  renferment 
tous  les  germes  de  progrès.  Il  ne  s'agit  plus  que  d'en  tirer  une  à  une  toutes  leurs 
conséquences,  d'introduire  dans  l'administration  le  même  esprit  de  libéralisme 
éclairé  qui  a  présidé  à  la  législation,  de  corriger  les  habitudes  d'arbitraire  et  de 
vénalité  qu'une  trop  longue  impunité  a  données  aux  fonctionnaires  inférieur.s, 
d'amener  dans  la  pratique  la  même  netteté  que  la  loi  a  établie  dans  la  division  des 
pouvoirs,  de  faire  sortir  enfin  de  la  société  nouvelle  tout  ce  qu'elle  renferme  pour 
l'amélioration  physique  et  morale  des  populations.  Ces  bienfaits  seront  l'œuvre 
infaillible  du  temps.  L'affranchissement  commercial,  et,  s'il  le  faut  aussi,  l'affran- 
chissement politique,  viendront  à  leur  tour. 

Reste  la  Sicile.  La  Sicile  est  attachée  aux  États  de  terre  ferme,  sans  s'être  encore 
réunie  de  fait.  Tout  ce  que  je  viens  de  dire  de  l'un  des  deux  pays  n'est  pas  vrai  de 
l'autre  au  même  degré.  Non-seulement  leur  histoire  n'est  pas  la  même,  et  leur 
situation  actuelle  est  très-différente,  mais  une  vieille  inimitié  nationale  les  sépare. 
Cette  division  amènera-t-elle  un  jour  une  rupture,  ou  le  royaume  des  Deux-Siciles 
finira-t-il  par  acquérir  l'unité  qui  lui  manque?  C'est  ce  qui  est  encore  douteux.  Il 
y  a  là  un  problème  géographique  que  le  passé  n'a  jamais  pu  résoudre,  et  qui  ne 
paraît  pas  s'éclaircir  pour  l'avenir.  Même  quand  il  était  subjugué  par  des  maîtres 
étrangers,  le  royaume  de  Napies  a  toujours  tendu  à  absorber  la  Sicile,  et  la  Sicile 


300  LE    nOYAlIME    DE    IVAPLES. 

a  loiijotirs  tondu  à  lui  écliapppv.  Pour  moi,  je  ne  connais  rien  de  plus  respectable 
au  monde  que  l'esprit  do  nationalité,  et  sous  ce  rapport  je  ne  puis  condamner  les 
prétentions  de  la  Sicile  à  l'iiulépendance.  Nulle  part  peut-être  autant  que  dans  la 
forme  d'une  île,  la  Providence  n'a  écrit  en  caractères  visibles  le  droit  qui  appar- 
tient à  toute  nation  de  ne  relever  que  d'elle-même.  Si  donc  il  arrivait  quelque 
jour  qu'un  cri  d'indépendance  retentît  à  Palerme,  je  ne  crois  pas  qu'il  fût  légitime 
de  l'étouffer,  d'autant  plus  que,  dans  l'état  actuel  des  choses,  la  Sicile,  toujours 
frémissante,  est  beaucoup  plus,  pour  le  roi  de  Naples,  une  cause  de  faiblesse 
qu'une  cause  de  force. 

Ceci  posé,  je  dois  dire  que  les  plaintes  de  la  Sicile  contre  le  gouvernement 
napolitain  ne  me  paraissent  pas  fondées  sous  d'autres  points  de  vue.  La  Sicile 
souffre  sans  doute,  mais  ce  n'est  pas  Naples  qui  en  est  la  cause.  Le  mal  est  plus 
ancien  et  plus  invétéré.  Elle  compare  son  sort  à  celui  de  l'Irlande  sous  la  domina- 
tion anglaise;  ce  rapprochement  n'est  pas  juste.  Le  gouvernement  napolitain  fait 
au  contraire  ce  qu'il  peut  pour  améliorer  sa  condition.  Elle  ne  paie  qu'un  quart 
des  charges  communes,  quoique  sa  population  soit  égale  au  tiers  de  celle  des  Étals 
de  terre  ferme  ;  elle  n'est  soumise  ni  à  l'impôt  du  timbre  ni  à  la  ferme  des  tabacs; 
elle  est  affranchie  de  la  conscription.  Elle  a  d'ailleurs  la  même  organisation  judi- 
ciaire et  administrative  et  les  mêmes  lois  civiles  que  les  Etats  en-deçà  du  Phare. 
Il  lui  manque,  il  est  vrai,  des  institutions  politiques,  mais  Naples  n'en  a  pas  davan- 
tage. A  quoi  les  Siciliens  répondent  que  Naples  n'a  eu  rien  à  perdre  sous  ce  rap- 
port, tandis  qu'eux  ont  eu  une  constitution  politique  qui  leur  a  été  enlevée  par  le 
roi  absolu.  Cette  objection  n'a  pas  une  valeur  réelle,  car  c'est  précisément  sous 
l'empire  de  cette  constitution  que  la  Sicile  est  tombée  dans  l'état  de  dépérisse- 
ment dont  elle  se  plaint.  Que  signifie  une  forme  mensongère  de  liberté,  quand  le 
privilège  et  l'oppres-sion  constituent  l'essence  même  de  la  société?    , 

Ce  qui  rend  les  Siciliens  injustes  envers  le  gouvernement  napolitain,  c'est  la  dif- 
férence qu'ils  trouvent  entre  leur  état  présent  et  le  temps  où  la  cour  bannie  de 
Naples  s'était  réfugiée  à  Palerme.  Mais  ce  n'était  pas  seulement  la  présence  du  roi 
qui  leur  donnait  alors  une  opulence  factice,  c'était  la  siliiation  générale  de  l'Europe. 
La  guerre  régnait  dans  tout  le  continent;  la  Sicile  seule  était  en  paix.  Les  Anglais 
avaient  fait  de  cette  île  une  de  leurs  principales  bases  d'opérations.  Ils  en  liraient 
les  subsistances  pour  leurs  troupes  d'Espagne,  et  y  entretenaient  un  corps  d'armée 
et  une  flotte  considérable.  Les  sommes  que  le  gouvernement  britannique  y  envoyait 
tous  les  ans,  tant  pour  le  subside  qu'il  accordait  à  la  cour  exilée  que  pour  ses  au- 
tres dépenses,  s'élevaient  à  12  millions  d'onces,  ou  150  millions  de  francs  environ. 
Quand  cette  source  énorme  de  profits  s'est  fermée,  le  changement  a  été  grand  et 
subit.  Les  prix  des  denrées,  qui  avaient  subi  une  hausse  démesurée,  sont  retombés; 
le  rapport  dos  prix  actuels  aux  prix  courants  d'alors  est  de  un  à  dix.  Est-ce  la 
réunion  de  la  Sicile  au  royaume  de  Naples  qu'il  faut  accuser  de  celle  différence? 
Ne  peut-on  pas  dire  au  contraire  aux  Siciliens  que,  s'ils  n'ont  pas  suflisamment  pro- 
fité de  cette  extraordinaire  bonne  fortune  pour  fonder  leur  richesse  à  venir,  c'est 
à  eux  surtout  qu'ils  doivent  s'en  prendre?  Pendant  le  même  temps,  les  États  en- 
deçà  du  Phare  étaient  le  théâtre  d'une  guerre  et  d'une  révolution,  et  ils  sont  sortis 
de  cette  crise  plus  prospères  que  la  Sicile,  qui  n'avait  point  eu  de  guerre  à  sou- 
tenir, qui  n'avait  point  souffert  de  réactions  successives,  et  qui  n'avait  eu  qu'à  re- 
cevoir l'or  qu'on  y  versait  à  pleines  mains. 

Telle  est  en  effet  la  véritable  cause  de  rinfériorité  actuelle  de  la  Sicile  à  l'égard 


Ll^    IIOVAUAIU    DU    NA1>LES.  501 

dr  raiiliv  iiioilié  du  loyauiue.  U  ne  s'y  est  pas  fait  de  révoliilioii.  C'est  la  dilléieiice 
Liilre  riMlluoiiee  tVanraise  et  rinllueiice  anglaise,  ([ue,  partout  où  la  première  do- 
mine, elle  laisse  après  elle  les  germes  d'une  régénération,  et  que,  partout  où  règne 
la  seconde,  elle  ne  fonde  rien.  En  1815,  quand  les  Anglais  ont  (juitlé  la  Sicile,  l'an- 
cienne société  y  existait  encore  presque  tout  entière  La  féodalité,  quoique  sup- 
l)riniée  de  nom  parle  parlement  de  1812  (et  cette  concession  elle-même  était  due 
au  voisinage  des  innovations  napolitaines),  pesait  de  tout  son  poids  sur  la  propriété. 
.Vu  lieu  de  maudire  le  régime  qm  a  commencé  alors  pour  elle,  la  Sicile  devrait  le 
bénir;  si  elle  y  a  perdu  sa  cliaile  à  l'anglaise,  elle  y  a  gagné  la  vie  réelle  par  l'in- 
troduction des  codes  français.  En  atlranehissant  le  sol,  ces  codes  féconds  ont  plus 
fait  pour  la  fortune  du  pays  que  tous  les  millions  de  Nelson.  Seulement  ils  n'ont 
pas  encore  eu  le  temps  de  porter  tous  leurs  fruits,  car  ils  ont  en  Sicile  dix  ans  de 
moins  qu'à  Naples,  et  d'ailleurs  ils  n'y  ont  pas  été  précédés,  comme  à  Naples,  d'un 
bouleversement  radical.  Quand  on  n'a  pas  souffert  les  angoisses  d'une  révolution, 
on  ne  peut  pas  en  avoir  les  avantages. 

La  rénovation  de  la  Sicile  est  donc  plus  tardive,  mais  elle  n'est  pas  moins  réelle. 
Un  des  signes  qui  attestent  le  plus  la  permanence  de  l'ancienne  société,  c'est  le 
nombre  encore  beaucoup  trop  fort  des  couvents;  on  n'y  compte  pas  moins  de  six 
cent  cinquante-huit  couvents  d'hommes  et  de  sept  mille  six  cents  religieux.  Le 
nombre  des  couvents  de  femmes  est  inconnu;  en  admettant  qu'il  soit  égal  à  celui 
des  hommes,  il  n'y  aurait  pas  moins  de  quinze  mille  personnes  vouées  à  la  vie  mo- 
nastique, sur  environ  deux  millions  d'habitants.  Mais,  à  côté  de  ce  fait,  il  en  est 
d'autres  qui  révèlent  la  formation  de  la  société  nouvelle.  Les  décrets  de  1818  et 
de  1821,  en  abolissant  les  lidéi-commis  et  en  autorisant  les  créanciers  des  seigneurs 
à  se  payer  en  terres,  ont  commencé  le  mouvement.  Le  roi  fait  de  sérieux  ellorts 
pour  naturaliser  dans  le  pays  les  formes  de  l'administration  française.  Les  mœurs 
viennent  peu  à  peu  en  aide  aux  lois.  L'agriculture  et  l'industrie  annoncent  par  des 
tâtonnements  nombreux  leur  développement  prochain.  La  population  s'accroît;  la 
navigation  s'étend;  il  n'y  a  pas  jusqu'à  l'élan  de  l'opinion  vers  l'indépendance  qui 
ne  soit  une  preuve  de  vie.  Dans  quelques  années,  l'impulsion  sera  décidément  la 
plus  forte  ;  la  réforme  se  sera  faite  en  détail,  au  lieu  de  s'accomplir  en  gros  et  d'un 
seul  coup.  Ce  sera  peut-être  mieux.  L'ancien  régime  n'était  pas  tout  à  fait  aussi 
mauvais  en  Sicile  qu'à  Naples,  et  ne  méritait  pas  d'être  frappé  aussi  rudement.  Le 
pende  liberté  qui  s'y  trouvait  a  mamtenu  chez  le  Sicilien  une  énergie  personnelle 
(jui  manquait  à  l'habitant  asservi  de  Naples. 

Ainsi,  partout  où  sont  importés  les  principes  sacrés  que  la  France  a  proclamés  il 
y  a  cinquante  ans,  ils  changent  la  face  des  États,  et  substituent  l'entrainenient  de 
l'avenir  à  l'inerte  langueur  du  passé.  Leur  action  emprunte  quelquefois  la  forme 
terrible  des  révolutions  subites;  mais  cette  forme  ne  leur  est  pas  essentielle,  quoi 
qu'on  en  dise.  Ils  peuvent  aussi  procéder  par  a.ssimilation  lente  et  mesurée.  Dans 
l'un  et  l'autre  cas,  dès  qu'ils  ont  paru  quelque  part,  leur  triomphe  délinitif  est  iné- 
vitable. Quand  ils  se  sont  répandus  dans  le  monde  comme  un  torrent,  ils  ont  été 
accueillis  d'abord  par  un  sentiment  universel  de  reconnaissance  et  de  joie.  Puis  le 
mélange  des  passions  humaines  est  venu  leur  ôter  un  moment  leur  noble  carac- 
tère, en  les  confondant  avec  l'esprit  de  subversion  et  de  violence;  la  vieille  Europe 
s'est  levée  alors,  et  a  paru  les  refouler  avec  emportement.  Mais  ce  (lui  a  été  vaincu, 
c'est  l'alliage  qui  les  avait  défigurés;  pour  eux,  ils  ont  survécu  tout  entiers,  et,  dans 
la  chute  même  qui  a  brisé  leur  armure,  ils  se  sont  dégagés  plus  libres  et  plus  forts. 


ÔOii  LE    ROYAUMli    «E    NAPLES. 

Depuis  que  la  France  a  perdu  ses  conquêtes  matérielles,  ses  conquêtes  morales  se 
sont  accrues,  ou,  pour  mieux  dire,  son  esprit  est  devenu  celui  de  riuimanité  elle- 
même.  En  cessant  d'être  imposé  par  les  armes,  cet  esprit,  désormais  immortel,  s'est 
incorporé  au  génie  national  des  peuples  les  plus  opposés.  Livré  à  lui-même,  il 
lleurit  partout,  comme  le  produit  spontané  de  chaque  sol,  et  se  propage  insensible- 
n^ent  de  proche  en  proche,  semblable  à  ces  semences  que  transportent  les  vents. 

Regardez  sur  tous  les  points  du  monde,  vous  y  verrez  partout  cette  contagion 
nouvelle,  prenant  toutes  les  formes  et  s'accommodant  à  toutes  les  exigences  des 
sociétés  diverses.  Eu  Angleterre,  c'est  l'esprit  français  (lui,  pénétrant  dans  la  vieille 
organisation  aristocratique  de  l'Église  et  de  l'Élat,  a  rendu  nécessaire  la  grande  me- 
sure de  la  réforme  du  parlement,  et  attaché  le  radicalisme  aux  flancs  de  la  société 
privilégiée.  En  Allemagne,  c'est  encore  l'esprit  français  qui  a  brisé  les  entraves 
imposées  au  travail  par  les  anciens  gouvernements,  et  préparé  ainsi  le  mouvement 
agricole,  industriel  et  commercial,  dont  toutes  les  populations  teutoniques  sont 
aujourd'hui  si  occupées.  C'est  lui  qui  mainiient,  après  les  avoir  suscités,  les  petits 
Etats  constitutionnels;  lui  qui  dirige  les  conseils  des  rois  absolus  eux-mêmes,  et  les 
pousse  à  des  améliorations  administratives  ;  lui  qui  forme  en  Europe  cette  force  des 
choses,  cette  communion  universelle  de  l'ojnnion,  ce  lien  des  habitudes,  cette  puis- 
sance pacifique  et  irrésistible  du  libéralisme  pratique  que  rien  ne  peut  plus 
comprimer.  On  le  retrouve  jusqu'en  Orient,  détruisant  en  Egypte  l'aristocratie 
des  mameluks,  appelant  à  la  liberté  les  populations  chrétiennes,  et  ne  laissant  à 
l'héritier  de  Mahomet  II  d'autre  moyen  de  sauver  son  trône  que  la  reconnais- 
sance de  cette  grande  loi  de  l'égalité  humaine  que  l'islamisme  a  si  longtemps  blas- 
phémée. 

Sous  cette  forme  paisible  et  majestueuse,  la  propagande  n'a  rien  que  de  légitime. 
«_;e  n'est  plus,  comme  la  guerre,  l'attaque  aux  nationalités,  c'est  au  contraire  leur 
réveil  et  leur  expansion.  Ce  n'est  plus,  comme  la  révolte,  la  provocation  au  dés- 
ordre, c'est  l'union  de  l'ordre  et  de  la  paix  avec  la  régénération  sociale.  Sur  quel- 
ques points,  comme  en  Espagne  et  en  Suisse,  l'esprit  nouveau  procède  encore  pat 
secousses;  mais  ce  sont  là  peut-être  les  derniers  retentissements  de  l'orage  qui  a 
troublé  le  monde  pendant  un  demi-siècle.  Partout  ailleurs,  les  peuples  semblent 
préférer  aux  luttes  intestines,  moyens  extrêmes  et  chanceux,  le  travail  plus  long, 
mais  plus  sûr,  d'une  transformation  progressive.  Le  mouvement  n'en  est  pas  moins 
général  et  continu.  L'Italie,  qui  parait  immobile,  y  participe  comme  les  autres,  et 
nous  venons  de  voir  combien  il  est  actif  dans  le  royaume  de  Naples.  Le  temps  des 
combats  est-il  tout  à  fait  passé?  Je  n'ose  le  croire.  Il  y  a  encore  dans  le  monde  trop 
d'anomalies,  la  marque  de  la  force  est  trop  vivement  empreinte  sur  la  face  des 
États,  pour  qu'il  soit  possible  d'espérer  que  tout  s'arrange  à  l'amiable,  il  n'en  est 
que  plus  précieux  de  voir  la  bonne  cause  s'épurer,  s'étendre  dans  la  paix,  acquérir 
tous  les  jours  plus  de  puissance,  et  gagner,  par  les  moyens  de  conciliation  et  d'har 
monie,  tout  ce  qu'elle  peut  gagner. 

LkOMCE  de  LAVliRGNE. 


POÈTES 


ET 


ROMANCIERS   MODERNES 

DE  LA  FKAiNCE. 


XLVII. 

91.    AI.PHOM'S£    KARH. 


M.  Alfred  de  Vigny  a  t'ait  jadis  un  beau  livre  qu'il  a  appelé  Servitude  cl  gran- 
deur militaires.  C'est  une  œuvre  noblement  pensée,  écrite  avec  une  tristesse 
éloquente,  où  sont  révélés  les  secrets  d'une  existence  qui  a  été  celle  de  toute  une 
génération.  A  présent  les  servitudes  et  les  grandeurs  ne  sont  plus  dans  l'arniéc.  Ce 
n'est  plus  là  que  les  esprits  enthousiastes  et  les  cœurs  chaleureux  vont  s'épuiser 
dans  une  lutte  de  chaque  jour  contre  des  nécessités  implacables.  La  vie  pleine  de 
rayons  et  d'obscurité,  de  gloire  fugitive  et  de  déceptions  amères,  de  labeur  austère 
et  d'activité  fanfaronne,  d'abnégation  courageuse  et  d'ambition  insolente,  enfin  la 
vie  qui  peut  développer  avec  le  plus  de  puissance  dans  les  âmes  tous  les  sentiments 
généreux  et  toutes  les  passions  mauvaises,  s'est  retirée  d'un  monde  évanoui  avec  le 
soleil  qui  l'éclairait,  pour  se  traus|)orler  là  où  sont  à  présent  les  séductions,  les 
périls,  les  chances  et  les  aventures  :  dans  le  monde  littéraire.  Depuis  que  le  sang 
ne  ternit  plus  les  belles  couleurs  des  uniformes,  que  font  à  la  jeunesse  ces  belles 
couleurs?  Depuis  que  les  fanfares  ne  coovrent  plus  des  cris  de  mort,  que  fait  à  la 
jeunesse  le  bruit  des  fanfares?  La  jeunesse  aime  le  bruit  et  l'éclat,  mais  elle  les 


Ô04  POÈTES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

veut  pour  des  mêlées  où  il  y  ait  des  défaites  et  des  triomphes.  Si  ceux  qui  se  dis- 
putent le  Rhin  sont  des  soldats,  elle  se  jettera  tout  entière  dans  les  rangs  des 
soldats;  si  ce  sont  des  penseurs  et  des  poètes,  elle  se  jettera  tout  entière  dans  les 
rangs  des  poètes  et  des  penseurs.  Ainsi  donc,  s'il  y  a  toujours  dissipation  de  force, 
d'enthousiasme,  de  sève,  ce  n'est  plus  la  vie  militaire  qu'il  faut  accuser,  c'est  la  vie 
littéraire.  C'est  dans  la  vie  littéraire  qu'il  faut  chercher,  à  côté  des  résignalions 
héroïques,  les  impatiences  blâmables  entraînant  pour  le  cœur  ou  pour  l'esprit  des 
.sacrifices  de  dignité. 

Ainsi,  j'écrirais  volontiers  un  livre  que  j'appellerais,  à  l'instar  de  M.  de  Vigny, 
Servitude  et  grandeur  littéraires,  et  en  créant  à  la  triste  manière  des  hommes, 
c'est-à-dire  en  ne  tirant  rien  de  moi,  voici  comment  je  m'y  prendrais  pour  faire  un 
des  épisodes  de  ce  livre.  Je  choisirais  un  héros  qui  pût  représenter  à  lui  seul  toute 
une  race  d'écrivains  :  ce  ne  serait  pas  un  grand  poète  ni  un  profond  penseur,  il  y 
aurait  place  dans  une  autre  partie  de  mon  ouvrage  pour  les  profonds  penseurs  et 
les  grands  poètes  ;  ce  serait  un  de  ces  jeunes  gens  qui  sentent  la  jeunesse  chanter 
à  plein  gosier  au  fond  de  leur  âme,  comme  chante  l'oiseau  au  milieu  des  bourgeons 
et  des  fleurs  d'un  arbre  caressé  par  un  soleil  de  printemps:  ce  serait  un  de  ces 
jeunes  gens  qui  ont  toute  la  verve  railleuse  et  toute  la  charmante  mélancolie  de 
leur  âge.  Ce  qui  lui  manquerait,  c'est  dans  le  caractère  celte  rigidité  inflexible, 
dans  le  talent  cette  élévation  native  qui  peuvent  seules  vous  éloigner  des  portes 
qu'on  franchit  en  se  baissant.  Aussi  ne  s'éloignerail-il  pas  de  ces  étroites  et  basses 
entrées  derrière  lesquelles  on  espère  toujours  trouver  des  champs  spacieux  ;  en  un 
mol,  il  ferait  toutes  les  concessions  auxquelles  peuvent  entraîner  les  débuts.  Au 
lieu  de  convertir,  comme  Joseph  Delorme,  en  enthousiasme  vertueux  et  en  exalta- 
tion austère  la  puissance  expansive  de  son  esprit,  il  la  tournerait,  pour  amuser  les 
goi'its  médisants  et  les  curiosités  frivoles,  en  épanchements  indiscrets,  semblables  à 
ceux  de  l'ivresse  par  le  vide  et  l'épuisement  qu'ils  laissent  après  eux  dans  le  cer- 
veau. Venu  au  monde  avec  un  pinceau  qui  n'aurait  pu  jeter  sur  un  pan  de  mur 
toutes  les  splendeurs  vivantes  d'une  bataille,  ou  suspendre  des  figures  radieuses 
dans  les  profondeurs  azurées  d'une  coupole,  mais  qui  pouvait  rendre  l'aspect  mé- 
lancolique du  toit  de  chaume,  le  regard  distrait  de  la  vache,  la  physionomie  joyeuse 
de  l'hôtellerie,  il  consacrerait  toute  la  fraîcheur  de  son  coloris,  toute  la  vigueur 
de  son  dessin  à  des  caricatures  grossières,  toujours  inachevées.  Destiné  non  pas  à 
faire  entendre  dans  un  livre  les  mugissements  d'un  fleuve  ou  le  tumulte  d'une  ville, 
mais  à  ajouter  quelques  pages  entraînantes  à  l'histoire  des  sentiments  intimes  etdes 
rêveries  de  notre  cœur,  il  consacrerait  tout  ce  qu'il  y  a  en  lui  de  grâce,  de  chaleur, 
de  vivacité,  de  caprice,  à  augmenter  par  ses  divagations  quotidiennes  ce  nombre 
déjà  si  effrayant  de  phrases  frivoles  et  babillardes  que  les  hommes  des  petits  jour- 
naux répandent  sur  le  public  comme  les  nains  malfaisants  de  la  vieille  Allemagne 
répandent  des  poignées  de  mauvais  grains  dans  les  granges  pleines  d'épis.  Ce  gas- 
pillage sans  frein,  cette  prodigalité  insensée,  ce  serait  la  première  partie  de  sa  vie. 
Grâce  à  tant  de  concessions  cruelles,  51  verrait  venir  des  jours  meilleurs,  et  il  se 
souviendrait  de  la  poésie,  sa  première  compagne,  qui  l'avait  quitté,  comme  le  bon 
ange  du  chrétien  quille  l'âme  qu'elle  surveille,  à  la  porte  des  lieux  où  elle  ne  pour- 
rait pas  entrer  sans  souiller  ses  ailes;  il  s'en  souviendrait,  il  la  rappellerait,  et  elle 
reviendrait  à  lui  :  c'est  alors  que  commencerait  dans  son  existence  cette  action  fa- 
tale qui  est  la  même  pour  tous  les  débauchés,  quelle  qu'ail  été  la  nature  de  leur 
débauche.  Les  filles  de  son  imagination  ressembleraient  toutes  sans  exception  à  ces 


DE    LA    FRANCE.  ÔOi) 

belles  eoiirtisanes  qui  ont  des  joues  d'enfant,  des  cheveux  de  loe,  et,  dans  le  coin 
des  lèvres  ou  dans  le  fond  des  yeux,  un  signe  hideux,  trace  inellaçable  de  leur  mé- 
tier. Lui-même  il  ressenibierail  h  l'homme  (lui  a  chassé  avec  le  diable  ou  dansé 
avec  les  lutins.  Le  feu  a  beau  jeter  dans  le  foyer  ses  lueurs  réjouissantes,  le  livre 
favori  a  beau  lui  sourire  à  la  clarté  amicale  de  la  lampe,  toute  la  sécurité  domes- 
tique, toute  la  tranquillité  intérieure,  ont  beau  l'envelopper  tout  entier  d'un  doux 
et  poétique  bien  être  ;  si  l'heure  de  la  chasse  infernale  ou  de  la  ronde  du  sabbat 
vient  à  sonner,  il  regrette  les  sentiers  perdus  qu'il  suivait  derrière  la  meute  hale- 
tante, il  regrette  les  marais  fangeux  où  des  pieds  fourchus  se  mêlaient  aux  siens 
dans  des  tournoiements  rapides.  Aussi  il  y  a  encore  quelquefois  des  nuits  pendant 
lesquelles  il  s'absente,  et  il  arrive  un  instant  où  les  séductions  qui  l'ont  entraîné 
jadis  reprennent  sur  son  imagination  tant  d'empire,  qu'il  abandonne  de  nouveau 
pour  elles  toutes  les  calmes  et  honnêtes  jouissances  de  son  toit.  C'est  ce  simple  et 
terrible  drame  qui  remplirait  la  seconde  partie  de  mon  histoire.  Mon  héros  subi- 
rait dans  ses -œuvres  la  peine  de  ses  anciens  excès;  cette  sagesse  de  conception, 
cette  vigueur  de  pensée,  cette  netteté  de  langage,  enfin  toutes  ces  qualités  loua- 
bles et  sérieuses  dont  l'ensemble  est  à  l'esprit  ce  que  la  santé  est  au  corps,  lui  fe- 
raient presque  toujours  défaut.  Et  au  lieu  de  chercher  à  recouvrer  les  forces  per- 
dues, dont  il  aurait  besoin  pour  sa  vie  nouvelle,  il  se  laisserait  entraîner  aux 
continuelles  chutes  d'un  pécheur  mal  converti.  Il  serait  délivré  des  exigences  des 
débuts,  des  inspirations  funestes  de  l'ambition,  des  mauvais  conseils  de  la  pauvreté, 
mais  cette  irrésistible  attraction  qui  conduit  le  joueur  aux  lieux  où  il  a  perdu  sa 
fortune,  le  débauché  aux  lieux  où  il  a  perdu  sa  santé,  s'exercerait  toujours  sur  lui, 
et  l'enlèverait  à  chaque  instant  aux  paisibles  études.  Enlin,  ce  serait  la  troisième 
partie  et  le  dénoûment  de  mon  récit,  un  jour  viendrait  où  il  serait  ramené  à  son 
point  de  départ;  il  recommencerait  avec  une  nouvelle  fureur  ses  prodigalités,  qui 
auraient  perdu  le  but  excusable  qu'elles  avaient  au  commencement  de  sa  carrière; 
il  gaspillerait  pour  gaspiller,  il  bourdonnerait  pour  bouillonner.  Semblable  à  un 
homme  qui  jette  et  les  pièces  d'or  qu'il  vient  de  gagner  et  celles  qu'il  a  retrouvées 
au  fond  de  son  tiroir,  il  répandrait  également  et  ses  anciennes  pensées  et  ses  pen- 
sées nouvelles.  Pour  satisfaire  à  la  fois  et  ses  penchants  et  ceux  de  la  foule,  il  ne 
ferait  grâce  à  rien  de  ce  qui  se  présenterait  à  lui  ;  il  donnerait  tout,  et  ses  lointains 
souvenirs,  et  ses  rêves  de  la  veille,  et  ses  fantaisies  du  moment.  C'est  sur  ces  ta- 
bleaux que  je  m'arrêterais.  Eh  bien!  cette  histoire  que  je  voudrais  faire,  peut-être 
est-elle  déjà  faite;  c'est  à  ce  qui  va  suivre  de  le  prouver. 

M.  Alphonse  Karr  a  possédé  toutes  les  qualités  que  je  rêvais  pour  mon  héros.  Il 
avait,  à  son  entrée  dans  la  vie  littéraire,  cette  force,  cette  grâce  et  celte  expansion 
de  jeunesse  qu'il  n'est  pas  donné  de  contenir  à  tous  les  fronts  de  vingt  ans.  Il  était 
poète  par  tempérament,  non  pas  à  la  façon  splendide  de  Dyron,  mais  à  la  manière 
plus  humble  de  Sterne.  Le  coursier  écumant  qui  emportait  l'auteur  àeLara  sur  les 
plages  battues  du  vent  ne  pouvait  convenir  à  ses  modestes  allures;  mais  je  m'ima- 
gine qu'assis  commodément  sur  le  bidet  du  bon  Yorick,  il  eût  pu  trouver  çà  et  là 
quelques  charmantes  songeries,  quelques  dissertations  spirituelles  et  touchantes, 
tout  en  chevauchant  d'un  village  à  l'autre  sur  une  route  garnie  de  cerisiers.  Il  y  a 
de  petits  États  aussi  bien  que  de  vastes  empires  dont  les  chefs  ont  Dieu  seul  pour 
suzerain  M.  Karr  était  assez  heureux  pour  avoir  un  de  ces  héritages  dont  le  titre 
n'est  grevé  d'aucune  servitude. 

La  critique  a  d'ordinaire  une  grande  prédilection  pour  les  sciences  physiques  ; 


506  POETES  ET  roma:nciers  modernes 

elle  a  produit  plus  d'un  Linnée  distinguant  autant  de  familles  d'écrivains  ijuil  y  a 
de  familles  de  fleurs.  Nous  goûtons  peu  ces  divisions  savantes,  nous  n'aimons  pas 
plus  h  mettre  des  étiquettes  sur  les  poètes  que  sur  les  roses.  D'ailleurs,  quand,  au 
lieu  d'avoir  cette  aversion  pour  tout  ce  qui  sent  l'esprit  laborieux  de  la  science,  nous 
aurions  l'amour  des  classifications,  le  talent  de  M.  Karr  déjouerait  tous  les  eiforts 
que  nous  ferions  pour  lui  assigner  une  place  dans  les  divisions  et  subdivisions  d'une 
flore  poétique  :  il  est  original.  Ce  qui  lui  a  manqué,  c'est  cette  élévation  salutaire 
(jui  peut  seule  remplacer  chez  l'écrivain  l'austérité  des  principes.  Il  s'est  accommodé 
sans  lutte,  sans  combat,  sans  effort,  aux  exigences  les  plus  tyranniques  des  débuts, 
au  lieu  de  reculer  devant  elles  avec  une  répulsion  instinctive.  Si  par  la  nature  de 
son  esprit  M.  Karr  diffère  des  écrivains  qui  l'environnent,  on  voit  que,  par  la  façon 
dont  il  a  conduit  sa  vie,  il  rentre  dans  une  classe  nombreuse.  Son  existence  litté- 
raire n'est  pas  autre  chose  que  ce  drame  éternel  dont  nous  faisions  tout  à  l'heure 
l'esquisse  à  grands  traits  :  la  débauche  intellectuelle  acquérant  sur  le  cerveau,  où 
elle  est  entrée  grâce  à  une  folle  insouciance  ou  à  des  complaisances  coupables,  une 
puissance  fatale  qui  lutte  contre  des  instincts  généreux,  et  finit,  sinon  par  les 
étouffer,  du  moins  par  les  asservir. 

M.  Alphonse  Karr  est  né  en  1808.  Il  est  le  fils  d'un  artiste,  et  je  l'en  félicite,  car, 
après  répée,  c'est  le  chevalet  ou  le  clavecin  que  j'aime  le  mieux  voir  auprès  du  ber- 
ceau. Au  reste,  voilà  à  peu  près  les  seuls  détails  biographiques  que  j'ai  voulu  re- 
cueillir sur  son  compte  en  dehors  des  actes  de  son  existence  littéraire.  Ce  n'est 
point  que  je  méprise  la  lumière  dont  la  vie  d'un  homme  éclaire  ses  écrits;  c'est 
plutôt  que  je  pousse  le  respect  de  la  vie  privée  jusqu'au  dédain  des  interprétations 
les  plus  faciles  et  des  mystères  les  plus  transparents.  Je  ne  recherche  pas  le  secret 
du  nom  dont  l'auteur  lui-même  trace  les  premières  lettres  en  tête  de  ses  livres; 
libre  à  lui  de  faire  servir  ses  romans  au  dénoùment  des  drames  de  son  cœur;  un 
billet  d'amour  n'en  est  pas  moins  sacré  parce  qu'il  est  entr'ouvert.  Tout  ce  qu'on  a 
le  droit  de  prendre  dans  la  vie  de  M.  Karr  pour  expliquer  ses  romans  et  ses  pam- 
phlets, c'est  ce  qu'il  nous  donne  lui-même, —  peut-être  avec  une  trop  grande  com- 
plaisance, —  de  détails  sur  ses  travaux  et  sur  ses  loisirs.  Encore  ferons-nous  un 
usage  discret  de  ces  confidences,  que  nous  partageons  avec  tous  ses  lecteurs.  Nous 
sommes  de  ceux  qui  aimeraient  autant  que  Montaigne  ne  se  fût  pas  donné  la  peine 
d'apprendre  à  la  postérité  quels  étaient  les  mets  les  plus  agréables  à  son  palais  et 
les  exercices  les  plus  salutaires  à  son  estomac.  Au  reste,  c'est  plus  tard,  lorsque  nous 
arriverons  à  l'instant  où  M,  Karr  entreprend  de  soutenir  entre  le  public  et  lui  un  in- 
terminable tête-à-tête,  que  ces  réflexions  prendront  place.  En  ce  moment,  nous 
sommes  à  ses  débuts,  débuts  dont  nous  ne  recherchons  pas  les  secrètes  angoisses, 
mais  que  nous  jugeons  par  les  faits  qui  sont  à  la  connaissance  de  tous.  M.  Gustave 
Planche,  avec  cet  impitoyable  esprit  qui  le  portait  à  faire  pénétrer  partout,  chez 
les  vivants  et  chez  les  morts,  une  lumière  cruelle,  sans  se  soucier  des  voiles  dont 
la  poésie  comme  la  charité  aime  à  couvrir  certaines  fautes,  M.  Planche  nous  a  ap- 
pris quel  commencement  avait  eu  la  carrière  de  ce  Chatterton  dont  M.  de  Vigny  a 
mis  le  nom  sur  le  piédestal  d'une  statue  mélancolique  et  grandiose,  qui  offre  avec 
le  poète  anglais  une  vague  ressemblance.  Chatterton  ne  prêtait  aux  moines  des 
vieilles  abbayes  la  savante  éloquence  de  sa  poésie  saxonne  qu'après  avoir  infligé  le 
matin  au  ministre  en  place  sa  correction  quotidienne.  Il  se  faisait  dans  son  cer- 
veau un  profane  et  continuel  mélange  des  voix  calmes  du  passé  et  des  bruits  que- 
relleurs du  jour.  M.  Karr  a  vécu  de  cette  existence  pendant  plusieurs  années,  les 


1)K    LA    l^RANCE.  507 

lieriiières  de  la  restauration  et  les  premières  de  la  révolution  de  juillet.  Tout  en 
gardant  au  fond  de  son  C(e»r  quelques  nobles  élans  et  quelques  précieuses  larmes, 
il  répandait  tous  les  trésors  d'une  verve  de  vingt  ans  dans  ces  écrits  hardis,  cyni- 
ques et  mo(iuours,  où  l'esprit  lui  même  est  étouUe  par  la  licence  du  langage.  L'au- 
teur futur  de  Fa  D'icze  était  un  journaliste  du  Fujaro.  El  cependant  un  beau  jour 
cette  vie  de  dissipation  vint  à  perdre  la  seule  excuse  qui  pftl  la  justifier.  M.  Karr 
sembla  délivré  de  la  servitude  des  débuts.  Il  fit  un  ouvrage  qui  eut  du  succès  et  qui 
méritait  d'en  avoir.  En  1855,  il  publia  son  premier  roman  :  Sous  les  Tilleuls. 

On  prétend  que  ce  livre  avait  d'abord  été  écrit  en  vers.  Je  suis  assez  disposé  à  le 
croire.  Le  langage  des  vers  est  le  langage  de  la  jeunesse  tout  comme  celui  du  vieil 
Olympe,  et  le  roman  de  Sous  les  Tilleuls  est  essentiellement  un  livre  de  jeunesse. 
On  y  sent  cette  fièvre  du  cœur  dont  on  se  guérit  plus  tard  en  avalant  tant  de  po- 
tions amères.  Les  sources  de  la  tristesse  et  de  la  gaieté  y  sont  abondantes  et  fraîches. 
Le  soleil  de  mai  et  les  regards  de  jeunes  filles  y  luisent  sans  cesse:  il  est  certaines 
pages  d'où  s'exhalent  de  vraies  senteurs  de  printemps.  Qui  n'a  pas  erré,  quand  ce 
ne  serait  que  par  la  pensée,  en  l'apercevant  du  fond  d'une  voiture  de  voyage,  au- 
près d'une  maison  blanche  qui  fuyait,  dans  l'allée  touffue  des  tilleuls  !  Qui  n'a  point 
placé  sous  ces  voûtes  vertes  et  parfumées  quelques  mystérieuses  scènes  d'amour 
comme  celles  qui  se  jouent  à  toute  heure  au  fond  d'une  âme  de  vingt  ans!  Dans  ce 
premier  livre  de  M.  Karr,  ou  trouve  la  poésie  réelle,  non  pas  celle  dont  le  pied  ne 
s'est  jamais  posé  que  sur  les  cimes  onduleuses  des  nuages,  mais  celle  qui  a  si  bien 
erré  sur  la  terre,  qu'elle  a  laissé  des  lambeaux  de  robe  et  des  gouttes  de  sang  à 
tous  les  buissons  des  sentiers.  Nous  avons  tous,  au  fond  de  quelque  tiroir,  les  lettres 
de  Madeleine;  nous  avons  tous  senti  les  mêmes  déchirements  que  Stephen  au  pas- 
sage où  elle  nous  prie  de  sacrifier  au  bonheur  et  au  repos  de  son  existence  tout  ce 
qui  peut  nous  rester  dans  le  cœur  d'amour  saignant  et  méconnu.  Je  ne  dirai  pas 
que  le  roman  de  Sous  les  Tilleuls  soit  une  œuvre  irréprochable,  révélant  la  main 
d'un  artiste  expérimenté;  je  dirai  que  c'est  une- œuvre  faite  d'une  matière  pré- 
cieuse, car  l'or  peut  aussi  bien  être  jeté  dans  un  moule  informe  que  dans  un  moule 
régulier,  et  ce  qui  tombait  dans  le  moule  plein  d'aspérités  et  de  défauts  où  M.  Karr 
jetait  sa  pensée,  c'était  quelque  chose  qui  vaut  mieux  que  l'or,  c'étaient  les  élans, 
les  tristesses,  les  souffrances,  le  bonheur,  enfin  toute  la  vie  et  toute  la  sève  de  notre 
âme  dans  nos  jeunes  ans. 

Eh  bien  !  malgré  tout  le  charme  de  ce  roman,  on  sent  pourtant,  après  l'avoir  lu, 
quels  obstacles  s'élèvent  encore  entre  M.  Karr  et  le  but  qu'il  lui  serait  peut-être 
permis  d'atteindre.  Ces  obstacles,  c'est  lui-même  qui  se  les  est  presque  tous  créés. 
Sans  donner  à  la  France  un  Tristram  Shandy,  M.  Karr  aurait  pu  doter  notre  litté- 
rature, assez  pauvre  dans  le  genre  humoristique,  d'un  livre  original  plein  d'amu- 
santes digressions.  Chez  lui,  le  regard  mélancolique  des  souvenirs  aux  yeux  noirs, 
pour  me  servir  d'une  expression  allemande,  se  marie  heureusement  aux  joyeux 
sourires  des  pensées  moqueuses.  Tout  le  monde  se  souvient  de  maître  Kreissler, 
dont  la  grande  âme  d'artiste  était  si  mal  à  l'aise  à  la  petite  cour  du  duc  Irénéus. 
Maître  Kreissler,  qui  n'est  autre  que  le  divin  Hoffmann  lui-même,  éveillait  parfois, 
quand  il  laissait  son  esprit  parcourir  en  se  jouant  toutes  les  choses  de  ce  monde, 
des  vibrations  aussi  sonores  et  aussi  profondes  que  lorsqu'il  lai.ssait  ses  doigts  errer 
à  l'aventure  sur  les  touches  de  son  clavecin.  Sans  atteindre  jamais  à  ces  glorieuses 
hauteurs,  M.  Karr  aurait  pu  broder  çà  et  là  de  fantaisies  brillantes  et  légères  le 
thème  de  ses  romans.  Enfin,  et  c'était  pour  lui  un  moyen  puissant  de  succès,  il 


508  POETES    ET    nOMANCIERS    MODEUISES 

possédait  dans  toute  sa  force  un  sentiment  que  le  panthéisme  de  l'Allemagne  in- 
spire à  tous  les  romanciers,  mais  qui  est  encore  rare  en  France,  je  veux  parler  de 
cet  amour  plein  de  mystérieux  désirs  et  de  vagues  espérances  qu'on  ressent  pour 
la  nature  de  l'autre  côté  du  Rhin.  Or,  voici  quelle  a  été  rinfluencc  du  pamphlet  sur 
M.  Rarr  :  les  sentiments  qui  pouvaient  s'épanouir  en  lui,  le  pamphlet  les  a  d'abord 
frappés  dans  leur  forme  extérieure,  c'est-à-dire  dans  leur  langage,  puis  il  a  fini 
par  les  altérer  dans  leur  essence.  Quelques  vers  de  Virgile  retenus  des  leçons  du 
collège,  quelques  notions  élémentaires  de  science,  voilà  d'ordinaire  quel  est  le  ba- 
gage de  tous  ceux  qui  débutent  dans  la  vie  littéraire.  Est-ce  dans  ces  souvenirs  à 
demi  eflacés  que  l'écrivain  trouvera  la  matière  dont  il  a  besoin  pour  tisser  le  vête- 
ment que  sa  pensée  réclame?  Non,  ce  vêlement  rare  et  précieux  qu'on  appelle 
le  style  se  tisse  lentement  et  avec  de  patients  efforts.  Sa  trame,  comme  celle  des 
étoffes  merveilleuses  que  préparent  les  fées,  se  compose  de  mille  rayons  divers  tirés 
de  tous  les  objets  lumineux  de  la  nature.  Je  ne  sais  aucune  étude  qui  ne  puisse 
servir  au  style,  celle  des  arts,  celle  des  sciences,  celle  des  langues.  Certainement  il 
y  aurait  folie  à  vouloir  exiger  de  l'écrivain  le  travail  que  toutes  ces  études  suppo- 
sent, mais  je  crois  qu'on  peut  sans  injustice  demander  à  sa  jeunesse  un  travail  qui 
est  incompatible  avec  le  métier  de  journaliste.  Encore  si  les  occupations  auxquelles 
se  livrait  M.  Karr  eussent  agi  d'une  façon  négative  sur  sa  njanière  d'écrire  ;  mais 
elles  ont  fait  plus,  elles  l'ont  gâtée.  Ainsi,  dans  le  roman  qui  nous  inspire  ces 
réflexions,  une  expression  empruntée  à  la  langue  intempérante  du  Figaro  arrive 
sans  cesse  là  où  il  aurait  fallu  un  mot  puisé  dans  un  langage  expansif,  mais  contenu. 

La  grandeur  manque  aux  instants  où  elle  est  le  plus  impérieusement  réclamée 
par  le  sujet.  Lorsque  arrive  ce  moment  fatal  de  l'invocation  à  la  débauche  qui  dans 
les  drames  passionnés  du  cœur  est  presque  toujours  marqué  par  des  notes  écla- 
tantes, comme  l'appel  au  démon  dans  les  tragédies  musicales;  quand  Stephen,  après 
avoir  joué  le  rôle  de  Claude  Frollo  dans  une  scène  où  la  Esméralda  était  sa  maî- 
tresse et  Phd'bus  son  ami,  se  décide  à  demander  aux  joies  effrénées  du  plaisir  la 
guérison  ou  la  mort  de  son  âme,  on  s'attend  à  toutes  ces  splendides  descriptions 
du  vice  qui  peuvent  jeter  de  si  belles  lueurs  dans  la  poésie  et  dans  le  roman;  c'est 
le  moment  de  f.iire  entendre,  comme  dans  la  Confession  d'un  enfant  du  siècle, 
toutes  les  fanfares  de  l'orgie,  interrompues  çà  et  là  par  la  vibration  profonde  de 
quelques  accords  douloureux  qui  s'échappent  d'une  âme  repentante  ou  combattue. 
Mais,  pour  produire  ces  effets  de  grandiose  harmonie,  il  aurait  fallu  se  servir  de 
l'instrument  sonore  dont  M.  de  Musset  dispose.  M.  Karr  a  pris  celui  qu'il  avait  sous 
sa  main,  l'instrument  à  la  voix  perçante  et  fêlée  de  ses  charivaris  quotidiens.  Main- 
tenant, pour  voir  la  funeste  influence  du  pamphlet  passer  du  langage  dans  les 
sentiments  eux-mêmes,  il  faudrait  se  transporter  aux  Guêpes.  Dieu  merci,  nous 
avons  encore  plus  d'un  roman  à  examiner. 

Avec  de  nouveaux  personnages.  Une  Heure  trop  tard  est  la  suite  de  Sous  les  Til- 
leuls. Il  n'y  a  même  pas  entre  ces  deux  livres  la  différence  qu'on  trouve,  dans  les 
tableaux  de  Léopold  Robert,  entre  le  ciel  des  Moissonneurs  et  le  ciel  des  Marais 
Pantins.  Le  même  foyer  de  lumière  jette  sur  le  paysage  les  mêmes  clartés  et  les 
mêmes  ombres,  le  même  foyer  d'amour  jette  sur  les  visages  les  mêmes  expressions 
de  joie  ou  de  mélancolie.  C'est  toujours  une  scène  qui  peut  se  passer  dans  le  rayon 
de  l'université  de  Gœttingue.  11  y  a  partout  le  même  mélange  d'humeur  vaillante 
et  d'humeur  rêveuse.  Pour  être  nourri,  comme  Stephen,  de  la  lecture  d'Uhland , 
de  Burger  et  de  Novalis,  Maurice  n'est  pas  moins  fort  que  lui  sur  les  règles  du 


nE   LA.    inANCE.  .'00 

lyyviwent,  cette  bible  belliqueuse  des  enfants  de  Thor  qui  fait  vivre  an  sein  des 
universités  de  la  Germanie  l'esiirit  gneirier  de  ses  vieilles  lorêts.  En  un  mot.  c'est 
toujours  un  livre  jeune  avec  la  préoccupation  généreuse  du  duel  et  l'amour  senti- 
mental des  fleurs. 

Mais,  si  les  qualités  sont  communes  à  ces  devix  livres,  les  défauts  aussi  leur  sont 
communs.  Une  Heure  trop  ^rd,  ainsi  que  Sous  les  Tilleuls,  présente  des  digressions 
en  grand  nombre,  où  quelques  traits  d'une  verve  heureuse  sont  perdus  au  milieu 
d'une  profusion  de  plaisanteries  banales,  réminiscences  déjà  pins  lointaines,  quoique 
toujours  obstinées,  de  la  première  profession  de  l'auteur.  Les  situations  et  les  ca- 
ractères y  sont  compris  souvent  avec  autant  de  vivacité  et  d'intelligence  que  dans 
les  œuvres  de  l'ordre  le  plus  élevé  ;  le  style  manque  toujours.  Il  existait  clicz  M.  Karr 
le  sentiment  d'une  poétique  raillerie  qui,  dans  un  petit  monde  à  part,  entre  le  che- 
valet, les  pots  de  fleurs,  le  clavecin,  les  fleurets  et  les  grandes  pipes,  aurait  pu 
s'exercer  d'une  façon  charmante  sur  tous  les  sujets  sérieux  et  frivoles  que  soulève 
dans  son  cours  capricieux  une  conversation  d'artistes.  Peut-être  aurait-il  répandu 
çà  et  là,  sur  des  questions  abordées  par  hasard,  quelques-unes  des  lueurs  philoso- 
phiques dont  le  sourire  de  maître  Kreissler  éclairait  bien  des  choses  ;  mais  il  fallait 
qu'il  comprît  dans  quel  espace  il  devait  toujours  se  renfermer.  Le  grillon  ne  doit 
pas  faire  entendre  ses  chants  hors  de  l'âlre  où  les  enfants  et  les  rêveurs  cherchent 
des  mirages  et  des  harmonies. 

L'originalité  est  le  meilleur  bouclier  dont  un  poêle  puisse  se  servir  pour  défendre 
ses  œuvres.  Telle  tragédie  dont  les  fondements  occupent  cinq  grands  actes  de  su- 
perficie s'écroulera  vers  par  vers  quand  chacun  viendra  reprendre  la  pensée  ou 
l'expression  qu'on  lui  a  dérobée;  telle  histoire  du  cœur  renfermée  dans  d'étroites 
limites  bravera,  sinon  la  lente  dissolution  du  temps,  du  moins  la  violente  destruction 
de  la  critique,  parce  qu'il  n'est  personne  au  nom  de  qui  l'on  pui.sse  réclamer  les 
éléments  dont  elle  se  compose.  A  ce  point  de  vue ,  quelques-uns  des  ouvrages  de 
M.  Karr  ont  leur  existence  indépendante  qu'on  est  forcé  de  respecter.  Son  roman 
de  Fa  Diczc,  la  troisième  de  ses  productions  dans  l'ordre  chronologique,  est  une 
bulle  si  l'on  veut,  mais  une  bulle  qui  tire  d'elle-même  la  fraîcheur  et  l'éclat  des 
nuances  changeantes  qu'elle  fait  briller  aux  yeux.  C'est  une  sonycrie  comme  on 
peut  en  avoir  au  fond  d'une  chaise  de  poste,  tandis  que  les  grelots  des  chevaux  qui 
vous  entraînent  et  le  roulement  de  la  voilure  rendent  un  son  qui  berce  votre 
pensée.  Pendant  ce  rêve  de  quelques  heures,  le  romancier  se  livre  à  une  course 
fantasque  et  désordonnée  sur  le  clavier  de  l'âme  humaine.  Tout  ce  qui  remplit 
notre  cœur  d'accords,  depuis  le  tintement  argentin  que  font  les  bruits  éloignés  de 
l'enfance  jusqu'aux  voix  mélancoliques  et  désabusées  de  l'âge  mùr,  les  accents 
joyeux,  les  notes  plaintives,  s'interrompent  ou  se  succèdent  sans  ordre,  sans  suite, 
mais  d'une  façon  qui  trouble  et  qui  séduit.  Les  livres  de  cette  nature  tiennent 
plutôt  à  l'art  sensuel  de  la  musique  qu'à  l'art  abstrait  et  sévère  de  l'écrivain.  Ils  rappel- 
lent aussi  le  charme  des  essences,  car  ils  ont  la  puissance  enchanteresse,  les  exha- 
laisons enivrantes,  enfin  toute  la  douce  volupté  du  narguilé. 

Il  peut  arriver  dans  une  grande  ville  qu'on  traverse  un  jardin  public  pour  aller 
d'un  carrefour  à  un  autre.  Tout  à  l'heure  on  marchait  sur  le  pavé  boueux  d'une  rue 
étroite,  on  était  resserré  entre  deux  haies  de  maisons  moroses  pleines  de  grince- 
ments de  scie  et  de  bruits  d'enclume,  à  présent  on  foule  le  sable  fin  d'une  allée, 
des  arbres  penchent  sur  votre  front  leurs  feuilles  d'où  s'échappent  mille  chants 
d'oiseaux.  Pourtant  les  voix  du  dehors  ne  cessent  jamais  de  vous  poursuivre.  Aux 


310  rOÈTES    ET    ROMANCIERS    MODERNES 

deux  extrémités  du  jardin  on  entend  retentir  leurs  glapissements,  au  milieu  on 
distingue  encore  leur  confus  murmure.  Parcourir  la  carrière  littéraire  de  M.  Karr, 
c'est  faire  ce  trajet.  En  ce  moment,  je  suis  au  milieu  de  ma  course.  Je  cherche  ii 
ne  plus  rien  entendre  et  à  ralentir  le  pas.  Quelle  délicieuse  fantaisie  que  les  Révo- 
lutions de  Pirmasents!  On  retrouve  presque  la  cour  du  duc  Irénéus  dans  la  cour 
de  ce  petit  prince  toujours  en  querelle  avec  son  bottier  et  son  tailleur.  Cette  douce 
ironie  d'artiste  dont  je  parlais  tout  à  l'heure  y  est  gracieuse  et  épanouie.  Dernière- 
ment, au  milieu  de  tous  les  quolibets  des  Guêpes,  j'ai  rencontré  celte  riante  bluette. 
Elle  brillait  là,  comme  l'image  d'un  chaste  amour  au  milieu  des  folles  pensées 
d'une  fdie  perdue.  Vendredi  soir,  le  recueil  qui  Ta  d'abord  renfermée  et  que  j'ai  à 
présent  sous  les  yeux,  est  un  recueil  rempli,  comme  Fa  Diczc,  de  l'harmonie  loin- 
laine  et  confuse  de  mille  souvenirs  de  jeunesse,  un  de  ces  livres  (jui  vous  causent 
un  plaisir  aussi  incompatible  avec  toute  idée  de  critique  ou  d'analyse  que  le  plai- 
sir dont  notre  âme  peut  être  remplie  par  les  jouissances  de  l'ouïe  ou  de  l'odorat. 

Le  Chemin  le  plus  court,  qui  fui  publié  en  1856,  n'a  plus  cette  parure  de  jeu- 
nesse qui  nous  a  semblé  si  allrayanle  dans  Une  Heure  trop  tard  et  dans  Sous  les 
Tilleuls.  Quoiqu'il  ne  se  soit  écoulé  qu'un  intervalle  de  trois  ans.  le  romancier  est  déjà 
parvenu  à  l'époque  où  les  mariages  sans  amour  remplissent,  dans  les  œuvres  de  l'i- 
magination et  dans  la  vie,  le  rôle  du  suicide,  pour  éteindre  Itsbatlements  du  cœur 
et  amener  d'irrévocables  dénoûments.  L'héroïne  du  Cltcniin  le  })his  court  ne  se  tue 
pas  comme  Madeleine  ;  elle  se  marie.  On  a  prétendu  que  l'auteur  avait  fait  entrer 
dans  ce  roman  tous  les  détails  d'une  histoire  douloureuse  de  son  existence.  Nous 
l'avons  dit  en  commençant,  nous  laissons  toujours  au  fond  des  œuvres  où  ils  se  ca- 
chent les  mystères  de  celte  nature.  La  critique  doit  obéira  une  curiosité  plus  noble 
que  celle  qui  porte  sur  les  actes  de  la  vie  privée.  La  vérité  qu'elle  cherche  dans  un 
livre,  ce  n'est  pas  celle  dont  on  s'assure  par  une  enquête  indiscrète  de  faits  incer- 
tains et  mal  connus,  c'est  la  vérité  que  chacun  peut  nier  ou  reconnaître  en  exami- 
nant les  règles  éternelles  du  beau  et  les  sentiments  éternels  du  cœur.  Ainsi  donc 
c'est  aux  caractères  seuls  que  nous  nous  sommes  attaché.  Il  en  est  un  qui,  tracé  par 
un  grand  écrivain  aussi  fortement  qu'il  a  été  conçu  par  M.  Karr,  aurait  pu  se  graver 
en  traits  ineffaçables,  entre  le  caractère  d'Obermann  et  celui  de  René,  dans  les  es- 
prits passionnés  et  rêveurs.  Le  rôle  de  Vilhelm  Girl  est  d'un  bout  jusqu'à  l'autre  la 
glorilication  d'une  paresse  intelligente  et  poétique,  dont  bien  des  hommes  de  notre 
génération  commencent  maintenant  à  s'éprendre.  Ce  Vilhelm  Girl  est  un  poète, 
mais  un  poêle  qui  bisse  ses  vers  dans  la  fumée  de  son  tabac  et  dans  le  calice  de 
ses  fleurs.  Il  est  le  fils  de  ceux  à  qui  la  gloire  et  la  liberté  ont  menti,  et  il  essaie 
de  l'oisiveté.  Ce  n'est  pas  un  René,  car,  si  René  n'attend  plus  rien  de  l'activité  hu- 
maine, il  interroge  encore  la  nature  avec  inquiétude,  il  espère  toujours  du  vent  qui 
chasse  les  nuages  et  qui  souffle  la  tempête  quelque  pensée  révélatrice,  quelque  in- 
spiration soudaine  et  décisive;  Vilhelm  ne  demande  aux  brises  des  mers  que  de  se- 
couer sur  son  front  leurs  parfums  et  leur  fraîcheur.  Ce  n'est  pas  un  Obermann,  car, 
en  face  des  beautés  gigantesques  et  des  révolutions  éternelles  de  la  nature,  Ober- 
mann éprouve  un  sentiment  d'oppression  douloureuse  plutôt  que  de  pacifique  ad- 
miration. Le  vide  que  son  scepticisme  fait  dans  les  deux  donne  à  l'air  qui  pénètre 
dans  sa  poitrine  une  insupportable  pesanteur.  Vilhelm  n'a  pas  au  fond  de  son  ûme 
plus  de  croyances  qu'Obermann,  mais  il  a  une  imagination  plus  calme  et  plus  heu- 
reuse; la  nature  lui  sourit  de  ce  sourire  païen  dont  elle  souriait  à  Goethe. 

Vilhelm  entend  l'existence  à  la  façon  royale  des  lis  ;  pourtant,  comme  l'homme 


DE    LA    FRANCE.  311 

i-st  sonniis  à  tlos  besoins  qu'une  puissance  mystérieuse  écarte  des  fleurs,  comme  il 
ne  iK'ul  pas  se  vêtir  avec  les  rayons  du  soleil  et  se  nourrir  avec  la  rosée,  il  faut  bien 
(|u'il  se  résigne  (iiielquel'ois  à  reulrer  dans  cotte  vie  active  qu'il  a  tant  de  bonheur 
à  fuir.  Alors,  ce  quej'aiuie  eu  lui,  quand  il  est  réduit  à  ces  nécessités  cruelles,  c'est 
la  manière  calme  et  licre  dont  il  s'y  soumet.  Quoi(iu'il  soit  poète,  il  ne  paiera  pas 
d'un  secret  de  son  cœur  chaque  morceau  du  pain  qu'il  portera  à  sa  bouche.  Il  n'é- 
voquera pas  les  souvenirs  sacrés  et  les  chères  ombres  parce  qu'il  aura  faim.  Parce 
qu'il  aura  faim,  il  ne  cherchera  pas  à  sentir  de  nouveau  dans  ses  yeux  les  larmes 
divines  d'un  premier  amour,  sur  ses  lèvres  le  dernier  baiser  d'une  morte.  Enfin, 
quoiqu'il  soit  poète,  ce  n'est  pas  h  la  poésie  qu'il  dira  de  le  faire  vivre.  Il  ira  au- 
devant  du  voyageur  pour  porter  sa  malle,  ou  il  prendra  un  fusil  pour  tirer  les  guil- 
lemets sur  le  bord  de  la  mer.  Si,  par  hasard,  c'est  de  la  plume  qu'il  lui  prend  fan- 
taisie de  se  servir  comme  gagne-pain,  il  s'en  sert  comme  faisait  Jean-Jacques  quand 
il  n'écrivait  ni  pour  son  cœur,  ni  pour  la  gloire,  c'est-à-dire  qu'il  l'emploie  à  une 
œuvre  manuelle  et  sans  valeur.  Au  lieu  de  copier  de  la  musique,  il  rédige  les  dis- 
cours du  maire  et  du  commandant  de  la  garde  nationale  d'Étretat,  car  Vilhelm  ha- 
bite Étretat,  quoiqu'il  soit  d'origine  allemande.  C'est  une  pernicieuse  manie  que 
celle  de  vouloir  reconnaître  à  toute  force  dans  les  héros  de  la  fiction  les  hommes 
(ju'on  a  coudoyés.  Il  faut  se  défier  d'interprétations  que  font  d'ordinaire  la  mali- 
gnité et  la  sottise.  On  peut  affirmer  cependant  que  Vilhelm  existe.  Vilhelm  n'est 
plus  un  homme  de  vingt  ans;  son  âme  a  jadis  servi  d'écho  à  d'autres  bruits  que 
ceux  de  la  mer.  Mais  je  voulais  oublier  sa  vie  et  ne  plus  voir  en  lui  qu'un  hardi 
compagnon  et  un  noble  paresseux.  Hélas!  c'est  chose  impossible;  on  m'apprend 
que  Vilhelm  va  quitter  de  nouveau  ce  glorieux  repos  dont  il  était  si  fier  et  qu'il  in- 
terrompait quelquefois  seulement  en  traduisant  à  ses  amis  connus  etinconnus quel- 
ques-unes de  ses  rêveries,  pour  se  livrer  à  une  entreprise  active  et  violente  parmi 
toutes  les  entreprises  humaines.  Vilhelm  s'est  mis  dans  l'esprit  d'écrire  à  lui  seul 
un  pamphlet  périodique,  et,  pour  concilier  son  amour  de  l'air,  du  ciel  et  de  la  pa- 
resse avec  cet  amour  de  bruit  et  de  mouvement  qui  vient  de  rentrer  dans  son  cœur, 
il  a  imaginé  d'écrire  sur  Paris  en  restant  le  plus  possible  à  Ëlretat.  D'où  il  résulte 
que  le  genre  de  pamphlet  qu'il  a  créé  est  quelque  chose  de  bizarre  et  d'inouï.  Par- 
fois je  me  dis  :  Peut-être,  s'il  a  embrassé  ce  nouveau  métier,  c'est  qu'il  y  a  main- 
lenant  à  Étretat  un  maire  et  un  capitaine  de  la  garde  nationale  qui  rédigent  eux- 
mêmes  leurs  discours.  C'est  une  industrie  qui  remplace  celle  qu'il  a  perdue.  Si  je 
le  croyais,  je  parlerais  encore  de  Geneviève  et  de  Clotilde,  puis  je  finirais  là  mou 
article. 

Un  critique  que  nous  avons  déjà  nommé  se  plaignait  avec  amertume  et  presque 
avec  désespoir  de  ce  que  l'esprit  d'analyse  s'était  emparé  avec  tant  de  violence  de 
toutes  les  facultés  de  son  âme,  qu'il  lui  gâtait  la  plupart  de  ses  plaisirs.  C'est  lui 
qui  disait  d'une  femme  :  «  La  jambe  est  mauvaise,  "  et  ne  pouvait  plus  aimer  cette 
femme,  quoique  dans  tout  le  reste  de  son  corps  les  principes  du  beau  fussent  ob- 
servés. 11  y  a  peut-être  quelque  ambition  à  se  plaindre  d'une  souffrance  que  peu 
d'hommes  seraient  en  état  de  ressentir  ;  mais,  en  admettant  que  ces  plaintes  fus- 
sent fondées,  et  je  suis  persuadé  qu'elles  l'étaient,  celui  qui  les  faisait  entendre 
souffrait  d'un  mal  bien  réel,  quoique  fort  profitable  à  son  métier.  Loin  d'avoir  à 
faire  à  notre  organisation  des  reproches  de  cette  nature,  nous  ne  nous  sentons  au 
contraire  que  trop  disposé  à  un  abandon  complet  des  règles  de  l'esthétique  en  fa- 
veur de  tout  ce  qui  nous  charme  et  nous  émeut.  Un  sourire  qui  ne  grimace  pas 


312  POÈTES    ET    ROMANCIERS    MODERNES 

dore  pour  nous  des  pages  entières.  Pour  nous,  une  larme  efface  plus  de  fautes, 
dans  le  livre  qui  nous  l'a  fait  verser,  que  les  pleurs  victorieux  de  la  pénitence  n'ef 
facent  de  souillures  devant  le  tribunal  de  Dieu.  Voilà  pourquoi  l'expression  de  la 
sympathie  nous  vient  souvent  là  où  l'on  s'attendrait  peut-être  à  trouver  celle  du 
blâme,  quand  nous  parlons  des  romans  de  M.  Alphonse  Karr.  L'analyse,  comme 
chacun  sait,  n'est  pas  autre  chose  qu'un  scalpel;  comment  voulez-vous  que  j'en- 
fonce un  scalpel  là  où  il  y  a  de  la  chaleur  et  de  la  vie?  C'est  ce  que  je  me  suis  déjà 
dit  tout  à  rjieure,  c'est  ce  que  je  me  dis  encore  à  côté  de  Geneviève  et  de  Clotilde. 
J'espérais  que  c'étaient  deux  corps  inanimés,  et  qu'il  serait  facile  d'y  faire  pénétrer 
les  instruments  tranchants  de  la  science  ;  mais  voilà  que  de  ces  yeux  et  de  ces  lèvres 
sur  lesquels  je  me  penchais  comme  sur  des  yeux  éteints  et  des  lèvres  mortes,  il 
s'est  échappé  des  regards  qui  m'ont  séduit  et  une  haleine  qui  m'a  presque  enivré. 
Ainsi,  par  exemple,  il  y  a  dans  Geneviève  des  chapitres  en  vers  que  j'ai  commencé 
à  lire  avec  l'intention  bien  formelle  d'y  relever  l'affectation  de  bizarrerie,  les  fai- 
blesses de  stylo,  enfln  tous  les  défauts  littéraires  dont  ils  abondent;  puis,  quand  je 
suis  arrivé  à  cet  endroit  : 


Oh!  qu'il  est  beau  l'amour  tel  qu'on  le  sent  dans  l'âme 
Sous  les  saules,  le  soir  ! 


quand  je  suis  arrivé  à  cet  endroit,  je  n'ai  plus  pensé  à  l'art,  j'ai  pensé  à  l'amour  et 
aux  saules. 

Pourtant  je  vais  tâcher  de  faire  trêve  aux  émotions  et  de  dire  quelques  paroles 
de  vérité.  Geneviève  et  Clotilde  ont  paru  en  1839  ;  or,  en  1859,  le  nom  de  M.  Karr 
est  écrit  en  toutes  lettres  en  tète  du  Figaro.  Quand  l'auteur  de  Sous  les  Tilleuls  ne 
se  bornait  plus  qu'à  envoyer  de  temps  en  temps  des  articles  sans  signature  à  quel- 
ques-uns des  organes  les  plus  infimes  de  la  presse  quotidienne,  à  peine  si  cela  fai- 
sait partie  de  sa  vie  littéraire.  Il  y  a  des  hommes  dont  l'esprit  aime  parfois  à  s'é- 
chapper pour  aller  sous  le  masque  courir  les  aventures  et  se  plonger  dans  les  folles 
joies.  Libre  à  eux  de  faire  ces  excursions  s'ils  savent  y  mettre  assez  de  prudence 
pour  que  le  scandale  ne  soit  point  trop  bruyant.  En  lisant  Fendredi  soir,  et  même 
le  Chetnin  le  plus  court,  il  y  avait  bien  des  instants  où  nous  nous  apercevions,  soit 
aux  accès  d'une  gaieté  intempestive,  soit  à  des  assoupissements  passagers,  que  l'es- 
prit du  romancier  se  permettait  plus  d'une  escapade  et  revenait  souvent  exalté  par 
l'ivresse  ou  appesanti  par  la  fatigue  ;  mais  nous  avions  la  discrétion  de  ne  faire  part 
'  à  personne  de  nos  remarques.  A  présent,  voilà  que  M.  Karr  avoue  hautement  ses 
habitudes  ;  il  nomme  lui-même  les  lieux  qu'il  fréquente,  il  s'intitule  rédacteur  en 
chef  du  Figaro.  Ainsi  donc,  si  l'on  remarque  dans  Geneviève  et  dans  Clotilde,  plus 
souvent  encore  que  dans  Sous  les  Tilleuls  et  Vue  Heure  trop  tard,  d'impardonna- 
bles négligences  de  langage,  des  tours  d'une  familiarité  choquante,  enfin  un  ton  de 
plaisanterie  vulgaire  qui  contraste  avec  une  façon  naturellement  délicate  de  s'ex- 
primer et  de  sentir,  on  saura  que  c'est  au  rédacteur  en  chef  du  Figaro  qu'il  faut 
s'en  prendre.  Il  y  avait  toujours  eu  chez  M.  Karr,  à  côté  d'une  originalité  véritable, 
un  défaut  qui  pourtant  ne  s'accorde  guère  avec  cette  précieuse  qualité,  je  veux 
parler  de  ce  besoin  inquiet  d'une  singularité  visible  et  matérielle  dont  les  intelli- 
gences d'élite  ne  sont  pas  ordinairement  tourmentées.  Eh  bien!  le  Ft^/aro  donna  à 
cette  mauvaise  tendance  un  incroyable  développement.  M.  Karr  allait  jusqu'à  cher- 


I)E    LA    FRANCE.  ."^I  5 

cher  la  bizarrerie  clans  les  découpures  et  dans  la  couleur  du  papier  de  son  journal. 
En  même  temps  il  transportait  dans  ses  romans  ces  afTeclations  d'ctrangcté  desti- 
nées à  frapper  les  yeux  do  la  foule.  Je  me  souviens  de  certains  chapitres  qui  Unis- 
sent sur  un  mot  inachevé  dont  la  suite  est  au  chapitre  suivant.  Ce  sont  là  des 
puérilités  qu'on  est  presque  honteux  de  relever,  mais  qui  servent  à  bien  faire  com- 
prendre le  goût  faux  et  ambitieux  des  longues  et  inopportunes  digressions  qu'on 
trouve  dans  Gencvirve  et  dans  Clotiklr.  L'affectation  est  à  l'originalité  ce  que  la 
fanfaronnade  est  au  courage  ;  on  ne  peut  pas  affirmer  qu'elle  doive  l'exclure,  mais 
il  est  certain  qu'elle  en  fait  douter. 

Je  ne  veux  point  parler  du  roman  (Vllortcnsc,  qui  nous  ramènerait  au  sujet 
épuisé  de  la  littérature  industrielle  du  feuilleton.  Je  l'ai  dit,  la  carrière  purement 
littéraire  de  M.  Karr  se  termine,  en  1859,  par  la  publication  de  Clolildc;  mainte- 
nant, avant  de  le  suivre  dans  la  nouvelle  période  où  il  est  entré,  je  voudrais  revenir 
encore  sur  les  tendances  et  sur  la  nature  de  son  talent. 

Je  crois  qu'avec  la  fureur  des  analogies,  il  n'est  pas  une  seule  originalité  qu'on 
laissât  debout.  Ainsi,  de  même  qu'on  pourrait  combattre  Heine  avec  Sterne,  et 
opposer  le  f'oyage  sentimental  aux  Reiselyildcr ,  de  même  on  pourrait  combattre 
M.  Karr  avec  Heine,  et  opposer  aux  fantaisies  les  plus  capricieuses  du  Fa  Dièze  les 
rêveries  vagabondes  du  tambour  Legrand.  C'est  là  une  guerre  que  je  n'aime  pas, 
car  presque  toujours  on  l'entreprend  avec  témérité  et  injustice.  Il  n'est  pas  de 
combinaisons  d'idées,  si  bizarres  soient-elles,  qui  ne  puissent  s'offrir  à  deux  esprits 
d'une  manière  presque  semblable  à  la  même  époque  ou  à  des  siècles  d'intervalle. 
Et  puis  les  ressemblances  qu'on  croit  saisir  sont  trompeuses,  car  la  vanité  de  celui 
qui  veut  les  établir  lui  fait  souvent  de  singulières  illusions  sur  leur  exactitude.  Je 
ne  contesterai  donc  pas  à  M.  Karr  la  qualité  que  je  lui  ai  reconnue,  je  ne  m'inter- 
dirai pas  non  plus  de  lui  comparer  Henri  Heine.  Seulement  je  chercherai  dans  ce 
parallèle  non  pas  le  fait  d'une  imitation  fort  incertaine,  et  qui  n'intéresse  d'ailleurs 
que  les  deux  écrivains  qu'on  met  en  cause,  mais  quelques-uns  de  ces  principes  gé- 
néraux dont  chacun  peut  faire  l'application. 

Henri  Heine  et  M.  Karr  sont  tous  les  deux  des  hommes  d'imagination  qui  ont 
pris  pour  une  vocation  de  pamphlétaire  cet  instinct  de  combativité  que  la  phréno- 
logie  reconnaît  dans  le  cerveau  des  poètes.  .\près  avoir  souhaité,  l'un  qu'on  écrivît 
ces  seuls  mots  sur  sa  tombe  :  n  II  aima  les  fleurs  de  la  Brenta;  »  l'autre,  qu'il  ne 
restât  pas  d'autre  souvenir  de  lui  que  son  nom  donné  à  une  espèce  d'œillets  et  de 
roses,  tous  les  deux  se  sont  enfoncés  au  plus  épais  du  tourbillon  de  l'activité  hu- 
maine. Lord  Byron  rêvait  des  combats  dans  la  patrie  de  Tyrtée  pour  occu[)er  cette 
ardeur  belliqueuse  que  ressentent  presque  toutes  les  natures  poétiques.  Les  écri- 
vains dont  je  parle  ont  cherché  de  plus  sérieux  dangers  que  ceux  qu'on  court  sur 
les  champs  de  bataille.  Par  les  blessures  du  corps,  c'est  le  sang  qui  s'en  va;  par 
celles  de  l'âme,  c'est  cette  divine  essence  qui  chez  les  uns  est  la  vertu,  chez  les  au- 
tres la  poésie. 

Bien  loin  de  regarder  le  bon  sens  comme  au-dessus  ou  au-dessous  de  la  poésie, 
je  pense,  au  contraire,  que,  chez  les  poètes  comme  chez  tous  les  écrivains  possibles, 
c'est  la  première  et  la  plus  indispensable  des  qualités;  seulement  je  distingue  le 
bon  sens  dont  on  a  besoin  pour  les  œuvres  d'imagination  de  celui  qu'exige  la  vie 
réelle.  Henri  Heine  et  M.  Karr  conservent,  au  milieu  des  divagations  les  plus  ex- 
centriques de  leur  pensée,  beaucoup  de  ce  premier  bon  sens,  qui  régit  au.ssi  les 
descriptions  les  plus  fantastiques  d'Hoffmann  et  les  plus  humoristiques  digressions 

T01IE    I.  21 


31  i  POÈTES    ET    ROMANCIEKS    MODERNES 

de  Sterne;  mais  raiilrebon  sens,  celui  de  tout  le  monde  et  de  tons  les  jours,  leur 
fait  souvent  défaut,  quoi(|u'ils  aient  la  prélcnlion  de  le  posséder  aussi  :  je  n'en 
veux  pas  d'autre  preuve  que  toutes  les  pages  qu'ils  s'amusent  à  écrire  sur  tant  de 
sujets  arides  et  frivoles,  quand  ils  pourraient  faire  de  si  jolies  chansons  du  mois 
de  mai.  Henri  Heine  et  M.  Karr  ont  tous  les  deux  ce  précieux  sentiment  de  la  na- 
ture, qui  fait  de  tous  les  paysages  qu'on  parcourt  cette  forêt  enchantée  où  toutes 
les  fleurs  vous  regardent  et  où  tons  les  oiseaux  murmurent  à  vos  oreilles  des  mots 
mystérieux.  Hs  ne  la  comprennent  pas  à  la  façon  vertueuse  et  pastorale  d'Auguste 
I^a  Fontaine  et  de  Gessner  ;  ils  l'aiment  d'une  façon  ardente  et  passionnée.  Pour 
eux,  ce  n'est  pas  une  mère,  c'est  une  maîtresse.  Cependant  les  rêveries  sous  les 
peupliers,  les  contemplations  amoureuses  des  fleurs,  enfin  toute  cette  façon 
extatique  d'entendre  la  vie,  n'étouffent  pas  chez  eux  une  ardeur  juvénile  sem- 
blable à  celle  des  blonds  enfants  de  l'université  de  Gceltingne.  Les  fleurets  font 
partie  de  leur  bagage  de  poëte;  ils  ont  quelque  chose  de  pétulant  et  de  querel- 
leur, qui  forme  un  contraste  piquant  avec  leurs  dispositions  à  la  mélancolie.  Tout 
cet  ensemble  de  qualités  et  d'habitudes,  (|ui  rend  ces  deux  hommes  deux  poètes 
propres  à  voijagcr  dans  le  bleu  et  à  y  faire  voyager  les  autres,  ne  les  destinait  en 
aucune  façon  à  la  carrière  qu'ils  ont  prise.  Leur  (aient  à  chanter  le  printemps  est 
fort  inutile  à  des  pamphlétaires,  et  leur  pétulance  d'écolier,  qui  allait  fort  bien  avec 
les  excursions  vagabondes  de  leur  imagination,  s'accorde  fort  mal  avec  la  tâche 
rude  et  sérieuse  qu'ils  veulent  remplir  aujourd'hui.  Quand  ils  attaquent  des  hommes 
d'État  ou  quand  ils  frondent  un  acte  du  pouvoir,  ils  ont  toujours  l'air  de  se  croire 
encore  à  Carlsruhe  ou  à  Kœnigsberg,  occupés  à  tourmenter  les  bourgeois  ou  à  casser 
les  lanternes  de  la  grande  rue. 

C'est  que  l'ardeur  dont  on  a  besoin  pour  un  pamphlet  n'est  pas  cette  vivacité 
irréfléchie  d'un  artiste  qui  s'exerce  en  se  jouant  sur  tout  ce  qui  offre  un  côté  ri- 
sible;  c'est  la  flamme  qui  a  son  foyer  dans  les  convictions  les  plus  i)rofondes  du 
cœur.  Ce  qu'il  faut,  ce  n'est  pas  une  verve  d'atelier,  comme  celle  de  M.  Kafr;  c'est 
la  verve  de  la  tribune.  Je  suis  si  loin  d'avoir  sur  le  pamphlet  l'opinion  du  libraire 
juré  qui  venait  de  condamner  Paul-Louis  Courier,  qu'au  contraire  je  regarde  la  mis- 
.sion  du  pamphlétaire  comme  la  plus  sérieuse  de  toutes.  Parmi  ceux  qui  se  sont  dis- 
tingués dans  cette  rude  et  difficile  carrière,  je  ne  connais  pas  un  seul  homme  qui 
.soit sorti  du  pays  des  rêves;  tous  avaient  d'abord  trempé  leurs  Ames  dans  une  vie 
d'études  positives  et  laborieuses.  Les  mathématiques,  la  science  aride  du  droit,  la 
culture  des  langues,  ont  préoccupé  trois  intelligences  bien  inégales  entre  elles,  mais  , 
qui  tontes  les  trois  ont  remué  avec  éclat  et  bonheur  des  questions  vivantes,  celle  de 
Pascal,  celle  de  Montesquieu  et  celle  de  Courier. 

Ce  n'est  pas  le  vent,  ce  n'est  pas  la  fleur,  ce  n'est  pas  l'oiseau  qui  vous  murmure 
à  l'oreille  ce  qu'on  doit  écrire  pour  obtenir  la  réforme  d'une  loi  vicieu.se  ou  l'éta 
blissement  d'une  loi  utile;  c'est  la  science,  c'est  l'histoire,  l'histoire,  qui  n'est  pas 
si  menteuse  qu'on  veut  bien  le  dire  pour  se  dispenser  de  l'étudier.  H  est  des  bi- 
bliothèques de  poètes  qui  se  composent  d'un  Homère  et  d'une  Bible  ;  dans  la 
bibliothèque  du  pamphlétaire,  depuis  les  douze  tables  de  la  loi  romaine  jusqu'au 
code  impérial  des  Français,  je  voudrais  tous  tes  recueils  de  législatiou  ;  je  voudrais 
aussi  toute  cette  docte  réunion  d'historiens  que  Machiavel  appelait  ses  compagnons 
et  ses  maîtres.  Dernièrement,  en  parcourant  les  admirables  libelles  de  Camille  Des- 
moulins, j'en  pris  un  qui,  presque  dans  son  entier,  n'était  pas  autre  chose  qu'une 
éloquente  traduction  de  Tacite.  Quelquefois  Paul- Louis  Courier  substitue  aussi  à  sa 


DE    LA    l'IlANCE.  ô  I  •'>    ' 

pensée  celle  d'un  historien  qu'il  commente,  ou  même  laisse  parler  sans  commen- 
taire. C'est  ainsi  que  le  pamphlet  doit  s'écrire;  ce  n'est  pas  des  entrailles  de  la 
nature  qu'il  se  tire,  c'est  de  celles  de  l'humanité  :  ce  n'est  pas  seulement  une 
(Kuvre  d'improvisation,  c'est  aussi  une  œuvre  de  labeur.  Du  reste,  l'improvisation 
et  le  labeur  sont  loin  de  s'exclure.  Il  est  bien  des  têtes  à  bonnets  carrés,  bien  des 
fronts  jaunis  et  ridés  par  les  veilles,  d'où  se  sont  échappés  des  essaims  de  pensées 
plus  bruyantes  et  plus  meurtrières  que  celles  de  M.  Karr.  Je  ne  veux  pour  preuves 
que  les  l'ameux  pamphlets  du  xvi"  siècle,  entre  autres  ceux  d'un  docteur  dont  Heine 
invoque  souvent  le  glorieux  patronage,  de  Martin  Luther  lui-même. 

C'est  à  peine  s'il  est  besoin  de  dire,  après  avoir  cité  un  pareil  nom,  qu'enire  les 
mains  de  l'auteur  de  Fa  Dièze  la  plume  de  ceux  qui  remuent  le  monde  serait  aussi 
déplacée  que  l'eût  été  l'épée  de  Walstein  ou  de  Gustave-Adolphe  entre  les  mains 
du  duc  de  Richelieu.  Les  peintres  font  subir  à  leurs  tableaux  une  épreuve  qui  est 
décisive,  en  les  plaçant  devant  une  glace  où  se  réfléchissent  dans  une  reproduction 
exagérée  toutes  les  fautes  contre  la  pureté  des  lignes  et  contre  la  correction  du 
dessin  ;  l'imitation  est  le  miroir  dont  on  peut  se  servir  pour  juger  des  talents  origi- 
naux. Chez  les  imitateurs,  on  trouve  cette  exagération  des  défauts  que  la  glace 
présente  à  l'œil  de  l'artiste.  Ainsi  les  opuscules  q.ui  ont  été  créés  en  si  grand 
nombre  à  l'image  des  petits  livres  de  M.  Karr  montrent  tout  ce  qu'il  y  a  dans  les 
Gi/cjjcs  d'incomplet  et  d'impuissant.  La  disette  de  vues  sérieuses  et  de  réflexions  pi- 
quantes, le  scandaleux  abus  des  noms  propres,  la  stérilité  du  fond,  la  vulgarité  de 
la  forme,  voilà  ce  que  le  goût  et  la  conscience  du  public  reprochent  à  toutes  ces 
publications  infimes  dont  l'examen  ne  doit  trouver  place  ni  dans  notre  travail  ni 
dans  ce  recueil.  Nous  sommes  loin  de  confondre  M.  Karr,  on  le  pense  bien,  avec 
tous  les  écrivains  qui  l'ont  imité.  Fût-il  le  dernier  parmi  les  poètes,  ce  titre  seul 
de  poète  suffirait  à  le  tirer  de  ces  régions  où  ne  s'est  jamais  égaré  le  plus  mince 
rayon  de  poésie;  mais,  fût-il  le  premier  du  chœur  immortel  que  chaque  siècle  aug- 
mente à  peine  d'une  voix,  cela  ne  le  rendrait  point  plus  propre  à  écrire  le  pam- 
phlet. Le  pamphlet,  tel  que  je  l'entends  dans  le  sens  le  plus  élevé  et  en  même 
temps  le  plus  exact  du  mot,  le  pamphlet,  qui  apporte  tout  à  coup  sur  une  question 
pendante  une  solution  décisive,  qui,  dans  une  discussion  religieuse  ou  dans  un 
débat  politique,  jette  des  lumières  soudaines  sans  s'inquiéter  des  yeux  qu'il  blesse 
et  de  ceux  qu'il  éblouit,  le  pamphlet,  qui  agit  d'une  façon  prompte  et  efficace  sur 
les  choses  humaines,  n'est  pas  l'œuvre  d'un  rêveur,  mais  l'œuvre  de  celui  qui  veille  : 
il  ne  naît  pas  aux  rayons  de  la  lune  qui  dorment  sur  le  lac  ou  sur  la  prairie,  mais 
bien  aux  clartés  que  la  himpe  projette  sur  la  feuille  où  court  une  plume  infati- 
gable; enfin,  pour  être  pamphlétaire,  il  ne  faut  pas  prêter  une  oreille  paresseuse 
au  bruit  que  fait  la  nature  sous  les  ondes  ou  dans  le  gazon  :  il  faut  prêter  une 
oreille  vigilante  au  bruit  que  fait  l'humanité  vivante  dans  les  villes,  et  l'humanité 
morte  dans  les  livres. 

Maintenant  je  conçois  un  autre  genre  de  pamphlet,  d'un  ordre  tout  différent 
du  premier,  qui  exige  encore  de  l'activité,  mais  une  activité  d'une  autre  nature; 
j'entends  parler  de  ce  pamphlet  frivole  et  moqueur  dont  les  travers  passagers  et 
les  ridicules  du  jour  alimentent  la  malice.  Pour  celui-là,  il  faut  se  condamner  à  ne 
plus  voir  briller  la  nuit  que  des  candélabres  et  des  lustres,  à  ne  plus  saluer  la 
campagne  que  les  jours  où  il  y  a  des  chasses  et  des  courses.  Ou  sait  que  Satan  ne 
dit  ses  secrets  qu'à  ceux  qui  lui  ont  vendu  leur  âme;  le  monde  est  comme  le  ten- 
tateur, il  ne  se  révèle  à  vous  que  si  vous  consentez  à  devenir  sa  proie.  C'est  ce  qui 


310  POÈTES    ET    ROMANCIEHS    MODER^'ES 

arriva  à  presque  Ions  les  beaux  esprils  du  xvin"  siècle,  l'époque  du  nunan  de  mœurs 
par  excellence;  le  monde  dont  ils  pénétraient  tous  les  mystères  avec  un  coup  d "œil 
si  certain  s'était  tellement  emparé  d'eux,  que  l'air  du  dehors  ne  leur  arrivait  plus, 
(lomme  l'a  dit  M.  Villemain  avec  tant  de  vérité  et  de  grâce,  quand  on  voulait  voir 
la  nature,  on  ouvrait  les  fenêtres  qui  donnaient  sur  les  jardins.  S'il  était  un  poêle  à 
qui  une  pareille  vie  dût  répugner,  c'était  certainement  M.  Karr.  Un  des  sentiments 
qu'il  a  le  mieux  expriuiés  dans  ses  romans,  c'est  cet  amer  et  impatient  dédain  qu'é- 
prouvait aussi  .Jean-.lacques  pour  mille  usages  blessants  et  mille  conventions 
puériles  qu'on  renconire  partout  où  se  réunissent  les  hommes.  Eh  bien!  M.  Karr  a 
imaginé  pourtant  d'écrire  sur  les  mœurs  de  son  éitoque  tout  aussi  bien  que  Beau- 
marchais ou  Voltaire,  et  ne  croyez  pas  qu'il  se  soit  borné,  comme  Montesquieu  dans 
ses  Lettres  Persanes,  à  présenter  des  peintures  générales  de  la  .société.  S'il  s'était 
tenu  prudemment  dans  le  vague  de  quelques  observations  d'un  ordre  élevé,  l'auteur 
des  Gnêpes  aurait  pu  suppléer  à  l'ignorance  des  détails  par  l'intelligenee  de  l'en- 
semble, mais  cela  ne  suflîsait  pas  à  M.  Karr.  C'est  dans  ses  plus  secrètes  particula- 
rités qu'il  a  voulu  nous  faire  connaître  la  vie  mondaine,  tout  en  prolestant  de  son 
mépris  pour  elle.  De  là  est  résultée  une  chronique  des  plus  étranges.  Certes,  je 
trouve  qu'il  vaut  mieux  vivre  à  l'air  et  avec  Dieu  seul  pour  témoin,  suivant  une 
belle  expression  antique,  qu'au  milieu  d'une  société  qui  s'arroge  sur  vous  ou  sur 
laquelle  vous  vous  arrogez  le  droit  de  contrôle.  Seulement,  quand  on  vil  au  fond 
d'une  vallée  ou  au  bord  de  l'Océan,  il  ne  faut  pas  se  mettre  à  tenir  un  journal  de 
ce  qui  se  passe  dans  les  ruelles;  car,  outre  le  risque  d'écrire  un  mauvais  journal, 
on  court  celui  de  faire  perdre  à  sa  retraite  toute  sa  dignité.  En  parlant  sans  cesse 
et  avec  une  .sorte  d'orgueil  des  loisirs  et  des  méditations  de  sa  solitude,  on  attire 
sur  soi  cette  belle  et  formidable  sentence  de  Montaigne  :  ><  C'est  une  lasche  ambi- 
tion de  vouloir  tirer  gloyre  de  son  oisiveté  et  de  sa  cachette.  Il  faut  faire  comme 
les  animaux  qui  ell'acent  leur  trace  à  la  porte  de  leur  lasnière.  » 

Ce  qu'il  y  a  d'exclusivement  poétique  dans  le  talent  de  M.  Karr  lui  interdit  le 
pamphlet  politique,  ce  qu'il  y  a  de  vagabond  dans  son  humeur  et  d'agreste  dans 
son  caractère  lui  interdit  le  pamphlet  mondain.  Aussi  qu'est-il  arrivé?  C'est  que  la 
matière  a  manqué  aux  Guêpes.  En  voyant  tous  les  objets  sur  lesquels  il  comptait, 
pour  exercer  sa  verve,  devenir  de  plus  en  plus  insaisissables  et  confus,  puis  lui 
échapper  tout  à  fait,  M.  Karr  en  est  revenu  aux  seules  choses  qu'il  eût  dû  étudier 
toujours,  à  la  nature  et  à  son  ca^ur.  Mais  le  cœur  et  la  nature  se  refusent  à  des 
épanchemenls  obligés,  il  n'y  a  pas  moyen  de  les  faire  concourir  au  succès  d'un 
pamphlet  périodique.  Ces  descriptions  qui  charmaient  dans  les  romans  de  M.  Karr, 
ces  rêveuses  interprétations  du  langage  des  Heurs,  ce  goût  mélancolique  et  hardi 
pour  la  mer,  tous  ces  sentiments  et  toutes  ces  peintures  qui  souriaient  à  l'esprit, 
l'afTectent  d'une  façon  pénible,  maintenant  qu'on  sent  en  eux  le  résultat  d'une  pro- 
duction hâtive  et  d'une  laborieuse  nécessité.  Comprenez -vous  ce  qu'il  doit  y  avoir 
de  fatigant  pour  le  cerveau  à  chercher  éternellement,  ju.squ'au  sein  de  la  contem- 
plation paisible  des  phénomènes  qui  nous  environnent,  une  matière  à  longs  discours  '■ 
à  se  dire  :  11  ne  s'est  passé  aucun  événement  dans  le  mois  qui  vient  de  s'écouler; 
je  vais  aller  voir  le  soleil  se  lever  sur  les  flots!  Que  devient  la  radieuse  paresse  de 
Vilhelm  ?  Le  navire  qui  passe,  il  faut  le  décrire,  l'oiseau  qui  passe,  il  faut  le  décrire, 
et  la  pensée  qui  traverse  le  cœur  comme  l'oiseau  traverse  le  ciel,  ailée  et  chantante, 
il  faut  l'arrêter  bien  vite  dans  son  vol,  de  peur  qu'elle  ne  s'enfuie  et  disparaisse. 
C'est  là  ce  qui  me  parait  le  plus  affreusement  cruel,  mais  c'est  ainsi.  L'âme  n'a 


UE    L.V    rilANCE.  ,">I7 

plus  uiio  soûle  impiossioii  qui  iio  soil  vendue  d'avance  el  dont  on  ose  jouir  à  soi 
seul,  .le  me  suis  déjà  servi  d'un  mol  (jui  rend  eomplétemenl  ma  pensée  sur  la 
pid)licaliou  périodi(ine  de  M.  Karr  :  c'est  un  interminable  lète-à-lêle  avec  le  publie. 
Le  public  et  M.  Karr  ressemblent  à  des  gens  las  d'être  continuellement  enscndile, 
qui  n'ont  plus  rien  à  s'apprendre,  ne  se  parlent  plus  que  par  habitude,  ne  s'écoutent 
plus  que  par  égard.  Le  public  doit  être  d'autant  plus  l'aligné,  que  l'auteur  des  Guêpes 
se  rend  continuellement  coupable,  envers  lui,  d'une  faute  qu'on  commet  bien 
souvent  envers  sa  maîtresse.  Si  le  public  n'avait  pas  forcément  un  rôle  muet, 
il  dirait  à  M.  Karr  :  «  Entretenez-moi  de  mes  qualités,  ou,  si  vous  le  voulez,  de  mes 
défauts,  mais  i)arlez moi  toujours  de  moi-même.  »  El  M.  Karr  se  reprend  sans  cesse 
à  lui  raconter  ses  pensées,  ses  rêves,  ses  loisirs,  enfin  tout  ce  que  dans  un  lête-à- 
tèle  voire  interlocuteur  vous  empêche  d'achever  pour  commencer  des  confidences 
que  vous  interrompez  à  votre  tour.  J'ai  sous  les  yeux  tout  le  recueil  des  Guêpes,  et 
j'ai  peine  à  comprendre  comment  cette  conversation  de  deu.\  années  a  pu  se  sou 
tenir;  que  de  patience  elle  a  exigée  d'une  part,  que  d'efforts  de  l'autre!  Il  est  vrai 
qu'elle  a  été  égayée  par  des  personnalités,  et  c'est  là  le  plus  grand  reproche  (jne  je  lui 
adresse,  car  je  l'aime  encore  mieux  traînante  et  monotone  que  railleuse  d'une 
raillerie  agressive  et  offensante.  M.  Karr,  en  commençant  sa  longue  série  de  petits 
livres,  avait  promis  qu'il  n'attaquerait  que  les  sots  et  les  fripons.  Si  je  n'avais  pas 
autant  de  répugnance  qu'il  semble  avoir  de  plaisir  à  écrire  des  noms  projtrcs,  je 
pourrais,  parmi  ceux  qui  ont  eu  à  subir  ses  attaques,  lui  citer  plus  d'un  homme 
<iui  n'est  ni  un  fripon,  ni  un  sot,  de  même  que  je  pourrais  citer  plus  d'un  sol  et 
l)lus  d'un  fripon  parmi  ceux  qu'il  a  constamment  épargnés.  Je  ne  lui  reprocherai 
pas  cependant  d'obéir  à  des  haines  systématiques,  et  d'être  le  partisan  déguisé  de 
maintes  coteries  littéraires  el  politiques;  il  faut  laisser  le  soin  d'entasser  les  accu- 
sations de  celte  nature  à  ceux  qui  lui  font  celle  guerre  houleuse  de  lellres  anonymes 
dont  il  a  souvent  fait  justice.  Pour  moi,  je  me  bornerai  à  lui  rappeler  une  phrase 
de  Voltaire  qui  me  revient  à  la  mémoire  :  «  On  peut  aujourd'hui  diviser  les  habitants 
de  l'Europe  en  lecteurs  el  en  auteurs,  comme  ils  ont  été  divisés,  pendant  sept  ou 
huit  siècles,  en  petits  tyrans  barbares  qui  portaient  un  oiseau  sur  le  poing,  et  eu 
esclaves  qui  manquaient  de  tout.  '^ 

Celle  phrase  a  été  écrite  en  1740,  et,  toute  vieille  qu'elle  est  de  cent  années, 
on  la  dirait  éclose  d'hier.  Oui,  il  n'y  a  plus  aux  portes  de  Paris,  sur  le  faîte  des 
collines,  ces  tourelles  crénelées  d'où  les  seigneurs  rel)elles  el  félonss'abattaieutstir 
les  voyageurs  ;  mais,  au  sein  même  de  Paris,  il  y  a  telle  mai.son  à  cinq  étages  de  la 
rue  Richelieu  ou  de  la  rue  Sainl-Honoré,  où  résident  de  petits  tyrans  portant  sur 
le  poing  des  oiseaux  de  proie  dont  ils  se  servent  pour  faire  la  chasse  aux  passants. 
Il  faut  bien  que  l'humeur  querelleuse,  les  fantaisies  despotiques  et  les  allures  pro- 
voquantes se  réfugient  quelque  part.  Depuis  que  la  plume  fait  l'oflice  de  l'épée 
comme  instrument  de  fortune  et  d'aventure,  elle  doit  inspirera  ceux  qui  s'en  ser- 
vent les  conseils  hardis  et  les  caprices  belliqueux  qu'inspirait  la  rapière  dont  on 
sentait  la  garde  sur  son  flanc.  M.  Karr  est  un  des  représentants  de  celte  race  tur- 
bulente et  hautaine  qui  jugent  le  public  corvéable  à  merci,  lui  inqiosent  chaque 
jour  des  tailles  nouvelles,  el  foiulent  sans  cesse  sur  lui  à  main  armée.  Les  chevaliers 
qui  guettaient  les  voyageurs  du  haut  de  leur  château-fort,  ne  se  donnaient  guère  la 
peine  de  distinguer  si  rhomme  qui  passait  dans  le  loiulain  était  un  abbé  Iroltaiit 
doucement  sur  sa  mule,  ou  un  capitaine  bardé  de  fer  inonlé  sur  son  cheval  de  ba- 
taille, r.'csl  encore  une  ressemblance  de  plus  que  M.  Karr  se  trouve  avoir  avec  eux. 


318  POETES    ET    ROMArSCIEIlS    niUUEUNES 

Certainement  il  n'a  jamais  chercbé  h  éviter  ceux  qui  montaient  de  vaillants  cour- 
siers et  qui  étaient  suivis  tle  grosses  escortes  ;  mais,  parmi  ceux  qui  ont  eu  le  plus 
souvent  le  malheur  de  le  rencontrer  au  bord  des  chemins  qu'ils  étaient  obligés  de 
suivre,  je  pourrais  citer  bien  des  docteurs  en  robes  longues,  bien  des  hommes  qui 
s'effraieraient  à  l'idée  de  vider  une  affaire  d'honneur  autre  part  que  dans  la  bou- 
tique de  Barbin. 

Peut-être  que  le  public  a  encore  quelques  années  à  se  laisser  pressurer  et  ba- 
fouer par  ces  despotes  littéraires,  comme  il  se  laissait  pressurer  et  bafouer  par  les 
seigneurs  d'autrefois;  pourtant  la  phrase  de  Voltaire  nous  apprend  qu'il  y  a  cent 
ans  que  ces  abus  existent;  ils  doivent  toucher  à  leur  fin,  puisqu'ils  sont  si  vieux. 
Un  jour,  cette  dernière  tyrannie  sera  détruite  comme  les  autres  ;  elle  différera  de 
toutes  les  puissances  qu'on  renverse,  en  ce  qu'elle  ne  laissera  aucun  monument  de 
son  existence. 

A  présent,  encore  un  reproche  à  adresser  aux  Guêpes,  et  nous  en  avons  fini  avec  une 
critique  qui  nous  est  pénible.  Le  pamphlet  de  M.  Karr  affecte  une  indifférence  com- 
plète pour  toutes  les  formes  de  gouvernement;  or,  je  crois  le  scepticisme  politique 
incompatible  avec  la  nature  du  pamphlet.  Qu'un  poète  ne  soit  d'aucun  parti,  je  le 
conçois  ;  qu'il  dise  des  opinions,  en  se  laissant  prendre  tour  à  tour  à  ce  qu'il  y  a 
de  noble  et  de  généreux  dans  chacune  d'elles,  ce  que  Henri  Heine  dit  quelque  pari 
des  religions  :  Je  les  ai  toutes;  rien  de  mieux  :  les  poêles  ne  sont  pas  des  soldats; 
aucune  nécessité  ne  les  oblige  à  se  mettre  dans  des  rangs.  Mais  un  pamphlétaire 
combat.  U  peut  se  placer  en  avant  ou  sur  les  Oancs  d'une  armée;  il  ne  peut  pas 
s'avancer  seul.  C'est  pourtant  ce  que  M.  Karr  a  tenté.  H  y  a  bien  longtemps  que  le 
chimérique  désir  de  s'élever  au-dessus  des  partis,  suivant  l'expression  consacrée, 
remplit  des  intelligences  nombreuses,  dont  quelques-unes  sont  grandes  et  fortes, 
d'une  stérile  préoccupation.  Le  .seul  moyen  de  s'isoler  des  partis,  c'est  de  .s'éloigner 
des  lieux  où  se  livrent  leurs  batailles.  Tout  ce  qu'on  peut  faire  en  restant  au  mi- 
lieu d'eux,  c'est  de  rassembler  de  nouvelles  phalanges  qui  augmentent  le  désordre 
qu'on  s'était  flatté  de  réprimer.  Autrement,  les  partis  vous  méprisent  ou  vous 
broient.  Pour  combattre  en  dehors  de  leurs  rangs,  il  faut  se  résigner  à  jouer  un 
rôle  inutile,  ou  se  décider  à  jouer  un  rôle  dangereux.  Enfin,  lors  même  qu'on  atla- 
(luei'ait  quelques  principes  sur  lesquels  les  hommes  varient  suivant  les  points  de  vue 
où  ils  se  trouvent  placés,  il  faudrait  savoir  respecter  les  sentiments  qu'ils  parta- 
gent tous.  Or,  je  trouve  sans  cesse  dans  M.  Karr  des  railleries  adressées  à  une  an- 
tique religion  dont  le  symbole  est  un  drapeau,  à  l'amour  du  pays.  Voltaire,  qui, 
certes,  s'entendait  aussi  bien  que  M.  Karr  à  trouver  le  ridicule  partout  où  il  était, 
Voltaire  a  consacré  aux  vaillants  gentilshommes  de  Fontenoy  les  plus  belles  pages 
qui  soient  jamais  sorties  de  sa  plume.  Quand  je  pense  à  ces  radieuses  batailles  où  la 
maison  rouge  faisait  des  merveilles,  j'ai  peine  à  croire  que  toutes  ces  bouches,  ani- 
mées d'un  si  spirituel  sourire  sous  les  fines  moustaches  qui  les  ombrageaient,  aient 
prononcé  des  cris  sans  valeur  et  des  mots  vides  de  sens  ;  quand  je  pense  aux  com- 
bats meurtriers  des  plaines  de  la  Champagne,  j'ai  peine  à  croire  que  toutes  ces 
robustes  poitrines,  qui  s'opposaient  nues  aux  coups  des  ennemis,  n'aient  renfermé 
que  des  sentiments  égoïstes  et  faux.  L'exaltation  chevaleresque  a  été  chez  M.  de 
Chateaubriand  une  source  intarissable  d'éloquence,  le  sentiment  national  a  fait 
toute  la  gloire  de  Déranger.  Si  j'insiste  sur  ces  vérités  dont  la  redite  peut  sembler 
inutile,  c'est  que  de  notre  temps  quelques  esprits  ont  imaginé  de  se  servir  du  pa- 
triotisme de  vaudeville  pour  tourner  le  véritable  patriotisme  en  ridicule.  Dernière- 


DE    LA    l-n.lNCE.  519 

moiU  un  poi'le,  ([u'oii  n'accusera  pas  d'èlro  un  liuieur  do  lieux  coaunuus  el  un  l'ai- 
seur  de  couplets,  un  des  écrivains  dont  le  iu)ni,  au  contraire,  écarte  le  plus  toute 
idée  de  sentiment  banal  el  de  pensée  vulgaire,  a  trouvé,  dans  un  niouveinent  de 
colère  et  d'orgueil  patriotique,  une  inspiration  soudaine  et  brillante  : 

Nous  lavons  ou,  volro  Uliin  allc;uiaiid. 

J'avoue  que  les  odes  les  plus  pompeuses,  les  strophes  les  plus  splendides,  me  t'ont 
moins  de  plaisir  que  ce  vers.  S'il  est  des  hommes  qui  croient  pouvoir  se  passer  du 
plus  noble  mobile  que  nos  actions  aient  jamais  eu,  quel  que  soit  leur  talent,  je  les 
plains.  Qu'ils  soient  poêles  ou  hommes  d'Étal,  qu'ils  parlent  le  langage  poétique 
<lans  toute  sa  magnificence  sonore  ou  la  langue  parlementaire  dans  toute  son  aus- 
tère el  éloquente  simplicité  ;  qu'ils  rappellent,  par  la  gravité  de  leur  extérieur,  quel- 
(lues  traits  du  caractère  sérieux  de  SlraQ'ord,  ou,  par  la  douceur  de  leur  parole  el 
les  loyales  utopies  de  leur  intelligence,  quelques  traits  de  Ihumeur  aimable  de 
Falkland,  qu'ils  se  soient  placés  à  la  tète  de  nos  conseils  ou  à  celle  de  notre  litté- 
rature, s'ils  ne  font  jamais  entendre  leur  voix  que  pour  étouffer  de  sublimes  émo- 
tions qu'on  est  trop  heureux  d'éprouver  encore  après  tant  d'élans  comprimés  el 
tant  d'espérances  déçues,  s'ils  restent  toujours  en  opposition  avec  des  instincts 
qu'ils  ne  pourront  pas  détruire  sans  exercer  sur  notre  glorieuse  nature  de  Français 
une  véritable  mutilation,  ces  hommes  se  perdront  dans  des  routes  périlleuses  el 
fausses,  et,  je  l'espère  ,  ils  se  perdront  seuls.  Ils  remplaceront  le  culte  que  tant 
d'àmes  fermes  et  généreuses  pratiquent  depuis  si  longtemps  par  de  vagues  croyances 
ou  par  une  indifférence  coupable.  En  politique  et  en  poésie,  le  vague  et  l'indiffé- 
rence sont  également  pernicieux.  L'indifférence  frappe  mortellement  la  pensée,  le 
vague  frappe  mortellement  le  style;  l'indiiTérence  blesse  les  gens  de  cœur,  le  vague 
blesse  les  gens  de  goût.  L'homme  d'Étal  fait  des  traités  qu'on  désapprouve,  le  poète 
fait  des  odes  qu'on  ne  comprend  point. 

Si  ce  sont  là,  comme  nous  le  pensons,  des  faits  et  des  principes  incontestables, 
avons-nous  besoin  d'ajouter  que  cette  religion  positive  de  la  patrie,  sans  laquelle 
lout  débat  est  languissant,  toute  œuvre  politique  fatale  ou  stérile,  que  cette  reli- 
gion est  indispensable  à  l'homme  qui  veut  intervenir  chaque  jour  dans  les  discus- 
sions publiques?  Oui,  pour  écrire  un  pamphlet,  il  faut  obéir  à  une  conviction  ar- 
dente. On  n'animei'a  pas  l'œuvre  d'Addison  en  mêlant  quelques  attaques  malicieuses 
à  ses  placides  réflexions- sur  la  société  et  la  morale.  Le  pamphlétaire  a  besoin  d'un 
sentiment  passionné,  et  d'un  sentiment  passionné  qui  ait  un  but;  car  toute  la  rê- 
veuse sensibilité  d'Yorick,  assez  puissante  pour  remplir  des  volumes  entiers  d'inef- 
fables épanchements,  d'émotions  mystérieuses,  d'impressions  bizarres  et  profondes, 
n'aurait  pas  pu  défrayer  un  libelle  destiné  à  exercer  une  influence  immédiate  sur 
la  vie  active.  Les  Gtiépcs  de  M.  Karr  échappent  à  toute  espèce  de  classification, 
mais  ce  n'est  point,  comme  le  talent  de  leur  auteur,  parce  qu'elles  ont  (pielque 
chose  d'original  el  de  distinctif  :  c'est  parce  (lu'elles  sont  formées  d'un  assemblage 
de  Iraits  confus  el  discordants.  M.  Karr  ressemble  à  un  homme  qui  vide  un  sac  d'où 
tombent  pêle-mêle  des  objets  de  toute  espèce  destinés  à  tous  les  usages,  des  ta- 
blettes, des  pinceaux,  des  fleurs  fanées  el  des  nœuds  de  rubans  ;  son  âme  laisse  se 
répandre  en  désordre  des  senlimenls  et  des  pensées  de  toute  nature;  on  voit  se 
succéder,  dans  les  pages  qu'il  remplit  tous  les  mois,  les  réflexions  politiques,  les 
personnalités  injurieuses,  les  rêveries  et  les  caquetages. 


320  POÈTES    ET    ROMANCIEKS    MODERNES 

Au  reste,  quand  M.  Karr  serait  né  avec  la  verve  satirique  de  Beaumarchais,  je 
crois  qu'il  ne  serait  pas  secondé  par  l'époque  au  milieu  de  laquelle  nous  vivons. 
Les  rendez-vous  dans  les  petites  maisons,  les  soupers,  les  duels,  tous  les  incidents 
variés  qui  défrayaient  la  chronique  du  xviii''  siècle,  ont  disparu  de  nos  mœurs.  Il 
est  resté  dans  la  jeunesse  une  brutale  énergie  pour  le  plaisir  qui  se  dépense  d'une 
façon  bruyante  dans  les  mêlées  homériques  du  carnaval;  mais,  pour  peindre  ces 
saturnales,  c'est  le  vers  de  Pétrone  qu'il  faudrait,  non  pas  la  phrase  de  Figaro.  Ce 
qui  fait  tout  le  charme  des  gazettes  médisantes,  c'est  le  mystère  à  moitié  soulevé 
des  aventures  que  l'on  raconte  :  ceux  qui  se  souviennent  de  la  Confession  d'un  en- 
fant du  siècle,  un  des  plus  beaux  livres  de  ce  temps -ci,  savent  quel  caractère  hardi 
et  vaillant  a  pris  la  débauche  pour  une  génération  toujours  avide  des  dangers  que 
n'offre  plus  la  carrière  du  soldat.  La  débauche  n'est  plus  cette  divinité  musquée 
dont  les  contes  badins  de  Voltaire  suffisaient  à  charnier  les  oreilles,  c'est  une  virago 
comme  cette  liberté  que  l'auteur  de  la  Curée  entrevit  il  y  a  douze  ans  ;  elle  a  be- 
soin, elle  aussi,  des  cris  bruyants  et  des  [)uissantes  étreintes.  De  petites  nouvelles 
sur  son  compte  sont  ce  qu'auraient  été  de  petits  vers  sur  la  déesse  en  bonnet 
phrygien  de  93.  Puis  le  plus  charmant  élément  de  scandale,  le  libertinage  élégant 
des  femmes,  n'existe  plus  de  nos  jours.  Les  vertus  conjugales  fleurissent  à  côté  de 
la  licence  des  mœurs.  La  race  des  femmes  galantes,  comme  M™'  de  Jully  et 
M'"*^  d'Épinay,  est  maintenant  aussi  anéantie  que  la  neiye  d'autan.  Les  tendres  pré- 
sidentes, les  audacieuses  marquises,  les  sémillantes  bourgeoises,  ont  disparu  avec  la 
chaise  à  porteur  et  le  loup  de  velours  noir.  Les  femmes  out  encore  des  intrigues, 
mais  ces  intrigues  sont  beaucoup  plus  rares,  et  d'ailleurs  il  n'est  plus  permis  de  les 
dévoiler.  On  se  met  sous  l'abri  des  grandes  ailes  qu'étend  l'ange  des  romanesques 
amours,  et  on  ferme  la  porte  aux  petits  cupidons  indiscrets  qui,  dans  les  poésies 
de  Dorât,  soulèvent  les  rideaux  des  alcôves.  En  un  mot,  toutes  les  femmes  dont 
i'inconduite  serait  piquante  ont  des  maris  ou  des  amants  qui  prennent  au  sérieux 
leur  métier.  Quant  à  celles  qui  s'en  vont,  visage  découvert,  aux  grandes  rondes  du 
sabbat,  elles  peuvent  inspirer  des  odes  humanitaires,  mais  elles  ne  sont  d'aucune 
ressource  pour  le  nouvelliste. 

Le  nouvelliste  !  comment  se  fait-il  que  M.  Karr  ait  jamais  pu  ambitionner  ce  tiire. 
Eh  !  mon  Dieu  !  c'est  parce  qu'il  sent  si  bien  lui-même  ce  qu'il  y  a  de  desséchant  et 
de  mortel  dans  l'atmosphère  où  il  s'est  placé,  qu'il  se  donne  tant  de  peine  pour  y 
faire  pénétrer  comme  des  bouffées  d'air  frais  et  matinal  les  vivifiantes  émanations 
de  la  poésie.  Mais,  hélas!  ce  sont  des  efforts  perdus;  dans  l'air  où  il  veut  l'intro- 
duire, la  poésie  est  étouffée.  Dernièrement  je  sentis  un  vif  mouvement  de  curiosité 
en  rencontrant  parmi  ses  petits  livres  un  roman.  Pour  ne  pas  être  Treize.  Pour  ne 
pas  être  Treize  confirme  ce  que  je  disais  tout  à  l'heure  de  l'insurmontable  difficulté 
qu'éprouve  l'auteur  des  Guêpes  h  renouveler  l'air  malsain  dans  lequel  il  vit.  C'est 
une  églogue  au  milieu  d'une  série  de  pamphlets,  jamais  M.  Karr  n'a  moins  épargné 
les  peintures  de  paysages.  On  sent  là  un  immense  besoin  des  vents  du  ciel  pour  les 
poumons,  et  pour  l'âme  des  sentiments  purs.  C'est  là  un  louable  effort,  mais  qui 
est  impuissant.  Le  signe  de  cette  impuissance  est  dans  l'absence  complète  d'impres- 
sions nouvelles  que  ce  roman  indique  chez  celui  qui  l'a  écrit.  Depuis  deux  ans, 
M.  Karr  a  usé  dans  son  entreprise  toutes  les  forces  aspirantes  de  son  intelligence; 
le  présent  ne  lui  fournit  plus  rien;  il  lui  est  revenu  du  passé  des  lambeaux  de  sou- 
venir dont  il  a  essayé  de  faire  une  œuvre  poétique.  Eh  bien!  pourtant  j'ai  encore 
ressenti  quelques  instants  de  plaisir  en  lisant  ce  livre,  car  ces  lambeau.^i  de  souvenir 


DE    LA    TRANCE.  liJ  I 

ont  réveillé  en  moi  les  émolions  qui  m'avaient  charmé.  Ainsi,  [)ar  exemple,  dans  les 
premièros  pages  de  ce  roman,  j'ai  retrouvé  des  sentiments  que  M.  Karr  a  toujours 
exprimés  avec  dignité  et  avec  grâce,  ceux  du  courage  et  de  la  fierté  dans  la  misère. 
M.  Karr  possède  ce  rare  mérite  de  savoir  parler  de  la  pauvreté  d'une  façon  qu'on 
ne  peut  accuser  ni  de  bassesse,  ni  de  niaiserie;  la  pauvreté  qu'il  nous  montre  n'est 
jamais  dégradante  ni  avilie  ;  elle  est  toujours  éclairée  par  les  espérances  et  l^s  sou- 
rires de  la  jeunesse,  comme  une  vieille  masure  délabrée  par  les  rayons  d'un  soleil 
de  mai.  Plus  je  retrouvais  dans  le  petit  roman  de  M.  Karr  les  traces  de  ce  talent 
poétique  avec  lequel  il  est  né,  plus  je  regrettais  la  route  fatale  qu'il  a  parcourue. 
Mais  ne  serait-ce  point  se  laisser  égarer  par  une  métaphore,  que  de  le  supposer 
dans  un  cercle  inflexible  d'où  il  lui  soit  impossible  de  sortir?  Récemment  je  visitais 
un  musée  d'anatomie,  où  le  spectacle  de  toutes  les  maladies  humaines  était  étalé 
aux  yeux.  Quelquefois  le  mal  a  fait  des  progrès  si  effrayants,  que  les  hommes  de  la 
science  ont  assez  d'un  seul  coup  d'œil  pour  s'assurer  qu'il  n'y  a  plus  aucun  remède 
contre  les  ravages  de  cet  hôte  invisible  du  corps.  Même  quand  il  pourrait  être  donné 
à  la  vue  de  saisir  d'une  façon  aussi  distincte  les  cas  de  maladie  morale,  d'épuisé - 
menl  de  l'intelligence  ou  d'épuisement  du  cœur,  je  crois,  à  la  gloire  de  l'esprit, 
(|u'on  ne  pourrait  pas  appliquer  à  ses  plaies  cet  horrible  mol  d'incurable,  qui  s'ap- 
plique si  souvent  à  celles  de  la  matière.  Si  nous  n'étions  pas  soutenu  par  ces  con- 
victions, nous  n'aborderions  pas  la  critique,  car  la  critique  pour  nous  n'a  pas  d'autre 
but  que  d'efTrayer  ceux  qui  sont  malades  sur  leur  état.  On  a  distingué  des  critiques 
de  bien  des  espèces  :  il  y  a  la  critique  de  grammairien,  la  critique  de  poète,  la  cri- 
tique d'ami,  la  critique  d'ennemi.  M.  Planche  a  fait  sur  ce  sujet  un  de  ses  meilleurs 
articles;  la  seule  critique  que  nous  reconnaissons,  nous,  c'est  la  critique  utile,  ou 
du  moins  celle  qui  a  l'intention  de  l'être  :  que  M.  Alphonse  Karr  en  .soit  convaincu. 
ÎN'ous  n'espérons  guère  le  miracle  d'une  conversion  ;  pourtant,  c'est  un  espoir  qu'il 
nous  serait  permis  de  nourrir  sans  que  la  modestie  pût  s'en  offenser,  car,  à  la  diffé- 
rence des  anciens  convertisseurs,  c'est  nous  qui  avons  le  désir,  c'est  lui  qui  a  la 
grâce,  c'est-à-dire  la  puissance  du  bien. 

Je  me  souviens  d'un  admirable  dialogue  d'Hofl'mann.  appelé  Zacharias  JFcrner. 
Les  frères  Sérapion,  cette  immortelle  société  que  je  préfère,  même  pour  sa  loyauté 
et  sa  franchise,  à  celle  de  l'Eldorado  des  Goethe  et  des  Schlegel,  les  frères  Séra- 
pion sont  rassemblés  autour  d'un  bol  de  punch  dans  la  chambre  où  se  débitent 
d'ordinaire  les  récits  de  Théodore,  la  chauve-souris  spalanzannique.  Ce  soir-là,  le 
merveilleux  piano  sur  lequel  fut  peut-être  composée  Ondinc  est  silencieux;  nulle 
main  ne  s'abandonne  à  une  course  capricieuse  sur  son  clavier;  on  ne  fait  pas  de 
musique,  on  ne  raconte  pas  d'histoire.  On  se  livre  à  la  critique,  —  oui,  à  la  cri- 
tique, —  car  on  parle  de  Zacharias  Werner,  et  on  discute  les  qualités  et  les  défauts 
de  ses  œuvres;  mais  quelle  bonne  et  excellente  critique  que  celte  critique  de  mu- 
siciens et  de  poètes!  Comme  elle  est  loyale  et  généreuse!  Si  on  y  sent  toute  la  recti- 
tude du  coup  d'œil  de  l'artiste,  toute  la  finesse  de  son  jugement,  on  y  sent  aussi  toute 
la  chaleur  et  tout  l'enthousiasme  de  son  âme.  Quand  chacun  a  déploré  la  voie 
funeste  où  s'égare  Werner,  Hoffmann  prend  un  verre  plein  de  punch,  et  devant 
tous  ses  amis  qui  l'entourent,  les  yeux  brillants  et  humides,  il  boit  à  la  santé  du 
poète  qui  s'égare,  en  lui  souhaitant  un  heureux  retour  vers  de  saines  régions.  Les 
souhaits  que  formait  Théodore  pour  le  poète  allemand,  nous  les  formons  pour  le 
romancier  français.  Certes,  nous  n'oserions  pas  plus  mettre  M.  Alphonse  Karr  en 
parallèle  arec  Werner,  que  nous  comparer  nous-mème  à  Hofl'mann.  Chez  l'auleur 


322      POÈTES  ET  ROMANCIERS  MODERNES  DE  LA  TRANCE. 

du  drame  gigantesque  de  la  Croix  à  la  Baltique,  la  poésie  était  un  fleuve  dont  les 
flots,  après  avoir  toujours  grossi,  allaient  se  perdre  dans  un  océan  plein  d'abîmes; 
chez  l'auteur  de  Sons  les  Tilleuls,  c'est  un  ruisseau  dont  l'onde,  après  avoir  tou- 
jours diminué,  va  se  perdre  dans  des  sables  arides.  Mais  il  existe  un  rapport  entre 
Zacharias  et  M.  Karr,  c'est  la  déviation  effrayante  de  leur  talent  ;  il  existe  un  rap- 
port entre  Hoffmann  et  nous,  c'est  la  sincérité  de  nos  regrets  et  la  loyauté  de  nos 
vœux. 

G.    1)E    MOLÈNES. 


PIERRE. 


Ce  ne  fiirenl  ni  la  journée  du  10  août,  ni  celle  du  21  janvier  qui  firent  éclater 
la  révolte  en  Vendée,  ce  fut  la  levée  de  500,000  hommes,  en  mars  1795,  qui  y 
excita  une  insurrection  générale.  La  privation  de  leur  clergé  et  surtout  l'obligation 
de  se  rendre  aux  armées  révoltèrent  les  Vendéens.  Obligés  de  quitter  leur  lieu 
natal  et  de  se  soumettre  à  une  loi  qui  les  frappait  tous,  quels  que  fussent  leurs  goûts 
personnels,  ils  aimèrent  mieux  se  battre  contre  la  république  que  de  porter  les 
armes  pour  elle. 

Le  tirage  fut  donc  l'occasion  d'une  révoll^i  dans  le  haut  Bocage  et  dans  le  Marais. 
Le  voiturier  Cathelineau  accourut  à  celte  nouvelle,  il  se  mit  à  la  tète  de  l'insurrec- 
tion, la  rallia  et  l'organisa  de  la  seule  manière  possible  avec  des  paysans  qui  n'é- 
taient bons  qu'à  faiie  un  coup  de  main,  à  tenir  la  campagne  un  jour  ou  deux  et  à 
s'c'gaillcr  dans  leurs  marais. 

Au  bout  de  quelques  mois  l'insurrection  était  générale;  les  Vendéens  arrachè- 
rent de  leurs  châteaux  et  mirent  à  leur  tète  trois  hommes  de  mérite,  MM.  de  Bon- 
champs,  d'Elbée  et  Larochejacquelin. 

Le  28  juin,  00,000  Vendéens  investirent  Nantes.  Le  général  Caudaux  comman- 
dait à  Nantes  5,000  hommes  de  trmipes  réglées  et  à  peu  près  autant  de  gardes  na 
lionales  ;  il  fit  les  meilleures  dispositions  et  communiqua  le  plus  grand  courage  à  la 
garnison.  Charelle,  maître  de  toute  la  basse  Vendée,  s'était  joint  à  Cathelineau;  ils 
attaquèrent  le  29  ;  les  Vendéens  se  répandirent  derrière  les  jardins  et  serrèrent  la 
ville  de  très-près.  La  victoire  fui  longtemps  indeci.se;  au  moment  où  Cathelineau 
redoublait  d'efforts  et  où  déjà  il  avait  pénétré  dans  un  faubourg,  une  balle  vint  le 
frapper  mortellement.  Ses  soldats  se  retirèrent  en  l'emportant  sur  leurs  épaules. 
Alors  l'attaque  se  ralentit.  Après  dix-huit  heures  de  combat,  les  Vendéens  se  disper- 
sèrent, et  la  place  fut  sauvée. 

La  légion  nantaise  se  couvrit  de  gloire  dans  celte  journée  ;  les  .soldats  qui  la 
composaient  et  qui  en  grande  partie  sortaient  de  la  garde  nationale  de  Nantes, 
soutinrent  le  feu  des  Vendéens  avec  l'intrépidité  de  vieux  grenadiers;  parmi  eux 
on  distingua  un  jeune  sergent  nommé  Pierre,  dont  l'ardeur  et  le  courage  soutenu 
contribuèrent  au  triomphe  inespéré  de  dix  mille  hommes,  en  en  dispersant  soixante 
mille. 


3i24  riERUE. 

—  Pierre,  lui  disaienl  ses  camarades,  tu  seras  nommé  ollicier;  Canclaux  l'a  dit. 

—  Oui,  reprenait  un  soldat,  Canclaux  l'a  vu  au  milieu  du  feu,  et  d'ailleurs 
nous  avons  perdu  beaucoup  d'oûiciers;  nous  réclamerons  pour  loi  l'épaulette;  tu 
l'as  méritée. 

C'était  un  temps  où  il  n'y  avait  point  encore  de  César,  mais  où  on  nommait 
les  chefs  sur  la  foi  des  soldats.  Pierre  reçut  l'ordre  de  prendre  vingt  Lommes  et 
d'aller  s'établir  avec  eux,  dans  une  petite  maison,  entourée  d'un  jardin  et  située 
au  bout  du  faubourg  Saint-Jacques;  un  sentier  aboutissait  au  jardin  de  celle 
maison  et  venait  en  serpentant  tourner  autour  d'une  haie  vive  qui  formait  l'en- 
clos du  jardin.  On  craignait,  avec  raison,  que  durant  la  nuit  quelques  Vendéens 
ralliés  ne  vinssent  surprendre  les  vainqueurs  endormis  et  ne  vengea.ssent  dans 
le  sang  des  patriotes  leur  défaite  de  la  journée.  Pierre  comprit  l'importance  du 
poste  qu'on  lui  confiait,  et  plein  encore  de  l'émotion  guerrière  du  combat,  il  se 
promit  de  se  conduire  avec  autant  de  sang  froid  que  de  vigilance,  et  il  partit  suivi 
de  son  escouade. 

La  nuit  était  venue;  le  canon  se  taisait  depuis  une  demi-heure;  la  fusillade  avait 
cessé;  Pierre  suivait  en  silence  les  rues  sanglantes  et  désertes  de  Nantes.  Cette 
jiremière  bataille,  ces  louanges  qu'il  venait  de  recueillir  de  la  bouche  de  ses  com- 
pagnons, tout  lui  élevait  le  cœur  et  agrandissait  son  ambition  naissante.  Il  voyait 
déjà  sa  jeune  renommée  croître  avec  la  jeune  république,  et  les  premiers  pas  qu'il 
allait  faire  vei's  les  honneurs  militaires  le  menaient  à  d'autres.  Son  imagination, 
fée  complaisante,  multipliait  au  gré  de  ses  désirs  les  vingt  hommes  qui  marchaient 
sous  ses  ordres  :  ils  devenaient  une  compagnie,  un  bataillon,  une  brigade,  puis  une 
division  tout  entière;  et  à  chaque  développement  nouveau  de  celle  armée  fantas- 
tique, l'habit  du  .sergent  se  chamarrai^e  broderies,  et  son  tricorne  se  chargeait  de 
galons  et  de  plumes  tricolores. 

Pierre  arriva  au  lieu  désigné  au  milieu  de  ces  rôves  ;  il  plaça  ses  sentinelles  en 
général  consommé  et  s'empara  de  la  maison.  Elle  était  occupée  par  une  jeune  lille 
seule,  disait-elle,  et  le  fait  était  vrai.  C'était  une  fille  d'un  village  voisin  de  Nantes, 
appelé  Saint-Sébastien,  où  Pierre  était  né  lui-même  ;  il  l'avait  vue  enfant,  et  il  la 
retrouvait  maintenant  fraîche,  blonde,  épanouie,  et  portant  sur  son  joli  visage  je 
ne  sais  quelle  expression  voluptueuse  et  quelle  grâce  agaçante  qui  plaisent  aux 
jeunes  comme  aux  vieux  soldats. 

Dans  une  ville  qui  vient  de  subir  un  combat  de  dix- huit  heures,  les  jeunes  filles 
ont  du  courage,  et  si  la  malheureuse  guerre  est  une  guerre  civile,  leur  courage 
et  leur  adresse  s'augmentent  encore.  Marie  raconta  l'emploi  de  sa  journée  delà  ma- 
nière la  plus  simple  et  la  plus  naturelle.  Son  père,  disait-elle,  était  parti  pour  aller 
chercher  des  vivres  qu'il  avait  dû  amener  à  Nantes;  elle  était  heureuse  de  voir  sa 
maison  protégée  par  des  soldats  républicains  et  de  rencontrer  dans  Pierre  presqu'un 
ami  d'enfance.  Cependant  la  sueur  découlait  du  front  du  jeune  soldat  et  ses  com- 
pagnons étaient  aussi  altérés  que  lui. 

Marie  courut  chercher  du  vin  à  la  cave,  elle  en  distribua  aux  soldats,  et  Pierre, 
seul  avec  elle  sur  la  terrasse  qui  précédait  la  maison,  eut  la  bouteille  de  vin  ca- 
cheté. Après  une  vive  agitation,  quand  les  artères  battent  avec  rapidité  et  que  le 
sang  afflue  au  cerveau,  l'excitant  le  plus  léger  provoque  l'ivre-sse,  et  il  n'est  pas 
besoin  d'un  excès  pour  troubler  la  raison.  Pierre  ne  supposa  pas  qu'il  pouvait  être 
tombé  entre  les  mains  d'une  amie  des  Philistins,  ni  qu'une  jeune  fille  de  son  vil- 
lage pût  penser  autrement  que  lui;  jeune  et  aus.si  peu  habitué  à  songer  aux  dan- 


riEUïiE.  32) 

ijprs  de  rintcmpérance  pour  Ini-mêmo  quo  pour  les  autres,  il  laissa  ses  soldats 
s'enivrer  do  la  liqueur  Iraitresse  prodiguée  par  la  Circé  villageoise.  Res|)iranl  l'air 
tiède  dolanuil.éelairéparlalueur  vacillante  d'une  lampe  qui,  suivant  le  caprice  d'un 
souHle  d'air.lui  donnaitoului  relirait  sa  Unnière,  et  éclairait  ou  laissait  dans  l'ombre 
le  visage  coquet  de  la  jeune  fille.  IMerrc  était  sous  le  double  emiure  du  vin  et  d'une 
volupté  encore  inconnue  :  à  ses  rêves  d'ambition  s'ajoutèrent  des  rêves  d'amour. 

En  même  temps  qu'un  sentiment  nouveau  enllammail  son  cceur,  un  nuage  s'é- 
paississait sur  ses  yeux  ;  il  ne  voyait  plus  les  objets  réels  qui  l'entouraient,  mais 
ceux  que  créait  son  imagination  exallée.  Il  n'y  a  qu'un  âge  dans  la  vie  où  l'on  peut 
passer  ainsi  des  horreurs  d'un  combat  aux  douces  agitations  de  l'amour;  il  faut 
avoir  vingt  ans  pour  oublier  le  premier  cri  du  blessé  qui  tombe  couvert  de  sang 
sur  le  champ  de  bataille  et  pour  se  laisser  surprendre  sans  transition  parle  sourire 
séducteur  d'une  femme. 

Pierre,  semblable  à  un  homme  qui  passe  subitement  d'une  zone  glacée  à  une 
zone  brfdante,  et  h  qui  sa  seconde  sensation  fait  oublier  la  première,  perdit  tout 
souvenir  de  sa  gloire  récente  et  de  la  responsabilité  qui  pesait  sur  lui.  Marie  fit 
évanouir  toute  idée  de  devoir:  elle  le  lit  passer  d'une  passion  à  une  autre  ;  ses  yeux 
appesantis  se  fermèrent,  et  il  s'endormit  la  tête  remplie  de  nuages  confus.  Il  igno- 
rait lui-même  depuis  combien  de  temps  il  était  dans  cet  état,  lorsqu'il  en  fut  tiré 
subitement  par  la  voix  sévère  de  son  capitaine. 

—  Sergent,  sergent,  que  signifie  tout  ceci?  que  faites  vous  donc?  où  sont  vos 
hommes? 

Pierre,  la  tête  en  feu,  les  yeux  troublés,  ne  reconnut  pas  son  capitaine  ;  ce  qu'il 
vit  seulement  en  revenant  à  lui,  c'est  que  Marie  n'était  plus  là;  il  la  chercha  du 
regard,  et  se  rappelant  son  dernier  coup  d'œil  agaçant,  il  se  persuada  que  cet  of- 
ficier qui  l'interrogeait  brutalement  lui  avait  enlevé  la  jeune  fille  : 

—  Où  est-elle  ?  s'écria  t-il  d'une  voix  tonnante,  qu'en  avez-vous  fait?  Vous  m'en 
répondez,  malheureux! 

En  parlant  ainsi  il  tira  son  sabre  et  en  dirigea  la  pointe  vers  son  capitaine. 
Celui-ci  se  mit  en  défense  et  un  combat  s'engagea  entre  ces  deux  hommes,  si  l'on 
peut  appeler  un  combat  la  lutte  insensée  d'un  malheureux  hors  de  lui,  contre  un 
adversaire  calme  et  froid  qui  n'a  besoin  que  de  faire  un  mouvement  pour  i)arer  des 
coups  mal  assurés.  Cependant  le  sabre  de  Pierre  ne  s'était  pas  levé  en  vain  ;  il 
retomba  sur  le  bras  de  son  capitaine,  et,  sans  le  blesser,  il  coupa  le  drap  de  son 
habit  bleu. 

Au  même  instant  le  cri  particulier  avec  lequel  les  Vendéens  s'excitaient  au 
combat  se  fit  entendre,  quelques  coups  de  fusil  éclatèrent  derrière  la  haie  du 
jardin.  A  ces  cris,  à  ce  bruit  Pierre  parut  sortir  tout  d'un  coup  d'un  rêve  funeste, 
le  nuage  qu'il  avait  devant  les  yeux  se  dissipa.  Il  court  à  ses  hommes,  les  réveille, 
les  arme ,  les  excite ,  leur  montre  l'ennemi  et  le  combat  s'engage  contre  les  Ven- 
déens. 

La  légion  nantaise  accourt  aux  premiers  coups  de  fusil,  elle  traverse  le  pont 
qui  la  sépare  du  faubourg,  elle  vient  en  aide  aux  soldats  que  commandait  Pierre, 
et  les  Vendéens  repoussés  se  retirent  et  s'enfuient  une  seconde  fois.  Quatre  fusi- 
liers s'emparent  ensuite  de  Pierre,  lui  font  traverser  le  faubourg  Saint-Jacques  et 
le  conduisent  à  une  vieille  tour,  bâtie  à  la  tête  du  pont  et  qui  vient  d'être  aujour- 
d'hui démolie  pour  faire  place  à  un  joli  quai,  que  vient  battre  le  flot  de  la  Loire 
Pierre  se  jette  sur  la  paille  humide  et  s'endort  d'un  profond  sommeil. 


326  PIERRE. 

Quand  il  ouvrit  les  yeux  le  lendemain  matin,  les  rayons  du  soleil  passaient  au 
travers  de  sa  prison.  Il  regarde,  il  s'étonne,  il  touche  les  murs  de  sa  main  ;  quoique 
Nantais,  il  n'avait  jamais  vu  que  les  murs  extérieurs  de  la  cour  ;  il  ne  sait  donc 
pas  où  il  est.  Il  s'élance  vers  la  fenêtre  grillée,  il  se  cramponne  aux  barreaux;  il 
reconnaît  la  Loire,  sa  belle  rivière,  le  faubourg,  la  ville,  la  côte  Saint-Sébastien,  où 
il  voit  resplendir  au  loin  sa  maison  paternelle  ;  il  retombe  alors  dans  sa  prison,  et 
la  tête  cachée  dans  ses  mains  il  se  rappelle  les  événements  de  la  veille. 

Tout  se  reproduit  à  son  souvenir  avec  une  Odélilé  singulière,  le  combat,  la  mis- 
sion dont  on  l'a  chargé,  la  jeune  fille  qui  l'a  séduit  un  moment,  et,  ce  qui  le  comble 
d'épouvante  et  de  terreur,  c'est  la  voix  de  son  capitaine  qui  lui  semble  encore  re- 
tentir à  ses  oreilles  ;  il  la  reconnaît  alors  parfaitement,  et  il  se  souvient  aussi  de  son 
crime,  de  ce  sabre  qu'il  a  tourné  contre  la  poitrine  de  son  capitaine  et  que  le  digne 
oftîcier  a  fait  tomber  de  sa  main  ;  et  en  effet,  il  cherche  son  arme  criminelle  :  le 
fourreau  seul  esta  ses  côtés  '....Quelle  a  pu  être  la  cause  de  ce  délire?  Sobre  par  tem- 
pérament et  par  habitude,  il  sait  qu'il  n'a  bu  qu'un  seul  verre  de  vin,  et  il  ne  peut 
pas  se  persuader  que,  dans  l'état  d'agitation  où  il  était,  cela  seul  ait  suûi  pour  lui 

ôter  sa  raison Mais  il  est  coupable;  il  a  levé  le  fer  contre  son  supérieur;  il  a 

fait  un  de  ces  actes  que  la  discipline  militaire  ne  pardonne  jamais;  pour  lesquels  il 
n'y  a  ni  grâce,  ni  merci....  Adieu  la  fortune  qu'il  avait  rêvée!  Adieu  les  bataillons 
qui  devaient  obéir  à  sa  voix  et  les  nobles  insignes  qui  devaient  dorer  ses  habits.... 
Puis,  jetant  un  regard  mélancolique  sur  la  côte  Saint-Sébastien,  il  songea  qu'il  ne 
la  gravirait  plus;  il  n'embrasserait  plus  sa  mère  :  tout  était  fini 

—  Pierre,  Pierre  !  dit  une  voix  qu'il  crut  reconnaître. 

Il  leva  les  yeux,  et  dans  un  coin  obscur  de  sa  prison  il  vit  Marie. 

—  Pierre,  lui  dit  la  jeune  fille,  j'ai  abusé  de  ta  fatigue  et  de  ton  sommeil;  je 
t'ai  trompé;  j'ai  enivré  tes  hommes  et  j'ai  été  prévenir  les  Vendéens. 

Le  premier  mouvement  du  prisonnier  fut  tout  à  la  rage;  il  se  leva  furieux  contre 
cette  jeune  fille,  dont  la  trahison  allait  le  faire  mourir  sans  honneur  d'une  balle 
patriote;  puis  s'arrêtant  devant  la  faiblesse  d'une  femme,  il  la  considéra  quelque 
temps  avec  attention;  ses  beaux  yeux  ne  lui  parurent  plus  que  hardis,  sa  figure 
qu'effrontée;  il  s'étonna  de  l'avoir  trouvée  belle  ou  seulement  jolie. 

—  Écoute,  lui  dit  la  jeune  fille,  le  conseil  de  guerre  est  assemblé,  il  s'occupe  de 
toi  sans  doute;  ton  manque  de  vigilance  va  être  regardé  comme  un  crime,  et  tu 
sais  que  les  bleus  ne  pardonnent  pas!...  Tu  es  perdu...  et  c'est  moi  qui  cause  ta 
perte...  Viens,  suis-moi  !  je  puis  te  sauver!...  Élevée  dans  cette  tour,  parente  de 
celui  qui  la  garde,  je  puis  te  déguiser,  te  faire  sortir  avec  moi.  La  Loire  est  notre 
mère  à  tous;  ce  soir  nous  nous  jetterons  dans  une  barque  et... 

— ■  Et...  et  quoi?  réjjondit  Pierre  qui  ne  comprenait  pas. 

—  Et  il  n'y  a  pas  loin  d'ici  aux  échaliers. 

—  Aux  échaliers!  aux  traîtres,  aux  rebelles!  s'écria  Pierre  transporté  de  fureur, 
et  c'est  à  moi  que  tu  fais  une  telle  proposition...,  moi,  quitter  mon  drapeau!  moi, 
abandonner  la  cause  sacrée  de  la  liberté!  ah  !  j'ai  fait  une  faute  et  on  va  la  punir, 
pour  donner  un  exemple  à  l'armée,  mais  je  tomberai  comme  un  soldat  et  non 
comme  «n  traître. 

Le  caractère  astucieux  de  la  jeune  Vendéenne  n'était  pas  assez  élevé  pour  com- 
prendre cet  héroïsme  d'honneur  militaire,  et  quoiqu'elle  ignorât  la  principale  faute 
de  Pierre,  sa  rébellion  contre  son  ofiicier,  elle  allait  continuer  lorsque  la  porte  de 
la  prison  s'ouvrit,  et  un  militaire  entra  les  bras  ouverts  et  le  visage  joyeux  :  c'était 


riERHE.  0^2  i 

le  capitaine  de  Pierre.  A  cet  aspect  inalteiulu,  Marie,  qui  n'était  pas  sortie  du  coin 
obscur  qui  la  cacliait,  se  |,iissa  coiunie  une  couleuvre  contre  les  murailles  et  quitta 
sans  bruit  la  prison. 

—  Pierre,  lui  dit  le  capitaine,  embrasse-moi,  tu  es  lieutenant. 

—  Moi!  moi!  s'écria  Pierre. 

—  Oui,  toi  ;  lu  viens  de  faire  douze  beiires  de  prison  pour  avoir  perdu  ton 
.sabre;  maintenant  suis-moi  sur  la  place  d'Armes  où  Canclaux  l'attend  pour  te 
donner  l'accolade. 

—  Et  ceci,  dit  Pierre  les  yeux  mouillés  de  larmes  et  en  posant  son  doigt  sur 
l'ouverture  faite  la  veille,  par  le  sabre  perdu,  à  l'habit  de  son  capitaine. 

—  Tais-toi,  tais-toi,  personne  n'a  rien  vu  et  ne  sait  rien;  nous  étions  seuls.... 
Kl  crois-tu  que  pour  un  moment  d'ivresse  j'irais  priver  la  république  d'un  soldat 
comme  toi?...  Non,  non:  mais,  sur  l'honneur,  moi  vivant,  ne  dis  jamais  rien... 
D'ailleurs,  il  n'y  a  plus  de  sergent  Pierre,  il  n'y  a  plus  que  le  lieutenant. 

Les  deux  officiers  s'embrassèrent,  et  précisément  parce  que  sou  ivresse  n'était  la 
suite  d'aucun  excès,  Pierre  se  jura  que  jamais  une  goutte  de  vin  n'approcherait  plus 
de  ses  lèvres.  Pour  un  soldat  que  la  fatigue  des  chemins,  le  froid  pénétrant  du 
bivouac  et  l'ardeur  des  champs  de  bataille  devaient  assaillir  toute  sa  vie,  le  ser- 
ment était  rude  à  tenir.  Pierre  y  mit  une  obstination  toute  bretonne  :  il  a  parcouru 
en  vainqueur  les  bords  du  Rhin  sans  que  le  Johannisberg  lui-même  ait  pu  le  tenter  ; 
il  s'est  assis  à  la  table  des  rois  sans  que  le  nectar  du  Clos-Vougeot  ait  jamais  teint 
le  cristal  de  son  verre.  Modeste  autant  que  brave,  il  a  offert  le  rare  exemple  d'un 
soldat  sans  orgueil  et  sans  ambition,  qui,  après  la  mort  de  Latour-d'Auvergne,  a 
refusé  de  ses  camarades  le  titre  de  premier  grenadier  de  France,  qui  n'a  pas  voulu 
que  l'empereur  le  créât  comte,  qui,  à  Waterloo,  n'a  pas  pu  mourir,  mais  ne  s'est 
pas  rendu,  et  qui  enfln,  comme  un  autre  Bayard,  a  toujours  été  sans  reproche  et 
sans  peur.  Pierre  vient  de  mourir  dans  la  maison  de  la  côte  .'>aiiU- Sébastien  où  il 
était  né,  et  la  ville  de  Nantes,  fière  d'un  concitoyen  pareil,  va  élever  un  monument 
à  sa  mémoire.  —  Pierre,  c''est  Cambronne. 

MAR^^  AYC.\Rt). 


JOCRISSE. 


Les  Vendanges  de  Bourgorjnc  n'ont  point  toujours  été,  comme  à  présent,  un  pom- 
peux et  vaste  restaurant.  En  1810,  l'enseigne  de  cet  établissement,  aujourd'hui  si 
cher  aux  gourmets,  se  di'essait  sur  la  façade  délabrée  d'un  mauvais  petit  bouchon, 
haut  d'un  seul  étage.  Pour  arriver  à  la  chambre  du  rez-de-chaussée,  où  le  caba- 
retier  débitait  son  vin,  il  fallait  traverser  un  de  ces  cloaques  bourbeux,  entouré  de 
haies  de  bois  mort,  et  (jue  l'on  nomme  à  Paris  :  Jardins,  sans  qu'ils  justifient  au- 
trement ce  nom  que  par  deux  ou  trois  arbres  verts,  cyprès  ou  pins,  plus  propres  à 
orner  un  cimetière  qu'à  indiquer  un  lieu  de  récréation.  Des  tables  rondes  et  fichées 
dans  le  sol,  des  bancs  également  immobiles,  et  des  cabinets  à  claire-voie,  façonnés 
en  lattes,  complétaient  les  dispositions  et  les  agréments  des  Vendanges  de  Bour- 
gogne. 

C'est  là  que  s'enivrait,  le  dimanche  et  le  lundi,  la  foule  grossière  et  bruyante 
qui,  maintenant,  se  porte  comme  un  flot  fougueux  aux  barrières,  qu'elle  inonde 
de  bruit  et  de  querelles.  Les  autres  jours  de  la  semaine  quelques  habitués  venaient 
jouir,  en  liberté,  des  agréments  du  lieu,  et  prendre  possession,  sans  concurrence, 
des  jeux  de  boule  et  de  siam,  établis  dans  une  sorte  de  grange  attenante  au  princi- 
pal corps  de  logis. 

Le  plus  assidu  de  ces  habitués  était  un  homme  âgé  de  soixante  ans  environ, 
petit,  gros,  court,  au  teint  allumé,  à  la  démarche  lourde,  et  dont  l'allure  et  les  ma- 
nières semblaient  appartenir  à  un  cocher  de  fiacre.  Un  vieux  carrick  délabré,  un 
chapeau  sans  forme  qualitial)le,et  une  paire  de  souliers,  chef-d'œuvre  de  rapiécetage, 
complétaient  son  ajustement. 

Or,  un  matin  de  février  1810,  quoique  le  froid  fût  encore  mordant  et  vif,  cet 
homme  vint  s'asseoir  devant  une  des  tables  du  jardin,  ôta  son  chapeau  qu'il  laissa 
tomber  à  terre,  et  passa  ses  mains  dans  les  cheveux  gris  qui  couvraient  sa  tête 
plantureuse.  Ces  mains,  par  un  contraste  étrange  avec  la  personne  et  la  tournure  du 
vieillard,  étaient  blanches  et  délicates.  Leurs  doigts  effilés  et  irréprochables  se  ter- 
minaient par  des  ongles  roses  qui,  malgré  le  manque  de  soin  et  de  pi^opreté,  eussent 
été  enviés  par  une  jeune  femme. 

Dès  que  le  vieillard  fut  entré,  un  des  garçons  du  cabaret  s'empressa  d'accourir 
et  de  poser  devant  lui  une  bouteille  de  vin. 


JOCRISSE.  529 

—  Je  n'ai  besoin  de  rien  aujourd'hui,  dil-il;  je  me  sens  fatigué,  el  je  neveux 
que  me  reposer  un  instant. 

—  La  meilleure  manière  de  se  reposer,  c'est  de  boire  un  bon  coup  de  vin,  mon- 
sieur, répartit  gaiement  le  philosophe  en  tablier. 

Il  déboucha  la  bouteille,  qui  poussa  un  gloussement  sonore;  après  quoi  il 
versa  une  partie  du  liquide  qu'elle  contenait  et  qui  s'épancha  avec  un  murmure 
tentateur. 

Le  vieillard  se  leva  pour  s'en  aller. 

Le  garçon,  confus  et  embarrassé,  lui  laissa  faire  quelques  pas,  puis  s'avançant 
avec  timidité  : 

—  Il  y  a  crédit  pour  vous  aux  Vendanges  de  Bourgogne,  mon  brave  monsieur, 
dit-il.  Si  vous  avez  oublié  votre  argent,  il  ne  faut  pas,  pour  cela,  partir  sans  dé- 
jeuner. Demain,  plus  tard,  quand  vous  le  voudrez,  vous  paierez  votre  écot. 

Le  vieillard,  ému,  regarda  avec  une  émotion  ineffable  le  garçon  qui  vit  briller 
quelques  larmes  dans  les  yeux  du  pauvre  homme. 

—  Tu  as  raison,  Jean,  répondit-il  enfin  ;  misère  et  honte  sont  deux  sœurs  qui 
s'entendent  mal.  Allons,  j'accepte  ton  déjeuner.  C'est  toi  qui  régales,  mon  ami. 
Verse  un  autre  verre  pour  loi  et  trinquons  à  ta  santé. 

—  A  votre  santé,  monsieur,  répliqua  le  garçon,  qui  témoignait  à  son  hôte  plus 
de  déférence  et  de  respect  que  n'en  accordent  d'ordinaire  les  cabareliers  aux  pra- 
tiques qu'ils  traitent  gratis. 

Il  vida  son  verre  et  alla  chercher  du  fromage,  du  pain,  de  la  charcuterie  et  tout 
ce  qu'il  fallait  pour  compléter  un  copieux  et  succulent  déjeuner  de  cabaret;  puis, 
comme  pour  s'excuser  de  cette  largesse  et  mettre  à  l'aise  celui  qu'il  en  gratifiait,  il 
balbutia  : 

—  Quand  on  jouera  une  de  vos  pièces,  vous  me  donnerez  un  billet? 

—  Tu  en  auras  deux  ce  soir,  deux  excellents,  mon  ami.  Brunet,  j'en  suis  sûr, 
voudra  te  donner  des  premières  loges,  quand  il  connaîtra  ton  excellent  cœur  et  tes 
soins  pour  un  pauvre  bonhomme  comme  moi.  Je  vais  aller  les  chercher  et  je  te  les 
apporterai. 

—  La  course  est  trop  longue  pour  que  vous  la  fassiez  exprès;  vous  me  donnerez 
les  billets  demain...  un  autre  jour,  quand  vous  viendrez  du  quartier  des  Variétés 
dans  celui-ci. 

—  Tu  les  auras  aujourd'hui  ;  on  joue  une  de  mes  pièces,  le  Désespoii-  de  Jo- 
crisse, cela  t'amusera  peut-être. 

—  Je  le  crois  bien.  Ah  !  que  je  vais  donc  rire! 

—  Oui,  le  pauvre  vieillard  à  qui  tu  fais  l'aumône,  qui  serait  mort  de  faim  sans 
toi,  fera  rire  aujourd'hui  toute  une  nombreuse  assemblée.  On  applaudira  à  ses  plai- 
santeries, on  rira  de  ses  bons  mots...  personne  ne  s'inquiétera  de  sa  destinée. 

—  Mais  vos  pièces  doivent  vous  rapporter  de  l'argent? 

—  La  pauvreté  n'est  pas  vice,  mon  ami  ;  mais  c'est  bien  pis,  comme  disait  Vol- 
taire, dont  je  vois  là-bas,  sur  la  cheminée,  le  buste  en  plâtre.  Pour  vivre  le  mois 
passé,  il  m'a  fallu  vendre  toutes  mes  ressources  de  ce  mois-ci.  Ces  ressources  ne 
consistent  que  dans  mes  pièces  d'autrefois;  car  à  présent  l'âge  et  la  misère  ont 
ôté  à  mon  esprit  toute  sa  force  et  toute  sa  valeur.  Je  ne  présente  plus  de  vaude- 
villes aux  directeurs  des  théâtres  ;  car  ils  les  reçoivent,  ils  me  les  paient,  mais  ils  ne 
les  font  jamais  jouer.  J'ai  compris  que  c'était  par  commisération  qu'on  les  accep- 
tait, et  pour  avoir  un  moyen  honnête  de  me  faire  l'aumône.  Or,  mon  ami,  lu  es  le 

TOME  I.  22 


330  JOCRISSE. 

premier,  cl  tu  seras  le  dernier  dont  je  consente  jamais  à  accepter  des  secours.  Le 
(ils  de  Louis  XV  a  pu  se  résigner  au  rôle  de  bateleur  d'esprit  et  danser  sans  balan- 
cier sur  la  corde  raide  du  vaudeville,  mais  il  ne  tombera  jamais  à  la  triste  et  hon- 
teuse condition  de  mendiant;  dût  il,  pour  éviter  cette  extrémité,  recourir  au  canal 
que  je  vois  là-bas. 

Tu  me  regardes  d'un  air  ébahi?  tu  crois  que  je  deviens  fou?  hélas!  non,  mon 
pauvre  ami,  je  ne  jouis  que  trop  de  toute  ma  raison....  Oui,  Louis  Dorvigny  est 
le  fds  d'un  roi.  Ma  mère,  pauvre  jeune  fille,  orpheline  du  comte  d'Archambaud, 
fut  séduite  par  Louis  XV  et  mourut  en  me  donnant  la  vie.  Pendant  ma  jeunesse, 
un  protecteur  invisible  a  veillé  sur  moi;  il  a  dirigé  mon  éducation,  il  m'a  fourni 
l'argent  nécessaire  pour  faire  une  figure  honorable  dans  le  monde,  puis,  tout  à 
coup,  la  main  qui  me  guidait  s'est  retirée  de  moi;  et  il  m'a  fallu  songer  sérieuse- 
ment à  travailler  pour  vivre.  Je  l'ai  fait  jusqu'au  moment  où  la  force  et  le  talent 
m'ont  manqué.  Voilà  toute  mon  histoire,  mon  ami,  une  origine  royale,  des  succès, 
de  la  réputation,  presque  de  la  gloire,  et  au  bout  de  tout  cela  un  déjeuner,  l'au- 
mône d'un  garçon  de  cabaret!  Allons!  il  faut  savoir  accepter  son  sort  et  ne  pas 
manquer  de  résignation.  Adieu,  et  merci,  je  vais  te  chercher  un  billet  de  spectacle. 

Il  se  leva  pour  partir,  mais  le  bruit  des  tambours  et  la  vue  d'un  grand  nombre 
de  troupes  qui  se  dirigeaient  du  côté  des  Fcndaiiges,  en  bat-rant  le  passage  à  Dor- 
vigny, le  forcèrent  d'attendre  que  tonte  cette  masse  de  soldats  eût  défilé.  Il  se 
mit  donc  à  regarder  les  deux  ou  trois  régiments  qui  venaient  de  passer  une  revue 
de  l'empereur  et  qui  regagnaient  les  casernes  du  faubourg  Saint-Antoine. 

D'abord,  vinrent  les  tambours,  puis  la  musique  militaire,  puis  enfin  l'état-major. 
Au  milieu,  à  la  place  d'honneur,  chevauchait,  sur  un  magnifique  étalon  andaloux, 
un  général,  vêtu  de  son  riche  uniforme  brodé,  la  poitrine  couverte  de  décorations 
et  au  visage  basané  duquel  seyait  merveilleusement  une  large  paire  de  moustaches 
d'un  roux  vif.  Il  porta  machinalement  les  yeux  vers  les  Vendanges  de  Bourgogne. 
A  la  vue  de  Dorvigny,  il  ne  put  réprimer  un  cri  de  surprise. 

Sans  s'inquiéter  davantage  des  troupes  qu'il  commandait,  il  piqua  des  deux  jus- 
qu'au cabaret,  sauta  de  cheval,  se  jeta  dans  les  bras  du  vieillard  et  l'embrassa  deux 
ou  trois  fois  avec  la  plus  tendre  et  la  plus  vive  aifection.  Celui-ci  recevait  avec  éton- 
nement  les  caresses  d'un  officier  supérieur  dont  il  cherchait  en  vain  à  se  rappeler 
les  traits,  tout  à  fait  étrangers  pour  lui. 

—  Vous  ne  me  reconnaissez  pas  !  Vingt  années  d'absence  m'ont-elles  si  fort 
changé  que  M.  Dorvigny,  mon  bon,  mon  excellent  maître,  ne  se  rappelle  pas  le 
serviteur  auquel  il  a  tant  de  fois  témoigné  une  indulgence  sans  bornes? 

—  .lean  Dubois... 

—  Oui,  Jean  Dubois...  Jocrisse,  comme  vous  l'appeliez.  C'est  mal  à  vous  de  m'a- 
voir  oublié,  car  je  vous  ai  servi  de  type  pour  les  plus  originales  et  les  plus  heu- 
reuses de  vos  créations  dramatiques. 

—  Quoi,  mon  pauvre  garçon,  quoi,  monsieur,  veux-je  dire,  tu  es....  vous  êtes 
devenu  général? 

—  Eh!  mon  Dieu,  oui.  A  votre  service,  j'étais  un  maladroit  Normand  et  un 
grand  cas.seur  d'assiettes.  Au  service  de  la  République  et  de  l'Empereur,  je  suis 
devenu  un  grand  casseur  d'ennemis.  Ce  qui  me  valait  chez  vous  des  réprimandes, 
m'a  valu,  à  l'armée,  de  l'avancement.  Voilà  tout  le  secret!....  Que  je  suis  heureux 
de  vous  rencontrer  !  Depuis  deux  semaines  que  je  suis  arrivé  à  Paris,  je  vous  ai  fait 
chercher  partout,  sans  qu'on  pût  découvrir  votre  adresse.... 


jocnissE.  ,'j.')] 

—  C'est  que  je  n'ai  plus  d'adresse,  mon  ami. ...  général,  veux-je  dire.  Il  faut  que 
vous  m'excusiez,  car  je  finis  par  m'iiabituer  î>  voir  à  la  fois  en  vous  un  général  et 
mon  ancien.... 

—  Ami  Ne  voyez  que  ce  dernier.  Orçh,  puisque  vous  n'avez  plus  d'adresse,  vous 
allez  prendre  la  mienne  et  vous  installer  chez  moi. 

—  Général! 

—  Un  général  est  habitué  à  ce  que  ses  volontés  soient  ponctuellement  et  mili- 
tairement exécutées.  Vous  allez  venir  occuper  chez  moi  un  petit  appartement  voisin 
du  mien...  je  le  veux. 

—  Mais... 

—  Vous  résistez?  alors  je  vous  fais  prisonnier. 

—  Allez  me  chercher  un  cabriolet,  dil-il  à  l'ordonnance  qui  l'accompagnait. 
Vous  reconduirez  ensuite  mon  cheval  à  la  caserne  avec  le  vôtre.  Allons,  monsieur 

Dorvigny,  montez  en  voiture. 

Dorvigny,  moitié  riant,  moitié  résistant,  finit  par  se  laisser  faire,  et  prit  place  dans 
le  cabriolet  à  côté  du  général. 

—  Il  vous  reste  à  savoir  comment  j'ai  gagné  le  grade  qui  vous  étonne  tant.  Je 
vais  vous  le  dire,  dit  alors  l'officier  supérieur. 

Vous  n'avez  point  oublié  qu'un  jour  il  me  fallut  quitter  votre  service,  parce  que, 
me  dites-vous,  vous  n'étiez  plus  assez  riche  pour  garder  un  domestique. 

Je  me  séparai  en  pleurant  d'une  personne  si  pleine  d'indulgence  pour  moi,  et 
j'essayai  d'entrer  au  service  de  nouveaux  maîtres.  Aucun  ne  voulut  me  garder,  tant 
j'avais  la  main  malheureuse.  Il  ne  me  resta  plus  qu'un  parti  à  prendre,  celui  d'entrer 
au  service  de  l'État.  Je  m'enrôlai,  et  mes  camarades  ne  tardèrent  pas  à  rire  de  la 
maladres.se  avec  laquelle  je  maniais  mon  fusil.  J'eus  beau  me  fâcher  et  provoquer 
en  duel  les  railleurs,  tout  ce  que  j'y  gagnai  fut  trois  ou  quatre  coups  de  sabre  et  un 
séjour  de  plusieurs  mois  à  l'hôpital. 

Enfin  je  guéris,  et  je  pus  rejoindre  mon  corps.  Six  semaines  après  ma  rentrée 
au  régiment,  nous  nous  trouvions  à  Bormio,  dans  la  Valteline,  en  face  d'une  redoute 
qui  faisait  sur  nous  un  feu  des  plus  meurtriers.  Ordre  est  donné  aux  grenadiers 
d'enlever  ce  point  formidable  ;  nous  courons  à  l'assaut;  mais  bientôt  je  vois  mes  ca- 
marades décimés;  ceux  qui  restent  hésitent  et  reculent.  Aussitôt,  je  me  jette  seul 
dans  la  redoute,  et  je  me  mets  à  crier  : 

—  A  moi,  grenadiers  !  au  conscrit! 

Les  Autrichiens  effrayés,  et  qui  me  croient  suivi  de  mon  régiment,  prennent  la 
fuite;  les  grenadiers. encouragés  par  mon  exemple, reviennent  sur  leurs  pas,  et  nous 
nous  emparons  de  douze  pièces  de  canon. 

Le  jour  même  je  fus  nommé  sergent,  et  les  railleries,  dont  m'avaient  taquiné 
jusque-là  mes  camarades,  cessèrent  pour  ne  plus  recommencer.  Dès  lors,  aussi,  la 
carrière  militaire  s'ouvrit  pour  moi  large  et  brillante.  Je  gagnai  mes  grades  un  à 
un,  sans  autre  protection  que  mon  courage  ;  laissez-moi  ajouter  avec  orgueil  que 
tous  ont  été  le  prix  d'actions  d'éclat.  Aujourd'hui,  me  voici  général.  J'espère  bien 
toutefois  n'en  point  rester  là. 

Dorvigny  fut  installé  par  le  général  dans  une  jolie  petite  chambre,  où  il  trouva 
tout  le  confortable  de  la  vie.  Après  quelque  temps  de  tranquillité,  il  apprit,  avec 
une  douleur  vive,  l'ordre  de  départ  pour  la  Russie,  que  venait  de  recevoir  son  pro- 
tecteur. 

Durant  les  trois  premiers  mois  de  la  campagne,  le  général  Dubois  donna  deux 


332  JOCRISSE. 

fois  de  ses  nouvelles  à  son  ancien  maître.  Hélas!  aucune  lettre  de  lui  n'arriva  en- 
suite; et  un  matin,  en  lisant  le  Moniteur,  Dorvigny  apprit  que  son  ami  avait  été  tué 
devant  Moscou. 

Il  lui  fallut  donc  quitter  l'heureux  petit  nid  que  lui  avait  fait  le  général,  et  re- 
tomber dans  la  misère!  Il  alla  se  loger  dans  un  grenier,  derrière  la  Porte-Saint- 
Martin.  Là,  après  avoir  vendu  jusqu'à  sa  dernière  chemise,  accablé  par  l'âge  et  at- 
teint d'une  maladie  douloureuse,  il  s'adressa  au  théâtre  des  Variétés,  dont  il  avait 
fait  si  longtemps  la  fortune,  et  demanda  une  pension  de  trente  francs. 
On  la  lui  refusa  ! 

Il  sourit  tristement  quand  la  Soselière-Gautrin,  régisseur  des  Variétés,  vint 
lui  annoncer  ce  refus  ;  dès  lors  ses  amis  cessèrent  de  le  voir,  comme  autrefois, 
venir  s'asseoir  à  leur  table  et  retrouver  quelques  éclairs  de  son  ancienne  gaieté. 

Le  plus  fidèle  et  le  plus  dévoué  de  tous,  le  libraire  Barba,  conçut  de  graves  in- 
quiétudes sur  le  sort  du  pauvre  vieillard  et  se  mit  à  le  chercher  en  vain  dans  tout 
Paris. 

Dorvigny  avait  quitté  son  logement  de  la  rue  de  Bondy  ;  personne  ne  savait  où  il 
s'était  réfugié. 

Peu  de  temps  après  cette  disparition,  Rubié,  directeur  de  la  Porte-Sl.-Martin, 
apprit,  par  un  de  ses  choristes,  que,  depuis  quatre  jours,  il  y  avait,  dans  une  maison 
de  la  rue  Grénétat,  le  cadavre  d'un  vieillard  dont  personne  ne  s'inquiétait  et  que 
personne  ne  songeait  à  faire  enlever.  Il  parla,  le  lendemain,  de  cette  circonstance  à 
Barba  qui,  le  cœur  serré  par  un  triste  pressentiment,  s'empressa  de  se  rendre  dans 
la  mansarde  où  gisait  le  corps.  Hélas!  ses  pressentiments  ne  le  trompaient  point  : 
c'était  bien  Dorvigny,  Dorvigny  mort  de  froid  et  de  faim  !  Dorvigny,  mort  sans  que 
personne  songeât  à  lui  porter  secours,  et  qui  gisait  là,  depuis  quatre  jours,  atten- 
dant un  suaire  et  un  cercueil! 

Ainsi,  le  fds  du  paysan,  le  valet,  moitié  loustic  et  moitié  idiot,  était  devenu  général 
et  mourut  glorieusement  en  héros,  au  champ  d'honneur. 

Le  fds  du  roi,  le  charmant  poète,  l'écrivain  spirituel,  le  fécond  romancier  végéta 
dans  la  misère  et  mourut  en  mendiant. 

Toute  l'histoire  du  dix-neuvième  siècle  peut  se  résumer  dans  la  nature  de  ces 
deux  faits 


FÉERIES. 


LES  NYMPHES  ET  LES  FÉES. 


Fille  d'une  Suissesse  el  d'uu  père  Ecossais, 
Née  en  Plic-meûr  au  temps  on,  moi,  je  grandissais, 
Nos  trois  pays  rivaux,  Suisse,  Ecosse,  Bretagne, 
Ont  souillé  dans  ton  cœur  l'air  irais  de  la  montagne, 
l-orsipie  tes  grands  yeux  clairs  brillent  si  doucement, 
On  pense  à  l'eau  d'azur  qui  roule  an  lac  Léman. 
Il  est  près  de  la  Clyde,  il  est  sur  la  colline 
Un  bouleau,  jeune  aussi,  que  chaque  brise  incline. 
Ton  front  prêt  à  rougir  sitôt  qu'on  a  parlé. 
C'est  la  fleur  rose  au  bord  du  fleuve  Elle. 


J'ai  vu,  j'ai  vu  passer  les  nymphes  el  les  fées. 
Blanches  lilles  de  l'Ouest,  brunes  filles  du  Sud  ; 
Je  compterais  plutôt  les  vagues  de  Ker-Lud  (1). 
Ou  les  brises  du  soir  dans  Tibur  élouflees. 


H  m'en  .souvient,  ce  fut  dans  l'ile  i»rocida 

Qu'un  soir  je  vis  entrer  Maria-Agalha, 

i'our  me  faire  admirer,  fille  encore  enfantine, 

Sur  son  corset  doré  sa  robe  levantine  : 

De  peur  de  trop  la  voir,  je  détournais  les  yeux. 


(I)  Villo  du  roi  Lud  (Londres). 


334  FÉERIES. 

Mais  quel  air  de  chrétienne,  oh  !  quel  air  sérieux. 
Quand,  passant  au  milieu  d'une  belle  jeunesse, 
Le  dimanche  matin  elle  vint  de  la  messe! 
Ce  charmant  souvenir  dans  mon  âme  est  resté, 
Marie-Agathe,  et  mes  vers  l'ont  chanté. 


J'ai  vu,  j'ai  vu  passer  les  nymphes  et  les  fées, 
Blanches  fdles  de  l'Ouest,  brunes  filles  du  Sud; 
Je  compterais  plutôt  les  vagues  de  Ker-Lud, 
Ou  les  brises  du  soir  dans  Tibur  étouffées. 


Comme  je  traversais  le  ruisseau  de  Ker-lorh. 
Anna,  sur  un  talus  semé  de  boutons  d'or. 
Joyeuse  et  s'enivrant  de  la  belle  nature. 
Chantait  le  mois  d'avril  et  chantait  la  verdure. 
Pour  boire  au  clair  ruisseau  s'arrêta  mon  cheval. 
Et  j'aspirai  la  voix  pure  comme  un  cristal. 
Je  ne  m'étonne  plus,  fille  heureuse  de  vivre, 
Si  l'écolier  Loïc  s'ennuie  avec  son  livre. 
Et  si,  quand  vous  chantez  seule  parmi  les  fleurs. 
Sur  son  cahier  on  voit  tomber  ses  pleurs. 


IL 

MORGANA. 

Ilalic. 


«  Debout,  mes  bons  seigneurs  !  c'est  assez  pour  Morphée! 

Allons  voir  Morgana  la  fée, 
Sur  un  char  de  vapeurs  avec  l'aube  arrivée  (1). 


(•1)  Mor-gaua, yj//e  delà  mer.  —  C'est  à  celte  fée  armoricaine  que  le  peuple  attribue,  en 
Calabre,  le  curieux  phénomène  de  réfraction  qui  se  voit  souvent  dans  le  détroit  de  Mes- 
sine. 


FEERIES. 


(^Iiatiuo  Ole,  pieiiaiil  son  essor, 
Léj^jôro,  olle  s'en  vient  des  brunies  de  l'Arvoi 
Bàlir  ici  ses  palais  d'or. 


Au  paire  de  Uoggio  si  vous  lardex  à  cioiie, 

Gravissons  le  liaul  promontoire  : 
Là  nous  verrons  la  fée  et  dans  toute  sa  gloire. 


Que  de  monde  !  ouvrez  bien  les  yeux  : 
Le  prodige  veut  naître,  et  déjà  «les  flots  bleus 
S'étend  le  miroir  onduleux. 


Place  au  pâle  étranger!  car  peut-être  Morgane, 

(Gomme  au  pasteur  notre  Diane) 
Un  soir,  lui  dévoila  sa  beauté  diaphane  ? 


CN    VOYAGEUR. 


Non!  —  Pourtant  d'aïeul  en  aïeul, 
Comme  un  saint  talisman  que  l'aîné  portail  seul, 
Mon  nom  me  faisait  son  filleul. 


Enfant,  j'errai  longtemps  aux  féeriques  royaumes, 

M'enivrant  de  couleurs,  d'arômes  : 
Hélas!  je  suis  encore  un  chasseur  de  fantômes! 


Oh!  le  caprice  est  mon  vainqueur; 
Sujet  d'un  bon  Génie  ou  d'un  Esprit  moqueur, 
Je  cède  aux  rêves  de  mon  cœur. 


Regardez!  regardez!  docte  magicienne, 

Sur  la  vague  sicilienne, 
La  fée  a  commencé  son  œuvre  aérienne. 


Ah!  voyez  sous  les  doigts  divins 

S'entasser  les  coteaux  sillonnés  de  ravins. 

J'entends  frissonner  les  sapins  ! 


536 


UN    AKTISTt. 


L'amour  grossier  des  champs,  ô  paire,  te  fascine  ! 

OEuvre  de  Morgane  ou  d'Alcine, 
Cet  amas  de  châteaux  splendides,  c'est  Messine. 


LE    VOYAGEUR. 


Moi,  je  vous  dis  :  c'est  Bod-cador! 
Val  qu'Arthur  remplissait  des  appels  de  son  cor. 
Où  dans  la  nuit  il  chasse  encor. 


C'est  la  tour  de  Léon,  c'est  un  pic  de  Cornouailles, 

Elven  couronné  de  broussailles  : 
Mon  cœur,  voici  Carnac,  le  chanij)  des  funérailles! 


0  bonne  fée,  à  mon  retour 
Sur  nos  grèves  à  toi,  dès  le  réveil  du  jour. 
Une  belle  chanson  d'amour! 


Pour  les  fils  d'Occident,  ô  toi  qui  recomposes 

Un  pays  dans  les  vapeurs  roses, 
El  sous  l'ardent  midi  charmes  leurs  cœurs  moroses  !  » 


Courbé  par  ses  réflexions. 
Un  savant  écoutait  :  «  Ah  !  dit-il,  épargnons 
Leur  beau  miroir  d'illusions!  » 


FEERIES. 


III. 


LE  MANOIR. 


Dans  un  champ  druidique  et  près  d'un  ravin  noir 
De  la  noble  horilière  on  voyait  le  manoir; 
Et  goules  et  dragons  tout  cuirassés  d'écaillés, 
Salamandres  en  feu  s'élançant  des  murailles, 
Paladins  l'arme  au  bras,  défendaient  ce  castei 
Digne  du  vieux  Merlin  et  du  bon  prince  Hoel. 
Je  vins,  et,  détachant  la  mousse  jaune  et  morte, 
J'écrivis  ces  deux  vers  au-dessus  de  la  porte  : 
«  La  fée  Urgèle  en  une  nuit 
»  De  sa  quenouille  m'a  construit.  » 


0  féerique  manoir  !  A  la  source  prochaine 
Une  fille  chantait  le  soir  au  pied  d'un  chêne, 
Et  d'un  gosier  si  clair  qu'il  semblait  d'un  oiseau 
Soupirant  ses  amours  sur  le  bord  du  ruisseau. 
De  retour  à  la  source  au  lever  de  l'aurore, 
J'ouis  une  voix  douce  et  qui  chantait  encore  ; 
Je  dis  :  a  La  belle  enfant  est  là  près  du  buisson. 
Et,  ses  fuseaux  eu  main,  répète  sa  chanson  !  » 
Eh  non!  ce  n'était  plus  la  fille  jeune  et  blanche, 
Mais  un  joyeux  bouvreuil  sautillant  sur  la  branche. 


—  «  Ah!  me  dit  un  berger,  aux  sentiers  du  manoir 
Ne  rôdez  pas  ainsi  le  matin  et  le  soir  ! 
Dans  un  cercle  magique,  ici,  la  châtelaine 
File  comme  une  fée  et  chante  à  perdre  haleine, 
Hélas  !  ces  froids  cailloux  autour  d'elle  rangés 
Sont,  dit-on,  des  amants  que  son  art  a  changés  ! 
Ne  vous  arrêtez  pas  près  du  Cercle-dc  pierres  (1), 
Ou  l'amour  par  degrés  troublera  vos  paupières  ; 
La  chanteuse  prendra  votre  âme,  et  sans  pitié 
Près  d'elle  vous  tiendra  morne  et  pétrifié!  » 


A.  Brizeux. 


(I)  Crom-lec'h,  sanctuaire  druidique 


CHROIMQUE  DE  LA  QUllNZAINE. 


28  février  1842. 


La  conire-révolulion  s'est  accomplie  en  Portugal  avec  une  lacililé  merveilleuse 
C'est  une  comédie  qui  a  été  jouée  promplement  et  sans  trop  de  bruit.  Les  specta- 
teurs ont  fini  par  se  mêler  aux  acteurs.  On  ne  savait  plus  quels  étaient  ceux  qui 
s'étaient  chargés  de  donner  au  public  cette  représentation  improvisée.  Le  public 
proprement  dit  paraît  au  reste  n'y  avoir  pris  qu'un  très-médiocre  intérêt.  Il  semblait 
dire  à  cette  poignée  d'hommes  qui  s'agitaient  devant  lui  :  Que  m'importe  que  vous 
vous  appeliez  constitutionnels  ou  chartistcs  ?  En  effet,  tous  ces  systèmes  politiques 
n'ont  guère  de  racines  dans  le  pays,  pas  plus  les  imitations  de  la  constitution  espa- 
gnole que  la  charte  que  don  Pedro  imagina  de  prendre  dans  un  livre  qu'il  serait 
tacile  de  citer.  L'éducation  politique  du  pays  n'est  pas  encore  formée,  mais  à  chaque 
commotion  elle  fait  quelques  progrès.  Ces  crises  ne  donnent  au  pays  ni  force  ni 
bien-être;  mais  toute  commotion  fait  jaillir  la  lumière  et  ouvre  une  issue  à  la  pensée- 
En  attendant,  les  destinées  politiques  du  Portugal  dépendent  de  l'armée  et  de  la 
population  de  Lisbonne.  Celui  qui  parvient  à  s'emparer  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces 
deux  leviers  renverse  l'édifice  récemment  établi,  mais  il  peut  d'un  jour  à  l'autre 
voir  renverser  avec  la  même  facilité  l'édifice  qu'il  vient  d'élever. 

La  contre-révolution  portugaise  est  un  sujet  d'alarmes  pour  le  gouvernement 
espagnol.  Nous  n'en  sommes  pas  surpris.  Il  a  pu  croire  en  efl'et  que  l'intrigue  de 
Lisbonne  était  comme  le  préliminaire  d'une  contre-révolution  à  Madrid.  Les  affinités 
qui  existent  entre  les  deux  peuples  sont  si  nombreuses  et  si  intimes,  qu'un  change- 
ment politique  ne  peut  se  réaliser  dans  l'un  sans  que  l'autre  s'en  ressente,  sans 
qu'il  en  conçoive  des  espérances  et  des  craintes.  D'ailleurs  la  situation  du  gouver- 
nement espagnol  est  difficile,  et  toute  nouvelle  complication  est  pour  lui  une  cause 
légitime  d'inquiétude.  L'hostilité  réciproque  des  partis  devient  tous  les  jours  plus 
acharnée  et  plus  implacable  en  Espagne.  Ils  ne  cherchent  qu'à  s'entre- détruire,  et 
c'est  avec  peine  que  le  gouvernement  parvient  à  maintenir  l'ordre  matériel  dans 


REVUE.  —  CIinONIQUE.  ùôi) 

un  pays  dont  les  finances  sont  délabrées,  dont  l'administration  est  affaiblie,  et  où 
les  assemblées  politiques  ne  sont  que  des  arènes  toujours  ouvertes  à  de  violents 
combats.  Les  partis  s'at;itent,  en  Espagne,  par  le  travail  des  sociétés  secrètes,  à 
l'étranger  par  les  conciliabules  et  les  menées  de  l'éniigralion.  Ajoutez  les  passions 
ardentes  et  opposées  de  plus  d'une  province,  en  particulier  des  provinces  basques 
et  de  la  Catalogne,  le  mécontentement  des  officiers  licenciés  et  la  toute-puissance 
de  l'armée  dans  un  pays  ainsi  divisé,  et  vous  conviendrez  sans  peine  que  le  régent 
se  trouve  chargé  d'un  lourd  fardeau.  Il  le  porte  cependant  avec  une  sorte  d'ai- 
sance; il  fait  preuve  de  courage  et  même  d'habileté.  Il  est  certain  du  moins  qu'il 
ne  méconnaît  pas  les  dangers  divers  dont  l'Espagne  est  menacée  par  la  violence 
des  partis  qui  la  déchirent  ;  il  ne  se  fait  pas  d'illusion  sur  la  situation  du  pays;  il 
est  intelligent  et  assez  actif.  Enfant  de  la  révolution,  il  ne  la  répudie  pas,  il  ne 
refuse  pas,  il  ne  peut  pas  refuser  de  la  suivre  dans  la  carrière  qu'elle  lui  a  ouverte; 
mais  il  s'efforce  de  ne  pas  précipiter  sa  course  et  d'en  conserver  la  direction.  II  fait 
ce  qu'il  peut  pour  que  les  rênes  du  gouvernement  n'échappent  pas  de  ses  mains;  à 
l'intérieur  et  à  l'extérieur,  il  surveille  activement  les  menées  des  partis.  Il  insiste 
auprès  des  gouvernements  amis  pour  en  obtenir  cet  appui  moral  et  indirect  qui 
est  dû  en  effet  à  tout  gouvernement  régulier  et  reconnu.  Cet  appui,  il  l'obtient.  En 
France,  le  gouvernement  a  fait  interner  les  émigrés  espagnols  dont  la  présence  aux 
frontières  pouvait  être  une  cause  légitime  d'alarmes.  Nous  espérons  que  notre 
ministère  ne  ralentira  pas  ces  mesures  de  bon  voisinage.  Quels  que  soient  les  inci- 
dents diplomatiques  qui  ont  eu  lieu  entre  le  gouvernement  espagnol  et  le  nôtre,  ils 
ne  sont  pas  de  nature  à  altérer,  pour  le  fond,  les  relations  amicales  des  deux  pays. 
M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  l'a  dit  à  la  tribune  dans  un  discours  dont  il 
serait  difficile  de  perdre  le  souvenir.  Nous  ne  demandons  que  la  réalisation  des 
idées  qu'il  a  émises  à  ce  sujet;  rien  de  plus,  rien  de  moins. 

En  Angleterre,  le  ministère,  par  l'organe  de  sir  Robert  Peel,  s'est  empressé  d'ôler 
toute  inquiétude  au  gouvernement  espagnol.  Le  discours  du  ministre  anglais  a  été 
d'autant  plus  significatif  et  remarquable,  qu'il  est  le  fait  d'un  cabinet  conservateur. 
C'était  dire  au  gouvernement  espagnol,  ail  régent  :  —  Rassurez-vous  ;  les  événe- 
ments du  Portugal  ne  doivent  pas  vous  alarmer;  la  contre-révolution  de  Lisbonne 
n'est  point  le  signal  d'une  croisade  contre  la  révolution  espagnole;  la  contre-révo- 
lution sur  les  bords  du  Tage,  la  révolution  sur  les  bords  du  Mançanarès,  peuvent 
coexister  en  paix.  Si  nous  sommes  les  partisans  de  la  contre-révolutiou  en  Portugal, 
c'est  de  la  révolution  que  nous  sommes  les  amis,  les  alliés  en  Espagne. 

C'est  là  la  vérité,  et  cette  conduite  est  habile;  elle  résume  implicitement  toute 
la  politique  extérieure  de  l'Angleterre. 

Que  veut  le  gouvernement  anglais  à  l'extérieur?  Que  dans  tel  ou  tel  pays  le 
j)OUvoir  appartienne  plutôt  à  un  parti  qu'à  un  autre,  et  cela  pour  y  faire  prévaloir 
ses  principes,  ses  doctrines,  des  systèmes  analogues  aux  idées  et  aux  institutions 
de  l'Angleterre?  Nullement.  L'Angleterre  ne  se  préoccupe  pas  de  ces  spéculations, 
aucun  parti  ne  s'y  intéresse.  Les  tories  comme  les  radicaux  trouvent  que,  pour  les 
étrangers,  tous  les  gouvernements  sont  assez  bons,  pourvu  qu'ils  soient  pleins  d'é- 
gards et  de  déférence  pour  les  Anglais.  Sur  ce  point,  et  c'est  là  un  grand  point,  i! 
n'y  a  pas  de  divisions  de  parti  en  Angleterre;  sur  ce  sujet,  les  opinions  sont  una- 
nimes. Ce  que  l'Angleterre  veut  à  l'extérieur,  ce  qu'elle  veut  toujours,  quel  que  soit 
le  parti  qui  gouverne  chez  elle,  c'est  de  l'influence,  et  encore  de  l'influence,  et 
toujours  de  l'influence.  Les  amis  de  r.\ngleterre  sont  tous  ceux  qui  acceptent  l'in- 


340  REVUE.  —  CUnOINIQUE. 

fluence  anglaise  ;  ses  ennemis  sont  ceux  qui  la  repoussent.  Que  lui  importent  la 
forme  de  gouvernement,  les  tendances  morales,  les  doctrines  politiques  des  pays 
étrangers?  Là  n'est  pas  pour  elle  la  question.  Renfermée  dans  son  île,  forte  de  ses 
vieilles  institutions,  de  ses  profondes  habitudes,  de  ses  longues  traditions,  elle  ne 
redoute  ni  contagion  ni  contre-coups.  Que  des  orages  éclatent  à  l'étranger,  ils  se 
brisent  aux  rivages  britanniques,  et,  dans  leur  sécurité,  les  Anglais  en  perçoivent 
à  peine  le  bruit.  Encore  une  fois,  pour  l'Angleterre,  les  révolutions  et  les  contre- 
révolutions,  les  monarchies  et  les  républiques,  l'aristocratie  et  la  démocratie,  sont, 
à  l'étranger,  également  bonnes,  également  légitimes  et  dignes  d'intérêt,  si  l'An- 
gleterre n'a  rien  à  en  craindre  pour  son  commerce,  si  elle  peut,  au  contraire,  beau- 
coup en  attendre  i)our  son  influence. 

Certes,  h  ne  considérer  les  choses  qu'au  point  de  vue  politique,  c'est  là  une 
conduite  dont  le  principe  est  aussi  net  que  les  résultats  en  sont  admirables.  Elle  a 
l'avantage  d'être  à  la  fois  simple,  claire  pour  tout  le  monde  et  toujours  nationale. 
Le  pays,  sur  les  questions  étrangères,  est  toujours  de  l'avis  de  son  gouvernement, 
parce  qu'il  sait  que  le  gouvernement  n'a  qu'un  but,  que  ce  but  est  toujours  le 
même  pour  toutes  les  administrations,  quelles  que  soient  d'ailleurs  leurs  nuances 
politiques.  Le  pays  sait  que  tout  ministère  a  pour  devise,  à  l'égard  des  gouvernements 
étrangers,  ces  paroles  :  Quels  que  soient  votre  nom  et  votre  forme,  soyez  Anglais, 
et  l'Angleterre  est  pour  vous;  si  au  contraire  notre  influence  vous  déplaît,  si  vos 
tendances  nous  sont  contraires,  nous  prendrons  parti  contre  vous,  et  nous  n'épar- 
gnerons rien  de  ce  qui  peut  vous  nuire  et  vous  renverser. 

Répétons-le  :  c'est  là  une  politique  que  le  moraliste  peut  blâmer,  mais  qui  n'est 
pas  moins  simple,  claire,  toujours  nationale,  une  politique  qui  a  même  le  mérite  de 
la  franchise,  car  en  réalité  elle  ne  peut  tromper  que  des  aveugles. 

Notre  politique  est  bien  autrement  variée  dans  ses  éléments  et  compliquée  dans 
ses  directions,  car  nous  nous  proposons  toujours,  au  sujet  de  la  politique  étran- 
gère, des  questions  complexes  et  des  problèmes  qui  sont  trop  souvent  impossibles 
à  résoudre.  Nous  voulons  toujours  mêler  la  question  intérieure  à  la  question 
extérieure  ;  nous  avons  la  prétention  de  vouloir  toujours  être  conséquents , 
logiques  et  complets.  Sommes-nous  en  révolution?  nous  n'inclinons  à  l'extérieur 
que  pour  les  révolutions.  Sommes-nous  au  contraire  appliqués  chez  nous  à  l'œuvre 
delà  résistance?  toute  révolution  à  l'extérieur  nous  déplaît;  elle  est  suspecte  à 
notre  politique  et  blesse  nos  idées  ;  tous  les  conservateurs  des  quatre  parties  du 
monde  ne  tardent  pas  alors  à  s'apercevoir  qu'ils  peuvent  compter  sur  nous,  sur  nos 
sympathies  du  moins. 

Celte  politique  complexe  et  par  cela  même  embarrassée,  faible  souvent  et  in- 
certaine, s'explique  sans  doute  en  partie  et  se  justifie  par  notre  situation  continen- 
tale, par  un  contact  plus  intime  avec  les  pays  qui  nous  entourent,  par  la  vivacité 
intelligente  et  mobile  de  la  nation,  et  enfin  par  la  jeunesse,  si  j'osais  parler  ainsi, 
de  nos  institutions.  Par  toutes  ces  circonstances,  nos  hommes  de  gouvernement 
sont  facilement  accessibles  aux  inquiétudes  et  aux  soupçons  :  ils  craignent  ces 
contre-coups  que  l'Angleterre  ne  redoute  pas,  ils  redoutent  la  contagion  de 
l'exemple  pour  nos  esprits  toujours  libres  et  toujours  ouverts.  Mais,  quelle  que 
soit  la  valeur  de  ces  causes,  ce  n'est  pas  à  elles  seulement  qu'il  faut  attribuer  le 
caractère  particulier  de  notre  politique.  La  logique  et  l'esprit  de  système  y  entrent 
aussi  pour  une  bonne  part.  Nous  tenons  à  être  conséquents,  à  le  paraître  du  moins. 
L'unité,  ce  principe  qui,  appliqué  à  notre  organisation  sociale  et  politique,  fait  la 


nEVUE.-  CIinONIQUE.  ôil 

force  et  la  gloire  de  la  France,  nous  voudrions  le  retrouver  dans  toutes  choses,  l'ap- 
pliquer h  tous  et  iiour  tout;  il  domine  notre  pensée,  quels  que  soient  d'ailleurs  le 
sujet  de  nos  méditations  et  le  but  de  nos  efl'orls.  Aussi,  voulons-nous  que  notre  ac- 
tion politique  ressemble  en  quelque  sorte  à  nos  actions  dramatiques  :  nous  vou- 
lons être  classiques  partout.  L'Angleterre  se  contente  d'une  politique  à  l'instar  des 
drames  de  Sliakspeare,  d'une  politique  pleine  de  variétés,  de  disparates,  de  con- 
tradictions apiiareutes,  et  qui  ne  manque  cependant  pas  d'unité,  car  elle  a  l'unité 
d'intérêt;  tout  lui  est  moyen  pour  la  grandeur  et  la  prospérité  de  l'Angleterre. 
Chez  nous,  la  logique  peut  sans  doute  être  satisfaite  :  la  politique  l'esl-elle  au 
même  degré?  Nous  sommes  plus  habiles  en  théorie;  sommes-nous  plus  heureux 
pour  les  résultats?  La  politique  anglaise  est  toujours  nationale;  la  nôtre  l'a-t-elle 
toujours  été? 

Voyez  ce  qui  se  passe  en  Angleterre  et  en  France  lors  d'un  changement  de  mi- 
nistère. En  Angleterre,  le  parti  qui  arrive  aux  affaires  y  a  presque  toujours  été 
porté  par  une  victoire  sur  une  question  intérieure  :  en  ce  qui  concerne  la  politique 
extérieure,  à  peine  peut-on  s'apercevoir  du  changement.  Lord  Melbourne,  lord 
Aberdeen,  lord  Palmerston  et  sir  Robert  Peel,  qu'importe  ?  Ces  hommes  d'État,  en  se 
succédant  les  uns  aux  autres,  ont-ils  changé  de  conduite  politique  en  Portugal,  en 
Espagne,  en  Grèce,  à  Constantinople?  Nullement.  Le  langage  et  les  formes  ont  pu 
se  modifier  quelque  peu  ;  la  politique  au  fond  est  restée  la  même,  et  la  conduite 
aussi.  Lord  Aberdeen  n'a  aucune  envie  de  mettre  un  abîme  entre  sa  politique  ex- 
térieure et  celle  de  ses  prédécesseurs.  Il  veut,  comme  eux,  une  politique  utile,  pra- 
tique, tout  anglaise,  une  politique  qui  ne  perd  jamais  de  vue  le  but,  c'est-à-dire 
l'influence  de  l'Angleterre,  et  qui  n'est  pas  difficile  sur  les  moyens. 

Chez  nous,  au  contraire,  il  n'est  pas  de  ministère  qui,  en  prenant  les  affaires,  ne 
se  croie  appelé  à  sauver  le  pays  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur.  Il  est  toujours  con- 
venu, à  chaque  crise  ministérielle,  que  la  France  aurait  été  perdue,  si  elle  fût 
restée  quinze  jours  encore  sous  la  direction  du  ministère  qui  vient  de  tomber;  et, 
il  faut  le  dire,  il  ne  manque  pas  de  bonnes  gens  qui  le  croient,  et  qui,  dans  leur 
zèle,  accourent  tout  haletants  pour  aider  les  ministres  à  sauver  la  patrie.  A  toute 
rénovation  ministérielle,  on  dit  presque  les  mêmes  choses,  on  énonce  les  mêmes 
prétentions.  Aussi,  chaque  cabinet,  pour  être  d'accord  avec  lui-même,  doit-il  agir 
ou  paraître  agir  autrement  que  ne  l'a  fait  le  précédent  cabinet,  à  l'extérieur  comme 
à  l'intérieur.  Que  pourrions-nous  faire,  que  pourrions-nous  dire  du  moins  (on  se 
paie  quelquefois  de  mots),  qui  n'ait  pas  été  fait,  qui  n'ait  pas  été  dit  par  nos  pré- 
décesseurs? C'est  là  la  question  que  s'adresse  tout  cabinet  nouveau.  Le  mot  est  con- 
sacré :  il  faut  un  programme. 

Les  conséquences  de  ces  faits  ne  laissent  pas  d'être  graves  et  sérieuses.  Il  est 
aisé  de  les  déduire.  Pour  en  signaler  une  seule,  c'est  à  cause  de  ces  faits  que  la 
tribune  législative  s'empare  si  souvent,  chez  nous,  des  discussions  diplomatiques 
les  plus  épineuses.  Nous  avons  toujours  sur  chaque  point  deux  ou  trois  systèmes  à 
défendre,  à  comparer.  Les  faits  accomplis, comme  les  faits  qui  sont  encore  pendants, 
deviennent  également  un  sujet  de  discussion  publique,  et  nos  hommes  d'Ëlat,  jetés, 
bon  gré  mal  gré,  dans  cette  arène,  parviennent  difficilement  à  garder  la  mesure 
que  commanderait  l'intérêt  du  pays.  Cette  diplomatie  de"  tribune  peut  être  sans 
doute  fort  brillante;  est-elle  également  habile  dans  sa  conduite,  utile  par  ses  ré- 
sultats? Il  est  permis  d'en  douter. 

Quoi  qu'il  en  soit,  une  question  diplomatique  des  plus  délicates  a  été  traitée, 


342  REVUE.  —  CUUOINIQUE. 

aujourd'hui  même,  à  la  chambre  des  députés.  M.  Mauguin  a  interpellé  le  cabinet 
sur  le  traité  relatif  au  droit  de  visite.  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  a 
répété  que  le  vœu  de  la  chambre  était  un  fait  grave  que  le  gouvernement  devait 
prendre  en  sérieuse  considération.  11  a  dit  que  la  couronne,  sur  l'avis  du  cabinet 
et  en  particulier  sur  celui  du  ministre  des  affaires  étrangères,  a  donné  l'ordre  de 
déclarer  qu'elle  ne  ratifierait  pas  le  traité  dans  ce  moment  ;  que  des  modifications 
avaient  été  demandées; que, sans  témoigner  de  répugnance  pour  ces  modifications, 
on  ne  les  avait  cependant  pas  accueillies;  que  tout  porte  à  croire  que  dans  un 
terme  qu'on  ne  peut  fixer,  la  question  pourra  être  résolue  d'une  manière  satisfai- 
sante :  qu'au  surplus  il  ne  pouvait  entrer  dans  aucun  détail  sur  une  affaire  pen- 
dante et  dont  la  négociation  était  suivie. 

Nous  avons  jeté  les  yeux  sur  le  traité;  les  journaux  quotidiens  en  donnent  le 
texte,  extrait  du  Times.  Nous  ne  pouvons  pas  l'examiner  en  détail.  Il  est  si  long, 
et,  disons-le,  la  rédaction  en  est  si  peu  nette,  qu'il  exigerait  une  lecture  attentive, 
un  travail  que  nous  n'avons  pas  le  temps  de  faire  aujourd'hui  ;  mais  si  une  lecture 
rapide  ne  nous  a  pas  induits  en  erreur,  il  est,  entre  autres,  deux  dispositions  dont 
on  a  le  droit  d'être  surpris,  même  en  se  plaçant  au  point  de  vue  des  négociateurs. 

Ainsi  l'article  l''"'  dit  que  l'Autriche,  la  Prusse  et  la  Russie  s'engagent  à  déclarer 
piraterie  la  traite  des  noirs,  et  à  retirer  la  protection  du  pavillon  à  tout  navire  qui 
essaierait  de  faire  la  traite.  Il  est  d'abord  singulier  que,  dans  un  traité  à  cinq,  trois 
des  parties  contractantes  prennent  un  engagement  tout  particulier.  Mais  d'ailleurs 
l'article  dit-il  réellement  ce  que  les  parties  voulaient  dire? 

Si  la  traite  est  déclarée  piraterie,  elle  tombe  sous  le  droit  commun.  La  piraterie 
est  un  délit  du  droit  des  gens,  un  délit  de  droit  commun.  On  n'a  pas  besoin  de 
stipulations  particulières  pour  saisir  un  pirate  et  pour  le  punir.  Il  fallait  alors  s'ar- 
rêtera cet  article  i";  tout  était  dit. 

Si  c'est  autre  chose  que  les  trois  puissances  ont  voulu,  si  elles  n'ont  entendu 
énoncer  qu'une  sorte  d'assimilation,  si  le  nom  de  piraterie  n'est  là  que  comme  une 
manifestation  énergique  de  leur  horreur  pour  la  traite,  sans  entendre  pour  cela 
faire  entrer  la  traite  des  noirs  sous  l'empire  du  droit  commun  à  l'égard  des  pirates, 
pourquoi  ajouter  «  et  par  ce  seul  fait  le  navire  perdra  tout  droit  à  la  protection 
du  pavillon?  »  S'il  perd  la  protection  du  pavillon  national,  c'est  que  réellement 
vous  le  regardez  comme  un  pirate,  passible  des  répressions  du  droit  commun. 
Ainsi,  ou  les  mots  ont  conservé  leur  signification  naturelle,  et  il  fallait  se  borner, 
pour  les  trois  puissances,  à  l'article  1";  ou  le  mot  de  pirate  n'est  là  que  comme  une 
manière  de  parler,  et  il  ne  fallait  pas  ajouter  la  clause  de  la  perte  de  la  protection 
nationale. 

A  l'article  9,  on  énumère  certaines  circonstances  particulières  comme  pouvant 
indiquer  qu'un  navire  a  fait  la  traite.  Qu'on  eût  énuméré  ces  circonstances  comme 
des  indices  pouvant  faire  présutncr  la  culpabilité  du  navire  et  en  autoriser  la  saisie 
et  la  mise  en  jugement,  cela  peut  à  toute  rigueur  se  concevoir;  mais  là  ne  s'arrête 
pas  la  convention.  Elle  ajoute  que,  si  un  de  ces  faits  est  prouvé,  le  navire  sera  con- 
damné et  déclaré  de  bonne  prise,  à  moins  que  les  maîtres  ou  les  propriétaires  ne 
prouvent  jusqu'à  la  dernière  évidenceque  le  navire  faisait  un  trafic  licite.  Cetteclause 
nous  paraît  exorbitante.  C'est  le  rétablissement  des  preuves  lécjales,  des  preuves 
objectives  ;  c'est  une  dérogation  formelle  aux  principes  essentiels  de  notre  instruc- 
tion criminelle.  Il  y  a  longtemps.  Dieu  merci,  que  nous  n'imposons  plus  aux  juges 
des  preuves  matérielles,  ce  qu'on  appelait  le  tarif  des  preuves.  Un  de  ces  faits  peut 


REVUE. —  CUnONIQLE.  oi5 

être  prouvé,  sans  que  raccusé  |)iiisse  prouver  le  contraire  avec  la  dernière  évidence, 
et  sans  que  loulet'ois  la  convicliou  du  juge  soit  formée  ;  il  devrait  donc  condamner 
sans  conviction  ?  Tous  les  juges,  chez  nous,  du  moins  pour  les  questions  de  fait,  ne 
sont  que  des  jurés.  Que  l'Autriche  ail  accepté  l'article,  nous  le  concevons.  Il  n'est 
pas  directement  contraire  à  ses  lois.  Mais  nous! 

Au  reste,  sans  vouloir  revenir  ici  sur  ce  que  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères 
vient  de  dire  à  la  tribune,  nous  croyons  que  les  modifications  n'ont  pas  été  admises, 
plus  encore  par  un  sentiment  de  dignité  ou  de  déplaisir  que  par  des  oiijections  sé- 
rieuses qu'on  eût  à  leur  opposer.  Au  fait,  ces  modifications  n'ont  pas  été  discutées. 
On  a  ratifié,  en  laissant  pour  la  France  le  protocole  ouvert. 

Si  ces  faits  sont  exacts,  les  conséquences  en  sont,  ce  nous  semble,  évidentes. 
Le  protocole  pouvait  être  laissé  ouvert  à  la  demande  de  la  France,  ou  par  une  ré- 
solution que  la  France  n'avait  point  provoquée. 

Dans  le  premier  cas,  et  ce  n'est  pas  ainsi  que  les  choses  se  sont  passées,  la 
France  aurait,  je  ne  dis  pas  pris  l'engagement,  mais  donné  l'espérance  de  ratifier 
plus  tard. 

Dans  le  second  cas,  la  ratification  n'est-elle  pas  devenue  moralement  impos- 
sible? Le  traité  se  trouve  parfait  et  ratifié  à  quatre.  Que  ferait  la  France  en  ve- 
nant ratifier  après  coup?  Quel  rôle  jouerait-elle?  Le  rôle  d'une  puissance  secon- 
daire, qui  adhère  post  factmn  aux  conventions  que  les  grandes  puissances  ont 
conclues;  le  rôle  de  la  Toscane,  de  la  Sardaigne,  du  Danemark,  adhérant  aux  stipu- 
lations de  1835  ! 

Il  n'y  avait  qu'un  moyen  de  rendre  possible  la  ratification  de  la  France  :  c'était 
de  suspendre  la  conclusion  de  l'affaire  et  de  faire  subir  au  traité  une  révision 
dont  il  est  facile  de  voir  qu'il  a  besoin,  indépendamment  de  toute  considération 
politique. 

Ajoutons  que,  sans  la  ratification  de  la  France,  le  but  du  traité  est  manqué. 
Que  voulait-on  avant  tout?  Se  présenter  aux  États-Unis  avec  nn  traité  euro- 
péen, leur  montrer  l'Europe  réunie  dans  un  faisceau,  leur  imposer  en  quel- 
que sorte,  par  une  contrainte  morale,  un  arrêt  de  la  civilisation  européenne.  C'est 
uniquement  dans  ce  but  qu'on  a  mis  de  l'importance  à  obtenir  la  signature  de 
la  Prusse  et  de  l'Autriche.  Le  faisceau  n'existe  pas  sans  la  France.  Les  Étals-Unis 
ne  sont  plus  dans  la  nécessité  de  refuser  des  mesures  sanctionnées  par  l'Europe 
entière. 

La  situation  de  nos  colonies  attire  fortement  l'attention  de  nos  hommes  d'État. 
Les  questions  les  plus  graves  à  leur  égard  sont  débattues  dans  ce  moment.  La  ques- 
tion des  sucres  est  sur  le  point  d'être  résolue  dans  le  conseil  supérieur  du  com- 
merce, et  le  gouvernement  en  saisira  sous  peu  la  chambre  des  députés.  A  la  chambre 
des  pairs,  on  discutera  bientôt  un  projet  de  loi  ayant  pour  but  d'introduire  dans 
nos  colonies  d'Amérique  nos  lois  sur  le  régime  hypothécaire  et  sur  l'expropriation 
forcée.  L'absence  de  ces  lois  a  jeté  le  désordre  dans  la  propriété  coloniale.  L'action 
des  créanciers  se  trouve  paralysée,  et  par  cela  même  les  colons  manquent  à  la  fois 
de  capitaux  et  de  crédit.  Tout  languit,  et  les  débiteurs  ne  profitent  de  la  dange- 
reuse sécurité  qu'on  leur  a  faite  qu'au  détriment  des  colons  intelligents  etsolvables, 
de  ceux  qui  trouveraient  tous  les  capitaux  qui  leur  sont  nécessaires,  si  les  prêteurs 
n'étaient  pas  privés,  dans  les  colonies,  des  garanties  du  droit  commun  et  des  moyens 
d'exécution  qu'il  leur  donne. 

Si  cette  question  et  la  question  des  sucres  sont  résolues  dans  celle  session  d'une 


344  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

manière  satisfaisante,  on  peut  espérer  de  voir  s'ouvrir  pour  nos  colonies,  pour  ces 
possessions  si  importantes  pour  notre  commerce  et  pour  notre  marine,  une  ère 
nouvelle.  C'est  ainsi  qu'on  préparera  des  cliangements  plus  considérables  encore, 
des  mesures  qui,  sans  nuire  à  leur  prospérité,  les  rattacheront  de  plus  en  plus,  les 
incorporeront,  pour  ainsi  dire,  à  la  mère-patrie. 


DES 


SCIENCES  OCCULTES 


AU  XIX^  SIECLE. 


S2ii(asî3ï?aasiia  ^isirasa^ia. 


La  science  moderne  a  couliinie  de  placer  en  tête  de  ses  plus  beaux  titres  de 
gloire  sa  constitution  même  comme  science.  Les  anciens,  à  l'en  croire,  eurent  des 
connaissances,  mais  pas  de  véritables  sciences;  ils  avaient  la  curiosité  plutôt  que 
l'esprit  scientifique.  Aussi,  ce  que  la  science  moderne  vante  par-dessus  tout,  c'est 
sa  législation.  Elle  y  tient  plus  encore  qu'à  ses  conquêtes.  Après  avoir  purgé  ses 
domaines  si  longtemps  usurpés,  son  principal  souci  est  de  veiller  à  ce  que  désor- 
mais il  ne  s'y  introduise  rien  de  suspect;  et,  sur  ce  point,  elle  se  flatte  d'avoir  per- 
fectionné sa  police  intérieure,  comme  on  a  fait  celle  des  villes. 

On  cite  comme  un  des  premiers  et  des  plus  heureux  résultats  de  cette  réforme, 
l'abolition  d'une  classe  entière  de  pseudo  sciences  et  d'arts  chiniériqi|es  correspon- 
dants qui  occupèrent  pendant  des  siècles  dans  l'arbre  encyclopédique  la  place  des 
connaissances  réelles  et  des  arts  utiles.  Parmi  ces  sciences,  il  suftitde  rappeler  l'as- 
trologie, la  magie,  la  théurgie,  l'alchimie,  la  cabale.  Toutes  ces  doctrines,  et  d'autres 
encore,  licites  ou  illicites,  sacrées  ou  profanes,  portèrent  longtemps  le  titre  de 
TOME    1 .  23 


316  DU    MAGNETISME    AMMAL. 

sciences  occullcs,  soil  parce  que  leurs  Ihéorieset  leurs  pralicuiesimpliqiiaienU'exis- 
tence  d'un  monde  surnaturel,  soil  parce  qu'elles  supposaient  dans  la  matière,  à 
côté  et  en  dehors  des  lois  qui  règlent  les  phénomènes  naturels,  des  influences,  des 
qualités,  des  puissances  (jccullcs  dont  l'étude  constituait  une  science  d'un  ordre  plus 
relevé,  soit  parce  que  ces  connaissances  Iranscctuhiiiicx,  très-difficiles  à  acquérir  et 
réservées  par  conséquent  à  quelques  privilégiés,  donnaient  à  celui  qui  en  avait  le 
secret  un  empire  mystérieux  et  redoutable  sur  la  nature  et  sur  les  hommes.  La 
philosophie  moderne  fit  justice  de  ces  vains  simulacres  de  science,  et  ouvrit  de 
nouvelles  et  meilleures  roules  dans  la  recherche  de  la  vérité. 

Que  celte  épuration  ait  été  légitime  et  un  immense  bienfait,  c'est  ce  que  per- 
sonne ne  serait  tenté  de  nier  aujourd'hui.  Le  mouvement  scientifique  du  xvi""  siècle 
n'a  de  comparable  en  grandeur  que  le  mouvement  religieux  et  social  du  christia- 
nisme. Cependant  le  spectacle  de  cette  destruction  en  grand  de  tant  d'idées  amas 
sées  par  le  temps,  de  tant  de  systèmes  si  laborieusement  construits,  de  toute  cette 
science  de  laquelle  s'étaient  nourries  des  centaines  de  générations,  de  tous  ces  pro- 
digieux ouvrages  de  l'esprit  humain,  est  à  la  fois  triste  et  menaçant.  Si  en  effet 
celte  destruelion  fui  juste  et  conforme  à  l'ordre,  qui  nous  répond  à  nous,  hommes 
nouveaux,  de  la  solidité  de  nos  œuvres  d'un  jour?  Si  l'élite  du  genre  humain  et  le 
genre  humain  tout  entier  ont  été  livrés  pendant  des  milliers  d'années  à  une  sorte 
de  folie  scientifique,  qui  nous  dit  qu'en  sortant  de  ce  rêve  nous  ne  souunes  pas 
entrés  dans  un  autre  peut-être  plus  long  que  le  premier?  Ce  sont  là  des  questions 
qui  ne  peuvent  jamais  être  résolues  par  l'époque  qui  les  pose.  Il  en  faut  laisser  la 
solution  aux  générations  pour  qui  notre  présent  sera  le  passé.  Celles-là  feront  aussi 
leur  science,  el  leur  science  jugera  la  nôtre,  de  même  que  la  nôtreajugél'ancienne. 
Mais  la  nature,  la  forme  el  la  date  de  la  sentence  sont  des  secrets. 

Une  question  plus  abordable,  parce  que  nous  avons  sous  la  main  les  éléments  de 
sa  solution,  est  celle  de  savoir  si  celte  espèce  d'illusion  logique  qui  perpétua  si 
longtemps  le  règne  des  sciences  dites  occultes,  et  qui  projeta  son  ombre  sur  toutes 
les  autres  branches  du  savoir,  a  aussi  conqilélemenl  cessé  qu'on  le  croit  générale- 
ment. Cette  question,  bien  qu'assez  peu  respectueuse,  n'a  cependant  rien  d'absurde. 
Elle  n'est  pas  même  paradoxale.  On  trouvera,  à  la  réflexion,  que  la  continuation  de 
l'illusion  dont  il  s'agit  est  non-seulement  possible,  mais  encore  extrêmement  pro- 
bable. 

Le  premier  fait  à  constater  est  l'étonnante  durée  et  l'universalité  d'empire  des 
doctrines  occultes.  Si  on  consent  à  retrancher  les  deux  ou  les  trois  derniers  siècles, 
on  les  verra,  à  partir  de  là,  se  prolonger  sans  interruption  sur  toute  la  terre,  dans 
tous  les  temps,  el  confondre  leur  origine  avec  celle  de  la  société  humaine.  Cette 
longue  autorité  est  d'autant  plus  extraordinaire,  que  ces  sciences,  même  les  plus 
fantastiques  en  apparence,  tendaient  toutes  à  la  praticpie.  C'était  à  leur  décision 
souveraine  que  jes  individus  el  les  gouvernements  confiaient  leurs  intérêts  les  plus 
chers  et  les  plus  positifs.  C'est  de  la  cage  des  poulets  sacrés  que  sortirent  les  plus 
importantes  résolutions  du  sénat  et  des  généraux  de  Rome.  C'est  la  sentence  d'une 
magicienne,  d'un  chiromancien,  d'un  tireur  d"horo.scopes,  qui  réglait  les  actes  de 
la  vie  publique  et  privée  de  la  plupart  des  hommes.  Au  xv^  el  au  xv»"^  siècles,  il  n'y 
avait  pas  de  si  petit  prince  en  Europe  qui  n'eûl  son  astrologue,  qu'on  envoyait 
chercher  dans  toutes  les  occasions  importantes  pour  qu'il  demandât  aux  astres  sil 
fallait  partir  ou  rester,  livrer  bataille  ou  se  retrancher.  S'agissait-il  d'accomplir  une 
vengeance,  de  nuire  à  son  ennemi,  de  tuer  ses  troupeaux,  de  dévaster  son  champ, 


DU    MAGNETISME    ANIMAL.  017 

de  gagner  un  cœur,  c'était  la  magie  qui  fournissait  les  sorts,  les  formules  d'exé- 
cration, les  philtres,  et  prescrivait  les  cérémonies  appl^opriées  au  but.  Enfin,  c'est  à 
la  médecine  occulte,  à  la  tliérarculique  mystérieuse  d'incantation,  d'alloucliement, 
d'insulHation,  des  amulettes,  des  talismans,  des  songes,  qu'on  confiait  de  préférence 
les  plus  précieux  des  biens,  la  santé  et  la  vie.  Le  rapport  étroit  et  immédiat  de  ces 
pseudo-sciences  avec  la  vie,  leur  contact  continuel  avec  l'expérience,  auraient  dû, 
ce  semble,  en  faire  apercevoir  plutôt  la  vanité.  Que  des  recherches  de  simple  cu- 
riosité spéculative,  telles  que  celles  de  ranticjue  cosmologie  ou  de  la  dialectique 
scolastique,  puissent  s'épuiser  en  ell'orts  stériles,  et  n'enfanter  que  des  systèmes 
tout  à  fait  arbitraires,  c'est  ce  qui  se  conçoit  sans  peine,  parce  que  dans  ces  ré- 
gions désertes  de  la  pensée,  l'esprit  peut  l)àtir  ce  qui  lui  plaît;  mais  que  des  doc- 
trines relatives  à  des  objets  placés  dans  la  sphère  de  l'observation,  incessamment 
soumises  dans  de  continuelles  applications  à  l'épreuve  de  l'expérience,  puissent, 
quoique  extravagantes  jusqu'à  l'absurde,  forcer  la  conviction  raisonnée  des  savants, 
et  servir  de  règle  pratique  dans  le  cercle  même  des  réalités  matérielles,  c'est  ce  qui 
.semble  inexplicable.  A  priori,  une  pareille  illusion  paraît  contradictoire  et  impos- 
sible; toutefois  l'histoire  prouve  qu'elle  est  non -seulement  réelle,  mais  encore  en 
quelque  sorte  nécessaire.  Sa  perpétuité  et  son  universalité  ne  permettent  pas  de  la 
regarder  comme  un  phénomène  accidentel;  elle  dépend  donc  d'une  cause  égale- 
ment continue  et  universelle. 

11  sert  de  peu  d'alléguer  les  raisons  banales  de  la  faiblesse  naturelle  de  l'esprit 
humain,  de  l'influence  de  l'autorité,  de  la  force  des  habitudes,  de  l'entraînement 
de  l'exemple,  de  l'amour  du  merveilleux,  et  autres  semblables.  Il  reste  toujours  à 
comprendre  comment  ces  sources  d'erreur  peuvent  indéfiniment  prévaloir  contre 
les  témoignages  immédiats  des  sens,  contre  les  enseignements  de  la  plus  grossière 
expérience,  contre  les  suggestions  les  plus  spontanées  du  sens  commun,  enfin  contre 
la  raison  elle-même  armée  de  règles  et  de  méthodes  logiques  les  plus  compliquées. 
On  ne  fait  donc  par  là  qu'analyser  cet  égarement  de  la  raison  dans  ses  éléments; 
ce  n'est  pas  l'expliquer,  c'est  seulement  rexcu.ser,  sinon  l'absoudre. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  fait  est  constant.  Il  est  avéré  qu'une  sorte  de  délire  scien- 
tifique, systématiquement  et  régulièrement  constitué,  a  possédé  pendant  une  longue 
suite  de  siècles  le  monde  intellectuel.  On  le  voit  se  développer  partout  dans  l'his- 
toire comme  un  fruit  naturel  de  l'esprit  humain.  Dès  lors  il  devient  diflicile  de 
croire  à  sa  cessation  subite  et  complète.  Ainsi,  tout  en  admettant  un  changement 
de  position  et  de  direction  depuis  deux  ou  trois  cents  ans,  il  est  à  présumer,  avant 
toute  vérification  directe,  que  l'esprit  scientifique  du  passé  a  dû  se  maintenir  au 
milieu  de  nous  dans  une  proportion  quelconque.  Toutes  les  analogies  sont  contre 
la  possibilité  d'une  transformation  soudaine.  Ces  sortes  de  saltus,  comme  disait 
Leibnitz,  sont  inconnus  dans  la  nature.  La  raison  scientifique,  considérée  dans  sa 
manifestation  dans  le  temps,  a  nécessairement  des  phases.  Mais  ce  développement 
ne  procède  pas  par  moments  détachés;  il  faut  plutôt  se  le  représenter  comme  une 
progression  continue  et  sans  intervalles.  La  science  tend  incessamment  vers  un 
idéal  logique  qu'elle  cherche  à  réaliser,  mais  elle  ne  le  fait  que  peu  à  peu  et  tou- 
jours imparfaitement;  car,  d'une  part,  cet  idéal,  tel  qu'il  se  présente  à  un  moment 
donné,  ne  peut  jamais  être  réalisé  en  même  temps  dans  les  différentes  sphères  du 
savoir,  et  d'autre  part  ce  but  idéal  ne  reste  pas  fixe;  il  change  lui-même  aussitôt 
qu'il  est  atteint  ou  près  d'être  atteint,  et  en  changeant  il  se  déplace,  laissant  tou- 
jours ainsi  un  espace  à  combler  à  l'activité  humaine.  Cette  évolution  indéfiniment 


548  DU    MAGNÉTISME    ANIMAL. 

iransiloirc,  quoique  toujours  uniforme  clans  sa  marche,  a  pour  résultais  le  perfec- 
lionnement  graduel  de  l'idée  scienlitique  et  la  conscience  de  plus  en  plus  claire 
des  moyens  de  réaliser  celle  idée.  Sa  conséquence  dernière,  si  elle  pouvait  être 
atteinte,  serait  de  faire  disparaître  toute  différence  entre  ce  qui  est  cru  et  ce  qui  est 
su,  c'est-à-dire  d'égaler  en  toutes  choses  le  domaine  de  la  science  à  celui  de  la  foi. 

Si  cette  manière  de  concevoir  le  mouvement  de  la  science  est  exacte,  il  est  tout 
simple  qu'il  y  ait  à  tous  les  moments  de  cette  évolution  des  disparates  dans  les  di- 
verses sciences  ou  branches  de  sciences,  et  en  conséquence  il  n'y  a  pas  lieu  de 
s'étonner  ni  de  douter  que  la  science  actuelle  conserve  encore  sur  bien  des  points, 
quoique  à  son  insu,  une  forte  empreinte  du  caractère  logique  delà  science  ancienne. 

Du  reste,  nous  n'en  sommes  pas  réduits  à  raisonner  sur  des  probabilités.  Il  est 
facile  de  prouver  par  le  fait,  non-seulement  que  l'esprit  scientiûque  des  anciens 
Ages  subsiste  encore  avec  force  dans  plusieurs  de  nos  sciences  les  plus  accréditées, 
dans  la  médecine  par  exemple,  mais  encore  que  des  corps  entiers  de  doctrines,  dont 
l'étroite  parenté  avec  les  connaissances  occultes  les  plus  décriées  est  d'une  irrécu- 
sable authenticité,  s'établissent  au  milieu  de  nous,  y  vivent  et  s'y  propagent  sans 
autorisation  légale,  et  même  y  font  une  assez  belle  figure.  Parmi  ces  intruses  se  place 
en  première  ligne  le  magnétisme  animal,  objet  spécial  de  notre  élude  dans  ce  travail. 

Le  mot  médecine  vient  de  nous  échapper  à  l'occasion  des  sciences  occultes.  Nous 
ne  l'avons  pas  cherché  ;  nous  l'avons  involontairement  rencontré.  Nous  ne  serions 
pas  surpris  que  la  médecine  actuelle  se  crût  blessée  de  cette  rencontre,  quoiqu'elle 
soit  un  simple  rapprochement,  et  non  une  assiuiilation.  Mais  la  situation  particu- 
lière de  cette  science,  considérée  du  point  de  vue  logique,  est  si  propre  à  éciaircir 
et  à  justifier  les  considérations  qui  précèdent,  que  nous  n'hésiterons  pas  à  en  faire 
usage,  au  risque  même  de  quelque  scandale.  Ce  n'est  pas  que  les  médecins  mo- 
dernes soient  tout  à  fait  sans  scrupule  sur  la  valeur  de  leur  science.  11  en  est  un 
certain  nombre  qui  sentent  les  côtés  faibles  de  sa  constitution,  seulement  il  en  est 
très-peu  qui  se  fassent  nne  idée  bien  nette  de  la  nature  et  de  l'élendue  de  ce  dé- 
ficit. Une  comparaison  directe  de  la  science  médicale  avec  les  fausses  sciences  du 
temps  passé  serait  choquante,  et,  sous  bien  des  rapports,  peu  équitable.  Mais  on 
ne  s'écartera  pas  beaucoup  de  la  vérité  en  réduisant  l'assertion  à  ceci,  savoir  : 
que  les  propositions  dogmatiques  qui  composent  aujourd'hui  la  croyance  du  mé- 
decin, et  les  préceptes  pratiques  qui  dirigent  sa  conduite  dans  l'exercice  de  l'art, 
sont  en  général,  qu'il  le  sache  ou  l'ignore,  des  connaissances,  logiquement  parlant, 
pseudo -scientifiques,  c'est-à-dire  des  notions  acquises  et  acceptées  hors  des  condi- 
tions indispensables  de  crédibilité  que  la  critique  philosophique  impose  aujourd'hui 
à  toute  alfirmation  dogmatique.  Ce  sont  de  simples  croyances,  en  droit  hors  de  la 
science,  mais  qui  la  simulent.  De  là  naît  pour  la  médecine  une  illusion  tout  à  fait 
analogue  dans  son  principe  cl  dans  ses  résultats  h  celle  qui  a  signalé  le  règne  des 
doctrines  occultes. 

La  démonstration  développée  de  ce  fait  nous  conduirait  plus  loin  que  nous  no 
voulons  et  ne  pouvons  aller.  Nous  nous  bornerons  à  éciaircir  notre  pensée  par  un 
seul  exemple. 

La  médecine  occulte  du  moyen  âge  avait  un  très-riche  formulaire,  comme  on  en 
jugera  par  les  recettes  suivantes  tirées  de  son  Codex. 

Pour  le  mal  de  tète,  une  plante  de  verveine  appliquée  sur  la  nuque  (avct.  Forestns). 

Pour  l'épilepsie,  un  brin  de  sureau  suspendu  au  cou  {mict.  Anton.  Hartmann  et 
Barlholin.  ) 


ou    MAGNÈTISMIi:    AINIMAL.  :)i9 

l'oiii'  lliypocoiuhic,  un  sachet  <lo  safran  sur  le  cœur. 

l'our  faciliter  la  sortie  des  dents,  les  yeux  d'écrevissc. 

Pour  arrêter  le  crachement  de  sanp;,  applicpier  sur  l'estomac  un  crapaud  lue 
pendant  (pie  le  soleil  est  dans  le  signe  du  lion  {<iitct.  lloUmann,  Mcthod.  niadcad., 
lih.  1,  cap.  19),  etc.,  etc. 

Parmi  les  recettes  ingénieuses  de  la  tliérapeuli(iue,  magnéliipje  ou  .sympathélicjue 
de  cette  époque,  une  des  plus  remarquables  est  celle  dont  ou  se  .servait  encore  à 
Uome  au  xvii"  siècle  pour  la  guérison  de  la  lèpre  et  autres  maladies  cutanées. 
C'est  le  père  Kircher  (De  arte  Magnelicâ,  lib.  IH,  pars  7)  qui  en  a  donné  la  meil- 
leure description  comme  témoin  oculaire.  Dans  les  montagnes  des  environs  de 
Bracciano,  il  y  avait  une  caverne  ;  dans  celte  caverne,  il  y  avait  des  serpents,  el  ce 
sont  ces  serpents  qui  guérissaient  la  lèpre.  Voici  comment  :  «  Le  malade,  dit  le 
docte  jésuite,  ayant  été  d'abord  purgé,  est  transporté  dans  la  grotte,  dont  la  tem- 
pérature est  sensiblement  plus  élevée  que  celle  de  l'air  extérieur;  on  le  déshabille, 
on  retend  tout  nu  par  terre:  la  chaleur  du  lieu  ne  tarde  pas  à  le  faire  suer,  el  dès 
(juil  sue,  il  s'endort.  Pendant  qu'il  est  ainsi  endormi  et  sans  mouvement,  les  ser- 
pents des  environs,  alléchés  par  l'odeur  de  la  sueur,  sortent  de  leurs  trous  par  cen- 
taines, s'enroulent  autour  du  corps  du  patient  et  se  mettent  à  le  lécher  délicate- 
ment sans  lui  faire  aucun  mal.  Mais  comme  le  moindre  mouvement  les  mettrait 
en  fuite,  il  est  important  que  le  malade  demeure  immobile.  Aussi,  pour  prévenir 
de  sa  part  les  mouvements  involontaires  que  la  peur  ou  le  dégoût  des  reptiles 
l)ourrait  provoquer,  on  lui  administre  quelquefois  une  dose  d'opium.  Au  bout  de 
deux  à  quatre  heures  de  sommeil  ou  le  retire  de  la  caverne,  et  on  recommence  les 
jours  suivants  jusqu'à  la  parfaite  guérison,  qui  ne  se  fait  pas  attendre,  s 

En  fait  de  ridicule  et  d'extravagance,  il  serait  difficile  de  trouver  quelque  chose 
de  plus  satisfaisant.  Le  médecin  moderne  sourit  en  lisant  cette  recette,  et  se  réjouit 
en  son  cœur  d'être  né  à  une  époque  où  les  progrès  de  la  méthode  scientifique  ont 
purgé  la  médecine  de  ces  pratiques  superstitieuses.  Il  s'étonnera  que  de  telles  rê- 
veries aient  pu  trouver  crédit  auprès  des  savants.  Il  prouvera  admirablement,  s'il 
consent  toutefois  à  discuter  le  fait,  qu'aucune  théorie  suj)portable  ne  peut  justifier 
une  médication  de  cette  nature;  il  mettra  en  avant  tout  ce  qu'on  sait  ou  croit  sa- 
voir sur  l'éléphanliasis  d'une  part,  et  de  l'autre  sur  les  seriients,  el  il  démontrera 
victorieusement  qu'il  n'y  a  aucun  rapport  imaginable  entre  cette  maladie  et  ces 
reptiles.  Si  on  allègue  les  expériences,  il  demandera  par  qui,  comment,  dans  quelles 
conditions  ont  été  faites  ces  prétendues  expériences;  il  fera  remarquer  l'extrême 
invraisemblance  de  celte  convocation  de  serpents;  il  voudra  qu'on  lui  donne  détail 
de  chaque  cas  dans  toutes  ses  circonstances,  qu'on  indique  le  nombre  des  malades 
et  celui  des  serpents,  qu'on  signale  les  précautions  prises  pour  écarter  toutes  les 
causes  d'erreur,  qu'on  montre  enfin  que  celte  croyance  est  une  conclusion  lé- 
gitimement déduite  des  faits  observés.  Et  après  avoir  épuisé  sou  arsenal  d'ob- 
jections, il  conclura  lui-même  que  l'histoire  de  la  caverne  n"esl  qu'un  conte  de 
vieille  femme,  que  l'ignorance  el  la  crédulité  les  plus  honteuses  ont  pu  seules  ac- 
créditer. 

Nous  sommes  tout  à  fait  de  l'avis  de  ce  médecin.  Cependant  il  importe  à  notre 
but  de  remarquer  que,  dans  la  pensée  des  médecins  de  ce  temps,  cette  médication 
avait  une  signification  toute  différente.  Elle  y  prenait  une  forme  scientifique  régu- 
lière. Sa  crédibilité  se  jiLjlifiait  suffisamment  par  sa  liaison  avec  des  dogmes  phy- 
siologiques et  pathologiques  universellement  reçus,  par  sa  conformité  avec  d'autres 


ÔïîO  DU    MAGîVÉTISME    ANIMAL. 

faits  d'un  genre  analogue  précédenimenl  connus.  Théoriquenienl  elle  était  parfai- 
tement explicable  par  les  idées  alors  en  vigueur,  et  son  introduction  dans  la  science 
courante  n'avait  rien  d'insolite  ni  d'extraordinaire.  Comme  simple  observation,  elle 
était  attestée  par  des  témoignages  auxquels  la  critique  historique  d'alors  ne  trou- 
vait rien  à  redire.  C'était  un  fait  de  notoriété  publique,  certifié  par  les  médecins  et 
professeurs  de  Rome  :  on  citait  les  noms,  les  lieux,  les  personnes;  on  racontait 
comment  cette  découverte  avait  été  faite  par  hasard  par  un  lépreux  qui,  s'étant 
égaré,  et  surpris  par  la  pluie,  s'était  réfugié  dans  la  caverne  à  moitié  nu,  et  s'y  était 
endormi;  qu'à  son  réveil  il  fut  saisi  d'horreur  en  se  voyant  couvert  de  serpents,  et 
s'enfuit  précipitamment,  mais  qu'il  s'aperçut  bientôt  qu'il  était  guéri.  Le  fait  ayant 
élé  divulgué,  d'autres  malades  allèrent  alors  se  livrer  aux  bienfaisantes  caresses 
des  serpents,  et  revinrent  guéris  comme  le  premier.  Ainsi,  historiquement,  le  fait 
n'avait  rien  de  fabuleux  ni  de  suspect.  Quant  à  la  propriété  curative  des  attouche- 
ments des  serpents,  il  n'y  avait  rien  qui  répugnât  aux  idées  médicales  de  ce  siècle. 
Ce  n'était  qu'un  exemple  de  plus  des  cures  opérées /)«'  translationem  ou  transplaii- 
tutioncm,  les  serpents  se  chargeant  des  principes  morbides  exhalés  sur  la  peau  du 
malade,  de  même  que  des  chiens  couchés  avec  un  goutteux  prenaient  la  goutte  à 
leur  compte.  La  possibilité  de  cette  transplantation  et  son  mécanisme  n'oifraienl 
pas  plus  de  dilïicullés.  Les  esprits  vitaux  ou  autres  effluves  subtiles  et  éthérées, 
attirés  ou  repoussés  par  des  mouvements  occultes  de  sympathie  ou  d'antipathie, 
offraient  immédiatement  une  explication  très-sortable.  L'existence  de  ces  esprits 
était  mise  elle-même  hors  de  contestation;  car  ce  n'est  que  par  eux  qu'on  pouvait 
se  rendre  compte  des  innombrables  faits  d'actions  à  dislance  et  de  mouvements 
invisibles  offerts  par  la  nature,  et  dont  on  donnait  surtout  pour  exemple  les  phé- 
nomènes de  l'aimant.  Ces  esprits  étaient  alors  des  espèces  de  faclotnms  dans  la 
science,  comme  les  esprits  familiers  dans  les  ménages.  La  race  n'en  est  pas  éteinte, 
et  leurs  enfants  s'appellent  aujourd'hui  des  fluides. 

On  voit  donc  que  la  médication  par  les  serpents  était  rationnelle,  comme  on 
parle  à  présent.  Cette  opinion  n'était  pas  raisonnable,  au  sens  absolu,  mais  parfai- 
tement raisonnée.  Fondée  sur  des  expériences,  plausiblement  expliquée .  consé- 
quente dans  toutes  ses  parties,  elle  était  revêtue  d'une  forme  logique  régulière. 
Son  admission  n'était  pas  le  résultat  d'une  crédulité  aveugle  et  passive,  mais  le  pro- 
duit d'une  conviction  acquise  dans  un  but  et  par  une  méthode  scientifiques.  Ce- 
pendant, dit-on,  la  méthode  était  fautive,  les  théories  fantastiques,  les  expériences 
illusoires!  sans  doute;  mais  il  ne  s'agit  pas  de  cela.  Nous  ne  voulons  constater  ici 
autre  chose  sinon  que  cette  opinion  réunissait  en  sa  faveur  tout  ce  que  la  critique 
scientifique  du  temps  exigeait  pour  qu'un  dogme  médical  quelconque  fût  reconnu 
vrai,  certain  et  fondé  en  raison. 

Voyons  maintenant  si  la  philosophie  médicale  moderne  a  fait  assez  de  progrès 
pour  rendre  impossible  celte  sorte  d'illusion. 

Les  termes  de  comparaison  abondent.  Il  n'y  a  qu'à  ouvrir  un  traité  de  méde- 
cine pratique,  un  Codex,  un  dictionnaire  ;  on  en  trouve  un  à  chaque  page.  Nous 
prendrons  le  suivant  non  comme  le  plus  convenable  à  notre  but,  mais  comme  un 
des  plus  populaires  et  des  plus  connus. 

Chacun  a  entendu  parler  de  la  gastrite,  et  même,  il  y  a  quelques  années,  chacun 
croyait  l'avoir.  Sans  faire  ici  de  médecine,  nous  dirons  qu'on  désigne  par  ce  mot 
rinflammation  de  la  membrane  qui  revêt  intérieurement  l'estomac.  Quant  à  la 
chose  signifiée  par  le  mot  inflammation,  la  définition  en  serait  infiniment  plus  diffi- 


mi    MAGIMiaiSME    ANIMAL.  5i)l 

cilo.  Il  siillit  tlo  (lire  (luOii  s'oii  lorail  mio  idée  siilfisainiiicnt  clairo,  (luoiqiic  bien 
grossièn;,  on  se  repiésontant  l'élal  <le  la  peau  tlii  visage  |)ri.se  de  llu\i(»n  ou  d'éry- 
sipèle.  La  peau,  dans  ees  cas,  devient,  comme  on  sait,  rouge,  chaude,  gonlUie  el 
douloureuse.  Placez  tous  ces  caractères  sur  la  peau  interne  <le  reslomac,  et  vous 
aurez  à  peu  près  Timage  d'une  gastrite.  C'est  du  moins  ce  que  disent  les  livres  et 
nos  maîtres.  Personne  n'ignore  non  plus  que,  celle  maladie  étant  constatée,  la 
première  chose  que  fait  le  médecin  est  d'appliquer  sur  le  creux  de  l'estomac  un 
certain  nombre  de  sangsues  (quinze,  vingt,  trente)  qu'on  y  laisse  se  gorger  de  sang, 
et  dont  on  ne  ferme  ensuite  les  piqûres  qu'après  qu'elles  ont  coulé  plus  ou  moins 
longtemps.  Celte  soustraction  de  sang,  opérée  sur  ce  point  déterminé,  passe  pour 
agir  puissamment  el  favorablement  sur  l'organe  intérieur  soulTrant.  C'est  parmi  les 
moyens  imaginés  pour  le  traitement  de  la  gastrite  le  plus  universellement  employé. 
Le  médecin  qui  négligerait  de  l'appliquer  serait  taxé  d'imprudence,  sinon  d'igno- 
rance, et  celui  qui  le  prescrit  se  croit  parfaitement  en  règle  avec  sa  conscience  el 
avec  sa  science. 

Celle  confiance  morale  et  celte  quiétude  logique  reposent  pourtant  sur  des 
fondements  si  faibles,  qu'on  n'a  plus  le  courage  de  faire  le  procès  au  P.  Kircher,  à 
l'endroit  de  ses  serpents.  Si  vous  demandez  au  médecin  la  démonstration  scientifique 
de  celle  méthode,  vous  serez  étonné  de  reconnaître  qu'il  est  incapable  de  la 
produire,  et  il  sera  probablement  aussi  étonné  que  vous  de  son  impuissance  à  cet 
égard.  C'est  qu'en  eifet  il  ne  .s'était  jamais  posé  directement  la  question  à  lui- 
même.  Il  est,  sans  s'en  douter,  dans  l'illusion  logique  de  ses  confrères  du 
xvi"  siècle.  Forcé  de  répondre,  il  invoquera  inévitablement  et  avant  tout  l'expé- 
rience. Mais  alors  on  lui  demandera,  comme  à  l'homme  à  la  caverne,  quelle 
garantie  il  a  que  celte  expérience  a  été  véritablement  faite,  et  qu'elle  est  con- 
cluante? S'il  cite  des  faits,  on  lui  prouvera,  avec  une  étonnante  facilité,  que  ces 
faits  sont  mal  déterminés,  variables,  sujets  à  inlerprétalions  multiples  et  diverses, 
contradictoires,  étrangers  à  la  question,  insignifiants,  en  somme  inconcluants,  el 
par  conséquent  nuls  el  non  avenus.  Si,  sortant  du  terrain  de  la  pure  observation 
empirique,  où  il  est  déjà  si  mal  à  l'aise,  il  s'adresse  à  la  théorie,  il  tombe  dans  un 
abîme  de  difficultés  et  d'invraisemblances.  Quelque  notion  qu'il  se  fasse  de  l'état 
morbide  de  l'estomac  appelé  gastrite,  il  lui  est  tout  à  fait  interdit  d'établir  un  lien 
de  causalité,  je  ne  dis  pas  évident,  mais  même  plausible,  entre  la  saignée  locale 
exécutée  sur  l'épigastre  et  la  modification  interne  que  cette  opération  est  cen.sée 
produire  dans  l'estomac  même.  Le  seul  but  appréciable  de  cette  pratique  est  eu 
efl'el  de  dégorger  la  surface  intérieure  de  l'estomac,  d'en  soutirer  l'excès  de  sang 
dont  on  la  suppose  pénétrée,  et  dont  l'accumulation  anormale  dans  son  tissu  est, 
selon  les  idées  reçues,  un  des  éléments  principaux  de  l'état  intlammatoire.  Jlais 
comment  prouvera-t-il  que  le  moyen  est  ici  approprié  au  but?  Ces  deux  surfaces, 
la  saine  el  la  malade,  sont  complètement  séparées,  non-seulement  par  d'épais 
tissus,  mais  même  par  des  espaces  vides  ;  leurs  vaisseaux  capillaires  sanguins  sont 
tout  à  fait  indépendants.  Comment  dès  lors  supposer  qu'en  dégorgeant  l'une,  on 
dégorgera  l'autre?  Ce  résultai,  loin  d'être  évident,  n'est  pas  même  probable,  el  dans 
l'état  actuel  des  connaissances  anatomiques  il  est  incompréhensible.  La  théorie  ne 
justifie  donc  en  aucune  façon  la  pratique.  Si  on  se  rejette  sur  l'efficacité  de  la  perte  de 
sang,  considérée  comme  une  simple  saignée,  on  change  la  question,  et  on  eu  po.se  une 
nouvelle,  non  moins  problématique  peut-être,  celle  de  l'influence  des  émissions 
sanguines.  Si  enfin  on  se  réduit  modestement  à  donner  pour  raison  de  celle  médi- 


35â  DU    MAGNÉTISME    ANIMAL. 

cation  l'irritation  révulsive  produite  par  les  morsures  des  sangsues,  on  aura  à 
prouver  d'abord  la  vérité  de  la  théorie  de  la  révulsion  en  général,  ce  qui  ne  sera 
pas  aisé,  et  il  faudra  ensuite,  dans  le  cas  particulier  de  la  gastrite,  montrer  que  la 
puissance  de  la  cause  est  proportionnée  à  l'effet  à  produire. 

La  croyance  moderne  à  l'efficacité  des  sangsues  dans  la  gastrite  n'a,  on  le  voit, 
au  fond,  pas  plus  de  valeur  scientifique  que  la  croyance  ancienne  à  l'efficacité  des 
serpents  pour  la  lèpre.  Elle  est  intrinsèquement  frappée  des  mêmes  vices  logiques. 
Cependant  elle  est,  comme  son  aînée,  acceptée  à  titre  de  vérité  scientifiquement 
acquise  et  scientifiquement  démontrée  ;  elle  fait  partie  intégrante  de  la  doctrine 
médicale  généralement  adoptée,  enseignée,  appliquée.  Quoique  absolument  dénuée 
des  motifs  de  crédibilité  exigés  aujourd'hui  dans  tout  ce  qui  prétend  au  nom  de 
science,  elle  s'établit  sans  difficulté  aucune  dans  la  foi  du  médecin  et  s'y  place 
honorablement  à  côté  d'une  foule  d'autres  qui,  à  la  vérité,  la  valent  bien  ;  elle 
résiste  bravement  à  l'épreuve  indéfiniment  répétée  de  la  pratique.  Si,  passagère- 
ment et  par  éclairs,  quelque  doute  s'élève  sur  la  légitimité  d'une  acquisition  de 
celte  nature,  il  est  immédiatement  étouffé  par  la  prodigieuse  difficulté  d'une  vérifi- 
cation personnelle,  et  par  la  réflexion  tranquillisante  que  cette  vérification  a  dû 
«')tre  faite  quelque  part  par  quelqu'un;  et  on  continue  non  point  à  expérimenter 
cette  connaissance,  mais  seulement  à  l'appliquer.  On  s'en  sert  parce  qu'il  est  admis 
qu'il  faut  s'en  servir.  C'est  une  formalité. 

S'il  est  vrai  qu'on  puisse  ainsi,  avec  de  l'attention,  prendre  notre  science  actuelle 
en  flagrant  délit  de  lèse-logique  dans  une  foule  de  cas  où  elle  ne  se  doute  pas 
même  de  sa  mauvaise  position,  on  concevra  moins  difficilement  comment  un  corps 
de  croyances  pseudo-scientifiques  peut  se  maintenir  longtemps  en  présence  et  en 
dépit  des  applications  pratiques  dont  les  mécomptes  devraient,  à  ce  qu'il  semble, 
on  dévoiler  bientôt  la  vanité.  Si  ce  phénomène  intellectuel  nous  étonne  tant  dans 
l'histoire  des  doctrines  astrologiques,  magiques,  spargyriques  et  théurgiques,  c'est 
cpie  leurs  dogmes  positifs,  étant  tout  à  fait  sortis  de  notre  croyance  sous  leur 
forme  originaire,  observés  à  la  mesure  de  notre  science  actuelle,  ils  paraissent  des 
monstres.  Ce  sont  ces  dogmes  qui  nous  effraient  d'abord,  et  ce  n'est,  si  on  nous 
|)asse  le  terme,  que  par  ricochet  que  nous  reportons  notre  surprise  et  notre  inves 
tigation  critique  sur  l'étrange  aberration  d'espril  qui  les  mit  au  monde  et  les  y  laissa 
vivre.  Si,  à  notre  époque,  nous  sommes  en  général,  et  sur  tant  de  points,  très -peu 
portés  à  suspecter  les  fondements  de  notre  foi  scientifique,  c'est  parce  que  les 
dogmes  dont  elle  se  compose,  fruits  de  nos  propres  œuvres,  n'étonnent  pas  plus 
notre  intelligence  que  la  forme  de  nos  habits  ne  choque  nos  yeux.  Il  arrive  de 
là  que,  lorsqu'on  accole  brusquement,  comme  nous  venons  de  le  faire,  telle  ou 
telle  science  du  passé  à  telle  ou  telle  science  du  présent,  la  médecine  rationnelle 
du  xix'  siècle  et  la  médecine  occulte  du  xvi",  la  méthode  des  serpents  et  la 
inéthode  des  sangsues,  on  produit  sur  l'esprit  l'effet  blessant  et  insupportable 
qu'une  dissonance  musicale  produit  sur  l'oreille.  Cependant  de  même  que  cette 
dissonance  peut,  au  moyen  d'intermédiaires  appropriés,  être  atténuée  au  point  de 
devenir  insensible,  de  môme  une  assertion  du  caractère  extérieur  le  plus  paradoxal 
peut,  à  l'aide  de  transitions  convenables,  se  faire  accepter  par  la  raison. 

Du  reste,  il  ne  faut  prendre  cette  comparaison  que  pour  ce  qu'elle  vaut.  Assu- 
rément nous  ne  prétendons  pas  que  le  second  de  ces  exemples  soit  aussi  ridicule 
que  le  premier,  ni  qu'il  implique  des  erreurs  et  des  préjugés  aussi  grossiers.  Mais 
le  degré  de  ridicule  ne  fait  rien  à  l'affaire.  Ce  ridicule  d'ailleurs  tient  en  grande 


DU    MAGNETISME    AMMAL.  5ci5 

partie  à  dos  circonstances  accidcntollcs  de  Ii(Mi,  de  temps,  de  langage.  Le  seul  point 
important  à  constater  par  ce  rapprochement,  c'est  nue,  dans  les  deux  cas,  il  y  a  le 
même  genre,  sinon  le  même  degré,  d'illusion,  et  que  la  posilion  logique  des  deux 
médecins  et  des  deux  sciences  qu'ils  représentent,  est,  dans  ces  mêmes  cas,  à  peu 
près  semblahle.  Voilà  tout  ce  qu'on  a  voulu  prouver  ;  et  prouver  cela,  c'est  prouver 
que  le  règne  du  vieil  esprit  de  la  fausse  science  dure  encore  assez  sensiblement,  et 
que  si  son  arrêt  de  bannissement  a  été  légalement  et  solennellement  prononcé  il  y 
a  deux,  siècles  et  non  rapporté  depuis,  il  est  certain  que  la  sentence  n'a  pas  été 
partout  exécutée. 

Le  magnc'tisme  animal  va  nous  offrir,  sur  une  plus  grande  échelle  et  en  traits 
plus  fra|)pants.  la  coniirmation  de  ce  qui  précède.  Cette  doctrine  semble,  après  bien 
des  aventures,  se  trouver  aujourd'hui  dans  une  période  d'ascendance.  Sa  littérature 
abonde  en  livres  qu'on  achète;  elle  a  à  Paris  des  chaires  publiques  et  privées,  et 
deux  ou  trois  journaux.  En  Allemagne,  elle  est  officiellement  classée  parmi  les 
branches  de  l'enseignement  médical;  elle  se  fait  souvent  écouter  et  quelquefois 
presque  accepter  par  nos  académies.  Elle  renouvelle  fréquemment  ses  appels  à  la 
curiosité  publique  par  des  affiches,  des  prospectus,  des  annonces,  et  fournit  à  la 
conversation  un  texte  encore  peu  usé.  Enfin,  elle  a  créé  dans  la  science  une  s/je'c/a- 
Uté,  et  dans  l'état  deux  professions,  celle  de  magnétiseur  et  celle  de  somnambule.  S. 
tous  ces  titres  elle  constitue  une  très-respectable  actualité. 

Quelques  mots  d'abord  sur  son  histoire. 

C'est  d'ordinaire  au  médecin  allemand  Mesmer  qu'on  attribue  l'introduction  du 
magnétisme  animal  et  l'établissement  de  ses  dogmes  fondamentaux  :  c'est  une 
erreur.  Les  idées  qu'il  fit  entrer  dans  sa  doctrine  avaient  subi,  dans  les  deux  siècles 
précédents,  une  élaboration  systématique,  et  pris  la  forme  d'une  doctrine  arrêtée. 
Les  titres  seuls  de  bon  nombre  de  livres  des  xvi*  et  xvii^  siècles  (1)  prouvent 
que  le  mot  était  déjà  alors  très-répandu,  et  la  lecture  de  ces  ouvrages  et  d'une 
foule  d'autres  montre  que  la  chose  ne  l'était  pas  moins.  Mesmer  n'en  fut  pas  l'in- 
venteur, mais  le  restaurateur.  C'est  là  un  point  mis  il  y  a  longtemps  hors  de 
question  par  Tbouret  (2),  et  nos  propres  recherches  nous  ont  convaincu  qu'il  y  a 
peu  d'exemples  d'un  plagiat  aussi  complet.  Néanmoins  celte  restauration  était 
assez  imprévue,  et  se  présentait  d'ailleurs  avec  quelques  dehors  assez  spécieux 
pour  faire  l'effet  d'une  espèce  de  nouveauté  scientifique  en  France,  lorsque  Mesmer 
l'y  apporta,  en  1778. 

Le  système  de  Mesmer  n'a,  dans  ses  principes  et  dans  sa  pratique,  presque  rien 
de  commun  que  le  nom  avec  celui  des  magnétistes  modernes.  En  voici  brièvement  la 
substance. 

Il  existe  une  influence  mutuelle  entre  les  corps  célestes,  la  terre  et  les  êtres 
animés.  Cette  influence  s'exerce  au  moyen  d'un  fluide  prodigieusement  subtil,  qui 
remplit  tout.  L'action  de  ce  fluide  est  soumise  à  des  lois  mécaniques  détermina- 
bles.  La  plus  universelle  de  ces  lois  est  un  balancement  alternatif,  dont  le  flux  et 


(1)  Particulièrement  ceux  de  Tenlzel  [de  Mediciiia  diastatica  s.  tnaijnetica)  ;  de  Maxwel 
{de  Medicinn  magnetica,  1679);  de  Nicolas  do  Loques  (Traité  des  vertus  magnétiques  du 
sang,  1664);  de  Van-Hclmonl  (fie  Magnetica  vulnerum  curalione);  de  Goclciiius  (Trac- 
lalus  de  magnetica  vulnerum  curatione)  ;  du  P.  Kircher  {Magnes,  sive  de  arle  ma- 
gnetica, 1654). 

(2)  Recherches  et  Doutes  sur  le  magnétisme  animal,  1784,  Paris. 


3S4  DU    MAGNÉTISME    ANIMAL. 

reflux  de  la  mer  est  un  exemple  visible,  mais  dont  la  répétition  incessante  au  sein 
de  la  matière  est  la  cause  de  tous  les  phénomènes  de  l'univers  sans  exception,  et 
la  source  de  toutes  les  propriétés  des  corps.  Le  corps  humain  jouit,  en  vertu  du 
principe  universel,  de  propriétés  analogues  à  celles  de  l'aimant  ;  il  a  deux  pôles.  Il  a 
donc  une  vertu  magnétique,  et  celte  vertu,  quoiipie  commune  à  tous  les  êtres,  peut, 
en  tant  qu'on  la  considère  dans  les  corps  animés,  être  appelée  tncignélismc  animal. 
Cet  agent  magnétique  est  le  principe  de  tous  les  actes  vitaux;  et  comme  il  est  sus- 
ceptible d'être  poussé,  concentré,  soutiré,  accéléré,  augmenté  ou  diminué  par  des 
moyens  artificiels,  il  acquiert,  entre  les  mains  du  médecin,  une  puissante  in- 
fluence niédicatrice.  11  peut  guérir  immédiatement  ou  médiatemenl  toutes  les  ma- 
ladies. 

Cette  doctrine,  où  l'on  voit,  à  travers  les  traces  non  équivoques  de  l'ancienne 
médecine  magnétique,  des  éléments  empruntés  aux  récentes  découvertes  sur  l'élec- 
tricité, Mesmer  oJTrail  de  la  démontrer  par  des  faits.  Ces  faits  consistaient  en  des 
phénomènes  physiologiques  produits  sur  le  corps  de  l'homme  et  par  des  guérisons 
de  maladies.  Les  phénomènes  physiologiques  devaient  prouver  l'existence  du  principe 
universel,  les  guérisons  la  puissance  curativede  ce  principe.  Ces  phénomènes  étaient 
des  mouvements  nerveux  du  corps  et  des  membres,  des  bâillements,  des  agitations 
et  des  sensations  intérieures  extraordinaires,  des  impressions  de  chaleur  ou  de 
froid,  des  sueurs,  l'accélération  du  pouls,  des  pleurs,  des  rires  involontaires,  et 
enfin  des  convulsions  violentes  qu'il  appelait  des  crises.  Pour  déterminer  ces  effets, 
Mesmer  se  servait  d'appareils  et  d'instruments  qui,  par  leur  construction,  leur  ma- 
tière, leur  mode  d'application,  étaient  analogues  à  ceux  employés  en  phy.sique  dans 
les  expériences  sur  l'électricité,  la  lumière,  etc.,  et  appropriés  h  la  nature  sup- 
posée de  son  fluide  universel.  C'étaient  des  baquets  remplis  de  limaille  de  fer  pu 
d'eau,  des  tiges  de  fer,  des  baguettes  pointues.  Les  traitements  avaient  lieu  en 
commun. 

.\près  bien  des  vicissitudes  inutiles  à  retracer  ici,  la  commission  mixte  de  l'Aca- 
démie des  Sciences  et  de  la  Faculté  de  Médecine,  chargée  par  le  roi  d'examiner  le 
système  de  Mesmer,  fit  paraître,  après  cinq  mois  d'expériences,  son  fameux  rapport, 
rédigé  par  Bailly  (H  août  1784).  Elle  déclara,  l"que  l'agent  annoncé  par  Mesmer 
n'existe  pas  ;  ^"  que  les  eifels  physiologiques  observés  dans  les  salles  de  traite- 
ment avaient  pour  seules  causes  l'influence  des  attouchements,  de  l'imagination 
et  de  l'imitation;  5"  que  ces  effets  étaient  dangereux;  4°  que  les  faits  de  guérison 
allégués  n'avaient  aucune  valeur.  Ce  rapport  fut  signé  par  B.  Franklin,  Bailly, 
d'Arcet,  Lavoisier,  Sallin,  deBory,  Leroy,  Majault  et  Guillotin.  La  société  royale  de 
médecine  fit  aussi,  d'après  les  ordres  du  roi,  un  rapport  analogue  dans  ses  con- 
clusions. 

Malgré  ces  décisions  solennelles  parties  de  si  haut,  Mesmer  continua  d'écrire,  de 
traiter  des  malades  et  de  propager  sa  doctrine  par  tous  les  moyens  à  sa  disposition. 
N'ayant  pu  s'arranger  avec  le  gouvernement  pour  la  vente  de  ce  qu'il  appelait  son 
secret,  il  le  céda  à  des  souscripteurs  volontaires  dont  il  tira,  dit-on,  plus  de  3  40,000  fr. 
Des  sociétés  nombreuses,  dites  sociétés  d'harmonie,  s'établirent  dans  les  principales 
villes  de  France  et  du  Nord.  Celle  de  Strasbourg  fut  une  des  plus  célèbres.  Le  ma- 
gnétisme animal  devint  une  mode,  il  en  eut  la  voguO,  l'entraînement  et  la  popularité, 
et  ensuite  le  retour. 

Dans  l'année  même  où  les  premiers  savants  de  la  France  condamnaient  le  mes- 
mérisme  h  Paris,  un  jeune  officier,  M.  Chasienel  de  Puységur,  fit  une  découverte 


DU    MAGNETISME    AMMAL.  35 J 

qui  devait  complètement  transformer  la  doctrine  du  médecin  allemand,  et  com- 
mencer une  ère  toute  nouvelle  pour  le  n)ai;nétisme  animal.  Celle  découverte  fut 
celle  du  so»in(t))ihiilis)iie  arliliciel,  ou  soninieil  lucide.  Ce  fut  un  jeune  paysan  de 
sa  terre  de  Busancy,  près  Soissons,  nommé  Victor,  qui  lui  offrit  le  premier  exemple 
de  cet  état  singulier  avec  quelques-uns  de  ses  merveilleux  effets.  M.  de  Puységur 
ayant  annoncé  sa  découverte,  d'autres  faits  vinrent  bientôt  la  confirmer.  Toute 
l'attention  des  magnétiseurs  se  porta,  dès  ce  moment,  sur  cet  étrange  phénomène. 
Les  procédés  de  Mesmer,  étant  reconnus  inutiles  à  sa  production,  furent  bientôt 
abandonnés,  ainsi  que  les  traitements  en  commun.  Sa  théorie  toute  empruntée  à  la 
physique,  parut  également  improiire  à  expliquer  le  fait  nouveau,  et  se  transforma 
en  une  autre  dont  il  sera  bientôt  parlé. 

C'est  de  la  découverte  du  somnambulisme  que  les  historiens  du  magnétisme  datent 
le  commencement  de  ce  qu'ils  appellent  sa  seconde  époque,  la  première  étant  à  peu 
près  remplie  par  le  mesmérisme. 

Une  troisième  et  dernière  époque  est  celle  où  nous  sommes  en  ce  moment.  Elle 
commence  en  1 8 1 3  avec  la  publication  de  l'Histoire  critique  du  Magnétisme  animal  de 
M.  Deleuze,  lelivrele  plus  remarquable  et  même  leseul  véritablement  remarquable, 
à  notre  connaissance,  de  la  littérature  magnétique  en  France,  ouvrage  d'un  esprit 
droit,  philosophique,  ingénieux,  sensé,  instruit  et  honnête,  écrit  avec  gofit  et  talent. 
Le  magnétisme  animal  eut  dès  lors  une  sorte  de  renaissance.  Le  docteur  Bertrand, 
M.  Dupotet,  donnèrent  des  leçons  publiques.  On  fit  dans  plusieurs  desgrands  hôpi- 
taux de  Paris  des  expériences  somnambuliques.  Les  écrits  se  multiplièrent;  les  plus 
estimables  sans  contredit  furent  ceux  du  docteur  Bertrand  (1),  qui  essaya  non 
sans  talent,  mais  avec  peu  de  succès,  ce  nous  semble,  d'introduire  la  lumière  de  la 
psychologie  dans  la  théorie  du  somnambulisme,  et  celle  de  la  critique  philosophique 
dans  son  histoire. 

Les  événements  les  plus  intéressants  de  la  carrière  du  magnétisme,  dans  les 
dernières  années,  sont  ses  relations  avec  les  corps  savants  (2).  En  18:23.  le  ma- 
gnétisme se  crut  assez  fort  pour  frapper  de  nouveau  à  la  porte  des  académies,  où  il 
avait  été  jadis  si  mal  reçu.  Comme  il  s'était  singulièrement  transformé  depuis,  il 
espéra  qu'on  ne  le  reconnaîtrait  point.  Un  médecin,  M.  Foissac,  invita  simultané- 
ment l'Académie  des  Sciences  et  l'Académie  de  Médecine  à  se  livrer  à  un  nouvel 
examen  du  magnétisme  animal.  L'Académie  des  Sciences  lui  renvoya  des  remerci- 
ments.  L'Académie  de  Médecine,  après  bien  des  résistances,  nomma  une  commis- 
sion nombreuse  composée  de  ses  membres  les  plus  considérables.  Les  travaux  de 
cette  commission  dui-èrent  cinq  années,  et  ce  ne  fut  qu'en  juillet  1851  qu'elle  en 
apporta  le  résultat  à  l'Académie  par  l'organe  de  son  rapporteur,  M.  Husson.  Son 
rapport  ne  parut  pas  valoir  celui  de  Bailly.  Les  conclusions  étaient  assez  favo- 
rables au  magnétisme;  la  réalité  de  quelques-uns  des  phénomènes  contestés  du 
somnambulisme  y  était  reconnue.  L'Académie  ne  permit  pas  l'impression  de  ce 
travail,  qui  dès  lors  ne  représente  que  l'opinion  du  rapporteur  et  non  celle  de  la 
compagnie. 

Deux  ans  après  (en  1853)  un  second  appel  fut  fait  à  la  même  académie  par  le 

(1)  Traité  du  somnambulisme,  1822.  Du  magnétisme  animal  en  France,  etc.,  etc., 
Paris,  1826. 

(2)  On  en  trouvera  le  récit  complet  et  détaille  dans  VHistoire  académique  du  magné- 
tisme animal  dti  M.  Dubois  (d'Amiens)  et  Burdin  jeune. 


ôoG  DU    MAGNÉTISME    ANIMAL. 

docleur  Berna.  On  y  répondit  encore  ;  mais  celle  fois  le  niagnélisnie  fui  très -mal 
irailé.  Le  rapporleur  était  M.  Dubois  (d'Amiens). 

Ces  derniers  débats  donnèrent  lieu  au  fameux  prix  Burdin.  Voici  ce  que  c'est 
(jue  ce  prix. 

Le  docteur  Burdin,  membre  de  l'Académie  de  médecine,  fatigué  de  ces  intermi- 
nables disputes  sur  le  magnétisme,  résolut  d'en  finir  par  un  coup  d'éclat.  Il  prit  la 
résolution  désespérée  de  constituer  de  ses  deniers  un  prix  de  3,000  francs,  qu'il 
déposa  chez  M""  Haylig  notaire  à  Paris,  et  qu'il  promit  d'adjuger  à  celle  ou  celui 
qui,  magnétisé. ou  non  magnétisé,  endormi  ou  éveillé,  lirait  sans  le  secours  de 
ses  yeux  en  présence  d'une  commission  académique.  Ce  concours  devait  rester 
ouvert  deux  ans.  Ce  programme  fut  solennellement  proclamé  le  5  septembre -1837. 

Plusieurs  concurrents  se  présentèrent,  et  d'abord  M""  Pigeaire,  amenée  tout 
exprès  pourcela  de  Montpellier.  On  annonçait  qu'elledevait  lire  les  yeux  couverts 
d'un  large  et  épais  bandeau  de  velours  noir,  et,  en  eifet,  c'est  avec  ce  bandeau 
qu'elle  a  lu  devant  tous  les  journalistes  de  Paris,  devant  des  députés,  des  pairs  de 
France,  devant  des  savants,  devant  des  ignorants,  devant  tout  le  monde.  Mais  cet 
élégant  bandeau  ne  convenant  pas  à  l'académie,  et  M"'=  Pigeaire  assurant  qu'elle  ne 
pourrait  lire  avec  aucun  autre,  on  s'en  rapporta  à  elle  sur  ce  point,  et  il  n'y  eut 
rien  de  fait.  Plusieurs  autres  propositions  n'eurent  également  aucune  suite.  Le 
dernier  concurrent  sérieux  fut  M""  Diana,  qui  vint  tenter  l'aventure  sous  les  au.s- 
pices  du  docteur  Teste  :  elle  devait,  en  moins  de  dix  minutes  de  sommeil,  lire  des 
mots  écrits  placés  dans  une  boîte  de  carton  opaque  hermétiquement  fermée  et  ca- 
chetée. Au  bout  d'une  heure,  elle  n'avait  rien  vu  et  ne  vit  rien.  Son  magnétiseur 
assura  que  c'était  extraordinaire;  mais  il  fut  le  seul  de  son  avis. 

La  clôture  du  concours  Burdin  ayant  eu  lieu  le  l"  octobre  1840,  cet  honorable 
académicien  alla  reprendre  chez  M"  Haylig  ses  3,000  fr.,  et  la  grande  question  de 
la  vision  somnambulique  reste  encore  pendante. 

Passons  maintenant  aux  dogmes  magnétiques. 

La  doctrine  communément  reçue  aujourd'hui  par  la  majorité  des  magnétistes 
peut  se  résumer  brièvement  comme  il  suit  : 

L'homme  peut  agir  matériellement  à  distance,  et  sans  l'intermédiaire  d'aucun 
moyen  physique  ou  mécanique,  sur  les  autres  êtres  de  son  espèce,  et  en  général 
sur  tous  les  corps,  par  la  seule  force  de  sa  volonté  ou  de  certains  gestes.  La  réalité 
de  cette  faculté  est  un  fait  d'expérience. 

Cette  action  s'exerce  au  moyen  d'un  fluide  invisible,  impalpable,  d'une  subtilité 
extrême.  Ce  fluide  ne  paraît  être  ni  l'électricité,  ni  le  calorique,  ni  aucun  des  im- 
pondérables connus.  On  peut  le  considérer  soit  comme  une  modification  du  fluide 
universel  qui  pénètre  tous  les  corps,  soit  comme  un  fluide  particulier  propre  à  l'or- 
ganisation animale,  et  dans  ce  dernier  cas,  qui  est  le  plus  probable,  il  n'est  autre 
chose  que  le  fluide  nerveux.  On  l'appela  magnétique  parce  que  plusieurs  de  ses 
effets  ont  de  l'analogie  avec  ceux  de  l'aimant. 

L'homme  a  la  faculté  de  disposer  de  ce  fluide,  de  lui  imprimer  des  mouvements, 
de  le  projeter  au  dehors  avec  une  force  et  dans  une  direction  déterminées,  de  l'ac- 
cumuler et  de  le  fixer  dans  des  corps  par  sa  seule  volonté  aidée  de  quelques  mou- 
vements. 

L'action  magnétique  exercée  par  un  homme  sur  un  autre  homme  donne  lieu  à 
des  effets  de  diverse  nature.  Il  peut  produire  simultanément,  successivement,  ou 
isolément,  i"  des  phénomènes  physiologiques  généraux,  tels  que  des  sensations  de 


nu    MAGNETISME    ANIMAL.  3')7 

froid  ou  de  chaud,  dos  nioiivemciits  nerveux  plus  ou  moins  violenls,  des  variations 
dans  la  ciieulalion  et  autres  du  niêiue  ordre;  2"  des  modiliealions  purement  médi- 
catrices;  3"  un  état  pliysiologique  et  psjchologi(iue  spécial  qui  est  le  sommeil 
magnétique,  le  somnambulisme. 

Jusqu'ici  ce  système  ne  parait  pas  au  premier  abord  différer  sensiblement  de 
celui  de  Mesmer;  mais  en  réalité,  il  est  tout  autre.  La  théorie  de  Mesmer  était  en- 
tièrement physique,  colle-ci  est  physiologique.  L'agent  magnétique  mesmérien  était 
soumis  aux  lois  mécaniques  et  passives  du  mouvement;  l'agent  magnétique  mo- 
derneen  est  indépendant  et  paraît  participer  à  la  spontanéité  delà  vie  organique  et 
de  la  vie  spirituelle.  Pour  .se  rendre  maître  du  premier,  il  fallait  des  appareils,  des 
instruments  physiques  ;  pour  se  faire  obéir  du  second,  il  ne  faut  qu'une  détermina- 
tion libre  de  la  volonté.  Cette  distinction,  dont  les  magnétiseurs  ne  se  sont  pas 
bien  rendu  compte,  a  jeté  beaucoup  d'embarras  et  de  confusion  dans  leurs  théo- 
ries, car  en  cherchant  à  rattacher  leur  nouveau  principe  au  principe  de  Mesmer,  et 
des  deux  n'en  faire  qu'un,  il  en  est  résulté  que  leur  fluide  actuel  se  trouve,  comme 
Arlequin,  habillé  de  pièces  et  de  morceaux,  et  doué  de  propriétés  inconciliables. 

Les  pratiques  employées  par  nos  magnétiseurs  sont  assez  conformes  à  leur 
théorie.  De  simples  mouvements  des  mains,  appelés  ^xfsscs,  longtemps  promenées  à 
petite  distance,  et  en  procédant  toujours  de  haut  en  bas,  soit  sur  le  corps  entier, 
soit  sur  certaines  parties,  l'application  des  mains,  soit  sur  la  tête,  soit  sur  l'épi- 
gastre,  forment  à  peu  près,  avec  quelques  variations,  les  seules  manœuvres  de  la 
magnétisation.  Plusieurs  même  considèrent  ces  pratiques  comme  indifférentes  par 
elles-mêmes,  mais  utiles  cependant  pour  fixer  et  régulariser  l'attention  de  l'opéra- 
teur. Le  principe  véritablement  eflicace  réside  uniquement  dans  la  disposition  mo- 
rale et  dans  la  volonté  du  magnétiseur.  M.  Deleuze  a  résumé  ainsi  les  conditions 
psychologiques  requises  pour  l'efficacité  de  l'action  magnétique  : 

Volonté  active  vers  le  bien  ; 

Croyance  ferme  en  sa  puissance  ; 

Confiance  entière  en  l'employant. 

La  croyance  et  la  confiance  ne  sont  ici  que  des  conditions  médiates,  en  tant 
qu'elles  influent  sur  l'énergie  de  la  volonté.  Puységur  disait  .'  Croyez  et  veuillez; 
d'autres  disent  seulement  :  Veuillez.  C'est  là  tout  le  formulaire  et  tout  le  céré- 
monial de  la  magnétisation.  La  secte  des  magnétiseurs  spiritualistcs,  fort  répandue 
dans  le  nord  de  l'Europe,  y  joint  la  prière  et  des  actes  religieux. 

Quant  aux  effets  magnétiques,  quelques-uns,  tels  que  l'action  curative  et  un 
certain  nombre  de  modifications  physiologiques,  sont  les  mêmes  que  ceux  signalés 
par  Mesmer,  sauf  les  convulsions  appelées  crises,  dont  on  ne  voit  presque  plus 
d'exemples.  Mais  il  en  est  un  tout  à  fait  nouveau,  c'est  l'état  somnambulique  sur 
lequel  il  importe  de  s'arrêter  un  peu  plus  en  détail,  car  le  magnétisme  animal  ac- 
tuel roule  presque  exclusivement  sur  ce  phénomène. 

Voici  ce  qu'on  en  apprend,  en  écrivant  sous  la  dictée  des  magnétistes. 

Considéré  dans  sa  réalisation  parfaite,  dans  la  totalité  de  ses  manifestations,  le 
sommeil  lucide  est  rare.  En  le  supposant  parfait,  et  il  y  en  a  plus  d'un  exemple,  il 
offre  successivement  ou  simultanément  les  caractères  suivants  : 

Le  sujet  soumis  à  la  magnétisation  éprouve  d'abord  quelques  sensations  inso- 
lites ;  bientôt  on  observe  des  bâillements,  des  inspirations  longues  et  lentes,  des 
efforts  répétés  de  déglutition;  les  paupières  s'appesantissent  et  se  ferment;  la  tête 
s'incline  légèrement  en  avant.  Ces  phénomènes  sont  les  préliminaires,  ou,  comme 


5^8  »U    MAGNÉTISME    ANIMAL. 

on  dit  en  médecine,  les  prodromes  du  somnambulisme.  Dès  qu'ils  cessent  et  que  le 
sujet  reste  immobile,  il  est  endormi  du  sommeil  magnétique. 

Arrivé  à  cet  étal,  le  somnambule  devient  en  quelque  sorte  un  nouvel  être. 
1"  Tous  les  organes  des  sens  sont  complètement  engourdis.  Il  reste  absolument 
isolé  et  sans  communication  avec  le  monde  extérieur.  Sa  peau  est  insensible  aux 
excitations  les  plus  douloureuses. 

2"  Étant  mis  en  rapport,  au  moyen  d'un  contact  préalable,  avec  une  ou  plu- 
sieurs personnes,  il  entend  aussitôt  leurs  paroles,  mais  il  n'entend  aucun  autre 
bruit. 

3"  Il  a  les  yeux  fermés,  et  il  voit  mieux  (jue  l'homme  éveillé. 
Il  voit  non-seulement  les  choses   voisines,  mais  encore  les  choses   éloignées. 
Aucune  distance,  aucun  obstacle,  aucune  obscurité  ne  peut  soustraire  l'objet  qu'il 
regarde  à  sa  vue. 

4°  Il  sent  ou  comprend  la  volonté  de  son  magnétiseur  sans  l'intermédiaire 
d'aucun  moyen  d'expression  sensible.  Il  lit  dans  sa  pensée,  il  obéit  à  sa  volonté. 
Il  peut,  sur  un  ordre  mental  de  celui-ci,  acquérir  ou  perdre  l'usage  d'un  sens,  être 
frappé  d'insensibilité  ou  d'impuissance  paralytique  dans  tel  ou  tel  membre, 
éprouver  les  sensations  spéciales  de  chaque  sens,  sans  la  présence  des  objets  qui 
les  provoquent  dans  l'état  ordinaire. 
H"  Il  voit  le  ftuide  magnétique. 

6°  Il  voit  ou  sent  l'intérieur  de  son  corps  et  de  celui  des  autres;  il  voit  surtout 
ses  maladies  et  celles  des  autres. 

7°  Il  connaît  instinctivement  le  remède  qui  convient  à  ses  maux  et  aux  maux 
des  personnes  avec  lesquelles  il  est  mis  en  rapport. 

8°  Il  prévoit  l'avenir,  et  il  a  des  pressensations  de  ce  qui  doit  survenir  dans  son 

propre  organisme  et  dans  celui  des  autres  à  des  époques  plus  ou  moins  éloignées. 

9°  Ses  facultés  morales  et  intellectuelles  sont  exaltées  et  très-supérieures  à  celles 

qu'il  manifeste  à  l'état  de  veille.  Il  s'exprime  avec  plus  de  facilité  et  d'élévation,  et 

acquiert  quelquefois  le  don  des  langues. 

-JO"  Dès  qu'il  est  réveillé,  il  perd  absolument  tout  souvenir  de  ce  qu'il  a  senti, 
vu,  entendu  ou  pensé,  pendant  son  sommeil;  mais,  lorsqu'il  est  remis  en  somnam- 
bulisme, il  a  le  souvenir  très-distinct  de  ce  qui  s'est  passé  dans  ses  sommeils 
antérieurs. 

En  récapitulant  ces  phénomènes,  on  trouve  V insensibilité  extérieure,  Vaudition 
sans  le  secours  des  oreilles,  la  vision  sans  le  secours  des  yeux,  et,  à  toute  distance, 
la  communication  des  pensées,  Yinstinct  médical,  la  prévision  et  Voubli  au  réveil. 
Tenons-nous-en  là. 

L'existence  de  tous  ces  phénomènes,  suivant  les  magnétiseurs,  est  une  vérité  de 
fait  donnée  par  l'expérience.  Ils  déclarent  en  conséquence  que  la  seule  question  à 
élever  à  leur  égard,  c'est  celle  de  savoir  s'ils  sont  démontrables  et  vérifiables  par 
l'expérience,  et  que,  s'ils  sont  trouvés  tels,  ils  doivent  être  acceptés  purement  et 
simplement  à  titre  de  fait,  quelle  que  soit  la  ditïiculté  ou  même  l'impossibilité  de 
les  expliquer  dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances. 

Nous  partageons  tout  à  fait  sur  ce  point  la  façon  de  voir  des  magnétiseurs. 

Il  s'en  faut  cependant  que  cette  manière  de  poser  la  question  soit  généralement 

acceptée.  Les  magnétiseurs  exceptés,  qui  y  tiennent  naturellement  beaucoup,  il  est 

très-peu  d'esprits,  surtout  parmi  les  hommes  de  science,  qui  puissent  s'y  faire.  Ce 

n'est  pas  qu'ils  se  refusent  à  admettre  comme  certains  des  faits  décidément  inexpli- 


DU    MAGNÉTISME    ANIMAL.  Z'M) 

cables,  ou,  ce  qui  revient  au  niônie,  inexpliqués,  rexislence  des  aérolillios  par 
exemple.  Ils  prétendent  qu'ils  rejeltent  les  phénomènes  soninanibuliques  non  point 
parce  qu'ils  sont  inexplicables,  mais  parce  qu'ils  sont  impossibles.  U  est  évident  en 
«'ft'et  que,  si  ces  faits  sont  impossibles,  ils  ne  peuvent  pas  avoir  lieu  tels  qu'on  les 
raconte,  el  dés  lors  toute  tentative  de  vérification  est  nécessairement  illusoire  et  du 
temps  perdu.  Cette  lin  de  nou-recevoir  a  l'avantage  non-seulement  de  détruire 
d'un  seul  coup  tout  l'édilice  magnétique  existant,  mais  encore  de  supprimer  toute 
recherche  ultérieure.  Mais  qu'est-ce  que  l'impossible,  et  en  quel  sens  un  fait  quel- 
conque peut-il  être  à  priori  déclaré  tel?  C'est  ce  qu'on  n'explique  pas  clairement. 
Dans  ce  grand  fait  de  l'univers,  il  n'y  a  d'impossible  que  ce  qui  n'est  pas.  La  réalité 
y  est  la  seule  mesure  de  la  possibilité.  Tout  ce  qui  est  réel  est  possible,  et  tout  ce 
qui  est  possible  existe.  La  réalité  pour  l'homme  n'étant  pas  cependant  la  réalité 
existante,  mais  seulement  la  réalité  connue,  il  fait  un  paralogisme  lorsqu'il  conclut 
de  celle-ci  à  celle-là.  Or,  le  vice  de  l'objection  pcr  i)iipossibUc  contre  les  faits 
magnétiques  est  précisément  ce  paralogisme.  La  réalité  et  la  possibilité  coexistant 
toujours  inséparablement  dans  les  choses,  l'homme  ne  peut  mesurer  la  dernière 
([uesur  la  première,  mais  comme  il  ne  peut  savoir  sur  cette  réalité,  seule  mesure 
du  possible,  que  ce  qui  lui  est  successivement  révélé  par  l'expérience,  il  n'a,  dans 
aucun  cas,  le  droit  d'affirmer  que  telle  ou  telle  expérience  ne  pourra  jamais  être 
faite,  ou,  ce  qui  revient  absolument  an  même,  d'affirmer  l'impossibilité  d'un  fait 
quelconque. 

Pour  sortir  de  l'abstraction,  énonçons  l'objection  comme  on  la  pose  vulgairement. 
Un  fait  est  impossible,  dit-on,  lorsqu'il  est  en  opposition  avec  les  lois  de  la  nature. 
Or,  qu'est-ce  qu'une  loi  de  la  nature?  Si  je  l'entends  bien,  on  veut  désigner  par  là 
l'ordre  régulier  et  uniforme  dans  lequel  se  produisent  et  se  rangent  un  certain 
nombre  de  phénomènes.  Nous  appelons  lois  de  la  nature  ce  qui  arrive  constamment 
de  la  même  manière,  dans  un  certain  ordre  et  sous  certaines  conditions  qu'il  nous 
est  donné  d'apercevoir.  Mais  comment  a-t-on  connu  cet  ordre  et  cet  arrangement? 
Par  l'observation  et  l'expérience.  Or,  l'observation  et  l'expérience  ne  nous  présentent 
autre  chose  que  des  faits.  Notre  science  n'est  qu'un  recueil  de  faits  qui  nous  sont 
donnés,  et  que  nous  sommes  forcés  d'accepter  tels  qu'ils  se  présentent.  A  mesure 
que  ces  faits  arrivent  à  notre  connaissance,  nous  les  comparons  et  les  classons 
suivant  leurs  analogies  et  leurs  dilférences.  Cet  arrangement  considéré  dans  notre 
esprit  est  une  théorie;  considéré  dans  les  choses  mêmes,  c'est  ce  que  nous  appelons 
une  loi.  Mais  cette  loi  n'étant  et  ne  pouvant  être  que  l'expression  des  faits  mêmes 
en  tant  qu'ils  ont  un  ordre,  et  non  leur  principe,  ou  ne  peut  arguer  de  la  loi  contre 
le  fait,  puisque  la  loi  n'est  que  le  fait  même.  Invoquer  la  loi,  ce  n'est  donc  qu'in- 
voquer un  faiL  Et  de  quel  droit  alors  un  fait  s'opposerait -il  à  un  autre'?  Il  faudrait 
pour  cela  qu'ils  fussent  contradictoires.  Dans  ce  cas  sans  doute  ils  s'excluraient 
réciproquement,  et  leur  coexistence  serait  nécessairement  impossible,  car  l'impos- 
sible, pour  la  raison  humaine,  se  résout  dans  le  contradictoire.  Un  cercle  ne  peut 
pas  être  un  carré,  car  affirmer  l'un  c'est  nier  l'autre,  et  réciproquement.  Dans  la 
nature  il  ne  saurait  y  avoir  de  contradiction;  un  fait  peut  différer  d'un  autre,  mais 
non  le  contredire.  C'est  par  exemple  un  fait  général,  c'est-à-dire  une  loi,  certes  des 
mieux  déterminées,  que  toutes  les  planètes  tournent  autour  du  soleil  d'occident  en 
orient,  à  peu  près  dans  le  plan  de  son  équateur  ;  il  ne  serait  pas  impossible  pour 
cela  que  d'autres  planètes  à  découvrir  eussent  une  marche  inverse,  et  en  fait  on 
n'a  pas  opposé  celte  loi  aux  comètes  pour  leur  ôter  le  droit  qu'elles  exercent  jour- 


360  DU    MAGNÉTISME    AMMAL. 

nellement  de  prendre,  à  tort  et  à  travers,  le  chemin  qu'il  leur  plail.  De  même, 
puisqu'il  s'agit  de  magnétisme,  de  ce  qu'un  homme  parle  tout  éveillé,  il  ne  s'ensuit 
pas  nécessairement  que  ce  même  homme  ou  un  autre  homme  ne  puisse  pas  parler 
étant  endormi.  Le  sommeil  dit  magnélique,  s'il  existe,  ne  contredit  en  rien  le  som- 
meil dit  nalurel,  et  on  ne  peut  pas  ailûrmer  l'impossibilité  du  premier  en  vertu 
seulement  de  la  réalité  constatée  du  dernier.  Il  y  aurait  en  ce  cas  deux  espèces  de 
sommeil  au  lieu  d'une,  ce  qui  ne  déranger;iit  aucune  loi  de  la  nature. 

Disons  donc  que  tout  ce  qu'on  peut  raisonnablement  opposer  à  "priori  à  une 
assertion  concernant  un  fait  extraordinaire ,  c'est-à-dire  très-différent  des  faits 
connus,  se  réduit  à  une  simple  improbabilité  de  tous  les  degrés. 

On  insiste,  et  on  dit  qu'avec  ce  système  il  faudra  admettre  les  miracles  de 
Mahomet,  et  croire,  par  exemple,  qu'il  n'est  pas  absolument  impossible  qu'il  ait  mis 
la  lune  dans  sa  poche.  Nous  aurions  beaucoup  à  dire  en  général  sur  ces  faits  appelés 
miracles  par  les  chrétiens,  prodiges  par  les  païens,  j^restiges  par  les  partis  ennemis, 
jongleries  par  les  philosophes,  folies  par  les  médecins,  mythes  par  quelques  Alle- 
mands; mais  nous  n'entrerons  pas  incidemment  dans  cette  vaste  question  de  surna- 
turalisme historique.  Quant  au  miracle  de  Mahomet,  nous  répondrons  que  cet 
événement  est  de  ceux  qui  sont  impossibles,  parce  qu'il  renferme  une  véritable 
contradiction  intrinsèque.  Il  implique  en  effet  qu'un  corps  de  782  lieues  de  diamètre 
a  trouvé  place  dans  un  espace  de  C  pouces  carrés,  ou  autrement  que  6  pouces 
=  782  lieues.  Il  faudrait,  pour  rendre  le  fait  possible,  que  la  lune  fût  assez  petite  pour 
entrer  dans  la  poche,  ou  la  poche  assez  grande  pour  contenir  la  lune;  mais  alors  il 
n'y  aurait  plus  de  miracle,  et  partant  plus  de  difficulté.  EnQn,  les  esprits  sévères 
qui  pourraient  faire  de  ces  questions  et  autres  analogues  se  rassureraient  immédia- 
tement sur  les  inconvénients  de  notre  opinion,  s'ils  réfléchissaient  qu'on  pourrait 
très-bien  la  faire  coïncider  avec  la  leur  dans  le  résultat,  en  s'accordant  à  dire  de 
part  et  d'autre  indifféremment,  ou  bien  qu'un  fait  prouvé  est  toujours  possible,  ou 
bien  qu'un  fait  est  impossible  tant  qu'il  n'est  pas  prouvé.  Laquelle  de  ces  formules 
qu'on  choisisse,  on  est  en  sûreté. 

Tant  que  les  magnétistes  se  tiennent  sur  ces  hauteurs,  ils  ne  s'exposent  guère. 
Forts  de  l'avantage  des  lieux,  ils  foudroient  la  petite  philosophie  de  leurs  adver- 
saires. Aussi  ils  aiment  en  général  à  s'y  tenir  aussi  longtemps  qu'ils  peuvent.  Après 
avoir  établi  d'une  manière  générale  la  possibilité  métaphysique  des  faits  magné- 
tiques, ils  cherchent  à  établir  leur  probabilité  expérimentale  à  l'aide  de  toutes  les 
analogies  que  la  physiologie,  la  pathologie,  les  sciences  physiques  et  naturelles,  la 
psychologie,  l'histoire  sacrée  et  profane,  peuvent  leur  fournir.  Celle  marche  est 
régulière  et  légitime.  S'il  se  trouvait  en  effet  que  ces  phénomènes,  réputés  si  mon- 
strueusement extraordinaires,  se  rattachent  par  des  liens  plus  ou  moins  étroits  à 
d'autres  phénomènes  dont  la  réalité  n'est  pas  contestée;  si  on  pouvait  les  retirer 
de  leur  isolement  et  les  mettre  pour  ainsi  dire  en  bonne  compagnie,  on  aurait 
moins  de  répugnance  à  faire  connaissance  avec  eux.  Tout  l'extraordinaire  d'une 
chose  tenant  d'ailleurs  à  peu  près  uniquement  à  sa  rareté  (car  sans  cela  il  faudrait 
passer  sa  vie  à  s'étonneri,  la  faire  voir  partout,  c'est  lui  ôler  son  merveilleux.  Gela 
ne  la  rend  pas  au  fond  plus  explicable,  mais  seulement  plus  croyable,  et  c'est  tout 
ce  qu'on  veut  ici. 

Les  analogies  alléguées  par  les  magnétiseurs  en  faveur  de  l'action  physique  à 
distance  exercée  par  la  magnétisation  ne  manquent  pas.  Les  décharges  foudroyantes 
de  la  torpille,  du  gymnote,  de  l'anguille  de  Surinam,  et  autres  poi.ssons  électriques 


DU    MAGNETISME    ANIMAL.  ,161 

qui,  de  loin,  tuent  ou  engourdissent  leurs  ennemis;  la  fascinalioa  de  l'oiseau  par 
le  regard  du  serpent,  et  de  la  perdrix  par  celui  du  chien,  sont  les  exemples  qu'ils 
choisissent  d'ordinaire.  L'existence  et  les  principales  propriétés  de  leur  tluide 
trouvent  aussi  des  appuis  jilausibles  dans  les  exemples  des  autres  agents  impon- 
dérables admis  en  physique.  Quant  à  l'eflicacité  médicatrice  des  manœuvres  ma- 
gnétiques, l'histoire  tout  entière  se  lève  pour  leur  venir  en  aide.  Ils  citent  des 
centaines  de  guérisonsde  maladies  opérées  par  l'imposition  des  mains,  l'insulllation, 
ou  de  simples  paroles  prononcées  avec  l'intention  efficace  de  faire  du  bien.  Pyrrhus 
guérissait  les  malades,  selon  Plutarque,  en  les  touchant  du  bout  de  son  pied; 
Vespasien  {vîd.  Suétone)  guérit  un  aveugle  et  un  paralytique  en  crachant  sur  l'œil 
de  l'un  et  en  touchant  le  second  de  son  pied.  Les  cures  miraculeuses  de  l'ancien  et 
du  nouveau  Testament  ont  été  faites  aussi  par  le  geste,  la  voix  et  l'attouchement. 
Les  rois  de  France  guérissaient  par  privilège  spécial  les  écrouelles,  en  faisant  le 
.signe  de  la  croix  sur  le  front  des  malades  et  disant  :  Le  roi  t'a  touché.  Dieu  te 
guérisse!  Le  gentilhomme  irlandais  Valentin  Greatrakes,  au  xvii"  siècle,  opéra 
publiquement  à  Londres,  à  Oxford,  des  centaines  de  cures  de  toutes  sortes  de 
maux,  par  l'application  de  ses  mains  sur  les  parties  malades.  Gassner,  curé  de 
Ratisbonne,  eut  les  mêmes  succès  en  Allemagne,  da.  s  le  xvni«  siècle. 

Mais  c'est  surtout  pour  le  somnambulisme  magnétique  et  les  étonnantes  facultés 
des  somnambules  qu'on  fait  appel  à  toute  la  nature,  à  tous  les  témoignages.  Et 
d'abord  il  y  a,  dit-on,  un  somnambulisme  natuiel,  bien  connu  et  non  contesté,  qui 
par  l'oubli  au  réveil  et  plusieurs  autres  circonstances,  notamment  la  faculté  de 
marcher,  d'écrire,  de  se  livrer  sans  erreur  à  des  occupations  qui  supposent  une 
sorte  de  vision,  se  rapproche  beaucoup  du  sommeil  magnétique.  Le  plus  connu  de 
ces  faits  de  somnambulisme  naturel  est  celui  d'un  abbé  qui  se  levait  la  nuit,  et, 
tout  endormi,  sans  lumière,  écrivait  ses  sermons,  biffait  et  corrigeait  des  mots,  des 
lettres.  C'est  la  fameuse  histoire  racontée  dans  Y  Encyclopédie.  Pourquoi  donc  un 
état  analogue  ne  pourrait-il  pas  être  artiflciellement  reproduit? 

Après  le  somnambulisme  spontané  viennent  certaines  maladies  nerveuses,  et  en 
première  ligne  la  catalepsie,  qui  a  offert  à  divers  médecins  de  tous  les  temps  des 
exemples  d'insensibilité  extérieure,  et  quelquefois  de  transport  des  sens,  de  prévi- 
sion et  de  lucidité  à  distance.  Ici  se  placent  les  fameuses  cataleptiques  de  Petetin 
de  Lyon,  l'histoire  non  moins  remarquable  de  M"*  de  Slrombeck,  les  faits  de 
catalepsie  avec  vision,  odoration,  audition  par  l'épiga.stre,  prophélisation,  sens 
médical,  observés  par  M.  Despine,  directeur  et  médecin  des  eaux  d'Aix,  par  Barrier, 
médecin  à  Privas,  par  Dumas  de  Montpellier,  —  le  cataleptique  de  l'hôpital  Dt'?/a- 
Vita  à  Bologne,  en  1852  (1),  et  grand  nombre  d'autres  observés  en  divers  temps, 
en  divers  lieux,  par  des  hommes  de  l'art,  comme  de  simples  cas  de  maladies,  hors 
de  toute  préoccupation  systématique  et  de  toute  relation  avec  le  magnétisme 
animal. 

Parmi  les  analogies  plus  indirectes  et  plus  ou  moins  éloignées,  on  rappelle  les 
facultés  admirables  des  animaux,  et  particulièrement  l'instinct  médical,  l'instinct 
des  voyages,  des  localités,  en  vertu  desquels,  sans  instruction,  ni  expérience,  ni 

(1)  Le  célèbre  professeur  Orioli,  pendant  son  séjour  à  Paris,  nous  a  personnellement 
aflirnié  la  vérité  des  faits  relatifs  à  celle  cataleptique.  Entre  autres  prodiges,  elle  lut  deux 
vers  latins  qu'il  avait  écrits  chez  lui  avant  de  sortir  de  sa  chambre ,  sur  un  morceau  de 
papier,  dont  il  n'avait  fait  part  à  personne,  et  reste  ployé  dans  sa  poche. 


TOME 


o-î 


362  DU    niAGIMÉTISME    ANIMAL. 

intervention  possible  des  sens,  ils  s'administrent  des  remèdes  d'un  effet  certain 
dans  leurs  maladies,  retournent,  par  exemple,  d'un  lieu  où  on  les  a  transportés 
pendant  la  nuit  dans  une  voiture  fermée,  par  le  plus  court  chemin  et  sans  bésita- 
tion,  à  leur  ancien  domicile;  les  songes  si  pleins  de  mystères,  les  présages,  les 
pressentiments  si  souvent  vérifiés  des  malades,  et  ces  appétits  bizarres  subitement 
développés,  et  dont  la  satisfaction  immédiate  a  produit  tant  de  fois  des  guérisons 
inespérées.  Quant  à  l'impressionnabilité  extrême  du  somnambule  pour  tout  ce  qui 
vient  de  son  magnétiseur,  sa  soumission  volontaire  et  comme  irrésistible  à  ses 
ordres,  à  ses  simples  désirs,  l'exquise  délicatesse  de  sens  qui  lui  fait  trouver  une 
saveur  à  l'eau  magnétisée,  et  distinguer  par  le  tact  un  corps  magnétisé  de  celui 
qui  ne  l'est  i)as  :  toutes  ces  choses  ont  des  points  de  contact  avec  les  eflels  des 
passions  en  général,  avec  la  domination  morale  qu'un  caractère  fort  et  un  esprit 
supérieur  exercent  sur  une  âme  plus  faible,  avec  ces  impulsions  spontanées  de 
sympathie  ou  d'antipathie,  qui,  parmi  les  hommes,  déterminent  l'amour  et  la  haine, 
avec  la  sagacité  spéciale  du  chien  pour  tout  ce  qui  concerne  la  personne  de  son 
maître,  et  l'inconcevable  (inesse  d'odorat  qui  lui  fait  retrouver  au  fond  de  l'eau, 
parmi  un  grand  nombre  de  cailloux  jetés  en  même  temps,  celui  qu'a  touché  et 
lancé  son  maître. 

Enfin  l'histoire  est  encore  ici  le  champ  le  plus  riche.  Les  magnélistes  trouvent 
déjà  le  somnambulisme  dans  les  temples  de  l'Egypte,  de  l'Inde,  de  la  Grèce.  Selon 
eux,  les  prophètes,  les  inspirés,  les  pylhonisses,  les  sibylles,  les  miraculés  de  tous 
les  temps,  de  toutes  les  religions,  les  possédés,  les  extatiques,  les  énergumènes,  les 
convulsionnaires,  les  visionnaires,  les  trembleurs,  les  voyants,  les  devineresses,  etc., 
étaient  des  somnambules  plus  ou  moins  caractérisés. 

Parmi  tous  ces  exemples  analogiques  tirés  de  sources  si  différentes,  il  en  est 
quelques-uns  d'une  grande  force  et  d'un  grand  poids.  Ce  sont  ceux  du  somnam- 
bulisme spontané  et  de  la  catalepsie.  On  y  retrouve  à  peu  près  tous  les  caractères 
attribués  au  sommeil  magnétique,  et  leur  authenticité  historique  n'est  pas  facile  à 
ébranler.  La  plupart  des  autres,  empruntés  à  la  physiologie  générale,  à  la  phy- 
sique, à  l'histoire  naturelle,  à  la  psychologie,  sont  tirés  de  trop  loin  pour  faire  à 
part  beaucoup  d'impression;  mais,  réunis  aux  précédents,  ils  établissent  en  faveur 
de  la  réalité  de  quelques  phénomènes  somnambuliques,  et  du  somnambulisme  lui- 
même,  une  probabilité  très-suffisante  pour  donner  quelque  embarras  aux  incrédu- 
lités systématiques. 

Quant  aux  témoignages  prétendus  historiques  sur  les  effets  du  magnétisme  animal 
comme  agent  curalif  et  sur  les  faits  de  somnambulisme,  l'usage  qu'en  font  les 
magnétistes  est  un  paralogisme  perpétuel.  De  la  réalité,  à  eux  démontrée  expéri- 
mentalement, disent-ils,  des  phénomènes  magnétiques  et  somnambuliques,  ils 
concluent  à  la  réalité  des  phénomènes  plus  ou  moins  semblables  consignés  dans 
les  récits  de  l'histoire,  et  puis  ils  donnent  la  vérité  de  ceux-ci  en  garantie  de  la 
vérité  de  ceux-là.  Pour  que  cette  induction  eût  quelque  ombre  de  valeur,  il  faudrait 
d'abord  établir  que  tous  ces  faits,  plus  ou  moins  merveilleux,  racontés  dans  les 
livres  saints  et  profanes,  ont  une  réalité  historique  positive  et  certaine,  considérés 
comme  simples  événements,  et  ensuite  que  ces  événements,  tels  qu'ils  se  présentent 
lorsqu'on  les  réduit  à  ce  qui  a  pu  être  constaté  par  les  sens  des  témoins,  ne  sont 
pas  susceptibles  d'une  autre  explication  que  le  magnétisme.  Jusque-là  tout  se  réduit 
à  des  assertions  d'une  insigniliance  presque  puérile.  Mais  une  investigation  critique 
de  celle  nature  dépasse  de  beaucoup  les  forces  des  écrivains  en  magnétisme.  Le 


nu    MAGNÉTISME    ANIMAL.  7>(]Tt 

problème  du  merveilleux  historique  est  une  question  qui  ne  paraîtra  facile  qu'à 
ceux  qui  sont  incapables  de  la  traiter  et  de  la  résoudre.  Démêler  d'une  manière 
précise,  rigoureuse,  dans  ces  sortes  de  faits,  à  quelque  genre  de  merveilleux  qu'ils 
appartiennent,  les  éléments  divers  qui  leur  donnent  la  forme  sous  laquelle  ils  ont 
apparu  aux  ycHx  des  contemporains,  déterminer  ce  qui,  dans  un  événement  quel- 
conque de  cette  nature,  s'est  réellement  passé,  soit  matériellement  dans  les  cir- 
constances extérieures,  soit  psychologiquement  dans  l'esprit  des  acteurs,  des  spec- 
tateurs et  des  narrateurs,  c'est  un  des  nœuds  gordiens  les  plus  embrouillés  de  la 
philosophie  de  l'histoire.  Prenons  un  exemple  : 

Nunia  Pompilius,  roi  de  Rome,  retiré  dans  une  grotte  près  de  la  ville,  avait  des 
communications  avec  une  nymphe  qui  lui  apparaissait  de  temps  en  temps  et  lui 
enseignait  plusieurs  choses  importantes  sur  le  gouvernement  et  sur  le  culte  des 
dieux.  Voilà  le  récit  orthodoxe.  Que  s'est-il  passé?  —  Rien  de  plus  simple,  dit  un 
critique.  C'est  un  conte  fait  à  plaisir  par  Numa  pour  donner  plus  d'autorité  à  ses 
réformes  politiques.  —  Un  second  arrive  et  dit  :  —  Ce  n'est  pas  cela;  la  nymphe 
Egérie  est  une  simple  allégorie,  une  expression  métaphorique  dont  s'est  servi  Numa 
pour  dire  que  tout  le  bienfait  de  ses  institutions  devait  être  rapporté  aux  dieux. 
Un  troisième  survient  :  —  Numa  était  un  mage,  un  habile  thaumaturge;  il  avait 
disposé  dans  sa  grotte  un  mannequin  habillé  en  nymphe,  qui,  adroitement  montré 
de  temps  à  autre  aux  paysans  qui  passaient  à  quelque  distance  dans  la  campagne, 
et  soigneusement  caché  ensuite,  jouait  le  personnage  d'Égérie.  A  l'Opéra,  on  voit 
tous  les  jours  de  ces  prestiges  (1).  Un  quatrième  :  — Vous  calomniez  Numa.  Il  aura 
ou  une  rencontre  avec  une  jeune  fille  dans  un  bosquet,  et,  comme  on  connaissait 
la  piété  du  roi,  on  aura  dit  que  c'était  une  nymphe.  Un  cinquième  : . —  Numa  a  dit 
voir  et  entendre  une  nymphe;  c'était  évidemment  une  hallucination  de  la  vue  et 
de  l'ouïe.  Nos  maisons  de  fous  sont  pleines  de  gens  qui  ont  des  apparitions  de  ce 
genre.  Un  sixième:  —  Numa  allait  consulter  une  jeune  fille  nommée  Égérie,  qui 
lui  révélait  des  choses  cachées;  cette  Égérie  ne  peut  avoir  été  autre  chose  qu'une 
somnambule.  Vient  enfinje  mythologue,  qui  dit  :  —  Vous  cherchez  à  expliquer 
un  fait,  c'est  peine  perdue.  Il  n'y  a  pas  de  fait,  il  n'y  a  pas  de  grotte,  pas  de 
nymphe,  peut-être  pas  de  Numa;  il  n'y  a  qu'un  récit  sur  Numa;  c'est  ce  récit  qu'il 
faut  expliquer,  et  non  la  chose  racontée. 

Voilà  bien  des  clefs  pour  déchiffrer  cette  énigme,  et  on  ne  voit  pas  que  celle  du 
magnétisme  animal  y  réussisse  mieux  que  les  autres. 

S'étanl  ainsi  introduit  avec  quelque  succès  comme  fait  probable,  d'après  les  ana- 
logies de  la  science  et  de  l'histoire,  le  magnétisme  animal  n'a  plus  qu'à  montrer 
expérimentalement  que  ce  qui  est  possible  et  probable  est  réel;  mais,  sur  ce  point 
essentiel,  il  perd  tout  d'un  coup  ses  avantages.  Il  annonce  des  expériences,  des  faits 
décisifs  qu'on  ne  pourra  nier,  dit  il,  qu'à  condition  de  nier  toute  autorité  en  ma- 
tière de  témoignage,  et  on  ne  trouve  dans  le  très-vaste  répertoire  de  faits  de  som- 
nambulisme accumulés  depuis  quarante  ans,  aucune  observation  capable  de  satis- 
faire pleinement  une  critique  rigoureuse.  Loin  que  la  quantité  de  ces  relations 
compense  leur  peu  de  valeur  intrinsèque,  la  confiance  décroît  pour  ainsi  dire  en 
raison  directe  du  nombre  des  témoins.  Le  ton  enthousiaste  des  narrateurs,  les 
preuves  de  naïvetés   de  tout  genre  qu'ils  donnent  à  chaque  instant,   leur  inexpé- 

(1)  C'est  le  syslcme  uniforme  développé  dans  un  livre,  d'ailleurs  curieux,  ingénieux  et 
savant  de  M.  Euscbo  Salvorle.  (Des  Sciences  occultes.  Paris.  1829.  iii-S".) 


3G4  DU    MAGNÉTISME    ANIMAL. 

rience  presque  enlaniine  dans  l'art  irol)server,  ne  permettent  pas  de  compler 
beaucoup  sur  leur  discernement  critique  ni  sur  leur  impartialité  scientifique. 
On  ne  parle  ici  que  de  ceux  qui  écrivent  avec  conviction  et  dont  les  erreurs  ne 
sont  pas  des  mensonges.  Il  y  a  des  exceptions,  nous  en  avons  cité,  mais  elles  sont 
rares. 

Montrer  en  détail  l'insuffisance  des  preuves  de  foil  apportées  dans  la  discussion 
par  les  magnétiseurs,  sur  toutes  les  parties  de  leur  doctrine,  ce  serait  faire  un 
livre.  Prenons  un  seul  phénomène,  la  vision.  Il  passe  pour  le  plus  merveilleux  de 
tous;  c'est  celui  qu'on  déclare  particulièrement  impossible  à  jiriori  et  indigue  de 
toute  vérification.  C'est  donc  celui  sur  lequel  ont  dû  porter  et  ont  porté  en  efl'et 
les  efforts  des  magnétiseurs  ;  c'est  celui  qui  a  figuré  dans  le  programme  de  défi  de 
M.  Burdin  ;  c'est  celui  dont  la  réalité  une  fois  constatée  rendrait  immédiatement 
croyables  tous  les-autres.  Eh  bien!  ce  phénomène  dont  tous  les  livres  des  magné- 
tiseurs donnent  des  exemples,  et  de  nombreux  exemples,  n'a  jamais  été  constaté 
dans  aucune  des  expériences  régulièrement  instituées  devant  les  commissions  aca- 
démiques pour  sa  vérification,  ou,  lorsqu'il  s'est  produit,  il  a  été  prouvé  qu'il  y 
avait  su])ercherie.  Dès  lors  quelle  garantie  offrent  des  observations  plus  ou  moins 
nombreuses  faites  à  huis-clos,  en  présence  de  témoins  incapables  de  comprendre 
ce  que  c'est  qu'une  expérience,  par  un  expérimentateur  incapable  de  l'instituer? 
Pour  noire  part,  nous  avons  vn  tout  ce  que  l'audace  du  mensonge  peut  attendre 
en  ce  genre  de  la  crédulité,  non  pas  seulement  de  la  multitude,  qui  voit  tout  ce 
qu'on  lui  montre  comme  on  le  lui  montre,  mais  encore  de  gens  qui  passent  pour 
savoir  regarder.  C'est  bien  ici  le  cas  du  mot  de  Pline  :  NuUiim  lam  impudctis  mcn- 
ilachtm  est  ni  tente  careat.  Voici  des  exemples  récents  : 

M""  Pigeaire  a  lu  dans  un  livre  devant  tout  Paris,  pendant  trois  mois,  les  yeux 
couverts  d'un  épais  bandeau  de  velours  noir.  Les  procès-verbaux  de  ces  séances 
ont  été  revêtus  des  noms  les  plus  considérables  de  l'art,  de  la  littérature,  des 
sciences.  Que  prouvent  ces  adhésions,  ces  convictions,  déclarées  et  signées?  Rien. 
Ce  fait  n'avait  certes  rien  qui  méritât  l'admiration  et  l'étonneraent.  Ce  n'est  pas 
merveille  qu'une  petite  fille  de  douze  ans  sache  lire  assez  couramment  dans  un 
livre  im[>rimé.  Or,  c'est  là,  en  réalité,  tout  ce  que  M"''  Pigeaire  faisait  voir.  Mais  il 
est  iitipossible  de  lire  avec  un  tel  bandeau  !  Le  fait  prouvait,  au  contraire,  que  rien 
n'était  plus  possible,  et  même  certain,  puisqu'elle  lisait.  Tout  le  mystère  consiste 
en  ce  que  le  bandeau  destiné  à  boucher  les  yeux  ne  les  bouchait  pas,  quoiqu'il 
parût  les  boucher. 

On  ne  trouvera  pas  cette  explication  trop  téméraire  quand  on  aura  lu  ce  qui 
suit.  Il  s'agit  de  deux  faits  qui  me  sont  propres.  Je  .serai  court.  En  18il,  je  fus 
invité  par  le  plus  zélé  et  le  plus  brillant  défenseur  dont  le  magnétisme  animal  puisse 
se  vanter,  par  M.  le  docteur  Frapparl,  à  venir  vérifier  par  moi-même  chez  lui,  sur 
une  jeune  somnambule  récemment  arrivée  de  province,  où  elle  avait  fait  merveille, 
le  fait  de  la  vision  magnétique.  Cette  somnambule  était  M"*^  Prudence,  dont  le  nom 
a  beaucoup  d'éclat  dans  le  monde  magnétique.  Le  fait  dont  j'allais,  me  disait-on, 
être  le  témoin  et  le  téuioin  convaincu,  était  vu  journellement  tous  les  soirs,  depuis 
quelques  semaines.  On  laissait  les  spectateurs  libres  d'instituer,  de  modifier,  de 
régler  l'expérience  à  leur  gré.  On  ne  pouvait  moins  attendre  de  la  loyauté  de 
M.  FrapparL  La  jeune  fille  étant  déclarée  endormie  par  son  magnétiseur,  on  mit 
sur  ses  yeux  un  appareil  composé,  1"  de  bandes  de  taffetas  gommé  étendues  d'une 
paupière   à    l'autre,  et  couvrant  lotit  le    globe  de  l'œil;   2"  une  couche  de  terre 


DU    MAGNÉ nSME    ANIMAL.  "(î'-J 

glaise  (torre  à  modeler  des  seiilpteurs)  épaisse  de  cinq  ou  six  lignes,  et  loniiunt 
une  es|)èce  de  inas(iue  (lui  couvrait  les  yeux,  le  nez,  le  iront,  les  joues,  jusque  vers 
la  boiidie;  5"  sur  cette  couche  de  terre  un  bandeau  noir  noué  derrière  la  tète;  i"sur 
le  bandeau  noir  une  nouvelle  couche  de  terre  glaise.  Cet  a[»i)areil  |)lacé,  je  fus 
admis  à  l'examiner.  Je  le  lis  avec  une  extrême  attention.  Je  ne  pus  y  découvrir  ni 
même  .soupçonner  aucun  défaut.  On  apporta  des  caries,  des  livres;  la  somnambule 
lut,  elle  joua  aux  cartes,  elle  vit.  J'y  retournai  le  lendemain,  le  surlendemain,  même 
résultat.  M.  Frai)part  me  demanda  ce  que  je  pensais, et  si  j'étais  convaincu.  Avant 
de  répondre,  je  voulus  expérimenter  sur  moi-même  le  degré  d'etlicacité  de  cet 
appareil  d'occlusion.  Je  lis  ces  expériences  conjointement  avec  M.  le  docteur  De- 
chambre.  Je  n'en  dirai  ici  que  le  résultat.  Elles  nous  prouvèrent  que  cet  appareil 
n'empêchait  nullement  de  voir,  et  que  la  lumière  pouvait  facilement  arriver  à  l'œil 
dans  plusieurs  directions  et  de  plusieurs  manières.  Nos  expériences  furent  publiées. 
M.  Frappart  les  répéta  sur  lui  et  sur  d'autres,  et  s'exécuta  de  bonne  grâce. 

Dans  le  second  fait,  il  s'agit  d'un  jeune  homme  de  vingt  ans,  nommé  Calixle, 
dont  la  renommée  magnétique  est  européenne.  Depuis  plusieurs  années,  il  donne 
chaque  lundi,  rue  Saint-Honoré,  sous  la  direction  de  M.  Ricard,  professeur  de 
magnétisme,  des  soirées  somnambuliques.  On  le  regarde  comme  un  des  plus  par- 
faits somnambules  qui  aient  existé.  Sa  lucidité  surtout  passe  pour  incomparable. 
Pour  la  prouver,  on  applique  sur  ses  deux  yeux  une  poignée  de  coton  cardé  qu'on 
fixe  au  moyen  d'un  mouchoir  lié  derrière  la  tête.  Ce  moyen  d'occlusion,  en  usage 
dans  le  colin-maillard,  est  plus  simple  que  celui  employé  sur  Prudence,  mais  non 
moins  infaillible.  C'est  avec  ce  bandeau  sur  les  yeux  que  Calixte  fait  preuve  d'une 
clairvoyance  qni  excite  les  applaudissements  du  public  et  confond  la  science  or- 
gueilleuse du  philosophe.  11  lit,  joue  aux  caries,  reconnaît,  désigne  et  décrit  les 
objets  qu'on  lui  présente;  bref,  il  prouve  parfaitement  qu'il  voit  malgré  son  ban- 
deau, et  nous  avons  d'autant  moins  de  raison  d'en  douter,  que,  nous  étant  appliqué 
et  fait  appliquer,  M.  Dechambre  et  moi,  un  bandeau  absolument  semblable,  abso- 
lument de  la  même  manière,  avec  la  même  quantité  de  colon,  et  avec;  toutes  les 
précautions  possibles,  nous  avons  joui  tout  éveillés  de  la  lucidité  (pie  cet  intéres- 
sant jeune  homme  n'acquiert  qu'étant  endormi.  C'est  une  expérience  que  chacun 
peut  faire.  Seulement,  quelques  exercices  sont  nécessaires  pour  apprendre  à  se 
servir  du  bandeau  et  obtenir  des  résultats  prompts  et  décisifs.  Nous  eîimes  encore 
cette  fois  le  plaisir  de  convaincre  M.  Frappart  qu'il  possédait,  lui  aussi,  sans  s'en 
douter,  la  même  faculté  que  ce  somnambule,  qu'il  appelait  une  des  perles  du  ma- 
gnétisme expérimental.  La  seconde  perle  était  M"*^  Prudence. 

On  peut  juger  par  là  du  degré  de  confiance  que  méritait  le  bandeau  de  M""  Pi- 
geaire. 

Le  magnétisme  animal,  quoique  si  peu  en  mesure,  comme  on  voit,  de  se  donner 
pour  une  science,  ne  laisse  pas  que  d'en  avoir  la  prétention.  Étudié,  pratiqué,  ex- 
ploité uniquement  par  des  hommes  peu  capables  d'en  tirer  ce  qu'il  peut  avoir  de 
réel  dans  quelqu'une  de  ses  parties,  et  qui  ne  cherchent  dans  son  étude  que  la 
satisfaction  d'une  curiosité  crédule  ou  un  instrument  de  charlatanisme,  il  est 
devenu  peu  à  peu,  entre  des  mains  si  peu  faites  pour  le  régulariser  scientifique- 
ment, une  sorte  de  rendez-vous  où  viennent  se  réunir  une  à  une  toutes  les  absur- 
dités des  anciens  arts  occultes.  De  même  qu'il  a  trouvé  dans  l'histoire  tous  les  faits 
qu'il  prétendait  avoir  constatés  par  l'expérience,  il  retrouve  maintenant  dans  l'ex- 
périence tout  ce  qui  existait  dans  l'histoire.  Il  offre  théoriquement  et  pratiquement 


36G  DU   MAGNÉTISME    ANIMAL. 

une  petite  encyclopédie  magique,  théurgique  et  mystique,  à  l'usage  de  l'époque. 
Les  magnétiseurs  ont  assumé  tous  les  pouvoirs  des  anciens  mages  et  sorciers,  les 
somnambules  toute  la  science  des  pythonisses  et  des  devineresses. 

Des  magnétiseurs  ont  le  pouvoir  d'arrêter  les  nuages  et  de  commander  à  la  pluie, 
comme  les  sorciers  lapons  et  les  mages  babyloniens,  de  dessécher  les  plantes,  de 
faire  des  plaies,  de  mouvoir,  de  soulever  certains  corps  par  la  seule  force  du  regard 
et  de  la  volonté,  de  fasciner  des  animaux  comme  faisaient  les  psylles  et  les 
marses  de  jeter  des  sorts,  de  guérir  la  flèvre  à  dix  lieues  de  distance,  de  faire  passer 
instantanément  par  transplantationcm  une  maladie  de  leur  corps  dans  celui  d'un 
autre,  etc. 

Il  n'y  a  pas  jusqu'aux  amulettes  et  à  leurs  vertus  et  propriétés  qui  n'aient  été 
comprises  dans  cette  restauration.  Les  bagues,  les  pièces  de  monnaie  magnétisées, 
en  remplissent  les  fonctions. 

Le  somnambulisme  a  dû  naturellement  aussi  entrer  en  possession  de  la  petite 
magie  populaire.  Beaucoup  de  tireuses  de  caries  sont  des  somnambules  et  disent  la 
bonne  aventure  en  dormant.  Enfin  les  fous,  qui  jadis  se  disaient  possédés  par  le 
diable,  se  croient  aujourd'hui  persécutés  par  les  magnétiseurs.  On  ne  saurait  avoir 
plus  de  popularité. 

Le  magnétisme  animal  n'est  pas  la  seule  pseudo -science  ni  le  seul  art  occulte 
de  notre  époque;  il  y  en  a  d'autres  encore.  Nous  nommerons  seulement  la  phré- 
nologie,  qui  ne  prospère  pas  autant  que  le  magnétisme,  quoiqu'elle  le  vaille  bien. 

Louis  Peisse. 


SUK 


LES  GOUVERNEMENTS 


ABSOLUS 


DE  L'ALLEMAGNE. 


NOTKS   rilISKS,   K'S   iS'iO,   PENDAiNT  UN   VOVAdT.    A    (  AULSItAI). 


1.  —  L'AUTRICHE. 


Niircmbcr!,',  ir>  août  18i0. 

Celte  ville  est  un  Ponipéi  du  xv''  siècle,  parfaileuient  conservé,  enrichi  de  tout 
le  bien-être  et  de  toute  l'aisance  de  la  civilisation  moJerne,  et  rempli  d'une  popu- 
lation heureuse.  Nuremberg  tout  entier  est  comme  une  de  ces  pièces  de  musée 
qu'on  garde  sous  verre.  J'ai  entendu  dire  à  de  bons  juges  qu'ils  l'admiraient  plus 
que  Munich.  Sur  la  place  du  marché  est  une  antique  fontaine  d'un  goût  exquis, 
qu'on  a  récemment  restaurée  avec  bonheur.  Les  églises,  toutes  envahies  par  le 
culte  réformé,  sont  restées  telles  qu'elles  étaient  lorsque  Nuremberg  était  catho- 
lique. Tableaux,  statues,  autels,  tombes,  rien  n'y  manque.  L'église  de  Saint- 
Laurent  contient  un  tabernacle  de  Kraft,  magnifique  joujou  de  sculpture,  de 
quehjue  soixante  pieds  de  haut,  qui  semble  achevé  d'hier,  tant  il  est  frais,  quoiqu'il 


3G8  LA    MOKARCflJE    AUTRICHIENNE. 

compte  plusieurs  siècles.  Jamais  on  ne  fit  de  plus  jolis  et  de  plus  délicats  festons 
en  pierre.   La  pierre  n'avait  pas  été  mise  au  monde  pour  celle  destination  là  (1). 

Le  royaume  de  Bavière  est,  peut-être,  le  pays  oîi  l'on  maçonne  le  plus.  Le  roi 
Louis  a  entrepris  et  achève  une  belle  capitale,  à  laquelle  on  peut  appliquer  ce  qui 
avait  été  dit  de  Versailles,  que  c'était  un  favori  sans  mérite.  Il  élève  en  outre  à 
Ingolstadt,  sur  le  Danube,  urfè  forteresse  qui  coûtera,  dit-on,  cinquante  millions  de 
francs.  Ce  sera  une  immense  citadelle  intérieure  qui  ne  protégera  aucune  fron- 
tière. Ériger  de  pareils  ouvrages,  de  la  part  des  grands  Étals,  je  doute  que  ce  soit 
sagesse;  mais  incontestablement,  de  la  part  des  petits,  c'est  de  la  déraison,  les 
petits  Étals  ne  pouvant  plus  avoir  de  guerre  pour  leur  compte.  Cette  construction 
d'Ingolsladt  est  impopulaire  en  Bavière.  Le  xix""  siècle  autorise  le  goût  de  la  truelle, 
mais  il  veut  que  ce  soit  pour  l'utile;  c'est  à  peine  s'il  tolère  le  beau. 

Le  roi  de  Bavière  a  commencé  extra-constilutionnellement  les  fortifications 
d'Ingolsladt;  cela  lui  a  réussi.  Une  fois  la  chose  entamée,  les  chambres  n'ont  pas 
cru  pouvoir  reculer.  Il  est  vrai  que  les  travaux  avaient  duré  plusieurs  années 
quand  elles  furent  saisies  de  la  question. 

Le  roi  Louis  semble  avoir  pris  Louis  XIV  pour  modèle.  Il  bâtit,  comme  le  grand 
roi,  de  magnifiques  monuments  et  de  vastes  citadelles.  Il  a  voulu  avoir  aussi  son 
canal  des  deux  mers,  en  joignant  le  Rhin  au  Danube,  et  par  conséquent  la  mer  du 
Nord  à  la  mer  Noire;  c'est  plus  grandiose  encore  que  la  pensée  de  Riquet.  Le 
canal  Louis,  c'est  le  nom  qu'on  lui  donne,  est  un  bel  ouvrage,  à  peu  près  terminé 
aujourd'hui  par  une  compagnie  qu'a  puissamment  aidée  l'État.  Il  a  cent  soixante- 
treize  kilomètres  de  long.  Ses  dimensions  sont  presque  les  mêmes  que  celles  de  nos 
canaux  à  grande  section.  Il  va  du  Regnitz,  affluent  du  Mein,  chercher  un  affluent 
du  Danube,  l'Altmuhl,  qui  apporte  le  tribut  de  ses  eaux  à  ce  roi  des  fleuves  euro- 
péens à  Kelheim,  un  peu  au-dessus  de  Ralisbonne.  On  le  construit  sur  les  plans  de 
M.  de  Pechmann,  conseiller  supérieur  des  travaux  publics,  qui,  malgré  son  âge 
avancé  (il  a  près  de  soixante-dix  ans),  en  surveille  personnellement  l'exécution 
avec  une  ardeur  juvénile.  Il  est  toujours  allant  et  venant,  à  pied,  tout  le  long  de  la 
ligne.  Nous  avons  fait  une  assez  longue  course  au  bief  de  partage,  et  ses  vieilles 
jambes  ont  lassé  les  miennes.  Durant  le  cours  entier  de  sa  longue  vie,  ce  véné- 
rable ingénieur  a  poursuivi  l'exécution  de  ce  canal;  c'était  le  rêve  de  ses  jours  et 
de  ses  nuits.  Plusieurs  engins  remarquables  ont  été  employés  sur  le  canal  Louis. 
M.  Beyschlag,  conseiller  des  travaux  publics,, adjoint  à  M.  de  Pechmann  pour  la 
direction  des  travaux,  m'a  fait  voir  tout  près  d'ici,  à  Dulzendleieh,  dans  les  ateliers 
de  M.  Spœth,  mécanicien  habile,  une  machine  qui  doit  servir  à  enlever  les  terres 
dans  une  tranchée  de  quatre-vingt-huit  pieds  bavarois  (vingt  cinq  mètres  soixante- 
dix  centimètres)  de  profondeur.  Au  bief  de  partage  où  l'on  creuse  une  tranchée 
immense  dans  un  terrain  de  sable  blanc,  une  autre  machine  fort  ingénieuse  a  été 
mise  en  œuvre  pour  enlever  les  sables.  Elle  a  fait  la  fortune  de  l'entrepreneur. 
L'inventeur  de  ces  mécanismes  est  M.  Hartmann,  l'un  des  sous-ingénieurs  du 
canal. 

Il  est  fâcheux  pour  la  France  que  celte  communication  du  Rhin  au  Danube 
s'opère  sans  qu'elle  ait  aussi  la  sienne.  Le  Danube  esl  le  grand  chemin  conlinental 
de  l'Orient.  Il  nous  faudrait  un  canal,  à  nous,  entre  ces  deux  puissantes  artères, 

(1)  C'est  du  calcaire  de  Kelheim,  blanc  et  à  grain  lin,  scmblaLile  aux  pierres  lithogra- 
phiques, qui  abondent,  comme  on  sait,  en  Bavière. 


LA    MONAnCIIlE    AUTRICHÏENNE.  569 

au  travers  du  lUicIié  do  Bade  et  du  Wiirteinberg  ou  de  la  Suisse.  Divers  tracés  ont 
été  proposés  :  l'un  gravissant  le  plateau  de  la  forêt  Noire  par  le  vallon  de  la 
Kintzig,  vis-à-vis  de  Strasbourg;  l'autre,  quittant  le  Rhin  à  Waldshut  au-dessus  de 
Bâle;  un  troisième  prenant  son  point  de  départ  au  lac  de  Constance.  Un  canal 
français  (ces  trois-là  le  seraient),  du  Rhin  au  Danube,  serait  une  consécration 
matérielle  de  l'alliance  de  la  France  avec  l'Allemagne,  alliance  bien  désirable. 

Le  roi  de  Davière  a  une  autre  ressemblance  avec  Louis  XIV  :  il  est  peu  parle- 
mentaire. Il  ne  s'est  pas  avisé  d'aller  exhorter  les  chambres  au  silence,  en  équi- 
page de  chasse  et  le  fouet  à  la  main;  de  nos  jours,  c'eût  été  trop  féodal,  même 
pour  l'Allemagne;  mais  il  a  trouvé  le  moyen  de  dépnilemcntnriscr  le  parlement, 
je  veux  dire  de  le  rendre  infiniment  sobre  de  discours.  Un  article  de  la  constitu- 
tion interdit  l'entrée  de  la  chambre  des  députés  aux  fonctionnaires,  sauf  l'autori- 
sation du  roi.  Or,  l'on  a  assimilé  les  avocats  aux  fonctionnaires,  et,  à  l'égard  de 
MM.  de  l'ordre,  le  roi  a  systématiquement  et  sans  exception  fait  usage  de  son  veto. 
Un  gouvernement  parlementaire  sans  avocats  est  un  curieux  phénomène.  Il  fallait 
avoir,  comme  le  roi  Louis,  la  riche  imagination  d'un  poète  pour  résoudre  ce  pro- 
blème. 

Carisbad,  20  août  1840. 

DE    LA    BOHÈME    ET    DU    GOUVERNEMENT    AUTRICHIEN. 

Je  "ne  sais  quelle  épithète  caractéristique  les  géographes,  grands  dessinateurs  de 
silhouettes,  ont  l'habitude  de  décerner  à  la  Bohême.  Je  m'imagine  que,  les  uns, 
préoccupés  de  l'aspect  du  sol,  disent  que  c'est  une  contrée  montueuse  et  boisée, 
riche  en  mines  de  tout  genre.  D'autres,  plus  attentifs  au  personnel  qu'au  matériel, 
doivent  tracer  à  peu  près  ainsi  son  portrait  :  «  La  Bohême  est  un  pays  habité  par 
un  peuple  aux  mœurs  douces,  ce  qui  n'empêche  pas  d'être  spirituel,  au  tempéra- 
ment soumis  et  docile  sans  bassesse.  Les  Bohèmes  sont  braves  d'abord,  tous  les 
Européens  le  sont,  mais  moins  que  d'autres  ils  sont  enclins  à  la  violence  :  ils  sont 
laborieux  et  appliqués  plus  que  leurs  voisins  du  midi,  les  Autrichiens,  et  cepen- 
dant, à  peu  près  autant  qu'eux,  sensibles  aux  joies  de  la  consommation.  »  Un  troi- 
sième, ayant  vu  dans  les  moindres  villages  passer  des  enfants  pieds  nus,  un  violon 
sous  le  bras  on  une  clarinette  à  la  main,  pour  se  rendre  à  l'école,  définira  la 
Bohême,  la  terre  musicale  par  excellence.  Les  Anglais,  qui  sont  disposés  à  juger 
les  nations  par  les  auberges  et  les  aubergistes,  doivent  inscrire  dans  leurs  comptes- 
rendus  que  la  propreté  n'est  pas  l'attribut  dominant  du  pays.  Sur  ce  point  cepen- 
dant, si  l'on  en  jugeait  d'après  Carisbad,  l'arrêt  serait  bien  injuste;  Carisbad  est  la 
ville  la  plus  coquettement  proprette  qui  se  puisse  voir.  Pour  moi,  si  je  me  hasar- 
dais à  écrire  une  géographie  sous  le  coup  de  l'impression  que  j'ai  ressentie  en 
arrivant,  je  donnerais  à  ce  pays  l'épithèle  de  paisible.  Ce  calme  de  la  vie  dont  je 
trouve  ici  l'empreinte  sur  tous  les  visages  et  dont  on  se  sent  bientôt  imprégné  soi- 
même,  c'est  si  neuf  et  si  bon  pour  un  Français  !  Quand  on  compare  une  physionomie 
bohème  aux  nôtres,  je  parle  des  seules  physionomies  masculines,  on  est  tenté  de 
croire  que  le  Français  est  au  lendemain  d'une  attaque  de  nerfs,  au  lendemain  et  à 
la  veille  aussi.  Il  faut  qu'ici,  me  disais-je,  on  passe  de  meilleures  nuits  qu'en  France. 
Eh  non!  ce  sont  de  meilleurs  jours. 

La  Bohème  est  un  pays  paisible.  Dans  cette  atmosphère  tranquille,  les  poumons 


370  LA    MOrS'AnCHIE    AUTRICHIENNE. 

s'épanouissent,  et  le  sang  circule  plus  doucement.  Ce  n'est  pas  un  calme  plat, 
image  de  la  mort,  c'est  une  activité  ordonnée  et  sans  secousses  qui  dans  sou 
ensemble  n'est  point  sans  grandeur,  car  il  y  a  même  un  caractère  de  majesté  dans 
toute  masse  considérable  qui  se  déploie  avec  régularité.  Pour  cbacun  en  particu- 
lier, c'est  une  vie  modestement  heureuse,  où,  autant  qu'il  est  donné  à  notre  nature, 
il  y  a  équilibre  entre  les  jouissances  et  les  désirs.  Ce  n'est  pas  le  repos  du  cachot 
ni  celui  du  cloître;  c'est  un  mouvement  continu,  exempt  de  soucis,  celui  de 
l'homme  qui  voit  un  but  devant  lui  et  qui  y  chemine,  sans  que  le  sol  tremble  sous 
ses  pas,  sans  qu'au-dessus  de  sa  tête  la  tempête  gronde. 

La  Bohême  est  aussi  un  pays  riche,  le  sol  y  est  fertile.  C'est  une  des  contrées, 
comme  la  France,  heureusement  situées  dans  une  latitude  moyenne,  qui  produi- 
sent à  peu  près  tout  ce  que  réclament  les  besoins  de  l'homme,  parce  qu'elles  tou- 
chent à  la  fois  au  nord  et  au  midi.  Elle  récolte  du  vin  qu'on  vante,  quoique  le  cru 
de  Melnik  ne  soit  pas  propre  à  faire  oublier  les  nôtres.  Grâce  à  la  betterave,  elle 
produit  du  sucre  aussi  bien  que  les  Antilles.  Les  entrailles  de  la  terre  y  recèlent 
des  richesses  incomparables.  La  Dohème  est  adossée  aux  montagnes  appelées 
rErzgebirge,  parce  qu'elles  sont  métallifères  par  excellence.  C'est  au  milieu  de 
rErzgcbirge  qu'est  le  classique  Freiberg,  où  tout  ingénieur  de  mines  doit  faire  un 
pèlerinage,  comme  autrefois  tout  bachelier  espagnol  à  Salamanque.  On  y  trouve  le 
fer  et  le  plomb,  le  cuivre  et  l'étain,  l'argent  lui-même.  Les  mines  d'argent  de 
Joachimsthal,  à  deux  pas  de  Carlsbad,  ont  une  grande  renommée;  bien  des  mil- 
lions en  ont  été  retirés.  C'est  le  nom  de  Joachimsthal  qui  a  fait  celui  de  thaler, 
adopté  aujourd'hui  encore  pour  l'unité  monétaire  en  Prusse,  et,  par  corruption, 
celui  de  dollar,  quoique,  il  faut  le  dire,  si  le  mot  dollar  vient  de  Joachimsthal,  il 
ne  sera  plus  permis  de  rire  avec  le  poète  de  ceux  qui  veulent  qn'alfala  vienne 
{Vcqtms.  La  Bohême  possède  en  abondance  des  mines  de  houille  qui  valent  ou  vau- 
dront, quand  on  en  tirera  parti,  mieux  que  des  mines  d'or.  Ces  trésors  de  la  sur- 
face et  du  fond  sont  presque  tous  exploités  avec  un  succès  croissant.  Une  personne 
parfaitement  digne  de  confiance  m'a  affirmé  qu'il  n'y  avait  pas  de  pays  en  Europe 
qui,  matériellement,  eût  fait,  depuis  trente  ans,  plus  de  progrès  que  la  Bohême. 

Ce  caractère  de  quiétude  qu'on  retrouve  dans  toute  la  partie  allemande  de  l'em- 
pire, les  populations  bohèmes  et  autrichiennes  le  conserveront-elles?  Je  suis  porté 
à  répondre  par  l'affirmative.  Les  révolutions  ne  paraissent  pas  devoir  venir  trou- 
bler cette  paisible  ruche. 

En  fait  de  bouleversements  et  de  revirements  brusques,  aujourd'hui  rien  ne 
doit  être  jugé  impossible.  Les  hommes  de  notre  époque  ont  vu  Louis  XVI  solide- 
ment afTermi  sur  le  trône  après  la  paix  de  Paris,  qui  consacra  l'indépendance  des 
Etats-Unis,  et  huit  années  plus  tard  ils  l'ont  revu  gravissant  les  degrés  de  l'hor- 
rible machine  de  Guillotin.  ils  étaient  à  l'Opéra  lorsque  Marie-Antoinette,  y  pa- 
raissant pour  la  première  fois,  excita  une  admiration  plus  forte  encore  que  le  res 
pect,  et  fut  accueillie  par  l'explosion,  impossible  à  étouffer,  des  hommages  d'une 
foule  éblouie  de  tant  de  grâce  et  de  majesté;  puis  ils  l'ont  rencontrée,  les  mains 
liées  derrière  le  dos,  dans  un  tombereau  ignominieux,  traînée  à  une  affreuse  mort, 
aux  huées  d'une  multitude  ivre  de  sang.  Ils  ont  assisté  aux  grandes  revues  par  les- 
quelles le  César  moderne,  à  l'apogée  de  la  puissance  et  de  la  gloire,  préludait  à  la 
campagne  de  Russie;  dix-huit  mois  ensuite  ils  étaient  les  témoins  des  adieux  de 
Fontainebleau,  et,  après  un  autre  intervalle  de  dix-huit  mois,  ils  entendaient,  de 
Sainte-Hélène,  le  lion  qui  rugissait  dans  les  tortures.  Ils  étaient  encore  assourdis 


LA    MOISAUCHIE    AUTRICHIENNE.  371 

des  acclamalions  dont  fut  salué  Charles  X  on  Alsace,  quand  ils  l'ont  rencontré  sur 
le  chemin  de  Cherbourg.  Il  semble  donc  qu'en  ce  siècle  tout  renversement  soit 
possible.  Mais,  si  l'on  y  regarde  bien,  on  reconnaîtra  qu'à  toutes  les  calaslroplies 
que  je  viens  d'indiquer  il  y  avait  une  cause  préexistante.  Avant  la  crise,  tout  sem- 
blait tranquille  et  régulier,  mais  c'était  un  faux,  semblant.  Ici  on  trouve  à  la  fois 
l'être  et  le  |)araUre.  Dans  la  population  bohème  cl  dans  l'esprit  actuel  de  son  gou- 
vernement, il  n'y  a  aucun  motif  latent  de  désordre  ;  il  n'y  a  que  des  raisons  de  sta- 
bilité. 

La  population  bohème  offre  les  deux  meilleures  garanties  d'ordre,  l'obéissance 
et  la  foi.  Un  peuple  qui  obéit  et  qui  croit  est  à  l'antipode  des  révolutions. 

Le  gouvernement  autrichien,  dont  la  Bohême  est  l'un  des  plus  anciens  do- 
maines, s'y  montre  paternel.  Il  y  est  affectueux  et  affectionné.  Il  connaît  ses  devoirs 
comme  ses  droits.  Il  a  le  sentiment  de  la  direction  nouvelle  de  la  civilisation,  car 
il  travaille  avec  persévérance  à  substituer  la  monarchie  populaire  à  la  monarchie 
aristocratique.  On  pouri-ait  même  dire  qu'il  a  commencé  la  révolution  avant  nous, 
ou  plutôt  que,  plaçant  le  progrès  sous  sa  tulèle,  il  l'a  empêché  de  prendre  les  al- 
lures révolutionnaires.  Joseph  II  était  entré  dans  la  carrière  des  réformes  politi- 
ques et  .sociales  avant  qu'il  en  fût  pratiquement  question  chez  nous.  Il  est  vrai  que 
nous  pouvons  revendiquer  l'honneur  des  tentatives  de  Joseph  II,  car  ce  prince 
agissait  sous  l'inspiration  des  idées  françaises  (I). 

Gomme  tous  les  novateurs,  n'ayant  pas  pour  se  guider  l'expérience  d'autrui,  Jo- 
seph II  commit  des  fautes.  Son  esprit  se  tenait  trop  en  avant  de  ses  contemporains. 
Chez  le  penseur  qui  observe  et  médite,  c'est  une  perspicacité  glorieuse;  chez  un 
roi  qui  a  charge  d'âmes  et  de  corps,  c'est  une  dangereuse  précipitation.  Le  prince 
qui  veut  rendre  ses  sujets  heureux,  au  lieu  de  se  jeter  à  l'avant-garde  parmi  les 
tirailleurs  et  les  pionniers,  doit  peu  s'écarter  du  gros  de  l'armée.  Persuadé  qu'un 
changement  était  indispensable  dans  la  situation  intérieure  des  peuples,  et  qu'ils 
devaient  cesser  d'être  parqués  en  castes  distinctes,  Joseph  II,  d'autorité,  remania 
dans  un  sens  libéral  les  lois  de  son  empire  ;  mais  il  ne  vit  pas  que  le  génie  propre 
de  ses  peuples  était  particulièrement  antipathique  aux  changements  brusques  et 
aux  déchirements.  Il  ne  comprit  pas  assez  qu'en  eux  il  fallait  ménager  la  foi,  le 
plus  précieux  trésor  d'une  nation.  Il  ne  sentit  pas  qu'en  heurtant  les  idées  reli- 
gieuses, il  ébranlait  le  plus  ferme  boulevard  des  trônes.  En  France,  où  les 
croyances  étaient  battues  en  brèche,  où  le  caractère  national  est  ardent,  prompt  à 
s'exalter,  impatient  à  l'excès,  un  roi  tel  que  Joseph  II  aurait  excité  au  début  un  dé- 
bordement d'enthousiasme  :  j'ignore  cependant  ce  qui  se  serait  passé  au  dénoû- 
ment.  Chez  des  peuples  d'un  tempérament  essentiellement  doux  et  bon,  opposé  à 
la  précipitation,  il  fallait  un  guide  plus  temporiseur,  même  en  temps  de  rénovation 
politique  et  sociale. 

Joseph  II,  pourtant,  a  bien  mérité  des  rois  et  des  peuples.  Chez  nous,  à  l'époque 
où  Joseph  II,  averti  par  un  généreux  instinct  de  l'orage  qui  s'amassait,  opérait  des 
réformes,  une  cour  frappée  de  vertige,  méconnaissant  les  plus  belles  traditions  de 

(1)  Sur  une  moindre  échelle,  M.  de  Hardcnberg,  qui  depuis  s'est  signalé  en  (pialilé 
de  premier  ministre  de  Prusse,  fil  un  pou  plus  lard,  dans  le  gouvcrnemenl  de  la  Franconie, 
(les  réformes  libérales  semblables  à  celles  de  Joseph  [|.  Il  y  mil  plus  de  mesure  et  de  pru- 
dence, et  il  eutplusdesucccs.il  agissait  pareillemonl  sous  l'influcMicc  des  idées  fran- 
çaises. 


372  LA    M0NAUC5IIE    AUTRICHIEINNE. 

la  monarchie  française  et  riinmuabie  tendance  de  la  troisième  race  de  nos  rois  à 
affranchir  le  tiers-état,  s'évertuait  à  restaurer  les  prétentions  les  plus  surannées. 
Turgot,  qui  voulait  sauver  la  monarchie  en  adoptant,  sauf  amendement,  la  méthode 
de  Joseph  II.  était  disgracié.  Dans  un  accès  de  démence,  on  réglait  l'avenir  en  or- 
donnant que  tous  les  grades  de  l'armée  et  tous  les  bénélices  ecclésiastiques  fussent 
réservés  aux  privilégiés.  L'avenir!  il  devait  échapper  à -la  royauté,  .du  moment  où 
elle  entendait  en  disposer  de  la  sorte.  Puisque  des  princes  abusés  et  des  ministres 
présomptueux  se  refusaient  à  faire  la  révolution  par  en  haut,  elle  devait  s'accom- 
plir par  en  bas,  et  l'on  sait  aujourd'hui  avec  quelles  douleurs! 

Sans  l'avertissement  donné  aux  rois  par  la  révolution  française,  il  est  possible  et 
probable,  je  le  crois,  que  l'entreprise  de  Joseph  II,  traitée  comme  la  boutade  d'un 
utopiste,  eût  été  abandonnée  de  ses  successeurs;  mais,  à  la  faveur  de  cet  enseigne- 
ment terrible,  les  traditions  de  ce  prince  se  sont  maintenues;  seulement  on  a  ra- 
lenti le  pas  qu'il  avait  trop  hâté,  eu  égard  aux  allures  des  populations  dont  il  avait 
à  se  faire  suivre,  et  l'on  a  moins  sacrifié  à  la  raison  philosophique.  Au  lieu  de  ré- 
volution, l'Autriche  a  une  réforme  royale  qui  s'accomplit  par  degrés.  L'esprit 
nouveau  gagne  du  terrain  à  chaque  instant,  autant  que  les  antiques  mœurs  le  per- 
mettent; le  gouvernement  le  favorise  de  toutes  .ses  forces,  car  ici  la  pratique  ad- 
ministrative se  tient  constamment  à  l'avant  des  mœurs. 

En  droit,  l'égalité  devant  l'administration  subsiste  à  peu  près  complètement  en 
Autriche  et  en  Bohème;  les  nobles  paient  l'impôt  comme  le  reste  des  citoyens;  tout 
le  monde  est  admissible  aux  emplois  civils,  religieux  et  militaires;  les  prérogatives 
seigneuriales,  et  particulièrement  l'autorité  judiciaire  des  seigneurs,  sont  réduites 
à  de  pures  formes;  seules  les  places  de  cour,  auxquelles  n'est  d'ailleurs  attachée 
aucune  fonction  politique,  sont  réservées  à  la  noblesse.  Je  dis  en  droit  :  si  le  fait 
n'est  pas  exactement  conforme  au  droit,  si,  par  exemple,  la  majeure  partie  des  em- 
plois est  donnée  à  des  nobles,  la  faute  en  est  aux  mœurs,  qui  sont  encore  peu 
traitables  en  Autriche  quant  au  préjugé  nobiliaire.  La  théorie  du  baron  de  Thuu- 
dertentrunk  est  admise  dans  l'empire  par  la  généralité  des  esprits.  Elle  fait  loi 
dans  les  salons,  ce  qui  n'empêche  pas  ceux  de  Vienne  d'être  charmants.  La  loi 
peut  et  doit  préparer  le  remaniement  des  mœurs  ;  mais  un  gouvernement  sage  et 
bienveillant,  un  gouvernement  paternel,  qui  déteste  la  violence,  prend  le  temps 
comme  il  vient  et  le  monde  comme  il  est,  sauf  à  utiliser  le  temps  et  à  agir  peu  à 
peu  sur  le  monde.  Il  prend  en  considération  les  mœurs,  même  quand  il  aspire  à 
les  changer.  Il  accepte  provisoirement  les  idées  dominantes,  préjugés  ou  non,  sauf 
à  les  remanier  graduellement.  Il  se  garde  d'y  porter  la  hache,  jiarce  que  ce  serait 
infliger  de  cruelles  douleurs  à  la  société  tout  entière,  y  compris  ceux-là  même 
dont  on  voudrait  servir  la  cause.  Il  a  horreur  des  procédés  de  la  convention  ou  de 
ceux  de  Pierre-le-Grand.  Cela,  je  le  reconnais,  n'est  point  ossianique,  ni  même 
homérique,  quoiqu'il  s'y  trouve  une  poésie  qui  ne  monte  pas  au  cerveau,  mais  qui 
pénètre  à  l'âme;  c'est  au  rebours  des  idées  de  l'école  moderne,  qui  confond  la  force 
avec  la  grandeur,  la  violence  sur  une  grande  échelle  avec  la  majesté;  mais  c'est  ce 
qui  assure  une  vie  facile  et  douce  aux  populations,  ce  qui  affermit  les  trônes,  et 
rend  les  dynasties  impérissables.  Qu'importe  de  sacrilier  un  peu  de  temps,  lorsque 
autrement  il  faudrait  immoler  le  calme  et  le  bonheur  de  ses  sujets'  Heureux  le 
prince  de  qui  les  populations  sont  persuadées,  à  bon  droit,  que  leurs  maux  sont 
ses  souffrances,  et  leur  prospérité  sa  félicité  personnelle  !  Si  des  causes  extérieures 
attirent  sur  lui  un  éclat  de  la  foudre,  combien  il  a  lieu  de  s'applaudir  de  sa  pa- 


LA    MONAnCIIIE    AUTRICIJIENINE.  575 

(ioiico  cl  ilo  SCS  niénagomonts!  Alors  la  reconnaissance  filiale  des  populations  lui 
assure  un  abri,  et  lui  prodigue  de  tendres  consolations.  Quand  l'empereur  François 
revint  à  Vienne,  seul,  sans  gardes  ,  dans  sa  modeste  voiture ,  après  la  paix  qui 
suivit  la  rude  leçon  de  Wagram,  il  tut  accueilli  comme  un  père  exilé  qui  retourne 
parmi  ses  enfants.  On  eût  dit  un  triomphe,  tant  la  joie  était  universelle.  S'il  eût 
été  de  l'école  de  Pierre-le-Grand,  1805  et  1809  eussent  fait  crouler  son  trône. 
Enfin  h  celte  lenteur  le  progrès  perd  peu  de  chose;  le  fabuliste  a  raison  : 

Kion  no  sert  de  courir 

50  août. 

Carlsbad  a  été  mille  fois  visité  par  des  empereurs  et  des  rois  absolus,  d'un  ab- 
solutisme, ceux-ci  paternel,  ceux-là  insouciant,  quelques-uns  du  despotisme  le 
plus  progressif,  d'autres,  tels  que  le  roi  actuel  de  Hanovre,  en  l'honneur  duquel 
on  a  élevé  une  colonne  dans  le  délicieux  jardin  des  sources,  du  despotisme  le 
moins  aimable  et  le  moins  intelligent.  Des  inscriptions  rappellent  la  présence  de  la 
plupart  des  princes  modernes  de  la  famille  impériale  de  Russie.  Le  feu  roi  de 
Prusse,  honnête  homme,  dévoué  au  bien  de  ses  sujets,  y  venait  souvent.  Derrière  la 
maison  que  j'habite,  au  penchant  d'une  colline  couverte  de  sapins,  est  une  toute 
petite  esplanade  qui  porte  son  nom,  parce  qu'il  l'affectionnait,  et  d'où  l'on  a  la  plus 
jolie  vue  sur  la  vallée  de  la  Téple,  sur  Carlsbad,  et  sur  les  montagnes  qui  dominent 
la  ville  de  toutes  parts. 

Parmi  tous  ces  potentats,  le  plus  absolu,  sans  contredit,  fut  Pierre-le-Grand.  11 
prit  deux  fois  les  eaux  de  Carlsbad.  Il  y  vint  entouré  d'une  cour  nombreuse  en  1 71 1 , 
et  y  revint  l'année  suivante,  selon  l'ordonnance  des  médecins,  qui  veulent  qu'on 
suive  deux  saisons,  deux  cures,  comme  ils  disent,  par  une  expression  qui  m'a  paru 
quelque  peu  gasconne.  Pierre-le-Grand  a  laissé  des  souvenirs  à  Carlsbad.  L'homme 
qui  a  eu  la  puissance  de  pétrir  entre  ses  mains  une  nombreuse  population  et  de 
mettre  au  monde  le  plus  gigantesque  des  Ëtats  modernes,  ne  pouvait  paraître 
quelque  part  sans  y  marquer  sa  trace.  11  montra  ici  ce  corps  de  fer  et  ce  caractère 
de  bronze  qui  firent  de  lui  tour  à  tour  le  soldat  du  capitaine  Lefort,  le  charpentier 
de  Saardam,  le  dominateur  de  l'aristocratie  moscovite,  le  vainqueur  de  Charles  XII, 
l'exterminateur  des  strélitz,  le  jaloux  et  sévère  époux  de  Catherine,  le  bourreau  de 
son  propre  fils,  et  enfin  le  créateur  d'un  colossal  empire. 

Un  jour  il  s'avisa  de  grimper  sur  le  Ilirsclicn  Spmiir/  (Saut  du  Cerf).  C'est  un 
rocher  escarpé  du  haut  duquel  une  tradition  rapporte  ([ue  se  précipita  un  cerf, 
pour  indiquer  à  Charles  IV  la  célèbre  source  du  Sprudel,  jusqu'alors  inconnue,  dit 
cette  légende  menteuse  (1).  Un  autre  l'eût  gravi  à  pied,  et  eu  ce  temps  où  l'on  no 
trouvait  pas  autour  de  Carlsbad  tous  ces  petits  sentiers  tracés  par  la  politesse  des 
bourgeois  de  la  ville,  ou  par  des  baigneurs  reconnaissants,  même  à  pied  c'était  diffi- 
cile. Pour  augmenter  la  difficulté,  il  jugea  bon  d'escalader  le  rocher  sur  un  cheval 
de  paysan,,  sans  selle,  harnaché  pour  la  charrue.  Curieux  de  voir  travailler  les  ma- 

^1)  Suivant  une  autre  tradition  moins  mythologique,  Charles  IV  chassant  un  cerf,  un 
(les  chiens  do  la  meute  tomba  dans  la  source,  dont  la  température  est  très-élovéc  (75  do- 
grés  cenligradcs),  et  poussa  dos  cris  qui  allirèroni  ratlention  des  go-ns  do  rcmpcreur,  et 
firent  reconnaître  le  Sprudel. 


574  LA    MONARCHIE   AUTmCHIENNE. 

çons  bohèmes,  peut-être  pour  donner  une  leçon  aux  siens,  il  monta,  un  antre  jour, 
sur  un  échafaudage  dressé  pour  recrépir  une  maison  qui  existe  encore,  à  l'enseigne 
du  Paon.  Un  des  maçons,  dans  son  enchantement  de  se  sentir  près  d'un  aussi  grand 
souverain,  s'étant  pris  à  rire  de  bonheur,  le  czar  lui  jeta  au  visage  une  truelle  de 
mortier.  La  cour  de  Vienne  lui  ayant  envoyé  une  provision  de  vin  du  Rhin,  il  ne 
voulut  pas  l'accepter,  parce  qu'on  ne  l'avait  pas  qualifié  d'empereur;  mais  il  en 
agréa  des  États  de  Bohème  pour  le  donner  à  la  compagnie  des  arquebusiers.  Il  fut 
décidé  que  le  cadeau  du  czar  serait  le  prix  d'un  tir  à  la  cible.  Le  czar  voulut  être 
de  la  partie.  Le  marqueur,  à  la  vue  du  coup  de  sa  majesté,  qui  fut  le  meilleur  de 
tous,  se  mit  à  sauter  de  joie.  Ne  se  souvenant  pas  de  la  danse  de  David  devant  l'arche, 
le  czar  se  tint  pour  offensé,  et,  aussitôt  franchissant  la  barrière  avec  la  rapidité  de 
l'éclair,  il  coucha  en  joue  le  malheureux,  et  il  allait  le  tuer,  lorsque  l'interprète 
intervint  pour  expliquer  que  les  cabrioles  du  marqueur  n'étaient  pas  plus  irrévéren- 
cieuses que  le  rire  du  maçon. 

La  colère  du  roi,  comme  dit  Salomon, 
Esl  terrible 

Marienbad,  le  1" septembre  1840. 

.le  suis  ici  à  une  ou  deux  lieues  du  château  de  Kœnigswart,  propriété  de  M.  de 
Metternich,  qui  l'habite  en  ce  moment  avec  la  plupart  des  ambassadeurs  près  la 
cour  d'Autriche.  De  toute  la  carrière,  si  riche  en  événements,  de  M.  de  Metternich, 
une  des  choses  qui  me  frappent  le  plus  quand  je  songe  à  mon  pays,  c'est  que  depuis 
trente-cinq  ans  il  dirige  la  politique  de  l'Autriche. 

Cette  permanence  des  mêmes  hommes  au  pouvoir  n'est  point  rare  sur  la  rive 
droite  du  Rhin.  Il  faut  dire  aussi  que,  dans  ces  États,  l'autorité  est  entre  les  mains 
de  personnages  d'une  capacité  éprouvée.  Les  sommités  de  l'administration  autri- 
chienne en  particulier  sont  occupées  par  des  hommes  réputés  les  plus  capables  de 
la  monarchie;  ils  sont  parvenus  à  leurs  postes  par  degrés,  en  passant  par  les  grades 
intermédiaires;  ils  savent  commander  à  leurs  inférieurs,  parce  qu'ils  ont  été  à  la 
place  de  ceux  qui  reçoivent  aujourd'hui  leurs  ordres. 

Une  des  plus  grandes  lacunes  du  gouvernement  parlementaire  de  la  France,  c'est 
que  la  nécessité  de  préparer  les  hommes  d'État  à  leur  rude  métier  n'y  esfe  pas 
prévue.  Anomalie  étrange!  pour  être  médecin,  procureur,  marchand  ou  simple  ar- 
tisan, il  est  reconnu  qu'il  faut  un  apprentissage,  et  il  est  posé  en  principe  qu'on 
est,  de  plain-pied,  gouvernant  suprême,  ministre  enfin.  C'est  une  science  que 
chacun  a  infuse.  Nous  sommes  trente-cinq  millions  en  France  qui  possédons  ce  don 
du  ciel. 

Les  choses  en  sont  même  à  ce  point  qu'avoir  fait  un  apprentissage  est  un  titre 
exprès  d'exclusion  pour  les  fonctions  les  plus  hautes  Qu'un  homme  figure  dans 
l'administration  comme  préfet  ou  comme  directeur  d'une  division  dans  un  minis- 
tère, par  cela  même  il  est  impossible  d'en  faire  un  ministre.  Qu'il  n'ait  jamais  touché 
aux  fonctions  publiques,  qu'il  les  ait  évitées,  qu'il  ne  sache  pas  l'a  h  c  des  affaires, 
oh  !  alors  il  est  parfait  pour  gouverner.  Ouvrez  la  porte  à  deux  battants  !  Quel  porte- 
feuille esl  du  goût  de  l'honorable  membre?  Lequel  des  grands  portefeuilles,  s'en- 
tend; car  pour  le  commerce,  les  travaux  publics  ou  l'instruction  publique,  c'est-à- 
dire  pour  les  trois  ministères  desquels  la  France  attend  le  plus,  fi  donc!  on  ne  se 


LA    MONARCHIE    AUTRICHIENNE.  3 7;; 

dérange  pas  pour  si  peu.  En  acceptant  un  de  ces  trois  postes,  on  s'expose  à  passer 
pour  une  doublure. 

C'est  une  ciiarniante  expression  que  celle  du  vocabulaire  aduiinislralit',  qui  dit 
président-né,  nieiubre  né,  juiur  indiquer  une  attribution  inliérenle  de  droit  à  telle 
ou  telle  fonction.  Cola  se  dit  par  métaphore,  mais  maintenant  on  est  ministre-né, 
sans  figure  de  rhétorique  et  à  la  lettre. 

Puisque  la  politique  est  comme  une  armée  où  l'on  s'enrôlerait  maréchal  de 
France,  il  serait  à  désirer  qu'une  loi  créât  une  île  Baralaria  où  les  ministres  expec- 
tants  feraient  une  certaine  station.  On  y  débuterait,  non  pas  avec  le  titre  de  secré- 
taire-général ou  de  sons-secrétaire  d'État,  mais  avec  celui  de  ministre,  de  ministre 
à  portefeuille.  De  bon  bourgeois  pérorant  d'une  façon  diserte,  on  deviendrait,  sans 
transition,  excellence  pour  les  huissiers,  monseigneur  pour  les  pauvres  hères  qui 
aspirent  à  devenir  commis.  On  aurait  80,000  francs  de  traitement,  et  il  y  aurait 
un  président  du  conseil  îi  120,000  francs.  Cela  ne  coûterait  pas  plus  d'un  million  ; 
ce  serait  pour  rien;  les  novices  s'y  feraient  la  main.  On  sauverait  ainsi  bien  des 
meurtrissures  à  cette  pauvre  France. 

Si  j'avais  l'honueur  d'être  député,  par  amendement  à  ce  projet  de  loi,  je  deman- 
derais que  tous  les  minisires  en  expectative,  appartenant  à  l'opposition,  fussent  tenus 
de  mettre  en  pratique,  dans  cette  île,  pendant  trois  mois,  les  doctrines  par  eux  pro 
fessées  durant  leur  carrière  opposante.  Quanta  la  population  de  l'Ile  en  terre  ferme, 
elle  se  formerait  naturellement,  pendant  le  même  délai,  des  électeurs  qui  leur  au- 
raient donné  leur  voix. 

Carlsbad.lO  septembre. 

DO    GOUVERNEMENT    AUTI5ICHIEN    AU    POINT    DE    VUE    DU    PROGRÈS. 

Au  nom  du  progrès  à  la  cause  duquel  la  France  s'honore  d'être  dévouée,  la  po- 
litique de  l'Autriche  a  souvent  été  qualifiée  sévèrement.  Un  sujet  autrichien,  homme 
éclairé,  qui  connaît  le  gouvernement  de  son  pays  et  qui  ne  déguise  pas  l'admiration 
que  ce  gouvernement  lui  inspire,  me  disait  à  ce  sujet  que  la  politique  autrichienne 
ne  s'écartait  des  idées  de  l'école  moderne  qu'en  ce  qu'elle  limitait  le  domaine  de 
l'innovation.  «  En  France,  me  disait-il,  l'école  de  la  révolution  avait  cru  que  tout 
absolument  était  à  changer  du  blanc  au  noir.  Nous  croyons  ici  qu'il  y  a  dans  la 
société  des  points  fixes  auxquels  il  n'est  pas  permis  de  toucher.  « 

Beaucoup  de  choses  changent  sur  la  terre;  les  connaissances  humaines  s'agran- 
dissent, leurs  applications  se  multiplient,  l'homme  étend  son  empire  sur  le  globe 
qui  lui  a  été  assigné  pour  demeure;  il  apprend  chaque  jour  à  le  mieux  exploiter; 
mais  le  petit  monde,  le  cœur  humain,  faisons-nous  des  progrès  indéfinis  dans  l'art 
de  le  connaître  et  de  le  maîtriser? 

Sans  doute,  à  mesure  que  la  civilisation  s'avance,  l'homme  devient  plus  apte  à 
porter  le  poids  de  .sa  propre  personnalité  ;  et  l'ordre  social,  ayant  ainsi  des  garanties 
individuelles  de  plus  en  plus  fortes  dans  le  for  intérieur  de  chacun,  semble  avoir 
moins  besoin  de  garanties  légales  et  publiques.  Chacun  étant  plus  habile  en  moyenne 
dans  le  gouvernement  de  soi,  on  est  tenté  d'en  conclure  que  la  société  peut  se 
gouverner  elle-même.  A  cet  égard  pourtant  il  importe  de  faire  une  distinction. 

L'homme  se  dépouille  graduellement  des  habitudes  grossières  et  des  penchants 
brutaux  de  la  vie  sauvage.  Les  passions  qu'on  pourrait  appeler  animales  s'en  vont. 


576  LA    MOMARCniE    ALTKlClïIENrVE. 

L'ordre  public  a  commencé  et  conlinuera  de  plus  en  plus  à  se  passer  de  rassistance 
du  glaive.  En  cela  le  progrès  est  manifeste,  et  la  raison  individuelle  substitue 
heureusement  sa  sanction  volontaire  aux  prescriptions  impéralives  des  pouvoirs 
publics. 

Bien  plus,  les  sentiments  généraux  s'élargissent,  le  cercle  de  nos  affections  s'é- 
tend, le  noble  sentiment  de  l'universelle  fraternité  des  peuples  gagne  du  terrain; 
mais  le  fond  du  cœur  humain  reste  le  même.  Parmi  les  passions  primordiales  qu'il 
recèle  dans  ses  plis,  celles  qui  sont  plus  humaines,  je  veux  dire  plus  spéciales  à 
l'homme,  plus  particulières  à  notre  nature  d'être  raisonnable  ou  plutôt  raisonneur, 
celles  qui  sont  les  attributs,  non  de  la  bête,  mais  de  l'autre,  comme  l'un  des  de 
Maistre  a  appelé  l'âme,  il  en  est  un  grand  nombre,  et  des  principales,  qui  ne  chan- 
gent guère;  elles  se  combinent  dans  un  ordre  différent,  elles  sont  mobiles  dans 
leur  objet,  mais  leur  essence  et  leur  énergie  restent  les  mêmes.  Si  elles  se  sont 
tempérées,  c'est  dans  les  formes  extérieures;  si  elles  se  sont  polies,  c'est  à  la  sur- 
face. Chez  les  peuples  modernes,  la  jalousie  et  l'ambition  dévorent  les  âmes  avec 
la  même  ardeur  que  chez  les  Romains  et  les  Grecs.  Elles  n'ont  plus  le  poignard  à 
la  main,  elles  ne  versent  plus  le  poison  ;  mais,  pour  ne  plus  recourir  aux  sicaires 
,et  à  l'art  de  Locuste,  elle*  ne  sont  guère  moins  insatiables  ni  moins  acharnées  que 
dans  les  temps  anciens.  Si  elles  n'assassinent  plus  le  corps,  elles  s'attaquent  à 
l'honneur.  La  calomnie  leur  tient  lieu  de  stylet,  ou  les  sert  tout  aussi  bien  que  le 
suc  des  plantes  vénéneuses.  Elles  sont  plus  remuantes  que  jamais;  elles  intriguent 
autant  qu'à  toute  autre  époque  et  se  soucient  aussi  peu  de  troubler  la  paix  publique 
et  de  bouleverser  l'Etat;  et,  ce  qui  les  rend  plus  formidables  que  dans  le  passé,  elles 
fermentent  au  fond  d'un  nombre  infiniment  plus  grand  de  poitrines 

A  cette  force  dissolvante  qui  au  lieu  de  diminuer  augmente,  il  est  indispensable 
d'opposer  une  grande  force  de  cohésion.  De  là,  la  nécessité,  aussi  flagrante  de  nos 
jours  que  dans  les  temps  anciens,  d'une  autorité  politique  et  d'une  autorité  reli- 
gieuse. Ainsi  les  sociétés  modernes  ne  sauraient  se  passer  ni  de  l'autel,  ni  du  trône. 
Toute  société  qu'on  essaierait  d'édifier  sans  recourir  aux  deux  principes  de  l'obéis- 
sance et  de  la  foi  ne  durerait  pas. 

Il  faut  savoir  obéir,  ne  fût-ce  que  pour  apprendre  à  commander.  Parmi  ces 
caractères  inflexibles  qui  ne  veulent  point  reconnaître  de  supérieurs,  combien  en 
a-l-on  vu  qui  ne  fussent  pas  à  la  merci  d'influences  subalternes,  méprisables 
quelquefois?  La  foi  est  indispensable  à  chacun  des  membres  de  la  famille  humaine, 
car  pour  tous,  sans  exception,  la  démonstration  a  ses  limites.  Ceux  qui  se  piquent 
de  ne  point  avoir  de  croyance,  sont  de  fait,  le  plus  souvent,  les  plus  crédules  des 
mortels.  Ils  ne  croient  pas  en  Dieu,  mais  ils  croient  en  M""  Lenormand,  ou  en  leur 
propre  étoile,  ou  à  leurs  songes.  Ils  se  refusent  à  admettre,  autrement  que  sur 
une  preuve  purement  rationnelle,  qu'il  faille  honorer  Dieu  et  aimer  ses  semblables; 
ils  acceptent  de  confiance  et  aveuglément  ce  que  leur  insinue  leur  envie  ou  leur 
ambition,  qu'il  est  permis  de  troubler  les  sociétés,  de  renverser  l'autel  et  le  foyer 
domestique  près  desquels  l'humanité  est  toujours  venue  chercher  un  abri. 

A  ce  sujet,  l'interlocuteur  que  je  citais  tout  à  l'heure,  répétant  une  pensée  que 
je  crois  tirée  de  saint  Augustin,  me  faisait  remarquer  que  l'incrédulité  était  une 
foi  tout  comme  la  croyance,  mais  une  foi  négative,  une  foi  tournée  à  l'aigre.  L'athée 
croit,  il  croit  de  conviction  non  raisonnée  tout  aussi  bien  que  le  plus  fervent 
catholique,  il  croit  le  contraire  du  reste  de  ses  semblables;  mais  il  croit  tout  autant 
et  avec  moins  de  preuves  absurément  :  l'incrédulité,  enfin,  n'est  que  de  la  crédulité 


LA.    MON/inCIIIE    AIITRÏCIIIENÎNK.  577 

à  rebours.  II  se  poul  que  le  raisonnement  pur  ne  démontre  pas  niatliématifiucmeni 
l'existence  de  Die»  et  les  dogmes  de  la  religion  ;  c'est  que  la  foi  n'est  pas  une  affaire 
de  raisonnement.  La  faculté  de  raisonner  qui  a  été  départie  à  l'homme,  est  bornée. 
An  delà  d'un  certain  point  elle  no  suffît  plus,  et,  pour  établir  la  certitude,  il  faut 
invoquer  l'aide  du  sentiment.  Vous  dites  qu'il  n'est  pas  possible  d'établir,  avec 
toute  la  rigueur  d'une  inilexible  logiciue,  qu'il  est  un  Dieu,  et  que  les  préceptes 
religieux  admis  par  les  peuples  civilisés  sont  exacts  :  soit.  Mais  est-ce  qu'il  n'est 
pas  plus  impossible  encore  de  prouver  contre  le  sentiment  universel  des  hommes, 
contre  la  clameur  de  notre  propre  conscience,  qu'il  n'y  a  pas  de  Dieu  et  que  les 
idées  religieuses  sont  des  duperies? 

Voilà  donc  deux  principes  immuables  du  gouvernement  des  sociétés  humaines  : 
l'obéissance  et  la  foi.  Les  formules  de  ces  principes  peuvent  varier  selon  les  temps 
et  les  lieux,  mais  vainement  on  tenterait  de  remplacer  ces  principes  eux-mêmes 
pour  fonder  un  ordre  social.  Toute  politique  qui  prétendrait  faire  abstraction  de 
ces  deux  principes  serait  fausse,  et  mériterait  d'être  énergiquement  repoussée, 
quand  même  elle  se  présenterait  sous  les  séduisantes  couleurs  du  progrès.  Par  ce 
motif,  on  ne  peut  faire  un  crime  à  l'Autriche  de  ce  qu'elle  a  repoussé  les  innova- 
tions de  l'Europe  occidentale,  qui  consistaient  à  supprimer  la  foi,  ou  à  retourner 
l'obéissance  sens  de.ssus  dessous,  en  faisant  du  gouvernant  l'inférieur  du  gouverné. 

Il  y  a  un  mot  de  l'empereur  François  qui  flt  sensation,  et  qu'on  a  interprété 
comme  une  profession  d'amour  pour  l'ignorance.  Parlant  aux  professeurs  de 
Laybach,ce  prince  leur  déclara  qu'il  n'aimait  pas  les  savants  (den  gclehrten  stand). 
Il  voulait  dire  qu'il  n'aimait  pas  la  littérature  et  les  lettres.  Comme  l'a  remarqué 
M.  Saint-Marc  Girardin,  dans  son  ouvrage  sur  V Instruction  intermédiaire  en  Alle- 
magne, "  ainsi  expliqué,  le  mot  peut  paraître  encore  impertinent,  mais  ce  n'est  plus 
un  blasphème  contre  toute  la  civilisation.  L'empereur  François  préférait  les  sciences 
aux  lettres,  les  études  qui  se  font  en  vue  d'exercer  un  métier  et  un  état  aux  études 
dites  libérales  qui  ornent  et  développent  l'esprit.  Il  était  un  partisan  de  l'instruc- 
tion usuelle,  un  des  adversaires  de  l'instruction  classique,  voilà  tout  ce  que  veut 
dire  le  mot  de  Laybach.  »  Ce  qui  prouve  la  parfaite  exactitude  du  commentaire  de 
M.  Saint-Jîarc  Girardin,  c'est  qu'en  Autriche  l'instruction  primaire  est  obligatoire. 
La  loi  punit  les  parents  qui  n'envoient  pas  leurs  enfants  à  l'école.  L'instruction 
pratique  et  professionnelle  y  est  encouragée,  u  Le  gouvernement  autrichien,  dit 
M.  Saint-Marc  Girardin,  s'efforce  de  donner  au  peuple  cette  instruction  qui  apprend 
à  l'homme  à  mieux  se  servir  de  ses  forces  et  de  celles  de  la  nature,  qui  fait  les 
bons  ouvriers,  les  bons  laboureurs,  et  non  cette  instruction  qui  agace  l'intelligence, 
qui  lui  apprend  à  examiner,  à  raisonner,  à  douter.  Voulez-vous  être  mécanicien, 
manufacturier,  agriculteur,  architecte,  vous  trouverez  à  cet  égard,  en  Autriche, 
tout  ce  qu'il  vous  faut,  écoles,  collèges,  professeurs,  laboratoires, collections.  Voulez- 
vous  être  avocat,  publiciste,  homme  de  lettres,  c'est-à-dire  raisonner,  discuter, 
douter,  allez  ailleurs,  allez  bien  loin,  etc.  " 

C'est  ainsi  que  se  manifeste  en  Autriche  cette  sollicitude  extrême  pour  l'obéis- 
sance et  pour  la  foi.  Je  fais  ici  non  l'office  d'apologiste,  mais  celui  d'historien.  Je  ne 
juge  pas  les  faits,  je  les  signale.  Le  Français  est  le  peuple  le  plus  raisonneur  de  la 
terre.  En  France  donc  un  pareil  système  serait  détestable  et  détesté,  mais  en 
Autriche  la  population  paraît  pleinement  l'accepter;  quant  à  présent,  elle  est 
heureuse  et  contente.  S'il  fallait  juger  cette  politique  d'un  mot,  je  ne  dirais  point 
qu'elle  est  rétrograde;  c'est  une  prudence  ombrageuse  qui,  sans  exclure  le  pro- 


378  LA    MONARCHIE    AUTRïr.niENNE. 

grès,  le  limite  non -seulement  dans  la  rapidité  de  ses  allures,  mais  dans  l'amplilndc 
de  son  objet. 

A  côté  des  principes  d'ordre  qni  sont  éternels,  que  tout  bon  gouvernement  doit 
s'efforcer  de  préserver  d'atteintes  fâcbeuses,  et  au  maintien  desquels  le  gouverne- 
ment autrichien  se  consacre  avec  une  vigilance  qui  rappelle  celle  du  dragon  des 
Hespérides,  il  y  a  des  faits  qui  changent  et  vont  se  perfectionnant  sans  cesse.  Dès 
lors  les  règles  du  gouvernement,  directement  ou  indirectement  relatives  à  ces  faits, 
doivent  successivement  se  modifier.  Bien  plus,  les  principes  fondamentaux  des  so- 
ciétés, tout  en  restant  fixes  dans  leur  essence,  se  transforment  extérieurement  pour 
.s'adapter  à  ces  faits  mobiles.  De  là  des  causes  actives  et  incessantes  de  mobilité  et 
de  progrès  dans  les  institutions  politiques  et  sociales. 

Le  changement  le  plus  visible  qui  s'opère  dans  le  monde  est  celui  qui  provient 
du  perfectionnement  du  travail  agricole,  manufacturier  et  commercial,  et  de  l'a- 
grandissement des  connaissances  humaines;  c'est  ce  qui  répand  le  bien-être  et  les 
lumières.  Delà  des  transformations  dans  les  institutions  politiques  et  sociales, dan? 
les  règlements  internationaux  et  dans  les  lois  intérieures  des  Étals.  Il  en  résulte 
une  modification  de  plus  en  plus  profonde  dans  les  rapports  de  peuple  à  peuple,  et 
dans  ceux  des  diverses  classes  au  sein  de  chaque  nation.  Le  progrès  de  l'industrie, 
qui  est  éminemment  pacifique,  et  l'initiation  d'un  nombre  d'hommes  toujours 
croissant  aux  mystères  de  la  science,  qui  se  plaît  au  sein  de  la  paix,  tendent  à 
abolir  la  guerre  entre  les  peuples,  et  effacent  chez  chacun  d'eux  les  mœurs, les  ha- 
bitudes et  les  lois  militaires.  Par  cette  même  iniluence,  et  bien  entendu  sous  l'in- 
spiration sublime  du  sentiment  religieux,  la  relation  de  supérieur  à  inférieur, 
formule  du  principe  d'obéissance,  éprouve  une  continuelle  métamorphose.  C'est 
ainsi  que  l'ouvrier  d'esclave  est  devenu  serf,  de  serf  salarié,  et  qu'aujourd'hui  dans 
l'Europe  occidentale,  devant  la  loi,  il  est  l'égal  des  descendants  des  plus  illustres 
familles  et  des  plus  grands  dignitaires  de  l'État. 

Tant  que  l'industrie  et  la  science,  sa  sœur,  qui  l'éclairé,  ont  été  dans  l'enfance, 
le  but  principal  de  l'activité  des  peuples  a  été  la  guerre.  C'était  par  la  guerre  et  la 
conquête  qu'on  recherchait  la  richesse.  La  guerre  seule  procurait  la  distinction.  La 
tendance,  naturelle  aux  chefs,  de  manifester  leur  supériorité  par  le  luxe  extérieur 
ne  pouvait  se  satisfaire  que  par  l'asservissement  du  plus  grand  nombre,  puisque  le 
travail  d'un  homme  produisait  infiniment  peu.  La  noblesse  militaire,  qui,  après 
(ont,  rendait  aux  serfs  le  service  de  les  protéger  contre  les  nobles  des  pays  voi- 
sins, se  croyait  en  droit  de  leur  prescrire,  en  échange,  les  plus  rudes  labeurs.  Elle 
vivait  à  leurs  dépens,  en  leur  imposant  des  dîmes,  des  droits  seigneuriaux,  mille 
redevances  .sous  divers  prétextes.  Écrasées  de  fatigues  et  courbées  sous  le  joug,  les 
masses  étaient  avilies  moralement,  privées  de  toute  culture.  Hors  de  l'industrie, 
il  n'y  a  pas  de  société  possible  sans  une  majorité  de  vihiins  servant  de  marche- 
pied et  de  matière  taillable  à  une  minorité  dominatrice.  Sans  l'industrie,  l'égalité 
serait  à  jamais  une  chimère,  la  liberté  un  rêve  mensonger. 

Avec  l'industrie,  dont  la  science  est  inséparable  (et,  par  l'industrie,  j'entends 
l'agriculture  aussi  bien  que  le  commerce  et  les  manufactures),  tout  peut,  tout 
doit  prendre  un  nouvel  aspect.  L'intérêt  bien  compris  d'un  peuple  est  que  ses  voi- 
sins soient  riches,  afin  qu'avec  eux  il  soit  possible  d'accomplir  de  vastes  échanges. 
Ces  échanges,  moyennant  certaines  conditions  aisées  à  remplir,  étant  profitables 
aux  deux  parties,  il  s'ensuit  qu'un  peuple  s'enrichit  alors  en  enrichissant  les  pe»i- 
ples  qui  l'entourent.  En  un  mot,  sons  le  régime  industriel,  les  rapports  interna- 


LA    MONARCHIE    AUTRICHIENNE.  579 

tionaiix  peuvent  être  basés  sur  l'idée  de  coinniunauté  d'intérêt  et  d'association, 
tandis  que,  dans  le  régime  purement  militaire,  la  politique  internationale  a  la 
spoliation  pour  but,  l'oppression  pour  moyen.  Avec  l'industrie,  la  grande  pensée 
do  l'unité  de  la  famille  humaine  enseignée  par  le  christianisme  peut  recevoir  une 
consécration  terrestre,  car  les  peuples  deviennent  frères;  avec  la  guerre,  étranger 
est  synonyme  d'ennemi. 

De  même  pour  la  politique  intérieure.  Quand  l'industrie  est  la  commune  res- 
source de  la  société,  quand  les  esprits  et  les  mains  y  sont  dressés,  quand  une 
grande  quantité  d'intelligences,  consacrées  h  son  avancement,  reculent  indéûni- 
ment  les  limites  de  sa  puissance  productrice,  les  besoins  de  tous  peuvent  être  mu- 
tuellement satisfaits  sans  que  nul  éprouve  de  dommage.  La  société  pouvant  géné- 
reusement rétribuer  ses  chefs  sans  se  condamner  à  des  privations  et  à  des  sacrifices  . 
le  faste  des  grands  n'est  pas  acheté  par  les  larmes  des  inférieurs.  Celui  qui  possède 
de  nombreux  instruments  de  travail,  —  c'est  la  définition  la  plus  vraie  et  la  plus 
profonde  des  capitaux,  —  peut  s'enrichir  sans  exploiter  son  serviteur,  en  l'élevant 
h  l'aisance,  au  contraire.  Chacun  portant  son  activité  sur  les  choses,  l'homme  cesse 
d'être  opprimé.  C'est  la  nature  qui  est  exploitée,  ce  n'est  plus  le  genre  humain. 
L'homme  n'asservit  plus  son  semblable.  Ce  sont  les  éléments  qui,  asservis  et  tra- 
vaillant à  la  place  de  l'homme,  le  dispensent  des  plus  pénibles  labeurs.  La  méca- 
nique, la  chimie  et  la  physique  se  coalisent  pour  diminuer  les  fatigues  de  l'homme 
et  accroître  le  fruit  de  .ses  efforts.  Et,  si  l'organisation  sociale  est  équitable,  chacun 
peut  espérer  quelque  loisir  pour  se  livrera  la  culture  de  son  esprit  et  de  son  âme. 
Alors  s'ouvre  un  régime  où  l'homme,  développant  ses  facultés  et  ses  forces,  peut 
les  faire  servir  à  son  bien-être,  à  sa  dignité,  au  bonheur  de  ses  semblables  comme 
au  sien  propre.  C'est  l'ère  de  la  vraie  liberté,  de  celle  qui  seule  est  digne  d'ex- 
citer l'amour  et  les  transports  de  l'espèce  humaine.  Tel  est  l'avenir  qui  est  au  mo- 
ment de  commencer  pour  l'Europe,  pourvu  que  le  progrès  moral  suive  le  progrès 
matériel  ;  doux  et  brillant  avenir  qui  aura  été  enfanté  au  milieu  de  bien  des  dou- 
leurs et  des  angoisses  ! 

Ces  idées  générales  de  perfectibilité  sociale  par  l'industrie  et  par  la  science  sont 
aujourd'hui  pleinement  admises  par  le  gouvernement  autrichien.  Autant  il  s'est 
montré  adverse  aux  théories  qui  venaient,  au  nom  du  progrès,  attaquer  l'obéis- 
sance et  la  foi,  autant  il  est  jaloux  de  modérer  et  de  ralentir  tout  mouvement  in- 
tellectuel qui  pourrait  ébranler  ces  principes  suprêmes,  autant  il  est  l'ami  du  pro- 
grès à  l'égard  de  l'industrie  et  de  la  science  applicable. 

J'arrive  maintenant  aux  conséquences  politiques  pratiques  de  ces  généralités. 
La  prééminence  acquise  à  la  science  et  à  l'industrie  sur  la  guerre  entraînait  né- 
cessairement la  suppression  des  privilèges  qui  dérivaient  de  la  conquête  ou  qui  se 
motivaient  par  les  nécessités  absolues  ou  traditionnelles  du  système  guerrier.  A 
cet  égard  j'ai  déjà  dit  que  le  gouvernement  autrichien  était  sagement  progressif. 
L'Autriche  gravite  évidemment  vers  la  monarchie  populaire,  c'est-à-dire  vers  l'abo- 
lition des  privilèges  et  vers  l'application  franche  de  l'égalité  devant  la  loi.  Mais  le 
progrès  et  la  diffusion  de  la  science  et  les  miraculeux  perfectionnements  de  l'in- 
dustrie provoquent  d'autres  conséquences  encore.  Non-seulement  les  rapports  doi- 
vent se  modifier  entre  les  classes  privilégiées  et  le  tiers-état;  mais  aussi,  entre  le 
gouvernement  et  la  population,  les  relations  doivent  devenir  autres.  La  publicité 
et  le  contrôle  doivent  être  inaugurés.  Le  régime  représentatif  doit  s'organiser. 
Jusqu'à  présent  le  gouvernement  autrichien  ne  s'est  pas  montré  favorable  à  ces 


7iS0  LA    MONARCUÏE    AtTIlICIllEISISE. 

tendances.  A  l'égard  de  la  publicité,  l'empire  d'Autriche  est  à  peu  près  comme  si 
rimprinierie  n'avait  pas  été  inventée.  C'est  un  gouvernement  de  mystère;  ses 
finances,  par  exemple,  sont  un  dédale  où  personne  n'a  encore  pénétré  ;  il  n'y  a  pas 
en  Europe  un  seul  banquier  qui  en  connaisse  le  secret.  Ces  traditions  ténébreuses 
ne  sauraient  durer  davantage.  De  même  le  contrôle  est  nul,  et  la  représentation 
directe  des  divers  intérêts  aussi  insignifiante  que  possible.  Si  sous  tous  ces  rap- 
ports le  gouvernement  autrichien  n'a  pris  aucune  part  au  mouvement  général  de 
l'Europe,  il  faut  l'attribuer  à  ce  que  la  représentation,  jointe  à  un  certain  degré 
de  publicité  et  de  contrôle,  lui  a  paru  identique  avec  le  régime  parlementaire  à 
l'anglaise,  que  nous  avons  adopté.  Or  le  gouvernenient  impérial  est  franchement 
hostile  aux  institutions  parlementaires. 

Il  y  a  cependant  une  différence  entre  le  régime  représentatif  et  le  gouvernement 
parlementaire.  J'insiste  sur  cette  distinction  entre  le  parlementaire  et  le  représen- 
tatif Il  n'est  pas  possible  à  un  gouvernement  sensé  de  ne  pas  admettre  des  formes 
représentatives  dans  le  sens  littéral  de  ce  mot.  On  peut  même  dire  que,  dans  le 
passé,  tous  les  gouvernements  réguliers  ont  été  jusqu'à  un  certain  point  représen- 
tatifs, c'est-à-dire  qu'ils  ont  reconnu  des  organes  à  tous  les  intérêts  dignes  d'être 
pris  en  considération.  L'essence  du  gouvernenient  représentatif,  c'est  que  les  ci- 
toyens soient  groupés  selon  l'affinité  de  leurs  intérêts,  et  que  chaque  intérêt  ait  sa 
représentation  distincte,  ses  organes,  ses  droits;  chaque  citoyen  concourt  alors, 
non  à  diriger  le  gouvernail  de  l'État,  non  à  tenir  ou  à  renverser  la  balance  de  l'Eu- 
rope, mais  à  administrer  ou  à  contrôler  les  affaires  spéciales  du  cercle  dans  lequel 
sa  vie  est  enfermée,  et  d'où  il  ne  songe  pas  à  sortir,  quoiqu'il  en  ait  la  liberté. 
Chacun  alors  est  non  pas  un  dix-millième  ou  un  millionième  de  Richelieu,  en  sup- 
posant que  des  milliers  ou  des  millions  de  particules  se  rencontrant  par  hasard, 
comme  les  atomes  crochus  d'Épicure,  puissent  faire  un  homme  de  génie,  mais  un 
membre  plus  ou  moins  haut  placé,  plus  ou  moins  actif,  plus  ou  moms  puissant, 
d'une  communauté  englobée  elle-même  dans  une  autre  plus  vaste  qu'englobent 
successivement  d'autres  de  plus  en  plus  spacieuses  jusqu'à  la  dernière  qui  est 
l'État.  Tous  ces  corps,  s'enveloppant  les  uns  les  autres,  réagissent  les  uns  sur  les 
autres  à  la  façon  des  sphères  planétaires  qui,  entourées  de  satellites,  sont  elles- 
mêmes  groupées  autour  du  soleil  et  composent  avec  lui  une  majestueuse  unité. 
Le  système  représentatif  ainsi  entendu  se  prête  à  bien  des  formes  de  gouverne- 
ment, et  le  régime  parlementaire  proprement  dit  n'en  est  lui-même  qu'une  forme 
particulière.  Indissolublement  lié  à  la  loi  d'égalité,  inséparable  de  la  publicité  et 
du  contrôle,  c'est-à-dire,  1°  d'une  liberté  réglée,  comme  toute  liberté  doit  l'être, 
d'exprimer  ses  opinions,  et  2°  de  l'intervention  d'assemblées  votant  l'impôt  et  re- 
cevant des  comptes  (ce  qui  ne  signifie  pas  qu'elles  dussent  nécessairement  être  en 
permanence  et  tracer  le  budget  en  détail,  tous  les  ans),  il  doit  servir  de  base  un 
jour,  prochainement,  à  l'organisation  politique  du  monde  entier. 

Le  gouvernement  autrichien  viendra  comme  les  autres  au  régime  représentatif  ; 
mais  il  est  infiniment  peu  aventureux,  la  précipitation  est  le  moindre  de  ses  pen- 
chants. Quand  le  besoin  s'en  fera  sentir  dans  l'empire,  quand  les  populations  le 
réclameront,  il  prendra  son  parti  de  bonne  grâce.  Jusque-là,  un  peu  par  ménage- 
ment pour  les  habitudes,  les  idées  et  les  préjugés  même  de  ses  sujets,  et  beaucoup 
par  l'effet  de  ce  sentiment  gravé  dans  le  cœur  humain,  en  vertu  duquel  on 
n'aime  pas  à  se  dessaisir  des  pouvoirs  ([u'on  possède,  jusque-là,  dis-je,  il  s'abs- 
tiendra. 


LA    MOINAnCllHi;    AtTUICIlIENiNE.  58 1 


r.iirlsbad,    15  scplcnibrc. 

Pour  cilei'  îles  c\euiples  piopros  à  luonlror  tiue  clioz  le  goiiveriieiiienl  auliicliien 
ramoiir  clo  l'ordre  et  l'espril  de  conservation  ne  paralysent  pas  le  sentiment  du 
progrès  et  l'instinct  de  l'avenir,  et  de  même  qu'en  lui  la  disposition  aii\  ménage- 
ments se  concilie  avec  une  décision  ferme,  je  n'ai  que  l'embarras  du  choix.  J'en 
mentionnerai  de  préférence  deux  qui  touchent  à  des  questions  fort  intéressantes 
pour  la  France. 

En  Bohème,  la  pensée  dominante  de  l'autorité  est  d'améliorer  la  condition  des 
[laysans,  qui,  il  y  a  un  demi-siècle,  était  misérable.  Tel  fut  le  principal  objet  des 
réformes  de  Joseph  11.  Sa  mère,  Marie-Thérèse,  y  avait  préludé  par  diverses  mesures 
de  législation  et  par  dillerenles  créations,  au  nombre  desquelles  on  remarque  les 
greniers,  qui  portent  encore  son  nom.  où  l'on  lient  constamment  en  réserve  ce  qui 
est  nécessaire  aux  semailles.  Le  gouvernement  actuel  continue  l'œuvre.  Rien  n'est 
négligé  pour  constituer  une  sorte  de  gentry,  comme  diraient  les  Anglais.  Dans  le 
but  de  fonder  cette  classe  de  propriétaires  fonciers  possédant  une  suflisante  indé 
pendance  vis-à-vis  des  seigneurs,  on  a  interdit  à  ceux-ci  la  faculté  d'acheter  les 
terres  des  paysans;  mais  l'on  ne  s'est  pas  borné  là.  Il  était  probable  que  les 
paysans  voudraient  diviser  indéfiniment  leurs  terres  entre  leurs  enfants.  Ainsi,  le  sol 
eût  été  morcelé,  réduit  en  poudre.  La  population  des  campagnes,  condamnée  à  vé- 
géter, comme  les  Irlandais,  sur  un  sol  en  lambeaux,  fût  restée  à  la  merci  des  nobles. 
Il  fallait  donc  arrêter  le  morcellement  du  territoire  au  delà  d'un  certain  point,  et 
c'est  le  parti  que  l'on  a  pris.  Toute  propriété  dont  la  contenance  n'est  que  de  qua- 
rante metzen  (sept  hectares  et  demi)  est  indivisible  même  par  hérjtage  (1).  Au- 
dessous  de  ce  terme,  pour  qu'elle  soit  partagée  exceptionnellement,'  il  faut  un 
ensemble  de  formalités  et  de  consentements  légaux  qui  ne  sont  accordés  qu'à  bon 
escient. 

Je  n'affirme  pas  que  cette  solution  autrichienne  soit  celle  qui  convienne  à  la 
France  ;  mais  je  ne  puis  m'empêcher  de  déplorer  que  chez  nous  la  division  du  sol 
soit  poussée  à  l'infini  sans  qu'on  prenne  aucune  mesure  pour  la  limiter.  En  France, 
sous  la  législation  actuelle,  toutes  les  forces  poussent  au  morcellement;  aucune 
mesure  n'a  été  adoptée,  ni  même  proposée  pour  encourager  l'agglomération  des 
parcelles.  La  production  absolue  du  sol  a  augmenté  assurément  sous  l'influence  d(! 
la  division  ;  mais,  prise  dans  son  ensemble,  l'opération  est,  dans  beaucoup  de 
cas,  mauvaise,  en  ce  sens  que  l'accroissement  des  produits  n'est  pas  en  rapport 
avec  l'immense  quantité  de  travail  dont  le  sol  est  devenu  l'objet.  Sur  certains 
points  la  division  est  déjà  telle  que  l'emploi  de  la  charrue  n'est  plus  possible. 
Les  labeurs  de  l'homme  se  substituent  à  ceux  des  animaux  et  des  machines. 
Nous  rétrogradons  jusqu'au  temps  d'avant  Triptolème  (2).  D'ailleurs,  par  l'elTet 

(1)  Cela  ne  veut  pas  dire  que  le  père  soit  forcé  de  la  léguer  à  un  seul  de  ses  enfants, 
au  détriment  des  autres.  Celle  rcslriclion  relative  à  rexploilation  n'a  aucun  rapport  avec 
le  partage  de  la  fortune  palernelle. 

(2)  Dans  quelques  localités,  et  notamment  dans  les  environs  de  Paris,  on  en  est  venu  à 
ce  point,  non-seulement  que  la  culture  à  la  charrue  est  abandonnée,  et  (ju'il  faut,  comme 
il  y  a  trois  mille  ans,  cultiver  à  bras,  mais  aussi  que  la  propriété  ne  peut  plus  supporter 
les  moindres  opérations  légales.  Il  y  a  bon  nombre  de  parcelles  qui  ne  valent  pas  la  peine 
de  passer  un  acte,  et  dont,  par  conséquent,  la  propriété  a  cessé  de  se  constater  légalement. 


38a  I-A    MONARCHIE    ALTRICHIENNE, 

de  ce  système,  raliuienlalinn  publique  est  mal  pourvue  à  quelques  égards  (1). 

Certainement  l'une  des  plus  heureuses  conséquences  de  la  révolution  française  a 
été  de  rendre  les  ouvriers  des  campagnes  propriétaires  d'une  grande  partie  du  sol. 
Les  franchises  nationales  tendent  ainsi  à  se  fonder  sur  la  base  solide  de  l'aisance, 
et  la  liberté  par  là  fait  cause  commune  avec  l'ordte.  Cependant  il  ne  faut  pas  que 
le  résultat  de  l'émancipation  soit  d'attacher  matériellement  les  cultivateurs  à  la 
glèbe,  et  que  le  progrès  de  l'indépendance  individuelle  tourne  au  détriment  de  la 
civilisation;  or,  c'est  ce  qui  arriverait  si  la  constitution  de  l'agriculture  condam- 
nait l'homme  à  effectuer  de  ses  bras  les  travaux  pénibles  dont  il  était  parvenu  à  se 
décharger  sur  le  bétail  ou  sur  les  machines.  Le  paysan  deviendrait  ainsi  une  bête 
de  somme.  Il  ne  faut  pas  non  plus  que  la  société,  sous  prétexte  de  progrès,  manque 
des  denrées  qui  sont  le  plus  indispensables  à  l'hygiène  publique.  Au  surplus,  le 
principe  d'association  permet  de  combiner  la  division  de  la  propriété  avec  l'emploi 
des  moyens  de  culture  les  plus  puissants,  les  plus  féconds  et  les  plus  libéraux,  je 
veux  dire  les  plus  propres  à  soustraire  l'homme  à  l'oppression  de  la  matière,  oppres- 
sion qu'il  subit  toutes  les  fois  qu'il  accomplit  des  ouvrages  de  force. 

Autre  exemple  :  Rien  ne  mérite  l'attention  du  pouvoir  plus  que  rinstruclion 
publique.  C'est  elle  qui  façonne  les  citoyens  à  la  vie  active.  Un  gouvernement  qui 
ne  la  surveille  pas  de  près,  qui  ne  .s'occupe  pas  de  la  tenir  en  harmonie  parfaite 
avec  les  besoins  futurs  de  la  société,  par  la  nature  de  l'enseignement  et  par  une 
habile  répartition  des  sujets  entre  les  diverses  carrières,  ne  mérite  pas  son  nom, 
car  on  cesse  de  gouverner  quand  on  n'est  plus  le  maître  de  l'avenir.  Or,  il  y  a 
quelques  années  on  s'aperçut,  en  Bohême,  d'une  disproportion  de  plus  en  plus 
marquée  entre  ce  que  j'appellerai  les  produits  de  l'éducation  et  les  besoins  de  la 
société.  Le  nombre  des  jeunes  gens  qui  se  destinaient  aux  professions  dites  libé- 
rales dépassait  celui  des  places  vides  dans  ces  carrières.  On  était  menacé  d'une 
nuée  d'avocats  sans  causes,  de  médecins  sans  malades,  d'aspirants  fonctionnaires 
sans  fonctions;  on  était  ainsi  au  moment  d'avoir  des  mécontents,  et  par  conséquent 
des  éléments  de  désordre.  Pendant  ce  temps  les  arts  utiles  étaient  négligés,  et  le 
premier  des  arts,  celui  qui  fait  la  force  des  empires,  l'agriculture,  restait  particu- 

II  y  a  des  parcelles  imposées  à  5  cenlimes,  il  y  en  a  qui  le  sont  à  moins  encore.  On  en 
trouve  dont  le  revenu  est  moindre  que  le  coût  d'un  averlissement  du  percepteur  des  con- 
tributions. Une  parcelle  taxée  à  5  cenlimes  vaut  15  .à  20  fr.  Or,  dans  l'état  actuel  des 
choses,  pour  opérer  la  purge  ,  même  incomplète  ,  qui  peut  s'effectuer  sous  notre  régime 
hypothécaire  ,  les  frais  s'élèvent  à  80  francs  environ  :  de  sorte  que,  pour  s'assurer,  même 
imparfaitement,  la  propriété  d'une  de  ces  parcelles,  il  faut  encourir  accessoirement  une 
dépense  quadruple  de  ce  qu'elle  vaut.  Ceci  explique  pourquoi  il  se  reconstitue  si  peu,  je 
ne  dis  pas  de  grandes,  mais  de  moyennes  propriétés,  d'une  dimension  suffisante  pour  que 
l'on  y  applique  les  bonnes  méthodes  agricoles. 

D'après  un  travail  inséré  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  (IV'=  volume  1856),  sur 
l'étal  de  la  propriété  en  France,  M.  Léon  Faucher  a  cité  la  commune  d'Argenteuil,  près 
de  Paris,  où  il  existe  des  parcelles  de  la  contenance  d'un  demi-arc ,  d'un  quart  d'are 
(2  mètres  50  centimètres  sur  10  mètres),  c'est-à-dire  de  la  grandeur  d'une  chambre,  et 
dont  le  revenu  est  de  9  centimes,  6  cenlimes,  5  centimes,  ce  qui  suppose  un  impôt  d'un 
centime.  On  voit  souvent,  sur  les  affiches  de  vente ,  autour  de  Paris  el  dans  les  départe- 
ments, des  parcelles  dont  la  mise  à  prix  est  de  6  fr.,  8  fr.,  10  fr.,  et  les  frais  indispeusables, 
pour  que  l'acquisition  soit  régulière,  sont  de  110  fr.  environ, y  compris,  je  le  répète,  80  fr. 
de  purge  hypothécaire. 

(1)  Notamment  à  l'égard  de  la  viande. 


LA  niuNAïu'.iiii:   AtxnictimiN.^E.  385 

lièrcnienl  cii  souirraiRO.  Voici  coiiiiiiciil  on  loinédiu  à  ce  double  mal  :  la  Bohème 
complail  alors  vingt-six  élablisseiuenls  conespoiidanl  à  nos  collèges.  On  les 
réduisit  à  dix-huit,  et  le  prix  de  renseignement  y  fut  augmenté,  de  manière  cepen- 
dant Il  demeurer  modique.  En  même  temps  on  créa  à  Hakonilz  et  à  Hcichenherg 
des  écoles  industrielles  (jui  relèvent  de  l'école  polytechnique  de  Prague,  ou  au 
moins  (jui  peuvent  y  envoyer  leurs  élèves  les  plus  avancés.  Ki\  un  mot,  on  restrei- 
gnit l'instruction  classi(iue  et  on  développa  l'instruction  industrielle.  On  ôta  aux 
éludes  littéraires  qui  ornent,  mais  qui  excitent  l'esprit,  pour  donner  aux  études 
qui  assurent  à  la  jeunesse  une  existence  honorable  et  tilile.  Par  ce  moyen  l'équi- 
libre a  été  rétabli  ;  les  germes  de  mécontentement  ont  disparu,  il  y  a  eu  un 
homme  pour  chaque  place  et  une  place  pour  chaque  homme. 

Dans  nos  idées  de  l'Europe  occidentale,  un  acte  pareil  serait  taxé  de  despo- 
tisme; il  faut  convenir  cependant  que  ce  n'est  pas  ce  despotisme  que  Montesquieu 
a  défini  en  disant  que  c'était  le  sauvage  qui  abat  l'arbre  pour  avoir  le  fruit.  Celte 
réforme  des  écoles  bohèmes  avait,  au  contraire,  pour  ol)jel,  que  les  fruits  [)lacés  à 
la  cime  de  l'arbre  vinssent  à  maturité,  qu'ils  fussent  cueillis  à  temps,  et  qu'il  y 
eût  un  fruit  pour  chaque  estomac.  Je  ne  dis  pas  que  le  procédé  du  gouvernement 
autrichien  puisse  exactement  s'appliquer  chez  nous.  Il  n'est  pas  libéral  assurément 
d'amoindrir,  d'autorité,  l'enseignement  littéraire  ou  de  l'enchérir.  Chez  un  peuple 
ami  des  lettres  et  raisonneur  comme  le  Français,  l'accès  aux  études  littéraires  ou 
philosophiques  doit  rester  plus  facile  qu'en  Autriche;  mais,  chez  nous  comme 
chez  les  Autrichiens,  il  faut  qu'à  la  suite  ou  à  côlé  de  l'enseignement  classique,  il 
y  ait  des  institutions  qui  préi»arenl  les  citoyens  aux  professions  industrielles.  Tous 
les  jeunes  gens  apprendront  le  grec  et  le  latin,  si  tels  sont  leur  inclinalion  et  le 
bon  plaisir  de  leurs  familles;  mais  en  même  temps  ou  ensuite  ils  se  muniront  aussi 
de  connoissances  positives  qui  les  rendent  propres  à  la  pratique  des  arts  utiles. 
L'admission  dans  les  professions  libérales,  telles  que  le  barreau,  la  médecine  et  les 
fonctions  administratives,  devra  être  entourée  de  formalités  et  de  conditions  telles 
qu'il  ne  puisse  s'y  présenter  plus  de  novices  qu'il  n'y  a  de  vacances,  en  tenant 
compte  des  besoins  progressivement  croissants  de  la  société.  Mais  il  faudra  éviter 
de  susciter  des  difficultés  d'argent,  et  on  devra  tenir  plus  de  compte  de  l'aptitude 
des  lils  et  de  leurs  connaissances  acquises  que  de  la  fortune  d(^s  pères.  Au  surplus 
c'est  ce  qui  se  pratique  scrupuleusement  dans  quelques  États  allemands  et  notam- 
ment en  Prusse. 

Il  n'y  a  pas  de  désordre  plus  grand  que  celui  qu'oQ're  un  pays  où,  à  côté  d'un 
nombre  inlini  de  cases  vides  dans  l'échiquier  social,  il  y  a  une  cohue  de  personnes 
déclassées  ou  non  classées.  C'est  une  cause  de  perturbalion  toujours  renaissante, 
une  source  inépuisable  de  souffrances  privées  et  de  malheurs  publics.  Il  faut,  à  tout 
prix,  que  l'instruction  publique  convie  la  jeunesse  en  masse  et  en  détail  vers  des 
régions  où  chacun  trouvera  un  gîle,  qu'elle  prépare  un  homme  pour  chacune  des 
nécessités  de  la  société.  La  raison  d'état  le  veut,  le  bon  sens  le  conseille,  l'intérêt 
bien  entendu  de  tous  et  de  chacun  eu  fait  une  loi.  Tel  est  le  but  que  le  gouver- 
nement autrichien  a  voulu  atteindre  et  auquel  il  est  parvenu.  Tel  est  celui  que 
nous  devons  nous  prescrire  en  France,  sauf  à  adopter  à  cet  effet  les  moyens  les 
mieux  appropriés  à  notre  tempérament  national  et  à  nos  conditions  sociales. 

A  l'égard  de  la  partie  négative  de  ce  programme,  celle  qui  consiste  à  restreindre 
le  nombre  des  aspirants  aux  professions  libérales  en  réclamaui  d'eux  de  nouvelles 
garanties  de  capacité,  nous  avons  fait  des  essais  qui  ont  été  heureux,  particulière- 


384 


LA   MONAUCUIE    AUTRICHIENNE. 


ment  pour  la  médecine.  Le  baccalauréat  ès-letlres  a  été  exigé  des  étudiants  en 
médecine  pour  qu'ils  fussent  aptes  à  prendre  la  première  inscription,  le  bacca- 
lauréat ès-sciences  pour  la  cinquième.  Les  examens  ont  été  rendus  plus  sévères. 
Le  savant  doyen  de  la  faculté  de  médecine  de  Paris,  M.  Orfila,  après  avoir  provoqué 
ces  sages  mesures,  en  a  d'une  main  ferme  et  habile  dirigé  l'exécution,  et  l'entre- 
prise a  complètement  réussi  sans  froissement  pénible  (1).  Le  nombre  des  étudiants 
s'est  réduit  dans  une  proportion  remarquable.  Dans  l'année  scolaire  183 1-53,  il  y 
avait  eu  913  élèves  nouveaux;  dans  l'année  1839-40,  il  n'y  en  a  plus  eu  que 
266  (2).  Pour  les  facultés  de  droit  qui  sont  pourtant  au  nombre  de  neuf,  tandis 
qu'il  n'y  a  que  trois  facultés  de  médecine,  la  réforme  reste  à  faire  encore  (3}. 
Quant  aux  carrières  administratives,  l'œuvre  n'a  été  qu'ébauchée.  Il  n'y  a  guère 
rien  de  réglé,  si  ce  n'est  pour  quelques  corps  spéciaux  qui  se  recrutent  à  l'école 
polytechnique  ou  à  l'école  forestière. 

(1)  Tout  récemment,  M.  Villemaiii  vient  de  mettre  le  comble  à  la  réforme  de  l'enseigne- 
ment médical  en  décidant  que  le  service  des  hôpiluux  ,  en  qualité  d'interne  ou  d'externe, 
serait  une  condition  de  rigueur  pour  le  doclorat. 

(2)  Voici  le  tableau  des  élèves  nouveaux  el  des  docteurs  reçus,  année  par  année, 
de  1830  à  1840  : 


ÉLÈVES    NOUVEAUX. 


DOCTEURS   REÇUS. 


Années. 


Élèves. 


1830-31.  - 

-  664 

1831-52.  - 

-  660 

1832-35.  - 

-  790 

1835-34. 

-   907 

1834-35.  - 

-  913 

1835-36.  - 

-  776 

1836-37.  - 

-  548 

1837-38.  - 

-  345 

1838-39.  - 

-  293 

1859-40.  - 

-  266 

1840-41.  - 

-  259 

1841-42.  - 

-  203 

Années. 

Docteurs. 

1850-31. 

—  502 

1851-32. 

—  500 

1832-53. 

—  282 

1855-54. 

—  559 

1834-55. 

—  587 

1855-36. 

—  382 

1836-37. 

-  585 

1837-38. 

—  481 

1838-59. 

—  576 

1839-40. 

—  451 

1840-41. 

-  583 

1841-42. 

-  280 

Le  cours  d'études  se  composant  de  quatre  années,  la  population  scolaire  de  la  faculté  de 
médecine  de  Paris  était,  en  1836,  d'environ  ô,4G0  ou  3,500  élèves;  en  novembre  1840,  ou 
n'a  inscrit  que  918  élèves.  L'année  suivante,  il  n'y  en  avait  plus  que  6  à  700. 

Si,  en  1840,  le  chiffre  des  docteurs  reçus  a  été  encore  de  585,  c'est  que  les  réceptions 
portaient  sur  les  élèves  de  1835  el  de  1836  ;  mais,  dès  1841,  la  diminution  du  nombre  des 
docteurs  a  été  sensible,  el  on  pense  qu'en  1842  il  n'y  en  aura  que  150  environ.  A  Mont- 
pellier el  à  Strasbourg,  la  diminution  a  clé  plus  considérable  qu'à  Paris.  En  1840,  Mont- 
pellier ne  comptait  en  toul  que  Ï95  élèves,  au  lieu  de  1,000  à  1,200,  el  Strasbourg  n'en 
avait  que  96. 

Dans  les  20  écoles  secondaires,  le  chiffre  est  inférieur  à  ce  qu'il  était  autrefois.  Cepen- 
dant la  diminution  a  été  moins  forte  que  dans  les  facultés,  toute  proportion  gardée. 

Ces  résultats  assurent  un  brillant  avenir  à  la  profession  médicale.  Les  médecins  seront 
plus  instruits,  plus  honorés  el  mieux  rétribués. 

(5)  Le  tableau  ci-joint  montre  pour  la  faculté  de  droit  de  Paris  depuis  1850  :  1"  le 
nombre  des  inscriptions  prises  dans  le  premier  trimestre  de  chaque  année  scolaire  par 
lous  les  étudiants  sans  distinction ,  ce  qui  représente  à  peu  près  le  nombre  total  des  élu- 


LA   niONAIlCIIIIi:   AUTRICniEISNE.  38j 

Miiis  ]iour  la  partie  positive  du  prograninie,  c'est-à-dire  pour  la  création  d'éta- 
hlissenienls  où  se  distribuerait  l'éducation  professionnelle,  nous  sommes  tout  à  l'ail 
un  arrière  de  rAllemagne.  Pourtant  les  deux  moitiés  du  plan  sont  inséparables;  on 
n'a  le  droit  de  fermer  une  carriC're  à  la  jeunesse  qu'en  lui  en  ouvrant  une  autre. 
D'excellentes  idées  ont  été  émises,  et  dans  le  nombre  il  faut  distinguer  celle  qui 
tendait  à  donner  à  l'instruction  primaire,  dans  les  campagnes  au  moins,  un  cachet 
agricole,  en  annexant  à  chaque  école  normale  primaire  de  département  une  ferme 
modèle.  Malheureusement  elles  sont  restées  sur  le  papier  comme  des  provocations 
non  suivies  d'ellel  (1).  L'université  a  même  reculé  plutôt  qu'avancé  dans  la  voie  de 
l'enseignement  industriel,  par  les  restrictions  extrêmes  apportées  depuis  un  petit 
nombre  d'années  à  l'étude  des  sciences  positives,  et  particulièrement  à  celle  des 
mathématiques. 

Il  est  digne  de  remarque  cependant  que  nous  possédons  trois  établissements 
d'instruction  professionnelle,  qui,  en  Europe,  n'ont  pas  leurs  pareils;  mais  ils  sont 
en  dehors  de  l'université.  Je  veux  parler  de  l'école  centrale  des  arts  et  manufactures 
de  Paris,  de  l'école  de  la  Martinière  de  Lyon,  et  de  l'école  des  apprentis  de  Nantes, 
destinées  à  former,  l'une  des  chefs  d'industrie,  la  deuxième  des  contremaîtres,  la 
troisième  de  simples  ouvriers.  L'école  spéciale  de  commerce  de  M.  Blanqui  est 
pareillement  une  institution  de  beaucoup  de  valeur,  qu'on  ne  saurait  trop  encou- 
rager; elle  répond  à  un  des  besoins  les  plus  urgents  du  pays,  car  le  commerce  est 
un  art  difficile,  et  les  habiles  commerçants  sont  extrêmement  rares  en  France, 
bien  plus  rares  que  les  habiles  manufacturiers.  Nous  avons  aussi  des  instituts  agri- 
coles d'une  grande  distinction.  Il  n'y  aurait  qu'à  reproduire  ces  divers  modèles  sur 

diants;  2»  le  nom  bre  des  étudiants  de  première  année;  3°  le  nombre  des  licenciés  reçus, 
et  par  conséquent  celui  des  avocats  nouveaux. 

Mouvement  de  la  population  scolaire  de  la  faculté  de  droit  de  Paris. 

NOMBRE  TOTAL  NOMBRE  NOMBRE 

ANNÉES.  des  iuscriptions  du     des  étudiants  de     des  licencies 

premier  trimestre,     première  année.  reçus. 


1850-51. 

— 

2,456 

— 

.. 

—         459 

1831-52. 

— 

2,621 

— 

>■ 

—         510 

1852-3Ô. 

— 

2,752 

— 

« 

—         5-28 

18ÔÔ-34. 

— 

3,286 

— 

» 

—         470 

1834-53. 

— 

3,419 

— 

« 

—         562 

1853-56. 

— 

5,454 

— 

» 

—         651 

1856-57. 

— 

5.278 

— 

» 

—         662 

1857-58. 

— 

3,162 

— 

1,052 

—         619 

1858-59. 

— 

3,154 

— 

1,084 

-         569 

1859-40. 

— 

5,145 

— 

1,071 

—         609 

1840-41. 

— 

5,072 

— 

1,009 

—         554 

La  permanence  du  nombre  des  élèves  de  première  année  est  remar(piable. 

(1)  Depuis  que  ce  qui  précède  est  écrit,  cl  tout  récemment,  à  la  fin  de  novembre  1841, 
M.  Villemain  a  pris  des  mesures  dont  l'effet  devra  être  de  convenir  une  partie  des  collèges 
communaux  en  collèges  industriels.  Si  on  lient  la  main  à  l'exéculion  de  celle  ordonnance, 
si  par  des  encouragements  suffisants  et  distribués  à  propos  on  engage  les  villes  à  opérer 
celte  utile  transformation,  ce  sera  un  service  signalé  rendu  à  l'industrie  nationale  cl  à  la 
patrie  tout  entière. 


386  LA.    910NÀRCHIE    AUTRICUIEINÎ^E. 

d'autres  points  du  territoire,  sauf  les  nioditications  commandées  [)ar  les  causes 
locales,  pour  que  nous  nous  trouvassions  tout  d'un  coup  en  avant  de  tous  les  autres 
peuples. 

Dresde,  le  28  sepieiubrc  1840. 

Voici  un  peuple  éclairé,  ami  des  arts,  extrêmement  habile  dans  l'industrie,  hon- 
nête et  loyal,  des  mœurs  les  plus  aimables,  affectueux  au  plus  haut  degré.  La  na- 
tion allemande,  en  général,  est,  plus  que  toutes  les  autres,  douée  de  bienveillance, 
qualité  précieuse  qui  adoucit  les  frottements  de  la  vie.  Le  Saxon  surpasse  encore  les 
autres  Allemands  sous  ce  rapport;  il  est  bienveillant  parmi  les  bienveillants.  Au 
contact  d'hommes  semblables,  l'âme  épanouie  se  délecte  des  plus  douces  sensa- 
tions. La  nature  d'ailleurs  est  belle  en  Saxe.  La  vallée  de  l'Elbe  est  riche,  parfaite- 
ment cultivée,  et  parsemée  de  jolis  villages.  La  Saxe  abonde  en  sites  pittoresques, 
et,  par  exemple,  la  Suisse  saxonne  a  une  célébrité  classique.  Cependant  je  me  suis 
senti  pris  d'une  insurmontable  tristesse  en  mettant  le  pied  sur  le  sol  saxon.  C'est 
que  ce  peuple  a  souffert  pour  nous.  Il  a  vu  ses  villes  assiégées,  saccagées,  ses  cam- 
pagnes dévastées  par  nos  guerres  de  1815.  Il  a  été  coupé  en  deux,  en  punition  de 
sa  fidélité  à  la  fortune  de  la  France.  Il  me  semble  qu'il  porte  l'empreinte  des  maux 
que  lui  a  valus  son  attachement  à  notre  cause.  Ce  n'est  plus  la  splendeur  des  an- 
ciens électeurs  de  Saxe.  Je  sors,  par  exemple,  de  la  galerie  des  tableaux;  c'est  la 
plus  riche  de  l'Allemagne,  mais  elle  est  logée  comme  le  serait  celle  d'un  grand 
seigneur  ruiné. 

Je  me  sens  attristé,  et  comment  un  Français  ne  le  serait-il  pas?  Voilà  Dresde, 
où  nous  avons  remporté  une  éclatante  victoire;  tout  près  de  Dresde,  Bautzen, 
Lutzen,  où  nos  conscrits  égalèrent  les  vieux  soldats;  mais  ces  courts  triomphes  se 
passaient  le  lendemain  de  Moscou  et  la  veille  de  Leipzig,  de  Leipzig,  bataille  funeste, 
boucherie  de  trois  jours,  à  la  suite  de  laquelle  l'arrêt  de  notre  destin  fut  prononcé. 
Ainsi  que  le  crièrent  en  chœur  les  souverains  alliés,  étonnés  eux-mêmes  de  leur 
victoire,  »  l'invincible  avait  été  vaincu.  »  L'Alsace,  la  Lorraine,  la  Champagne, 
allaient  être  envahies,  et  Paris  conquis. 

Comment  se  garantir  d'une  amère  douleur,  en  songeant  aux  milliers  de  Français 
qui  ont  engraissé  celte  terre  de  leur  sang  en  attendant  que  leurs  ossemenls,  sacri- 
lège épouvantable!  allassent,  pêle-mêle  avec  ceux  de  leurs  vaincus  et  de  leurs  vain- 
queurs, clarifier  le  sirop  des  raffineries  anglaises  ?  Comment  se  garder  d'un  accès 
de  mélancolie  en  entendant  prononcer  le  nom  de  Poniatowski,  et  celui  de  Bessières, 
et  celui  de  Duroc,  et  enfin  celui  de  Moreau,  qui  est  venu  périr  ici,  comme  le  dit 
pour  sa  honte  l'inscription  de  son  monument,  à  côté  d' Alexandre  ? 

En  allant  à  Prague,  ou  traverse  le  champ  de  bataille  de  Kulm,  où  vinrent  se  dis- 
siper comme  un  songe  les  espérances  de  la  victoire  de  Dresde. 

Le  pont  de  Dresde  offre  un  pénible  souvenir  de  ces  temps  néfastes.  Il  s'y  trouve 
un  Christ  que  les  Français,  par  un  scrupule  religieux  qui  ne  leur  était  pas  ordi- 
naire, déplacèrent  avec  soin  avant  de  taire  sauter  quelques  arches.  Les  alliés  le  re- 
mirent en  place  avec  une  inscription  portant  que  les  Français  l'avaient  renversé, 
mais  qu'eux  l'avaient  restauré.  Cette  inscription  menteuse  subsiste  encore. 

Assez  du  passé,  il  est  consommé  :  un  mol  plutôt  du  présent,  il  console.  La  Saxe, 
par  son  industrie,  a  réparé  ses  pertes.  C'est  la  partie  la  plus  industrieuse  de  l'Alle- 
magne entière,  ce  qui  ne  l'empêche  pas  d'occuper  un  rang  éminent  sur  l'échelle 


LA    MONAKCIIIE    AU TIUCIIIENNE.  5<S7 

inlellecluelle.  Les  colonnades  de  la  Saxe  sont  supérieures  à  toutes  celles  des  États 
voisins.  Il  arrive  même  à  la  Saxe,  pour  quelques  articles,  tels  que  la  bonneterie, 
de  battre  l'Angleterre  sur  les  marchés  étrangers. 

La  Saxe  ne  néglige  rien  i»our  maintenir  sa  supériorité  dans  les  arts  utiles,  sans 
ju-éjudice  du  culte  des  lettres  et  des  beaux-arts,  auquel  toutes  les  principautés 
saxonnes  sont  vouées.  L'éducation  industrielle  est  fort  soignée  dans  l'Allemagne 
entière,  mais  en  Saxe  elle  est  plus  perfectionnée  que  dans  les  autres  États.  Sur  un 
budget  de  400,000  Ihalers  environ  (1,500,000  fr.),  la  ville  de  Leipzig  en  consacre, 
ni'a-t-on  dit,  80,000  (500,000  fr.)  à  cet  objet.  Outre  les  écoles  destinées  à  former 
des  cbefs  et  des  contre -maîtres  pour  les  manufactures  et  l'agriculture,  Leipzig  pos- 
sède une  école  d'industrie  commerciale  qui  est  en  première  ligne  parmi  les  établis- 
sements analogues.  A  Leipzig,  j'ai  été  frappé  du  soin  qu'on  a  mis,  dans  l'organisa- 
tion de  l'instruction  publique  de  la  ville,  à  assimiler  hiérarchiquement  les  divers 
degrés  de  l'éducation  industrielle  à  autant  de  degrés  de  l'éducation  littéraire.  Sur 
tous  les  programmes  publics,  ce  parallélisme  est  indiqué  scrupuleusement.  Ainsi, 
dans  ce  pays  de  la  modestie  par  excellence,  on  a  jugé  indispensable  de  faire  la  part 
de  l'amour-propre  des  familles.  On  a  senti  que,  si  l'enseignement  professionnel 
n'était  pas  honorifiquement  au  niveau  de  l'enseignement  classique,  les  parents 
n'en  voudraient  pas  pour  leurs  enfants.  En  France,  où  la  vanité  occupe  une  si  large 
place,  dans  les  faibles  essais  d'instruction  industrielle  qu'on  a  tentés,  on  n'a  pas  eu 
l'idée  de  lui  donner  quelque  satisfaction.  N'est-ce  pas  comme  si  l'on  se  fût  proposé 
d'écarter  de  l'instruction  industrielle  les  jeunes  gens  appartenant  à  des  familles  un 
peu  aisées? 

Leipzig  qui,  à  des  titres  différents,  est  une  capitale  aussi  bien  que  Dresde,  jouit 
d'une  grande  prospérité.  Peu  de  villes  d'Europe  ont  accompli  des  progrès  pareils 
depuis  la  paix.  A  l'époque  où  s'y  livra  la  terrible  bataille  qui  lit  verser  des  larmes 
a  tant  de  familles  eu  Europe  et  qui  fut  si  cruelle  pour  nous,  on  y  comptait  28,000 
habitants;  elle  en  a  aujourd'hui  52,000.  Cette  population  est  beaucoup  plus  aisée 
que  celle  des  montagnes.  Leipzig  a  toujours  été  un  grand  marché,  un  marché  euro- 
péen; sa  foire  a  une  célébrité  universelle,  c'est  un  rendez-vous  général.  De  tout 
temps,  les  produits  du  nord  de  l'Europe,  les  pelleteries,  par  exemple,  s'y  sont 
échangés  contre  ceux  dumidi.  Les  marchands  orientaux  venaient  et  viennent  encore 
s'y  approvisionner  des  produits  de  l'industrie  occidentale.  Aujourd'hui  Leipzig  est 
de  plus  la  métropole  commerciale  de  l'association  des  douanes  prussiennes,  c'est 
l'entrepôt  permanent  des  objets  manufacturés  que  fabriquent  20,000,000  d'Alle- 
mands. Leipzig  est  aussi  le  premier  centre  de  librairie  de  l'univers  entier;  tous  les 
libraires  allemands  y  ont  un  représentant,  un  domicile  politique;  tous  les  ans,  ils 
s'y  assemblent  et  y  tiennent  une  diète.  La  librairie  allemande  est  constituée  sur 
d'excellentes  bases;  elle  est  centralisée  et  procède  par  voie  de  consignation  ;  le  dé- 
compte annuel  se  fait  à  Leipzig.  Ce  système,  donnant  à  chaque  éditeur  un  nombre 
infini  de  correspondants  chez  lesquels  le  public  lecteur  se  réunit,  comme  au  temps 
de  Boileau  les  gens  de  lettres  allaient  deviser  chez  Barbin,  est  très-favorable  à  l'é- 
coulement des  livres.  La  librairie  française,  qui  souffre  et  qui  se  plaint,  aurait  pro- 
bablement de  l'avantage  à  prendre  modèle  sur  celle  de  Leipzig.  Elle  devrait  aussi 
être  plus  soucieuse  du  bon  marché,  c'est  par  là  qu'elle  mettra  fin  à  la  contrefaçon. 
Parmi  les  maisons  de  librairie  de  Leipzig  on  cite  celle  de  MM,  Brockhaus,  qui  est 
montée  sur  une  échelle  gigantesque. 

La  Saxe  a  une  constitution  parlementaire,  mais  les  chambres  ne  se  réunissent 


388  L/i    MOI«iARCmE    AUTRICHIENNE. 

que  tous  les  trois  ans.  C'est  assez  pour  un  petit  pays;  ce  serait  peut-être  sullisaril 
pour  de  plus  grands.  Elle  a  pour  premier  ministre  un  astronome,  M.  de  Lindenau, 
que  l'iiabitude  d'observer  les  mouvements  réguliers  des  vastes  corps  parsemés  dans 
les  cieux,  n'empêche  pas  de  voir  clair  dans  les  événements  agités  et  sans  règle  des 
petits  êtres  dont  se  compose  la  gent  humaine. 

Malgré  la  supériorité  industrielle  delà  Saxe,  l'ouvrier  des  manufactures  saxonnes 
est  très-pauvre.  La  prééminence  de  la  Saxe  sur  les  marchés  lointains  s'achète  en 
partie  aux  dépens  du  travailleur.  Dans  les  districts  montagneux  où  sont  la  plupart 
des  manufaclures,  les  salaires  sont  extrêmement  modiques.  Cette  population  porte 
sa  pauvreté  avecun  courage  héroïque;  elle  lutte  avec  une  énergique  patience  contre 
la  modicité  de  sa  rétribution,  et,  à  force  de  soin  et  d'ingénieuse  activité,  elle  arrive 
à  se  donner  quelques  uns  des  dehors  de  l'aisance;  elle  est  propre  et  proprement 
logée;  elle  a,  tout  comme  le  monde  élégant  de  nos  capitales,  des  plaisirs  intel- 
lectuels qu'elle  savoure  naïvement  sans  jamais  s'en  lasser,  celui  de  la  musique  et 
celui  de  la  lecture,  car  en  ce  pays  tous  savent  lire.  Mais,  matériellement,  elle  est 
réduite  à  la  plus  chétive  nourriture,  elle  vit  de  pommes  de  terre  bouillies. 

La  Saxe  a  aussi  donné  un  bel  exemple  en  matière  de  chemins  de  fer.  De  part 
en  part  elle  est  traversée  par  une  ligne  qui,  de  Dresde,  va  à  Magdebourg  par 
Leipzig.  C'est  une  longueur  d'environ  250  kilomètres.  Un  chemin  de  fer,  à  peu 
près  achevé  en  ce  moment  entre  Berlin  et  Kœthen,  rattache  celte  artère  saxonne  à 
Berlin  (1).  On  procède  activement  à  l'exécution  de  celui  de  Leipzig  à  Hof,  qui  va 
dans  la  direction  de  Nuremberg.  Il  est  question  de  prolonger  l'artère  de  Magdebourg 
à  Dresde,  le  long  de  l'Elbe  inférieur  jusqu'à  Hambourg,  et  le  long  .de  l'Elbe  supé- 
rieur et  de  son  affluent  jusqu'à  Prague  en  Bohème  (2).  Enfin,  parmi  les  grandes 
lignes  projetées  en  Allemagne,  on  cite  au  premier  rang  celle  qui  unira  Leipzig,  ou 
Magdebourg,  ou  un  autre  point  de  l'artère  saxonne,  à  Cologne  sur  le  Rhin,  et  par 
suite  à  la  Belgique,  et  puis  à  Paris,  quand  nous  aurons  pris  le  parti  de  nous  occuper 
de  ces  merveilleuses  voies  de  communication  autrement  que  pour  en  caqueter  avec 
un  esprit  infini  et  une  profondeur  de  vues  sans  pareille. 

Dresde  et  Leipzig  étaient,  il  y  a  vingt  ans,  des  villes  fortifiées.  Elles  ont  converti 
leurs  fortifications  en  promenades.  A  la  place  des  fossés  de  Leipzig,  il  y  a  aujour- 
d'hui un  jardin  ravissant;  au  lieu  de  mares  peuplées  de  grenouilles,  c'est  pour  la 
ville  une  ceinture  de  fleurs. 

Prague,  le  10  oclobre  1840. 

PRAGUE    ET    LA    BOHÈME.    DES    IDÉES    MONARCHIQUES. 

Prague  est  l'une  des  villes  les  plus  pittoresques  du  monde.  Elle  occupe  le  fond 
et  l'un  des  flancs  de  la  belle  vallée  où  se  dessinent,  entre  de  jolis  coteaux  séparés 
par  une  plaine  riante,  les  courbes  de  la  Moldau.  Le  quartier  de  la  rive  droite 

(1)  Il  est  terminé  aujourd'hui. 

(2)  Il  y  a  peu  de  semaines,  à  la  fin  de  décembre  1841,  le  gouvernemenl  autrichien  s'est 
charge  d'établir  à  ses  frais  le  chemin  de  fer  de  Vienne  à  Dresde  ,  et  celui  de  Vienne  à 
Triesle.  Ainsi  va  êlre  opérée  la  jonction  de  la  Méditerranée  à  la  mer  du  Nord  entre  Triestc 
et  Hambourg.  Quelle  faute  commcUrait  la  France  si  elle  n'établissait  sur  son  territoire  la 
double  jonction  entre  les  deux  mêmes  mers  de  Marseille  à  Calais  et  au  Havre  d'un  cMé  par 
Paris,  de  Marseille  à  Rotterdam  de  l'autre. 


LA    MOIVARCIIIE    AUTRICHIENKE.  38î) 

(Klein  Seitr)  se  développe  en  amphithéâtre,  comme  Alger,  comme  Constanlinople, 
et  celte  ilisposilioii  produit  ici,  comme  partout,  un  efl'et  enchanteur.  Prague  semble 
une  ville  de  palais,  car  nulle  part  ailleurs  on  n'en  trouverait  un  pareil  nombre.  Jadis 
construits  par  les  plus  riches  familles,  ils  sont  entretenus  avec  soin,  ([uoique  le 
plus  souvent  ils  soient  inhabités.  Ou  dirait  aussi  une  forêt  de  dômes  ou  de  clochers. 
Ces  niasses  arrondies,  qui  dominent  les  autres  édifices,  et  ces  pointes  élancées 
vers  te  ciel,  donnent  aux  cités  une  grande  élégance.  On  sait  quel  aspect  magique 
résulte  de  loin,  pour  les  villes  mahométanes,  de  leurs  minarets  effilés  qui  se  dres- 
sent au-dessus  des  habitations.  Notre  Lutèce  serait  plus  belle  à  contempler,  si  une 
demi-douzaine  de  ilèches  hardies  surgissaient  ça  et  là  du  sein  des  maisons  et  des 
édifices  massifs,  pour  aller  chercher  les  nuages.  Tout  autour  de  Prague,  des  forti- 
fications et  des  murailles,  dont  les  créneaux  se  projettent  sur  l'horizon,  y  tracent 
une  dentelure  ondulée  suivant  les  plis  du  terrain.  Sur  la  rive  droite,  le  sommet 
d'une  longue  colline  que  baigne  la  Moldau,  est  occupé  par  l'immense  palais  du 
Hradschin,  véritable  demeure  royale,  aussi  vaste  que  les  Tuileries,  mais  moins 
noircie  par  le  temps.  Autour  de  cette  magnifique  résidence  impériale  sont  distri- 
bués l'antique  cathédrale  dont  on  aperçoit  de  loin  les  aiguilles,  des  couvents,  plu- 
sieurs palais  appartenant  à  des  particuliers,  le  musée,  un  beau  pavillon  appelé 
l'observatoire  de  Tycho-Brahé.  Au  travers  de  la  Moldau  sont  jetés  deux  ponts, 
images  l'un  du  passé,  l'autre  du  présent;  le  premier  avec  de  lourdes  arches  en 
pierre  pieusement  garnies  de  statues,  l'autre  en  fer,  légèrement  suspendu,  dont  les 
chaînes  tracent  ou  traceront  (car  il  n'est  pas  encore  terminé)  d'une  rive  à  l'autre 
les  amples  contours  de  leurs  courbes  allongées  (1).  Au  milieu  de  la  rivière  s'étend 
une  île  couverte  de  beaux  arbres  (l'île  des  Tireurs).  Sur  les  croupes  de  cette  même 
rive  droite  se  déroulent  de  jolies  et  spacieuses  promenades  dues  au  comte  Chotek, 
qui  occupe  depuis  plusieurs  années  avec  une  grande  distinction  le  poste  important 
de  grand-bourgrave  (gouverneur-général  de  la  Bohême).  De  toutes  parts,  ce  sont 
des  souvenirs  historiques,  souvenirs  guerriers  pour  la  plupart,  car  la  guerre  a, 
durant  de  longs  siècles,  dévasté  la  Bohême.  Ici  la  fenêtre  du  haut  de  laquelle  furent 
précipités  les  deux  conseillers  d'Etat  Martinilz  et  Slawata,  ce  qui  donna  le  signal 
de  la  guerre  de  Trente-Ans;  ailleurs,  des  boulets  lancés  par-dessus  les  murailles 
par  les  Prussiens  du  grand  Frédéric;  on  en  trouve  un  exposé  à  l'une  des  fenêtres 
de  la  cathédrale,  dans  l'intérieur  de  laquelle  il  était  entré.  Sur  plusieurs  points 
enfin,  Prague  offre  des  raretés  qui  feraient  envie  aux  plus  grandes  capitales.  Tel  est 
le  tombeau  de  saint  Jean  Népomucène,  dans  la  cathédrale;  on  y  compte  sept  ou 

(1)  Ce  pont  est  exécuté  par  une  compagnie.  Le  comle  Joseph  Thun,  d'une  des  plus 
nobles  familles  de  l'empire,  et  l'un  des  intéressés  à  celle  entreprise,  s'adonne  à  la  survcil- 
lancedes  travaux  avec  un  zèle  admirable.  Il  paie  de  sa  personne  à  tout  instant.  Je  le  trouvai 
qui  assistait  à  l'épreuve  des  chaînons.  En  citant  cet  exemple,  je  n'ai  pas  pour  but  seule- 
ment de  rendre  hommage  à  un  remarquable  témoignage  de  sollicitude  pour  une  œuvre 
d'intérêt  public.  Je  liens  surtout  à  signaler,  à  propos  de  ccl  acte  isolé,  l'ardeur  avec  la- 
quelle la  noblesse  bohème  se  livre  aux  améliorations  de  tout  genre.  Non  pas  nominale- 
ment, mais  effectivement,  par  son  inlervenlion  personnelle  et  par  ses  capitaux  ,  elle  est  à 
la  tète  de  tous  les  perfectionnements  scientifiques  et  industriels,  je  devrais  dire  aussi  so- 
ciaux, car  la  grande  majorité  des  seigneurs  bohèmes  est  favorable  au  rachat  des  corvées 
moyennant  des  conditions  fort  peu  onéreuses  pour  le  paysan.  Par  une  conduite  pareille,  la 
noblesse  bohème;  fait  preuve  à  la  fois  d'humanilé,  de  patriotisme  et  d'habileié;  c'est  par 
de  tels  efforts,  en  effet,  qu'on  peut  justifier  sa  préémiuence  et  la  conserver. 


590  l'A   MONARCHIE    AUTRICHIENNE. 

huit  grandes  statues  en  argent.  Nous  sommes  fiers,  b  Paris,  d'en  avoir  une,  celle  de 
la  Paix,  aux  Tuileries.  A  ce  propos,  du  train  dont  vont  les  affaires  européennes,  ne 
croyez-vous  pas  que  bientôt  nous  devrons  la  fondre? 

Il  n'y  a  pas,  en  Europe,  de  pays  où  des  iconoclastes  pourraient  se  donner  carrière 
autant  qu'en  Bohème;  il  n'y  en  a  point  où  l'on  trouve  autant  d'images  exposées  à 
l'adoration  des  fidèles.  Au  lieu  des  petites  croix  en  fer  ou  en  pierre  que  l'on  ren- 
contre dans  les  campagnes  du  midi  de  la  France,  ce  sont  de  grandes  croix  de  bois 
élancées  dans  l'air  et  plantées  sur  les  pointes  des  rochers.  Au  lieu  des  étroites  niches 
placées  au  détour  d'une  rue  dans  nos  villages,  et  que  suffit  à  remplir  une  statuette 
en  pierre  de  la  Vierge  ou  d'un  saint,  ce  sont  des  stations  et  des  chapelles  où  le 
paysan  se  repose  un  moment,  agenouillé  au  pied  d'une  figure  de  Marie  ou  de  son 
fils.  Sur  les  ponts  et  sur  les  places,  autour  des  fontaines,  ce  sont  des  groupes  de 
sculpture  que  n'avoueraient  sans  doute  ni  Phidias,  ni  Canova,  ni  Thorwaldsen. 
mais  qui  pourtant  ont  une  certaine  prétention  d'art.  Le  soir,  la  piété  des  fidèles 
allume  des  lampes  devant  les  reposoirs  les  plus  isolés  au  milieu  des  bois,  devant 
les  chapelles  et  les  croix  le  plus  haut  perchées  sur  les  montagnes.  Dans  l'obscurité 
des  nuits,  ces  lumières  aident  le  piéton  à  s'orienter,  et  font  naître  des  idées  reli- 
gieuses dans  l'esprit  du  passant  le  plus  sceptique. 

Cette  Bohême,  qui  suit  ainsi  le  catholicisme  le  plus  romain,  le  plus  sensible 
(je  veux  dire  celui  qui  tombe  le  plus  sous  les  sens),  a  été  pourtant,  il  y  a  deux 
siècles,  un  pays  de  réformés.  Ce  fut  la  patrie  de  Jean  Huss  et  de  Jérôme  de  Prague, 
patrie  alors  fière  de  ses  enfants  réformateurs,  passionnée  pour  leurs  idées  et  pour 
leur  mémoire.  Avant  la  bataille  de  Weissenberg,  qui  rendit  Ferdinand  II  maître 
de  Prague  et  de  la  Bohême,  les  réformés  dominaient  par  le  nombre  et  par  l'in- 
fluence. Peu  d'années  après,  les  efforts  du  gouvernement  et  les  exhortations  du 
clergé,  mêlés  au  surplus  de  mesures  coercitives,  avaient  opéré  un  entier  revirement, 
une  conversion  générale.  L'histoire  ne  fournit  pas  de  fait  qui  mette  mieux  en  relief 
les  traits  par  lesquels  le  caractère  slave  diffère  du  français  ou  mieux  encore  de 
l'anglais.  C'est  une  nature  relativement  obéissante,  maniable  et  flexible.  Je  parle 
de  la  masse;  en  tout  pays,  il  y  a  des  exceptions  à  la  règle  commune,  et  je  les  laisse 
à  l'écart.  Le  Slave  n'a  pas  comme  l'Anglais  une  barre  d'acier  dans  la  moelle  épi- 
nière.  Il  n'est  pas  comme  le  Français  un  infatigable  raisonneur,  un  douteur  obstiné, 
un  frondeur  incorrigible.  Moins  que  l'Allemand,  il  est  porté  à  l'analyse  philoso- 
phique. En  France,  malgré  un  luxe  de  rigueurs,  on  n'a  pu  ramener  au  catholicisme 
les  Albigeois  et  les  paysans  des  Cévennes.  En  Espagne,  la  proscription  en  masse, 
l'auto-da-fé  en  permanence,  l'extermination,  ont  pu  seuls  avoir  raison  des  croyances 
mauresques.  En  Angleterre,  rien  ne  put  dompter  l'àpre  conviclion  des  puritains. 
Battus  sur  tous  les  points,  ils  se  réfugièrent  dans  les  défilés  des  montagnes,  dans 
les  cavernes  des  bois,  tenant  la  Bible  et  le  Covenant  d'une  main,  le  glaive  de 
l'autre.  Quand  les  antres  des  bêtes  fauves  leur  eurent  manqué,  ils  s'expatrièrent; 
quand  l'Europe  leur  refusa  un  asile  où  leur  conscience  fût  libre,  ils  allèrent  con- 
quérir à  leur  foi  un  nouveau  monde.  Le  catholique  irlandais  a  gardé  sa  croyance 
au  milieu  de  la  plus  atroce  misère.  La  Bohême,  au  contraire,  s'est  laissé  refaire 
catholique  d'assez  bonne  grâce,  sans  qu'il  ait  fallu  un  long  ensemble  de  persécu- 
tions, un  vaste  système  de  terreur  et  de  cruautés.  Cela  prouve  au  surplus  que  le 
catholicisme,  où  le  sentiment  d'autorité  domine  et  dont  le  culte  étale  avec  éclat  ses 
formes  extérieures,  est  en  parfaite  harmonie  avec  le  tempérament  bohème. 

Dans  cette  seconde  conversion  des  Bohèmes,  les  jésuites  ont  joué  le  plus  grand 


LA  MONAnr.iiin  AiiTnïr.isiENNE.  391 

rôle.  Généralement  les  jésuites  ont  eu  du  succès  parmi  les  populations  souples  et 
dociles.  Ailleurs  ils  oui  dû  échouer.  Tel  est  le  secret  de  leur  complète  réussite 
parmi  les  peuplades  de  l'Amérique  du  sud,  de  la  répugnance  invincible  qu'au  con- 
traire ils  inspirent  h  l'Anglais  tout  personnel  et  au  Français  tout  plein  de  sponta- 
néité. Les  jésuites  ont  rendu  la  Bohême  à  la  maison  d'Autriche.  La  Bohème  a  été 
le  théâtre  où  ils  ont  le  mieux  déployé  leur  esprit  insinuant  et  habile,  leur  assurance 
grandissant  tout  h  coup  jusqu'à  l'audace  lorsque  l'humeur  facile,  débonnaire  et 
croyante  ou  crédule  des  peuples  laissait  le  champ  libre  à  leurs  fraudes  pieuses. 
L'apothéose  de  saint  .lean  Népomucène  offre  un  Irait  curieux  de  l'histoire  de  la 
société  de  Jésus  dans  ses  rapports  avec  la  Bohême. 

De  fous  les  habitants  du  céleste  séjour,  nul  n'est  l'objet  d'hommages  pareils 
à  ceux  que  saint  Jean  Népomucène  reçoit  en  Bohême.  Le  dénombrement  de  ses 
statues  est  chose  impossible.  Les  plus  pompeuses  cérémonies  lui  sont  réservées.. 
Ce  n'est  pas  de  la  dévotion,  c'est  de  l'adoration,  de  l'idolâtrie.  Il  semble  que,  dans 
l'opinion  vulgaire,  il  soit  plus  que  Dieu  lui-même.  Sur  le  pont  de  Prague,  la  popu- 
lation s'incline  et  se  découvre  respeclueusemenl  devant  sa  statue;  en  passant  devant 
le  Christ  qui  est  tout  proche,  elle  reste  la  tête  couverte  et  le  front  haut.  Eh  bien! 
ce  saint  Jean  Népomucène  tant  exalté,  tant  honoré,  si  je  dois  en  croire  ce  que  m'ont 
raconté  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes  plusieurs  personnes  que  je  tiens  pour 
véridiques,  serait  une  pure  invention  des  jésuites.  Je  rapporte  ici,  sans  y  rien 
changer,  le  récit  qui  m'a  été  livré  :  suivant  ce  thème  voltairien,  les  jésuites  auraient 
inventé  saint  Jean  Népomucène,  d'abord  parce  qu'il  entrait  dans  leur  système 
d'inaugurer  dans  tous  les  pays  où  ils  voulaient  prendre  jùed  de  nouveaux 
objets  de  dévotion,  témoin  le  Sacré-Cœur,  et  récemment  sainte  Philomène.  En 
cela  ils  pensaient,  et  humainement  parlant  ce  n'était  pas  sans  raison,  qu'il  était 
bon  de  rajeunir  la  foi,  tout  immuable  qu'elle  est,  en  en  rajeunissant  les  em- 
blèmes. En  second  lieu,  ils  sentaient  le  besoin  de  créer  un  instrument  de  gou- 
vernement religieux  et  politique  qui  leur  servit  à  effacer  des  esprits  les  souvenirs 
de  la  réforme  et  ceux  de  la  nationalité  bohème  que  la  guerre  des  Hussites  tendait 
à  reconstituer.  La  population  bohème  professait  une  sorte  de  culte  pour  la 
mémoire  de  Jean  Huss,  héros  et  martyr  de  la  réforme.  Pour  détrôner  Jean  Huss, 
ils  jugèrent  qu'il  valait  mieux  élever  autel  contre  autel  que  de  décrier  purement 
et  simplement  la  victime  du  concile  de  Constance.  A  cet  effet,  ils  avisèrent 
que  le  nom  de  Jean  serait  bon  à  conserver cid  nomen  cnit  Joatines .  Ils  imaginè- 
rent donc  une  légende,  fondée  en  partie  sur  la  tradition  du  supplice  d'un  prêtre 
que  le  roi  Venceslas  avait  jadis  fait  jeter  dans  la  Moldau.  Ce  prêtre  n'avait  été 
qu'un  brouillon  politique,  ils  en  firent  un  martyr,  disant  que  Venceslas  l'avait  fait 
périr  parce  que  le  saint  homme  avait  refusé  de  dévoiler  le  secret  de  la  confession  de 
la  reine.  Ils  montrèrent  la  place  d'où  on  l'avait  précipité  du  pont  dans  la  rivière. 
Ils  apitoyèrent  les  femmes  et,  par  elles,  les  hommes  sur  sa  discrétion  et  sa  vertu. 
Cette  histoire,  enseignée  du  haut  de  toutes  les  chaires,  proclamée  au  milieu  de 
fêtes  d'une  grande  magnificence,  gravée  dans  le  souvenir  à  l'aide  d'un  luxe  in- 
croyable de  statues  et  d'images,  eut  bientôt  pris  de  la  consistance  parmi  des  paysans 
faciles  à  persuader  et  ignorants.  Les  nobles,  plus  clairvoyants,  étaient  contenus 
par  la  menace  et  par  l'étroite  surveillance  que  le  catholicisme  rend  aisée.  Saint 
Jean  Népomucène  ainsi  historié  était,  en  somme,  un  saint  plus  merveilleux  que  Jean 
Huss,  et  il  l'emporta  snr  lui.  Son  triomphe  consacra  celui  du  catholicisme  et  de 
l'empereur  et  fit  la  fortune  des  jésuites. 


392  LA    MONARCHIE    AUTBICHIENISE. 

A  tout  prendre,  celle  légende  esl  aussi  bien  trouvée  que  celle  de  Romulus  et  do 
Rémus  avec  leur  louve,  et  que  toutes  celles  dont  on  a  repu,  dans  le  passé,  l'imagi- 
nation populaire.  Il  y  a  deux  ou  trois  mille  ans,  quand  l'immense  majorité  des  po- 
pulations était  nécessairement  vouée  à  l'ignorance  et  à  la  superstition,  de  pareils 
procédés  de  gouvernement  politique  et  religieux  pouvaient  être  légitimes.  Il  faut 
prendre  les  peuples  par  où  ils  donnent  prise,  tout  comme  on  saisit  un  vase  par  les 
anses  Mais  de  nos  jours,  depuis  l'invention  de  l'imprimerie,  depuis  que  la  Iwnière 
fut,  ainsi  qu'on  l'a  gravé  sur  la  statue  de  Guttenberg,  depuis  que  le  christianisme 
a  mis  la  raison  à  une  diète  où  elle  s'est  fortifiée,  de  pareils  moyens  sont  réprouvés 
et  ne  sauraient  avoir  qu'un  succès  passager.  Les  jésuites,  en  cette  circonstance,  ont 
péché  par  où  ils  s'abusèrent  souvent  et  par  où  ils  ont  péri.  Cet  ordre,  éminent  ce- 
pendant par  son  intelligence,  n'a  jamais  eu  conscience  des  modifications  qui  devaient 
s'introduire  dans  les  méthodes  de  gouvernement  par  l'effet  des  changements  in- 
troduits dans  la  condition  intellectuelle  et  matérielle  des  peuples,  à  la  faveur  même 
du  christianisme.  Ils  n'ont  jamais  paru  soupçonner  le  relief  que  le  dogme  chrétien 
donnait  au  libre  arbitre  et  à  la  dignité  de  l'homme.  Complices  et  peut-être  insti- 
gateurs d'une  erreur  à  laquelle,  en  ces  derniers  siècles,  la  hiérarchie  catholique  a 
semblé  souvent  s'abandonner  presque  tout  entière,  ils  n'ont  jamais  aperçu  du 
dogme  chrétien  que  l'inlUience  acquise  sous  ses  auspices  au  principe  d'autorité, 
influence  immense  et  salutaire,  qu'on  ne  saurait  pourtant  séparer  de  l'essor  par  lui 
imprimé  à  la  personnalité  humaine,  au  principe  de  la  liberté;  ils  ne  distinguèrent 
dans  le  christianisme  qu'une  loi  de  soumission  ;  ils  voulurent  de  la  foi  faire  la  pro- 
stration de  l'âme,  de  l'humilité  l'humiliation.  Une  fois  hors  de  la  voie,  l'orgueil  et 
l'ambition  s'en  mêlèrent.  Ils  prirent  l'espèce  humaine  en  mépris;  ils  eurent  la 
pensée  qu'on  pouvait  la  conduire  comme  les  enfants  par  des  mensonges  et  la  tenir 
en  laisse  comme  un  esclave,  qu'on  le  devait  peut-être  pour  son  bonheur,  car  la  vanité 
se  fait  sérieusement  des  illusions  semblables.  Ligués  avec  les  cours,  ils  donnèrent 
une  interprétation  monstrueuse  du  rendez  à  César,  en  supprimant  le  rendez  à 
Dieu,  ajouté  par  le  divin  maître.  On  sait  la  fin.  Malgré  une  capacité  incontestable, 
ils  sont  tombés  dans  le  gouffre  que  la  Providence  vengeresse  lient  constamment 
ouvert  sous  les  pas  des  orgueilleux  et  des  ambitieux.  Grande  leçon  qu'il  n'est  pas 
hors  de  propos  de  rappeler  aux  hommes  du  xix'^  siècle  ! 

Peu  de  villes  offrent  autant  de  souvenirs  de  la  France  et  particulièrement  de  la 
royauté  française.  Je  ne  rappellerai  pas  ici  Chevert.  ni  le  maréchal  de  Belle-lsie, 
avec  sa  retraite  justement  comparée  à  celle  des  dix  mille,  c'est  h  la  royauté  que  je 
pense  ici.  Sur  ce  sol  monarchique,  c'est  vers  elle  naturellement  que  se  porte  la 
pensée.  Prague  dut  sa  splendeur  à  Charles  IV,  dont  tout  ici,  les  monuments  et  les 
hommes,  répètent  la  louange,  et  Charles  IV  était  le  fils  d'un  roi,  noble  allié  de  la 
France,  qui  se  fil  tuer  pour  elle  dans  la  lamentable  bataille  de  Crécy.  Ce  magnifique 
palais,  l'antique  Hradschin.  qui  se  déploie  au  sommet  de  la  colline,  dominant  la 
ville  et  la  riante  vallée  de  la  Moldau,  a  été  l'asile  et  la  cour  de  Charles  X.  Là,  pau- 
vrement reléguée  au  deuxième  étage  et  réduite  à  s'éloigner  quand  l'empereur  d'Au- 
triche venait  visiter  cette  capitale,  la  branche  aînée  a  tristement  végété,  entourée 
de  la  respectueuse  pitié  qu'excitent  d'aussi  grandes  infortunes  chez  les  populations 
disposées  à  vénérer  les  oints  du  Seigneur,  mais  escortée  aussi  des  misérables  in- 
trigues qui  avaient  tant  contribué  à  la  précipiter  de  toute  la  hauteur  d'une  légiti- 
mité de  huit  siècles.  Vous  sortez  de  ce  palais,  saisi  de  l'abaissement  où,  par  leurs 
fautes  el  pour  l'exemple  de  tous  les  souverains,  ont  été  réduits  les  fils  et  les  héri- 


LA    MON.inCniE    AUTRICHIENNE.  59^ 

tiers  de  Hugues  Capet,  do  saint  Louis,  d'Henri  IV,  et  vous  entrez  dans  l'église  mé 
tropolitaine  de  Saint-Guy.  Vous  y  apercevez,  dans  un  coin,  un  autel  modeste  res- 
tauré par  la  duchesse  d'Angoulènie,  ainsi  que  le  consacre  une  inscription  latine. 
Sortez  de  la  catiiédrale  et  continuez  à  gravir  la  colline,  vous  rencontrez  le  Strahow, 
couvent  des  Prémonlrés.  Pendant  que  vous  en  admirerez  la  bibliothèque,  que 
vantent  les  habitants  de  Prague,  le  frère  bibliothécaire  vous  fera  remarquer,  au 
milieu  de  l'une  des  salles,  un  antre  souvenir  d'une  autre  dynastie  jetée  à  bas  de 
ce  beau  trône  de  France  :  ce  sont  les  livres  offerts  par  l'impératrice  Marie-Louise, 
la  fille  des  antiques  Césars  de  l'Allemagne,  l'épouse  du  puissant  César  des  Gaules 
h  qui  l'on  appliquait  le  mot  de  la  Bible  sur  un  autre  conquérant  :  a  La  terre  se  tut 
devant  lui.  i  Singulier  hasard!  l'une  des  pièces  principales  de  ce  cadeau  de  l'ar- 
chiduchesse Marie-Louise,  c'est  la  collection  des  Lilincc'es  de  Redouté;  ce  sont  les 
lis  qui  devaient  bientôt  remplacer  les  aigles,  les  lis,  emblème  de  la  dynastie  qui 
devait  lui  ravir  à  elle-même  la  couronne.  Mais  au  moins  Marie-Louise  a  été  traitée 
comme  la  fille  de  la  maison.  Sur  le  casier  qui  abrite  ses  livres  elle  reste  l'impéra- 
trice des  Français;  et  la  duchesse  d'Angoulème,  sur  l'autel  réparé  par  ses  soins,  n'a 
point  de  nom  qui  lui  soit  propre,  point  de  titre  pour  son  époux.  Elle  est  qualifiée 
seulement  de  Marie-Thérèse,  fille  de  Louis  XÏ'I  ;  soit  que  la  princesse,  en  relevant 
cet  autel,  ail  uniquement  voulu  le  consacrer  à  la  mémoire  de  son  père,  et  se  faire 
une  place  où  elle  pût  venir  verser  ses  intarissables  larmes,  soit  que  le  gouvernement 
autrichien,  circonspect  envers  la  révolution  de  juillet  et  la  dynastie  nouvelle,  n'ait 
point  permis  qu'un  de  ses  temples  offrît  aux  regards  une  inscription  plus  conforme 
aux  prétentions  de  la  famille  déchue  ou  même  à  ses  regrets. 

La  Bohême  a  encore  d'autres  liens  avec  la  royauté  française.  Par  un  concours  de 
circonstances  bizarres,  l'évangile,  ou  plutôt  le  livre  réputé  tel,  sur  lequel  nos  rois 
prêtaient  serment  à  Reims,  venait  de  la  Bohème.  C'était  un  manuscrit  tracé  par  un 
saint  bohème,  saint  Procope.  abbé  du  monastère  de  Sasarva  (cercle  de  Kaurzim), 
vers  Lan  1010  ou  1040.  Le  saint  abbé  avait  passé  une  partie  de  sa  vie  à  copier  ces 
feuillets.  Quelques  siècles  plus  tard,  en  1595,  l'empereur  Charles  IV,  fondant  le 
couvent  d'Emmaiis,  à  Prague,  ne  trouva  rien  de  mieux,  pour  illustrer  sa  fondation 
qu'il  plaçait  sous  l'invocatioh  de  saint  Jérôme,  que  de  lui  faire  don  de  cette  relique. 
Un  moine  du  nouveau  couvent,  qui  avait  une  belle  main,  ajouta  au  manuscrit  de 
nouvelles  pages.Le  livre,  ainsi  grossi,  fut  relié  en  or,  orné  de  pierreries,  revêtu  de 
pieux  restes  des  plus  grands  saints.  Transporté  hors  de  Prague,  pendant  les  guerres 
qui  dévastèrent  la  Bohème,  à  l'époque  des  Hu.ssites  et  au  temps  de  Gustave-Adolphe, 
le  riche  manuscrit  tomba  au  pouvoir  des  Turcs,  qui,  le  trouvant  de  bonne  prise  et 
le  regardant  comme  un  joyau,  l'emportèrent  à  Constanlinople.  Là  il  fut  signalé  au 
cardinal  de  Lorraine  comme  un  livre  saint  en  captivité.  Le  cardinal,  dans  un  mou- 
vement de  piélé,  le  fit  racheter  et  l'ofi'rit  à  la  cathédrale  de  Reims,  où  il  fut  accepté 
comme  un  évangile  orthodoxe,  et  appelé,  comme  tel,  à  jouer  le  premier  rôle  dans 
la  plus  éclatante  et  la  plus  imposante  des  cérémonies  de  la  monarchie  française. 
Quelques  lettrés  le  disaient  grec,  d'autres  le  tenaient  pour  arménien.  En  1717, 
Pierre-le-Grand,  passant  à  Reims,  voulut  voir  ce  texte  sacré;  il  reconnut  qu'il  était 
en  langue  slave.  Le  magnifique  volume  n'en  figura  pas  moins  comme  un  évangile 
au  sacre  de  Louis  XVI.  Au  plus  fort  du  vandalisme  révolutionnaire,  messieurs  du 
culte  de  la  raison  le  dépouillèrent  de  sa  splendide  reliure.  L'auguste  parchemin  fut 
jeté  au  grenier  et  même  égaré  pour  quelque  temps.  Au  consulat,  il  passa  dans  la 
bibliothèque  de  la  ville  de  Reims.  Depuis  lors,  il  a  été  examiné,  et  le  résultat  de 
TOME    i.  2(5 


394  LA    niONARCIIIE    AUTRICHIENNE. 

celle  sorte  d'autopsio,  a  été  qu'en  effet  c'était  un  livre  religieux,  écrit  de  la  page  1 
à  la  page  56  d'une  première  main,  celle  de  saint  Procope,  en  caractère  cyrillien  de 
la  langue  slave,  et  de  la  page  ô(i  à  la  page  91  de  la  main  du  moine  resté  inconnu 
du  couvent  d'Emmaiis,  en  caractère  glagolite,  ce  qui  sent  l'hétérodoxie,  car  l'al- 
phabet glagolite  avait  la  préférence  des  fidèles  du  rit  grec,  qui  affectaient  de  s'en 
servir,  par  opposition  à  l'Ëglise  romaine.  H  contient  des  homélies  et  des  versets  de 
l'Évangile  (1). 

Il  est  naturel  ici  de  s'entretenir  de  la  royauté.  L'atmosphère  qu'on  respire  est 
royaliste.  Quand  les  nobles  Hongrois  s'écrièrent,  à  l'aspect  de  Marie -Thérèse  :  Mo- 
riamiiT  pro  rrgc  nostro,  ils  exprimèrent  un  sentiment  qui  est  au  fond  du  cœur  de 
tous  les  sujets  allemands  de  l'empire  d'Autriche.  C'est  ainsi  qu'ils  entendent  le 
patriotisme,  c'est  ainsi  qu'ils  le  définissent.  Il  y  a  quelques  jours,  pendant  que 
j'étais  à  Carlsbad,  l'archiduc  François  Charles,  héritier  du  trône,  y  passa  quarante- 
huit  heures.  Mon  hôtesse,  me  demandant  la  permission  d'illuminer  ma  fenêtre, 
me  dit  ingénument  :  «  Toute  la  ville  sera  illuminée  ce  soir  en  l'honneur  du 
prince,  »  et  elle  ajouta,  avec  une  expression  de  bonheur  :  »  C'est  du  ^jo^rjo^iswe.  " 
A  propos  des  fêtes  données  à  l'archiduc,  ce  mot  de  patriotisme  me  revint  trois  ou 
quatre  fois.  J'en  fus  surpris  d'abord.  C'est,  en  effet,  étrange  pour  un  Français;  la 
notion  que  nous  nous  sommes  faite  du  patriotisme  depuis  cinquante  ans,  est  toute 
au  rebours  de  celle-là.  Chez  nous  le  patriote  à  trente-six  carats  tient  le  gouverne- 
ment pour  un  ulcère  et  le  roi  pour  un  ennemi  naturel.  Il  répète  volontiers  le  mot 
de  Grégoire,  que  l'histoire  des  rois  est  le  martyrologe  des  nations.  Un  hommage 
rendu  à  la  royauté  est  réputé  une  bassesse.  Tous  tant  que  nous  sommes  en  France, 
nous  partageons  jusqu'à  un  certain  point  ces  idées.  Nos  voisins  du  midi,  qui  sont 
entrés  à  notre  suite  dans  la  lice  de  la  politique  moderne,  les  Espagnols,  nos  élèves, 
qui  ont  l'air  de  vouloir  en  cela  devenir  nos  maîtres,  qualifient  expressément  de 
scrviles  les  partisans  du  pouvoir  royal.  C'est  que  nous  avons  cessé  d'être  monar- 
chiques. Je  n'examine  pas  si  c'est  une  transformation  passagère  ou  une  métamor- 
phose définitive;  je  me  borne  ;\  constater  le  fait.  Les  Autrichiens,  au  contraire, 
sont  restés  monarchiques  jusqu'à  la  moelle  des  os. 

Dans  les  sociétés  profondément  monarchiques,  la  grammaire  politique  sanctionne 
le  sens  donné  au  mot  patriotisme  par  les  habitants  de  Carlsbad.  L'amour  du  sou- 
verain se  confond  alors  avec  l'amour  de  la  patrie.  Le  prince  est  la  patrie  person- 
nifiée. Le  prince  représentant  la  patrie,  l'amour  du  prince  est  une  vertu.  Chaque 
système  de  gouvernement  a  ses  conventions.  Le  gouvernement  véritablement  mon- 
archique repose  sur  celle-ci,  que  le  prince  est  limage  vivante  de  la  patrie.  A  ce 
titre,  ses  droits  sont  étendus,  mais  ses  devoirs  sont  immenses.  C'est  ainsi  que  le 
comprit  Louis  XIV,  lorsqu'il  prononça  ces  paroles  célèbres  :  L'Etal,  c'est  moi.  Les 
magistrats  de  la  chambre  des  requêtes  et  autres  voulaient  que  l'Etat  ce  fût  eux. 
Le  jeune  roi,  qui  n'entendait  pas  abdiquer  au  profit  des  parlementaires,  retira  vi- 
vement à  lui  les  rênes  du  gouvernement  qu'on  voulait  lui  enlever,  et  ce  fut  heu- 
reux pour  la  France.  Sans  cela,  au  lieu  de  cet  admirable  siècle  de  Louis  XIV,  le 

(1)  L'ancienne  langue  de  l'Église  slave  avait  deux  alphabets  différents,  le  cyrillien  cl  lo 
glagoliie.  On  no  sait  lequel  des  deux  est  le  plus  ancien.  Il  est  vraisemblable  que  les  apô- 
tres slaves,  Cyrille  cl  Méthode,  qui  moururent  à  la  fin  du  ix=  siècle,  furent  les  inventeurs 
du  caractère  cyrillien,  qu'ils  avaietil  trouve  l'alphabet  glagolite  usité  parmi  leurs  catéchu- 
mènes, et  qu'ils  le  transl'ormèrenl  en  y  ajoutant  des  caractères  imités  du  grec. 


LA    MUÎMARCIIIE    AUTRICHIENNE.  59K> 

plus  glorieux  de  nos  annales,  nous  aurions  eu  une  queue  de  la  fronde  indéfiniment 
prolongée.  L'opinion  que  ces  paroles  de  Louis  XIV  étaient  le  manifeste  du  despo- 
tisme le  plus  edréné,  ne  s'est  accréditée  que  par  une  confusion  de  langage.  Elles 
durent  paraître  au  contraire  parfaitement  naturelles  à  cette  épo(jue,  parce  qu'elles 
exprimaient  une  des  maximes  fondamentales  du  régime  monarchique,  qui  n'était 
alors  contesté  par  personne.  L'esprit  de  nos  aïeux,  c'était  alors  le  temps  de  Pascal, 
de  Bossuet,  de  Corneille  et  de  Racine,  n'en  fut  aucunement  révolté,  parce  qu'ils 
étaient  monarchiques,  c'est-à-dire  qu'ils  considéraient  le  roi  comme  personnifiant 
en  lui  la  patrie,  comme  étant  le  symbole  animé  des  droits  et  des  devoirs  de  chacun. 
Voilà  cequ'ils  aimaient,  ce  qu'ils  honoraient  dans  le  roi,  ce  qui  les  rendait  empressés 
à  rechercher  en  lui  les  moindres  germes  de  vertu  pour  les  développer,  pour  les 
recommander  à  l'aifection  et  à  la  reconnaissance  des  populations.  C'était  une  fic- 
tion, soit;  mais  chaque  régime  a  les  siennes.  La  république  a  celle  de  la  souverai- 
neté populaire,  à  laquelle  on  croit  sans  bien  savoir  où  elle  réside,  et  devant  laquelle 
on  se  prosterne  sans  jamais  la  voir. 

Puisque  je  suis  à  cette  rectification  d'un  mot  historique,  de  la  réhabilitation  du- 
quel je  n'entends  d'ailleurs  tirer  ici  aucune  conséquence,  je  la  compléterai  par  des 
paroles  de  Napoléon. 

Napoléon  qui,  au  milieu  de  l'engouement  universel  du  siècle  pour  les  idées  di- 
rectement ou  indirectement  révolutionnaires,  eut  le  mérite  de  dégager  de  tout 
alliage  les  idées  de  gouvernement,  Napoléon,  qui  aurait  eu  la  gloire  de  clore  l'a- 
bîme des  bouleversements  et  de  réaliser  une  œuvre  tout  entière  à  accomplir  au- 
jourd'hui encore,  celle  de  relever  le  principe  d'autorité,  s'il  n'eût  été  entraîné  par 
les  nécessités  de  la  guerre.  Napoléon  envoya  d'Espagne  au  Moniteur  un  article  où 
il  exposait,  en  termes  moins  sommaires  et  plus  explicites,  une  théorie  qui  est  au 
fond  la  même  que  celle  de  Louis  XIV  et  de  mon  hôtesse  de  Carisbad.  Cet  article, 
provoqué  par  des  paroles  échappées  à  Joséphine  dans  une  réception  officielle  des 
membres  du  corps  législatif,  commençait  en  ces  termes  : 

«  Plusieurs  de  nos  journaux  ont  imprimé  que  sa  majesté  l'impératrice,  dans  sa 
réponse  à  la  députation  du  corps  législatif,  avait  dit  qu'elle  était  bien  aise  de  voir 
que  le  premier  sentiment  de  l'empereur  avait  été  pour  le  corps  législatif,  qui  repré- 
sente la  nation. 

"  Sa  majesté  l'impératrice  n'a  point  dit  cela.  Elle  connaît  trop  bien  nos  consti- 
tutions. Elle  sait  bien  que  le  premier  représentant  de  la  nation,  c'est  l'empereur, 
car  tout  pouvoir  vient  de  Dieu  et  de  la  nation.  « 

Voici  quelques-unes  des  paroles  par  lesquelles  Napoléon  motivait  cette  assertion  : 

«  La  convention,  même  l'assemblée  législative,  ont  été  représentanis.  Telles 
étaient  nos  constitutions  alors.  Aussi  le  président  disputa-l  -il  le  fauteuil  au  roi,  se 
fondant  sur  le  principe  que  le  président  de  l'assemblée  de  la  nation  était  avant  les 
autorités  de  la  nation.  Nos  malheurs  sont  venus  en  partie  de  cette  exagération  d'i- 
dées. Ce  serait  une  prétention  chimérique  et  même  criminelle  que  de  vouloir  re- 
présenter la  nation  avant  l'empereur.  » 

Et  il  concluait  en  ces  termes,  que  maint  pessimiste  pourra  qualifier  de  prophé- 
tiques : 

«  Tout  rentrerait  dans  le  désordre  si  d'autres  idées  constitutionnelles  venaient 
pervertir  les  idées  de  nos  constitutions  monarchiques  (1).  » 

(!)  .le  rrois  devoir  reproduire  iri  un  passage  du  célèbre  écrit  de  SieycS;  Qu'est-ce  que 


396  LA   MONARCHIE   AUTmCIIIEINNE. 

Au  fait,  élaiil  donné  le  système  monarcbiqiie,  la  formule  de  Napoléon,  de 
Louis  XIV  et  des  bourgeois  de  Caiishad  est  d'une  exactitude  niatjiémalique. 

Michel  Chevalier. 

le  tiers-étot?  où  lo  grand  puhlicisle  de  89  exprime  à  peu  près  la  même  pensée  que  Na- 
poléon : 

«  On  dit  on  Angleterre  que  la  chambre  des  communes  représenie  la  nation.  Cela  n'est 
pas  exact.  Peut-être  l'ai-je  déjà  remarqué  :  en  ce  cas,  je  repèle ,  que  si  les  communes 
seules  représentaient  toute  la  volonté  nationale,  elles  formeraient  seules  tout  le  corps  lé- 
gislatif. La  constitution  ayant  déridé  qu'elles  n'en  étaient  qu'Mwe  partie  sur  trois ,  il  faut 
bien  que  le  roi  et  les  lords  soient  regardés  comme  dos  représentants  de  la  nation.  »  (Qu'est- 
ce  que  le  tiers  état?  chapitre  v.) 


SOUVENIRS 


LÀ    JEUrVESSE   DE   Ni  PO  LÉO  IV. 


Si  la  vie  des  Loiuiucs  qui  surent  s'illustrer  pai'  ieuis  attious  étoile  ai»rés  eux  un 
intérêt  immortel,  c'est  surtout  à  leurs  débuts  que  cet  intérêt  redouble  et  qu'on 
aime  à  les  ressaisir,  lorsqu'aux  prises  avec  la  fortune,  ils  ne  se  sont  pas  fait  encore 
leur  place  dans  le  monde  et  n'ont  pas  brisé  le  cercle  de  fer  où  la  destinée  les  en- 
fermait d'abord.  Cette  lutte  opiniâtre  et  première,  nul  n'en  adonné  le  spectacle  au 
monde  plus  que  Napoléon. 

Les  actes  publics  de  la  vie  du  grand  capitaine  sont  écrits  partout,  et  personne 
ne  les  oubliera.  Les  transactions  secrètes  de  sa  politique  se  conservent  dans  les 
chancelleries  de  toutes  les  cours  de  l'Europe,  et  tôt  ou  tard  elles  seront  également 
connues.  Quant  aux  actes  de  sa  vie  privée,  dans  les  mémoires  publiés  par  diffé- 
rentes personnes  attachées  à  l'empereur,  et  surtout  dans  les  ouvrages  rédigés  sous 
ses  yeux  à  Sainte-Hélène,  on  trouve  une  foule  d'anecdotes  plus  ou  moins  authen- 
tiques qui  peuvent,  jusqu'à  un  certain  point,  faire  connaître  ses  .habitudes  et  son 
caractère.  Cependant  ces  souvenirs  se  rapportent  aux  époques  les  plus  brillantes 
de  la  vie  de  Napoléon.  On  nous  le  peint  général,  premier  consul,  empereur  ;  on  nous 
le  montre  tantôt  revêtu  de  la  pourpre  impériale,  tantôt  encliahié  sur  un  rocher  ; 
mais  depuis  le  moment  où  il  prit  son  essor  à  Toulon  jusqu'au  jour  où  il  alla  s'a- 
battre au  milieu  de  l'Océan,  nous  ne  voyons  en  lui  qu'un  génie  déjà  développé, 
sans  que  rien  nous  montre  comment  il  s'est  formé,  ou  nous  fasse  connaître  ce  que 
furent  ses  premières  années.  Napoléon  lui-même  semble  avoir  été  fort  sobre  de 
communications  à  ce  sujet,  et  excepté  quelques  anecdotes  de  collège  et  quelques 
assertions  vagues,  nous  avons  été  jusqu'ici  dans  une  complète  ignorance  à  l'égard 
de  ce  qui  précéda  son  élévation  et  de  ce  qui  peut  l'expliquer. 


398  SOUVENIRS 

Et  cependant  le  grand  problème  est  là  :  comment  Napoléon  s'est-il  formé? 
Comment  a-t-11  employé  les  années  où  il  est  resté  lieutenant  d'artillerie  ?  Quels 
sont  les  travaux  par  lesquels  il  se  prépara  à  ses  brillantes  destinées?  Par  quels 
moyens,  en  un  mot,  se  sont  développés  ce  caractère  si  extraordinaire,  cette  intel- 
ligence si  prodigieuse?  Est-ce  le  hasard  seul  qui  s'est  plu  à  l'élever  si  haut?  Son 
génie  s'est-il  formé  sans  aucun  secours,  ou  bien  le  talent  a-t-il  été  dirigé  chez  lui 
par  une  volonté  de  fer,  et,  suivant  la  condition  ordinaire  de  l'humanité,  a-t  il  été 
fortifié  par  un  travail  opiniâtre?  C'est  là  ce  qu'il  nous  importe  surtout  de  con- 
naître dans  le  jeune  ofQcier,  dans  le  futur  empereur  ;  c'est  de  là  surtout  que  doi- 
vent surgir  de  grands  et  utiles  enseignements. 

Que  fait  à  l'histoire  de  Napoléon  que  dans  sa  jeunesse  il  ait  aimé  les  renoncules  ou 
qu'il  ait  mangé  des  cerises  avec  M"''du  Colombier?  Dans  la  vie  d'un  homme  illustre, 
les  anecdotes  n'ont  de  l'importance  que  lorsqu'elles  font  pressentir  des  qualités 
qui  deviendront  prédominantes;  mais,  si  nous  lisons  avec  délices  le  récit  des  pre- 
mières émotions  de  l'écrivain  qui  plus  tard  devait  nous  donner  la  Nouvelle  Héloïse, 
nous  cherchons  autre  chose  qu'un  sujet  d'idylle  dans,  la  jeunesse  de  Napoléon.  Ce 
n'est  pas  à  l'épanouissement  de  l'âme  d'un  poète  que  nous  voulons  assister,  ce 
sont  les  progrès  d'un  caractère  indomptable  et  d'une  intelligence  forte  et  hardie 
que  nous  demandons  à  connaître,  et,  certes,  le  développement  intérieur  de  Napo- 
léon n'a  pas  été  celui  de  Rousseau. 

Mais  qui  nous  dévoilera  ce  secret  vingt  ans  après  la  mort  de  Napoléon,  lorsque 
les  témoins  de  son  enfance  et  de  sa  première  jeunesse  sont  presque  tous  des- 
cendus dans  la  tombe?  Et,  d'ailleurs,  qui  l'aura  suivi  partout?  Qui  connaîtra  ses 
premiers  travaux,  ses  pensées  cachées?  Qui  nous  redira  ses  peines,  ses  succès,  ses 
moments  de  découragement,  les  impressions  de  sa  jeunesse?  Ce  sont  là  autant  de 
questions  qui  paraissent  insolubles,  et  que,  cependant,  on  peut  aborder  aujour- 
d'hui, grâce  à  la  prévoyance  de  Napoléon  lui-même,  qui  a  voulu  conserver  tout  ce 
qu'il  avait  pensé  et  écrit  alors,  et  grâce  à  un  concours  extraordinaire  d'heureuses 
circonstances  qui  ont  préservé  ces  précieux  documents  de  mille  chances  de  des- 
truction. Voici  par  quels  moyens  ils  sont  arrivés  jusqu'à  nous. 

A  l'époque  du  consulat.  Napoléon  qui  se  voyait  déjà  dans  l'histoire,  comme  il 
l'a  dit  plus  lard  à  Sainte-Hélène,  songea  à  mettre  en  sûreté  tous  les  papiers  de  sa 
première  jeunesse.  Il  les  plaça  donc  dans  un  grand  carton  de  ministère,  qui  por- 
tait cette  étiquette  :  Correspondance  avec  le  premier  consul  ;  il  la  biffa,  et  il  écrivit 
de  sa  main  :  À  remettre  au  cardinal  Fesch  seul.  Cette  boîte,  ficelée  et  cachetée 
aux  armes  du  cardinal  Fesch,  traversa,  sans  être  jamais  ouverte,  l'empire  et  la 
restauration;  ensuite,  toujours  cachetée,  elle  passa  par  différentes  mains,  et  il  y  a 
Irès-peu  de  temps  qu'on  a  su  ce  qu'elle  contenait.  Rien  n'a  été  distrait,  et  nous  la 
possédons  actuellement  avec  toutes  les  pièces  que  primitivement  Napoléon  y  avait 
renfermées. 

Ces  papiers  se  partagent  naturellement  en  deux  classes:  la  première  contient  la 
correspondance  et  les  détails  biographiques,  et  dans  la  seconde  se  trouvent  les 
ouvrages  originaux  de  Napoléon,  les  pensées,  les  notes  et  les  extraits  tirés  de  diffé- 
rents ouvrages. 

Toutes  ces  pièces  sont  autographes,  ou  du  moins  ce  sont  des  copies  corrigées  et 
annotées  par  l'auteur.  Pour  donner  une  idée  du  nombre  de  ces  documents,  il 
suffira  de  dire  que,  sans  compter  les  copies,  ni  une  foule  de  pièces  détachées,  il  y 
a  dans  ce  carton  trente-huit  gros  cahiers  écrits  entièrement  de  la  main  de  Napo- 


DE    I.\    JEUiNESSE    l>E    NAl'OLEOiN.  ,';S)i) 

Icon.   La  pliiparl  de  ces  ealiiers  sont  ilalés  :   c'est  tout  ce  que  Napoléon  a  écrit 
depuis  l'année  178G  jusiiu'en  1790. 

Si  Ton  voulait  al)oi'dei'  la  bioi;iapliie  de  Napoléon,  il  serait  lacile,  à  l'aide  de  ces 
documents,  du  rétablir  un  grand  nombre  de  faits  (lui,  jus(iu'à  ce  jour,  ont  été 
indiquésd'une  manière  inexacte  ou  incomplète.  Un  seraitsurtoutaidé  dans  ce  travail 
par  un  cahier  que  Napoléon  a  intitulé  :  Epoques  de  ma  vie,  et  où  il  a  enregistré  de 
sa  main  une  foule  de  dates  et  de  faits  relatifs  à  sa  première  jeunesse.  Il  sutlira  d'en 
citer  un  seul  qui  ne  paraît  pas  avoir  été  connu  des  historiens  :  c'est  qu'en  1791 
Napoléon  recevait  une  pension  du  roi.  Nous  ne  voulons  pas  nous  arrêter  ici  à  ces 
pièces  anecdoliques  :  cependant  il  est  impossible  de  ne  pas  mentionner  le  brevet 
de  capitaine  de  Napoléon  signé  par  Louis  XVI,  et  qui  porte  la  date  du  50  août  mil 
sept  cent  (juatre-vingl-ilonze  (1)!  Le  roi,  avant  de  tomber,  semble  avoir  voulu 
nommer  son  successeur. 

La  correspondance  se  compose  d'un  assez  grand  nombre  de  lettres  adressées  à 
Napoléon  par  le  général  Paoli,  par  le  père  Dupuy,  minime,  par  Saliceti,  par  le 
ministre  de  la  guerre  Lajard.  On  connaît  l'histoire  de  Paoli  :  devenu,  en  1765, 
premier  magisirat  et  général  en  chef  des  Corses,  non-seulement  il  résista  pendant 
(juinze  ans  aux  Génois  et  aux  troupes  que  Louis  XV  avait  mises  à  leur  disposition, 
mais  il  sut  captiver  l'intérêt  de  toute  l'Europe  par  la  sagesse  et  la  modération  de 
son  administration.  Paoli  essaya  de  policer  la  Corse  :  il  protégea  le  commerce,  il 
(it  des  traités  avec  les  puissances  barbaresiiues,  il  créa  une  marine;  enfin,  au  milieu 
d'une  des  luttes  les  plus  acharnées  dont  l'histoire  ait  conservé  le  souvenir,  il  s'oc- 
cupa de  l'instruction  publique,  et  créa  une  université.  Son  nom  fut  honoré  partout, 
et  à  une  époque  où  les  principes  de  liberté  étaient  prêches  par  tous  les  écrivains, 
on  se  passionna  pour  un  petit  peuple  qui,  chose  rare,  savait  à  la  fois  défendre  avec 
énergie  son  indépendance  et  respecter  ses  lois.  Ce  fut  alors  que  Rousseau  fit  sur  la 
Corse  sa  prophétie  si  connue  et  qui  devait  bientôt  s'accomplir. 

L'intérêt  que  les  philosophes  montraient  pour  un  peuple  si  vaillant  lui  fut  fatal, 
-el  l'on  assure  que  ce  fut  là  le  principal  motif  qui  porta  Louis  XV  à  vouloir  l'as- 
servir. Gènes,  qui  ne  possédait  pas  la  Corse,  vendit  celle  île  à  la  France.  Paoli  hési- 
tait à  continuer  une  lutte  devenue  si  inégale;  mais  le  peuple  indigné  courut  aux 
armes,  et  l'Europe  vit  avec  admiration  une  poignée  de  montagnards  résister  coura- 
geusement aux  armées  d'une  grande  nation.  Le  lieutenant-général  Chauvelin,  qui 
avait  débarqué  dans  l'île  avec  douze  mille  hommes,  fut  battu  dans  toutes  les  ren- 
contres, efforcé  de  se  renfermer  dans  les  placesforles.  La  Corse,  (jui  devançait  ainsi 
la  grande  lutlede  l'indépendance  américaine,  aurait  été  délivrée  si,  comme  l'Amé- 
rique, elle  avait  trouvé  de  puissants  auxiliaires;  mais  l'on  fit  des  vœux  stériles,  et 
personne  ne  se  montra.  Le  maréchal  de  Vaux,  à  la  tête  de  trente  mille  hommes, 
pénétra  dans  les  cantons  les  plus  inaccessibles  de  l'île,  et  Paoli,  écrasé  à  Golo,  dut 
chercher  un  asile  en  Angleterre;  il  s'y  rendit  en  traversant  le  continent,  et  fut 
accueilli  partout  avec  les  égards  dus  à  son  grand  courage,  à  son  caractère  et  à  ses  mal- 
heurs. L'un  des  plus  chauds  partisans  de  cet  illustre  chef  était  Charles  Buonajorte, 
qui  n'avait  cessé  de  combattre  à  ses  côtés.  Dans  la  campagne  de  1769,  qui  fut  la 
dernière,  il  se  rendait  à  cheval,  avec  sa  femme  Létilia,  déjà  enceinte,  dans  tous  les 

(1)  Dans  ce  brevet,  il  est  dit  que  la  nomiiialiou  de  Napuléoii  complora  à  partir  du 
6  février  1792  :  c'est  là  ce  qui  a  fait  supposer  à  tort  que  le  brevet  devait  6lre  daté  du 
même  jour. 


400  SOLVENIHS 

poiuls  aieuacés  par  reunemi,  et  c'est  après  ces  courses  d'amazone  que  Létitia  mit 
au  monde  Napoléon.  Dans  son  enfance,  le  futur  empereur  n'entendait  parler  que 
des  exploits  de  Paoli,  et  ces  souvenirs  étaient  ranimés  par  les  cruautés  que  le 
comte  de  Narbonne  et  le  général  Sionville  exerçaient  impitoyablement  sur  les 
Corses.  Nous  verrons  bientôt  combien  le  cœur  du  jeune  Napoléon  était  ému  et  ir- 
rité par  les  malheurs  de  son  pays  (1).  Ils  le  rendaient  injuste  envers  la  France,  qui 
n'était  pas  responsable  des  fautes  commises  par  les  ministres  de  Louis  XV.  Ce  pre- 
mier exil  de  Paoli  dura  vingt-un  ans.  Rappelé  au  commencement  de  la  révolution, 
il  traversa  la  France,  et  fut  accueilli  avec  honneur  par  l'assemblée  constituante, 
par  la  garde  nationale  et  par  le  roi.  Son  retour  en  Corse  fut  un  véritable  triomphe. 
Il  devint  de  nouveau  l'arbitre  du  pays.  Napoléon,  qui  avait  demandé  qu'on  élevât 
des  statues  à  Paoli  abseut,  sentit  sou  enthousiasme  s'accroître  à  l'arrivée  de  son 
îiéros.  Les  premiers  travaux  du  jeune  oilicier  d'artillerie  eurent  pour  objet  la  Corse; 
il  rédigea  alors  plusieurs  projets  pour  la  défense  et  l'organisation  de  celte  île,  qu'il 
voulait  rendre  forte  et  indépendante.  On  voit  que  l'exemple  de  Paoli  était  sans 
cesse  devant  les  yeux  d'un  homme  qui  ne  pouvait  se  contenter  d'une  destinée  vul- 
gaire, et  à  ce  litre  on  ne  saurait  douter  que  le  chef  des  montagnards  corses  n'ait 
eu  la  plus  grande inthience  sur  le  développeEiient  du  futur  empereur.  Celteinfluence 
s'était  accrue  au  retour  de  Paoli,  et  Napoléon,  dont  il  prédit  les  succès,  s'attacha  à 
lui  comme  à  un  père,  et  lui  voua  une  admiration  sans  bornes.  Dans  un  temps  de 
troubles,  Paoli  ne  pouvait  jouir  paisiblement  de  son  ancienne  autorité.  Il  fut  at- 
taqué par  Bultafuoco,  le  même  qui  avait  prié  Rousseau  d'être  le  législateur  de  la 
Corse.  Napoléon  ne  tarda  pas  à  prendre  la  défense  de  Paoli,  qui  lui  adressa  à  ce  sujet 
une  lettre  pleine  de  modération  et  de  patriotisme.  Il  l'engage  d'abord  à  mépriser 
les  calomnies  de  Ruttafuoco;  et  comme  Buonaparte  travaillait  alors  à  une  histoire 
de  Corse  sur  laquelle  nous  reviendrons  tout  à  l'heure,  Paoli  lui  dit  que  l'histoire 
ne  doit  pas  s'écrire  dans  la  jeunesse;  il  lui  conseille  de  s'y  préparer  par  de  fortes 
études,  en  assemblant  les  documents  originaux,  et  de  protiter  des  conseils  que  lui 
donnera  l'abbé  Raynal.  La  lin  de  cette  lettre  est  surtout  remarquable  par  sa  noble 
simplicité  : 

(i  Je  n'ai  aucun  mérite  (écrit  Paoli  à  Napoléon]  dans  mon  désintéressement;  je 
»  savais  que  les  sommes  que  je  dépensais  pour  ma  patrie,  que  l'argent  que  je  re- 
»  fusais,  étaient  mieux  employés  pour  ma  réputation,  que  si  je  m'en  étais  servi 
»  pour  bâtir  des  maisons  ou  pour  augmenter  mon  petit  patrimoine.  Je  suis  cou- 
»  tent,  car  je  n'ai  pas  de  reproches  à  me  faire.  Dans  peu  d'années,  l'envie  et  la 
»  malveillance  cesseront  de  s'agiter  contre  moi,  et  mes  amis  me  verront  à  l'abri 
»  des  événements.  Bientôt  je  devrai  m'écrier  :  Que  n'ai-je  été  moins  connu  aux 
I)  autres  et  plus  connu  à  moi-même!  Probe  diu  viximus!  Je  désire  que  nos  descen- 
»  dants  se  conduisent  de  manière  qu'on  ne  parle  plus  de  moi  que  comme  d'un  homme 
»  qui  a  eu  seulement  de  bonnes  intentions.  » 

On  a  souvent  accusé  Napoléon  de  soumettre  toutes  ses  actions  au  calcul,  de 
n'obéir  qu'à  l'intérêt  personnel.  Une  démarche  courageuse  qu'il  fit  en  faveur  de 
Paoli,  et  qui  a  toujours  été  ignorée,  prouve  la  fausseté  de  cette  accusation.  On  était 

(1)  Une  Icllre  que  Napoléon  adressa  en  1789  à  Paoli,  alors  en  .Angleterre,  et  qui  a  élc 
publiée ,  commence  ainsi  :  «  Général,  je  naquis  quand  la  pairie  périssait.  Trente  mille 
»  Français,  vomis  sur  nos  côtes,  noyanl  le  irône  de  la  liberté  dans  des  flots  de  sang  ,  tel 
»  fui  le  spectacle  odieux  qui  vint  le  premier  frapper  mes  regards.   >■ 


DE    LA    JEUNESSE    DE    NArOI^ÉOiX.  iOl 

on  plein  95.  Paoli,  qui,  depuis  son  retour,  avait  toujours  défendu  les  inlérèts  de  la 
France,  s'était  indigné  à  la  nouvelle  de  la  mort  du  roi.  La  convention  l'appela  à  sa 
barre  pour  qu'il  se  disculpât,  et  l'on  sait  ce  que  cela  signifiait  alors.  Malgré  les 
dangers  auxquels  il  s'exposait,  Napoléon  n'hésita  pas  à  adresser,  à  ce  sujet,  une 
lettre  à  la  convention.  Le  brouillon  de  cette  lettre,  dans  laquelle  il  prenait  haute- 
ment la  défense  de  son  vieil  ami,  existe  encore,  écrit  tout  entier  de  sa  main,  dans 
les  papiers  qu'il  remit  plus  lard  au  cardinal  Fesch.  Nous  croyons  qu'on  lira  avec 
plaisir  cette  pièce  remarquable. 

a  Représentants, 

i>  Vous  êtes  les  vrais  organes  de  la  souveraineté  du  peuple.  Tous  vos  décrets 
»  sont  dictés  par  la  nation,  ou  immédiatement  ratiliés  par  elle.  Chacune  de  vos 
i>  lois  est  un  bienfait  et  vous  acquiert  un  nouveau  titre  à  la  reconnaissance  de  la 
»  postérité,  qui  vous  doit  la  république,  et  à  celle  du  monde,  qui 'datera  dç  vous  sa 

0  liberté. 

»  Un  seul  de  vos  décrets  a  profondément  affligé  les  citoyens  de  la  ville  d'Ajaccio  ; 

1  c'est  celui  qui  ordonne  à  un  vieillard  septuagénaire,  accablé  d'infirmités,  de  se 

>  traîner  à  voire  barre,  confondu  un  instant  avec  le  scélérat  corrupteur  ou  le  vil 
)■  ambitieux. 

»  Paoli  serait  il  donc  corrupteur  ou  ambitieux? 

»  Corrupteur!  et  pourquoi?  Est-ce  pour  se  venger  de  la  famille  des  Bourbons, 
)i  dont  la  perfidie  politique  accabla  sa  patrie  de  maux  et  l'obligea  à  l'exil  ?  Mais 
»  ne  vient-elle  pas  de  périr  avec  la  tyrannie,  et  ne  venez -vous  pas  d'assouvir  son 
-  ressentiment,  s'il  en  conserve  encore,  dans  le  sang  de  Louis? 

0  Corrupteur!  et  pourquoi?  Est-ce  pour  rétablir  l'aristocratie  nobiliaire  et  sa- 
•I  cerdotale?  Lui  qui,  dès  l'âge  cie  treize  ans  (1).  .  .  .  lui  qui.  à  peine  arrivé 
Il  à  la  tète  des  affaires,  détruisit  les  fiefs  qui  existaient  et  ne  connut  d'autre  distinc- 
»  lion  que  celle  de  citoyen?  lui  qui  lutta,  il  y  a  trente  ans,  contre  Rome,  et  fut 
»  excommunié,  s'empara  des  biens  des  évèques,  enfin  qui  donna,  après  Venise. 
».     .     .     en  Italie 

»  Corrupteur!  et  pourquoi?  Pour  donner  la  Corse  à  l'Angleterre,  lui  qui  ne  l'a 

>  pas  voulu  donner  à  la  France  malgré   les  offres  de  Chauvelin,  qui  ne   lui  eût 

I  épargné  ni  titres  ni  faveurs! 

n  Livrer  la  Corse  à  l'Angleterre  1  Qu'y  gagnerait-il,  de  vivre  dans  la  fange  de 
»  Londres?  Que  n'y  reslait-il  pas  lorsqu'il  y  était  exilé? 

»  Paoli  serait-il  ambitieux?  Si  Paoli  est  ambitieux,  que  peut-il  désirer  de  plus? 

II  II  est  l'objet  de  l'amour  de  ses  compatriotes,  qui  ne  lui  refusent  rien  ;  il  est  à  la 

(1)  Il  y  a  ici  plusieurs  mots  qu'on  n'a  pu  lire.  On  sait  que  l'écriture  de  Napoléon  était 
presque  indéchiffrable,  et  il  ne  l'ignorail  pas  lui-même.  Dans  les  premiers  jours  de  l'cm^ 
pire,  un  homme  d'une  mise  fort  modeste  se  prcscnla  devant  lui.  «  Qui  êtes-vous?  lui 
»  demanda  Napoléon. —  Sire  ,  j'ai  eu  l'honneur  de  donner  àBricnnc,  pendant  quinze 
»  mois,  des  leçons  d'écriture  à  votre  majesté.  —  Le  bol  élève  que  vous  avez  fait  là  !  ré- 
»  pliqua  vivement  l'empereur;  je  vous  en  fais  mon  compliment.  »  Et  il  lui  fit  donner  une 
pension.  —  Celte  écriture,  déjà  si  peu  lisible  alors,  devint  plus  lard  une  véritable  sténogra- 
phie. C'est  à  peine  si  dans  un  mot  il  y  avait  la  moitié  des  hitlrcs  dont  il  se  composait.  On 
assure  que  de  la  pari  de  l'empereur  c'était  à  un  calcul  pour  cacher  son  ignorance  de  l'or- 
thographe, qu'il  ne  sul  jamais. 


402  SOUVEMUS 

1)  tète  de  l'armée  et  se -trouve^  à  la  veille  de  devoir  défendre  le  pays  contre  une 
»  agression  étrangère. 

1)  Si  Paoli  était  ambitieux,  il  a  tout  gagné  à  la  république,  et,  s'il  se  montre  at- 

»  taché  à lors  de  la  constituante,  que  ne  doil-il  faire  aujourd'hui 

1)  que  le  peuple  est  tout? 

i>  Paoli  ambitieux!  Représentants,  lorsque  les  Français  étaient  gouvernés  par 
i  une  cour  corrompue,  lorsqu'on  ne  croyait  ni  à  la  vertu  ni  à  l'jimour  de  la  patrie, 
i>  l'on  a  dû  sans  doute  dire  que  Paoli  était  ambitieux.  Nous  avons  fait  la  guerre  aux 
»  tyrans;  cela  n'a  pas  dû  être  pour  l'amour  de  la  patrie  et  de  la  liberté,  mais  par 
»  l'ambition  des  chefs!  C'est  donc  à  Coblentzque  Paoli  doit  passer  pour  ambitieux; 
»  mais  à  Paris,  dans  le  centre  de  la  liberté  française,  Paoli,  s'il  est  bien  connu, 
»  sera  le  patriarche  de  la  liberté,  le  précurseur  de  la  république  française  ;  ainsi 
9  pensera  la  postérité,  ainsi  le  croit  le  peuple.  Rendez-vous  h  ma  voix;  faites  taire 
»  la  calomnie  elles  hommes  profondément  pervers  qui  l'emploient.  Représentants! 
«  Paoli  est  plus  que  septuagénaire,  il  est  infirme  :  sans  quoi  il  serait  allé  à  votre 
1)  barre  pour  confondre  ses  ennemis.  Nous  lui  devons  tout,  jusqu'au  bonheur  d'être 
»  république  française.  Il  jouit  toujours  de  notre  confiance;  rapportez,  en  ce  qui  le 
1'  concerne,  votre  décret  du  2  avril,  et  rendez  à  tout  ce  peuple  la  joie » 

La  convention  nationale  passa  outre,  et  Paoli,  pour  sauver  sa  tête,  insurgea  la 
Corse  et  traita  avec  les  Anglais.  Alors  Napoléon,  voyant  que  la  France  républicaine 
offrait  un  vaste  champ  à  son  ambition,  oublia  sa  rancune  contre  ceux  qu'il  appelait 
autrefois  les  oppresseurs  de  la  Corse,  et  se  tourna  contre  Paoli.  Cependant  il  ne 
cessa  jamais  d'honorer  un  homme  qui  avait  exercé  sur  lui  une  si  belle  influence, 
et  il  dicta  à  Sainte-Hélène  quelques  pages  où  brillent  à  la  fois  sa  vénération  pour 
ce  chef  célèbre  et  l'amour  le  plus  vif  pour  leur  commune  patrie. 

Un  autre  homme  qui,  dans  un  genre  différent,  a  exercé  une  influence  salutaire 
sur  l'esprit  de  Napoléon,  c'est  le  père  Dupuy,  religieux  minime  auquel  le  jeune 
officier  soumettait  tous  ses  travaux.  Quittant  la  Corse  à  neuf  ans.  Napoléon  était 
arrivé  en  France  (1)  sans  savoir  un  mol  de  français.  Au  collège  d'Autun  et  à  l'école 
de  Brienne,  où  il  se  rendit  successivement,  l'usage  lui  apprit  à  s'exprimer  en  fran- 
çais; mais  personne  ne  s'occupa  de  lui  faire  étudier  la  grammaire  de  la  langue 
qui  devait  devenir  désormais  la  sienne,  et,  par  une  négligence  impardonnable,  on 
ne  lui  donna  aucune  teinture  d'orthographe.  Il  paraît  même  que  son  accent  italien 
persista  longtemps  :  on  en  reconnaît  les  traces  dans  la  manière  dont  Napoléon  écri- 
vait soupplicr,  soupporter,  etc.  En  un  mot,  il  ignorait  complètement  les  principes 
des  lettres. 

Le  père  Dupuy,  dont  on  trouve  à  peine  le  nom  cité  par  Bourrienne,  avait  été 
sous-principal  à  l'école  de  Brienne  lorsque  Napoléon  y  était.  Il  paraîtqu'il  s'attacha 
à  son  élève,  et  qu'il  conserva  pendant  plusieurs  années  des  relations  avec  lui.  Ce 
bon  père,  qui  s'était  retiré  à  Laon,  donnait  dans  ses  lettres  d'excellents  conseils  à 
Napoléon  et  réprimait  ses  écarts.  Il  ne  laissait  rien  échapper;  les  pensées,  le  style, 

(1)  On  a  assuré  qu'eu  allant  d'Ajaccio  à  Aulun  Napoléon  était  passé  par  Florence  et 
qu'il  avait  été  présenté  au  grand-duc.  Cependant  dans  les  iîpor/îfes  de  wajue,  que  nous  avons 
déjà  citées,  Napoléon  disait  :  Parti  pour  la  France  le  15  décembre  1778.  — Arrivé  à 
Antun  le  i"  janvier  1779.  »  11  semble  difficile  qu'en  quinze  jours  il  ail  pu  faire  un  si  long 
voyage.  Le  trajet  direct  est  plus  probable 


DE    LA    JEUNESSE    DE    NArOLÉOIV.  105 

la  graiinuairo  eljusiia'à  l'orlhographe,  étaient  l'objet  de  ses  observations,  qui  (on 
le  voit  par  cette  correspondance)  n'étaient  pas  toujours  reçues  avec  docilité.  Il  ré- 
sulte de  ces  lettres  qu'en  178'J  Napoléon  avait  rédigé  un  mémoire  anonyme  sur  la 
Corse,  qu'il  voulait  adresser  à  Necker,  alors  rentré  au  ministère.  Cet  écrit  fut  en- 
voyé au  père  Dupuy,  qui  en  corrigea  différentes  parties  avec  sévérité.  Afin  que  l'on 
ait  une  idée  de  la  liberté  qui  présidait  à  cette  correspondance,  nous  allons  citer  le 
commencement  de  la  lettre  que  Dupuy  écrivit  à  ce  sujet  à  Napoléon  : 

«  Laon,  le  15  de  juillet  1789. 

>'     Mo.N  CHEU  AMI, 

»  j'ai  reçu  le  10  de  ce  mois  le  paquet  que  vous  m'avez  adressé.  J'ai  lu  et  relu 
avec  attention  l'écrit  qu'il  conlenoit  :  j'en  ai  trouvé  le  fond  excellent;  mais  il  y  a 
plusieurs  mots  impropres,  mal  assortis,  répétés  près  l'un  de  l'autre,  ou  dissonnants, 
des  réflexions  qui  me  paraissent  inutiles,  ou  trop  hardies,  ou  capables  d'arrêter  la 
narration  et  de  la  faire  languir;  des  retranchements,  des  additions  et  quelques  chan- 
gements à  faire  dans  certains  endroits.  Vous  en  aurez  aisément  des  exemples  dans 
les  observations  suivantes.  « 

Malgré  les  cinq  pages  de  remarques  du  père  Dupuy,  Napoléon  ne  se  tint  pas  pour 
battu,  et  il  dut  répondre  vivement.  C'est  ce  qui  résulte  d'une  seconde  lettre  écrite 
par  Dupuy  le  1"  août  1789,  et  qui  commence  ainsi  : 

a  Pour  me  rendre  à  votre  désir,  je  vais,  mon  cher  ami,  vous  communiquer  quel- 
ques observations  sur  votre  dernière  lettre.  Vous  me  dites  que  j'ai  ôté  tout  le  mé- 
taphysique ..  » 

Il  parait  que,  dans  la  lettre  que  Napoléon  voulait  adresser  à  Necker,  et  qui  ne 
semble  avoir  jamais  vu  le  jour,  l'auteur,  caché  sous  le  voile  de  l'anonyme,  met- 
tait dans  la  bouche  d'un  vieillard  le  récit  le  plus  animé  et  le  plus  énergique  des 
malheurs  de  la  Corse.  Rien  n'est  plus  comique  que  la  frayeur  dont  fut  saisi  le  père 
Dupuy  en  lisant  ces  passages,  qu'il  voulait  retrancher,  et  auxquels  Buonaparte  tenait 
beaucoup  : 

<<  Je  vous  ai  conseillé  (lui  écrivait  le  bon  minime)  de  supprimer  les  rois  régnè- 
rent..- fers  tijrans  de  la  terre....  Vous  voulez  que  je  le  laisse;  vous  ajoutez  qu'il  y 
(i  dans  votre  ouvrage  des  choses  jilus  fortes  encore.  Ne  trouvez  pas  mauvais,  mon 
cher  ami,  que  je  vous  dise  que  je  ne  puis  transcrire  ces  endroits:  ce  langage  est 
trop  hardi  dans  une  monarchie.  Je  le  condamnerais  dans  un  Français  séculier;  à 
plus  forte  raison,  un  Français  religieux  et  prêtre  doit-il  l'éviler,  et  ne  pas  y  contri- 
buer. Votre  vieillard  d'ailleurs  ne  pourrait  par  ces  réflexions  qu'irriter  le  roi  et  la 
noblesse  de  France  :  ce  ne  serait  pas  assurément  le  moyen  d'obtenir  ce  qu'il 
souhaite.  Vous  dites  que  ces  discours  sont  aujourd'hui  communs  même  aux  femmes. 
Je  vous  assure  que  je  ne  les  approuverai  jamais.  Je  vous  dirai  encore  que  le  vent 
emporte  les  paroles,  qu'il  n'en  reste  aucune  trace,  mais  qu'un  ouvrage  imprimé 
demeure,  se  répand  partout,  et  peut  nuire  à  l'auteur  convaincu  par  son  écrit,  s'il 
n'a  pas  eu  soin  de  tenir  son  nom  bien  secret.  Vous  répliquerez  de  nouseAw:  la  vérité', 
la  vérité!  Je  sais  qu'il  y  a  des  vérités  que  l'on  peut  et  même  que  l'on  doit  dire; 
mais  il  en  est  aussi  qu'il  faut  taire,  ou  tout  au  moins  beaucoup  adoucir.  Dans  ce 
dernier  cas, je  ne  cesserai  de  vous  crier  :  de  la  discrétion  !  de  la  discrétion!  Ne  vous 
offensez  pas,  mon  cher  ami,  de  ma  délicatesse  :  je  la  crois  nécessaire.  Soyez   per- 


i04  SOUVENIRS 

suatléque  mes  observations  n'ont  pas  pour  principe  l'envie  de  critiquer,  mais 
qu'elles  partent  de  mon  zèle  et  de  mon  amitié.  Jo  les  continuerai,  si  vous  l'avez 
agréable,  dans  l'autre  partie  de  votre  ouvrage,  lorsque  vous  me  l'aurez  envoyée.  » 

Ces  réflexions  étaient  fort  judicieuses;  seulement  le  bon  moine  oubliait  qu'on 
était  alors  en  1789,  et  ne  devinait  pas  qu'il  écrivait  à  Napoléon. 

Nous  nous  sommes  arrêté  à  Paoli  et  à  Dupuy  à  cause  de  l'influence  que  dans  des 
proportions  diverses  ils  durent  avoir  tous  les  deux  sur  le  développement  de  Napo- 
léon. Il  serait  impossible  d'analyser  ici  les  autres  pièces  de  celle  correspondance. 
Dans  une  lettre  du  9  janvier  1 795,  Saliceti,  dé|)uté  à  la  convention,  rend  compte 
à  Napoléon  de  ce  qu'on  faisait  et  de  ce  qu'on  préparait  à  Paris  dans  ces  jours 
terribles,  et  il  termine  par  ces  mots,  qui  lui  donnent  bien  l'air  d'un  protecteur  : 
«  Vous  pouvez  ici  compter  entièrement  sur  moi,  el  peut  être  je  ne  vous  serai  pas 
tout  à  fait  inutile.  >> 

Une  lettre  adressée  à  Napoléon  par  Lajard,  ministre  de  la  guerre  en  1792,  nous 
fait  connaître  une  particularité  assez  curieuse,  et  sur  laquelle  on  n'avait  jusqu'ici 
que  des  ouï-dire  :  il  résulte  de  cette  lettre  que  Buonaparte  avait  été  destitué  pour 
avoir  manqué  :\  une  revue  de  rigueur.  Toutes  les  pièces  relatives  à  cette  affaire 
existent  encore  :  elles  prouvent  que  Napoléon,  qui  était  alors  Corse  jusqu'au  fond 
de  l'âme  (nous  en  aurons  bientôt  d'autres  preuves),  se  trouvant  dans  sa  famille  vers 
la  fin  de  1791  ,  avait  accepté  la  place  de  lieulenant-colonel  dans  les  gardes 
nationales  volontaires  formées  par  le  département  de  la  Corse,  et  que,  par  suite, 
il  avait  négligé  de  se  rendre  à  la  revue  de  rigueur  du  mois  de  décembre  de  la  même 
année.  Cet  oubli  lui  avait  valu  une  destitution.  Mais  bientôt  il  fut  réintégré,  à  la 
sollicitation  de  différentes  personnes.  Les  certificats  qui  lui  furent  délivrés  à  cette 
occasion  S3  trouvent  entre  nos  mains.  Il  est  curieux  de  voir  la  plupart  de  ces  pièces, 
favorables  à  Napoléon,  signées  par  Pozzo  di  Borgo,  qui  depuis  ne  lui  témoigna  pas 
certes  le  môme  intérêt. 

Ce  n'est  pas  seulement  par  des  influences  extérieures  que  le  caractère  el  l'esprit 
de  Napoléon  devaient  se  former  :  Paoli  et  le  père  Dupuy  ont  concouru  sans  doute  à 
ce  développement,  mais  c'est  surtout  par  ses  propres  travaux,  c'est  par  la  lecture 
assidue  des  ouvrages  les  plus  profonds  sur  les  sciences,  sur  la  législation,  sur  l'his- 
toire, que  Napoléon  se  préparait  à  ses  brillantes  destinées.  Il  lisait  toujours  la  plume 
à  la  main,  et  non-seulement  il  faisait  des  extraits  des  ouvrages  qu'il  étudiait,  ce 
qui  est  un  besoin  de  tout  lecteur  grave  et  réfléchi,  mais  souvent  à  la  suite  de  ces 
extraits  il  discutait  ou  critiquait  les  idées  de  l'auteur  ;  et  quand  son  imagination  ou 
son  esprit  était  vivement  frappé  d'un  sujet,  il  s'en  emparait  et  il  en  formait  l'objet 
d'un  écrit  spécial.  De  toutes  les  productions  de  la  jeunesse  de  Napoléon,  celle  dont 
on  a  parlé  le  plus  est  une  histoire  de  Corse  qu'il  avait  voulu  faire  imprimer  à  Dole  et 
qu'on  croyait  perdue.  Dans  ses  mémoires,  Lucien  Buonaparte  exprime  en  ces  termes 
ses  regrets  au  sujet  de  la  perte  de  cet  ouvrage  : 

a  Les  noms  (1)  de  Mirabeau  et  de  Raynal  me  ramènent  à  Napoléon.  Napoléon, 
dans  un  de  ses  congés,  qu'il  venait  passer  à  Ajaccio  (c'était,  je  crois,  en  1790), 
avait  composé  une  histoire  de  Corse  dont  j'écrivis  deux  copies,  et  dont  J6  regrette 
bien  la  perle.  Un  de  ces  deux  manuscrits  fut  adressé  à  l'abbé  Raynal,  que  mon 
frère  avait  connu  à  son  passage  ;\  Marseille.  Raynal  trouva  cet  ouvrage  tellement 
remarquable,  qu'il   voulut  le  communiquer  à  Mirabeau.   Celui-ci,  renvoyant  le 


(1)  Mémoires  de  Lucien  Buonaparte.  Paris,  ISjK,  in-8",  p.  92. 


DE    LA    JEUNESSE    DE    NATOLÉON.  40J) 

manuscrit,  écrivit  à  Raynal  qno  cette  petite  histoire  lui  semblait  annoncer  un  génie 
du  premier  ordre.  La  réponse  de  Raynal  s'accordait  avec  l'opinion  du  yrand  orateur, 
et  Napoléon  en  fut  ravi.  J'ai  lait  beaucoup  de  recherches  vaines  pour  retrouver  ces 
pièces,  qui  furent  détruites  probablement  dans  l'incendie  de  notre  maison  par  les 
troupes  de  Paoli.  » 

Lucien  s'est  trompé;  le  manuscrit  de  cette  histoire  n'a  pas  péri  :  il  se  trouve 
parmi  les  papiers  qui  avaient  été  remis  au  cardinal  Fesch,  et  se  compose  de  trois 
gros  cahiers  (jui  ne  sont  pas  de  la  main  de  Napoléon,  mais  qu'il  a  corrigea  et  annotés. 
Cette  histoire,  sous  forme  de  lettres,  est  adressée  à  l'abbé  Raynal  :  elle  commence 
aux  temps  les  plus  reculés  et  se  termine  au  wiii*^  siècle,  au  pacte  de  Corte  entre 
les  Génois  et  les  Corses.  Elle  est  rédigée  avec  chaleur,  et  décèle  le  plus  vif  amour 
pour  la  Corse.  Ce  qu'on  doit  surtout  y  remarquer  et  qu'on  ne  s'attendrait  pas  à  y 
rencontrer,  c'est  que  Napoléon  ne  s'est  pas  borné  à  écrire  d'après  des  traditions 
plus  ou  moins  incertaines  l'histoire  de  son  pays.  Il  ne  s'en  est  pas  tenu  aux  croyances 
vulgaires  :  dans  un  temps  où  l'érudition  était  presque  proscrite,  et  où  on  la  regar- 
dait comme  une  vieillerie  incompatible  avec  le  progrès,  Napoléon  a  su  s'affranchir 
de  ce  préjugé.  Il  a  étudié  les  sources,  il  cite  les  ouvrages  qu'il  a  consultés,  et  l'on 
voit  qu'il  a  eu  soin  de  réunir  les  documents  inédits  qui  pouvaient  lui  fournir  des 
lumières.  Plusieurs  de  ces  pièces  sont  encore  annexées  au  manuscrit  de  Vflistoirt- 
Je  Corse.  Cet  homme  extraordinaire  ne  pouvait  rien  faire  d'incomplet;  tous  ses 
travaux  étaient  sérieux.  Au  milieu  de  la  révolution  et  malgré  les  idées  qui  régnaient 
alors,  il  avait  senti  que  l'histoire  ne  s'improvise  pas,  et  que,  pour  la  connaître,  il 
faut  étudier  les  documents  originaux. 

Hâtons-nous  cependant  d'ajouter  que,  quoique  Napoléon  ait  puisé  aux  sources, 
ce  n'est  pas  là  une  œuvre  d'érudition  ;  c'est  plutôt  une  histoire  dramatique  qu'il  a 
voulu  tracer.  Pour  s'en  convaincre,  il  sulïira  de  lire  l'épisode  de  la  mort  de  Vannina 
Sampiero,  qui  fut  la  femme  du  plus  énergique  défenseur  de  l'indépendance  de  la  Corse 
au  XVI''  siècle.  Ce  récit,  empreint  d'une  certaine  grandeur  terrible  et  sauvage, 
termine  la  seconde  lettre  de  Napoléon  sur  l'histoire  de  son  pays  : 

«    Le  roi  d'Alger,  Lazzaro,  Corse  de  nation,  qui  avait  conservé  dans  ce  haut  rang 

ji  le  même  amour  pour  sa  patrie,  ne  pouvant  la  délivrer,  la  vengeait  en  détruisant 

y  le  commerce  de  l'OfBzio  (1);  mais  rien  ne  pouvait  adoucir  le  sort  des  Corses. 

»  Ils  vivaient  sans  espérance  lorsque  Sampiero  de  Bastelica,  couvert  des  lauriers 

»  qu'il  avait  conquis  sous  les  drapeaux  français,  vint  faire  ressouvenir  ses  compa- 

»  triotes  que  leurs  oppresseurs  étaient  ces  mêmes  Génois  qu'ils  avaient  tant  de 

1)  fois  battus.  Sa  réputation,  son  éloquence  les  ébranlaient,  et  à  l'arrivée  de  de 

I  Thermes,  que  le  roi  Henri  II  expédia  avec  dix-sept  compagnies  de  troupes  pour 

»  chasser  l'OfQzio,  les  Corses  s'armèrent  du  poignard  de  la  \engcance,  et,  réduits 

»  à  la  seule  ville  de  Calvi,  les  protecteurs  de  Saint-George  reconnurent,  mais  troj) 

1  tard,  que,  quelqu'accablés  qu'ils  fussent,  ces  intrépides  insulaires  pouvaient 

I  mourir,  mais  non  pas  vivre  esclaves. 

■>    Le  sénat  de  Gênes,  fidèle  au  plan  qu'il  s'était  tracé,  avait  sans  cesse  travaillé 

s  et  contre  l'Offizio  et  contre  les  Corses.  Il  voyait  avec  plaisir  s'entr'égorgcr  des 

(1)  VOffnio  était  à  Gênes  une  puissante  compagnie  de  commerce  qui  ('(iiiipait  des  flottes 
cl  possédait  des  provinces.  C'était  une  association  qiii,<'ii  polit,  ressemblai!  à  la  compagnie 
anglaise  des  Indes  orientales. 


406  SOUVENIRS 

»  peuples  qu'il  voulait  soumettre,  et  s'affaiblir  une  compagnie  qui  lui  donnait 

»  ombrage;  mais,  dans  ces  circonstances,  il  sentit  qu'il  fallait  la  secourir  puissam- 

»  ment,  ou  se  résoudre  à  voir  recueillir  par  les  Français  le  fruit  de  tant  de  peines  et 

»  d'intrigues.  Il  oflYit  donc  ses  galères  et  ses   troupes,  et  sollicita   l'empereur 

.)  Charles  V,  son  protecteur,  qui  lui  envoya  aussitôt  une  armée  et  des  vaisseaux 

»  Vains  préparatifs!  les  Corses  triomphèrent;  le  grand  Andréa  Doria  vit  périr  dix 

»  mille  hommes  de  ses  troupes  sous  les  murs  de  San-Fiorenzo.  L'immortel  Sam- 

"  piero  battit  les  Génois  sur  les  rives  du  Golo,  à  Petrela,  mais,  s'étant  brouillé  avec 

»  de  Thermes,  le  roi  de  France  l'appela  à  sa  cour;  dès  ce  moment,   nos  affaires 

'  déclinèrent,  et  ne  furent  plus  rétablies  que  par  son  retour;  après  diverses  vi- 

«  cissitudes,  l'Ofllzio  allait  être  expulsé  à  jamais,  lorsque,  par  le  traité  de  Château- 

»  Cambresis,  les  Français  évacuèrent  l'île.  Les  Corses  firent  leur  paix,  les  pactes 

»  conventionnels  de  Lago  Benedelto  furent  renouvelés  de  part  et  d'autre.  L'Olfizio 

»  promit  de  gouverner  conjointement  avec  la  nation,  et  de  gouverner  avec  justice. 

»  Gouverner  avec  justice  n'était  pas  ce  que  voulait  la  politique  du  sénat,  qui,  voyant 

1)  les  Corses  sur  le  point  de  s'attacher  sérieusement,  d'oublier  leur  ressentiment 

■>  et  de  céder  à  la  fatalité  une  portion  de  leur  indépendance,  voyait  se  renverser 

»  tous  ses  projets.  La  circonstance,  d'ailleurs,  était  favorable,  il  obligea  les  protec- 

i)  teurs  de  Saint-George  à  lui  céder  la  possession  de  l'Ile.  Outré  de  ce  changement 

»  qui  s'était  fait  sans  son  consentement,  le  peuple  soupire  après  l'arrivée  de  son 

»  libérateur  Sampiero.  Cet  homme  ardent  avait  juré  dans  son  cœur  la  ruine  des 

«  tyrans  et  la  délivrance  de  son   pays.  Voyant  la  France  trahir  ses  promesses,  il 

»  dédaigne  les  emplois  que  ses  services  militaires  lui  ont  mérités,  et  parcourt  les 

»  différents  cabinets  pour  susciter  des  ennemis  aux  oppresseurs  et  des  amis  aux 

»  siens....  Mais  les  rois  de  l'Europe  ne  connaissent  de  justice  que  leur  intérêt, 

))  d'amis  que  les  instruments  de  la  politique.  I!  s'embarque  pour  l'Afrique;  il  est 

I)  accueilli  par  le  bey  de  Tunis,  qui  lui  promet  du  secours  ;  il  gagne  la  confiance  de 

»  Soliman,  qui  lui  promet  assistance.  Soliman  avait  l'ùrae  noble  et  généreuse,  il 

■)  devint  le  protecteur  de  Sampiero  et  de  ses  infortunés  compatriotes.  Tout  se  dis- 

»  pose  en  leur  faveur;  bientôt  le  croissant  humiliera  jusque  dans  nos  mers  la  croix 

Il  ligurienne!  —  Gênes  cependant  suit  d'un  œil  inquiet  les  courses  de  son  impla- 

>  cable  ennemi,  et,  ne  pouvant  pas  l'apaiser,  elle  cherche  h  lui  lier  les  mains  par 

il  l'amour  de  ses  enfants  et  par  l'amour  de  sa  femme  :  douces  affections  qui  maî- 

I  frisent  l'âme  par  le  cœur,  comme  le  sentiment  par  la  tendresse Sampiero 

0  aime  tendrement  sa  femme  Vannina,  qu'il  a  laissée  à  Marseille  avec  ses  enfants, 

)'  ses  papiers  et  quelques  amis C'est  Vannina  que  les  Génois  entreprennent  de 

»  séduire  par  l'espoir  de  lui  restituer  les  biens  immenses  qu'elle  a  en  Corse,  et  de 

»  faire  un  sort  si  brillant  à  ses  enfants,  que  son  mari  lui-même  s'en  trouvera  satis- 

II  fait.  Ainsi  elle  vivra  tranquille  sous  leur  gouvernement,  elle  vivra  tranquille  au 
Il  milieu  de  ses  terres  et  de  ses  parents,  contente  de  la  considération  de  ses  enfants, 
i>  et  ne  sera  plus  exposée  à  mener  une  vie  errante  en  suivant  les  projets  d'un 

1  époux  furibond.  Mais  pour  cela  il  faut  aller  h  Gênes,  donner  aux  Corses  l'exemple 
»  de  la  soumission  au  nouveau  gouvernement,  et  de  la  confiance  dans  le  sénat. 
'  Vannina  accepte  :  elle  enlève  tout,  jusqu'aux  papiers  de  son  mari,  et  s'embarque 
»  avec  ses  enfants  sur  un  navire  génois.  Ils  étaient  déjà  arrivés  à  la  hauteur  d'An- 
«  tibes,  lorsqu'ils  sont  atteints  par  un  brigantin  monté  par  les  amis  de  Sampiero, 

qui  s'emparent  du  bâtiment  où  est  la  perfide,  et  la  conduisent  à  Aix  avec  ses 

I)  enfants. 


DE    L.V    JEUNESSE    DE    NAl'OLÉON.  407 

»  La  noiivoUc  du  crinio  do  Vaiiuina  élève  dans  le  cœur  de  rimpélticux  Sampieio 
»  la  lempèle  el  riiuiigiialion.  Il  pari  coimiie  un  trait  de  Constanlinople;  les  vents 
»  secondent  son  inipalionoe.  11  arrive  enfin  en  présence  de  sa  l'eninie.  Un  silence 
1  farouche  résiste  obstinément  à  ses  excuses  et  aux  caresses  de  ses  enfants.  Le  sen- 
)  liment  aigre  de  l'horreur  a  pétrifié  sans  retour  l'ànie  de  Sanipicro.  Quatre  jours 
1)  se  passent  dans  cette  immobilité,  à  la  (in  desquels  ils  arrivent  dans  leur  maison 
0  de  Marseille.  Vannina,  accablée  de  fatigue  et  d'angoisse,  se  livre  un  moment  au 
1'  sommeil.  A  ses  pieds  sont  ses  enfants;  vi.s-à-vis  est  son  mari,  cet  homme  que 
'  l'Europe  estime,  en  qui  sa  patrie  espère,  et  qu'elle  vient  de  trahir.  Ce  tableau 
f  remue  un  instant  Sampiero;  le  feu  de  la  compassion  et  de  la  tendresse  semble  se 
»  ranimer  en  lui.  Le  sommeil  est  l'image  de  l'innocence!  Vannina  se  réveille;  elle 
»  croit  voir  de  l'émotion  sur  la  physionomie  de  son  mari;  elle  se  précipite  à  ses 
"  pieds  :  elle  est  repoussée  avec  efl'roi...  Madame,  lui  dit  avec  dureté  Sampiero, 
»  entre  le  crime  et  V opprobre  il  n'est  de  milieu  que  la  mort!....  L'infortunée  et 
"  criminelle  Vannina  tombe  sans  connaissance.  Les  horreurs  de  la  mort  s'emparent, 
"  à  son  réveil,  de  son  imagination  :  elle  prend  ses  enfants  dans  ses  bras.  Soyez  me.i 
»  intercesseurs  ;  je  veux  la  vie  pour  votre  bien.  Je  ne  me  suis  rendue  criminelle  que 
»  pour  l'amour  de  vous! 

»  Le  jeune  Alphonse  va  alors  se  jeter  dans  les  bras  de  son  père,  le  prend  par  la 
»  main,  l'entraîne  auprès  de  sa  mère,  et  là,  embrassant  ses  genoux,  il  les  baigne  de 
»  larmes  et  n'a  que  la  force  de  lui  montrer  du  geste  Vannina,  qui,  tremblante, 
»  égarée,  retrouve  cependant  sa  fierté  à  la  vue  de  son  mari,  ellui  dit  avec  courage  : 
»  Sampiero,  le  jour  où  je  m'unis  à  vous,  vous  jurâtes  de  protéger  ma  faiblesse  et  de 
»  guider  mes  jeunes  années  ;  pourriez-vous  souffrir  aujourd'hui  que  de  vils  esclaves 
»  souillassent  votre  épouse?  Et  puisqu'il  ne  me  reste  plus  que  la  mort  pour  refuge 
y>  contre  l'opprobre,  la  mort  ne  doit  pas  être  plus  avilissante  que  l'opprobre  môme..- 
»  Oui,  monsieur,  je  meurs  avec  joie.  Vos  enfants  auront  pour  les  élever  l'exemple 
a  de  votre  vie  et  l'horrible  catastrophe  de  leur  mère  ;  mais  J^annina  qui  ne  vous  fut 
»  pas  toujours  si  odieuse,  mais  votre  épouse  mourante  ne  demande  de  vous  qu'une 
»  grâce,  c'est  de  mourir  de  votre  main!....  La  fermeté  que  Vannina  mit  dans  ce  dis- 
n  cours  frappa  Sampiero,  sans  aller  jusqu'au  cœur.  La  compassion  et  la  tendresse 
»  qu'elle  eîit  dû  exciter  trouvèrent  une  âme  fermée  désormais  à  la  vie  de  senti - 
)'  ment...  Vannina  mourut...  elle  mourut  par  les  mains  de  Sampiero.  <> 

Outre  VHistaire  de  Corse,  Napoléon  rédigea  plusieurs  autres  écrits  qui  montrent 
combien  son  pays  natal  l'occupait  alors  :  des  projets  fort  développés  pour  la  défense 
de  Saint-Florent,  de  la  Morlella  et  du  golfe  d'Ajaccio,  un  rapport  sur  la  nécessité 
de  se  rendre  maître  des  îles  de  la  Madeleine,  un  plan  pour  l'organisation  des  mi- 
lices corses,  et  beaucoup  d'autres  pièces  de  la  même  nature.  L'étendue  et  le  nombre 
de  ces  documents  prouvent  que  Napoléon  ne  songeait  alors  qu'à  la  Corse,  et  qu'il 
se  préparait  à  y  jouer  un  jour  le  rôle  de  Paoli.  Il  ne  manque  jamais,  dans  ses  écrits, 
de  saisir  l'occasion  d'exprimer  son  ressentiment  contre  les  Français.  Ce  ressenti- 
ment se  manifeste  surtout  dans  un  roman  corse  écrit  tout  entier  de  sa  main,  et  où 
le  poignard  joue  un  grand  rôle.  Une  nouvelle  anglaise  intitulée  le  Comte  d'Essex, 
un  petit  conte  oriental  appelé  le  Masque  prophète,  prouvent  que  Napoléon  aimait  à 
s'exercer  en  ce  genre.  Dans  ce  dernier  écrit,  qu'on  va  lire,  on  trouve  déjà  sa  ma- 
nière et  son  style,  où  dominèrent  toujours  le  saccadé  et  l'imprévu.  Nous  reproduisons 
fidèlement,  en  corrigeant  seulement  l'orthographe;  on  y  verra  que  Napoléon  voulait 


408  SOUVENIRS 

déjà  tout  plier  au  gré  de  sa  volonté.  C'est  ainsi  qu'au  lieu  d'étudier  le  français  il 
tranchait  les  difficultés  grammaticales  avec  son  sabre,  et  qu'il  inventait  le  verbe 
ret/rader  par  opposition  à  dégrader. 

LE    MASQtlE    PROPHÈTE. 

(1  L'an  160  de  l'hégire,  Mahadi  régnait  à  Bagdad;  ce  prince,  grand,  généreux. 
Il  éclairé,  magnanime,  voyait  prospérer  l'empire  arabe  dans  le  sein  de  la  paix. 
»  Craint  et  respecté  de  ses  voisins,  il  s'occupait  à  faire  fleurir  les  sciences  et  en 
1'  accélérait  les  progrès,  lorsque  la  tranquillité  fut  troublée  par  Hakem,  qui  du  fond 
D  du  Korassan  commençait  à  se  faire  des  sectateurs  dans  toutes  les  parties  de  l'em- 

I  pire.  Hakem,  d'une  haute  stature,  d'une  éloquence  mâle  et  emportée,  se  disait 
y  l'envoyé  de  Dieu  ;  il  prêchait  une  morale  pure  qui  plaisait  à  la  multitude;  l'égalité 
T>  des  rangs,  des  fortunes,  était  le  texte  ordinaire  de  ses  sermons.  Le  peuple  se  ran- 
»  geait  sous  ses  enseignes.  Hakem  eut  une  armée. 

»  Le  calife  et  les  grands  sentirent  la  nécessité  d'étouffer  dans  sa  naissance  une 
)>  insurrection  si  dangereuse;  mais  leurs  troupes  furent  plusieurs  fois  battues,  et 
»  Hakem  acquérait  tous  les  jours  une  nouvelle  prépondérance. 

y>  Cependant  une  maladie  cruelle,  suite  des  fatigues  de  la  guerre,  vint  défigurer 
1'  le  visage  du  prophète.  Ce  n'était  plus  le  plus  beau  des  Arabes.  Ses  traits  nobles 
«  et  sévères,  ses  yeux  grands  et  pleins  de  feu,  étaient  défigurés;  Hakem  devint 

II  aveugle.  Ce  changement  eût  pu  ralentir  l'enthousiasme  de  ses  partisans.  H  ima- 
II  gina  de  porter  un  masque  d'argent. 

Il  H  parut  au  milieu  de  ses  sectateurs;  Hakem  n'avait  rien  perdu  de  son  élo- 

I  quence.  Son  discours  avait  la  même  force;  il  leur  parla,  et  les  convainquit  qu'il 
«  ne  portait  le  masque  que  pour  empêcher  les  hommes  d'être  éblouis  par  la  lumière 
»  qui  sortait  de  sa  figure. 

1)  H  espérait  plus  que  jamais  dans  le  délire  des  peuples  qu'il  avait  exaltés,  lorsque 

II  la  perte  d'une  bataille  vint  ruiner  ses  afl'aires,  diminuer  ses  partisans  et  affaiblir 
Il  leur  croyance  ;  il  est  assiégé,  sa  garnison  est  peu  nombreuse.  Hakem,  il  faut 

I  périr,  ou  tes  ennemis  vont  s'emparer  de  ta  personne  !  H  assemble  ses  sectateurs 

II  et  leur  dit:  Fidèles,  vous  que  Dieu  et  Mahomet  ont  choisis  pour  restaurer  l'em- 
»  pire  et  regrader  notre  nature,  pourquoi  le  nombre  de  vos  ennemis  vous  décou  - 
»  rage-t-il?  Écoutez:  La  nuit  dernière,  comme  vous  étiez  tous  plongés  dans  le 
I  sommeil,  je  me  suis  prosterné  et  ai  dit  à  Dieu  :  Mon  père,  tu  m'as  protégé  pen- 
*  dant  tant  d'années;  moi  ou  les  miens  t'aurions-nous  offensé,  puisque  tu  nous 

I  abandonnes?  Un  moment  après,  j'ai  entendu  une  voix  qui  me  disait:  Hakem, 
1'  ceux  seuls  qui  ne  t'ont  pas  abandonné  sont  tes  vrais  amis  et  seuls  sont  élus.  Ils 
»  partageront  avec  toi  les  richesses  de  les  superbes  ennemis.  Attends  la  nouvelle 

II  lune,  fais  creuser  de  larges  fossés,  et  tes  ennemis  viendront  s'y  précipiter  comme 
des  mouches  étourdies  par  la  fumée.  Les  fossés  sont  bientôt  creusés,  l'on  en 

»  remplit  un  de  chaux,  l'on  pose  des  cuves  pleines  de  liqueurs  spiritueuses  sur 
Il  le  bord. 

«  Tout  cela  fait,  l'on  .sert  un  repas  en  commun,  l'on  boit  du  même  vin,  et  tous 

'  meurent  avec  les  mêmes  symptômes.  Hakem  traîne  leurs  corps  dans  la  chaux  qui 

les  consume,  met  le  feu  aux  liqueurs  et  s'y  précipite.  Le  lendemain,  les  troupes 

)'  du  calife  veulent  avancer,  mais  s'arrêtent  en  voyant  les  portes  ouvertes;  l'on  entre 


DE    LA    JEUNESSE    DE    NAPOLÉON.  400 

«  avec  précaulion  el  l'on  ne  trouve  qu'une  femme,  maîtresse  d'Ilakem,  qui  lui  a 
»  survécu.  Telle  fui  la  fin  de  Hakem,  surnommé  Burkaï,  que  ses  soclateurs  croient 
»  avoir  été  enlevé  au  ciel  avec  les  siens. 

I.  Cet  exemple  est  incroyable.  Jusqu'où  peut  porter  la  fureur  de  l'illustralion  !  » 

Hélas  !  Napoléon  oublia  trop  tôt  la  sentence  qui  termine  ce  petit  conte;  que  de 
regrets  ne  se  sorail-il  pas  épargnés,  s'il  s'était  toujours  mis  en  garde  contre  la 
fureur  de  l'illustration!  Des  discours  aux  sociétés  populaires  et  aux  représentants 
du  peuple,  un  projet  de  constitution  pour  la  Calotte  (qui  était  une  espèce  de  so- 
ciété secrète  dans  l'armée),  des  notes  politiques  de  toute  espèce,  se  trouvent  dans 
ces  papiers.  Napoléon  se  montre  là  républicain  ardent  et  passionné  :  «  On  injurie 
»  les  républicains  (s'écrie-t-il  dans  un  de  ces  discours),  on  les  calomnie,  et  puis, 
»  pour  toute  réponse,  on  dit  que  la  république  est  impossible  en  France!  s  Plus 
loin,  on  lit  le  projet  d'un  ouvrage  sur  la  royauté.  On  ne  sera  pas  fâché  de  voir  ce 
que  Napoléon,  qui  était  à  Auxonne,  pensait  de  l'autorité  royale  le  25  octobre  i  788. 

«  Dissertation  sur  Vauloritc  royale.  —  Cet  ouvrage  commencera  par  des  idées 
3  générales  sur  l'origine  et  l'accroissement  que  prit,  dans  l'esprit  des  hommes,  le 
»  nom  de  roi.  Le  gouvernement  militaire  lui  est  favorable.  Cet  ouvrage  entrera 
i>  ensuite  dans  les  détails  de  l'autorité  usurpée  dont  les  rois  jouissent  dans  les 
»  douze  royaumes  de  l'Europe.  Il  n'y  a  que  fort  peu  de  rois  qui  n'eussent  mérité 
»  d'être  détrônés,   i 

Ce  qui  donne  un  grand  intérêt  à  ces  manuscrits,  c'est  que  nous  y  voyons  à  nu 
le  cœur  de  Napoléon,  qui  fixait  sur  le  papier  toutes  ses  impressions.  Rencontrait- 
il  une  femme  dont  la  figure  le  frappait?  il  s'empressait,  en  rentrant,  d'écrire  ce 
qu'ils  s'étaient  dit,  en  ayant  soin  de  marquer  le  jour  et  l'heure.  Taciturne  avec  ses 
camarades,  il  avait  besoin  d'épancher  son  cœur  dans  la  solitude;  son  humeur  était 
sombre,  et  l'on  ne  doit  pas  s'en  étonner,  car,  dans  une  espèce  de  notice  biogra- 
phique et  chronologique  sur  sa  propre  jeunesse,  que  nous  avons  déjà  citée,  il  ra- 
conte qu'ayant  quitté  à  neuf  ans  la  maison  paternelle,  il  était  resté  jusqu'à  l'âge  de 
dix-sept  ans  sans  rentrer  en  Corse.  Cet  isolement,  qui  sans  doute  fortifia  son  ca- 
ractère, dut  contribuer  à  l'aigrir  :  aussi  le  voyons-nous  à  dix-sept  ans  être  déjà  las 
de  la  vie  et  vouloir  se  suicider.  Se  sentait-il  à  l'étroit  en  France  à  une  époque  où 
il  ne  suffisait  pas  d'avoir  du  mérite  pour  s'élever?  Le  dégoût  de  la  vie  lui  venait-il, 
comme  il  le  dit  lui-même,  du  spectacle  d'une  société  dégradée  et  des  malheurs  de 
la  Corse?  Il  est  probable  que  c'étaient  toutes  ces  causes  réunies  qui  lui  avaient 
donné  l'idée  de  ce  funeste  projet.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  là  un  fait  digne  d'être 
noté;  et  l'on  ne  saurait  s'empêcher  de  remarquer  que  le  3  mai,  jour  où  Napoléon 
disait  que  ses  idées  étaient  tournées  du  côté  de  la  mort,  il  devait,  trente-cinq  ans 
plus  tard,  entrer  en  agonie  à  Sainte-Hélène.  Voici  ce  que  nous  trouvons  à  l'égard 
de  ce  projet  de  suicide  dans  une  note  autographe  de  Napoléon  : 

«  Toujours  seul  au  milieu  des  hommes,  je  rentre  pour  rêver  avec  moi-même  et 
:)  me  livrer  à  toute  la  vivacité  de  ma  mélancolie.  De  quel  côté  est-elle  tournée  au- 
«  jourd'hui?  Du  côté  de  la  mort.  Dans  l'aurore  de  mes  jours,  je  puis  encore  espérer 
»  de  vivre  longtemps.  Je  suis  absent  depuis  six  ou  sept  ans  de  ma  patrie.  Quel 
i>  plaisir  ne  goûterai  je  pas  à  revoir,  dans  quatre  mois,  et  mes  compatriotes  et  mes 
51  parents?  Des  tendres  sensations  que  me  fait  éprouver  le  souvenir  des  plaisirs 
»  de  mon  enfance,  ne  puis-je  pas  conclure  que  mon  bonheur  sera  complet?  etquelle 

TO'iîIi     1.  ^7 


410  SOUVENIRS 

»  fureur  me  porte  donc  à  vouloir  ma  destruction?  Sans  doute,  que  faire  dans  ce 
»  monde?  puisque  je  dois  mourir,  ne  vaut-il  pas  autant  se  tuer?  Si  j'avais  passé 
»  soixante  ans,  je  respecterais  les  préjugés  de  mes  contemporains,  et  j'attendrais 
"  patiemment  que  la  nature  eût  achevé  son  cours  ;  mais,  puisque  je  commence  à 
»  éprouver  des  malheurs,  que  rien  n'est  plaisir  pour  moi,  pourquoi  supporterais-je 
i>  des  jours  où  rien  ne  me  prospère?  Que  les  hommes  sont  éloignés  de  la  naturel 
»  qu'ils  sont  lâches,  vils,  rampants!  Quel  spectacle  verrai-je  dans  mon  pays?  Mes 
»  compatriotes  chargés  de  chaînes  embrassent  en  tremblant  la  main  qui  les  opprime. 
»  Ce  ne  sont  plus  ces  braves  Corses  qu'un  héros  animait  de  ses  vertus,  ennemis  des 
i>  tyrans,  du  luxe,  des  vils  courtisans.  Fier,  plein  du  noble  sentiment  de  son  impor- 
»  tance  particulière,  un  Corse  vivait  heureux.  S'il  avait  employé  le  jour  aux  affaires 
»  publiques,  la  nuit  s'écoulait  dans  les  tendres  bras  d'une  épouse  chérie,  la  raison 
»  et  son  enthousiasme  effaçaient  toutes  les  peines  du  jour;  la  tendresse  et  la  nature 
»  rendaient  sa  nuit  comparable  à  celle  des  dieux.  Mais  avec  la  liberté  ils  se  sont 
»  évanouis  comme  des  songes,  ces  jours  heureux  !  Français,  non  contents  de  nous 
3  avoir  ravi  tout  ce  que  nous  chérissions,  vous  avez  encore  corrompu  nos  mœurs! 
»  Le  tableau  actuel  de  ma  patrie  et  l'impuissance  de  le  changer  sont  une  nouvelle 
»  raison  de  fuir  une  terre  où  je  suis  obligé  par  devoir  de  louer  des  hommes  que  je 
»  dois  haïr  par  vertu.  Quand  j'arriverai  dans  ma  patrie,  quelle  figure  faire,  quel 
>  langage  tenir?  Quand  la  patrie  n'est  plus,  un  bon  citoyen  doit  mourir.  Si  je  n'avais 
»  qu'un  homme  à  détruire  pour  délivrer  mes  compatriotes,  je  partirais  au  moment 
»  même;  j'enfoncerais  dans  le  sein  du  tyran  le  glaive  vengeur  de  la  patrie  et  des 
»  lois  violées....  La  vie  m'est  à  charge  parce  que  je  ne  goûte  aucun  plaisir,  et  que 
»  tout  est  peine  pour  moi  :  elle  m'est  à  charge  parce  que  les  hommes  avec  qui  je 
»  vis  et  vivrai  probablement  toujours,  ont  des  mœurs  aussi  éloignées  des  miennes 
fl  que  la  clarté  de  la  lune  diffère  de  celle  du  soleil.  Je  ne  puis  donc  pas  suivre  la 
)>  seule  manière  de  vivre  qui  pourrait  me  faire  supporter  la  vie,  d'où  sensuit  un 
»  dégoût  pour  tout.  » 

Malgré  la  vivacité  du  ressentiment  qu'exprime  ici  Napoléon  contre  les  Français, 
nous  avons  cru  ne  rien  devoir  retrancher  de  cette  note;  car  d'un  côté  le  caractère 
de  Napoléon  s'y  montre  tout  entier,  et,  d'autre  part,  si  ce  passage  semble  contraire 
aux  sentiments  de  gloire  et  de  grandeur  nationale  que  l'empereur  professa  toute  sa 
vie,  il  ne  rend  que  plus  éclatant  le  triomphe  de  la  France,  qui  a  pu  assujettir  une 
âme  si  ardente  et  animée  de  sentiments  si  hostiles.  C'est  en  combattant  dix  ans 
plus  tard  à  la  tète  de  cette  immortelle  armée  d'Italie,  que  Napoléon  apprit  à  aimer 
et  à  admirer  les  Français.  D'ailleurs,  c'est  à  dessein  que  nous  avons  choisi  ce  frag- 
ment, car  il  en  surgit  un  grand  enseignement  pour  la  jeunesse.  Supposons  que,  ren- 
trant un  soir  plus  triste  que  d'ordinaire.  Napoléon  ait  eu  la  faiblesse  de  céder  aux 
idées  qui  l'assiégeaient,  et  qu'il  ait  presque  machinalement  lâché  la  détente  d'un 
pistolet!  Il  avait  plus  que  d'autres  le  droit  de  s'appeler  ttn  (icnie  incompris.  Pauvre, 
obscur,  sans  avenir,  attristé  par  les  maux  de  son  pays  natal,  il  commençait  à 
éprouver  des  malheurs,  et  il  ne  voyait  pas  les  hommes  en  beau  !  C'était  donc  le  cas 
de  se  suicider,  s'il  en  fut  jamais!  El  pourtant  Napoléon  ne  succomba  pas  à  cette 
tentation.  Il  reprit  courage  et  obéit  à  son  devoir  :  acceptant  le  fardeau  qui  pesait 
sur  ses  épaules,  il  profita  des  loLsirs  de  garnison,  ordinairement  si  mal  employés, 
et  pendant  les  six  ans  qu'il  fut  lieutenant  d'artillerie,  il  travailla  sans  relâche  à 
étendre  et  à  fortifier  son  esprit.   Dans  des  villes  comme  Auxonne  et  Seurres,  il 


UE    LA    JEUNESSE    DE    NAPOLÉON.  111 

liouva  moyen  de  se  procurer  tous  les  livres  dont  il  avait  besoin.  Il  étudia  son  art, 
il  étudia  l'Iiistoire;  il  voulut  connaître  les  ressources  de  la  France.  Il  se  nourrit  des 
meilleurs  ouvrages  de  l'antiquilé,  et  acquit  ainsi  cette  science  du  gouvernement,  que 
dix  ans  plus  lard  il  montra  à  un  si  haut  degré.  Napoléon  doit  apprendre  à  la  jeu- 
nesse qu'il  ne  faut  jamais  désespérer  de  la  fortune,  et  que  la  meilleure  manière  de 
se  la  rendre  favorable,  c'est  de  travailler  avec  ardeur  et  persévérance  h  son  propre 
perfectionnement.  Après  un  tel  exemple,  nul  n'osera  se  plaindre  d'être  méconnu 
dans  ce  monde,  ni  dire  que  pour  échapper  à  l'adversité,  il  faut  se  hûter  de  quitter 
la  vie.  Sans  doute  il  serait  insensé  de  rêver  une  aussi  prodigieuse  carrière;  mais 
tout  homme  qui  se  raidit  contre  l'adversité,  qui  lutte  avec  courage  contre  la  mau- 
vaise fortune,  se  placera  tôt  ou  tard  là  où  ses  talents  et  surtout  son  caractère  mé- 
ritent de  le  porter.  Que  doit-on  vouloir  de  plus  ? 

Au  reste,  il  n'est  pas  inutile  de  faire  remarquer  que  même  dans  les  moments  de 
découragement  Napoléon  conservait  toute  l'élévation  de  ses  sentiments.  Bien  que 
forcé  de  mettre  son  pot  au  feu  lui-même  pour  suffire  à  l'éducation  de  son  jeune 
frère  Louis  qu'il  avait  alors  avec  lui,  ce  n'est  pas  de  sa  pauvreté  qu'il  se  plaint, 
c'est  l'asservissement  de  sa  patrie  qu'il  déplore,  c'est  là  ce  qui  le  porte  au  suicide. 
C'est  la  mort  de  Caton  qu'il  rêve  et  non  pas  celle  de  Chatterton. 

Un  des  morceaux  les  plus  curieux  qui  soient  sortis  de  la  plume  de  Napoléon,  c'est 
un  Dialogue  sur  l'amour,  où  l'auteur  ne  se  montre  pas  très-galant.  En  général,  le 
futur  empereur  était  peu  sentimental.  Ce  qui  dominait  chez  lui,  c'était  la  force  et 
la  raison.  Dans  des  fragments  de  mémoires,  il  nous  a  conservé  à  la  vérité  le  sou- 
venir de  quelques  petites  aventures  de  jeunesse;  mais  cela  est  bien  fugitif,  et  il 
n'y  a  pas  là  de  sentiment.  Ce  dialogue  a  pour  objet  de  proscrire  absolument 
l'amour.  On  y  voit  déjà  l'aversion  de  l'empereur  pour  \es  dé  finitions  métaphysiques. 
Voici  le  commencement  de  cet  écrit  : 

«■  D.  Comment,  monsieur!  qu'est-ce  que  l'amour?  Eh  quoi!  n'êtes-vous  donc 
5)  pas  comme  les  autres  hommes? 

«  R.  Je  ne  vous  demande  pas  la  définition  de  l'amour;  je  fus  jadis  amoureux,  et 
')  il  m'en  est  resté  assez  de  souvenir  pour  que  je  n'aie  pas  besoin  de  ces  définitions 
1'  métaphysiques  qui  ne  font  jamais  qu'embrouiller  les  choses.  Je  fais  plus  que  de 
3  nier  son  existence,  je  le  crois  nuisible  à  la  société,  au  bonheur  individuel  des 
»  hommes;  enfin  je  crois  que  l'amourtait  plus  déniai  que  de  bien,  et  que  ce  serait  un 
»  bienfait  d'une  divinité  prolectrice,  que  de  nous  en  défaire  et  d'en  délivrer  les 
D  hommes.  » 

C'est  surtout  l'amour  efféminé  que  Napoléon  poursuit  dans  son  dialogue.  Il  le 
considère  en  législateur,  et  il  craint  ce  qui  peut  énerver  les  hommes;  quant  à 
l'amour  qui  exalte  et  qui  ennoblit,  c'est  autre  chose.  En  effet,  en  dépit  de  l'arrêt 
sévère  que  nous  venons  de  citer,  nous  trouvons  dans  ses  manuscrits  le  brouillon 
d'une  lettre  écrite  par  Napoléon  à  une  demoiselle  qu'il  ne  nomme  pas,  mais  qui 
certainement  avait  frappé  son  cœur.  Cette  longue  lettre,  qui  a  sept  énormes  pages, 
a  pour  objet  de  prouver  que  l'amour  de  la  gloire  ne  suffit  pas  pour  enfanter  les 
grands  hommes,  et  que  la  plus  sublime  des  passions,  c'est  l'amour  de  la  patrie. 
Napoléon  y  parle  de  Léonidas,  de  Brutus,  de  Charlemagne,  de  la  grandeur  des 
anciens,  de  l'affaiblissement  de  tous  les  sentiments  chez  les  modernes.  Il  s'arrête 
surtout  avec  complaisance  sur  les  héros  de  la  Corse.  Dans  cet  écrit,  où  l'on  peut 
reprendre  beaucoup  d'incorrections  et  de  défauts  qu'il  serait  facile  de  faire  dispa- 
raître, Napoléon,  inspiré  par  les  plus  nobles  sentiments,  déploie  souvent  une  véri- 


412  SOUVENIRS 

lablc  l'ioqiienco.  d'esl  un  volcan  qui  vomit  à  la  fois  des  flanuiics  et  de  la  fumée. 
Son  âme  déborde  :  il  ne  parle  que  de  gloire,  de  grandeur,  de  vertu.  On  n'écrit 
comme  cela,  on  n'ouvre  son  cœur  sans  réserve  qu'à  la  femme  que  l'on  aime.  Cet 
abandon,  cette  exaltation,  c'est  de  l'amour,  et  du  plus  vif;  seulement  le  mol  n'est 
pas  prononcé.  Cette  lettre,  qui,  par  son  étendue,  devient  presque  une  dissertation, 
est  une  pièce  des  plus  intéressantes  :  elle  montre  clairement  quel  était  l'amour  que 
Napoléon  proscrivait. 

On  ne  saurait  donner  ici  une  analyse  complète  de  toutes  les  pièces  que  le  pre- 
mier consul  avait  remises  au  cardinal  Fescb.  Nous  avons  déjà  dit  qu'il  y  a  là 
trente-buit  cahiers  écrits  entièrement  de  la  main  de  Napoléon.  Quelques  ouvrages, 
rédigés  séparément,  sont  prêts  à  être  livrés  à  l'impression,  tels,  par  exemple,  qu'un 
Mémoire  sur  la  munière  de  disposer  les  pièces  de  caiion  pour  le  jet  des  bombes,  le 
roman  sur  la  Corse  dont  nous  avons  parlé,  son  Essai  sur  l'Histoire  de  Corse,  qui  a 
quatre-vingts  pages,  etc.  Mais,  dans  le  plus  grand  nombre  de  ces  cahiers,  tout  est 
mêlé  :  à  la  suite  d'un  extrait  d'Hérodote  ou  de  Platon,  on  trouve  des  souvenirs  de 
jeunesse  ou  des  réflexions  sur  la  religion.  L'ordre  cependant  s'établit  par  les  dates, 
car,  comme  nous  l'avons  dit,  le  plus  souvent  Napoléon  avait  soin  d'indiquer  à  la 
marge  l'année,  le  mois,  le  jour  et  même  l'heure.  On  peut  ainsi,  jour  par  jour,  assister 
au  développement  de  ce  caractère  extraordinaire,  depuis  le  26  avril  1786,  date  do 
la  plus  ancienne  note,  jusiprau  l\  mars  1793,  qui  est  celle  de  la  dernière  pièce. 
On  le  suit  partout,  à  Auxonne,  à  Scurres,  à  Valence,  à  Ajaccio,  à  Paris  (1),  dans  ses 
courses,  dans  les  villes  de  garnison  où  il  s'arrête.  Ce  sont  là  des  coiifessious  d'au- 
tant plus  précieuses  que  rien  n'y  annonce  le  travail,  et  qu'il  n'y  a  pas  le  moindre 
indice  de  publication  future.  On  y  suit,  dans  sa  candeur  primitive,  l'âme  d'un  homme 
qui  se  parle  à  lui  même,  et  qui  ne  pose  pas  encore  devant  l'Europe.  Ce  n'est  pas  une 
des  moindres  singularités  de  Napoléon  que  d'avoir  voulu  déposer  en  des  mains 
sûres  ces  papiers  :  tout  auti'e,  dans  sa  position,  les  aurait  probablement  détruits. 

Le  choix  des  ouvrages  qu'il  a  lus  et  dont  il  a  fait  des  extraits  mérite  d'être 
remarqué.  D'abord,  c'est  une  curiosité  inquiète  qui  se  porte  vers  tous  les  objets 
sans  but  déterminé.  Il  lit  Butfon,  il  s'occupe  d'histoire  naturelle,  de  physique,  de 
médecine.  Il  étudie  la  géographie,  il  cherche  à  cultiver  son  esprit,  à  acquérir  des 
connaissances.  L'histoire  ancienne  et  celle  de  la  Grèce  surtout  l'occupent  ensuite  : 
il  cite  Hérodote,  Strabon,  Diodore  de  Sicile;  mais,  par  une  singularité  bien  remar- 
quable, le  nom  de  Plutarque,  qui  a  été  le  précepteur  de  tant  d'hommes  illustres, 
et  qu'on  a  dit  si  souvent  avoir  été  la  lecture  favorite  de  Napoléon,  ne  se  trouve 
()as  une  seule  fois  dans  ces  notes.  L'histoire  de  la  Chine,  celle  des  Indes  et  des 
Arabes  l'occupent  ensuite.  Il  lit  l'histoire  d'Angleterre  et  celle  d'Allemagne;  enfin 
il  s'applique  à  l'histoire  de  France,  d'abord  d'une  manière  générale,  et  puis  dans 
tous  les  détails.  Il  veut  connaître  les  ressources,  les  revenus,  la  législation  de  la 
France;  il  étudie  soigneusement  les  libertés  de  l'Église  gallicane.  Il  veut  savoir 
l'histoire  de  la  Sorbonne  et  de  la  bulle  Ihiigenitus,  et  les  trois  cahiers  qu'il  a  écrits 
sur  cette  matière,  ainsi  que  les  notes  qu'il  rédigea  à  dix-huit  ans  sur  la  religion  de 
l'État,  font  pressentir  le  concordat  et  l'expliquent.  Il  n'a  aucun  système  en  histoire, 
il  cherche  surtout  à  connaître  les  faits;  mais  ses  éludes  le  portent  bientôt  vers  les 

(1  )  Pour  donner  une  idée  des  détails  biographiques  dans  lesquels  entre  Napoléon,  nous 
dirons  que  parfois  on  trouve  dans  ces  papiers  môme  son  adresse.  Ainsi  on  y  voit  quc> 
I  e  22  novombre  1787,  il  logeait  à  l'hôtel  de  Cherbourg,  rue  du  Four-Saint-Honorc,  à  Paris. 


DE    LA    JEUNESSE    DE    i\,VÏ*OLÉa."V.  115 

sciences  morales.  Il  s'occupe  d'économie  politique  et  de  législation  :  il  lit  les  écrits 
de  Filangieri,  de  Mahly,  de  Necker,  de  Smith;  il  en  fait  des  extraits  souvent  inter- 
rompus par  des  réflexions  critiques.  L'indépendance  de  son  caractère  se  montre  la 
comme  partout  ailleurs.  A  cet  égard,  il  sullira  de  citer  un  seul  exemple.  On  sait 
combien  il  est  dillicile,  surtout  dans  la  jeunesse,  de  se  soustraire  à  l'ascendant 
irrésistible  de  Rousseau.  Cette  dilliculté  était  bien  autrement  grande  aux  approches 
de  la  révolution.  Eh  bien!  malgré  cet  empire,  malgré  la  conlornùté  des  opinions  et 
son  admiration  pour  le  citoyen  de  Genève,  Napoléon  était  loin  d'accepter  toutes  ses 
doctrines.  Dans  un  extrait  (daté  de  Valence,  août  1791)  du  Discours  sur  l'orifjinc 
et  les  ('oiuloiu'itls  de  rinégalité  ^Ic  l'homme,  le  jeune  Napoléon  a  écrit  à  la  fin  de 
chaque  paragraphe:  Je  ne  crois  pas  celai...  Je  ne  crois  rien  de  tout  cela!  On 
s'imagine  le  voir  encore  au  moment  oti,  bondissant  d'impatience,  il  traçait  ces 
mots.  Enfin,  ne  pouvant  plus  supporter  les  magnifiques  sophisnies  de  Rousseau,  il 
exprime  ainsi  à  son  tour  ses  opinions  : 

«  Mes  réilexions  sur  l'état  de  nature. 

»  Je  pense  que  l'homme  n'a  jamais  été  errant,  isolé,  sans  liaisons,  sans  éprouver 
»  le  besoin  de  vivre  avec  ses  semblables.  Je  crois  an  contraire  que,  sorti  de  l'en- 
»  fance,  l'homme  a  senti  le  besoin  de  se  trouver  avec  d'autres  hommes,  qu'il  s'est 
»  uni  à  une  femme,  a  choisi  une  caverne  qui  a  dû  être  son  magasin,  le  centre  de 
>  ses  courses,  son  refuge  dans  la  tempête  et  pendant  la  nuit.  Cette  union  .s'est 
1)  fortifiée  par  l'habitude  et  par  les  liens  des  enfants;  elle  a  pu  cependant  être 
1)  rompue  par  le  caprice.  Je  pense  que  dans  leurs  courses  deux,  sauvages  se  sont 
Il  rencontrés,  qu'ils  se  sont  reconnus  à  la  seconde  entrevue  et  ont  eu  le  désir  de 
»  rapprocher  leurs  demeures.  Je  pense  qu'elTectivement  ils  se  sont  rapprochés,  et 
»  que  dans  cet  instant  est  née  la  peuplade  naturelle.  Je  pense  que  cette  peuplade 
»  a  vécu  heureuse  parce  qu'elle  a  eu  une  nourriture  abondante,  un  abri  contre  les 
»  saisons,  et  parce  qu'elle  a  joui  de  la  raison  et  des  sentiments  naturels.  Je  pense 
»  que  la  terre  a  été  un  grand  nombre  de  siècles  partagée  ainsi  en  peuplades  éloi 
»  gnées,  ennemies,  peu  nombreuses,  et  qu'enfin  les  peuplades  s'étant  multipliées. 
Il  elles  ont  dii  avoir  des  relations  entre  elles.  Dès  lors  la  terre  n'a  pu  les  nourrir 
I'  sans  culture;  la  propriété,  les  relations  suivies  sont  nées,  bientôt  les  gouverne- 
»  ments;  il  y  a  eu  des  échanges 

«  l'amour-propre,  le  penchant  impétueux,   l'orgueil.  Il  y  a  eu  des  ambitieux  au 

»  teint  pâle  qui  se  sont  emparés  des  affaires.     .      .     .      3ia  thèse  n'est  pas  celle 

»  de  constater  cette  série  d'états  par  où  ont  passé  les  hommes  avant  d'arriver  à 

»  l'état  social,  mais  seulement  de  démontrer  qu'ils  n'ont  jamais  pu  vivre  errants, 

»  sans  domicile,  sans  liaisons,  sans  autres  besoins  que  ceux  qu'éprouvaient  le 

»  mâle  et  la  femelle  s'unissant  furtivement  selon  la  rencontre,  l'occasion  et  le  désir. 

»  Pourquoi  suppose-ton  que  dans  l'état  de  nature  l'homme  ait  mangé?  C'est  que 

■>  l'on  n'a  pas  d'exemples  d'hommes  qui  aient  existé  autrement.  Par  une  raison 

n  semblable,  je  pense  que  l'homme  a  eu,  dans  l'état  de  nature,  la  même  faculté 

«  de  sentir  et  de  raisonner  qu'il  a  actuellement.  Il  a  dû  en  faire  usage,  car  il  n'y  a 

»  point  d'exemple  que  des  hommes  aient  existé  sans  usager  ces  deux  facultés. 

"  Sentir,  c'est  le  besoin  du  cœur,  coliime  manger  est  celui  du  corps.  Sentir,  c'est 

«  s'attacher,  c'est  aimer;  l'homme  dut  connaître  la  pitié,  l'amitié  et  l'amour;  dès 

>'  lors  la  reconnaissance,  la  vénération,  le  respect.  S'il  en  eût  été  autrement,  il 


414  SOUVENIRS 

»  serait  vrai  de  dire  que  le  sentiment  et  la  raison  ne  sont  pas  inhérents  à  riiouime, 

«  mais  seulement  des  fruits  de  la  société;  il  n'y  aurait  alors  point  de  sentiments 

»  et  de  raisons  naturels,  point  de  devoirs,  point  de  vertu,  point  de  conscience. 

»  Point  de  vertu  !  Ce  ne  sera  pas  le  citoyen  de  Genève  qui  nous  dira  ceci.  » 

Dans  cette  réfutation,  qui  est  incomplète  à  d'autres  égards,  le  vice  fondamental 
du  système  de  Rousseau  est  mis  à  nu  avec  beaucoup  de  sens  et  de  logique.  Il  fallait 
être  Napoléon  pour  repousser  si  vigoureusement  les  idées  d'un  écrivain  qui,  en 
1791,  régnait  en  mai  Ire  sur  l'opinion. 

Toutes  ces  graves  et  sérieuses  lectures  avaient  un  but  déterminé.  Il  paraît  que 
parmi  les  ouvrages  d'imagination  Napoléon  ne  distingua  que  l'Arioste,  qui  le  séduisit, 
et  (chose  bizarre!)  dont  il  fit  aussi  un  extrait.  Bien  qu'imparfaits,  quelques  essais 
poétiques  jetés  çà  et  là  dans  ces  cahiers  intéressent  vivement  :  ils  sont  empreints 
d'une  profonde  mélancolie.  Les  recherches  mathématiques  y  sont  fort  rares.  Le 
point  le  plus  élevé  est  relatif  à  la  cycloïde  :  le  reste  ne  contient  que  des  calculs 
pour  l'artillerie. 

Ces  citations  sont  prises  un  peu  au  hasard  dans  cette  masse  de  papiers  :  nous  ne 
les  multiplierons  pas.  Sans  s'arrêter  davantage  aux  détails,  et  considérant  ces 
documents  dans  leur  ensemble,  on  en  peut  tirer  des  conséquences  importantes. 
On  voit  d'abord  que  Napoléon,  comme  Michel-Ange,  comme  Newton,  comme  tous 
les  plus  sublimes  génies,  a  dû  obéir  à  cette  loi  de  l'humanité  qui  veut  qu'on  ne 
puisse  rien  faire  de  grand  sans  de  grands  efforts.  Malgré  sa  supériorité,  il  a  dû 
longuement  étudier  les  matières  dans  lesquelles  il  se  montra  maître  plus  tard. 
Personne  n'a  plus  travaillé  que  lui,  et  pendant  plusieurs  années  il  n'a  cessé  délire 
et  de  méditer  les  ouvrages  les  plus  profonds.  S'il  a  eu  des  idées  si  nettes  sur  la 
législation,  sur  les  finances,  sur  l'organisation  de  la  société,  ces  idées  ne  sont  pas 
sorties  spontanément  de  son  cerveau.  Il  a  recueilli  sur  le  trône  les  fruits  des  longs 
travaux  du  pauvre  lieutenant  d'artillerie.  Il  s'est  formé  par  les  moyens  les  plus 
propres  au  développement  des  hommes  supérieurs,  par  le  travail,  par  la  solitude, 
par  la  méditation  et  par  le  malheur  :  nourriture  des  âmes  fortes  et  des  grands 
esprits.  L'exemple  de  Paoli  a  jeté  dans  son  cœur  le  germe  d'une  noble  émulation  : 
plus  tard  la  révolution  lui  a  offert  un  champ  vaste  et  brillant  ;  mais  sans  cette 
révolution  Napoléon  se  serait  toujours  distingué,  car  les  caractères  comme  le  sien 
saisissent  la  fortune,  et  n'en  sont  pas  les  esclaves.  Son  esprit  peu  cultivé  et  le  manque 
d'éducation  auraient  pu  l'arrêter,  si  le  caractère,  qui  supplée  à  tout,  ne  l'avait 
soutenu.  On  ne  pourra  plus  dire  que  c'est  le  hasard  qui  l'a  élevé.  Lorsque  après  sept 
ans  de  retraite.  Napoléon  parut  pour  la  première  fois  sur  la  scène  du  monde,  il 
renfermait  déjà  tous  les  germes  de  sa  future  grandeur.  Rien  n'a  été  fortuit  chez 
lui;  il  a  Au  toujours  lutter,  et  le  succès  n'a  pas  toujours  couronné  ses  efforts.  Ce 
n'est  pas  le  hasard  qui  l'a  porté  à  Toulon,  car  Napoléon  ne  laissait  échapper  aucune 
occasion  de  se  faire  connaître.  Un  ministre  célèbre  était-il  rappelé  au  pouvoir,  le 
jeune  officier  lui  adressait  un  mémoire  sur  les  affaires  de  son  île.  Le  gouvernement 
voulait-il  changer  l'organisation  militaire  de  la  Corse,  Napoléon  accourait,  au  risque 
de  perdre  sa  place.  Partout  il  donnait  une  haute  idée  de  son  caractère;  et  lorsque 
ses  tentatives  étaient  inutiles,  il  retournait  à  Sennes  ou  à  Valence  méditer  dans  la 
retraite.  Désormais  on  ne  pourra  plus,  comme  on  l'a  fait  jusqu'ici,  retrancher  ces 
sept  années  de  la  vie  de  Napoléon.  Elles  devront  compter  au  contraire  parmi  les 
plus  belles  et  les  plus  fortes  de  cette  vie  de  prodiges.  Il  ne  sera  plus  permis  d'altri- 


DE    LA    JEUISKS.SE    DE    NArOLEO^X.  41» 

buor  à  la  fatalilc  son  élévation Et  pourtant  combien  de  fois,  en  parcourant  ces 

papiers,  n'est-on  pas  frappé  îles  plus  singulières  coïncidences  de  dotes  et  de  faits  ! 
Dans  un  cahier  de  géographie  écrit  entièrement  de  la  main  de  Napoléon,  et  qui 
n'est  pas  achevé,  on  trouve  à  la  lin  ces  mots,  qui  paraissent  renfermer  la  plus  extra- 
ordinaire des  prédictions  ! 

Saillie- Hélène ,  petite  île. 

C'est  là  que  l'empereur  devait  terminer  sa  géographie  ! 

G.  LiuRi. 


QUESTION 


ANGLO-CHINOISE 


I.ETTRSS    DE    CHISTi:. 


N"  I. 


Vous  me  priez,  monsieur,  de  vous  donner  quelques  détails  sur  celte  grande 
(juestion  anglo-chinoise,  et  vous  me  reprochez  de  ne  pas  vous  les  avoir  donnés  plus 
tôt.  Quand  vous  aurez  lu  ces  pages,  vous  excuserez  facilement  mes  hésitations.  Je 
n'aime  guère  à  parler  que  des  choses  que  je  connais,  et,  je  l'avoue,  les  mystères 
présents  et  futurs  de  la  guerre  que  l'Angleterre  fait,  en  ce  moment,  à  la  Chine, 
sont  encore  impénétrables  pour  moi.  Je  ne  suis  pourtant  pas  resté  spectateur  inat- 
tentif des  événements;  je  les  ai  étudiés  avec  soin,  à  mesure  qu'ils  se  sont  déroulés 
sous  mes  yeux,  et  les  motifs  de  celte  guerre  n'ont  pas  tous  échappé  à  ma  pénétra- 
tion ;  toutefois,  le  voile  qui  enveloppe  les  derniers  actes  de  ce  grand  drame  est  bien 
loin  d'être  levé  pour  moi.  Probablement  ceux  qui  jouent  les  principaux  rôles  ne  sont 
pas  plus  avancés  dans  leurs  prévisions  que  je  ne  le  suis  moi-même.  Ils  marchent  en 
aveugles,  croyez-le  bien,  au  milieu  de  ce  labyrinthe  de  négociations  commencées 
et  aussitôt  rompues,  de  promesses  faites  sans  la  moindre  bonne  foi,"  de  proclama- 
tions à  grand  effet,  et  de  combats  sans  résultats.  Ils  ne  peuvent  faire  autrement; 
pas  de  faits  analogues,  pas  d'antécédents,  moins  encore  de  connaissances  locales 
pour  les  diriger. 


LETTRES    DE    GUIIVE.  417 

C'est,  pour  ainsi  dire,  un  nouveau  monde  qu'on  vient  de  découvrir  et  dont  on 
lente  la  conquête.  Mais  ce  n'est  plus,  comme  en  Amérique,  un  monde  de  misé- 
rables sauvages,  à  peine  vêtus  et  offrant  une  facile  proie  à  une  poignée  d'aventu- 
riers. Ici,  c'est  une  nation  compacte,  défendue  par  un  système  social  qui  résiste 
puissamment,  et  dont  l'industrie,  stationnaire  aujourd'hui  après  une  paix  de  plu- 
sieurs siècles,  n'aurait,  dans  cette  crise,  qu'un  pas  à  faire  pour  devenir  terrible  à 
ses  ennemis;  c'est  une  immense  population,  unie  de  mœurs,  de  religion,  d'intérêts, 
de  nationalité;  c'est  un  peuple  industriel,  cultivateur,  propriétaire,  manufacturier, 
régi  par  une  loi  uniforme,  quelquefois  cruelle,  mais  le  plus  souvent  juste,  par  une 
loi  qu'il  aime,  parce  que  sous  elle  ont  vécu  ses  pères,  et  qu'il  a  appris  à  la  regarder 
comme  la  seule  parfaite,  comme  la  seule  vraie  loi  ;  enfin,  c'est  une  race  qui  a  fait 
de  la  fierté  nationale  une  vertu,  qui  apprend  par  tous  ses  livres  que  la  Chine,  c'est 
la  terre,  qu'en  dehors  de  cette  terre  privilégiée  il  n'y  a  que  barbarie,  misère  et 
ignorance  ;  qui  professe  pour  tout  ce  qui  porte  le  nom  d'étranger  le  plus  profond 
mépris,  mépris  égalé  seulement  par  la  haine  dont  la  religion  même  lui  fait  un 
devoir  sacré. 

Eh  bien  !  c'est  cette  nation-là  que  l'Angleterre  prétend  subjuguer  avec  ce  que 
j'appellerai,  par  comparaison,  une  poignée  d'hommes  ;  ce  sont  ces  mœurs  qui 
datent  de  plus  loin  que  les  traditions  européennes  les  plus  reculées  qu'elle  veut 
changer  ;  c'est  cette  nationalité,  si  forte  par  son  isolement  et  par  son  antiquité 
même,  qu'elle  devra  tenter  de  détruire,  si  elle  n'est  pas  arrêtée  bientôt  par  les 
difficultés  de  l'entreprise. 

Une  des  espérances  du  gouvernement  britannique  était,  je  le  sais,  qu'une  fois  la 
guerre  déchaînée  avec  toutes  ses  rigueurs  sur  la  population  chinoise,  ce  grand 
corps,  qu'on  prétendait  n'être  tenu  en  équilibre  que  par  la  tension  de  tous  les 
ressorts  d'un  pouvoir  arbitraire,  se  diviserait,  et  que  l'Angleterre  aurait  un  parti 
au  sein  même  du  céleste  empire.  Cette  opinion  s'appuyait  sur  l'animosité  qu'on 
supposait  exister  entre  les  Chinois  proprement  dits  et  leurs  conquérants  tartares  ; 
on  oubliait  que  la  fusion  est  aujourd'hui  complète.  Les  Tartares  se  sont  laissé 
séduire  par  les  douceurs  de  la  civilisation,  ce  ne  sont  plus  aujourd'hui  que  des 
Chinois;  et,  si  quelques  familles  tartares  jouissent  encore  de  certains  privilèges, 
celte  circonstance  donnerait  bien  moins  de  moyens  d'influence  aux  ennemis  de  la 
Chine,  que  les  ennemis  de  la  Grande-Bretagne  n'en  acquerraient  en  cherchant  à 
raviver,  au  sein  de  la  nation  anglaise,  le  souvenir  de  la  conquête  des  Normands, 
rappelée  chaque  jour  au  peuple  par  les  noms  des  familles  conquérantes,  et  plus  en- 
core par  tous  les  fiefs  et  droits  territoriaux  qui  y  sont  attachés.  On  oublie  toujours,  en 
parlant  de  la  Chine  et  en  préjugeant  les  événements  dont  elle  doit  être  le  théâtre, 
l'isolement  de  sa  politique,  la  différence  qui  existe  entre  les  mœurs  de  ses  habilants 
et  les  mœurs  européennes,  et  la  haine  du  peuple  pour  toute  innovation,  et  surtout 
pour  toute  innovation  étrangère. 

Après  ces  observations,  que  vous  trouverez  peut-être  un  peu  longues,  mais  qui 
m'ont  paru  nécessaires  pour  vous  faire  comprendre  ce  qui  me  reste  à  dire,  je  vous 
raconterai  brièvement  ce  qui  s'est  passé  depuis  le  mois  de  juin  18i0,  époque  de  la 
première  expédition  anglaise  dans  la  rivière  de  Canton,  jusqu'au  moment  où 
j'écris. 

On  sait  aujourd'hui  quelles  circonstances  ont  amené  la  rupture  des  relations 
amicales,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  qui  existaient  depuis  si  longtemps  entre 
l'Angleterre  et  la  Chine.  Ces  relations  consistaient  en  la  permission,  accordée  par 


418  LETTRES    DE    CHINE. 

la  céleste  dynastie  à  la  Grande-Bretagne  comme  h  toutes  les  nations  étrangères,  de 
commercer  avec  la  Cliine.  La  Russie  et  une  ou  deux  parties  de  l'Inde  étaient 
exceptées  de  cette  faveur.  Le  motif  de  cette  exception  appliquée  à  la  Russie  était 
les  relations  qu'elle  entretient  avec  la  Chine  par  la  Tartarie.  Vous  savez  que  la 
cour  de  Pékin  tolère  dans  sa  capitale  la  présence  d'un  archimandrite  russe  et 
d'une  légation  ou  plutôt  d'une  commission  commerciale  qui  se  renouvelle,  je  crois, 
tous  les  dix  ans.  Probablement  le  gouvernement  chinois  a  pensé  qu'il  y  avait  déjà 
assez  de  danger  à  laisser  une  porte,  quelciue  bien  gardée  qu'elle  fût  d'ailleurs, 
ouverte  à  l'inttuencc  russe,  et  qu'il  serait  imprudent  d'avoir  à  la  surveiller  à  la  fois 
aux  deux  extrémités  de  l'État. 

C'est  sous  l'empire  de  la  même  susceptibilité  que  les  bases  du  commerce  mari- 
lime  étranger  ont  été  arrêtées.  La  politique  chinoise  n'a  pas  manqué  d'entourer  la 
concession  qu'elle  faisait  de  toutes  les  précautions  qui  lui  ont  paru  nécessaires 
pour  paralyser  le  mauvais  effet  qu'elle  pouvait  produire.  Ainsi  un  seul  port,  Canton, 
fut  ouvert  aux  navires  des  nations  lointaines.  On  accorda  aux  négociants  barbares 
la  permission  d'élever  quelques  factoreries  sur  un  point  très-resserré  de  la  ville; 
on  leur  permit  d'y  résider  pendant  six  mois  de  l'année,  temps  jugé  nécessaire  pour 
la  vente  et  l'achat  ;  on  leur  défendit  d'amener  leurs  familles  avec  eux,  de  crainte 
que  la  vie  ne  leur  parût  trop  douce  sur  cette  terre  privilégiée.  Un  réseau  de  restric- 
tions de  toute  espèce  les  entoura  dans  cette  sorte  de  lazaret,  et,  si  parfois  les  auto- 
rités chinoises  semblèrent  se  relâcher  un  peu  de  leur  rigide  surveillance,  elles 
eurent  soin  de  conserver  intact  l'esprit  de  la  loi  en  la  notiUant  chaque  année  aux 
étrangers.  La  ville  intérieure  leur  fut  fermée,  on  les  obligea  à  prendre  des  compra- 
dorex  ou  majordomes  chinois,  introduisant  ainsi  jusque  dans  la  vie  privée  un 
système  de  méfiance  et  d'espionnage. 

Les  précautions  ne  s'arrêtèrent  pas  là.  On  craignit  la  présence  des  navires  étran- 
gers dans  le  voisinage  de  Canton.  On  les  fit  arrêter  à  douze  milles  de  la  ville.  On 
(ixa  leur  ancrage  auprès  d'une  petite  île,  Whampoa  ;  on  défendit  même  aux  négo- 
ciants de  se  servir  de  leurs  grandes  embarcations  pour  transporter  les  marchan- 
dises de  Canton  à  bord  de  leurs  navires.  Ils  durent  faire  usage  de  leurs  bateaux 
chinois  et  obtenir  à  l'avance  la  permi.ssion  de  l'autorité  supérieure.  La  police  chi- 
noise suivit  les  étrangers  jusque  dans  la  cabine  de  leurs  bâtiments.  Chaque  navire 
fut  obligé  de  prendre  un  comprador  et  un  interprète  et  de  payer  leurs  services  im- 
posés à  des  prix  énormes.  Les  douze  milles  qui  séparentWhampoa  de  Canton  furent 
garnis  de  bateaux  mandarins  ou  de  guerre,  d'embarcations  armées  de  la  douane  et  de 
postes  de  douaniers.  Il  en  fut  de  même  au  haut  de  la  rivière.  Toutes  les  démarches 
des  étrangers  furent  surveillées  ;  partout  ils  rencontrèrent  des  espions  intéressés  à 
découvrir  les  infractions  aux  lois  du  pays.  Les  préjugés  de  la  nation  chinoise  contre 
les  barbares  furent  entretenus  avec  soin,  et,  malgré  les  relations  qui  auraient  dû 
naturellement  se  former  entre  les  étrangers  et  les  Chinois  grâce  à  un  commerce 
qui  durait  depuis  plusieurs  siècles,  l'antipathie  de  la  population  n'avait  fait  qu'aug- 
menter jusqu'au  moment  où  la  guerre,  portée  par  les  étrangers  au  sein  des  villes, 
est  venue  changer  ces  sentiments  en  haine  nationale. 

Le  gouvernement  chinois  ne  se  borna  pas  à  s'armer  ainsi  contre  les  envahisse- 
ments des  étrangers,  il  voulut  leur  faire  sentir  la  supériorité  qu'il  prétendait  garder 
vis-à-vis  d'eux.  Ainsi  un  corps  de  marchands  fut  institué  et  chargé  exclusivement 
de  la  souillure  du  contact  étranger.  C'est  cette  corporation  qui  eut  toute  la  respon- 
sabilité, mais  aussi  tous  les  bénéfices  du  commerce.  Les  navires  étrangers  furent 


LETTRES    DE    CHINE.  41!) 

obligés,  avant  d'être  admis  à  vendre  et  h  acheter,  d'offrir  la  garantie  d'an  hanistc, 
c'est  ainsi  qu'on  appelle  ces  marchands.  Ce  haniste  devint  responsable  non-seule- 
ment des  droits  à  payer  par  le  navire,  mais  encore  de  tous  les  délits  commis  par 
le  capitaine  et  les  gens  de  son  équipage.  C'était  appeler  sur  les  étrangers  la  sur- 
veillance de  l'intérêt  privé,  plus  active  encore  peut-être  que  celle  de  l'intérêt  gou- 
vernemental. 

Toute  communication  directe  avec  l'autorité  locale  fut  interdite  aux  étrangers  ; 
leurs  demandes,  leurs  réclamations,  durent  passer  par  les  mains  des  hanisles,  qui 
leur  transmettaient  les  réponses.  Cependant,  par  un  sentiment  de  justice  qu'on  re- 
trouve souvent  dans  les  actes  de  l'autorité  chinoise,  le  cas  fut  prévu  où  les  mar- 
chands intermédiaires  pourraient  devenir  partie  dans  une  question  litigieuse,  et 
une  des  portes  de  Canton  fut  signalée  pour  que,  le  cas  échéant,  les  étrangers  y  por- 
tassent leurs  réclamations.  Ceux-ci  ont  usé  plusieurs  fois  de  ce  privilège;  mais, 
pour  arriver  à  cette  porte,  il  fallait  aller  en  nombre  et  armés  ;  car,  soit  antipathie 
de  la  population,  soit  mouvement  préparé  par  les  hanistes,  presque  toujours  les 
étrangers  étaient  poursuivis,  sur  leur  passage,  de  cris  et  de  menaces.  Arrivés  à  la 
porte,  un  officier  du  vice-roi  venait,  après  plusieurs  heures  d'attente,  prendre  leur 
supplique,  et  les  congédiait.  Cette  supplique,  ainsi  que  tout  document  présenté 
par  un  étranger  à  une  autorité  chinoise,  devait  être  conçue  en  termes  plus  que 
respectueux.  Il  fallait,  pour  ainsi  dire,  adorer  d'abord  la  main  qu'on  implorait.  Pro- 
bablement, chez  les  Chinois,  ces  formules  ne  sont  pas  considérées  comme  humi- 
liantes, de  même  que  nous  ne  croyons  pas  nous  abaisser  en  nous  disant  le  très- 
humble  et  très-obéissant  serviteur  de  la  personne  à  qui  nous  écrivons.  Les  autorités 
étrangères  furent  elles-mêmes  soumises  à  ce  cérémonial.  Du  reste,  le  gouverne- 
ment chinois  n'avait  jamais  consenti  à  considérer  les  agents  des  nations  barbares 
autrement  que  comme  des  chefs  de  marchands,  et  ce  fut  là  une  des  causes  appa- 
rentes qui  ont  amené  la  rupture  entre  la  Chine  et  l'Angleterre.  C'est  à  ces  dures 
conditions  que  le  commerce  étranger  fut  admis  en  Chine.  Il  fut,  en  outre,  assu- 
jetti à  des  droits  de  port  et  de  tonnage  très-élevés  ;  car,  en  s'écartant  du  système 
d'exclusion,  qui  fait  la  base  de  leur  politique,  les  Chinois  avaient  surtout  en  vne 
l'intérêt  du  fisc  et  celui  de  leur  industrie. 

On  ne  peut  dire  qu'il  ait  jamais  existé  entre  la  Chine  et  les  contrées  européennes 
aucune  relation  internationale.  Si  quelques  ambassades  ont  été  reçues  à  Pékin, 
elles  ne  l'ont  jamais  été  sur  le  pied  de  la  réciprocité.  On  les  considérait  plutôt 
comme  un  hommage  rendu  à  h  céleste  dynastie,  et  comme  une  occasion  d'offrir  des 
présents  pour  ainsi  dire  de  vassciage.  Jamais  la  dignité  impériale  ne  s'est  abaissée 
jusqu'à  recevoir  personnellement  ces  envoyés  européens. 

Tant  que  dura  le  monopole  de  la  compagnie  des  Indes,  l'ordre  parfait  qui  régnait 
dans  toutes  les  transactions  de  cette  compagnie,  l'unité  de  vues  des  directeurs  et  l'es- 
pèce de  discipline  à  laquelle  le  commerce  était  assujetti,  la  crainte  de  perdre  les  im- 
menses avantages  qu'elle  retirait  de  ses  relations  avec  la  Chine,  tout  concourut  à  main- 
tenir la  bonne  harmonie  avec  les  autorités  locales.  On  passait  volontiers  par-dessus 
quelques  contrariétés,  afin  de  conserver  un  entrepôt  et  un  débouché  qui  pouvaient 
devenir  les  plus  importants  du  globe.  Mais,  quand  le  privilège  de  la  compagnie 
expira,  quand  le  commerce  libre  commença  à  se  précipiter  avec  avidité  sur  cette 
proie  qu'il  convoitait  depuis  si  longtemps,  quand  mille  spéculations  diverses  vin- 
rent se  contrarier  en  se  heurtant  sur  le  marché  de  Canton,  l'ordre  dut  nécessaire- 
ment se  ressentir  du  conflit  de  tous  ces  intérêts  opposés.  La  spéculation  ne  connut 


420  LETTRES    DK    CHINE. 

plus  de  bornes;  le  commerce  d'opium,  entre  autres,  prit  un  accroissement  prodi- 
gieux. Des  navires  fins  voiliers  allèrent  porter  cette  drogue  pernicieuse  jusque  sur 
les  points  de  la  côte  les  plus  voisins  de  la  capitale.  Le  commerce  sortit  des  limites 
qui  lui  étaient  assignées  et  déborda  de  tous  côtés.  C'était  un  bien,  disait-on;  la 
liberté  du  commerce  demandait  qu'on  levât  toutes  les  entraves  qui  s'opposaient 
au  développement  des  relations  de  l'Angleterre  avec  la  Chine  ;  le  monopole  ne  pou- 
vait subsister  en  présence  des  Américains,  des  Hollandais  et  des  autres  nations  eu- 
ropéennes, qui  commençaient  déjà  à  arriver  sur  le  marché  de  Canton.  Le  prolonger 
eût  été  porter  un  coup  funeste  à  l'industrie  anglaise,  la  sacrifier  et  sacrifier  en 
même  temps  les  intérêts  de  la  navigation  et  du  commerce  en  général  aux  exigences 
d'une  société  déjà  trop  riche.  —  On  avait  peut-être  raison,  et  je  répugnerais  à  le 
nier,  partisan  que  je  suis  de  la  liberté  commerciale  dans  toute  l'extension  permise 
par  les  exigences  particulières  à  chaque  nation;  et  cependant,  à  voir  les  résultats 
qu'elle  a  produits  en  Chine,  on  serait  tenté  de  déplorer  que  les  hommes  de  restric- 
tion et  de  prohibition  semblent  trouver  là  un  argument  en  faveur  de  leurs  idées. 
Toutefois,  11  faut  tenir  compte  de  la  situation  particulière  dans  laquelle  la  Chine 
est  placée.  Pour  elle,  l'extension  du  commerce  étranger  devait  nécessairement 
amener  l'introduction  et  la  propagation  d'idées  subversives  de  son  système  gou- 
vernemental. Elle  devait,  si  elle  restait  fidèle  à  sa  politique,  considérer  comme  un 
danger  l'accroissement  de  ses  relations  commerciales  avec  les  nations  étrangères. 
L'expérience  a  dû  prouver  au  gouvernement  chinois  combien  ses  prévisions,  si  tant 
est  qu'il  les  ait  eues,  étaient  fondées.  Je  pense  qu'on  peut  trouver  dans  cette  sus- 
ceptibilité un  des  motifs  qui  ont  amené  sur  la  Chine  la  tempête  qui  la  menace. 

D'un  autre  côté,  les  employés  de  la  compagnie  des  Indes  chargés  de  la  police  de 
son  commerce  en  Chine,  furent  nalurellement  remplacés  par  des  agents  tenant  di- 
rectement leurs  pouvoirs  du  gouvernement  anglais.  Ceux-ci  montrèrent  sans  doute, 
dans  leurs  relations  avec  les  autorités  locales,  plus  de  sévérité  que  leurs  prédéces- 
seurs. Les  formules  obligées  de  la  correspondance  officielle,  auxquelles  les  agents 
de  la  compagnie  se  soumettaient  comme  à  un  usage  établi  de  temps  immémorial, 
leur  semblèrent  humiliantes  pour  les  délégués  d'une  grande  nation.  De  là  des  pro- 
testations et  des  réclamations  qui  motivèrent,  en  partie,  l'ambassade  de  lord 
Napier,  ambassade  qui,  comme  on  sait,  se  termina  si  malheureusement.  Cette 
épreuve  aurait  dû  servir  de  leçon  à  l'Angleterre.  C'est  pourtant  alors  que  commen- 
cèrent les  démêlés  entre  l'Angleterre  et  la  Chine.  Cette  situation  violente,  qui  dura 
de  l85i  à  1859,  eut  ses  temps  d'arrêt  et  ses  recrudescences  jusqu'au  moment  où 
les  mesures  rigoureuses  du  commissaire  impérial  Lin,  en  rompant  tout  à  fait  le 
lien  commercial  qui  unissait  les  deux  nations,  amenèrent  la  crise  actuelle. 

J'ai  toujours  pensé  que  le  gouvernement  anglais  ou  ses  agenis  n'avaient  pas  com- 
pris le  véritable  intérêt  de  leur  pays  ;  du  moins  ils  semblent  avoir  pris  à  tâche,  par 
des  mesures  inconsidérées,  de  ruiner  leur  immense  commerce  en  Chine.  Je  ne 
crois  pas  qu'on  puisse  admettre  que  la  susceptibilité  des  autorités  anglaises,  sus- 
ceptibilité provoquée,  comme  je  viens  de  le  dire,  par  le  style  obligé  de  la  corres- 
pondance officielle,  fût  fondée  en  raison.  C'était  une  prétention  exagérée,  à  mon 
avis,  que  celle  de  vouloir  imposer  à  un  pays  comme  la  Chine  d'autres  mœurs  et 
d'autres  usages,  de  faire  oublier  au  gouvernement  chinois,  par  une  simple  lettre 
ministérielle,  toutes  ses  traditions  politiques,  voire  môme  sesdoctrines  religieuses; 
car  on  sait  que  l'empereur  est  la  divinité  médiatrice  entre  le  ciel  et  la  terre,  et 
que  les  rayons  de  son  autorité  divine  se  reflètent  plus  ou  moins  directement  sur 


LETTRES    DE    CHINE.  421 

ses  représentants.  L'Angleterre  avait-elle  bonne  grâce  à  venir  dire  aux  Chinois  : 
Vous  avez  des  lois  qui  vous  régissent  depuis  des  temps  bien  plus  reculés  que  notre 
existence  connue;  eh  bien!  ces  lois  ne  valent  rien  :  changez-les  et  prenez  les 
nôtres  ?  Vous  nous  méprisez,  vous  nous  regardez  comme  des  barbares,  et  cependant 
adoptez  nos  usages,  car  les  vôtres  sont  absurdes!  —  En  vérité,  on  s'étonne  qu'une 
nation  qui  avait  un  commerce  annuel  de  400  millions  avec  la  Chine,  commerce 
qui  payait  un  grand  dixième  de  son  budget,  et  lui  fournissait  le  thé,  article  devenu 
aujourd'hui  indis|)ensal)le  chez  elle;  on  s'étonne  qu'une  nation  dont  l'intérêt  pre- 
mier est  l'intérêt  commercial,  puisque  cet  intérêt  fait  sa  force,  ait  pu  penser  un 
seul  instant  à  compromettre  de  pareilles  relations  pour  les  exigences  d'une  futile 
éti([uelte.  On  dira  peut-être  que  l'honneur  national  le  commandait.  Qu'une  telle 
.susceptibilité  s'exerce  en  Europe,  aux  Étals-Unis,  partout  enlin  où  il  y  a  entre  les 
nations  communauté  de  mœurs,  où  le  droit  international  est  le  même,  où  on  con- 
naît la  valeur  d'une  humiliation  ou  d'une  insulte,  rien  de  mieux;  mais  en  Chine, 
dans  un  pays  dont  la  civilisation,  le  système  gouvernemental,  les  mœurs,  les  idées, 
les  notions  générales  et  particulières,  où  tout  enfin  s'est  formé  en  dehors  de  ce  que 
nous  connaissons,  vouloir  remuer  une  masse  de  500  millions  d'hommes,  la  faire 
sortir  tout  d'un  coup  de  son  ornière  pour  la  diriger  dans  le  bon  chemin;  employer 
pour  cela  quelques  lettres  rédigées  en  style  ministériel  et  quelques  milliers 
d'hommes,  vraiment  il  y  a  de  quoi  s'étonner.  Non,  l'Angleterre  ne  pouvait  con- 
server longtemps  cette  espérance;  elle  savait  que  le  gouvernement  chinois  résiste- 
rait à  toutes  les  négociations,  et  qu'il  faudrait  employer  bientôt  la  force  des  armes  ; 
elle  savait  jusqu'où  pouvaient  aller  les  conséquences  de  ses  prétentions.  Elle  a  été 
poussée  par  la  force  des  cho.ses  vers  un  but  qui  s'est  agrandi  plus  qu'elle  ne  s'y  at- 
tendait peut-être,  et  aujourd'hui  elle  est  placée  de  manière  à  ne  pouvoir  plus  re- 
culer. L'Angleterre  est  trop  sage  pour  avoir  compromis  son  commerce  avec  la  Chine 
à  propos  de  frivoles  questions  d'étiquette.  Les  besoins,  les  exigences  de  son  indus- 
trie, dont  le  développement  doit  l'eifrayer,  l'ont,  plus  que  toute  autre  cause,poussée 
dans  cette  voie  dangereuse.  Elle  joue  là  une  terrible  partie;  les  enjeux  de  part  et 
d'autre  sont  immenses.  Dieu  veuille  pour  elle  quaprès  deux  ou  trois  années  de 
perles  et  de  sacrifices  incalculables  en  hommes  et  en  argent,  les  choses  en  revien- 
nent au  point  où  elle  les  a  prises.  Elle  pourrait  encore  dire  qu'elle  a  gagné! 

Le  commerce  d'opium  est  un  des  principaux  motifs,  si  ce  n'est  le  premier  de  la 
crise  actuelle.  On  sait  que  ce  commerce  s'était  accru,  depuis  douze  ans,  d'une  ma- 
nière vraiment  prodigieuse.  L'introduction  de  l'opium  en  Chine  s'éleva,  pendant 
l'année  18ô8,  à  35,000  caisses,  formant  un  poids  de  4,575,000  livres,  et  une  va- 
leur, en  estimant  la  caisse  à  500  piastres,  de  17,500,000,  ou,  au  taux  élevé  du 
change  en  Chine,  de  105,000,000  de  francs.  Remarquez  que  presque  tout  l'opium 
qui  s'est  vendu  sur  la  côte  de  Chine  ne  l'a  pas  été  à  moins  de  1,000  et  quelquefois 
1,200  piastres  la  caisse.  Je  pense  donc  être  au-dessous  de  la  réalité  en  affirmant 
que  l'extraction  d'argent  de  la  Chine  pendant  cette  seule  année,  et  pour  la  seule 
consommation  d'un  poison  dont  on  connaît  l'action  sûre,  quoique  lente,  n'a  pas  été 
moindre  de  150,000,000  de  francs.  Vous  remarquerez  encore  que  toutes  les  ventes 
d'opium,  ventes  qui  doivent  s'opérer  promptement,  afin  d'échapper  à  l'active  sur- 
veillance des  autorités,  intéressées  de  manière  ou  d'autre  à  les  découvrir,  se  font 
toujours  contre  de  l'argent  comptant;  que  des  transactions  de  cette  espèce  n'ad- 
mettent pas  toutes  les  lenteurs  d'un  commerce  régulier  d'échanges.  Le  trafic  de 
l'opium  était  donc,  aux  yeux  du  gouvernement  chinois,  coupable  sur  trois  chefs, 


422  LETTBES    DE    CHINE. 

qui  devaient  provoquer  toutes  les  sévérités  de  la  justice  D'abord,  la  vente  en  con- 
trebande de  l'opium  amenait  des  navires  européens  sur  la  côte  de  Chine  et  dans 
des  lieux  fermés  aux  étrangers,  où  la  surveillance  du  gouvernement  ne  pouvait  être 
aussi  active  que  sur  le  point  consacré  aux  autres  opérations  commerciales;  ensuite, 
l'opium  exerçoit  une  funeste  intluence  sur  la  population,  en  la  ruinant  et  en  la  ren- 
dant peu  à  peu  impropre  au  travail;  enfin,  l'immense  richesse  qui,  depuis  tant  de 
siècles,  s'était  accumulée  en  Chine  par  un  système  commercial  qui  consistait  à 
acheter  peu  et  à  vendre  beaucoup,  s'écoulait  rapidement  par  une  voie  contraire. 
De  nombreux  édils,  souvent  publiés,  interdisaient,  sous  les  peines  les  plus  sévères, 
l'exportation  de  l'or  et  de  l'argent  monnayés  ou  en  barres,  et  pourtant  les  mêmes 
moyens  qu'on  employait  à  l'imporlalion  frauduleuse  de  l'opium  servaient  également 
à  l'exportation  clandestine  de  ces  matières  précieuses.  C'est  alors  que  se  succédèrent 
rapidement  tous  ces  décrets  impériaux  contre  le  commerce  d'opium,  etqu'on  voulut 
remettre  en  vigueur  les  lois  sur  les  étrangers,  lois  de  la  sévérité  desquelles  on  s'é- 
tait quelquefois  un  peu  relâché. 

Il  y  a,  à  une  vingtaine  de  milles  des  forts  qui  défendent  l'entrée  de  la  rivière  de 
Canton  et  dans  les  eaux  extérieures  de  la  même  rivière,  une  petite  île  déserte  qu'on 
appelle  Lintin.  C'est  à  l'abri  de  la  muraille  que  forment  les  montagnes  de  celte  île 
que  les  navires  dépositaires  d'opium  venaient  élire  domicile.  Ces  navires,  au  nombre 
de  cinq  ou  six,  tous  d'un  fort  tonnage,  stationnaient  à  Lintin  depuis  plusieurs  an- 
nées; non-seulement  ils  y  avaient  jeté  l'ancre,  mais  encore  ils  avaient  enlevé  leurs 
mâts  et  s'étaient  établis  comme  si  la  prohibition  chinoise  n'eût  jamais  existé.  Ces 
navires  servaient  d'entrepôt  au  commerce  d'opium  qui  entrait  en  Chine  par  la  ri- 
vière de  Canton  ;  c'est  là  que  de  petits  bateaux  européens,  de  nombreuses  jonques 
chinoises,  venaient,  pour  ainsi  dire,  à  la  vue  des  bateaux  mandarins  placés  en  sur- 
veillance, prendre  leur  chargement  d'opium.  Ces  jonques  chinoises  sont  des  bateaux 
très-légers  qui  étaient  et  sont  encore  probablement  montés  de  cinquante  à  soixante 
rameurs  et  armés  de  trois  ou  quatre  mauvais  canons.  On  assure  que  la  plupart  du 
temps  les  commandants  des  bateaux  mandarins  étaient  en  connivence  avec  les  frau- 
deurs, et  que  la  somme  payée  à  ces  fidèles  gardiens  de  la  morale  publique  était, 
pour  ainsi  dire,  fixée.  Il  arrivait  cependant  quelquefois  que  des  embarcations  se 
livrant  au  commerce  d'opium  sans  l'assentiment  des  mandarins  étaient  surprises 
par  les  bateaux  de  la  douane,  qui  les  pourchassaient  à  outrance.  Il  s'ensuivait  une 
espèce  de  regatle  qui  eût  mérité  d'autres  spectateurs.  Ce  bateau,  tout  noir,  large 
seulement  de  quelques  pieds,  long  de  soixante  ou  soixante-dix,  avec  une  multitude 
de  rameurs  pressés  sur  leurs  avirons  et  faisant  écumer  l'eau  autour  d'eux;  plus 
loin,  le  bateau  mandarin,  peint  de  mille  brillantes  couleurs,  couvert  de  pavillons, 
volant  sur  la  surface  du  fleuve  avec  la  même  rapidité  que  la  proie  qui  cherche  à 
lui  échapper;  le  grand  prix  qui,  pour  l'un  et  pour  l'autre,  était  attaché  à  la  vic- 
toire, tout  devait  donner  beaucoup  d'intérêt  à  ce  spectacle,  qui  se  représentait  .sou- 
vent. Quelquefois  le  bateau  smuggler  échappait  à  son  ennemi,  quelquefois  aussi  sa 
vites.se  le  trahissait.  Alors  les  deux  embarcations  se  couvraient  de  feu  et  de  fumée; 
les  échos  des  montagnes  retentissaient  du  bruit  de  l'artillerie,  et  un  combat  acharné 
se  livrait.  Presque  toujours  le  bateau  mandarin  s'en  revenait  honteux  et  ses  cou- 
leurs ternies,  tandis  que  le  smuggler,  forçant  de  voiles  et  de  rames,  se  préparait  à 
de  nouvelles  luttes  et  probablement  à  de  nouveaux  triomphes;  car  l'intérêt  du  con- 
trebandier doit  être  bien  plus  puissant  que  celui  du  douanier. 

C'est  surtout  contre  les  rcceiving  ships  (navires-entrepôts)  que  tonnaient  les 


LETTIIES    DE    CIIINK.  42.") 

foudres  (le  Pékin.  (Iliaque  année  arrivaient  de  nouveanx  ordres  de  chasser  ces  na- 
vires de  la  rivière  de  Canton.  Ces  ordres  étaient  lidèlenient  transmis  à  l'amiral 
eonimandant  les  forces  navales  de  la  Cliine  dans  ces  parages  ;  mais,  soit  qu'il  fut 
lui-même  presque  toujours  intéressé  dans  le  commerce  de  contrebande,  soit,  et  je 
le  croirais  assez  volontiers,  (juc  l'entreprise  lui  parût  trop  hasardeuse,  il  n'y  eut  ja- 
mais, jusqu'en  1839,  un  commencement  d'exécution.  Chaque  année,  au  revirement 
de  la  mousson,  quand  les  vents  de  sud-ouest  rendaient  l'ancrage  de  Lintin  dange- 
reux, les  navires  entreposeurs  allaient  mouiller  à  l'abri  de  l'île  d'Hong-Kong.  L'a- 
miral chinois  attendait  que  ce  mouvement  eût  lieu,  et  il  ne  manquait  pas  d'annoncer 
alors  emphatiquement  à  sa  cour  que  les  barbares  s'étaient  enfuis  devant  la  redou- 
table bannière  de  l'empereur,  et  qu'il  n'en  restait  plus  un  seul  à  Lintin. 

Cependant  la  cour  de  Pékin  commençait  à  s'impatienter.  Les  réclamations  des 
agents  anglais  l'avaient  fatiguée,  exaspérée  Des  rapports,  vrais  enfin,  lui  parve- 
naient sur  l'accroissement  du  commerce  d'opium.  Toutes  les  causes  d'inquiétude 
dont  j'ai  parlé  plus  haut  agissaient  avec  plus  de  force  sur  l'esprit  du  gouvernement. 
C'est  alors  que  le  haut  commissaire  Lin  fut  envoyé  à  Canton  avec  de  pleins  pouvoirs 
et  qu'arriva  la  catastrophe  du  mois  de  mars  1859. 

Je  vous  dirai  ici  quelques  mots  des  diverses  opinions  et  des  divers  projets  pro- 
posés au  gouvernement  chinois  par  les  différentes  autorités  de  l'empire  qui  ont  eu 
à  s'occuper  de  la  question  de  l'opium.  Ces  documents  prouvent  combien  est  peu 
fondée  l'assertion  des  Anglais,  lorsqu'ils  disent  que  le  commerce  d'opium  était  to- 
léré par  le  gouvernement  chinois,  et  qu'après  l'avoir  encouragé,  il  avait  mauvaise 
grâce  à  vouloir  le  supprimer.  Que  quelques  autorités  subalternes  aient  été  de  con- 
nivence avec  les  contrebandiers,  je  ne  le  nie  pas,  mais  ces  délits  des  agents  du  gou- 
vernement chinois  ne  compromettent  pas  plus  le  gouvernement  lui-même  que  l'ad- 
ministration en  France  n'est  compromise  parce  qu'un  garde  ou  même  un  inspecteur 
de  la  douane  du   Havre  aura  favorisé  l'introduction  d'une  marchandise  prohibée. 

Je  suis  fâché  de  ne  pouvoir  mettre  sous  vos  yeux  tous  les  docuna-nis  envoyés  à  la 
cour  de  Pékin  par  les  autorités  chinoises  qui  se  sont  succédé  dans  le  gouverne- 
ment et  dans  les  emplois  administratifs  de  la  province  de  Canton.  Je  vous  assure 
qu'il  en  est  plusieurs  qui  exciteraient  à  juste  titre,  votre  admiration,  et  vous  ver- 
riez que,  quoique  nos  excellents  ouvrages  sur  l'économie  politique  ne  soient  pas 
connus  des  Chinois,  ils  ne  sont  pas  cependant  si  ignorants  des  véritables  principes 
de  cette  utile  science  qu'on  pourrait  le  penser  à  Paris  et  à  Londres. 

En  1856.  Hen  Nactse,  vice-président  de  la  cour  des  sacrifices,  et,  il  y  a  quelques 
années,  grand-juge  de  la  province  de  Canton,  adressa  un  mémoire  à  l'empereur, 
pour  démontrer  la  nécessité  de  légaliser  le  commerce  d'opium.  Il  s'appuyait  sur 
l'impossibilité  reconnue  de  faire  cesser  ce  commerce;  il  démontrait  que  plus  les  lois 
sur  l'opium  avaient  été  sévères,  plus  l'introduction  en  avait  été  considérable.  En 
maintenant  la  législation  actuelle,  dit  Nactse.  on  s'expose  à  voir  disparaître  de 
Chine  tout  l'argent  qui  y  était  jadis  si  abondant.  Autrefois  les  étrangers  venaient  à 
Canton  y  acheter  des  thés,  et  ils  donnaient  en  échange  des  piastres  et  peu  de  mar- 
chandises. Aujourd'hui,  non-seulement  ils  apportent  plus  de  marchandises  qu'ils 
n'exportent  de  thés,  mais  encore,  comme  le  commerce  d'opium  est  obligé  de  se 
cacher,  il  s'ensuit  qu'il  se  fait  contre  de  l'argent,  et  non  plus  par  échange,  a  II  est 
prouvé,  ajoute-t-il,  que  lors  même  que  l'empereur  fermerait  le  port  de  Canton, 
l'introduction  de  l'opium  trouverait  d'autres  débouchés.  Les  navires  barbares,  étant 
en  pleine  mer,  peuvent  choisir  pour  entrepôt  une  des  îles  voisines  de  la  côte,  où 


424  LETTHES    DE    CHINE. 

les  embarcations  chinoises  iront  facilement  les  trouver.  Dernièrement,  ces  navires 
étrangers  ont  visité  tous  les  ports  de  Fo-kun,  Chekeand,  Keangnan,  Shantung;  ils 
sont  même  allés  jusqu'à  Teentsin  (dans  la  rivière  de  Pékin)  et  à  Mantcliouria,  pour 
y  vendre  de  l'opium,  et,  quoiqu'ils  aient  été  chassés  par  les  autorités  locales,  il 
n'en  est  pas  moins  certain  que  la  quantité  d'opium  vendue  est  considérable.  Ainsi, 
lors  même  que  le  commerce  du  port  de  Canton  serait  interrompu,  il  ne  serait  pas 
possible  d'empêcher  l'introduction  clandestine  des  marchandises.  » 

Hen  Nactse  propose  en  conséquence  d'établir  des  droits  d'importation  sur  l'o- 
pium, et  de  prohiber  l'exportation  de  l'argent  étranger  (les  piastres),  comme  celle 
du  sycce  (argent  chinois  en  petits  lingots).  Les  hanistes  seraient  tenus  de  n'acheter 
l'opium  qu'en  échange  de  marchandises.  Il  propose  ensuite,  après  avoir  régularisé 
l'introduciion  de  l'opium,  des  peines  infamantes  contre  tous  ceux  qui  seront  re- 
connus coupables  d'en  faire  usage. 

«  Ainsi,  dit-il,  le  vice  sera  déraciné  par  degrés,  le  trésor  ne  perdra  pas  les  droits 
sur  une  marchandise  qui  s'importe  à  une  aussi  grande  valeur  ;  l'argent  ne  sortira 
plus  du  territoire  de  l'empire  céleste.  11  est  juste  que  l'or  y  soit  commun  comme  la 
poussière.  Si  on  persévère  dans  le  système  actuel,  si  les  réservoirs  de  la  fontaine 
centrale,  réservoirs  qui  sont  loin  d'être  inépuisables,  vont  chaque  jour  se  vider  dans 
l'immense  gouffre  des  mers  extérieures,  nous  serons  bientôt  réduits,  à  un  état  dont 
je  n'ose  parler.  » 

Hen  Nactse  termine  son  mémoire  par  une  curieuse  observation  : 

(1  Si  quelque  personne,  dit-il,  pensait  qu'il  serait  dérogatoire  à  la  dignité  du 
gouvernement  de  faire  cesser  les  prohibitions  existantes,  je  lui  demanderais  si  elle 
ne  sait  pas  que  les  plaisirs  de  la  table  et  du  lit,  pris  avec  excès,  peuvent  aussi  nuire 
à  la  santé  :  ces  toniques  puissants,  le  fvotzee  et  le  wootoo,  ne  possèdent-ils  pas 
aussi  des  qualités  vénéneuses?  et  cependant  ont-ils  jamais  été  prohibés?  D'ailleurs, 
l'abrogation  de  ces  prohibitions  ne  regarde  que  le  bas  peuple,  ceux  qui  n'ont  pas 
de  devoirs  ofliciels  à  remplir.  Tant  que  les  officiers  de  l'administration,  les  lettrés 
et  les  militaires  n'ont  rien  à  faire  avec  ces  changements,  je  ne  vois  pas  que  la  di- 
gnité du  gouvernement  soit  compromise;  et,  en  proposant  l'introduction  de  l'opium 
et  l'échange  de  cette  drogue  contre  d'autres  marchandises,  on  empêchera  annuel 
lement  plus  de  10  millions  de  laëls  (le  taèl  vaut  environ  7  francs)  de  sortir  de  la 
terre  centrale.  De  quel  côté  est  le  gain  ?  de  quel  côté  est  la  perte?  » 

Les  autorités  de  Canton,  auxquelles  le  mémoire  d'Hen  Nactse  fut  présenté  pour 
qu'elles  donnassent  au  gouvernement  leur  opinion  sur  ces  matières,  recommandè- 
rent d'adopter  le  plan  proposé  par  lui,  ajoutant  que  la  loi  qui  autorise  les  étran- 
gers à  exporter,  en  monnaie  étrangère,  trois  dixièmes  de  la  valeur  du  chargement 
importé,  ne  fût  pas  applicable  à  la  réalisation  de  l'opium,  qui  devrait  être  échangé 
seulement  contre  des  marchandises;  elles  recommandèrent  encore  de  ne  pas  prohi- 
ber l'usage  de  l'opium  parmi  le  peuple,  mais  de  punir  sévèrement  tous  les  em- 
ployés du  gouvernement,  civils  ou  militaires,  qui  contracteraient  une  habitude 
aussi  infâme. 

En  regard  du  mémoire  de  Hen  Nactse,  je  voudrais  pouvoir  mettre  tout  entier 
sous  vos  yeux  un  document  précieux  par  les  idées  souvent  lumineuses  qu'il  con- 
tient. Ce  document,  publié  avec  plusieurs  autres  par  l'habile  rédacteur  du  Canton 
licgister,  est  une  réfutation,  faite  également  en  1836,  du  mémoire  de  Hen  Nactse, 
par  Choo-lsun.  membre  du  conseil  et  du  département  des  cérémonies  religieuses. 
Le  travail  de  Choo-tsun,  bien  supérieur  à  celui  de  Hen  Nactse,  mérite  d'être  exa- 


LETTRES    DE    CHINE.  42d 

miné  plus  longuement.  Jene  serais  pas  surpris,  quelles  que  dussent  être  les  consé- 
quences de  cette  décision,  que  le  gouvernement  chinois  eût  adopté  les  vues  de 
Choo-tsun,  de  préférence  à  celles  des  autres  conseillers. 

«  On  a  prétendu,  dit  Choo-tsun,  que  la  sévérité  des  lois  contre  l'opium  sert 
d'encouragement  à  des  gens  sans  aveu  et  à  des  vagabonds  qui  en  profitent  pour 
réaliser  de  grands  bénéfices.  N'est-il  donc  pas  connu  que,  lorsque  le  gouvernement 
fait  une  loi,  il  y  aura  nécessairement  infraction  à  cette  loi?  Et  parce  que  les  lois 
deviennent  quelquefois  moins  actives  et  moins  efficaces,  est-ce  une  raison  pour  que 
les  lois  soient  annulées?  Doit-on  cesser  de  manger,  parce  que  la  gorge  éprouve  une 
douleur  passagère?  Est-ce  que  la  prostitution,  le  jeu,  la  trahison,  le  vol,  et  d'autres 
infractions  à  la  loi,  n'ont  pas  souvent  servi  à  des  vagabonds  de  moyens  pour  s'en- 
richir? Combien  d'exemples  n'en  avons-nous  pas  sous  les  yeux  !  Quand  le  crime  est 
découvert,  le  châtiment  suit  de  près;  mais  soutiendra-t-on  que,  puisque  la  loi  n'a 
pu  le  prévenir,  cette  loi  doit  être  abrogée?  Les  lois  qui  défendent  au  peuple  de  faire 
le  mal  sont  comme  les  digues  opposées  à  l'inondation.  Si  quelqu'un  prétendrait  que 
les  digues  sont  vieilles  et  de  peu  de  service,  faudrait-il  les  renverser?  « 

Plus  loin  il  ajoute  : 

»  On  voudrait  soumettre  l'importation  de  l'opium  aux  mêmes  lois  que  l'impor- 
tation des  autres  articles,  et  en  astreindre  l'introduction  à  un  échange  de  mar- 
chandises. Mais  n'avons-nous  pas  chassé  les  vendeurs  d'opium  des  eaux  intérieures 
delà  rivière,  et,  après  les  avoir  chassés,  les  rappellerons-nous  etles  inviterons-nous 
à  revenir?  Ce  serait  alors  vraiment  qu'on  dérogerait  à  la  dignité  de  l'empire.  » 

Choo-tsun  traite  avec  détail  la  question  de  savoir  si  la  culture  du  pavot  doit 
être  encouragée  en  Chine.  Il  prétend  que  ce  serait  une  grave  faute,  que  le  pavot 
demande  les  terrains  les  plus  riches  et  les  plus  fertiles,  et  il  fait  sentir  les  fatales 
conséquences  qui  résulteraient  pour  l'agriculture  d'un  pareil  encouragement  donné 
à  l'introduction  d'une  plante  pernicieuse.  Il  représente  la  population  s'afifaiblissant 
chaque  jour  davantage  sous  l'influence  de  l'opium,  la  culture  des  autres  branches 
delà  richesse  publique  négligée,  les  lois  tombant  en  désuétude  et  méprisées. 

w  L'influence  pernicieuse  et  envahissante  de  l'opium,  considérée  comme  préju- 
diciable à  la  propriété,  est  d'une  importance  secondaire;  mais,  quand  on  considère 
le  mal  qu'elle  fait  au  peuple,  elle  demande  notre  plus  sérieuse  attention,  car  le 
peuple  est  la  base  de  l'empire.  La  propriété  est,  il  est  vrai,  la  source  de  la  subsis- 
tance du  peuple,  mais  les  pertes  qu'elle  éprouve  peuvent  être  réparées;  la  situation 
d'un  peuple  appauvri  peut  devenir  meilleure,  tandis  qu'il  est  au  dessus  du  pouvoir 
de  l'homme  de  sauver,  eu  recourant  à  des  moyens  artificiels,  un  peuple  énervé  par 
le  luxe  et  la  débauche. 

»  On  veut  qu'en  abrogeant  les  dispositions  qui  prohibent  l'opium,  le  peuple 
seulement  ait  la  permis.sion  de  vendre,  d'acheter  et  de  fumer  cette  drogue,  et  que 
celte  faculté  ne  soit  donnée  à  aucun  des  officiers  lettrés  ou  militaires.  Cela  me 
rappelle  le  proverbe  populaire  :  Bouche  les  oreilles  d'une  vieille  femme  avant  de 
voler  ses  boucles  d'oreilles.  C'est  une  absurdité.  Les  officiers  du  gouvernement,  en 
réunissant  tous  les  employés  militaires  et  civils,  forment  à  peine  un  dixième  de  la 
population  de  l'empire  :  les  neuf  autres  dixièmes  sont  le  peuple.  La  grande  majorité 
de  ceux  qui  aujourd'hui  fument  l'opium,  sont  des  parents  et  des  gens  dépendants 
des  oûiciers  du  gouvernement,  dont  l'exemple  a  été  suivi  par  la  classe  mercantile;  le 
vice  a  souillé  successivement  les  officiers  inférieurs,  les  militaires  et  les  lettrés. 
Ceux  qui  ne  fument  pas  l'opium  sont  la  mas.se  du  peuple,  qui  habite  les  villages  et 

TOUE  I.  -S 


42G  LETTRES    DE    CIIIINE. 

les  hameaux.  Si  donc  on  défend  seulement  aux  ofilciers  du  gouvernenicnl  de  fumer 
l'opium,  tandis  qu'on  le  permcllra  au  peuple,  ce  sera  autoriser  le  vice  chez  ceux 
qui  en  sont  souillés,  et  encourager  ceux  qui  en  sont  restés  purs  jusqu'à  présent  à 
acquérir  cette  infâme  habitude;  et,  si  on  craint  que  les  prohibitions  soient  actuel- 
lement insuffisantes  pour  arrêter  les  fumeurs  d'opium,  peut-on  espérer  qu'ils 
s'abstiendront  lorsque  le  gouvernement  lui-même  les  autorisera  dans  leur  dé- 
bauche? 

))  En  outre,  si  on  laisse  au  peuple  la  lil)ertc  de  fumer  l'opium,  comment  cmpè- 
chera-t-on  les  lettrés  et  les  militaires  de  le  fumer  aussi?  Eh  quoi  !  parmi  les  officiers 
militaires  ou  lettrés,  en  est-il  un  seul  qui  soit  né  dans  ces  rangs?  Naît-on  soldat 
ou  lettré?  Tous  sont  choisis  dans  la  classe  du  peuple.  Je  citerai  un  exemple  :  Qu'une 
vacance  ait  lieu  dans  un  corps  de  soldats,  il  faudra  nécessairement  la  remplir  par 
des  recrues  prises  parmi  le  peuple,  et  si,  quand  ces  hommes  faisaient  partie  du 
peuple,  ils  étaient  fumeurs  d'opium,  quelle  loi  sera  assez  forte  pour  leur  en  faire 
perdre  l'habitude,  une  fois  devenus  soldats,  lorsque  cette  habitude  sera  pour  eux 
une  seconde  nature?  » 

Choo-tsun  termine  en  disant  que  le  seul  remède  aux  maux  existants  est  la 
stricte  et  sévère  application  des  lois,  qu'il  considère  comme  suffisantes  si  elles  sont 
observées. 

Un  autre  conseil  de  la  couronne.  Heu  Kew,  sons-conseiller  au  département  de 
la  guerre,  recommande  de  même,  au  lieu  d'abroger  les  lois  existantes,  de  leur  donner 
une  nouvelle  vigueur,  en  obligeant  les  autorités  qui  en  sont  les  dépo.sitaires  à  les 
exécuter  avec  une  impitoyable  sévérité.  «  Après  avoir,  dit-il,  sévi  contre  les  cou- 
pables de  la  terre  centrale  (empire  chinois),  il  faudra  tourner  son  attention  sur  la 
conduite  des  étrangers  qui  résident  à  Canton,  les  examiner,  les  arrêter  s'ils  sont 
coupables  et  les  garder  en  prison,  leur  faire  connaître  ensuite  les  lois  établies,  et 
les  obliger,  à  une  époque  déterminée,  à  renvoyer  dans  leur  pays  tous  les  navires 
entreposeurs  (d'opium)  qui  sont  à  Lintin.  Il  faudrait  aussi  les  engager  à  écrire  une 
lettre  à  leur  roi  pour  lui  dire  que  l'opium  est  un  poison  qui  s'est  répandu  sur 
toute  la  terre  centrale  au  grand  dommage  du  peuple,  que  la  céleste  dynastie  a 
infligé  les  châtiments  les  plus  rigoureux  aux  traîtres  chinois  qui  en  ont  fait  le  com- 
merce; que,  quant  à  eux,  étrangers  résidant  en  Chine,  le  gouvernement,  prenant 
en  considération  qu'ils  sont  étrangers  et  barbares,  veut  bien  ne  pas  les  condamner 
à  mort;  qu'ils  seront  traités  avec  indulgence,  et  qu'on  leur  permettra  de  continuer 
leur  commerce  comme  à  l'ordinaire,  à  la  condition  que  les  navires  chargés  d'opium 
renoncent  à  venir  en  Chine,  tandis  que  le  commerce  de  thés,  de  soies,  etc.,  qui 
leur  a  été  si  gracieusement  accordé,  leur  sera  retiré,  et  que  la  peine  capitale  leur 
sera  impitoyablement  appliquée,  s'ils  continuent  à  faire  construire  des  navires  et  à 
les  envoyer  sur  les  côtes  de  l'empire  céleste  pour  séduire  les  naturels.  Que  le  gou- 
vernement donne  des  ordres  d'un  caractère  aussi  simple  et  aussi  énergique,  dans 
un  langage  fort  et  dicté  par  la  saine  raison  (quoique  la  nature  des  étrangers  soit 
extrêmement  abjecte,  celle  d'un  chien  ou  d'un  mouton),  et  les  étrangers,  craignant 
pour  leur  vie,  auront  soin  de  rechercher  le  profit  et  de  fuir  le  danger. 

»  Quelques  personnes  pensent  que  cette  manière  d'agir  serait  trop  sévère,  et 
craignent  qu'elle  ne  donne  lieu  h  une  guerre  sur  nos  frontières,  .l'ai  mûrement 
réfléchi  à  ce  sujet  si  important,  et  je  me  suis  demandé  pourquoi,  tandis  qu'on  ne 
fume  pas  l'opium  dans  leur  propre  pays,  les  barbares  cherchent  à  empoisonner  avec 
cette  drogue  la  (erre  centrale  des  fleurs,  et  pourquoi,  lorsqu'ils  ne  nous   appor- 


LETTRES    DE    CHINE.  Î27 

tent    plus   d'argent   étranger,  ils  veulent   nous   enlever   l'argent   lie   notre   sol, 

«  Faut-il  attendre  que  le  peuple  soil  entièrement  énervé  pour  repousser  le 
danger?  n'esl-il  pas  préférable,  pour  éviter  une  ruine  complète,  de  prendre  des 
mesures  efficaces,  tandis  que  le  sentiment  de  notre  droit  nous  donne  encore  assez 
d'énergie  et  de  force  pour  que  les  barbares  n'osent  pas  dédaigner  et  mépriser  notre 
gouvernement?  >' 

Après  la  présentation  de  ces  divers  documents  à  la  cour  impériale,  les  décrets 
contre  le  commerce  d'ojiium  se  succédèrent  sans  interruption;  les  menaces  devinrent 
de  plus  en  plus  violentes,  et,  à  la  fin  de  1858,  tout  annonçait  que  la  tempête  était 
au  moment  d'éclater.  Déjà,  à  la  fin  de  185",  le  capitaine  Elliot  avait  amené  son 
pavillon,  qui  ne  flottait  que  depuis  huit  mois  à  Canton,  parce  que  le  gouverneur 
de  la  province  avait  refusé  de  recevoir  directement  ses  communications  officielles. 
Plus  tard,  le  pavillon  anglais  reparut  de  nouveau  à  Canton;  le  commerce  reprit  son 
cours  habituel;  le  trafic  d'opium  surtout  acquit  une  extension  qui  dut  devenir 
alarmante  pour  le  gouvernement  chinois.  Enfin,  en  janvier,  le  commissaire  Lin, 
qui  a  joué  un  si  grand  rôle  dans  cette  immense  affaire,  partit  de  Pékin  pour  purger 
la  terre  céleste  du  fléau  qui  la  désole.  Voici  les  termes  de  l'édit  qui  lui  donne  cette 
importante  mission. 

«  L'édit  fulminant  qui  suit  a  été  reçu  du  département  de  la  guerre. 

"  Taoukwang,  1 8""  anniversaire,  11""^  lune,  16™*  jour  (51  décembre  1858). — 
J'ordonne  à  Lin  Tsihtseucn,  gouverneur  d'Hong-kwang,  de  se  rendre  en  toute  hâte 
à  Canton,  d'examiner  et  de  diriger  les  affaires  des  ports  de  mer  de  cette  province. 
Je  lui  confie  le  pouvoir  et  le  sceau  d'un  envoyé  impérial.  L'amiral  de  ladite  province 
et  les  subordonnés  se  placeront  sous  ses  ordres.  « 

Le  même  jour,  une  dépêche  du  conseil  privé  fut  reçue  par  Tang,  le  gouverneur, 
et  par  E,  le  sous-gouverneur;  elle  était  conçue  en  ces  termes  : 

«  Le  dix-huitième  jour  de  la  onzième  lune,  5  janvier  1859,  l'ordre  impérial 
suivant  a  été  reçu  : 

»  Moi,  l'empereur,  considérant  l'accroissement  journalier  de  cette  drogue  insi- 
nuante, l'opium,  et  l'augmentation  effrayante  de  l'exportation  de  l'argent  sycee,  j'ai 
spécialement  nommé  Lin  Tsihtseuen  gouverneur  d'Hong-kwang,  pour  qu'il  ait  à 
se  rendre  en  toute  hâte  à  Canton,  afin  d'examiner  et  diriger  les  affaires  des  ports 
de  mer,  etc. 

»  Ledit  gouverneur  (Tang),  lorsqu'il  aura  reçu  ces  ordres,  doit  balayer  et  laver 
celte  ordure,  et,  en  faisant  des  efforts  réitérés,  examiner  et  agir  conformément  aux 
anciennes  lois.  Il  ne  faut  pas  qu'il  espère  qu'il  pourra  se  décharger  de  cette  affaire. 
et  qu'il  se  garde  bien  surtout  de  rester  tranquille  et  de  regarder. 

»  Cet  abominable  trafic  doit  cesser.  Les  affaires  publiques  et  la  paix  de  mon 
esprit  exigent  son  interruption.  Ledit  gouverneur  administre  les  terres  des  deux 
yue;  les  devoirs  de  son  gouvernement  sont  multipliés,  et  je  crains  qu'il  ne  puisse 
tourner  tous  les  efforts  de  son  esprit  vers  la  question  de  l'opium.  C'est  pourquoi 
j'ai  spécialement  et  exclusivement  député  Lin  à  Canton  pour  la  conduite  de  celte 
affaire,  afin  qu'il  puisse  couper  le  mal  dans  sa  racine,  et  faire  disparaître  les 
souffrances  qui  affligent  mon  peuple,  etc.  » 

Après  avoir  reçu  cette  dépêche,  Tang  publia  une  proclamation  aux  étrangers, 
dans  laquelle  il  leur  rappelle  toutes  les  faveurs  passées  de  la  céleste  dynastie. 
«  Notre  empire  de  Chine,  dit-il,  n'a  pas  le  moindre  besoin  de  commercer  avec 
vous;  mais,  vous,  pourriez- vous  exister  un  seul  jour,  s'il  ne  vous  était  plus  permis 


428  LETTBES    DE    CHINE. 

de  commercer  avec  nous  ?  Dans  d'autres  occasions,  les  édits  se  sont  succédé  sans 
interruption.  Nous,  le  gouverneur  et  le  fooynen,  nous  vous  avons  trois  fois  et  cinq  fois, 
de  nouveau  et  de  nouveau,  avertis  et  exhortés;  mais,  parce  que  votre  esprit  est 
absorbé  par  l'amour  du  gain,  nos  paroles  ont  été  pour  vous  comme  du  vent.  »  Ici 
le  gouverneur  de  Canton  cite  les  édits  anciens,  et  appelle  l'attention  sur  les  édits 
nouveaux;  il  énumère  toutes  les  mesures  prises;  il  fait  une  terrible  peinture  des 
châtiments  qui  ont  atteint  les  coupables  et  qui  attendent  ceux  qui  persévèrent  dans 
la  voie  du  crime;  il  recommande,  dans  les  termes  les  plus  énergiques,  aux 
étrangers  de  ciianger  de  conduite,  et  de  respecter  les  lois  du  pays  qui  leur  donne 
asile,  enfin  de  se  livrer  en  paix  à  un  commerce  légal  et  profitable. 

«  Mais,  ajoute-t-il,  si  vous  vous  obstinez  dans  votre  stupidité,  si  vous  n'ouvrez 
pas  les  yeux,  si  vous  continuez  à  céder  en  esclaves  à  votre  cupidité  et  à  votre  avarice, 
alors  ce  sera  par  vos  propres  actes  que  vous  vous  serez  placés  en  dehors  de  la  pro- 
tection des  lois. 

1)  Lorsque  le  commerce,  qui  est  pour  vous  une  source  d'avantages  innombrables, 
sera  interrompu,  lorsque  votre  approvisionnement  de  thé  et  de  rhubarbe  cessera, 
alors  les  rois  de  vos  contrées  s'informeront  des  causes  qui  auront  amené  ce  résultat, 
et  alors,  oh!  vous,  étrangers,  si  vous  échappez  à  la  rigueur  de  nos  lois,  vous  échap- 
perez difficilement  au  châtiment  des  vôtres.  » 

Tang  annonce  alors  la  prochaine  arrivée  de  Lin,  et  sa  détermination  d'employer 
toutes  ses  forces,  tout  son  pouvoir,  pour  couper  le  mal  dans  sa  racine. 

«  Pourtant,  ajoute-t-il,  conservant  encore  un  sentiment  de  compassion  pour  les 
hommes  venus  de  loin,  il  nous  est  impossible  d'attendre  patiemment  sans  vous 
donner  un  tendre  et  énergique  avertissement,  afin  que  vous  appreniez  à  vous  pro- 
téger et  à  sauver  votre  vie.  (Janvier  1839.)  » 

Dans  un  mémoire  adressé,  à  la  même  époque,  à  l'empereur  par  le  fameux  Keschen, 
on  trouve  plusieurs  passages  très-estraordinaires,  et  un  mélange  incroyable  d'ha- 
bileté et  de  naïveté,  pour  ne  pas  me  servir  d'une  expression  plus  forte.  Après  avoir 
répété,  en  partie,  les  arguments  de  ses  collègues  du  conseil  en  faveur  de  l'abolition 
du  commerce  d'opium  par  tous  les  moyens  possibles,  il  accuse  indirectement  les 
étrangers  de  donner,  en  échange  des  marchandises  qu'ils  reçoivent  de  la  Chine, 
des  pièces  d'argent  qui,  si  on  les  enveloppe  et  si  on  les  conserve  pendant  quelques 
années  sans  les  toucher,  se  changent  en  insectes  rongeurs  ;  leurs  coupes  d'argent, 
dit-il,  deviennent  des  plumes.  Évidemment,  il  doit  y  avoir  ici  une  mauvaise  inter- 
prétation du  texte  dans  la  traduction  anglaise  que  j'ai  sous  les  yeux;  il  estimpos- 
.sible  qu'un  homme  comme  Keschen  puisse  dire  h  son  souverain  de  pareilles  absur- 
dités. Pour  prouver  que  les  Européens  ne  peuvent  se  passcrdu  thé  et  de  la  rhubarbe, 
il  prétend  que  le  climat  de  leur  pays  est  rude  et  rigoureux,  qu'ils  se  nourrissent 
journellement  de  bœuf  et  de  mouton,  que  leur  digestion  est  très-difficile,  que  leurs 
intestins  sont  très-resserrés,  et  qu'ils  meurent  promptement.  C'est  pourquoi,  dit-il, 
chaque  jour,  après  leurs  repas,  ils  sont  obligés  de  prendre  ces  divers  ingrédients 
afin  de  sauver  leur  vie. 

Voici  un  passage  remarquable  du  mémoire  de  Keschen  : 

«  Il  paraît  que  le  ministre  de  votre  majesté,  Hwang-tseo-tsze,  du  temple  de 
Hung-loo,  a  supplié  votre  majesté,  dans  un  mémoire  qu'il  lui  a  adressé,  de  prendre 
sur  elle  de  décider,  dans  sa  propre  sagesse,  cette  importante  question;  mais  votre 
majesté,  plutôt  que  d'agir  sous  sa  seule  responsabilité,  a  préféré  ordonner  qu'une 
enquête  fût  faite  sur  les  diverses  circonstances  de  celte  affaire,  et  elle  a  enjoint 


LETTntîS    niî    CIHIVE.  l!20 

aux  vice-rois  et  gouverneurs  de  chaque  province  de  lui  Iransniellre  leur  opinion 
dans  des  mémoires  préparés  avec  soin.  « 

Le  plan  de  Keschen  est  de  fermer,  pendant  quelques  années,  la  Chine  au  com- 
merce étranger.  «  Ne  vous  embarrassez  pas,  dit-il,  de  l'opinion  qui  existe  dans  la 
terre  centrale;  gardez  avec  soin  toutes  les  entrées,  toutes  les  passes,  et,  après  un 
court  espace  de  temps,  ceux  qui  font  cet  abominable  commerce,  sachant  qu'ils  ne 
pourront  plus  recevoir  d'opium,  chercheront  une  autre  manière  i»!us  honorable  de 
gagner  leur  vie,  et  les  malheureux  qui  ont  contracté  la  funeste  habitude  de  fumer 
l'opium  n'auront  bientôt  plus  d'aliments  pour  ce  détestable  vice.  Vouloir  l'extirper 
par  la  violence,  ce  serait  vouloir  inonder  de  sang  tout  l'empire,  et  soulever,  dans 
certaines  provinces,  des  mécontents  qui,  s'unissant  aux  étrangers,  pourraient  com- 
promettre la  sécurité  du  céleste  empire.  « 

Vous  le  voyez,  l'Angleterre  n'a  pas  manqué  d'avertissements.  Je  vous  ai  fait  con- 
naître, au  risque  de  fatiguer  votre  attention,  tous  ces  documents  émanés  des  auto 
rites  chinoises,  parce  qu'ils  révèlent,  ce  me  semble,  mieux  que  tout  ce  que  je  pour- 
rais vous  dire,  comment  la  question  de  l'opium  est  entendue  en  Chine.  Ils  démontrent, 
d'ailleurs,  que  le  gouvernement  chinois  n'est  pas  un  gouvernement  aussi  despotique, 
aussi  arbitraire  qu'on  veut  bien  le  dire.  Il  n'y  a  pas,  il  est  vrai,  à  Pékin  une  chambre 
des  pairs  et  une  chambre  des  députés  pour  contrôler  les  actes  du  gouvernement; 
mais  l'empereur  ne  peut  prendre  aucune  décision  sur  une  question  importante  sans 
demander  préalablement  l'avis  des  conseillers  de  la  couronne.  D'un  autre  côté,  les 
avertissements  ne  manquèrent  pas  aux  Anglais  de  la  part  du  surintendant  EUiot. 
Le  18  décembre  1838,  dans  une  circulaire  adressée  aux  négociants  anglais,  il  or- 
donne que  toutes  les  goëlettes-cutlers  et  autres  bâtiments  occupés  au  commerce 
d'opium,  dans  la  rivière  de  Canton,  aient  à  en  sortir  dans  l'espace  de  trois  jours; 
il  les  prévient  que  le  cabinet  de  sa  majesté  britannique  n'interviendra  pas  si  le 
gouvernement  chinois  juge  à  propos  de  les  saisir  et  de  les  confisquer,  et  il  leur 
déclare  que  la  résistance  aux  autorités  chinoises  dans  l'accomplissement  de  leurs 
devoirs,  et  tout  meurtre  ou  délit  qui  en  serait  la  conséquence,  seraient  punis  comme 
s'ils  avaient  été  commis  dans  la  juridiction  de  la  cour  de  Westminster. 

Le  25  du  même  mois,  dans  une  dépêche  adressée  au  gouverneur  de  Canton  par 
M.  Elliot,  celui  ci  dégage  l'Angleterre  de  toute  responsabilité  pour  le  conmierce 
d'opium.  Il  le  condamne  en  termes  formels,  il  donne  connaissance  au  gouverneur 
Choo  de  sa  circulaire  du  18  décembre.  Cette  dépèche  se  termine  ainsi  : 

«  Le  soussigné  est  persuadé  que  la  continuation  de  ce  trafic  dans  les  eaux  inté- 
rieures entraînera  pour  toute  la  communauté  étrangère  de  Canton  de  désastreuses 
difficultés,  et  son  auguste  souveraine  n'interviendrait  pas  pour  protéger  les  pro- 
priétés des  sujets  anglais  qui  continueraient  à  se  livrer  à  ce  commerce  désordonné, 
après  que  l'avis  officiel  de  votre  excellence  leur  aura  été  authentiquement  notifié 
par  l'organe  des  officiers  de  leur  nation,  n 

Le  26  décembre,  le  gouverneur  fit  répondre  à  M.  Elliot,  par  le  kwang-choo-foo 
ou  préfet  de  Canton,  qu'il  accédait  à  sa  demande,  et  il  donna  des  ordres  en  consé- 
quence à  ses  subordonnés.  Il  s'étonnait  seulement  que  le  capitaine  Elliot,  qui  disait 
avoir  reçu  de  son  gouvernement  la  mission  de  diriger  le  commerce  de  son  pays,  fût 
sans  pouvoirs  réels  pour  l'accomplir. 

Depuis  l'année  1857,  jusqu'au  moment  de  la  caïastrophe  de  mars  1859,  le  capi- 
taine Elliot  ne  laissa  pas  échapper  une  seule  occasion  de  déclarer  à  ses  nationaux 
que  le  commerce  d'opium  était  un  commerce  illégal  et  que  les  excès  qui  en  étaient 


450  I-ETTIIES    OE    CHIiNE. 

la  conséquence  uiuaieiiL  de  funesles  résullals;  mais  l'amour  du  gain  fut  plus  fort 
que  la  raison  :  les  bénéfices  du  commerce  d'opium  étaient  trop  faciles  et  trop  con- 
sidérables, pour  qu'on  les  abandonnât  à  la  simple  injonction  d'un  agent  anglais 
sans  pouvoirs  et  peut-être  sans  instructions.  La  patience  du  gouvernement  chinois, 
qu'on  croyait  infatigable,  ne  devait-elle  pas  se  lasser  à  la  fin?  L'orage  grondait  de- 
puis si  longtemps  sur  la  communauté  étrangère,  qu'en  vérité,  quand  il  éclata,  il  n'a 
dû  surprendre  personne. 

Nous  voici  arrivés  au  moment  critique  où  le  gouvernement  chinois,  irrité  de 
l'obstination  des  étrangers,  fatigué  de  publier  des  édits  inutiles  et  de  prodiguer  des 
avertissements  sans  résultat,  prend  le  parti,  dangereux  sans  doute,  mais  peut-être 
inévitable,  d'être  maître  chez  lui.  On  peut  dire  que  l'état  d'hostilité  ouverte  entre 
l'Angleterre  et  la  Chine  a  commencé  dès  l'arrivée  de  Lin  à  Canton.  De  ce  moment, 
le  commerce  a  été  virtuellement  interrompu,  et  la  vie  des  Européens  trop  souvent 
en  danger.  Cependant,  avant  de  porter  un  jugement  sur  la  conduite  du  gouverne- 
ment chinois,  je  vous  prie  de  vous  rappeler  que  la  Chine  est  la  Chine,  que  nos  no- 
tions de  politique  internationale  n'y  ont  pas  pénétré,  que  la  Chine  a  une  civilisation 
à  part,  qu'elle  prétend  avoir  le  droit  d'être  elle-même  et  de  rester  chez  elle,  qu'elle 
déclare  qu'elle  n'a  besoin  de  personne,  et,  enfin,  qu'elle  n'a  jamais  voulu  ou  daigné 
contracter  avec  les  puissances  européennes  un  seul  traité  qu'on  puisse  aujourd'hui 
invoquer  contre  elle. 

Ici  se  présentent  naturellement  quelques  considérations  sur  la  guerre  actuelle. 
Cette  guerre  est-elle  juste  de  la  part  de  l'Angleterre?  Y  a-t-il  eu  chez  elle  un  droit 
froissé?  Le  gouvernement  chinois  a-t-il  commis  envers  un  de  ses  sujets  ou  envers 
un  de  ses  agents  un  acte  arbitraire  qui  ne  fût  pas  le  résultat  de  leur  conduite?  Si 
cet  acte  a  été  commis,  était-il  devenu  nécessaire  pour  le  gouvernement  chinois 
dans  l'intérêt  de  sa  conservation? 

Toutes  ces  questions  ont  été  traitées  dans  le  parlement  anglais  et  par  la  presse 
anglaise  avec  tous  les  détails,  toute  l'attention  qu'elles  méritent.  L'opinion  pu- 
blique est  restée  partagée,  et  dans  le  pays  même  où  elles  soulevaient  le  plus  d'in- 
térêts, et  dans  un  débat  solennel  où  la  nation  était  appelée  à  se  prononcer,  il  y  eut 
un  moment  où  l'on  fut  près  de  blâmer  la  conduite  du  gouvernement  anglais  comme 
injuste  et  irapolitique.  Le  ministère  britannique  ne  dut  le  triomphe  douteux  qu'il 
obtint  alors  qu'au  désintéressement  d'un  bon  et  loyal  citoyen.  Le  duc  de  Wel- 
lington sentit  que  le  gouvernement  anglais  était  désormais  trop  avancé  pour  reculer, 
(ju'il  n'était  plus  temps,  après  tout  ce  qui  avait  été  fait,  de  discuter  si  on  avait 
eu  ou  non  raison  de  le  faire;  le  gouvernement  de  la  Grande-Bretagne  était  com- 
promis, engagé;  à  tort  ou  à  raison,  la  nation  l'était  avec  lui,  et  dès  ce  moment 
tout  esprit  de  parti  devait  disparaître;  il  n'y  avait  plus  qu'à  se  réunir  pour  l'aider 
à  sortir  honorablement  d'une  fâcheuse  position. 

Il  faut  considérer  la  Chine  comme  un  Étal  indépendant.  Cet  État  a-t-il  le  droit 
de  régler  ses  affaires  intérieures  comme  il  l'entend  ?  Peut-il  permettre  ou  prohiber 
l'introduction,  par  ses  ports,  de  telle  ou  telle  marchandise  (je  consens  à  regarder 
l'opium  comme  une  marchandise  ordinaire),  et  en  rendre  la  prohibition,  s'il  la  juge 
nécessaire  ou  convenable,  obligatoire  par  tous  les  moyens  en  son  pouvoir?  Si  les 
voies  de  conciliation  et  do  douceur  ne  produisent  pas  l'effet  désiré,  peut-il  avoir 
recours  à  la  force  et  à  la  violence?  Y  a-t-il,  en  faveur  de  l'Angleterre,  un  droit 
acquis,  soit  par  un  traité,  soit  par  une  convention,  soil  enfin  par  la  prescription  el 
l'usage?  Il  me  semble  que  la  réponse  à  toutes  ces  questions  est  facile,  et,  en  y 


LETTRES    DE    CHINE.  451 

iviioiulaiil  coiiiino  le  cloiiiaïuienl  toutes  nos  idées  de  droit  souveiaiii  et  de  droit 
naturel,  ou  serait  tenté  d'alliriner  sans  iiésitation  (pic  l'Angleterre  fait  en  ce 
inonienl  à  la  Chine  une  guerre  injuste  et  cruelle  ;  que  la  Chine  n'a  eu  qu'un  seul 
tort,  celui  de  se  départir  un  instant  du  système  d'exclusion  qui  fait  la  base  de  sa 
politique.  En  droit,  la  guerre  que  l'Angleterre  fait  avec  la  Chine  me  semble  injuste; 
l'est-elle  également  en  principe  ? 

N'y  a-t-il  pas,  dans  la  destinée  des  peuples,  une  force  invincible,  un  sentiment 
de  leur  intérêt  et  de  leur  conservation  qui  les  fait  quelquefois  sortir  violemment 
des  voies  légitimes,  et  fouler  aux  pieds  tout  ce  qui  est  reconnu  obligatoire  entre 
nations  ?  C'est  bien  un  peu  le  même  instinct  qvn  pousse  au  crime  le  malheureux  "qui 
meurt  de  faim.  Seulement  la  société  sait  atteindre  et  punir  l'individu  isolé;  mais  les 
grandes  fractions  de  la  société  elle-même,  (jui  les  punira,  (jui  les  arrêtera?  Il  y  a, 
il  est  vrai,  entre  les  nations  comme  un  pacte,  une  convention  de  respecter  leurs 
droits  mutuels;  il  y  a  pour  leurs  relations  tout  un  code  de  droit  politique,  elsi  l'une 
d'elles  se  trouve,  comme  je  l'ai  dit  tout  à  l'heure,  emportée  par  la  force  des  circon- 
stances hors  des  voies  adoptées,  si  ses  mouvements  gênent  la  marche  des  autres  ou 
rompjint  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  l'équilibre  politique,  chacune  des  autres 
nations  a  bientôt  les  yeux  ouverts  sur  ses  tendances,  et  elles  se  réunissent,  toutes  ou 
eu  force  suûisante,  pour  la  faire  rentrer  dans  Tordre  établi,  ou  par  la  persuasion 
ou  par  la  contrainte. 

Jusqu'ici  l'attention  des  nations  qui  forment  la  grande  famille  européenne  ne 
s'est  pas  sérieusement  tournée  vers  ce  qui  se  passe  dans  celle  partie  de  l'Asie  si 
peu  connue  et  cependant  si  intéressante,  parce  que  la  Chine  se  trouve  en  dehors 
des  intérêts  directs  de  toutes,  l'Angleterre  exceptée.  Les  États-Unis,  la  Hollande, 
la  France,  ont  bien  quelques  relations  commerciales  avec  la  Chine  ;  mais  ces  rela- 
tions sont  de  nouvelle  date,  ou  elles  n'ont  pas  encoi'e  acquis  une  assez  grande 
importance  pour  (jue  l'interruption  puisse  agir  d'une  manière  très-sensible  sur 
l'économie  intérieure  de  ces  divers  États.  Au  moment  surtout  où  des  questions 
vitales  ont  été  agitées  en  Europe,  il  n'est  pas  étonnant  qu'on  ait  regardé,  sinon 
avec  dédain,  au  moins  avec  une  espèce  d'indiQerence,  un  événement  dont  peu  de 
personnes  avaient  pu  calculer  les  conséquences  et  dont  rimporlance  est  encore  au- 
jourd'hui si  peu  connue. 

La  Chine,  qui  s'est  jt'acée  en  dehors  des  principes  con.ser valeurs  des  autres 
nations,  et  qui  fait  aujourd'hui  tous  ses  efforts  pour  rester  dans  son  isolement, 
qu'elle  considère  comme  sa  sauvegarde,  a-t-elle  le  droit  de  réclamer  la  protection 
d'un  pacte  qu'elle  ne  reconnaît  pas  ? 

On  ne  peut  nier  que  le  gouvernement  chinois  n'a  admis  le  commerce  des 
nations  étrangères  qu'à  des  conditions  qu'elles  n'étaient  pas  forcées  d'accei)ter, 
mais  qui  devenaient  obligatoires  pour  elles  dès  le  moment  qu'elles  les  admettaient 
en  s'y  soumettant.  Ce  droit  de  régler  ses  relations  avec  des  États  dont  elle  se 
méfiait,  personne  ne  peut  assurément  le  refuser  à  la  Chine  ;  mais  en  est-il  de 
même  des  mesures  prises  par  elle  pour  le  faire  triompher  ?  Pouvait-elle,  dans  un 
même  arrêt  de  proscription,  frapper  les  innocents  et  les  coupables?  car  la  menace 
et  la  mesure  s'appliquaient  à  tous.  L'Angleterre  ne  devait-elle  pas  soutenir,  au 
moins,  les  droits  de  ceux  de  ses  sujets  qui  faisaient  en  Chine  un  commerce  légal, 
autorisé  par  les  lois  du  pays  et  sanctionné  par  deux  cents  ans  d'existence  ?  Son 
représentant,  accouru  pour  partager  le  sort  de  ses  compatriotes,  ne  fut-il 
pas  compris  avec   eux   dans    la   même  mesure  de   rigueur,  et  n'était-ce  pas  là 


432  LETTRES    DE    CHINE. 

un    auUe   acte    qui    devait   appeler    l'intervention    du    gouvernement    anglais? 

Indépendamment  des  devoirs  contractés  par  celui  qui  donne  l'hospitalité,  n'estil 
pas  aussi  un  droit  naturel  qui  protège  l'étranger  jusque  sous  le  toit  d'un  ennemi  ? 
Et  si  ce  sentiment  si  puissant  dans  le  reste  de  l'Asie  n'a  pas  encore  pénétré  en 
Chine,  on  peut  dire  aux  Chinois  :  Vous  nous  avez  reçus  chez  vous,  vous  nous  avez 
promis,  vous  nous  devez  protection  et  justice,  tant  que  nous  sommes  sur  la  terre 
chinoise.  Si  vous  ne  voulez  pas  de  nous,  renvoyez-nous,  mais  il  vous  est  défendu 
de  nous  opprimer.  —  Ici  les  Chinois  font  une  objection  assez  raisonnable  ;  lis 
répondent  :  Nous  vous  avons  admis  chez  nous  et  nous  devons  vous  protéger,  cela  est 
vrai;  mais,  en  revanche,  si  nos  lois  vous  protègent,  nos  lois  doivent  aussi  vous 
punir.  Or,  vous  refusez  de  vous  soumettre  à  notre  législation,  vous  nous  dites  que 
nos  lois  sont  barbares,  et  si  quelqu'un  des  vôtres  commet  un  crime,  même  aux 
dépens  d'un  Chinois,  vous  vous  empressez  de  le  soustraire  à  l'action  de  nos  tribu- 
naux. Souffririez-vous  qu'une  nation  étrangère  en  agit  ainsi  chez  vous?  Si  vous 
réclamez  la  protection  de  nos  lois,  sachez  d'abord  les  respecter. 

Mais  il  y  a  des  raisons  plus  puissantes  que  tout  ce  que  je  viens  de  dire  et  qui 
peuvent  peut-être,  sinon  justifier  la  guerre  de  l'Angleterre  contre  la  Chine,  du 
moins  en  faire  comprendre  la  nature  et  la  portée.  D'abord  on  conviendra  que  la 
force  des  choses  a,  plus  que  tous  les  calculs  possibles,  amené  la  situation  présente. 
Que  des  projets  ultérieurs  soient  nés  des  événements,  que  des  espérances  s'y  soient 
rattachées,  je  ne  le  nie  pas;  mais  l'Angleterre  a  cédé  avant  tout  à  celte  force  irré- 
sistible, à  cette  espèce  de  reflux  qui  pousse  l'Occident  en  Orient,  elle  a  été  un 
instrument  entre  les  mains  de  la  Providence,  qui,  certes,  n'en  pouvait  choisir  un 
plus  puissant  pour  l'accomplissement  de  cette  immense  œuvre  de  civilisation;  car 
je  ne  retournerai  pas  la  question,  je  ne  dirai  pas  que  le  résultat  de  cette  grande 
commotion  doit  être  fatal  à  l'Angleterre,  et  que,  triomphante  partout,  sa  puissance 
viendra  se  briser  contre  la  muraille  de  la  Chine.  iN'on  ;  quelque  violente  que  soit  la 
crise  qu'elle  éprouve,  je  crois  à  cette  grande  nation  trop  de  vitalité  encore  pour 
qu'elle  puisse  tomber  sous  l'effort  d'un  seul  coup.  Je  parlerai  plus  tard  des  consé- 
quences que  pourrait  avoir  pour  elle  un  échec,  sinon  probable,  du  moins  possible; 
jusqu'ici  je  ne  veux  voir  dans  ce  choc  de  deux  mondes  que  la  marche  de  cette 
œuvre  de  progrès  qui,  depuis  dix  siècles,  par  une  puissante  réaction,  tend  à  faire 
refluer  la  lumière  vers  les  contrées  qui  nous  l'ont  donnée. 

Il  y  a  un  autre  point  de  vue  sous  lequel  on  peut  envisager  la  situation  de  l'An- 
gleterre relativement  à  la  Chine.  Comme  je  le  disais,  pour  les  nations,  une  loi  plus 
forte  que  toutes  les  autres  lois,  ou  plutôt  un  intérêt  qui  les  fait  taire  toutes,  c'est 
l'intérêt  de  l'existence  et  de  la  conservation.  Si  nous  admettons  cette  vérité,  peut- 
être  un  peu  controversible,  nous  trouverons  dans  son  application  la  justification  de 
l'Angleterre.  Vous  connaissez  bien  mieux  que  moi,  monsieur,  la  situation  du  peuple 
anglais,  et  cependant,  si,  comme  moi,  vous  aviez  pour  mission,  pour  devoir,  d'é- 
tudier les  immenses  efforts  qu'il  fait  pour  chercher,  jusque  dans  les  pays  les  plus 
éloignés,  les  éléments  de  subsistance  dont  il  a  besoin;  si  vous  le  voyiez,  comme 
moi,  tendre  tous  les  ressorts  de  sa  politique,  de  sa  puissance,  pour  trouver  de  nou- 
veaux débouchés  à  une  activité  qui  le  fatigue  et  le  tourmente,  pour  faire  déborder 
sur  d'autres  contrées  les  produits  d'une  industrie  dont  l'accroissement  doit  l'ef- 
frayer, vous  ne  vous  étonneriez  plus  que  l'Angleterre  mette  en  jeu  son  existence, 
afin  de  s'ouvrir  un  nouveau  monde.  Les  causes  principales  de  la  situation  actuelle 
sont  sous  vos  yeux;  elles  sont  à  Manchester,  à  Glasgow,  à  Birmingham;  elles  sont 


LETTHES    DE    CIIIIVE,  453 

dans  les  lois  encore  féodales  de  l'Anglelerre,  et  dans  cette  immense  population  des 
villes  induslriellos  menacées  de  mourir  de  faim,  si  leur  gouvernement  ne  va  chercher 
pour  elles,  aux  extrémités  du  monde,  une  nourriture  que  leur  terre  natale  ne  peut 
leur  donner,  et  que  l'ancien  monde  commence  à  leur  refuser.  La  cause  de  la 
guerre  que  l'Angleterre  fait  à  la  Chine  est  la  crise  même  qui  la  travaille  et  qu'a- 
perçoivent les  yeux  les  moins  clairvoyants.  Oui,  l'Angleterre  est  dans  une  situation 
alarmante  et  dont  elle  ne  pourra  sortir  que  par  des  efforts  surhumains.  Les  triom- 
phes môme  qu'elle  a  obtenus  au  commencement  de  ce  siècle  l'y  ont  amenée.  Il  y  eut 
un  moment  où  le  monde  entier  s'était  ligué  contre  elle  et  où  elle  dut  se  faire 
grande  comme  le  monde.  C'est  alors  que  nos  pères  virent  l'Angleterre  déployer  ses 
immenses  ressources  (ju'on  put  croire  un  instant  inépuisables  :  c'est  alors  que  la 
nation  se  montra  tout  entière  soulevée  par  une  volonté  énergique  et  animée  d'un 
esprit  national  plus  fort  que  la  puissance  matérielle.  Sa  dette  elle-même  fut  un 
nouveau  moyen  de  puissance  en  rendant  la  nation  responsable  des  actes  du  gou- 
vernement; mais  ces  efTorts  devaient  l'affaiblir  :  elle  chercha  dans  son  immense 
commerce  une  nouvelle  source  de  richesse  et  de  grandeur.  Maîtresse  de  la  mer, 
elle  profita  de  sa  supériorité  pour  conquérir  les  nouveaux  marchés  du  globe.  La 
nation  devint  tout  entière  commerçante. 

Quand  la  paix  vint  la  relever  de  son  fardeau,  les  ressorts  étaient  trop  tendus 
pour  qu'ils  pussent  se  relâcher  tout  d'un  coup.  D'ailleurs,  il  fallait  que  les  plaies 
faites  par  la  guerre  se  cicatrisassent,  et  puis  la  paix  européenne  ne  fut  jamais  pour 
l'Angleterre  une  paix  complète.  Son  empire  dans  l'Inde  s'étendit;  elle  fonda  par- 
tout de  nouvelles  colonies;  ce  fut  un  enchaînement  de  sacrifices  et  de  conquêtes 
qui  devinrent  tour  à  tour  nécessaires  :  l'industrie  grandit  avec  les  besoins  du  com- 
merce, et  la  classe  industrielle  avec  elle.  Une  niasse  énorme  de  capitaux,  presque 
toute  la  fortune  mobilière  de  l'Angleterre,  fut  mise  en  réquisition  :  le  budget, 
grossi  par  les  intérêts  de  la  dette,  obligea  le  gouvernement  à  chercher  tous  les 
moyens  possibles  d'augmenter  les  ressources  des  contributions,  qui  pèsent  moins 
directement  sur  la  propriété  foncière,  déjà  surchargée  d'impositions,  et  le  com- 
merce satisfit  amplement  à  ces  demandes.  A  cette  époque,  je  parle  des  années  qui 
suivent  1815,  il  n'était  pas  un  point  du  monde  où  le  commerce  britannique  ne 
régnât  sans  rivaux;  les  autres  nations  avaient  perdu  l'habitude  des  opérations  de 
long  cours;  la  guerre  leur  en  avait  fermé  les  voies;  les  États-Unis  n'avaient  pas 
encore  couvert  la  mer  de  leurs  navires  et  de  leurs  hardis  spéculateurs.  La  France, 
plus  que  toute  autre  nation,  avait  son  éducation  commerciale  à  refaire.  Le  monde, 
hors  d'Europe,  était  presque  nouveau  pour  elle. 

Mais  vingt-sept  années  de  paix  ont  déjà  commencé  à  changer  la  face  des  choses; 
les  manufactures  de  la  Grande-Bretagne  ne  sont  plus  aujourd'hui  les  seules  à  ap- 
provisionner de  leurs  produits  les  marchés  des  quatre  parties  du  monde.  Quelques 
nations  ont  payé  et  paient  encore  cher  leurs  premiers  essais  commerciaux;  déjà 
cependant  leur  industrie  suit  de  près  les  progrès  de  l'industrie  anglaise,  et  les  de- 
vance quelquefois.  Nos  navires  connaissent  aujourd'hui,  aussi  bien  que  les  navires 
anglais,  la  route  des  Indes  et  de  l'Amérique.  Le  pavillon  américain,  le  pavillon 
français,  flottent  partout  auprès  du  pavillon  britannique,  et,  ce  qui  est  plus  alar- 
mant pour  l'Angleterre,  les  gouvernements  commencent  à  sentir  toute  la  force 
que  l'action  commerciale  peut  donner  à  un  État;  ils  voient  dans  l'accroissement 
de  leurs  exportations  non  seulement  un  aliment  pour  l'industrie  et  une  source  de 
revenus  pour  le  trésor,  mais  encore  et  surtout  les  éléments  d'une  grande  force 


4a 4  LETTRES    DE    CHINE. 

maritime,  expérience  acquise  au  prix  de  trente  années  de  luttes,  et  qui  commence 
à  porter  ses  fruits. 

Malheureusement  pour  l'Angleterre,  elle  ne  peut  pas  resserrer  les  limites  de  son 
industrie  à  mesure  que  les  débouchés  lui  manquent.  Cette  industrie,  je  parle  de 
celle  qui  est  alimentée  par  le  commerce  d'exportation,  a  pris  au  contraire  un  dé- 
veloppement vraiment  prodigieux.  Aujourd'hui  même,  les  manufactures  se  multi- 
plient chaque  jour  sur  le  sol  anglais.  C'est  désormais  un  capital  qui  meurt  si  on  ne 
l'augmente.  Presque  toute  la  fortune  mobilière  de  l'Angleterre,  et  elle  est  immense, 
était  livrée,  je  le  répète,  aux  fluctuations  d'un  commerce  lointain.  Jusqu'ici  le  ca- 
pital a  produit  de  riches  intérêts,  il  a  payé  une  grande  partie  des  dépenses  de  la 
nation  ;  mais  la  source  de  ses  profits  s'épuise  ou  diminue  :  ce  ne  sera  bientôt  plus 
ce  grand  fleuve  dont  toutes  les  eaux  allaient  enrichir  le  sol  de  l'Angleterre;  il  se 
divisera,  il  se  divise  déjà  en  mille  ruisseaux  qui  vont  arroser  d'autres  terres.  Chaque 
nation  veut  en  avoir  sa  part.  Non-seulement  le  capital  commercial  n'a  pas  d'em- 
ploi, en  Angleterre,  en  dehors  de  l'industrie  manufacturière,  mais  le  gouvernement 
a  un  besoin  absolu  des  intérêts  qu'il  produit.  Ce  serait  pour  la  nation  anglaise  un 
immense  malheur,  si  cet  intérêt,  au  lieu  d'augmenter,  diminuait,  et  elle  en  est 
véritablement  menacée.  Mais  ce  qui  doit,  plus  que  toute  autre  chose,  exciter  la 
sollicitude  du  gouvernement  anglais,  c'est  la  situation  de  la  classe  industrielle  qui 
forme  une  partie  si  forte  et  si  énergique  de  la  nation.  Il  n'est  pas  de  grande  ville 
en  Angleterre,  où  cette  classe,  si  laborieuse  et  si  pauvre,  n'inspire  une  pitié  pro- 
fonde, surtout  quand  on  considère  qu'elle  ne  tire  pas  sa  subsistance  delà  terre  na- 
tale, et  que  sa  vie,  tout  artificielle,  peut  lui  échapper  par  des  causes  qu'il  n'est  pas 
au  ponvoir  de  l'homme  de  combattre. 

Et  c'est  au  moment  où  l'Angleterre  se  sent  menacée  dans  le  principe  et  la  base 
de  son  existence,  dans  son  commerce  maritime,  qu'un  des  principaux  marchés  du 
globe  est  près  de  lui  échapper,  un  marché  dont  les  produits,  à  leur  entrée  eu  An- 
gleterre, paient  plus  d'un  dixième  de  son  immense  budget,  un  marché  qui  apporte 
près  de  100  millions  de  francs  h  la  compagnie  des  Indes,  qui  alimente  une  naviga- 
tion considérable;  un  marché,  enfin,  où  le  mouvement  annuel  du  commerce  anglais 
était  encore,  il  y  a  deux  ans,  de  -400  millions. 

Sans  doute,  l'Angleterre  ne  peut  s'en  prendre  qu'à  elle-même  de  cette  situation; 
elle  a  poussé  trop  loin  l'application  de  ces  idées  de  liberté  commerciale  illimitée, 
en  n'astreignant  pas  son  commerce  en  Chine  à  certaines  règles,  et  en  laissant  son 
représentant  à  Canton  avec  la  mission  de  diriger  le  commerce  anglais  sans  aucuns 
pouvoirs,  sans  aucune  juridiction  sur  ses  nationaux.  Mais,  le  fait  une  fois  accompli, 
le  gouvernement  anglais  n'aurait-il  pas  manqué  à  tous  ses  devoirs  s'il  n'avait  pas 
pris  toutes  les  mesures  qu'il  a  cru  propres  à  épargner  au  commerce  britannique  le 
malheur  qui  le  menaçait?  Devait- il  s'arrêter  devant  toutes  les  considérations  qu'on 
pouvait  faire  valoir  contre  la  justice  de  la  cause  anglaise?  Ne  se  trouvait-il  pas  dans 
une  de  ces  situations  anormales  où  le  sentiment  de  ce  qui  est  juste  se  tait?  Ne  de- 
vait-il pas  compte  au  peuple  anglais  de  tous  ses  actes?  ne  lui  devait-il  pas  compte 
de  son  commerce  en  Chine  ruiné,  de  ses  revenus  diminués  d'un  dixième,  de  son 
industrie  déjà  si  souffrante  et  gémissant  sous  ce  nouveau  coup?  Fallait-il,  parce 
qu'il  plaisait  à  la  Chine,  à  tort  ou  à  raison,  de  fermer  ses  ports  au  commerce  étran- 
ger, que  l'Angleterre  renonçât  tout  d'un  coup  aux  avantages  qu'elle  était,  depuis 
si  longtemps,  habituée  à  y  rencontrer?  Évidemment,  le  devoir  le  plus  sacré  pour  le 
gouvernement  anglais,  dans  cette  circonstance  critique,  lui  était  dicté  par  sa  si- 


LETTIIES    DE    CHINE. 


liiiition  nit'ino.  Il  ne  pouvait  permettre  que  le  commerce  de  la  Cliine  lui  échappiit, 
dût-il  faire,  pour  arriver  à  ce  but,  une  guerre  dont  la  justice  lïit  douteuse. 

Dans  ma  prochaine  lettre,  je  discuterai  l'opportunité  et  la  sagesse  des  mesures 
prises  par  le  gouvernement  anglais,  et  leur  résultat  probable. 


Macao.  1^^^^  -^^ùI  1841. 


CONQUÊTES 


ET  DÉSASTRES  DES  ANGLAIS 


DANS  L'ASIE  CENTRALE. 


L'Angleterre  a  trouvé  son  Moscou  au  cœur  de  l'Asie.  C'est  un  des  plus  aflreux 
désastres  dont  fasse  mention  l'histoire  de  sa  domination  dans  les  Indes.  Son  meil- 
leur sang  y  a  coulé;  ses  plus  glorieux  enfants  sont  ensevelis  dans  les  neiges  du 
Caboul.  Alexandre  Burnes,  le  héros  de  l'Indus,  est  mort  à  trente-cinq  ans,  miséra- 
blement assassiné  par  un  barbare;  le  représentant  anglais  a  été  traîtreusement 
massacré  au  moment  où  il  était  sous  la  foi  du  droit  des  gens;  et  toute  une  armée 
anglaise,  cinq  raille  hommes,  après  avoir  résisté  pendant  deux  mois  à  quarante 
mille  révoltés,  sans  vivres,  sans  feu,  sans  munitions,  abandonnés  au  milieu  des  mon- 
tagnes et  des  neiges,  et  ne  pouvant  attendre  des  secours  qu'au  printemps,  ont  été 
exterminés  presque  jusqu'au  dernier  en  faisant  une  trouée  désespérée  au  milieu  de 
l'ennemi.  L'Angleterre  a  perdu  en  un  moment  le  fruit  de  trois  années  d'efiforts,  le 
prix  de  plusieurs  centaines  de  millions;  le  prestige  de  sa  puissance  a  reçu  un  coup 
terrible  qui  retentira  dans  toute  l'Asie,  et,  ce  qu'il  y  a  de  plus  désastreux  pour 
elle,  c'est  qu'il  faudra  qu'elle  recommence,  au  prix  de  nouveaux  trésors  et  de  nou- 
velles armées,  l'œuvre  ingrale  et  stérile  de  ses  conquêtes  au  delà  de  l'Indus.  Les 
Anglais  à  Caboul,  comme  les  Français  à  Moscou,  s'étaient  engagés  au  milieu  de 
populations  qui  se  refermaient  silencieusement  sur  eux  en  attendant  l'heure  de  les 
étouffer;  à  Caboul  comme  à  Moscou,  la  révolte  a  été  soudaine,  unanime,  impla- 
cable, l'élan  irrésistible  de  toute  une  nation  se  soulevant  contre  l'invasion  étran- 
gère ;  et  enfin,  un  dernier  trait  de  similitude,  c'est  que  l'ennemi  que  les  Anglais 
étaient  allés  chercher  au  cœur  de  l'Asie  centrale  était  le  même  que  les  Français 
allaient  attaquer  aux  extrémités  de  l'Europe,  c'était  la  Russie. 

Il  y  a  peu  de  jours  encore,  les  représentants  de  la  Russie  et  les  ministres  de 


CONQUÊTES  ET  DÉSASTRES  DES  ANGLAIS  DANS  L'ASIE  CENTRALE.       4,) 7 

l'Angleterre  fraternisaient  ;\  Londres  dans  un  banquet,  et,  pendant  ce  temps,  les 
deux  peuples  continuaient,  dans  les  vastes  espaces  de  l'Asie  centrale,  cette  lutte 
sourde,  incessante,  infatigable,  qu'ils  y  ont  engagée  depuis  des  siècles  et  qui  finira 
un  jour  parles  y  mettre  face  à  face.  C'est  l'Afghanistan  qui  est  le  principal  théâtre  de 
cet  antagonisme;  c'est  la  grande  route  de  l'Inde,  le  chemin  qu'ont  pris  tous  les 
conquérants  ;  et  c'a  toujours  été  pour  la  puissance  anglaise  une  question  de  vie  et 
de  mort  d'empêcher  qu'aucune  autre  influence  que  la  sienne  prédominât  dans  cette 
partie  de  l'Asie  centrale.  Elle  n'y  a  jamais  cherché  des  conquêtes  de  territoire,  elle 
n'est  déjà  que  trop  embarrassée  de  l'étendue  de  ses  possessions  indiennes;  quand, 
en  1858,  elle  se  détermina  à  envoyer  une  expédition  au  delà  de  l'Indus  pour  réta- 
blir le  schah  Soudja  sur  le  trône  des  Afghans,  elle  ne  le  fit  qu'après  que  les  intri- 
gues de  la  Russie,  en  poussant  la  Perse  sur  l'Afghanistan,  lui  eurent  enlevé  toute 
alternative  :  car,  ce  qui  rend  l'influence  russe  d'autant  plus  dillicile  à  saisir  et  à 
combattre,  c'est  que  la  Russie  n'intervient  jamais  qu'indirectement,  etqu'elle  n'ap- 
paraît que  sous  les  couleurs  de  la  Perse,  qui  est  sous  sa  main.  Dès  1836,  nous 
voyons  M.  Eilis,  chargé  d'affaires  anglais  à  Téhéran,  écrire  à  lord  Palmerston  : 
a  J'ai  la  conviction  bien  arrêtée  que  le  gouvernement  anglais  ne  peut  permettre 
l'extension  de  la  monarchie  persane  dans  la  direction  de  l'Afghanistan,  sans  mettre 
en  danger  la  tranquillité  intérieure  de  l'Inde,  cette  extension  amènerait  l'influence 
russe  au  seuil  même  de  notre  empire;  et  comme  la  Perse  ne  veut  pas,  ou  n'ose  pas 
entrer  en  alliance  étroite  avec  la  Grande-Bretagne,  notre  politique  doit  être  de  la 
considérer  non  plus  comme  un  ouvrage  avancé  pour  la  défense  de  l'Inde,  mais 
comme  la  première  ligne  d'où  commencera  l'attaque.  " 

Mais  peut-être  convient-il  de  donner  un  aperçu  rapide  de  la  situation  du  pays 
au  moment  où  l'expédition  anglaise  en  changea  la  face.  Le  fondateur  de  l'empire 
des  Afghans,  Ahmed-Schah,  était  mort  en  1775,  laissant  sur  le  trône  son  fils, 
Timour- Schah,  qui  régna  vingt  ans,  et  mourut  en  95.  Ses  trois  fils,  Mahmoud, 
Zehman  et  Soudja,  se  divisèrent,  et,  au  milieu  de  leurs  troubles  domestiques, 
une  tribu  rivale,  celle  des  Barukzis,  se  partagea  la  monarchie  des  Afghans.  Des 
descendants  de  la  famille  légitime,  un  seul  garda  une  portion  de  l'héritage  pa- 
ternel ;  ce  fut  le  fils  de  Mahmoud,  Kamram,  qui  est  aujourd'hui  le  souverain  de 
Hérat,  capitale  du  Khoraçan  afghan.  Les  quatre  villes  royales  de  l'Afghanistan 
sont  :  Caboul,  Candahar,  Ghizni,  Peschawer.  Dost-Mohammed,  le  chef  de  la  tribu 
usurpatrice  des  Barukzis,  avait  établi  son  autorité  à  Caboul  ;  un  de  ses  frères  était 
à  Ghizni,  et  un  autre  à  Candahar.  Peschawer  avait  été  distrait  de  la  monarchie  des 
Afghans,  et  était  tombé  sous  la  suzeraineté  du  fameux  roi  de  Lahore,  Runjet- 
Singh.  Des  trois  descendants  de  la  race  légitime,  un  était  mort,  et  les  deux  autres 
s'étaient  réfugiés  à  Loudianah,  chez  les  Anglais,  qui  leur  faisaient  une  pension.  Le 
premier,  Zehman,  était  aveugle,  son  frère  Mahmoud  lui  ayant  fait  crever  les  yeux  ; 
le  second,  schah  Soudja,  après  avoir  eu  des  aventures  inouïes  et  tenté  deux  fois  de 
reconquérir  son  royaume,  s'occupait  philosophiquement  à  écrire  ses  mémoires, 
quand  les  Anglais  vinrent  le  prendre  et  le  replacer  sur  son  trône.  Alexandre 
Burnes,  l'homme  du  monde  qui  connaissait  le  mieux  l'Asie,  regardait  les  deux 
princes  légitimes  comme  tout  à  fait  incapables  de  relever  la  monarchie  des  Afghans. 
Il  avait  toujours  conseillé  au  gouvernement  de  l'Inde  de  soutenir  la  cause  de  Dost- 
Mohammed,  le  conquérant  de  Caboul,  et  de  l'aider  à  réunir  sous  sa  domination 
toutes  les  principautés  dispersées  pour  en  faire  une  barrière  entre  l'Inde  et  la 
Russie.  «  Si  nous  pouvons,  écrivait-il,  rétablir  l'union  dans  la  famille  des  Barukzis. 


458  CONQUÊTES   ET    DÉSASTRES    DES    ANGLAIS 

ce  que  je  regarde  comme  très-aisé,  nous  élèverons  dans  ce  pays,  au  lieu  d'États 
divisés  et  ouverts  à  toutes  les  intrigues,  une  barrière  qui  préservera  nos  possessions.  » 
Dost-Moharamed  passait  en  effet  pour  l'homme  le  plus  habile  et  le  plus  brave 
soldat  des  Afghans;  peut-être  ces  qualités  même  ont-elles  inquiété  les  Anglais; 
toujours  est  il  qu'ils  ont  préféré  se  faire  de  lui  un  ennemi.  Plusieurs  causes, 
toutefois,  tendaient  déjà  à  jeter  Dost-Mohammed  dans  les  bras  de  la  Russie. 
Peschawer,  qui  était  un  des  apanages  du  royaume  de  Caboul,  était  aux  mains  de 
Runjet-Singh,  l'allié  fidèle  de  l'Angleterre,  qui  le  resta  jusqu'à  sa  mort.  Fort  de 
cette  protection  redoutée,  le  roi  de  Lahore  se  riait  de  toutes  les  tentatives  de  Dost- 
Mohammed  pour  recouvrer  cette  portion  de  ses  États.  De  plus,  Dost-Mohammed 
était  l'ennemi  mortel,  l'ennemi  de  caste  de  Ramram,  prince  de  Hérat,  le  seul  des- 
cendant régnant  de  Tiuioui-,  et'Kamram  était  encore  le  protégé  de  l'Angleterre. 
Les  destinées  de  l'Asie,  et  celles  de  l'Europe  peut  être,  se  sont  longtemps  agitées 
et  s'agiteront  sans  doute  encore  autour  des  murailles  de  cette  ville  ignorée.  Hérat 
est  située  à  environ  cent  cinquante  lieues  entre  Ispahan  et  Caboul.  Le  schah  de 
Perse  prétend  avoir  des  droits  de  suzeraineté  sur  l'Afghanistan,  et,  quand  il  les 
oublie,  la  Russie  se  charge  de  les  lui  rappeler.  C'est  ainsi  qu'en  1836,  nous  voyons 
le  schah  commencer  le  siège  de  Hérat,  et  le  continuer  pendant  plusieurs  années  au 
milieu  des  plus  curieuses  vicissitudes.  C'est  un  officier  russe  qui  dirige  les  opéra- 
tions du  siège,  pendant  qu'un  lieutenant  anglais,  EIdred  Pottinger,  se  jette  dans  la 
place  et  en  dirige  la  défense.  M.  Mac-Neill,  le  représentant  anglais  à  la  cour  de 
Perse,  écrivait  à  son  gouvernement  le  1"  août  1858  :  <.  Si  Hérat  tombe,  la  Russie 
devient  la  maîtresse  sans  partage  des  destinées  politiques  et  commerciales  de  l'Asie 
centrale;  car,  l'Angleterre  se  trouvant  rejetée  jusqu'à  l'Indus,  Khiva  et  Bockara 
seront  forcés  de  se  soumettre  si  on  les  attaque,  tandis  que  la  Perse  et  l'Afghanistan 
seront  déjà  entièrement  à  la  disposition  de  la  Russie.   > 

En  même  temps,  des  agents  russes  déguisés  parcouraient  toutes  les  contrées  de 
l'Asie,  Balkh,  Bockara,  Caboul,  Lahore,  et  l'Inde  anglaise;  ils  cherchaient  à  nouer 
des  relations  directes  avec  les  indigènes,  et  lord  Auckland,  gouverneur  des  Indes, 
écrivait  au  comité  secret  à  Londres  :  «  Je  vous  ai  dit  que  je  ne  croyais  pas  à  la 
stabilité  de  la  domination  persane  dans  les  contrées  afghanes;  mais  il  y  a  une 
marche  ouverte  aux  agents  de  la  Russie  dans  les  efforts  qu'ils  font  pour  étendre 
l'influence  de  leur  nation,  et  qu'ils  paraissent  devoir  préférer  à  celle  d'établir  la 
domination  directe  de  la  Perse  sur  l'Afghanistan.  On  peut  induire,  de  leur  langage 
et  de  leurs  démarches,  qu'ils  veulent,  d'un  côté  paraître  aider  la  Perse  à  établir  sa 
suprématie  générale  sur  tous  les  chefs  afghans,  et  de  l'autre  protéger  ces  chefs 
contre  toute  attaque.  Ceci  peut  bien  servir  les  vues  immédiates  de  la  Perse,  mais 
cela  peut  avoir  aussi  pour  effet  définitif,  dans  l'état  d'anarchie  de  l'Afghanistan,  de 
donner  à  la  Russie  l'arbitrage  et  le  protectorat  de  tous  les  chefs  de  ces  pays.  Je  n'ai 
pas  besoin  de  dire  que  nous  aurions  le  droit  et  l'intérêt  le  plus  clairs  à  réclamer 
contre  de  pareils  procédés,  car  la  Russie  ne  peut  avoir  aucun  motif  légitime  pour 
étendre  ses  relations  politiques  à  l'Afghanistan,  tandis  que  nous  sommes  nécessai- 
rement intéressés  à  la  paix  et  à  l'indépendance  de  ce  pays  par  proximité  et  par 
position.  1) 

Le  gouvernement  anglais  réclamait  en  effet,  mais  le  gouvernement  russe  niait  ou 
désavouait  ses  agents,  et  continuait  ses  manœuvres.  Cependant  l'Angleterre  eut 
bientôt  des  preuves  positives  à  donner  de  l'intervention  russe  dans  les  affaires  de 
l'Afghanistan.  Dost-Mohammed,  trouvant  les  Anglais  fidèles  à  leur  allié  Runjet- 


DANS    ^'ASlli   CENTHALK.  AZU 

Singh,  ol  110  pouvant  ohlonir  d'eux  qu'ils  achelassent  son  alliance  au  prix  de  la 
reslilution  de  Pescliawer,  disait  à  Burnes  :  «  Je  n'ai  pins  d'espoir  dans  votre  gou- 
vernenient,  je  serai  obligé  d'avoir  recours  à  d'autres.  Je  le  ferai  pour  sauver  l'Af- 
ghanistan et  pour  mon  propre  honneur,  et  non  par  mauvais  vouloir  pour  les  Anglais,  n 
Alors  il  adressa  à  l'empereur  de  Russie  une  lettre  dans  laquelle  il  lui  disait  :  «  Le 
gouvernement  hrilanniciue  me  montre  de  mauvaises  dispositions,  et  si  votre  impé- 
riale majesté  voulait  arranger  les  alHiires  dans  le  pays  afghan  et  m'assisler,  elle 
forait  de  moi  son  (ihligé.  J'espère  que  votre  majesté  impériale  me  fera  la  faveur  de 
me  permettre  d'èlre  admis,  comme  les  Persans,  sous  la  protection  du  gouvernement 
russe.  Je  puis  rendre,  avec  mes  Afghans,  des  services  utiles.  »  L'empereur  de  Russie 
répondit  en  promollant  que,  dès  que  le  schah  de  Perse  aurait  pris  Hérat,  il  enver- 
rait de  l'argent  et  des  troupes  à  Dost-Mohammed  contre  Runjet-Singh,  et  qu'à  son 
défaut,  le  gouvernement  russe  donnerait  tous  les  secours  nécessaires.  Ce  fut  alors 
qu'un  agent  russe,  appelé  Vicovvich,  qui  joue  dans  ces  affaires  un  très-grand  rôle, 
et  qui  eut  depuis  une  aventure  très-surprenante,  arriva  à  Caboul,  chez  Dost-Mo- 
liammed,  avec  un  envoyé  persan.  Alexandre  Burnes  y  était  déjà,  et  ces  deux  hommes, 
remarquables  à  juste  titre,  se  trouvèrent  en  présence. 

Ce  ne  fut  pas  sans  répugnance  et  sans  eûbrts  que  Dost-Mohammed  se  donna  à 
la  Russie.  Il  siMitait  que  la  force  était,  pour  le  moment  du  moins,  du  côté  de  l'An- 
gleterre; que  les  Anglais  seuls  pouvaient  l'aider  à  fonder  et  à  maintenir  une  mon- 
archie. L'influence  de  Burnes  l'avait  déterminé  à  faire  une  dernière  tentative  pour 
s'assurer  l'amitié  de  l'Angleterre.  Il  avait  même  renoncé  à  sa  haine  hér'éditaire  contre 
Kamram,  et  il  disait  à  Burnes  :  «  J'oublierai  la  querelle  de  sang  qu'il  y  a  entre 
moi  et  Kamram,  et  j'irai  avec  mes  meilleures  troupes  au  secours  de  Hérat.  Tout  ce 
que  je  demande,  c'est  d'être  garanti  contre  la  colère  de  la  Perse  dont  j'aurai  refusé 
les  offres,  d'être  protégé  contre  les  agressions  des  Sikhs  (Lahore)  pendant  mon 
absence,  d'être  reconnu  par  vous  comme  émir  de  Caboul,  et  de  recevoir  une  sub- 
vention pour  les  troupes  que  j'emploierai  à  votre  service.  »  11  ajoutait  même  qu'il 
ne  parlerait  pas  jusqu'à  nouvel  ordre  de  la  restitution  de  Peschawer.  Burnes,  se 
croyant  sûr  de  l'appui  de  son  gouvernement,  avait  tout  promis.  Dost-Wohammed 
voulait  renvoyer  l'agent  russe  Vicowich  et  l'envoyé  persan  sans  les  entendre,  mais 
Burnes  l'engagea  à  les  recevoir  et  à  prendre  leurs  dépêches.  L'habile  Anglais  en 
prit  des  copies  et  les  envoya  à  lord  Auckland.  Nous  ne  savons  quelles  furent  les 
causes  qui  dirigèrent  la  conduite  du  gouverneur-général  ;  mais  il  parait  qu'il  rompit 
toutes  les  négociations  que  Burnes  avait  conclues  avec  tant  de  peine  et  de  succès, 
et  lui  enjoignit  de  déclarer  à  Dost-Mohammed  qu'il  avait  agi  sans  instructions.  La 
colère  du  chef  afghan  fut  égale  au  découragement  de  Burnes,  qui  dut  céder  la  place 
et  la  victoire  aux  agents  de  la  Russie»  et  un  traité  fut  signé  entre  les  sirdars  des 
Afghans  et  le  schah  de  Perse,  traité  garanti  par  le  comte  Simonich,  ministre  russe 
à  Téhéran,  et  qui  établissait  l'influence  russe  dans  l'Afghanistan  comme  dans  la 
Perse.  Burnes  ne  se  retira  pas  sans  donner  un  dernier  avertissement  à  son  gouver- 
nement, et  il  lui  écrivit  :  «  Quant  à  la  Russie,  ses  mano3uvres  sont  devenues  si 
évidentes,  que  je  présume  qu'il  faut  qu'elle  désavoue  M.  VicoAvich  et  M.  Goutte 
pour  ses  émissaires,  ou  qu'on  la  rende  responsable  de  leurs  démarches.  11  ne  me 
reste  qu'à  exprimer  de  nouveau  ma  conviction  profonde,  fondée  sur  une  longue 
étude  des  événements  de  l'Asie  centrale,  que  des  conséquences  de  la  nature  la  plus 
sérieuse  sortiront  inévitablement  de  ces  démarches,  si  le  gouvernement  anglais  n'y 
met  pas  l'opposition  la  plus  prompte,  la  plus  active  et  la  plus  décidée. 


440  CONQUÊTES    ET    DÉSASTRES    DES    ANGLAIS 

Ces  sollicitations  pressantes  ne  furent  pas  négligées.  Le  gouvernement  anglais 
adressa  directement  des  plaintes  au  cabinet  de  Saint-Pétersbourg,  et  ce  furent 
sans  aucun  doute  les  copies  faites  par  Burnes  et  envoyées  à  lord  Auckland  à 
Simlah,  qui  servirent  de  teste  à  la  dépêche  que  le  marquis  de  Clanricarde  remit 
au  gouvernement  russe,  et  dans  laquelle  l'ambassadeur  anglais,  ne  gardant  plus 
aucun  ménagement,  disait  : 

<i  Le  soussigné  est  chargé  de  déclarer  au  cabinet  de  Saint-Pétersbourg  que  le 
gouvernement  britannique  a  entre  les  mains  une  copie  du  traité  conclu  entre  la 
Perse  et  le  souverain  de  la  principauté  de  Candahar,  qui  fait  partie  de  l'Afghanistan, 
traité  dont  l'accomplissement  est  garanti  par  le  comte  Simonich,  et  dont  les  stipu- 
lations blessent  les  intérêts  de  l'Angleterre.  Ce  traité  attribue  à  la  Russie  le  droit 
d'obliger  la  Perse  à  s'emparer  de  Hérat,  et  à  remettre  cette  ville  au  prince  de  Can- 
dahar. Ce  dernier  réunira  la  principauté  de  Hérat  à  ses  autres  possessions,  mais 
sous  la  condition  de  payer  tribut  à  la  Perse.  Ce  traité  stipule  aussi  le  droit  de  la 
Russie  d'obliger  la  Perse  à  protéger  le  souverain  de  Candahar  contre  toute  attaque, 
de  quelque  côté  qu'elle  puisse  venir.  A  la  vérité,  cette  stipulation  ne  fait  aucune  al- 
lusion formelle  à  l'Angleterre  ;  mais  l'intention  des  diverses  parties,  figurant  au 
traité,  est  évidente  dans  le  projet  primitif  du  traité,  dont  le  cabinet  britannique 
possède  une  copie.  Dans  cet  original,  les  expressions  sont  moins  circonspectes,  et 
il  est  fait  mention  expresse  de  l'Angleterre  comme  d'une  des  puissances  contre  les- 
quelles la  Russie,  concurremment  avec  la  Perse,  doit  soutenir  les  princes  du  Can- 
dahar. 

K  Le  soussigné  est  encore  chargé  de  déclarer  qu'un  agent  russe,  nommé  Vico- 
wich,  qui  souvent  se  donne  le  nom  d'Omar-Bey,  et  qui  annonce  qu'il  est  attaché  h 
l'état-major  du  commandant-général  d'Orembourg,  a  porté  des  lettres  de  l'empereur 
de  Russie  et  du  comte  Simonich  au  prince  de  Caboul  Des  copies  de  ces  lettres  sont 
entre  les  mains  du  gouvernement  britannique.  Le  comte  Simonich  a  toujours  gardé 
le  plus  profond  silence  sur  la  mission  de  cet  agent  avec  le  ministre  anglais  à  Té- 
héran. Cette  réserve  aurait  sans  doute  semblé  inutile,  si  cet  agent  n'avait  été  chargé 
que  de  porter  les  lettres  qui  lui  avaient  été  confiées,  et  si  sa  mission  n'avait  rien 
eu  qui  pût  blesser  les  intérêts  de  l'Angleterre.  Mais  le  gouvernement  britannique  a 
la  preuve  que  le  comte  Simonich  a  annoncé  au  schah  de  Perse  que  cet  agent  russe 
devait  conseiller  au  prince  de  Caboul  de  rechercher  l'appui  et  le  secours  du  gou- 
vernement persan  dans  la  lutte  qu'il  soutientcontre  le  souverain  de  Lahore,Runjet- 
Singh:  et  les  rapports  reçus  par  le  cabinet  anglais  sur  le  langage  qu'a  tenu  cet  agent 
à  Candahar  et  à  Caboul,  indiquent  clairement  que  le  but  de  ses  efforts  était  de 
détourner  les  souverjdns  des  diverses  principautés  de  l'Afghanistan  de  toute  alliance 
avec  l'Angleterre,  et  de  les  déterminer  à  mettre  toute  leur  confiance  dans  la  Perse 
et  dans  la  Russie. 

«  Si  le  gouvernement  britannique  pouvait  avoir  quelques  doutes  sur  l'exactitude 
des  rapports  qu'il  a  reçus,  tous  ces  doutes  seraient  dissipés  par  les  propos  malveil- 
lants que  le  comte  Simonich  a  tenus,  sur  le  gouvernement  anglais,  aux  agents  en- 
voyés à  la  cour  de  Perse  par  le  sultan  de  Caboul,  propos  sur  lesquels  ces  agents  ont 
adressé  à  leur  maître  un  rapport  spécial  dont  le  gouvernement  britannique  a  la 
copie  entre  les  mains.  » 

La  Russie  eut  l'air  de  battre  en  retraite;  elle  désavoua  tout,  elle  rappela  le  comte 
Simonich  et  refusa  de  ratilier  la  sanction  qu'il  avait  donnée  au  traité;  elle  décida 
le  schah  de  Perse  à  lever  le  siège  de  Hérat,  et  enfin  elle  rappela  son  agent  Vico- 


«AJNS    L'ASIE    CENTRALE.  441 

wich.  Cet  homme  était  devenu  compromettant,  et  un  jour  il  se  fit,  dit-on,  sauter  la 
cervelle  d'un  coup  de  pistolet,  après  avoir  eu  soin  de  brftler  ses  papiers.  Sa  mort 
fut  entourée  d'un  mystère  qui  est  resté  inexpliqué;  il  en  est  qui  la  regardent 
comme  une  fable,  et  qui  pensent  qu'Oniar-Bcy  n'a  disparu  que  du  monde  poli- 
tique. 

Cependant,  quoique  la  Russie  parût  céder  sur  tous  les  points  et  que  lord  Pal- 
merston  eût  déclaré  les  explications  de  M.  de  Nesselrode  parfaitement  satisfai- 
santes, l'Angleterre  continuait  ses  préparatifs.  Sérieusement  alarmée,  elle  avait 
résolu  de  frapper  un  grand  coup  et  d'abattre  la  puissance  menaçante  de  Dost-Mo- 
hammed.  Le  26  juin  1858,  un  traité  fut  conclu  entre  lord  Auckland,  gouverneur- 
général  des  Indes,  Runjet-Singh,  roi  de  Laliore,  et  schah  Soudja,  un  des  princes 
légitimes  pensionnés  à  Loudianah,  par  lequel  le  gouvernement  des  Indes  s'enga- 
geait à  rétablir  sur  son  trône  ce  fils  de  Timour.  Dans  la  proclamation  que  lord 
Auckland  publia  alors,  il  disait  que  «  la  popularité  du  schah  Soudja  était  prouvée 
par  les  meilleures  autorités,  et  que,  d'après  les  rapports  des  officiers  qui  avaient 
visité  l'Afghanistan,  la  désunion  et  l'impopularité  des  chefs  barukzis  les  rendaient 
incapables  d'être  jamais  d'utiles  alliés  de  l'Angleterre.  »  Le  gONvernement  de  l'Inde 
s'abusait  et  abusait  ses  peuples.  Tout  au  contraire,  les  officiers  qui  connaissaient 
l'Asie,  tous  sans  exception,  se  prononçaient  contre  cette  expédition  aventureuse. 
Les  hommes  les  plus  expérimentés  la  condamnaient  comme  une  grave  et  inutile 
imprudence,  et  le  vieux  duc  de  Wellington  éleva  dans  le  parlement  sa  voix  pro- 
phétique et  respectée  pour  déplorer  l'égarement  qui  entraînait  la  puissance  an- 
glaise au  delà  de  l'Indus. 

Malgré  tous  ces  avertissements,  le  gouvernement  de  l'Inde  commença  celte  cam- 
pagne qui  devait  un  jour  porter  des  fruits  si  funestes  pour  l'Angleterre.  Il  eût  été 
facile  à  l'armée  expéditionnaire  de  prendre  par  les  royaumes  tributaires  pour  aller 
rejoindre  le  Punjab  et  son  allié  Runjet-Singh;  mais  la  compagnie  des  Indes  avait 
encore  un  autre  but  en  faisant  une  campagne  pour  l'établir  schah  Spudja  sur  son 
trône,  c'était  de  s'assurer  la  possession  du  cours  de  l'Indus.  L'infatigable  Burnes, 
le  premier  Européen  qui,  au  milieu  de  fatigues  fabuleuses,  avait  pu  remonter  le 
cours  de  ce  fleuve  célèbre,  Burnes  avait  fourni  tous  les  plans  nécessaires  à  l'expé- 
dition. Une  division  partie  de  Bombay  alla  prendre  l'Indus  à  son  embouchure.  Il  y 
eut  là  une  première  conquête  à  faire,  celle  du  Sindy.  Les  Anglais  prirent  la  capitale, 
Hyderabad,  occupèrent  Kouratchi,  l'entrepôt  du  commerce  avec  l'intérieur  de  l'Asie, 
et  conclurent  avec  les  émirs  du  Sindy  un  traité  qui  abolissait  les  douanes  sur  l'Indus 
et  établissait  le  paiement  d'un  tribut.  Pendant  ce  temps,  l'autre  division  de  l'armée, 
partie  du  Bengale,  avait  remonté  jusqu'au  Punjab,  et  delà  redescendait  le  Sulledge, 
en  recevant  sur  son  passage  la  soumission  de  tous  les  princes  du  pays,  pour  aller 
joindre  l'autre  division  à  Schikarpour,  sur  la  limite  du  Sindy  et  de  l'Afghanistan. 
En  arrivant  sur  les  bords  de  l'Indus  à  Kairpour,  elle  y  trouva  Burnes,  qui  avait  déjà 
conclu  un  traité  avec  l'émir,  et  le  14  février  1859,  elle  passa  l'Indus  sur  un  pont 
de  bateaux,  à  Buckur.  Toute  l'armée  anglaise  se  trouva  réunie  à  Schikarpour  dans 
les  premiers  jours  du  mois  de  mars,  et  elle  était  déjà  réduite  de  cinquante  mille 
hommes  à  trente  mille. 

Les  Anglais  n'avaient  pourtant  rencontré  jusqu'alors  que  peu  de  résistance  :  la 

nature  devait  leur  en  offrir  encore  plus  que  les  hommes.  Quand  ils  s'engagèrent 

dans  les  montagnes  et  dans  les  gorges  de  Bolan,  ils  eurent  à  subir  des  fatigues 

inouïes.  Cinq  cents  hommes  auraient  pu  les  anéantir  sans  qu'ils  pussent  résister  ; 

TOJIE    [.  29 


442  CONQUÊTES  ET  DÉSASTRES  DES  ANGLAIS 

les  Barukzis  avaionl  fait,  un  appel  au  fanatisme  religieux,  mais  la  désunion  régnait 
parmi  eux,  et  ce  fut  ce  qui  sauva  l'expédition.  A  Dadur,  en-deçà  des  montagnes,  le 
thermomètre  marquait  102  degrés  Fahrenheit,  tandis  que  des  ouragans  de  neige 
])assaient  sur  la  tête  des  soldats  engagés  dans  les  défilés.  Au  milieu  de  tontes  ces 
fatigues,  l'armée  anglaise  arriva  cependant  le  24  avril  à  Candahar,  et  le  8  mai,  le 
schah  Soudja  y  fut  solennellement  couronné.  On  sait  que  Candahar  était  une  des 
villes  royales  des  Afghans.  Le  roi  mannequin  avait  suivi  toute  la  campagne  avec  son 
indifférence  habituelle;  on  l'avait  confié  comme  un  dépôt  précieux  au  principal 
corps  d'armée,  protégé  par  l'avant  et  par  l'arrière-garde,  et  il  était  sous  la  surveil- 
lance spéciale  de  Mac-Naghten,  l'envoyé  de  la  compagnie,  et  le  même  qui  vient 
d'être  assassiné  à  Caboul  par  le  fils  de  Dost-Mohammed. 

AGandahar,  l'armée  anglaise  s'était  comptée;  elle  n'avait  plus  que  onze  mille  Eu- 
ropéens. Cependant  elle  continua  sa  marche,  et  elle  arriva  le  21  juillet  devant  une 
autre  des  villes  royales,  Ghizni.  La  ville  était  forte  et  défendue  par  un  des  fils  de 
Dost-Mohammed.  Les  Anglais  minèrent  et  firent  sauter  les  portes,  et  après  un  ter- 
rible assaut  au  sabre,  au  poignard  et  au  pistolet,  ils  enlevèrent  la  place.  Ce  fait 
d'armes  produisit  une  grande  impression  chez  les  Afghans.  Dost-Mohammed  résolut 
d'attendre  des  jours  meilleurs;  il  abandonna  sa  capitale,  et  se  sauva  du  côté  de  la 
Perse.  Schah  Soudja  entra  dans  Caboul  le  7  août. 

Ainsi  fut  achevée  en  quelques  mois  la  conquête  d'un  vaste  royaume  par  quelques 
milliers  d'hommes.  La  témérité  avec  laquelle  l'Angleterre  avait  étendu  ses  opéra- 
tions si  loin  de  sa  base,  ne  pouvait  être  justifiée  que  par  la  nécessité  ;  elle  parut 
l'être  aussi  par  le  succès.  L'effet  moral  produit  par  la  rapidité  de  la  conquête  fut 
immense.  La  race  qui  venait  d'être  vaincue  et  qui  paraissait  soumise,  était  d'une 
tout  autre  trempe  que  celles  que  les  Anglais  avaient  eues  à  dompter  jusqu'alors. 
La  défense  de  Ghizni  avait  donné  la  mesure  de  son  courage,  et  il  avait  été  reconnu 
que  les  trois  quarts  des  blessures  avaient  été  faites  à  l'arme  blanche.  Toutes  les 
populations  de  l'Asie  centrale  regardaient  les  Afghans  comme  les  premiers  de  leur 
race,  et  leur  chute  les  frappait  toutes  du  même  coup. 

Nous  avons  vu  la  grandeur  ;  nous  allons  voir  la  décadence. 

Près  de  trois  ans  se  .sont  écoulés  depuis  qu'une  armée  anglaise  a  replacé  sur  le 
trône  de  ses  pères  ce  souverain  imbécile.  On  l'appelait  alors  schah  Soudja  le  dé- 
siré ;  on  disait  que  ses  peuples  opprimés  ne  soupiraient  qu'après  sa  venue,  et  qu'une 
fois  installé  dans  sa  capitale,  ses  puissants  auxiliaires  pourraient  l'abandonner  sans 
crainte  à  l'amour  de  ses  sujets.  Ces  illusions  sont  aujourd'hui  détruites.  Depuis 
trois  ans,  ce  trône  factice  ne  s'appuie  que  sur  les  baïonnettes  anglaises;  le  schah 
est  toujours  aussi  méprisé  de  ses  sujets  ;  la  domination  étrangère  est  toujours  aussi 
abhorrée  des  indigènes.  Le  vieux  Soudja  a  recommencé  le  cours  de  ses  débauches 
et  de  ses  tyrannies,  et  a  fait  le  dégoût  de  ceux  même  qui  lui  avaient  rendu  cette 
puissance  dont  il  abuse.  L'Angleterre  y  a  épuisé  ses  troupes  et  ses  trésors,  et  l'on 
peut  dire  de  la  domination  des  Anglais  dans  l'Afghanistan  ce  qu'un  grand  orateur 
disait  de  notre  établissement  en  Afrique,  que  «  les  fruits  n'apparaissent  pas  même 
en  fleurs  sur  cet  arbre  arrosé  de  leur  sang.  » 

Nous  n'avons  pas  à  raconter  les  vicissitudes  de  ce  règne  éphémère,  et  nous  arri- 
verons immédiatement  aux  événements  plus  graves  qui  viennent  de  s'accomplir.  Les 
tribus  indomptées  de  l'Afghanistan  n'attendaient  qu'un  signal  pour  se  soulever  et 
commencer  une  guerre  de  religion,  la  plus  sanglante  de  toutes  ;  elles  surveillaient 
attentivement  les  troupes  anglaises,  imprudemment  disséminées  dans  de  nombreuses 


BANS    L'ASIE    CENTRALE.  4i5 

garnisons,  à  Caboul,  à  Candaliar,  à  Ghizni,  à  Peschawer,  à  Jellalabad;  elles  savaient 
que  ces  délachemenls  isolés  poiivaieiil  êlre  facilenienl  coupés,  et  qu'ils  ne  pouvaient 
recevoir  de  renforts  de  l'Inde  avant  le  niuis  d'avril,  à  cause  des  neiges  (jui  encom- 
braient les  passes  des  montagnes.  Ce  fut  dans  cette  position  critique  que  les  Anglais 
commirent  deux  fautes  qui  ont  été  depuis  chèrement  payées.  La  première  fut  un  acte 
de  cruauté,  et  de  cruauté  inutile.  Ce  fut  une  de  ces  razzias  dont  la  philanlbropie 
anglaise  fait  un  crime  aux  Français  dans  l'Afrique,  mais  que  la  politique  anglaise 
se  permet  sans  scrupule  en  Asie.  Un  lieutenant  Lynch,  un  des  agents  politiques 
dans  le  Caboul,  faisant  une  promenade  militaire  dans  le  pays,  passa  devant  un  fort 
occupé  par  un  des  partisans  du  schah  Soudja,  l'allié  de  l'AnglcIerre,  et  le  somma 
d'ouvrir  ses  portes.  Le  chef  répondit  (ju'il  irait  lui  même  le  lendemain  présenter 
sa  soumission;  sur  (|uoi  le  lieutenant  anglais,  irrité  de  ce  délai,  fit  sauter  le  fort 
avec  du  canon,  tua  le  chef,  qui  avait  fait  une  résistance  désespérée,  et  toute  sa 
troupe,  sauf  quatre  hommes.  Ces  hommes  étaient  d'une  tribu  puissante,  celle  des 
Chilzis,  et  le  correspondant  anglais  qui  donne  ces  détails  ajoute  :  «  La  tribu,  forte 
de  cinq  mille  hommes,  se  rassembla,  et  jura  sur  le  Coran  de  venger  le  sang  inno- 
cent de  son  peuple.  On  ne  fil  aucune  tentative  pour  les  apaiser,  et  on  eut  recours  à 
la  force.  »  Il  paraît,  en  effet,  que  la  révolte  fut  momentanément  comprimée,  mais 
pour  éclater  ensuite  plus  sanglante  et  plus  cruelle  que  jamais. 

La  seconde  faute  des  Anglais  eut  pour  cause  l'état  d'épuisement  de  leur  trésor. 
Le  déficit  de  la  compagnie  des  Indes  s'agrandissait  tellement,  qu'il  fallut  songer  à 
restreindre  les  dépenses,  et,  par  une  préférence  très-impolitique,  M.  Mac-Naghten 
commença  par  réduire  de  quarante  mille  roupies  la  subvention  accordée  aux  chefs 
qui  occupent  les  défilés  des  montagnes,  et  qui  tiennent  le  passage  ouvert  entre  Ca- 
boul et  Jellalabad.  Les  réclamations  des  chefs  furent  traitées  avec  mépris,  et  aussitôt 
après  l'insurrection  s'organisa,  les  passages  furent  fermés,  et  toute  communication 
fut  coupée  entre  les  troupes  de  l'expédition  et  l'Indoustan. 

Le  général  Elphinstone,  qui  commandait  à  Caboul,  de  concert  avec  sir  William 
Mac-Naghten.  l'agent  politique,  détacha  le  général  Sale  avec  sa  brigade  pour  dé- 
gager les  défilés  et  rétablir  le  passage  du  Khourd-Caboul.  La  brigade  partit  de  Ca- 
boul le  12  octobre  et  entra  dans  le  défilé  le  même  jour,  sans  prévoir  la  ré.sislance 
terrible  qu'elle  allait  y  rencontrer.  Une  fois  engagés  dans  ces  gorges  impraticables, 
les  Anglais  ne  pouvaient  plus  songer  à  retourner  sur  leurs  pas;  pendant  dix-huit 
jours,  ils  furent  pour  ainsi  dire  étranglés  dans  des  défilés  où  chaque  pas  était  dis- 
puté corps  à  corps;  dès  le  premier  jour,  le  général  Sale  fut  blessé  et  obligé  d'a- 
bandonner son  commandement,  et  le  quart  de  la  brigade  fut  exterminé.  Uu  12  oc- 
tobre au  2  novembre,  les  troupes  ne  purent  faire  que  quatre  milles  par  jour,  et 
arrivèrent  enfin  épuisées  à  Gundamuck,  de  l'autre  côté  de  la  gorge  du  Khourd- 
Caboul.  Elles  se  reposèrent  quelques  jours,  puis  partirent  pour  Jellalabad,  toujours 
harcelées  par  les  tribus  en  insurrection.  Entrées  dans  la  ville,  elles  s'y  trouvèrent 
enfermées  avec  des  provisions  pour  trois  jours.  Leur  position  était  désespérée,  lors- 
qu'elles reçurent  de  Peschawer  des  secours  inattenduset  des  vivres  pour  trois  mois. 

Ce  fut  alors,  et  au  moment  même  où  la  garnison  de  Caboul  était  afl'aiblie  par 
cette  diversion,  qu'une  insurrection  formidable  éclata  dans  la  capitale.  Il  paraît 
que  les  Anglais  ignorèrent  jusqu'à  la  fin  l'existence  de  la  conspiration.  Des  trente- 
deux  agents  politiques  répandus  dans  le  royaume,  pas  un  n'en  surprit  la  trace.  Le 
malheureux  Burnes  était  aveuglé  par  une  confiance  excessive  dans  les  indigènes,  et, 
le  premier  de  tous,  il  écrivait  au  gouvernement  de  l'Inde  que  les  chefs  afghans 


144  CONQUETES    ET    DESASTRES    DES    ANGLAIS 

étaient  sincèrement  ralliés  au  schah  Soudja,  et  qu'on  pouvait  retirer  les  troupes 
anglaises  des  garnisons.  M.  Mac-Naghlen  envoyait  aussi  les  rapports  les  plus  con- 
fiants, et  s'apprêtait  à  quitter  Caboul  pour  aller  prendre  le  gouvernement  de  Bom- 
bay. Tous  dormaient;  ils  ne  se  réveillèrent  qu'au  milieu  du  massacre. 

Le  2  novembre,  jour  des  Morts,  «  jour  qui  sera  mémorable  dans  nos  annales 
afghanes,  »  dit  une  relation  anglaise,  une  insurrection  terrible  éclata  dans  Caboul. 
Une  troupe  d'insurgés  commença  l'attaque  en  se  jetant  sur  plusieurs  officiers  qui 
traversaient  la  ville.  L'héroïque  Alexandre  Burnes  fut  la  première  victime;  il  fut 
tué  à  bout  portant,  comme  il  montait  h  cheval,  par  un  Arménien  qui  avait  été  à  son 
service.  Son  frère,  Charles  Burnes,  fut  massacré  à  ses  côtés;  un  autre  oflicier  fut 
taillé  en  pièces  sous  les  yeux  même  du  schah  Soudja.  Toute  la  ville  fut  bientôt  en 
armes,  les  bazars  furent  pillés,  les  maisons  forcées  et  saccagées,  et  l'attaque  fut  si 
soudaine,  que  les  insurgés  prirent  possession  de  la  ville  et  des  magasins  d'appro- 
visionnement, et  forcèrent  les  Anglais  à  se  réfugier  dans  la  citadelle  ou  le  Boula- 
Hissar.  Le  schah  Soudja  s'y  enferma,  tandis  que  l'envoyé  anglais,  sir  William  Mac- 
Naghten,  se  retranchait  dans  un  camp  situé  à  cinq  milles  de  la  ville,  et  que 
commandait  le  général  Elphinstone.  Les  Anglais  avaient  environ  cinq  mille  cinq 
cents  hommes,  et,  ce  qui  prouve  la  gravité  de  l'insurrection,  c'est  que,  pendant 
deux  mois  qu'elle  a  duré,  les  assiégés  se  sont  tenus  constamment  sur  la  défensive, 
sans  oser  une  seule  fois  sortir  de  leurs  retranchements. 

Cependant  toute  la  campagne  était  en  armes;  les  tribus  se  soulevaient  de  toutes 
[)arts  et  venaient  joindre  les  insurgés  de  Caboul.  Le  général  Nott,  qui  tenait  Can- 
dahar  avec  une  forte  garnison,  détacha  trois  régiments  indigènes  au  secours  de 
Caboul;  mais  ils  ne  purent  traverser  les  neiges,  ils  allèrent  jusqu'auprès  de  Ghizni, 
et,  n'ayant  plus  ni  bêtes  de  somme  ni  provisions,  retournèrent  à  Candahar,  laissant 
Ghizni  et  Caboul  sans  espoir  de  secours  jusqu'au  printemps. 

Le  capitaine  Woodburn,  parti  de  Ghizni  avec  cent  trente  hommes,  et  harcelé  sur 
sa  route  par  les  insurgés,  s'était  réfugié  dans  un  fort.  Assiégé  par  quatre  ou  cinq 
mille  hommes,  il  fit  une  sortie  avec  deux  divisions,  l'une  menée  par  lui,  l'autre  par 
un  officier  indigène,  et  se  jeta  dans  la  mêlée.  Il  fut  taillé  en  pièces,  et  toute  sa 
troupe  exterminée;  l'autre  division  chercha  à  se  frayer  sa  route  jusqu'à  Ghizni, 
mais  il  n'en  échappa  que  cinq  hommes  pour  raconter  le  sort  de  leurs  compagnons. 

Un  autre  officier  anglais,  le  capitaine  Ferris,  assiégé  avec  deux  cent  cinquante 
hommes  dans  un  misérable  fort  qu'il  défendait  depuis  plusieurs  jours  contre  trois 
ou  quatre  mille  Afghans,  et  n'ayant  plus  que  vingt-cinq  cartouches,  prit  aussi  la 
résolution  de  passer  au  travers  de  l'ennemi.  Il  avait  avec  lui  sa  femme  et  sa  sœur. 
On  attacha  les  deux  dames  en  croupe  derrière  deux  indigènes,  elles  furent  placées 
au  milieu  du  carré,  et,  après  une  affreuse  mêlée,  la  petite  troupe  arriva  jusqu'à  un 
autre  fort,  d'où  elle  put  gagner  Peschawer  avec  des  guides. 

Ainsi,  partout  les  Anglais  étaient  cernés,  traqués  comme  des  bêtes  fauves.  Dans 
C-aboul,  l'insurrection  s'organisait  ;  on  avait,  dit-on,  proclamé  roi  un  fils  de  Zehman- 
Schah,  le  frère  aveugle  de  .schah  Soudja.  Les  communications  étaient  coupées  entre 
les  Anglais  du  fort  et  les  Anglais  du  camp  retranché,  la  ville  était  entre  les  deux, 
et  au  pouvoir  des  Afghans.  Les  secours  envoyés  du  Candahar  avaient  rétrogradé, 
la  brigade  du  général  Sale,  qui  était  à  Jellalabad,  avait  été  rappelée,  mais  il  était 
impossible  qu'elle  pût  repasser  le  Khourd-Caboul  sans  y  périr  tout  entière.  Il  n'y 
avait  donc  pas  de  secours  à  espérer  avant  le  printemps,  et  les  assiégés  n'avaient 
plus  de  provisions. 


DANS    L'ASIE    CENTRALE.  445 

Ce  fiironl  ces  lugubres  nouvelles  que  ravant-dernier  courrier  de  l'Inde  apporta 
en  Angleterre.  Elles  y  jetèrent  la  consternation.  Les  plus  sinistres  rumeurs  se  ré  - 
pandaient;  le  premier  ministre  les  niait  ruiblenient  et  avec  tristesse  dans  le  parle- 
ment, en  préparant  le  pays  aux  plus  tristes  révélations.  Et  en  effet,  depuis  long- 
temps la  puissance  anglaise  n'avait  reçu,  dans  aucune  partie  du  monde,  un  cou[) 
aussi  grave. 

Les  dernières  nouvelles  ont  justifié  toutes  les  craintes.  Le  meilleur  sang  de  l'An- 
gleterre avait  encore  coulé,  et,  depuis  le  2  novembre  jusqu'au  2d  décembre,  la  ré- 
volte ne  s'était  pas  ralentie  un  seul  jour.  Yingt-huit  oCQciers  anglais  avaient  été 
tués  ou  assassinés,  et  les  vindicatifs  Afghans  continuaient  à  traquer  impitoyable- 
ment leurs  ennemis  aux  abois.  Il  y  avait  des  combats  tous  les  jours;  dix  mille  ca- 
davres d'hommes  et  d'animaux  infectaient  l'air  et  ajoutaient  aux  horreurs  du  siège. 
Dans  la  citadelle,  où  se  tenait  le  schah  Soudja,  affamé  par  ses  fidèles  sujets,  il  n'y 
avait  bientôt  plus  ni  vivres  ni  poudre.  Dans  le  camp  du  général  Elphinstone,  les 
vivres  étaient  aussi  rares.  Le  2o  novembre,  Ackbar-Khan,  le  fils  favori  de  Dost- 
Mohammed,  était  venu  joindre  les  insurgés  et  organiser  leurs  plans  d'attaque.  Le 
9  décembre,  il  ne  restait  plus,  dit-on,  de  vivres  que  pour  trois  jours  dans  le  camp, 
et,  dans  la  citadelle,  les  assiégés  vivaient  depuis  huit  jours  de  viande  de  cheval. 

Pris  par  la  famine  et  par  l'abandon,  les  Anglais  demandèrent  enfin  à  capituler. 
Le  25  décembre,  jour  de  Noël,  sir  William  Mac-Naghten  se  rendit  auprès  des  chefs 
pour  parlementer.  Il  avait  avec  lui  quatre  officiers  et  huit  soldats.  L'entrevue  eut 
lieu  sur  un  pont  situé  entre  la  ville  et  le  camp.  Ackbar-Khan  y  vint  avec  peu 
d'hommes;  mais  on  a  su  depuis  qu'il  avait  mis  seize  cavaliers  en  embuscade.  On  ne 
sait  pas  encore  bien  exactement  ce  qui  se  passa  dans  cette  entrevue,  mais  elle  fut 
extrêmement  vive.  Les  chefs  afghans  savaient  que  les  assiégés  étaient  à  leur  merci, 
et  ceux-ci  avaient  à  maintenir  leur  dignité  d'Européens  et  leur  orgueil  d'Anglais. 
Ils  ne  faillirent  ni  à  l'une  ni  à  l'autre.  Ils  étaient  seuls,  loin  de  tout  secours,  enfouis 
dans  des  solitudes  fermées  par  les  neiges,  environnés  par  trente-cinq  mille  ennemis, 
affamés  et  abandonnés  jusqu'au  printemps,  et  cependant  le  brave  et  orgueilleux 
Anglais,  en  entendant  les  conditions  que  lui  faisaient  ses  vainqueurs,  se  leva,  et 
s'écria  avec  colère  :  ><  Plutôt  la  mort  que  le  déshonneur  !  Nous  mettons  notre  con- 
fiance dans  le  dieu  des  batailles,  et  en  son  nom  nous  défions  nos  ennemis!  »  Comme 
l'envoyé  se  levait  pour  partir,  le  fils  de  Dosl-Mohammed  lui  tira  un  coup  de  pis- 
tolet, et  le  manqua;  puis,  d'un  second  coup  au  milieu  de  la  poitrine,  il  le  renversa 
mort.  Un  des  officiers  anglais  tira  son  épée,  et  se  jeta  sur  l'assassin;  mais  il  fut  mis 
en  pièces.  Alors  les  cavaliers  placés  en  embuscade  se  précipitèrent  sur  la  malheu- 
reuse troupe  ;  les  trois  officiers  furent  pris,  mais  les  soldats  purent  s'échapper  et 
rentrer  au  camp,  où  ils  portèrent  la  nouvelle  de  la  mort  de  sir  William  Mac-Naghten. 
Il  paraît  que  son  corps  fut  livré  à  des  cruautés  abominables.  Les  Afghans  lui  cou- 
pèrent la  tète,  la  mirent  au  bout  d'une  pique  avec  les  lunettes  vertes  que  portail  le 
malheureux  envoyé  anglais,  enfoncèrent  dans  sa  bouche  des  morceaux  de  son  propre 
corps,  et,  après  avoir  promené  triomphalement  ce  trophée  sanglant,  l'exposèrent 
sur  une  des  portes  de  Caboul. 

Après  le  meurtre  de  Burnes  et  de  Mac-Naghten,  le  commandement  échut  au 
major  Eldred  Pottinger,  le  même  qui  s'était  rendu  célèbre  par  la  défense  de  Hérat. 
Il  parait  que  les  Anglais  restèrent  encore  huit  jours  dans  leur  camp,  mourant  de 
faim  et  de  froid.  Le  major  Pottinger  finit  par  conclure  une  convention  avec  Ackbar- 
Khan.  On  ne  sait  ce  qui  fut  promis  aux  insurgés,  mais  il  fallut  leur  laisser  en 


546  CONQUÊTES    ET    DESASTRES    DES    ANGLAIS 

Otages  six  officiers  qui  furent  tirés  au  sort.  A  ce  prix,  les  Afghans  s'engagèrent  à 
ne  pas  inquiéter  la  retraite  des  Anglais,  qui  quittèrent  ce  lieu  fatal  le  3  janvier. 
Pour  gagner  Jellalabad,  ils  avaient  à  faire  quatre-vingt-dix  milles  dans  les  neiges 
et  les  montagnes,  et  à  traverser  ces  terribles  gorges  dans  lesquelles  le  général  Sale 
avait  failli  être  englouti.  Il  paraît  qu'à  dix-sept  milles  de  Caboul  il  faut  monter  à 
la  hauteur  de  onze  cents  pieds  avant  d'entrer  dans  le  Khourd-Caboul.  Là,  il  y  a  un 
défilé  de  six  milles  de  longueur  et  de  deux  cents  pas  de  largeur,  et  la  route  y  passe 
vingt-trois  fois  la  rivière  qui  donne  son  nom  au  passage.  Tout  le  reste  du  chemin 
jusqu'à  Jellalabad  est  une  succession  de  montagnes  et  de  rochers  où  quelques  cen- 
taines d'hommes  peuvent  anéantir  une  armée.  Ce  fut  dans  cette  voie  fatale  que 
s'engagea  la  malheureuse  phalange  anglaise.  A  peine  fut-elle  entrée  dans  les  mon- 
tagnes, qu'elle  fut  écrasée  sans  miséricorde  par  des  ennemis  presque  invisibles.  Les 
soldats  n'avaient  pas  vingt  cartouches,  et  il  paraît  qu'il  y  eut  trois  jours  d'un  affreux 
combat  dans  lequel  il  fallait  charger  à  la  baïonnette  les  rochers  qui  recelaient  des 
ennemis  invulnérables.  Les  femmes  furent  abandonnées,  et  une  escorte  d'Afghans 
les  remmena  à  Caboul.  Il  y  avait  parmi  elles  quinze  femmes  d'officiers  avec  leur  fa- 
mille. On  dit  que  la  femme  du  capitaine  Trevor  avait  avec  elle  sept  beaux  enfants 
anglais.  Le  général  Elphinstone  fut  fait  prisonnier  :  c'était  un  de  ceux  qui  avaient 
été  à  Waterloo.  Après  la  prise  de  leur  chef,  les  soldats  se  débandèrent,  se  perdirent 
dans  les  rochers,  et  furent  tués  au  couteau.  Les  restes  de  l'armée  anglaise,  de  l'armée 
triomphante  de  l'Indus,  furent  égorgés  comme  des  troupeaux;  et  des  cinq  mille 
hommes  qui  avaient  quitté  Caboul,  quelques-uns  seulement  parvinrent  jusqu'à 
Jellalabad,  Pendant  ce  temps,  les  troupes  envoyées  de  l'Inde  à  leur  secours,  re- 
cueillant l'écho  de  leurs  cris,  attendaient  en  frémissant  de  l'autre  côté  des  mon- 
tagnes que  le  printemps  leur  ouvrît  un  passage  à  travers  les  neiges. 

Les  Anglais  se  souviendront  de  cette  leçon.  Ils  n'ont  pas  encore  vu  dans  l'Asie 
une  révolte  aussi  soudaine,  aussi  unanime,  aussi  nationale.  Pour  la  première  fois, 
les  Asiatiques  se  sont  gardé  leur  foi  ;  il  ne  s'est  pas  rencontré  un  traître  parmi  eux. 
L'exécration  de  l'Angleterre,  la  haine  du  roi  qu'elle  leur  avait  donné,  les  ont  ralliés 
en  une  seule  nation.  Dost-Mohammed  est  depuis  deux  ans  prisonnier  des  Anglais  à 
Loudianah.  Il  y  a  un  fort  parti  dans  les  conseils  de  l'Inde  qui  voudrait  le  voir  à  la 
place  de  schah  Soudja,  et  beaucoup  pensent  encore  aujourd'hui  que  c'est  le  seul 
moyen  de  terminer  la  guerre.  Mais  l'Angleterre  est  condamnée  à  persévérer  dans 
sa  faute.  Elle  sait  que  sa  force  dans  l'Asie  ne  repose  que  sur  la  terreur  morale 
qu'elle  impose  aux  peuples.  Pour  elle,  reculer  c'est  périr.  Elle  a  passé  l'Indus;  si 
elle  recule,  sa  retraite  sera  considérée  comme  une  fuite.  Malgré  les  solennels  aver- 
tissements de  ses  hommes  les  plus  habiles,  elle  a  jeté  son  épée  hors  de  la  portée  de 
son  bras;  il  faut  qu'elle  aille  la  reprendre  si  elle  ne  veut  pas  se  trouver  désarmée. 
Nous  devons  donc  nous  attendre  à  la  voir,  au  printemps  prochain,  recommencer  la 
campagne  du  Caboul  ;  nous  la  verrons  triompher  sans  doute,  mais  ses  triomphes 
sont  condamnés  à  la  stérilité,  et  sa  domination  ne  sera  que  celle  de  la  peur.  Les 
Anglais  tireront-ils  vengeance  du  désastre  mémorable  qu'ils  viennent  de  subir? 
Mettront-ils  à  exécution  ce  système  de  pacification  qu'un  des  officiers  de  leur  armée 
de  l'Inde  exprimait  récemment  avec  une  naïveté  cruelle,  en  disant  :  «  Je  crois  que 
la  maxime  vœ  victis  est  de  toute  nécessité  dans  l'Inde.  Là,  nous  avons  toujours 
frappé  nos  voisins  beaucoup  plus  par  la  peur  qu'ils  ont  de  notre  colère  que  par 
l'étendue  de  nos  forces.  La  sévérité  est  non-seulement  la  politique  la  plus  sage  de 
la  part  des  forts  à  l'usage  des  faibles;  c'est  aussi  la  plus  miséricordieuse,  car,  comme 


DA!Vj»    L'ASIE    CENTItALE.  ÎH 

toiile  attaque  coiilie  notre  pouvoir  a  toujours  invariablement  été  une  cause  de 
meurtre  et  de  vengeance  et  a  toujours  échoué,  il  est  beaucoup  plus  humain  de  pré- 
venir ce  qui  doit  échouer  que  de  le  punir  après  la  tentative.  »  Mais  les  Anglais  auroui 
beau  ravager  le  Caboul,  raser  les  villes  el  exterminer  les  populations,  ils  ne  lon- 
deront  pas  une  domination  stable  dans  le  pays  sans  y  tenir  une  armée  d'occupation 
qui  les  ruinera.  Les  Afghans,  instruits  par  l'e^^périence,  n'attendent  plus  les  Anglais 
en  rase  campagne.  Ils  s'eufermeul  dans  les  montagnes  avec  leurs  troupeaux,  et 
ravagent  eux-mêmes  le  pays  pour  aflamer  l'ennemi. 

Les  Anglais  éprouvent  aujourd'hui  de  tardil's  el  amers  regrets  de  l'œuvre  ingrate 
qu'ils  ont  commencée  :  leurs  conquêtes  au  delà  de  l'Indus  sont  un  véritable  boulet 
qu'ils  traînent  au  pied;  mais  tous  les  souverains  indépendants  de  l'Inde  ont  l'œil 
fixé  sur  leurs  mouvements,  ils  les  épient  comme  une  proie,  el  attendent  avec 
anxiété  le  moment  où  ils  les  verront  faiblir.  L'Inde  proprement  dite  n'est  exposée  à 
aucune  insurrection  ;  mais  les  princes  indépendants  qui  l'enveloppent  sur  tous  les 
points  sont  comme  autant  d'épées  de  Damoclès  suspendues  sur  la  tête  de  l'Angle- 
terre. Jusqu'à  présent,  les  Sickhs  du  Punjab,  ou  royaume  de  Lahore,  n'ont  pas 
remué,  quoique  l'influence  anglaise  ait  considérablement  diminué  chez  eux  depuis 
la  mort  de  Runjel-Singh.  Cet  homme  extraordinaire,  l'hôte  et  le  protecteur  du 
général  Court,  du  général  Ventura,  el  l'allié  fidèle  de  l'Angleterre,  est  mort,  comme 
on  le  sait,  en  1839.  Le  vaste  empire  qu'il  avait  fondé  est  tombé  en  ruines  quand 
la  main  puissante  qui  l'avait  créé  a. cessé  de  le  soutenir.  Son  fils,  Kurruch-Singh, 
était  tellement  hostile  à  l'Angleterre,  que  lord  Auckland  envoyait  contre  lui  vingt 
mille  hommes  quand  il  fut  empoisonné,  et  son  fils,  Nao-Nihil-Singh,  fut  écrasé  par 
une  poutre  en  revenant  des  funérailles  de  son  père.  Il  ne  restait  plus  qu'un  fils 
supposé  de  Ruujet-Singh  :  l'intérêt  de  l'Angleterre  était  de  le  maintenir  sur  le 
trône  et  de  s'en  faire  un  ami,  l'empire  de  Runjet  se  démembrait  rapidement,  les 
chefs  se  rendaient  indépendants  el  levaient  des  armées  particulières,  el  Shere-Singh 
demandait  le  secours  de  lord  Auckland;  mais  le  Caboul  et  la  Chine  réclamaient 
toutes  les  forces  de  l'Inde.  Cependant,  comme  la  sécurité  des  Anglais  dans  le  Caboul 
dépend  de  l'amitié  du  Punjaub,  qui  sert  de  passage,  il  est  probable  que  le  gouver- 
nement de  l'Inde  interviendra. 

Le  Nepaul,  qui  est  au  nord-est  de  l'Inde  et  qui  touche  au  Punjab  el  à  la  Chine, 
est  incessamment  en  révolte.  Les  Anglais,  après  la  dernière  guerre  qu'ils  ont  portée 
dans  le  pays,  ont  commis  la  faute  de  laisser  debout  toutes  les  forteresses  :  ils  ont 
permis  par  un  traité  au  souverain  du  Nepaul  d'entretenir  une  armée  de  quinze  mille 
hommes;  mais  celui-ci  en  entretient  trois  qui  servent  par  rotation,  ce  qui  lui  fait 
une  armée  de  quarante-cinq  mille  hommes  toujours  prête  pour  l'invasion.  Du  côté 
du  vaste  empire  des  Birmans,  le  gouvernement  de  l'Inde  est  en  alarme  perpétuelle. 
On  annonce  toujours  que  l'empereur  Tharavadie  va  descendre  sur  l'Inde  avec  des 
armées  fabuleuses,  et,  il  y  a  peu  de  mois  encore,  l'Angleterre  préparait  une  expé- 
dition contre  lui.  Tous  ces  ennemis  n'attendent  qu'un  signal  pour  éclater;  les  An- 
glais vivent  au  milieu  d'eux  comme  ces  hommes  qui  vivent  au  milieu  des  bêtes 
féroces  el  qui  les  domptent,  dit-on,  par  la  puissance  el  la  fixité  de  leur  regard. 
Toutefois  ce  n'est  pas  là  qu'est  le  plus  grand  danger  de  l'Angleterre;  il  est  dans 
cette  fatalité  qui  semble  la  condamner  à  .s'étendre  toujours.  Elle  s'épuise  par  une 
dilatation  sans  but  el  sans  limites  ;  de  même  qu'au  dedans  elle  succombe  sous  la  pro- 
duction effrénée  de  son  industrie,  au  dehors  .ses  bras  fléchissent  sous  le  poids  de  ces 
conquêtes  mortelles  vers  lesquelles  elle  est  irrésistiblement  entraînée.         *"**. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE, 


■14  mars  1842. 

La  situation  politique  ne  s'est  point  modifiée  dans  la  quinzaine  qui  vient  de 
s'écouler.  A  l'intérieur,  tout  sommeille,  hommes  et  choses;  on  attend  pour  s'éveiller 
les  sons  éclatants  de  la  trompette  électorale.  A  l'extérieur,  la  position  est  encore 
la  même;  elle  ne  changera  pas  de  longtemps;  seulement  elle  est  aujourd'hui  plus 
nettement  dessinée,  plus  généralement  connue. 

Tout  le  monde  sait  aujourd'hui  que  notre  rentrée  dans  le  concert  européen  n'est 
plus  qu'une  pensée  sans  réalité.  C'était  une  conception  spéculative,  une  conception 
qui  pouvait  être  louable  en  soi,  ayant  pour  but  de  prévenir  une  union  trop  intime, 
trop  exclusive,  trop  prolongée,  entre  les  puissances  signataires  du  traité  du  15  juillet, 
mais  aussi  une  conception  qui  devait  avorter,  comme  tout  ce  qui  est  trop  précoce 
et  qui  n'a  pas  été  suffisamment  élaboré.  En  écrivant  ces  paroles,  ce  n'est  pas  aux 
hommes  que  nous  pensons,  aux  ministres,  aux  diplomates,  à  leurs  démarches,  à 
leurs  actes.  Nullement;  les  hommes  y  ont  fait  de  leur  mieux,  mais  ils  n'ont  pu 
amener  un  résultat  pour  lequel  le  pays  n'était  pas  encore  préparé.  Ce  brusque 
passage  du  mécontentement^iux  relations  amicales,  d'un  isolement  presque  har- 
gneux à  un  parfait  accord,  c'était  plus  que  le  pays  ne  pouvait  faire.  La  diplomatie 
avait  trop  compté  sur  la  mobilité  française;  elle  s'est  trompée.  La  chambre  a  pris 
soin  de  le  lui  prouver  par  le  vote  sur  le  droit  de  visite.  La  France  oublie  facilement, 
trop  facilement  peut-être,  ses  malheurs  et  ses  pertes;  il  lui  est  si  aisé  de  les  réparer! 
Elle  n'est  point  oublieuse  de  ce  qui  paraît  toucher,  ne  fût-ce  que  légèrement,  à  la  di- 
gnité nationale.  Si  elle  n'y  trouve  pas  toujours  une  cause  suffisante  de  vengeance  à 
main  armée,  elle  n'en  conserve  pas  moins  le  souvenir  ;  manet  alla  mente  repostum. 
Elle  prend  sa  revanche  et  témoigne  son  mécontentement  dès  que  l'occasion  s'en  pré- 
.sente.  Le  concert  européen,  nous  n'avons  fait,  pour  ainsi  dire,  que  le  traverser. 

Cette  situation  est  devenue  plus  apparente  encore  par  le  dialogue  que  le  cabinet 
français  a  soutenu  publiquement,  à  la  tribune,  avec  le  ministère  anglais.  Et  ici  loin 
de  blâmer,  nous  approuvons  fort  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères.  Sa  réponse 
ferme  et  même  quelque  peu  sèche  aux  distinctions  par  trop  subtiles  de  lord  Aber- 
deen  était  nécessaire.  En  gardant  le  silence,  le  ministère  aurait  donné  prise  à  de 
fâcheuses  suppositions;  il  se  serait  trop  séparé  de  la  chambre,  des  opinions  et  des 
sentiments  du  pays  à  l'endroit  de  nos  relations  extérieures. 


IlEVUE.  —  CimONIQUE.  419 

De  terribles  récils  viennent  dans  ce  moment  frapper  les  esprits  en  Angleterre, 
et  fixer  toute  leur  attention  sur  l'Asie.  Si  les  nouvelles  sont  positives,  la  retraite  de 
la  garnison  de  Caboul  rappelle,  au  nombre  des  victimes  près,  les  désastres  de  la 
retraite  de  Moscou.  Loin  de  nous  la  pensée  de  nous  réjouir  de  ces  massacres.  Le 
bruit  du  canon  de  Beyrouth  ne  nous  a  pas  rendus  sourds  à  la  voix  de  l'humanité. 
Ces  officiers  lâchement  assassinés  au  milieu  d'une  conférence,  ces  soldats  sans 
cartouches,  sans  pain,  enfoncés  dans  la  neige,  qu'on  a  égorgés  sans  pitié,  ces  femmes 
tombées  au  pouvoir  d'hommes  féroces,  sont  d'horribles  événements,  des  événements 
dont  le  récit  vient  en  quelque  sorte  nous  surprendre  et  nous  effrayer  au  milieu  de  nos 
occupations  toutes  pacifiques.  La  guerre  d'Alger  n'a  rien  offert  de  si  cruel  et  de  si  révol- 
tant. Abd-el-Kader  ne  tire  pas  à  brûle-pourpoint  des  coups  de  pistolet  sur  les  officiers 
qui  pénètrent  sous  sa  tente.  L'Angleterre  a  commencé  une  terrible  lutte  en  voulant 
pousser  sa  domination  au  delà  de  l'Indus.  On  croyait  que  ces  entreprises  gigantesques, 
et  qui  paraissent  aj^partenir  à  la  poésie  plus  encore  qu'à  la  politique,  qui  rappellent 
plutôt  les  élans  d'un  génie  extraordinaire  que  les  combinaisons  d'un  esprit  calcu- 
lateur, on  croyait,  dis-je,  que  ces  immenses  pensées  ne  pouvaient  naître  que  dans 
le  cerveau  d'un  grand  homme,  par  le  travail  d'un  de  ces  géants  que  la  Providence 
nous  envoie  lorsqu'il  lui  plaît  de  renouveler  la  face  du  monde.  Apparaissent  alors 
Alexandre,  César,  Napoléon,  et  ils  disparaissent  aussitôt  que  leur   mission  provi- 
dentielle est  accomplie.  Que  feraient-ils  ici-bas?  Le  monde  tel  qu'il  est  dans  les 
temps  ordinaires,  le  monde  régulier  et  pacifique,  ne  les  comprend  pas,  et  il  ne  leur 
est  pas  donné  de  le  comprendre.  L'Angleterre  n'est  point  sous  la  main  d'un  de  ces 
hommes  puissants,  irrésistibles,  qui  enivrent  les  peuples  et  les  entraînent  avec  eux 
dans  une  carrière  sans  limites.  Mais  l'Angleterre  s'est  faite  homme;  l'intérêt  lui 
tient  lieu  de  génie;  l'ambition  de  ses  marchands  est  aussi  illimitée,  aussi  audacieuse 
que  celle  des  plus  téméraires  conquérants.  Après  avoir  acquis  de  vastes,  d'immenses 
possessions  en  Europe,  en  Afrique,  en  Amérique,  dans  l'Australasie,  c'est  l'Asie 
tout  entière  qu'elle  convoite  aujourd'hui.  Elle  veut  en  faire,  directement  ou  indi- 
rectement,  une  dépendance  de  l'empire  britannique.  L'entreprise  est  pleine  de 
périls.  Sans  doute  les  ressources  de  l'Angleterre  sont  immenses;  elle  peut,  avant  de 
s'épuiser,  faire  les  plus  redoutables  efforts.  Et  si  elle  ne  rencontre  jamais  devant  elle 
que  des  populations  asiatiques,  si  elle  n'a  jamais  à  lutter  qu'avec  les  armes  et  la 
stratégie  de  leurs  chefs,  l'Angleterre  ne  peut  pas  douter  du  succès.  Là  est  toute  la 
question.  Nous  verrons  si,  la  lutte  .se  prolongeant,  l'Angleterre  trouvera,  dans  le 
traité  du  lo  juillet  et  dans  les  toasts  d'un  banquet  récent,  une  garantie  suffisante 
contre  toute  intervention  étrangère  dans  ses  démêlés  avec  les  peuples  de  l'Asie- 
En  attendant,  le  gouvernement  anglais  fait  face  à  la  mauvaise  fortune  avec  une 
vigueur  qu'on  ne  saurait  assez  admirer.  Sir  Robert  Peel  n'a  pas  cherché  à  dissi- 
muler ce  que  la  position  a  de  grave  et  d'impérieux  ;  il  a  en  même  temps  demandé  au 
parlement  tous  les  sacrifices  nécessaires  à   l'honneur  du  pays  et  à  la  défense  des 
intérêts  nationaux.  Le  discours  du  ministre  a  été  accueilli  par  les  applaudissements 
unanimes  de  tous  les  partis.  Évidemment  on  ne  cherchera  pas  à  rejeter  sur  un  mi- 
nistère ou  sur  un  autre  les  événements  de  l'Inde.  On  n'emploiera  pas  des  semaines 
entières  en  dissertations  historiques;  on  ne  parlera  pas  pour  parler,  pour  montrer 
qu'on  ne  parle  pas  trop  mal,  et  qu'en  effet  on  mérite  d'être  ou  de  devenir  ministre. 
Le  ministère  obtiendra  promptement,  sans  phrases,  les  ressources  qu'il  sollicite.  C'est 
une  sorte  A'income-taxe  que  le  cabinet  propose.  Il  compte   en  retirer  de  100   à 
120  millions  de  francs.  Par  cette  augmentation  de  revenu,  il  comble  le  déficit  actuel 


450  HEVUE.  —  CimONIQUE. 

et  trouve  en  outre  quarante  et  quelques  millions,  applicables  aux  dépenses  nou- 
velles qu'exige  la  situation.  Il  se  propose  en  même  temps  demodiOer  sur  un  grand 
nombre  de  points  le  tarif  des  douanes.  Le  droit  sera  diminué  sur  sept  cent  cin- 
quante articles.  C'est  là  en  effet  le  meilleur  moyen  d'animer  la  production  inté- 
rieure. Nous  ne  savons  si  l'Angleterre  parviendra  à  conclure  les  traités  de  commerce 
qu'elle  désire,  en  particulier  le  traité  qui  a  été  négocié  entre  elle  et  la  France; 
mais  il  est  démontré  pour  nous  qu'aucun  pays  n'aurait  le  pouvoir,  ou,  à  mieux  dire, 
ne  pourrait  faire  la  folie  de  résister  à  l'initiative  de  liberté  commerciale  que  pren- 
drait une  des  grandes  nations  industrielles.  Le  jour  où  nous  serions  libres  de  placer 
une  grande  quantité  de  vins,  de  soieries,  d'articles  de  mode  en  Angleterre,  croit- 
on  sérieusement  que  nous  pourrions  empêcher,  entraver  ces  échanges  en  prohibant 
chez  nous  l'importation  des  produits  qui  sont,  on  peut  dire,  naturels  à  l'Angleterre? 
Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  un  autre  enseignement  important  dans  le  discours  du 
ministre  anglais.  Au  milieu  de  circonstances  aussi  difficiles,  l'Angleterre  se  trouve, 
avec  un  budget  en  déficit,  et  ce  déficit  provient,  en  grande  partie,  d'une  taxe  im- 
prudemment, légèrement  abolie.  La  poste  aux  lettres,  sous  le  régime  actuel,  ne 
fournil  pas  le  moindre  revenu  au  trésor  de  l'Angleterre.  C'est  un  service  gratuit 
qu'on  a  imposé  à  lEtat,  et  cependant  quels  sont  ceux  qui  écrivent  le  plus  de  lettres? 
Ce  ne  sont  certes  pas  les  pauvres.  Il  est  facile  de  déclamer  contre  un  impôt.  Il  n'y  a 
pas  d'impôt  dont  on  ne  puisse,  par  des  raisons  spécieuses,  en  le  considérant  en  lui- 
même,  isolément,  demander  la  suppression.  Cependant,  s'il  est  facile  de  supprimer 
un  impôt,  il  est  encore  plus  difficile  de  combler  la  lacune  qui  en  résulte.  Quand  le 
pays  est  accoutumé  à  un  certain  impôt,  il  faut,  avant  de  le  supprimer,  s'assurer  que 
l'État  peut  se  passer  de  cette  branche  de  revenu.  Ceci  ne  s'applique  pas,  il  est  vrai, 
à  des  impôts  évidemment  funestes  et  immoraux,  tels  que  la  loterie.  Mais  peut-on 
également  applaudir  au  dégrèvement  qui  eut  lieu  sur  l'impôt  des  boissons?  N'au- 
rait-il pas  mieux  valu  ne  pas  toucher  à  cet  impôt,  et  procurer  en  même  temps  plus 
de  moyens  d'échange  pour  nos  vins  à  l'étranger?  Il  y  aurait  eu  double  profit.  Nous 
avons,  au  contraire,  appauvri  le  trésor  et  entravé  le  développement  de  notre  com- 
merce extérieur.  Nous  ne  voulons  certes  pas  en  nier  l'accroissement  ;  mais  qu'est 
cet  accroissement  comparé  à  celui  qu'on  aurait  obtenu  par  une  législation  moins 
illibérale,  plus  favorable  aux  échanges? 

Le  bill  des  céréales  a  fait  un  nouveau  pas  dans  le  parlement,  et  toujours  à 
l'aide  d'une  grande  majorité.  Décidément,  le  système  du  ministère  l'emporte,  et, 
dans  la  situation  du  pays,  ce  système  nous  paraît  en  effet  une  transaction  équi- 
table. 

La  presse  s'est  occupée,  ces  jours  derniers,  d'une  loi  que  le  gouvernement  prus- 
sien préparait,  dit-on,  dans  le  but  de  régler  l'état  civil  et  politique  des  juifs.  Si  on 
en  croit  quelques  feuilles  allemandes,  il  ne  s'agirait  de  rien  moins  que  de  fZena- 
a"on«/iser  complètement  les  juifs  de  toutes  les  provinces  de  la  monarchie  prussienne, 
de  leur  faire  un  état  à  part,  de  les  organiser  comme  une  bande  de  bohémiens  ou 
de  la:zaroni.  A  la  vérité,  les  juifs  ne  vivent  pas  de  rapines,  d'aumônes,  de  filou- 
teries. Cependant  ils  seraient,  comme  les  lazzaroni  et  les  zingari,  des  parias  dans 
la  société,  des  sujets  du  roi  de  Prusse  qui  ne  seraient  pas  Prussiens,  des  hommes 
de  la  Palestine  que  le  roi  de  Prusse  tolérerait  chez  lui  pour  l'instruction  religieuse 
de  son  peuple,  afin  qu'ils  portent  témoignage  de  la  dispersion  du  peuple  juif.  Nous 
ne  pouvons  pas  croire  que  ce  projet  soit  sérieux.  Le  gouvernement  prussien  est 
trop  éclairé  et  trop  religieux  pour  penser  que  ses  ordonnances  soient  nécessaires  à 


REVUE.  —  CIinONIQUE.  4'51 

l'Éternel  clans  l'accomplissement  de  ses  décrets.  Nous  aurions  plutôt  été  tentés 
de  voir  dans  ce  projet  une  application  exagérée  des  principes  de  l'école  historique, 
de  cette  école  qui  a  répandu  on  Allemagne  tant  de  lumières  sur  la  science  du 
droit.  Mais  nous  avons  également  repoussé  celle  idée.  Le  chef  illustre  de  l'école 
historique,  l'homme  aux  travaux  duquel  elle  doit  principalement  l'influence  qu'elle 
exerce  et  la  célébrité  qui  l'honore,  est  à  Berlin,  et  occupe  dans  les  conseils  de  la 
couronne  la  haute  placoqueluionl  méritée  ses  rares  talents  etson  noble  caractère. 
Ce  n'est  pas  à  lui,  à  son  influence,  à  ses  conseils,  que  pourrait  remonter  l'étrange 
projet  dont  il  a  été  question  ces  jours-ci. 

Les  États-Unis  se  trouvent  toujours  dans  les  plus  graves  embarras  financiers. 
Comme  dans  toutes  les  confédérations,  le  trésor  fédéral  ne  sait  imaginer  d'autres 
ressources  que  le  produit  des  douanes.  Ce  système  a  peu  d'inconvénients  dans  un 
État  comme  la  Suisse,  où  le  pacte  fédéral  ne  met  que  peu  de  dépenses  à  la  charge 
du  trésor  commun.  Ajoutez  que  la  neutralité  reconnue  de  la  Suisse  la  dispense  de 
tout  armement  permanent,  et  qu'elle  n'a  en  réalité  rien  de  sérieux  à  démêler  avec 
ses  voisins.  Les  États-Unis  se  trouvent  dans  des  conditions  toutes  différentes,  et  si 
leurs  querelles  avec  l'Angleterre  ne  se  terminent  pas,  comme  il  faut  l'espérer,  par 
une  transaction  honorable,  ils  peuvent,  d'un  jour  à  l'autre,  se  voir  entraînés  à 
d'énormes  dépenses.  Dans  cet  état  de  choses,  il  peut  facilement  arriver  que  le  gou- 
vernement de  l'Union,  sollicité  d'un  côté  par  certains  intérêts,  par  ces  intérêts  qui 
ne  sont  pas  seulement  égoïstes  en  Europe,  mais  partout,  et  poussé  de  l'autre  par  le 
besoin  d'un  plus  large  revenu,  se  détermine,  sur  l'exemple  des  États  européens, 
à  quitter  les  principes  de  la  liberté  commerciale  pour  ceux  du  système  mercan- 
tile, du  système  protecteur.  Déjà  il  est  question  d'imposer  aux  produits  étrangers, 
ou  à  quelques-uns  de  ces  produits,  un  droit  supérieur  à  20  pour  100.  Ce  serait 
évidemment  un  pas  décisif  dans  la  carrière  prohibitive.  Nous  ne  dirons  pas  que  les 
États-Unis  n'aient  point  le  droit  de  faire  chez  eux,  en  tant  qu'aucun  traité  ne  s'y 
oppose,  ce  que  font  tous  les  jours  les  puissances  européennes.  Certes,  si  l'Union 
veut  se  préparer  les  embarras,  les  difficultés,  les  catastrophes,  auxquels  sont  ex- 
posés les  grands  États  de  notre  continent,  nul  n'a  le  droit  de  les  retenir  sur  cette 
pente  funeste.  Seulement  il  est  permis  de  remarquer  que  les  conséquences  en  se- 
raient plus  fâcheuses  encore  pour  unÉtatfédératif  quepour  un  État  unitaire,  les  inté- 
rêts rivaux  ne  s'y  trouvant  pas  également  contenus,  l'autorité  centrale  y  étant  tou- 
jours faible  et  livrée  à  toutes  les  agitations  des  partis.  Le  système  protecteur  a  été, 
il  est  encore  en  Europe  la  cause  principale  de  grands  désordres  économiques  et 
moraux;  il  ne  tarderait  pas  à  devenir  en  Amérique  une  cause  irrésistible  de  rup- 
ture entre  les  diverses  parties  de  l'Union.  N'oublions  pas  que  cette  Union  est  d'hier, 
et  que,  pour  plusieurs  des  États  qui  la  composent,  le  ciment  historique  qui  seul 
forme  la  véritable  unité  commence  à  peine  à  se  former. 

Nous  ne  pouvons  qu'applaudir  au  projet  de  loi  que  M.  le  ministre  de  la  marine 
vient  de  présenter  à  la  chambre  des  députés,  et  qui  a  pour  but  l'augmentation  de 
nos  forces  navales  à  la  vapeur.  Nous  voyons  avec  plaisir  le  gouvernement  ne  pas 
oublier  que  la  marine  militaire  est  aujourd'hui  plus  que  jamais  un  élément  essen- 
tiel de  notre  puissance  nationale.  Les  chambres  entreront  sans  doute  dans  la  pensée 
du  gouvernement  et  lui  alloueront  tous  les  fonds  nécessaires.  C'est  là  la  meilleure 
réponse  qu'on  puisse  faire  aux  observations  et  aux  objections,  l'un  ou  l'autre,  peu 
importe. 

Les  discussions  politiques  paraissent  avoir  épuisé  nos  hommes  parlementaires. 


iSiJ  nEVUE.  —  CHRONIQUE. 

Un  calme  profond  a  succédé  à  vine  agitation  sans  résultats.  Après  avoir  consacré 
une  grande  partie  de  la  session  à  des  débats  plus  éclatants  qu'utiles,  voudra-t-on 
enfin  discuter  sérieusement  les  lois  que  réclament  nos  plus  chers  intérêts  et  qui 
sont  nécessaires  au  développement  de  la  prospérité  nationale?  On  peut  le  désirer, 
mais  à  peine  ose  l-on  l'espérer.  La  question  électorale  préoccupe  vivement  les  es- 
prits. On  songe  quelque  peu  aux  affaires,  beaucoup  aux  élections.  On  redoute  tout 
ce  qui,  de  près  ou  de  loin,  pourrait  venir  déranger  la  situation  du  candidat  vis-à-vis 
de  ses  commettants.  Au  fait,  si  le  budget  était  voté,  on  ne  demanderait  pas  mieux 
que  de  laisser  toutes  choses  in  statu  quo  ;  car  si  un  projet  est  discuté,  par  exemple 
celui  relatif  aux  chemins  de  fer,  et  que  tel  ou  tel  département  n'obtienne  pas  le 
tracé  et  le  rameau  qu'il  souhaite,  qui  peut  dire  quels  seront  les  effets  du  méconten- 
tement des  électeurs?  Mais,  d'un  autre  côté,  que  penserait  la  France  loulenlièrede 
l'insouciance  des  chambres  et  de  la  mollesse  du  gouvernement,  si  tous  ces  projets, 
dont  on  fait  tant  de  bruit,  venaient  à  avorter,  si  les  espérances  qu'on  a  fait  conce- 
voir étaient  encore  une  fois  déjouées?  Si  l'action  peut  être  embarrassante  pour 
quelques-uns,  l'inaction  serait  nuisible  à  tout  le  monde;  une  grande  responsabililé 
morale  pèserait  sur  les  pouvoirs  publics,  et  la  chambre  des  députés  achèverait  sa 
carrière  sans  avoir  entièrement  répondu  à  l'attente  du  pays. 

Il  faut  donc  surmonter  tous  les  obstacles  et  accomplir  dignement  la  tâche  qu'on 
s'est  imposée. 

Il  n'est  bruit  que  des  efforts  de  l'intérêt  particulier  pour  exercer  sur  la  question 
des  chemins  de  fer  une  influence  irrésistible.  La  commi.ssion  de  la  chambre  des 
députés  garde  le  secret  de  ses  délibérations,  et  on  ne  peut  assez  applaudir  à  cette 
résolution.  Les  chambres  et  l'administration  ont  un  bel  exemple,  un  grand  ensei- 
gnement à  donner  au  pays,  l'exemple  d'une  fermeté  éclairée,  l'enseignement  d'une 
appréciation  courageuse  des  intérêts  généraux  de  la  France.  S'ils  descendent  jus- 
qu'aux intérêts  particuliers,  s'ils  se  flattent  de  pouvoir  contenter  tout  le  monde 
par  des  transactions  impossibles  et  par  des  expédients  ruineux,  le  pays  ne  tardera 
pas  à  reconnaître  qu'on  a  mis  en  oubli  ce  qu'exigeaient  imp(îrieusement  la  puis- 
sance et  la  prospérité  nationales.  Que  le  gouvernement  et  la  commission  osent 
mettre  la  question  dans  toute  sa  lumière,  sans  ménagements,  sans  faiblesse,  et  les 
efforts  de  l'intérêt  particulier  ne  parviendront  pas  à  obscurcir  la  vérité  ni  à  para- 
lyser d'utiles  projets.  Si  au  contraire  l'administration  hésite,  si  elle  ne  prend  pas 
hautement  l'initiative  qui  lui  appartient,  si  elle  se  laisse  entraîner  d'un  projet  à  un 
autre  projet,  d'un  plan  à  un  plan  tout  opposé,  .si  chacun  peut  espérer  de  trouver  en 
elle  un  certain  appui  pour  ses  idées  particulières,  tout  sera  perdu,  et  nous  verrons 
peut-être  adopter  par  voie  de  transaction  des  résolutions  aussi  singulières  que  celle 
quia  autorisé  deux  chemins  de  fer  entre  Versailles  et  Paris. 

Ce  serait  une  étrange  pensée  que  de  vouloir  sillonner  tout  d'un  coup  la  France 
entière  de  chemins  de  fer.  Comme  si  d'énormes  capitaux  étaient  oisifs  dans  nos 
coffres  et  ne  cherchaient  qu'un  emploi!  comme  si  cette  surabondance  de  capital 
était  attestée  chez  nous  par  la  baisse  de  l'intérêt,  et  que  tout  emprunteur  solvable 
pût  obtenir  des  subventions  à  deux  et  trois  pour  cent!  Le  capital  disponible  est 
limité.  Que  les  travaux  soient  exécutés  par  le  gouvernement  ou  par  des  compa- 
gnies, que  les  salaires  et  les  matières  premières  soient  payés  par  le  trésor  ou  par 
des  caisses  particulières,  qu'importe?  Ils  puisent  tous  à  la  même  .source;  sous 
forme  d'impôt,  d'emprunt  ou  d'action,  ils  prennent  les  capitaux  là  où  ils  se  trou- 
vent ;  tous  cherchent  à  les  attirer  ;  nul  ne  peut  en  enfanter.  Le  travail  et  l'économie 


REVCE.—  CUROiMQL'E.  4u3 

peuvent  seuls  créer  du  capital,  et  cette  création  est  lente  et  progressive.  Sans  doute 
il  est  des  hommes  pour  l'imagination  des(|uels  tout  est  possible.  Ils  font  du  capital 
avec  du  papier,  sous  des  noms  divers,  avec  des  combinaisons  plus  ou  moins  ingé- 
nieuses. Ils  prennent  pour  une  création  de  richesse  ce  qui  n'est  qu'un  mode  plus 
ou  moins  utile,  plus  ou  moins  dangereux,  de  distribution  et  de  circulation.  Ils  ou- 
blient qu'une  promesse  de  payer  n'est  rien  lorsqu'elle  n'est  pas  garantie  par  une 
richesse  déjà  produite  ou  du  moins  par  une  richesse  prochaine  et  certaine.  Hors  de 
là  il  n'y  a  que  des  chimères  d'abord,  et  ensuite  une  effroyable  réalité,  la  banque- 
route, la  banqueroute,  qui  engloutit  dans  son  gouffre  les  ouvriers,  les  fournisseurs 
de  matières  premières,  tous  les  vrais  producteurs  en  un  mot  qui  ont  fourni,  eux, 
non  des  paroles,  non  du  papier,  non  des  promesses,  mais  leur  travail,  mais  leur 
bien,  le  bien  de  leurs  familles,  le  pain  de  leurs  enfants!  L'industrie  et  le  commerce 
n'ont  déjà  été  que  trop  souvent  victimes,  dans  les  deux  mondes,  de  ces  déplorables 
hallucinations  ^ous  n'avons  du  reste  aucuue  crainte  de  cette  nature  pour  la  France. 
Le  pays  n'est  nullement  disposé  à  se  jeter  dans  ces  témérités.  Il  est  plutôt  timide 
que  hardi  dans  l'emploi  des  moyens  de  crédit,  et  on  ne  vaincra  pas  facilement  la 
répugnance  qu'ils  lui  inspirent.  Il  se  passera  longtemps  avant  qu'il  se  prête,  je  ne 
dis  pas  à  l'abus,  mais  à  un  emploi  raisonnable  et  courageux  de  ces  moyens. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  capital  disponible  étant  limité,  il  serait  absurde  de  l'appeler 
en  même  temps  à  un  grand  nombre  d'entreprises  colossales.  Il  est  trois  chemins 
que  l'intérêt  stratégique  comme  l'intérêt  commercial  de  la  France  nous  impose  avant 
tout  :  le  chemin  de  Paris  à  la  frontière  belge  ou  à  la  Manche,  celui  de  Paris  au 
Rhin,  et  celui  du  Midi,  car  nous  avons  aussi  un  grand  intérêt  politique  et  commer- 
cial à  rapprocher  de  nous  la  frontière  des  Pyrénées,  et  une  nation  qui,  quoi  qu'on 
fasse,  sera  toujours  dans  des  rapports  intimes  avec  nous;  je  veux^dire  l'Espagne.  Ce 
sont  là  les  trois  grandes  lignes  qu'il  faut  s'efforcer  d'établir  d'abord.  Ce  sont  là 
les  points  qu'il  faut  chercher  à  atteindre  aussi  promptement  que  cela  est  pos- 
sible. A-t-on  jamais  songé  à  couvrir  d'un  seul  coup  la  surface  de  la  France  de 
canaux  et  de  grandes  routes?  Tout  se  fait,  tout  doit  se  faire  successivement.  A  quoi 
bon  tout  commencer  pour  ne  rien  finir?  A  quoi  bon  engager  des  capitaux  qui, 
l'œuvre  restant  inachevée,  ne  rapporteraient  pas  les  profits  qu'on  a  le  droit  d'en 
attendre?  C'est  ainsi  qu'on  tarit  les  sources  de  la  prospérité  nationale,  et  que  ce 
qui  aurait  été,  avec  une  meilleure  direction,  un  élément  de  richesse,  devient  une 
cause  d'appauvrissement  et  de  décadence. 

La  chambre  des  pairs  a  discuté  et  voté  à  une  grande  majorité,  92  suffrages  afBr- 
matifs  contre  28  suffrages  négatifs,  l'important  projet  de  loi  qui  a  pour  but  d'ap- 
pliquer à  nos  colonies  d'Amérique  le  système  hypothécaire  et  l'expropriation  forcée. 
Le  projet,  tel  qu'il  avait  été  modifié  par  la  commission  de  la  chambre,  n'a  subi, 
dans  le  cours  de  la  discussion,  que  deux  modifications  sans  importance.  Un  autre 
amendement,  proposé  par  M.  le  vice-amiral  de  Mackau,  et  qui  aurait  fort  affaibli 
l'efficacité  de  la  loi,  a  été  rejeté  à  une  grande  majorité.  Si  la  chambre  des  députés 
adopte  également  le  projet,  on  peut  espérer  de  voir  dans  quelques  années  l'ordre 
succéder  au  désordre  dans  la  propriété  coloniale,  et  alors  le  crédit  et  les  capitaux 
ne  tarderont  pas  à  ranimer  ces  importantes  possessions. 

Mais  il  est  une  autre  loi  que  nos  colonies  attendent  avec  une  juste  impatience, 
c'est  la  loi  sur  les  sucres.  Nous  ne  voulons  pas  revenir  ici  sur  un  projet  que  nous 
avons  déjà  abordé  plusieurs  fois.  Rappelons  seulement  qu'une  loi  favorable  aux  co- 
lonies ne  sera  qu'un  acte  de  la  plus  stricte  justice.  Certes,  nous  ne  sommes  pas  et 


454  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

nous  ne  serons  jamais  les  défenseurs  aveugles  et  passionnés  de  tous  les  intérêts 
particuliers  des  colons;  mais  nous  voulons  la  justice  pour  tous.  Or,  peut-on  sérieu- 
sement dire  à  une  classe  de  producteurs  :  Vous  ne  pourrez  vous  approvisionner 
que  sur  les  marchés  de  la  métropole;  vous  ne  pourrez  vendre  vos  produits  qu'à  la 
métropole;  ces  produits,  la  métropole  les  frappera  d'un  droit  énorme,  et  en  même 
temps  elle  laissera  se  développer  chez  elle  une  industrie  qui  vous  enlèvera  le  pri- 
vilège de  ce  marché  forcé.  Gela  n'est  ni  juste  ni  sensé. 

Et  au  profit  de  qui  a-t  on  ainsi  altéré  les  rapporta  des  colonies  avec  la  mère-patrie? 
Au  profit  d'une  industrie  tout  artificiolle,  d'une  industrie  qui  ne  serait  pas  même 
née  sans  le  droit  qui  pèse  sur  le  sucre  de  cannes,  d'une  industrie  dont  tout  le  profit 
consiste  à  soustraire  au  trésor  une  partie  du  revenu  que  les  lois  de  douane  lui  as- 
suraient. Si  on  voulait  décidément  faire  un  présent  à  un  certain  nombre  de  pro- 
priétaires fonciers,  car  c'est  à  cela  que  se  réduit  en  définitive  la  question,  mieux 
valait  le  leur  faire  en  les  dispensant  en  même  temps  du  soin  de  cultiver  des  bette- 
raves pour  en  extraire  du  sucre.  Le  trésor  aurait  fait  les  mêmes  pertes,  mais  les 
colons  du  moins  n'auraient  pas  été  victimes  de  cette  étrange  largesse.  Appauvrir  le 
trésor  et  ruiner  en  même  temps  les  colons,  c'est  trop.  Ici  encore  espérons  que  le 
gouvernement  ne  fléchira  pas  devant  les  clameurs  de  l'intérêt  particulier,  qu'il  ne 
se  laissera  pas  entraîner  à  des  demi-mesures  qui  ne  feraient  que  compliquer  de 
plus  en  plus  les  diificultés  de  la  situation.  Qu'il  ose  demander  aux  chambres  une 
solution  définitive;  nous  sommes  convaincus  qu'elle  ne  lui  sera  pas  refusée.  Le 
trésor  a  plus  que  jamais  besoin  de  tous  les  revenus  que  le  législateur  lui  a  assignés. 
Il  serait  par  trop  singulier  que  les  intérêts  du  trésor  fussent  oubliés  dans  un  mo- 
ment où  nous  paraissons  décidés  à  ajouter  à  nos  dépenses  ordinaires  une  somme 
considérable  de  dépenses  extraordinaires,  lorsque  nous  espérons  voir  doter  le  pays 
des  moyens  puissants  d'activité  et  de  prospérité  qu'il  réclame.  Il  serait  par  trop 
singulier  de  consommer  la  ruine  de  nos  colonies  dans  un  temps  où  tous  les  hommes 
qui  ont  de  l'avenir  dans  l'esprit  reconnaissent  que  les  colonies,  que  la  navigation, 
que  la  marine  militaire  et  marchande  sont  aujourd'hui  plus  que  jamais  un  élément 
e.ssenliel  de  la  puissance  et  la  prospérité  d'une  grande  nation. 


Rien  n'égale,  cette  année,  l'activité  du  Théâtre-Italien.  Aux  Cantatrice  Villanc, 
bouffonnerie  du  bon  vieux  temps  un  peu  monotone  et  surannée,  mais  qu'on  a  bien 
fait  de  reprendre,  à  cause  de  Lablache,  va  succéder,  dans  quelques  jours,  la  Saffo 
de  Pacini.  Ainsi,  si  le  programme  se  réalise,  nous  aurons  eu  dans  cette  saison  trois 
opéras  nouveaux  et  le  Stabat  de  Rossini,  cet  admirable  Stabat,  la  seule  préoccupa- 
tion musicale,  le  seul  enthousiasme  de  cet  hiver,  et  qui  semble  ne  devoir  pas  s'ar- 
rêter de  si  tôt  dans  sa  carrière  de  gloire  et  de  fortune;  tout  cela  sans  préjudice  du 
répertoire  courant,  qu'on  n'a  pas  cessé  de  produire  dans  ses  combinaisons  les  plus 
variées.  A  la  dernière  représentation  des  Puritani,  M.  de  Candia  s'est  élevé  aux 
plus  beaux  effets,  et,  nous  pouvons  le  dire,  aux  plus  belles  notes  de  sa  voix  trans- 
cendante. Les  progrès  vraiment  remarquables  de  ce  jeune  ténor,  qui  n'a  pas  craint 
de  s'aventurer  dans  le  répertoire  de  Rubini,  le  plus  inabordable  des  répertoires, 
sans  autre  appui  que  sa  valeur  et  l'enchantement  de  son  organe,  l'un  des  plus  rares 
et  des  plus  merveilleux  qui  existent;  les  progrès  toujours  croissants  de  M.  de  Candia 


REVUE.  —  CIinONIQUE.  i'ôli 

pendant  les  cinq  mois  qui  vioiinonl  de  s'écoulor,  iiiéritenl,  à  coup  sftr,  d'être  con- 
slalés.  Dcsoiniais  la  partie  est  gagnée  pour  lui,  le  public  l'adopte;  M.  de  Candia 
peut  nous  revenir  tous  les  ans,  revenir  avec  Lablaclie,  Taniburini  et  la  Persiani, 
bien  certain  qu'on  n'en  demandera  plus  d'autre  pour  tenir  l'emploi  <|u'il  occupe. 
Les  personnes  qui  assistaient  à  cette  représentation  ne  nous  démentiront  pas,  sur- 
tout si  elles  ont  entendu  chanter  au  jeune  ténor  le  pathétique  adagio  de  la  fin  : 
Ella  trcmante,  Ella  spiraiitc.  On  ne  saurait  imaginer  un  organe  plus  sonore,  plus 
limpide,  plus  doué;  jamais  de  ces  notes  forcées  comme  en  tire  péniblement  Duprez 
des  profondeurs  de  sa  poitrine,  mais  toujours  le  naturel  et  l'aisance.  Le  fnlzelto 
de  cette  voix  vous  étonne  surtout  par  l'éclat  et  la  vibration  presque  enfantine  de 
son  timbre  d'or.  Du  côté  du  talent,  il  reste  à  M.  de  Candia  beaucoup  à  faire,  nous 
le  savons;  le  sentiment  créateur,  le  souifle  inspiré,  manquent  chez  lui  encore,  mais 
du  moins  peut-on  dire  du  jeune  ténor  qu'il  est  en  bon  chemin,  sur  un  chemin  où 
l'on  ne  court  jamais  grand  risque  de  s'attarder  aussi  longtemps  qu'on  peut,  car  c'est 
le  chemin  de  la  jeunesse  et  de  l'ingénuité  du  talent.  En  pareil  cas,  les  qualités  du 
maître  viennent  toujours  assez  tôt  avec  l'âge.  Si  l'étoile  de  M.  de  Candia  semble 
grandir,  en  revanche,  l'astre  de  la  Grisi  décroit.  Nous  ignorons  si  les  causes  qui 
ont  influé  cette  année  sur  le  talent  de  la  belle  prima  donna  seront  accidentelles  ou 
définitives,  s'il  faut  voir  en  ceci  décadence  prématurée  ou  lassitude.  Ce  qu'il  y  a  de 
certain,  c'est  que  la  Grisi  ne  tient  plus,  à  cette  heure,  dans  le  répertoire,  le  rang 
qu'elle  y  occupait  naguère,  et  de  jour  en  jour  semble  abdiquer.  Ainsi  sa  voix  perd 
son  éclat  et  devient  paresseuse,  ses  gammes  chromatiques  s'ébrèchent,  son  trille  se 
fait  incorrect,  et  le  public  du  Théâtre-Italien,  à  qui  rien  n'échappe,  ne  laisse  pas  de 
lui  témoigner  sa  mauvaise  humeur  en  ne  l'applaudissantplus;  ce  que  voyant,  la  belle 
insouciante  prend  son  malheur  en  patience,  et  ne  tient  compte  de  ce  qui  lui  arrive 
que  pour  se  négliger  davantage,  au  point  que  maintenant  elle  ne  se  donne  même 
plus  la  peine  de  changer  de  costume,  et  joue  les  trois  actes  des  Puritani  dans  la 
même  robe.  Cette  expression  si  mélancolique,  cette  grâce  languissante  qu'elle  avait 
dans  la  belle  scène  de  folie  du  second  acte,  qu'est-elle  devenue?  Et  ce  frais  peignoir 
blanc  qui  l'enveloppait  comme  un  nuage  au  troisième  acte,  lorsqu'elle  chantait  son 
duo  avec  Arthur  d'une  voix  si  juste,  si  sonore  et  si  jeune,  qu'est-il  devenu? 

—  L'Opéra-Comique  a  repris  cette  semaine  le  Domino  noir,  qui  se  chargera 
désormais  de  faire  les  frais  du  répertoire,  lorsque  le  succès  du  Duc  d'Olonne  se 
reposera.  Aujourd'hui  M.  Auber  avec  M""  ïhillon,  demain  M.  Auber  avec  51"*=  Rossi, 
c'est  un  peu  toujours  la  même  chose,  comme  on  voit.  Mais  à  qui  la  faute,  et  qui 
doit-on  plaindre?  Nous  ne  pensons  pas  que  ce  soit  M.  Auber,  ni  le  public,  puisqu'il 
.s'en  amuse,  et  d'ailleurs  les  goûts  du  public  sont-ils  si  variés?  Le  Domino  noir, 
qu'on  n'avait  pas  revu  depuis  M™*^  Damoreau,  a  retrouvé  toute  la  faveur  des  ha- 
bitués de  rOpéra-Comique,  clientèle  encore  assez  nombreuse,  quoi  qu'on  dise. 
Du  reste,  on  aimera  toujours  cette  petite  pièce  animée  et  de  bon  goût,  cette  petite 
intrigue  menée  avec  tant  d'esprit  et  d'invraisemblance  entre  un  bal  masqué  et  un 
couvent,  type  éternel,  pour  la  musique  et  le  poërae  et  le  succès,  de  tous  les  petits 
chefs-d'œuvre  que  MM.  Auber  et  Scribe  ont  produits  ensuite,  et  où  ni  les  bals  ni  les 
couvents  n'ont  jamais  manqué.  Dieu  merci!  Le  rôle  d'Angèle,  on  s'en  souvient,  une 
des  plus  charmantes  créations  de  M™"  Damoreau,  se  trouve  celte  fois  échu  en  partage 
à  M"'  Rossi,  car,  dans  ce  démembrement  de  l'empire,  M""=  Thillon  ne  s'est  réservé 
que  les  partitions  nouvelles,  et  laisse  les  reprises  à  sa  rivale,  ce  qui  fait  qu'il  pourra 


456  REVUE.  CHRONIQUE. 

bien  arriver  que  les  reprises  réussissent  plus  que  les  nouveautés,  et  nous  conseillons 
à  M.  Auber  d'y  prendre  garde.  Dans  l'Angèle  du  Domino  noir,  comme  dans  l'Hen- 
riette de  l'Ambassadrice,  M""  Rossi  a  donné  des  preuves  non  équivoques  de  goût, 
de  zèle,  et  même  d'un  certain  talent  de  comédienne;  malheureusement,  il  s'agit  ici 
d'une  musique  à  part,  d'un  dialogue  et  d'un  rôle  presque  impossibles  à  reproduire 
en  dehors  d'une  certaine  physionomie  qui  leur  a  servi  de  patron.  M"*"  Rossi,  et  c'est 
là  son  tort,  chante,  comme  elle  chanterait  un  air  d'opéra  italien,  une  cavatine  de 
Donizetti  ou  de  Bellini,  tous  ces  jolis  fredons  que  gazouillait  si  agréablement  et  du 
bout  des  lèvres  M™^  Damoreau.  Ces  trilles  de  rossignol,  ces  cadences  d'oiseau  sur 
la  branche,  tout  cet  attirail  de  vocalisation  dont  l'habile  cantatrice  se  faisait  un  si 
curieux  badinage.  M""  Rossi  s'en  tire,  mais  avec  tant  de  fatigue  et  de  travail,  que 
vous  la  voyez  presque  suer  à  la  tâche.  La  musique  d'Auber  ainsi  prise  au  sérieux 
en  devient  tout  autre;  vous  avez  toutes  les  peines  du  monde  à  vous  y  reconnaître, 
et,  tout  en  louant  les  efforts,  vous  refusez  d'applaudir  aux  résultats.  Le  Domino  noir 
a  toujours  été  à  l'Opéra-Comique  l'une  des  pièces  jouées  avec  le  plus  d'ensemble; 
M""  Damoreau,  en  devenant  le  centre  de  cette  exécution,  communiquait  aux  autres 
chanteurs  quelque  chose  de  ce  tact  musical  qu'elle  avait  en  elle,  et  aujourd'hui  même 
que  la  virtuose  n'est  plus  là,  la  tradition  subsiste.  Ainsi  M.  Couderc,  dont  la  voix 
ingrate  et  l'intonation  équivoque  irritent  l'oreille  presque  partout  ailleurs,  chante 
sans  trop  d'énormilés  le  rôle  d'Horace.  On  en  peut  dire  autant  de  M.  Moreau-Sainti, 
le  seul  (ombres  gémissantes  d'EUeviou  et  de  Lemonnier,  qui  vous  apaisera?),  le 
seul  aujourd'hui  à  ce  théâtre  qui  n'ait  pas  l'air  d'un  masque  sous  le  frac.  Qui  jamais 
aurait  pu  prévoir,  au  grand  siècle  de  Feydeau,  au  beau  temps  de  Gulnarc,  AnMuri 
garçon  et  de  Maison  à  vendre,  à  l'âge  fabuleux  des  dolmans  écarlates  et  des  bottes 
à  revers,  où  le  premier  ténor  repoussait  dédaigneusement  un  rôle  dont  le  costume 
avait  oublié  de  mettre  en  relief  tous  les  avantages,  toutes  les  grâces  de  sa  personne; 
qui  jamais  aurait  pu  prévoir  alors  qu'un  jour  viendrait  où  M.Moreau-Sainli  serait 
leMoncade  par  excellence,  le  Richelieu  de  l'endroit?  Et  cependant  rien  n'est  plus 
vrai,  après  lui  il  faut  tirer  l'échelle,  et  si  vous  en  doutiez,  par  hasard,  allez  voir  un 
peu  M.  Mocker  dans  le  Duc  d'Olonne. 


DE 


LA  POÉSIE  LYRIQUE 


EN  ALLEMAGNE." 


I.E   DOCTEUR    JUSTI97US   RERMTXR. 


Heilbronn  est  le  point  central  des  vignobles  du  Wurtemberg.  S'il  vous  arrive  de 
visiter  ce  pays  vers  le  milieu  d'octobre,  vous  assistez  à  la  célébration  des  vendanges, 
spectacle  varié,  bruyant,  tumultueux,  où  se  révèle  dans  son  naturel  cette  bonne 
vieille  Souabe,  terre  de  traditions  et  de  croyances,  et  qui  consacre  le  travail  par 
des  fêtes  ayant  leur  rituel,  je  dirais  presque  par  des  mystères.  Dès  le  matin,  à  la 
première  aube,  vous  êtes  éveillé  par  le  bruit  des  vendangeurs  qui  se  rendent  au 
travail.  Tant  que  dure  le  jour,  ce  ne  sont,  sur  les  coteaux  voisins,  que  joyeuses 
fanfares  et  salves  d'arquebuses;  puis,  au  tomber  du  crépuscule,  les  fusées  et  les 
artifices  commencent  leur  danse  lumineuse  jusqu'à  ce  qu'enfin,  à  nuit  close,  les 
chemins  et  les  sentiers  qui  mènent  à  la  ville  se  peuplent  d'une  cohorte  animée  et 
nombreuse  qui  regagne  ses  toits  à  la  lueur  des  torches,  aux  sons  des  instruments. 
Cependant,  dès  l'après-midi,  la  vaste  salle  d'une  tente  dressée  à  cette  occasion  s'est 

(I)  Vojcz  la  livraison  ilu  15  oclobre  1841. 

TOME     l.  30 


'ÎS58  DE    LA    POÉSIE    Ll'RlQUE 

pinplie  lie  nionclc;  bientôt  la  musique  s'organise,  et  les  danses  vont  leur  train: 
fête  de  tous  les  jours  incessamment  renouvelée,  à  laquelle  prennent  part,  avec  les 
helles  jeunes  filles  de  la  ville  et  de  la  contrée,  les  jeunes  rnarcliands  de  l'industrieuse 
Heilbronn,  les  officiers  de  la  garnison,  les  étudiants  en  vacances,  et  bon  nombre  de 
désœuvrés  de  tous  les  pays  qui  sont  venus  passer  l'automne  dans  sa  résidence  de 
prédilection. 

Après  vous  être  attardé  quelque  temps  au  sein  de  cette  mêlée  tumultueuse, 
continuez  votre  chemin,  aile/  jusqu'à  Weinsberg.  Weinsberg  est  situé  à  deux  petites 
lieues  au-dessus  de  Heilbronn.  Là  encore,  vous  vous  trouvez  au  milieu  des  ven- 
danges, mais  sur  un  théâtre  moins  étendu.  La  ville  est  beaucoup  plus  petite,  le 
nombre  des  riches  propriétaires  qui  donnent  des  fêtes  à  celte  époque  de  l'année 
plus  restreint,  et  partant  le  concours  des  étrangers  peu  remarquable.  Traversez 
une  partie  de  la  magnifique  allée  de  marronniers  qui  embrasse  Heilbronn  du  côté 
du  midi,  longez  une  double  haie  d'agréables  jardins  plantés  aux  portes  de  la  ville, 
.saluez  en  passant  le  vieux  cimetière  dont  les  croix  funèbres  et  les  urnes  sépulcrales 
projettent  leur  ombre  mélancolique  sur  toute  cette  végétation  luxuriante,  et  vous 
arrivez,  après  une  demi  heure  de  marche,  dans  la  plus  admirable  plaine  qui  se  puisse 
voir,  vous  arrivez  à  un  endroit  où  le  chemin  commence  à  monter  entre  deux  co- 
teaux. Au  terme  de  cette  route  est  un  sentier  de  traverse  unissant  deux  collines 
qui  se  fondent  l'une  dans  l'autre;  de  là  vous  apercevez  la  hauteur;  encore  quelques 
pas,  et  vous  embrassez  du  regard  la  délicieuse  vallée  de  Weinsberg.  Maintenant, 
quelles  mélodieuses  bouffées  s'élèvent  de  ce  ravin  à  gauche!  Écoutez  ces  mille 
oiseaux  jaseurs  qui  gazouillent  dans  les  arbres,  aux  derniers  rayons  du  soleil 
couchant;  aimable  musique,  salut  précurseur,  voix  de  l'hospitalité  cordiale  qui 
vous  attend  en  bas.  De  là  vous  plongez  dans  la  Souabe;  de  là  vous  découvrez,  .si  le 
ciel  est  clair,  tout  ce  magnifique  pays  du  Neckar  et  des  Hohenstaufen,  toute  cette 
noble  terre  de  l'épopée  et  du  lyrisme  germanique.  A.  vos  jneds,  çà  et  là,  se  dérou- 
lent bien  quelques  vertes  prairies,  ondulent  quelques  frais  jardins;  mais  autour  de 
vous,  sur  les  coteaux,  aussi  loin  que  votre  regard  perce,  tout  est  vigne  :  des  raisins, 
puis  des  raisins  encore.  Le  premier  éblouissement  du  paysage  une  fois  dissipé, 
regardez  devant  vous,  là,  tout  juste  vis-à-vis,  sur  cette  hauteur  isolée,  si  couverte 
de  pampres  que  le  sol  s'en  aperçoit  à  peine  :  distinguez-vous  ces  murailles  crou- 
lantes, ces  vieux  pans  de  granit  en  ruines,  cette  tour  féodale  vermoulue?  C'est  la 
JFeibertreue .  A  ces  mots,  le  lecteur  m'arrête;  qu'est-ce  que  la  Weibertreue?  Biirger 
va  nous  l'apprendre.  Lor.squ'il  s'agit  d'une  tour  allemande,  qu'elle  s'élève  sur  les 
bords  du  Rhin  ou  du  Neckar,  soyez  sûr  qu'elle  a  sa  légende  généalogique;  et,  si 
vous  tenez  à  connaître  les  origines  de  son  nom,  adressez-vous  à  la  i)oésie  plutôt 
qu'à  l'histoire. 

LES  FEMMES  DE  \VEL\SBERG. 

«  Qui  me  dira  où  est  Weinsberg?  Une  vaillante  petite  ville,  ma  foi,  qui  a  dû  pieusement 
bercer  bien  des  fillettes  et  des  femmes.  Si  jamais  je  me  fiance,  je  veux  me  fiancer  à 
Weinsberg. 

»  Un  jour  l'empereur  Konraden  voulait  à  la  bonne  ville,  et,  s'avancant  en  grand  tumnilc, 
l'assiégeait  en  poussant  conlre  elle  ses  hommes  cl  ses  chevaux. 

»  Comme  la  citadelle  (1)  tenait  bon  malgré  sa  détresse,  l'empereur,  enflammé  de  culère, 

(I)  Depuis  la  Weibertreue  (fidélité  des  femmes) . 


EIN    ALLEMAGNE.  41)9 

fit  publioi  par  le  liéraul  rctlo  sentence  :  «  DrAlcs!  apprenez  que,  si  j'enlre,  chacun  de  vous 
"  sera  pendu.  » 

»  Sitôt  que  l'avis  eut  clé  proclame  à  son  de  trompe,  dos  cris  d'alarme  cclalèrenl  dans 
les  maisons  et  dans  les  nies.  Le  pain  était  rare  dans  la  ville,  un  bon  conseil  le  devint 
encore  davantage. 

»  —  Malheur  à  moi  ,  pauvre  Corydon!  malheur  i\  moi  l  Kyrie  eleison,  s'écrièrent  les 
pasteurs;  c'en  est  fait,  c'en  est  fait  de  nous!  Oh!  malheur  à  moi,  pauvre  (Corydon!  Il  me 
semble  déjà  que  j'étrangle. 

»  Mais,  lorsque  nous  sommes  à  bout  de  tout,  eiïorls,  prières  <!t  conseils,  il  reste  encore 
la  ruse  féminine  pour  nous  tirer  d'affaire  ;  car  fourberie  de  moine  et  ruse  de  femme  dé- 
passent tout,  comme  vous  savez. 

»  Une  jeune  femme,  riancé(>  de  la  veille,  avise  un  projet  ingénieux  dont  tout  le  peuple 
s'édifie,  et  que  vous,  qui  que  vous  soyez,  applaudirez  en  souriant. 

«  A  l'heure  calme  de  minuit,  la  plus  gracieuse  ambassade  de  femmes  se  rend  dans  le 
camp  et  demande  grâce;  elle  prie  doucement,  elle  implore,  mais  n'obtient  rien  que  ce  qui 
suit  : 

»  —  Il  est  accordé  aux  femmes  de  sortir  avec  leurs  plus  précieux  trésors;  ce  qui  restera 
sera  passé  au  fil  de  l'épée  et  mis  en  pièces.  — Avec  cette  capitulation,  l'ambassade  se  relire 
soucieuse. 

1)  Mais,  dès  que  l'aube  vient  à  poindre,  attention!  Qu'arrive-t-il?  Voilà  que  la  prochaine 
porte  s'ouvre,  et  que  chaque  femmedéloge,  emportant  sur  son  dos,  vrai  comme  j'existe,  son 
petit  mari  dans  un  sac. 

>'  Maint  courtisan  pourtant  travaille  à  faire  avorter  le  stratagème  ,  mais  Konrad  alors  : 
—  Une  parole  impériale  ne  souffre  interprétation  ni  commentaire.  Ah  !  bravo!  s'écrie-t-il, 
bravo!  Plût  à  Dieu  que  notre  femme  en  fît  autant. 

)>  Le  pardon  suivii,  puis  un  banquet  qu'il  donna  en  l'honneur  des  belles;  on  dansa  au 
bruit  des  fanfares  ,  on  dansa  avec  toutes,  avec  la  dame  châtelaine  comme  avec  la  plus 
humble  fille. 

)'  Eh  !  dites-moi  donc  où  est  Weinsberg,  la  vaillante  petite  ville,  la  ville  fidèle,  avisée  et 
pieuse,  qui  berça  tant  de  fillettes  et  de  femmes?  car,  moi,  si  jamais  je  me  fiance,  je  veux 
me  fiancer  à  Weinsberg.» 


Celte  tour,  rendue  populaire  en  Allemagne  par  Biirger,  doit  sa  récente  illustration 
à  la  présence  d'un  autre  poète  de  renom,  au  célèbre  docteur  Justin  Kerner,  qui 
est  venu  avec  sa  famille  élal)lir  au  pied  son  ermitage.  Il  s'agissait  de  restaurer  celle 
ruine  nationale,  et  voici  de  quelle  manière  on  s'y  prit  pour  s'en  procurer  les 
moyens.  De  petites  pierres  jaspées,  provenant  des  murailles  de  la  Weiberlreue.  furent 
montées  en  bagues  el  vendues  partout  dans  le  pays.  Avec  quel  empressement  les 
dames  et  les  jeunes  liiles  allemandes  recherchèrent  ces  précieuses  reliques,  on  le 
devine.  Il  y  avait  émulation  et  fierté,  dans  chacune  d'elles,  à  contribuer  pour  sa 
part  à  relever  ce  monument  dont  le  nom  seul  était  un  hommage  rendu  au  sexe,  à 
intervenir  pour  la  durée  de  ce  compliment  séculaire  taillé  dans  le  granit.  En  peu 
de  temps  on  eut  rassemblé  une  assez  forte  somme  dont  la  direction  fut  confiée  à 
Kerner,  qui  l'employa  à  rendre  la  ruine  abordable  par  toute  sorte  de  petits  .sentiers 
semés  de  gazons  verts,  à  ménager  d'agréables  ombrages  sous  de  fraîches  et 
odorantes  plantations;  que  sais  je?  à  augmenter  encore  le  pittoresque  des  lieux,  le 
romantisme  du  paysage,  par  des  jeux  de  harpes  éoliennes. 

Mais  nous  n'y  sommes  pas  encore.  A  peine  arrivons-nous  au  point  d'où  le  regard 
distingue  pour  la  première  fois  la  Weiberlreue.  D'ici  à  la  tour,  il  nous  reste  une 
bonne  distance  à  parcourir,  d'abord  en  descendant,  puis  en  suivant  la  plaine  jus- 
qu'à ce  que  nous  découvrions  à  droite,  au  pied  même  de  la  ruine,  la  petite  ville  de 


460  DE    LA    POESIE    LYRIQUE 

Weinsberg  qui  se  icnait  cachée  tlerrièro  la  montagne.  Weinsbcrg  n'olTre  rien  qui 
soit,  digne  d'tHre  remarqué.  Qu'on  se  figure  des  rues  étroites  et  tortueuses  serpentant 
sur  le  dernier  versant  du  coteau,  une  place  en  escarpement  qui  sert  de  marché,  el 
régnant  sur  le  tout,  au  point  culminant  de  cet  amphithéâtre,  l'église.  Aujourd'hui, 
jour  de  vendanges,  les  rues  deviennent  impraticables,  grâce  à  l'encombrement  des 
cuves  placées  devant  chaque  maison  pour  recevoir  les  raisins  qu'on  foule,  et  parmi 
lesquelles  manœuvrent  chariots  el  porteurs  occupés  sans  relâche  à  voyager  de  la 
vigneau  pressoir.  Des  marchands  étrangers  circulent  parmi  les  travailleurs;  les 
propriétaires,  les  intendants  affairés  vont  et  viennent,  distribuant  à  qui  de  droit  des 
informations  ou  des  ordres.  Mais  quel  est  donc  cet  homme  robuste  et  grand  qui 
sort  de  la  maison  voisine,  vêtu  d'une  ample  redingote  noire,  un  bambou  solide  à 
la  main?  Tous  se  découvrent  sur  son  passage,  chacun  le  salue  avec  respect,  et  lui, 
rendant  le  salut  k  tout  le  monde,  traverse  la  rue  et  va  frapper  là-bas  à  la  porte 
d'une  autre  maison,  où  il  entre  et  disparait.  Il  marche  d'un  pas  ferme  et  sûr,  la 
tête  inclinée  et  pensive;  affable  envers  les  gens  qu'il  rencontre,  on  voit  au  sérieux 
paisible  de  son  air  que  leur  activité  et  leurs  bourdonnements  lui  demeurent 
étrangers.  C'est  Justin  Kerner,  le  poète,  le  visionnaire,  le  médecin,  qui  dès  cette 
heure  matinale  fait  sa  tournée  chez  ses  malades,  accompagné,  comme  le  docteur 
Fausl,  de  son  chieu  noir  qui  le  devance  et  court  par  les  semailles,  satellite  ordi- 
naire du  médecin,  que  le  poète  a  chanté  plus  d'une  fois  : 

"  Animal  fidèle ,  lorsque  tu  bondis  de  joie  et  que  ta  petite  queue  frclille,  lorsqu'ois 
éveille  du  repos  du  sonuïieil  ton  maître  vers  minuit,  et  lorsque  lu  jappes  devant  la  porte  et 
parais  avoir  hâte  de  partir,  il  me  semble  alors,  généreux  animal,  que  tu  ressens  plus  pro- 
fondément que  moi-même  la  souffrance  des  hommes. 

«  Tel  qu'un  esprit  léger  et  précurseur,  tu  trottes  devant  ton  maître  au  corps  pesanl.  Il 
mesure,  lui,  en  soupirant,  la  carrière  que  toi  tu  poursuis  volontiers  d'un  pied  agile. 

«  En  toi  réside  une  seconde  vue  qui  manque  à  la  cervelle  humaine,  et  souvent  je  pour- 
rais le  demander  en  toute  confiance  :  Celui-ci  mourra-t-il  ou  ne  mourra-t-il  pas? 

"  Mainte  fois  déjà,  tel  paraissait  à  mes  yeux  rose  el  bien  portant  dont  toi,  tu  t'obstinais 
à  fuir  l'approche,  et  la  mort  ensuite  arrivait  bientôt. 

»  Ecoute,  ô  fidèle  animal  !  lorsque  tu  liras  déjà  la  mort  sur  mon  visage,  ne  l'éloigné  pas 
de  moi ,  n'abandonne  pas  celui  qui  doit  bieniùt  mourir. 

»  Toujours  le  long  des  rues  de  celte  ville,  toujours  tu  m'accompagneras;  lorsque  la 
terre  possédera  le  corps,  toi  seul  apercevras  encore  l'esprit.  » 

Y  pensez-vous?  Kerner,  cet  homme  robuste  et  corpulent?  Impossible.  Un  vision- 
naire, un  homme  qui  passe  son  temps  à  converser  avec  les  esprits  ne  saurait  avoir 
cet  aspect.  Nous  en  avons  connu  plus  d'un,  et  ce  n'est  pas  nous  qu'on  trompera 
jamais  sur  ce  chapitre.  Une  physionomie  hâve  et  languissante,  des  joues  creuses, 
des  yeux  embrasés  de  lueurs  mornes  et  fatales,  d'épais  cheveux  blonds  en  désordre, 
à  la  bonne  heure  !  Mais  cette  mâle  figure,  ce  visage  si  plein  et  si  rond,  en  vérité 
vous  vous  moquez;  ce  ne  peut  être  là  Kerner. 

—  Le  voilà  qui  sort  de  la  maison  ;  je  vais  l'aborder  el  vous  convaincre  que  c'est 
bien  lui.  Peut-être,  en  y  regardant  de  plus  près,  remarquerez- vous  alors  que  cette 
tète,  devenue  un  peu  épaisse,  j'en  conviens,  n'en  a  pas  moins  gardé  les  traits  les 
plus  délicats,  les  lignes  les  plus  symplomatiques  de  l'esprit;  que  cette  main  qu'il 
va  me  tendre  est  la  plus  blanche  et  la  plus  fine  qu'on  puisse  voir,  et  (ju'enfin  ces 
yeux  bruns  qu'enchâssent  de  petites  lunettes  d'écaillé  percent  à  travers  avec  une 
vivacité  singulière,  moins  pour  énumérer  de  fantastiques  visions,  ce  qui  ne  lui  ar- 


EN    ALLUMAGMi,  ÎOl 

rive  yiiére,  à  ma  connaissance,  que  pour  saisir  dans  ie  lecueilieuicut  et  la  médita- 
tion du  silence  les  pliénomèues  mystérieux  d'un  spiritualisme  transcendant. 

Tout  en  causant  ainsi,  nous  avions  atteint  l'auberge  qu'on  rencontre  à  l'autre 
bout  de  la  ville.  De  là  au  petit  domaine  de  Kcrner  il  n'y  a  qu'un  pas;  et  tandis 
que  nous  admirions  celle  charmante  retraite  si  délicieusement  épanouie  au  milieu 
du  plus  Irais  paysage,  nous  vîmes  le  docteur  qui  s'en  revenait  gaiement  de  ses  vi- 
sites du  matin.  Kerner,  m'apercevant  à  la  fenêtre  du  rez-de-cliaussée,  nve  lendit 
la  main  du  dehors,  et  nous  engagea,  mes  compagnons  et  moi.  à  le  suivre  chez  lui. 
1  Pardieu,  docteur,  je  vous  fais  mon  sincère  compliment,  vous  êtes  là  comme  un 
scarabée  dans  un  bouquet,  d  lui  dit  en  l'apostrophant  avec  sa  pétulance  ordinaire 
notre  plus  jeune  compagnon,  tout  émerveillé  du  site  de  cette  maison,  placée  au 
centre  d'un  paradis  terrestre,  et  comme  noyée  dans  les  arbres,  les  vignes  et  les 
fleurs.  ■ —  La  maison  de  Kerner  est  petite,  mais  agréable,  commode,  et  semble  faite 
à  souhait  pour  l'hospitalité  qu'on  y  exerce.  Vous  auriez  peine  à  vous  imaginer  de 
quels  soins  alfectueux,  de  quelles  prévenances  sont  entourés  les  étrangers  qui  vieu- 
oent  journellement  visiter  dans  son  ermitage  le  poêle  de  Weinsberg.  Quant  aux 
amis,  nous  n'en  parlerons  pas;  il  ferait  beau  les  voir  s'installer  autre  part!  Vous 
passeriez  là  des  mois  et  des  années,  heureux  de  vous  sentir  vivre  dans  cet  isole- 
ment pacifique,  de  vous  attarder  au  sein  de  celte  cordiale  bienveillance,  de  vous 
abandonner  au  cours  de  cette  hospitalité  douce  qui  ne  se  laisse  pas  .soupçonner, 
et  semble  prendre  à  lâche  d'aller  au-devant  des  scrupules  de  la  discrétion  la  plus 
timorée.  En  effet,  vous  arrivez,  et  votre  présence  n'apporte  aucun  trouble,  aucun 
dérangement;  vous  restez,  et  l'on  vit  aujourd'hui  comme  on  vivait  hier,  et  les 
choses  continuent  d'aller  leur  train  honnête  et  régulier.  D'abord  c'est  le  docteur- 
poële,  c'est  Kerner,  assis  gravement  dans  son  fauteuil  de  bois,  ou  debout  à  la  fe- 
nêtre, les  mains  croisées  derrière  le  dos,  ou  se  promenant  de  long  en  large  dans 
son  jardin;  noble  cœur,  savoir  immense,  grand  esprit,  douce  et  candide  physio- 
nomie où  se  fondent  dans  le  plus  mélodieux  accord  des  qualités  qui,  partout  ail- 
leurs, Novalis  excepté,  se  contredisent  d'habitude;  fantaisie  que  l'empirisme  tem- 
père, empirisme  qu'un  rayon  de  fantaisie  illumine.  Puis  vient  sa  femme,  ré[)Ouse 
et  la  mère,  la  ménagère  dont  parle  Schiller,  opposant  l'économie  traditionnelle  à 
l'enthousiasme,  l'esprit  de  raison  et  d'ordre  à  l'imagination,  et  cependant,  du  côté 
du  sens  littéraire,  assez  douée  pour  que  rien  de  poétique  ne  lui  échappe;  enfin  (car 
je  n'en  veux  nommer  que  trois  sur  cinq)  la  fille  aînée,  aimable  enfant  tout  em- 
baumée d'idéalisme,  et  qu'on  prendrait  pour  une  vaporeuse  émanation  de  la  plus 
fraîche  fantaisie  du  père.  Vous  trouveriez  dillicilemenl.  dans  tout  ce  beau  pays  du 
Neckar,  une  maison  où  se  soient  perpétuées  avec  plus  de  fidélité  ces  saintes  mœurs 
de  l'antique  Souabe.  Aussi,  c'est  là,  dans  cette  vie  toute  d'études,  de  dévouement, 
de  croyance,  de  spéculations  métaphysiques,  qu'un  peu  de  fantaisie  égaie  à  chaque 
instant,  là  dans  son  intérieur,  dans  sa  famille,  qu'il  faut  surprendre  le  poète  et  le 
médecin,  le  philosophe  ami  de  l'humanité  et  le  rêveur  fantasque,  le  penseur  et  le 
visionnaire,  si  l'on  veut  se  faire  de  Kerner  une  idée  juste  et  la  rendre. 

Kerner,  en  véritable  propriétaire,  ne  se  lasse  pas  de  vous  faire  parcourir  les 
moindres  recoins  de  son  agréable  ermitage  ;  vous  verrez  la  maison  et  le  double 
jardin  qui  l'entoure;' grâce  à  l'humeur  avenante  et  descriptive  du  maître,  pas  un 
détail,  pas  une  particularité  mémorable  ou  curieuse  ne  vous  échappera.  Sur  toute 
chose,  dans  cette  promenade,  la  tour  fixera  votre  intérêt  :  ce  morceau  de  vieille 
architecture,  ce  fragment  d'une  antique  forteresse  germanique  fait  à  ravir  dans  le 


46à  DE    LA    rOESIE    LYRIQUE 

jardin  du  poêle,  qui,  de  son  côté,  u'a  rien  épargné  pour  en  nugmenler  le  pitto- 
resque et  l'utile.  Au  premier  étage,  une  salle  gothique,  véritable  chambre  d'étude 
du  docteur  Faust,  à  laquelle  il  ne  manque  ni  l'ogive,  ni  les  vitraux  bariolés  d'en- 
luminures, ni  le  bois  sculpté;  puis  tout  en  haut,  sur  la  plate-forme  rendue  acces- 
sible et  praticable,  une  vue  magnifique,  immense,  qui  plonge  dans  la  vallée  de 
Weinsberg,  et  s'étend  au  loin  jusqu'aux  montagnes  de  Lôwenstein;  voila  pour  les 
avantages  de  cette  ruine,  dontKerner  a  su  tirer  un  excellent  parti.  Cependant  midi 
sonne,  l'heure  du  dîner  pour  la  bourgeoisie  allemande;  alors,  pour  peu  que  le 
tem|)s  soit  favorable,  la  table  se  dresse  en  plein  air,  devant  le  chalet  bâti  en  am- 
phithéâtre derrière  la  maison,  ou  sur  la  tour,  à  l'ombre  du  pommier.  Puis,  tandis 
que  le  repas  se  prolonge,  des  hôtes  nouveaux  arrivent  :  le  corbeau  familier,  qui 
descend  d'un  arbre  et  vient  réclamer  sa  nourriture,  la  cigogne  qui  mord  sans  pitié 
la  main  généreuse  dont  elle  reçoit  le  pain,  ce  qui  faisait  dire  à  Kerner  que  cet 
oiseau  a  perdu  son  paradis  comme  l'homme,  car  il  est  ingrat  comme  lui. 

La  bibliothèque  de  la  tour  contient,  entre  autres  monuments  précieux,  le  ma- 
nuscrit autographe  des  poésies  d'UhIand,  envoyées  successivement  et  par  lettres 
aux  jours  de  leur  éclosion.  Pais  ce  sont  des  volumes  sans  nombre  renfermant  des 
actes  scientifiques,  d'épais  in-folios  remplis  de  pièces  h  l'appui  de  certains  faits 
magnétiques,    la   démonologie   coudoyant    la    littérature.    Fouillez    ces    archives 
étranges,  consultez  ces  annales  d'un  autre  monde,  ces  parchemins  presque  cabalis- 
tiques, et  vous  serez  épouvanté  en  face  des  révélations  qui  en  émanent;  plus  tard, 
si  vous  en  êtes  digne,  s'il  vous  juge  suffisamment  initié  pour  prendre  à  la  chose  un 
intérêt  sérieux,  le  secrétaire  intime  de  la  visionnaire  de  Prevorst  vous  conduira 
dans  quelque  sanctuaire  retiré,  où  languissent  en  charte  privée,  dans  une  vie  in- 
certaine et  comme  flottante  entre  l'extase  et  le  sommeil,  de  ces  êtres  d'une  sus- 
ceptibilité nerveuse  toujours  voisine  du  délire,  sensilives  humaines  qui  se  crispent 
et  rendent  des  oracles  au  souille  du  trépied.  Là  vous  assisterez  à  des  phénomènes 
singuliers,  effrayants  parfois,  souvent  aussi  plaisants  et  comiques.  Il  y  a  quelques 
années,  Kerner  avait  chez  lui  une  possédée  qu'il  traitait.  Cette  femme,  à  l'état  or- 
dinaire parfaitement  raisonnable,  d'un  naturel  décent  et  réservé,  donnait,  pendant 
la  période  de  ses  crises,  les  véritables  symptômes  de  la  convulsion  démoniaque. 
Contraction    subite  de  "a  face  en  horribles  grimaces,  évolutions   spasmodiques, 
jiropos  tumultueux,  menaçants,  obscènes,  eSfréués,  où  perçaient  par  moments  une 
.saillie  drolatique,  un  bon  mot  :  tels  étaient  les  signes  accoutumés  par  lesquels  se 
trahissaient  ces  attaques  de  catalepsie,  qui  la  prenaient,  du  reste,  à  l'improviste, 
au  milieu  des  soins  du  ménage  ou  des  travaux  d'aiguille  et  de  rouet.  Kerner,  esprit 
religieux,  chrétien,  tout  en  gardant  la  conviction  profonde  qu'il  réside  chez  les 
gens  de  cette  espèce  un  mauvais  démon  sur  lequel  on  peut  agir  au  nom  du  Christ, 
n'en  saisit  pas  moins  le  côté  comique  de  ces  hallucinations,  et  ne  se  fait  pas  faute 
de  s'en  divertir.  Avec  la  possédée  se  trouvait,  dans  la  maison  du  docteur,  un  vieux 
domestique,  atteint  autrefois  de  folie,  et  qu'une  certaine  exaltation  cérébrale  in- 
quiétait toujours  depuis.  Cet  homme  savait  la  Bible  par  cœur,  en  récitait  de  longs 
passages  à  la  malade,  et  lui  psalmodiait  aussi  toute  sorte  de  musique  et  de  plain- 
chant,  ce  qui   soulageait  bien  un  peu  la  pauvre  femme,  mais  agaçait  et  soulevait 
extraordinairement  le  démon  qu'elle  avait  en  elle;  et  il  n'était  pas  rare  de  voir 
celui-ci,  poussé  à  bout,  interrompre  la  séance  avec  fureur,  et  se  livrer  aux  empor- 
tements les  plus  injurieux  contre  les  saintes  Écritures  et  leur  malencontreux  inter- 
prète. Le  digne  serviteur,  désespérant  du  salut  de  sa  cliente,  finit,  en  dernier  res- 


EN  alliùmagise:.  463 

sort,  par  lui  conseiller  d'essayer  Je  boire  un  peu  au  delà  de  su  soif,  aliu  que  le  bon 
osi)rit  du  vin  s'eniiiaràl  du  mauvais  démon.  Un  jour  qu'il  élail  à  itrescrire  ses  or- 
donnances dans  la  chambre  ik3  la  malade,  Kerner  voidiit  absolument  nous  y  con- 
duire, et  lui  demanda  de  chauler  quelques  fragmenls  de  sainte  prose.  Le  bonhomme 
obcMt,  mais  d'une  voix  si  chevrotante,  que  le  respectable  démon,  n'y  tenant  plus, 
(init  par  éclater  en  invectives  et  se  démener  d'une  orageuse  façon. 

Ludwigsburg,  lieu  de  naissance  de  Justin  Kerner.  est  une  petite  ville  qui,  sous 
de  prosaïques  apparences,  cache  une  poésie  que  notre  élégiaque  a  su  rendre  mieux 
que  personne  dans  ses  Rciscschnllcn,  où  elle  ligure  sous  le  nom  de  Grasburg.  Ville 
toute  moderne,  et  qui  ne  date  guère  de  plus  de  cent  ans,  Ludwigsburg  doit  à  sa 
position,  médiocrement  favorable  au  développement  industriel,  d'être  restée  ina- 
chevée, inconvénient  dont  on  n'a  du  reste  pas  trop  à  se  plaindre,  grâce  à  ces  belles 
allées  de  tilleuls  qui  remplissent  l'espace  demeuré  libre  dans  l'enceinte  des  mu- 
railles, à  ces  fraîches  et  vertes  promenades  semées  çà  et  là  de  fragmenls  d'archi- 
tecture, d'ébauches  de  palais  abandonnés  au  milieu  de  leur  construction,  ruines 
anli(;ipées  qui,  tout  en  peuplant  ces  pittoresques  solitudes,  ne  laissent  pas  d'en 
augmenter  la  mélancolie.  Mais  laissons  parler  le  poëte  lui-mcMiie,  écoutons  la  des- 
cription qu'il  va  nous  faire  du  pays  natal,  et  voyons  glisser  devant  nous  les 
silhouettes  de  certains  originaux  qui  l'avaient  frappé  dans  son  enfance,  et  qu'il 
s'est  amusé  depuis  à  crayonner  d'un  trait.  Kerner  appelle  Ludwigsburg  Grasburg 
(ville  du  gazon),  sans  doute  à  cause  de  ses  rues,  où  le  gazon  foisonne. 

«  Ou  arrive  à  Grasburg  par  une  allée  ombreuse  de  châtaigniers  et  de  tilleuls.  Un  silence 
de  mort  régnait  dans  la  ville,  silence  interrompu  seulcmeal  par  le  bourdonnement  des 
abeilles  en  maraude  autour  des  branches  qui  bourgeonnaient.  Des  rues  longues  et  larges 
s'ouvraient  devant  nous,  entre  deux  rangées  de  jolies  maisons  peintes  en  jaune.  Au  bout 
d'une  de  ces  rues,  je  vis  comme  flotter  une  figure  blanche.  —  C'est  le  perruquier  de  la 
ville,  me  dit  mon  compagnon. 

»  Le  long  des  maisons  croissait  l'herbe  ;  des  papillons,  des  oiseaux  d'or,  des  hannetons 
voltigeaient  dans  ces  rues  pleines  de  soleil,  et  tantôt  se  posaient  sur  le  toit  des  maisons, 
tantôt  sur  cette  herbe  qui  croissait  à  terre  et  qui  était  merveilleuse  à  voir. 

»  —  Pour  peu  que  nous  restions  ici  une  heure,  me  dit  mon  compagnon,  nous  avons 
chance  d'apercevoir  lui  ciladm.  Et  tenez,  là-bas,  vers  la  dernière  maison,  il  me  semble 
déjà  voir  poindre  quelque  chose. 

)'  .Je  mis  mes  lunettes;  le  citadin  approchait;  c'était  une  étrange  et  épaisse  machine, 
dont  le  souffle  pénible  couchait  les  herbes  à  la  ronde  et  chassait  du  plus  loin  les  petits 
oiseaux  d'or  de  leurs  tiges  fleuries. 

»  —  Vous  voyez  devant  vous  l'entrepreneur  des  puits,  me  dit  mon  compagnon. 

»  Notre  homme  s'arrêta  un  moment  pour  prendre  haleine,  lira  de  son  sac  un  papier  ipii 
enveloppait  une  oie  rôtie  dont  il  dévora  les  deux  ailes,  puis  se  remit  en  mouvement. 

„  __  Ci^l  homme,  car  en  réalité  c'en  est  un,  poursuivit  mon  compagnon,  a  l'habiludc  de 
fommander  à  dîner  pour  sept  et  d'arriver  ensuite  sans  ses  hôtes,  de  sorte  qu'il  engloutit  à 
lui  seul  huit  portions.  Mais  tenez,  en  voici  venir  un  autre.  —  El  j'aperçus  alors  une  espèce 
d'escogriffe  long  et  sec,  avec  une  coiffure  qu'on  eùl  dite  de  porcelaine,  du  reste  élégam- 
ment vêtu,  et  qui  remonlail  la  rue  ventre  à  terre,  .le  l'observai  de  plus  près.  Sa  têle  se 
trouvait  dans  une  telle  position,  qu'il  avait  le  menton  juste  devant  les  yeux.  Le  bras  droit 
appuyé  sur  les  reins,  et  la  main  armée  d'un  fouet,  il  arrondissait  son  bras  gauche  et  sem- 
blait suer  sang  et  eau  pour  contenir  une  force  invisible.  Il  avail  des  bottes  et  des  éperons, 
et,  tout  en  agitant  son  fouet  en  arrière,  s'écriait  chemin  faisant  :  En  avant!  Blaufuchs, 
en  avant! 

»-  Cet  homme,  reprit  mon  compagnon, eslle  plus  furieux  amateur  d'équilation  que  j'aie 


464  DE    LA    POÉSIE    LYRIQUE. 

jamais  vu.  Là  mani,e  de  chevaux  lui  a  coulé  son  patrimoine;  et,  maintenant  qu'il  n'a  plus 
de  quoi  se  fournir  de  monture,  il  chevauche  à  pied  pour  n'en  point  perdre  l'habitude,  et 
parcourt  ainsi  tous  les  jours  la  ville  au  galop  et  du  plus  grand  sang-lroid. 

»  Nous  demeurâmes  encore  près  d'une  demi-heure,  pendant  laquelle  âme  qui  vive  ue 
m'aborda;  çà  et  là  seulement  je  voyais  par  intervalles  glisser  et  flotter  au  bout  d'une 
longue  rue  quelque  apparition  incertaine,  à  moitié  perdue  dans  les  vapeurs  de  l'horizon.  » 

A  la  mort  de  son  père,  contraint  par  l'enchaîneinenl  des  circonstances  à  se  livrer 
au  commerce,  Justin  Kerner  entra  bien  malgré  lui,  on  le  devine,  dans  une  fabrique 
de  toiles  à  Ludwigsburg;  pauvre  poëte  réservé  comme  tant  d'autres  aux  tribula- 
tions de  la  vie  réelle,  chaste  et  naïf  amant  de  la  plus  élhérée  des  muses,  jeté  sitôt 
l'enfance  au  milieu  des  machines  et  des  calculs  de  l'industrie,  isolé  mortellement 
dans  cette  vie  de  la  fabrique,  véritable  cloître  des  temps  nouveaux,  affreux  cloître 
où  Dieu  manque.  Pour  échapper  à  ces  occupations  peu  propres  à  développer  le 
génie  poétique,  à  ces  ingrates  occupations  du  comptoir  et  de  l'atelier  auxquelles 
il  se  livrait  depuis  deux  ans,  Justin  Kerner  n'eut  de  refuge  qu'en  lui  même.  Il  des- 
cendit à  la  fin  dans  son  âme,  cette  âme  mélancolique  et  profonde  où  fermentait  tout 
un  printemps,  comme  dans  ces  enclos  abandonnés  que  nul  jardinier  ne  visite.  0 
poète!  il  était  temps.  Et  Kerner  chanta,  et  tous  ces  fils  de  la  quenouille  du  prin- 
temps, fils  de  soie  et  d'or,  rayons  de  la  lune  et  du  soleil,  servirent  désormais  à  son 
œuvre;  car  Dieu  l'avait  fait  tisserand,  mais  tisserand  de  toiles  merveilleuses,  de 
ces  tissus  de  fées  que  la  reine  Mab  de  Shakspeare  aime  tant.  Des  premiers  lieds 
que  la  muse  de  Kerner  bégaya  en  s'éveillant,  de  tous  ces  lieds  qui  durent  s'exhaler 
comme  autant  de  soupirs  vers  le  ciel,  il  ne  reste  plus  rien;  le  poète  les  a  brûlés 
depuis,  effaçant  de  son  cœur  ainsi  que  de  son  livre  ces  souvenirs  douloureux  d'une 
époque  d'épreuves  et  de  servitude.  Ludwigsburg  avait  alors  pour  ministre  protes- 
tant le  poète  Conz.  C'est  à  lui  que  Justin  Kerner  communiqua  ses  premiers  essais 
littéraires,  à  lui  qu'il  soumit  ses  traductions  de  poètes  italiens.  Conz  ne  tarda 
pointa  remarquer  chez  son  élève  de  rares  qualités  de  sentiment  et  d'imagination; 
et,  sans  prédire  encore  au  jeune  lyrique  la  destinée  d'un  Pétrarque  ou  d'un  Goethe, 
comme  on  n'eût  cerles  pas  manqué  de  le  faire  chez  nous,  il  reconnut  aisément 
rincompatibililé  de  vocation.  Le  pasteur  prit  en  amitié  son  disciple,  l'aida  de  ses 
conseils,  et  fil  si  bien  que,  dix  mois  après.  Justin  Kerner,  secouant  la  poussière  du 
magasin,  se  rendit  à  Tùbingen  afin  d'y  étudier  la  médecine.  C'est  là  qu'il  rencontra 
pour  la  première  fois  LudwigUhland.  Ces  deux  nobles  âmes  ne  pouvaient  demeurer 
étrangères  l'une  à  l'autre;  le  sens  de  la  poésie,  de  la  vieille  poésie  nationale,  les 
unissait  d'avance  irrésistiblement.  Un  troisième  lyrique  devenu  célèbre  depuis, 
Schwab,  ne  tarda  pas  à  se  mettre  de  la  partie. 

Temps  illustre  et  mémorable  pour  les  lettres  allemandes,  que  celui  où  les  trois 
poètes  fondateurs  de  l'école  souabe,Uhland,  Kerner  et  Schwab,  étudiaient  ensemble 
à  Tiibingen,  au  plus  fort  des  guerres  de  l'empire.  Goethe  et  Schiller  venaient  de 
trouver  la  forme  classique  de  la  poésie  allemande,  et  l'école  romantique,  ayant  Tieck 
à  sa  tète,  travaillait  déjà  à  donner  à  l'idée  un  sens  plus  religieux,  plus  fervent,  plus 
essentiellement  germanique,  à  la  forme  plus  de  mouvement,  de  passion,  de  simplicité 
populaire  d'une  part,  de  l'autre  plus  d'indépendance  et  de  liberté.  Nos  trois  jeunes 
Souabes,  destinés  par  la  vocation  et  le  talent  au  culte  de  la  poésie  lyrique,  rivali- 
saient donc  de  leur  mieux  en  toute  sorte  de  lieds  et  de  romances  dont  plusieurs 
restent  encore  comme  les  plus  charmanis  modèles  qu'on  cite.  Dès  cette  période  se 


EN    ALLEMAGNE.  46» 

laisse  entrevoir  la  diflerence  qui  sépare  Uhland  de  Kerner,  et  qui  devait  plus  tard 
décider  de  leurs  tendances  opposées.  En  général,  Uhland  passe  pour  avoir  plus  de 
raison,  de  plasticité,  Kerner  de  sentiment  et  de  fantaisie.  Sans  nous  en  tenir  à  cette 
formule,  un  peu  vague  et  indéfinie,  nous  dirions  volontiers,  et  d'une  façon  plus 
caractéristique  peut-être,  que  l'un  cherche  davantage  l'accident  humain  et  s'y  com- 
plaît, tandis  que  l'autre  le  dépasse.  Les  sensations  que  font  naître  dans  le  cœur  de 
l'homme  le  printemps,  le  voyage,  et  les  mœurs  poétiques  du  pâtre,  du  chevalier, 
du  barde,  tels  sont  les  sujets  que  Uhland  affectionne  et  qu'il  excelle  à  rendre  sous 
les  couleurs  même  de  la  vie.  Kerner  procède  tout  autrement;  il  ne  lui  suffit  pas 
de  passer  de  l'activité  humaine  dans  la  nature,  de  la  plaine  dans  la  montagne  et  la 
forêt;  il  va  de  l'exil  terrestre  à  la  patrie  supérieure,  il  oublie  l'existence  pour  la 
mort.  Dans  l'empire  romantique,  où  tous  les  deux  s'agitent,  et  qu'ils  se  partagent, 
Uhland  aura  le  côté  classique,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi ,  Kerner  le  côté  plus 
spécialement  romantique.  La  muse  d'Uhland ,  bien  qu'elle  s'égare  parfois  dans 
l'infini,  n'en  a  pas  moins  pour  habitude,  et  cela  dans  ses  meilleures  manifestations, 
de  savoir  se  contenir  dans  le  fini  et  d'y  trouver  son  infini.  La  muse  de  Kerner,  au 
contraire,  quelque  effort  qu'elle  fasse  dans  certains  lieds  et  certaines  ballades  pour 
trouver  son  entier  apaisement  dans  les  limites  de  la  sphère  terrestre,  ne  se  montre 
avec  son  caractère  original  et  sa  véritable  physionomie  que  lorsqu'il  lui  arrive  de 
dépouiller  l'humanité  qui  l'enveloppe  et  de  s'abimer  au  sein  de  l'océan  de  l'être, 
dans  les  vapeurs  insaisissables  de  la  Schnsucht  allemande. 

Ses  éludes  une  fois  terminées,  Kerner  se  mit  à  visiter  une  partie  de  l'Allemagne, 
et  les  lettres  qu'il  écrivit  pendant  ce  voyage  à  ses  amis  devinrent  plus  tard  le  texte 
d'un  livre  excellent,  source  de  poésie  éternellement  fraîche  et  pure,  de  saine  et  dé- 
licieuse poésie,  l'une  des  œuvres  qui  caractérisent  peut-être  le  mieux  ce  charmant 
génie;  je  veux  parler  des  Rciseschaltcn,  publiées  vers  1811.  Pour  l'indépendance 
de  la  forme,  la  variété  du  mouvement,  le  mélange  rapide,  bigarré,  du  sentimental 
avec  le  fantastique  et  le  comique,  on  pourrait  comparer  ce  livre  aux  plus  capri- 
cieuses imaginations  de  Jean-Paul,  n'était  l'éclair  romantique  qui  le  traverse,  la 
vague  tendance  vers  le  moyen  âge  qui,  tout  en  précisant  davantage  le  sentimental, 
en  gêne  un  peu  l'essor  et  le  restreint.  Le  comique  des  Rciseschatten  est  aussi  plus 
simple,  plus  populaire,  elle  caractère  général  de  l'œuvre  plus  immédiat  en  quelque 
sorte,  plus  essentiellement  naïf.  Kerner,  dans  les  Rcisatchatlcn,  manipule  et  tra- 
vaille à  fondre  ensemble  deux  éléments.  D'un  côté,  c'est  l'élément  romantique  en 
ce  qu'il  a  de  négatif  et  de  positif,  avec  son  ironie  plaisante,  son  amer  dédain  de 
toute  vérité  prosaïque,  son  enthousiasme  pour  le  moyen  âge  et  la  nature,  son  effu- 
sion sublime  dans  le  recueillement  religieux  et  l'amour;  de  l'autre,  ce  sont  les  sou- 
venirs du  poète  :  impressions  de  personnes  et  de  lieux,  vicissitudes  de  l'existence, 
toutes  choses  qui  ont  pu  Taffecter,  et  que  tantôt  il  adapte  aux  côtés  négatif  ou  po- 
sitif de  l'élément  romantique,  et  tantôt  éparpille  entre  les  deux,  sans  dessein,  au 
hasard,  dans  un  laisser-aller  humoristique.  Et,  lé  croira-t-on  ?  cette  verve  originale 
que  Justin  Kerner  a  de  commun  avec  Jean-Paul,  cette  tendance  vers  le  burlesque  et 
le  baroque,  loin  de  porter  atteinte  au  sérieux  du  poète,  à  son  élégiaque  gravité, 
comme  il  semblerait  au  premier  abord,  s'y  coordonne  à  merveille,  grâce  au  spiri- 
tualisme dominant,  à  une  métaphysique  propre  à  cette  intelligence  de  visionnaire 
un  peu  cousine  de  Jacob  Bôhm.  Interrogez  les  idées  de  Kerner,  suivez  la  théorie 
d'où  relève  chez  lui  toute  inspiration  :  que  trouvez-vous,  sinon  un  détachement  ab- 
solu des  choses  de  la  terre,  une  manière  d'envisager  l'existence  qui  se  rapproche  de 


iQQ  DE    LA    roiisiE    LYRIQUE 

l'ironie  du  moyen  âge,  de  l'esprit  qui  anime  la  danse  macabre?  La  vie  par  elle- 
même  n'est  rien,  on  n'en  saurait  tenir  compte;  le  véritable  but  n'est  pas  en  elle, 
mais  au  delà.  Ses  travaux,  ses  eûorts,  ses  œuvres,  son  va-et-vient  tumultueux,  pour 
quiconque  y  regarde  de  près,  ne  sont  qu'une  éternelle  mascarade,  qu'un  jeu  de 
marionnettes  ridicules  dont  le  sage  s'amuse,  quitte  à  se  mêler,  lui  aussi,  à  la  bande 
des  fous,  lorsqu'à  la  fin  le  poids  du  sérieux  l'écrase. 

Le  premier  chapitre  des  Rciscschattcn  nous  introduit  par  «ne  belle  soirée  d'au- 
tomne dans  la  vieille  cité  de  Reichstadt.  Les  honnêtes  bourgeois  sont  assis  devant 
leurs  portes,  l'homme,  la  femme,  la  jeune  fdle,  les  voisins,  la  servante;  une  de  ces 
paisibles  assemblées  en  plein  air  comme  on  en  voit  encore  dans  les  petites  villes 
de  la  Thuringe.  L'enclume  ne  bat  plus,  nul  chariot  n'agite  le  quartier.  Çà  et  là  une 
voix  s'élève,  quelque  fdeuse  qui  chante  au  rouet  ;  mélancolique  voix  qui  porte  l'ànie 
au  recueillement.  Peu  à  peu  les  bruits  diminuent,  le  passant  attardé  fredonne  en- 
core, la  rue  devient  déserte,  et  l'on  n'entend  plus  que  le  chucholtement  des  amou- 
reux sous  la  porte  des  maisons  et  le  murmure  du  puits. 

«  Je  m'acheminai  vers  la  cathédrale  gothique,  sépulcre  immense  que  la  lune  n'éclairait 
pas  encore.  De  longs  soupirs  s'exhalaient  de  son  sein,  les  pulsations  de  l'horloge,  et  de. 
plus  en  plus  autourd'elle  s'étendaient  l'épouvante  et  la  solennité  des  ténèbres  et  du  silence. 
Tout  à  coup  une  voix  sourde  et  caverneuse  sortit  comme  des  profondeurs  du  sanctuaire, 
et  se  mit  à  chanter;  c'était  l'esprit  de  l'église.  » 

L'esprit  de  la  cathédrale  se  lamente  et  gémit  sur  l'indiû'érence  et  le  froid  scep- 
ticisme des  générations  nouvelles. 

«  Malheur  à  la  race  contemporaine,  race  énervée  et  b.îlarde!  Dans  les  soupirs  et  les 
sanglots,  que  de  milliers  d'heures  n'ai-je  pas  attendu!  Hélas!  attachée  au  cercueil,  nulle 
main  ne  se  lèvera  pour  ma  délivrance. 

»  Ceux  qui  pour  moi  ont  souffert  la  mort,  l'infamie  et  la  torture,  gisent  autour  de  moi 
dans  leurs  fosses.  Alerte  donc,  esprits  qui  flottez  dans  les  airs;  debout,  vous  qui  dormez 
sous  la  pierre  du  sépulcre!  Venez  tous  errer  aux  clartés  des  étoiles,  dans  mes  vastes  salles 
désertes;  venez,  que  les  chants  sacrés  retentissent  encore  sous  mes  voûtes!  » 

Dans  celte  plainte  de  la  cathédrale  éplorée  est  le  point  de  vue  sérieux  du  livre. 
Abordons  maintenant  le  côté  comique  ;  aussi  bien  il  ne  tarde  guère  à  nous  appa- 
raître et  se  laisse  surprendre  sitôt  que  notre  voyageur  met  le  pied  dans  le  coche, 
"race  à  l'étrange  compagnie  qui  s'y  rencontre.  C'est  d'abord  le  poète  Holder  avec 
ses  extravagances  par  moment  sillonnées  d'un  éclair  de  génie,  maniaque  dont  le  type 
existe  aussi  parmi  nous,  et  qui  représente,  dans  l'idée  de  l'auteur,  le  romantisme 
bizarre,  désordonné,  tel  que  tant  de  gens  s'obstinent  encore  à  le  vouloir  com- 
prendre. Un  chimiste,  à  force  d'entendre  notre  poète  discourir,  finit  par  déclarer 
que  sa  folie  provient  d'un  excès  d'oxygène  amassé  dans  son  âme.  Sur  quoi  le  pas- 
teur s'effarouche,  trouvant  l'opinion  singulièrement  matérialiste,  et  travaille  à  ra- 
mener, par  l'exposition  de  doctrines  plus  saines,  cette  noble  intelligence  aliénée. 
Le  pasteur,  ainsi  qu'un  menuisier  qui  fait  partie  de  la  caravane,  appartient  à  la  ré- 
daction d'une  revue  anti- romantique.  Les  têtes  s'échauffent;  entre  le  poète  Holder 
et  le  chimiste  d'une  part,  le  pasteur  et  le  menuisier  de  l'autre,  l'orage  menace 
d'éclater,  lorsque  le  poète  antiquaire  Haselhuhn  s'avise  par  bonheur  d'intervenir. 

Si,  au  dire  de  Kerner  lui-même,  ce  petit  livre  n'est  partout  qu'allusions,  si  les 


h.7i    ALLEMAGNE.  407 

types  ont  vécu  et  vivent  encore,  de  ces  silhouettes  qui  détilent  derrière  le  rideau 
poétique  à  la  manière  des  ombres  chinoises,  je  soupçonne  fort  ce  maître  Hasel- 
luihn,  qu'on  fait  asseoir,  à  cause  de  sa  corpulence  énorme,  sur  le  siège  du  cocher, 
alin  qu'il  serve  de  conlre-pôids  aux  bagages,  je  le  soupçonne  d'avoir  certaine  pa- 
renté avec  un  digne  écrivain  du  nom  de  Conz,  qui  donna,  comme  nous  l'avons  vu, 
à  Justin  Kerner  les  premiers  conseils  littéraires,  et  joua  enire  les  classiques  et  les 
romantiques  de  l'Allemagne  le  rôle  un  peu  niais  du  conciliateur  de  la  voiture. 

Chose  étrange,  dans  ces  ébauches  singulières  où  le  comique  touche  parfois  au 
burlesque,  jamais  le  sentiment  n'abdique.  C'est  la  physionomie  .originale  de  Kerner 
d'avoir  en  soi  la  poésie  inhérente,  infuse,  de  ne  pouvoir  s'en  départir  un  seul  instant; 
même  lorsqu'il  côtoie  la  réalité  du  plus  près,  lorsqu'il  s'attache  à  reproduire  des 
personnages,  des  événements  non  plus  imaginaires,  mais  véritables,  existant  d'une 
authenticité  pour  ainsi  dire  quotidienne,  Kerner  idéalise;  sérieux  ou  comique, 
rêveur  ou  bouffon,  il  idéalise  toujours.  Par  un  secret  merveilleux  tju'il  possède  seul 
peut-être  avec  Novalis  parmi  les  Allemands,  au  moment  où  l'on  s'y  attend  le  moins, 
il  perd  la  pesanteur  terrestre,  et  vous  le  voyez,  essence  éthérée  et  poétique,  flotter 
librement  dans  l'azur.  Quels  que  soient  les  personnages  réels  qu'il  adopte,  les  eiit- 
il  encore  plus  connus  et  pratiqués,  il  sait  leur  inoculer  dans  les  veines,  au  lieu  de 
sang,  un  baume  surnaturel  qui  répand  sur  leur  front  une  sérénité  divine,  une 
jeunesse  inaltérable,  comme  fait  pour  Mignon  le  médecin  de  If  ilheJm  Melster. 

Voyons  maintenant  la  fantaisie  de  Kerner,  le  motif  élégiaque  et  vaporeux  du 
livre;  suivons  le  poète  dans  ce  voyage  nocturne  qu'il  fait  sur  le  lleuve,  en  société 
d'une  jeune  harpiste  aveugle,  de  compagnons  et  de  jeunes  filles  qui  se  rendent  à  la 
foire  prochaine  ;  rêverie  mélodieuse  où  sont  esquissés  h  traits  rapides  la  plupart  des 
personnages  familiers  au  lied  du  moyen  âge;  fond  romantique  d'où  se  détachent 
yà  et  là  de  mélancoliques  et  sentimentales  figures,  entre  autres  cette  singulière 
jeune  ûlle  de  la  mer  du  Nord,  et  ce  pauvre  garçon  meunier  appelé  à  la  guerre  et 
qui  s'est  séparé  de  sa  bien-aimée  avec  le  pressentiment  qu'il  tomberait  le  premier 
sur  le  champ  de  bataille. 

«  Eu  ce  moment  les  rochers  gigantesques  reparurent.  —  Dieu  te  garde!  Dieu  le  garde  1 
vociférèrent  les  mariniers,  et  l'écho  répondit  :  Dieu  te  garde! 

Écho,  écho  du  vallon  et  des  bois, 
Va  saluer  mon  irésor  mille  fois! 

s'écria  le  garçon  meunier,  que  nous  avions  pris  avec  nous,  et  l'ccho  répéta  «  mille  fois  >- 
intelligiblement.  —  Or  çà!  ne  perdons  pas  à  dormir  cette  belle  nuit;  debout,  jeunes  fdies, 
debout!  dit  un  chasseur  de  la  compagnie  ;  il  s'agit  mainlcnanl  de  chanter.  —  Et  les  jeunes 
filles,  déjà  presque  assoupies,  se  levèrent,  moitié  souriant,  moitié  boudant.  La  virtuose 
aveugle  accorda  sa  harpe.  —  Bravo!  reprit  le  garçon  meunier,  entonnons  tous  un  lied 
de  voyage. 

»  —  Non,  plutôt  des  lieds  qui  parlent  de  la  nuit,  des  fleuves  et  de  la  mer,  de  vrais  lieds 
à  chanter  sur  un  bateau,  dit  le  marinier.  El  nous  commençâmes  ainsi  qu'il  suil,  au  batte- 
ment des  rames,  aux  sons  de  la  harpe  qui  nous  accorapaguait  -. 

C'était  au  mois  de  mai  :  les  belles  jeunes  filles 
De  Tiibingen  dansaient  sous  les  vertes  charmilles  ; 

Elles  dansaient,  dansaient  en  leur  croissante  ardeur, 
Autour  d'un  frais  tilleul,  dans  la  vallée  en  fleur. 


468  DE    liA    POESIE    LYRIQUE 

Un  jeune  homme  étranger,  de  superbe  apparence. 
Vers  la  plus  belle  vierge  en  souriant  s'avance. 

Lui  présente  la  main,  et  couvre  ses  bandeaux 
D'une  verte  couronne  à  la  couleur  des  flots. 

—  Jeune  homme,  la  pâleur  de  la  main,  d'où  vient-elle? 

—  Dans  le  fond  du  Neckar  il  fait  si  froid,  ma  belle  ! 

—  0  jeune  homme  !  d'où  vient  qu'il  est  glacé,  ton  bras? 

—  La  chaleur  du  soleil  sous  l'eau  ne  plonge  pas. 

Loin,  bien  loin  du  tilleul,  il  l'entraîne,  il  l'entraîne. 

—  Jeune  homme,  laisse-moi  ;  quelle  angoisse  est  la  mienne  ! 

Par  sa  taille  élancée  il  la  saisit  soudain. 

—  Te  voilà,  belle  enfant,  la  femme  de  l'Ondin. 

Toujours  dansant,  il  plonge  au  sein  des  eaux  profondes. 

—  0  mon  père  !  ô  ma  mère,  ô  mes  compagnes  blondes!  — • 

Et  lui  donne  pour  chambre  un  palais  de  cristal. 

—  Adieu,  mes  blanches  sœurs  dans  le  vallon  natal  ! 

»  Maintenant  laissez,  que  je  chante  un  lied  d'amour  cl  d'adieux,  dit  la  jeune  fille  à  la 
harpe.  Elle  accorda  sa  harpe,  puis  elle  et  le  garçon  chantèrent  : 

»  —  Qui  te  rend,  bien-aimé  de  mon  cœur,  la  joue  ainsi  pâle?  Qui  le  mouille  ainsi  les 
»  yeux  de  larmes  ? 

» — '0  chérie,  chérie  de  mon  cœur!  j'ai  tant  de  peine;  il  me  faut  aller  loin  d'ici,  bien  loin, 
»  au  delà  de  la  mer! 

'^  — Etsi  tu  t'éloignes  ainsi,  là-bas,  au  delà  de  la  mer,  tu  trouveras  une  autre  bien-aimée. 
>'  Chéri  de  mon  cœur,  adieu  ! 

''> — Des  milliers  d'étoiles  étincellent  au  pavillon  céleste;  mais  nulle  d'entre  elles  ne  plaît 
»  comme  la  lune. 

»  —  Bon  ;  prends  seulement  cet  iuineau ,  cet  anneau  d'or ,  et ,  s'il  te  devient  trop  étroit, 
»  jelle-le  dans  la  mer. 

>>  —  Mets  encore  celte  fleurette  sur  ton  cœur  palpitant,  et,  quand  elle  ne  s'exhalera  plus, 
>'  ta  douleur  aussi  sera  passée. 

»  Le  lied  convint  aux  jeunes  filles,  et,  dès  la  troisième  strophe,  elles  se  mirent  à  chanter 
en  chœur. 

«Maintenant,  dit  le  garçon  meunier,  entonnons  tous  ensemble  le  lied  du  sire  de 
Haide  (t)  :  la  mélodie  a  quelque  chose  d'étrange,  et  c'est  aussi  un  lied  de  matelots. 

»  La  jeune  fille  accorda  de  nouveau  sa  harpe ,  et  lous ,  d'une  voix  grave ,  aux  battements 
monotones  des  rames,  chantèrent  en  chœur  le  lied  qui  suit  : 

Dites,  sire  de  Haide,  dites. 
Pourquoi  ce  long  vêtement  blanc  ? 

—  Là  haut,  sur  ces  hauteurs  maudites, 
La  roue,  hélas!  déjà  m'attend.  — • 

Et  la  femme,  où  donc,  capitaine. 
Est-elle  quand  tu  vas  mourir? 

—  Sur  la  mer,  sur  la  mer  lointaine. 
Elle  vogue  pour  son  plaisir.  — 

(I]  llcrr  von  dcr  llaide ;  le  mot  à  mol  voudrait  :  Sire  de  la  Bnujère. 


EN    ALLEMAGNE.  4(59 

Vers  la  haulour  patibulaire 
IjC  coiivt)i  il('lil(;  ou  rlianlanl; 
Deux  corbeaux  volent  par  dorrièrc, 
Deux  autres  volent  par  devant. 

—  Sombres  messagers  de  l'espace! 
Une  fois  r('])us  de  ma  chair, 
Allez  tout  raconter,  de  grâce, 

A  ma  tcnime  errante  sur  mer.  — 

La  lune  éclaire,  l'air  est  tiède. 
Le  vaisseau  glisse  doucement; 
La  femme  du  sire  de  Haide 
Prend  le  frais  avec  son  galant. 

—  Voyez-vous  ,  au  feu  des  étoiles  , 
Voyez-vous  ces  sombres  oiseaux'' 
Ils  vont  s'abattre  sur  les  voiles. 

J'ai  peur;  arrêtez, matelots! 

—  Hurrah!  hu  !  hu  !  funèbre  race! 
Délogez,  hôtes  de  malheur! 

—  Mais  eux  ne  bougent  pas  de  place. 

—  Arrêtez  ,  matelots,  je  meurs  !  — 

Le  premier  laisse  choir  la  jambe, 
Le  second  un  doigt  tout  sanglant, 
Le  troisième  un  œil  noir  qui  flambe 
Et  le  quatrième  une  dent. 

La  lune  éclaire,  l'air  est  tiède , 
Le  vaisseau  glisse  doucement; 
La  femme  du  sire  de  Haide 
Gît  morte  aux  bras  de  son  galant! 

Immédiatement  après  son  voyage,  Kerner  s'établit  pour  quelque  temps  à  Wiidhail 
en  qualité  de  médecin  des  eaux,  puis  de  là  se  rendit  à  Welzheim.  Au  milieu  des 
travaux  scientiûques,  des  observations  médicales,  qu'il  publia  pendant  son  séjour 
en  ces  deux  petites  villes,  remarquons  déjà  certaines  poésies  lyriques  imprimées, 
tant  avec  Uhland  dans  le  Dichterwald  qu'en  d'autres  recueils  littéraires  de  l'époque. 

De  Wildbad  et  de  Welzheim,  Kerner  se  transplanta  d'abord  à  Gaildorf,  plus  tard 
à  Weinsberg,  non  sans  quelque  regret  de  ces  grands  bois  de  sapins,  de  ces  lacs 
solitaires  et  bleus  perdus  dans  les  crevasses  du  granit,  de  tout  ce  beau  pays  roman- 
tique dont  il  s'éloignait  (1);  ce  qui  ne  l'empêcha  pas  cependant  de  plonger,  avant 
peu,  dans  ce  sol  nouveau  des  racines  plus  profondes  qu'il  n'avait  fait  partout  ailleurs. 
Il  bâtit  au  pied  de  la  fVeibertreue  sa  maisonnette  hospitalière  sous  do  verts  om- 
brages; ptiis,  ayant  pris  pour  femme  une  jeune  lille  qu'il  adorait,  trois  beaux  enfants 
lui  vinrent,  qu'il  voyait  avec  amour  s'cbattre  eà  et  là  joyeusement  (2).  La  Weiber- 
treue  fut  mise  en  honneur  et  restaurée;  une  ère  lyrique  s'ouvrit,  ère  de  légendes 
et  de  bons  vieux  récils  où  ne  manquaient  jamais  de  figurer  les  exploits  glorieux  de 

(1)  Gedichie,  p.  67. 

(5)  Gedichie,  Zuei(jiiimij. 


470  DE    LA    POÉSIE    LYRIQUE 

Weinsherg  pendant  la  guerre  des  paysans,  tout  cela  sans  préjudice  d'excellenis 
écrits  scientifiques  aujourd'hui  encore  estimés;  car,  avec  Kerner,  le  poëte  elle 
docteur  marchent  de  front,  et  il  n'est  pas  rare  de  les  voir  écrire  sous  la  dictée  l'un 
de  l'autre,  dans  ces  expériences  magnétiques  surtout  auxquelles  notre  docteur  ou 
notre  poëte,  comme  on  voudra,  commença  à  se  livrer  de  corps  et  d'âme  peu  après 
son  installation  dans  le  pays  de  la  célèbre  héroïne  du  drame  de  Henri  de  Kieist  (l). 
De  l'observation  des  cas  simples,  tels  qu'il  les  décrit  lui-même  dans  son  Ilisloirc;  de 
deux  somnambules,  il  en  vint  à  des  spéculations  plus  hautes,  et  finit,  grâce  à  la 
visionnaire  de  Prevorst,  par  s'élever  à  l'apogée  des  expériences  magnétiques  et 
traverser  librement,  à  la  suite  de  sa  cataleptique,  les  plaines  où  s'agitent  Vagatho- 
demon  et  le  kakodemon. 

A  propos  de  la  Weibertreue,  nous  citerons  en  passant  une  douce  et  touchante 
anecdote  qui  se  rattache  à  ses  annales  contemporaines.  Il  ne  s'agit,  cette  fois,  ni 
du  comte  Éberhard  ni  d'un  margrave  du  Rhin,  mais  d'un  poëte  mort  à  la  fleur  de 
l'âge,  du  chantre  élégiaque  de  la  Belle  Meunière,  et  l'anecdote,  pour  sa  mélancolie, 
vaut  la  plus  ancienne  légende.  —  Wilhelm  Millier,  déjà  épuisé  par  cette  maladie 
de  langueur  et  de  consomption  qui  le  mit  au  tombeau,  devait,  en  revenant  d'une 
promenade  sur  les  bords  du  Rhin,  visiter  dans  son  ermitage  le  solitaire  de  Weins- 
berg.  L'entrevue  avait  lieu  le  lendemain,  et  Justin  Kerner,  voulant  rendre  un 
hommage  triomphal  à  son  mélodieux  confrère,  dont  les  Poésies  yrecqucs  faisaient 
alors  grand  bruit  en  Allemagne,  imagina  de  hisser  l'étendard  hellénique  sur  le  plus 
haut  point  de  la  Weibertreue.  On  arrache  un  jeune  arbre  du  jardin,  une  toile  est 
bientôt  trouvée,  il  ne  reste  plus  qu'à  la  badigeonner  aux  couleurs  nationales  du  pays 
de  Tyrlée  et  de  Botzaris;  grand  embarras  pour  notre  poëte,  qui  n'a  jamais  ouvert 
un  livre  de  blason,  et  qui,  si  on  excepte  le  drapesu  de  Wurtemberg,  n'en  connaît 
pas  d'autre  sur  la  terre.  N'importe,  en  pareil  cas  l'intention  est  tout.  A  défaut  du 
véritable  on  compose  un  pavillon  de  fantaisie,  champ  d'azur  et  d'argent,  croix  de 
sable  brochant  sur  le  tout;  les  hôtes  qu'on  attend  n'en  demanderont  pas  davantage. 
On  était  alors  au  commencement  de  l'automne.  Vers  le  soir  le  vent  du  sud  se  leva, 
et  la  pluie  en  tombant  à  flots  lava  tellement  sur  le  pic  du  donjon  l'étendard  impro- 
visé, qu'à  l'aube  naissante  toute  espèce  d'azur  avait  disparu  de  ses  plis;  et,  dans  la 
matinée,  lorsque  Wilhelm  Millier  arriva,  la  première  chose  qu'il  aperçut  fut,  ô  lu- 
gubre étendard  !  cette  croix  noire  sur  un  linceul  blanc  qui  flollait  à  son  intention 
au  sommet  de  la  tour.  Du  drapeau  grec,  tel  que  Justin  Kerner  l'avait  imaginé  la 
veille,  les  caprices  du  ciel  venaient  de  faire  le  pavillon  de  la  mort,  la  bannière  des 
funérailles,  triste  présage  qui,  du  reste,  ne  tarda  pas  à  s'accomplir!  Wilhelm  Millier 
quitta  Weinsberg  l'âme  frappée.  Il  avait  voulu,  malgré  toutes  les  représentations 
qu'on  lui  adressa,  consulter  la  visionnaire  de  Prevorst  que  Justin  Kerner  traitait 
en  ce  moment.  Ce  qui  se  passa  entre  la  cataleptique  et  le  poëte  languissant,  on  ne 

(1)  Katchen  von  Heilbronn  :  Ileilbronn,  à  deux  lieues  de  Weinsberg.  En  cette  partie  du 
sud  de  l'AIlcujagne,  le  magnétisme  nage  dans  l'air.  A  défaut  de  cet  inslinct  irrésistible  qui 
l'entraîne  à  leeherclier  surtout  dans  la  science  le  transcendant,  le  mystique,  le  surnaturel, 
avec  une  imagination  comme  la  sienne,  Justin  Kerner  devait  en  être  amené  là  par  les  phé- 
nomènes singuliers  qui  frappèrent  ses  yeux  des  les  premiers  jours.  Il  semljle,  en  effet,  que 
celte  contrée  de  Ileilbronn  ait  reçu  le  don  du  ciel  de  produire  des  sujets  magnétiques;  les 
exemples  qu'on  pourrait  citer  s'offrent  en  foule.  Privilège  bizarre  pour  un  pays  ,  et  qui  du 
reste  ne  date  pas  d'hier ,  puisqu'à  trois  siècles  de  distance  la  célèbre  Katchen,  l'héroïne 
cataleptique  de  Kleisl,  et  la  visionnaire  de  Kerner  s'y  rencontrent. 


EN    ALLEMAGNE.  471 

l'a  jamais  su.  Le  fait  est  que  la  f.ninie  de  Wilhelm  Miiller  remarqua  chez  lui, 
après  l'entrevue,  une  exaltation  inusitée  el  qui  la  surprit  douloureusement.  Comme 
on  s'en  retournait,  tout  le  long  du  chemin,  le  pauvre  poêle  ne  lit  que  parler  de  la 
somnambule,  et,  lorsqu'il  rentra  dans  sa  maisonnette  de  Dessau,  ses  amis  sentirent 
s'évanouir  leur  dernier  éclair  d'espérance.  Il  avait  cette  résignation  douce  et 
mélancolique,  cette  sérénité  souffrante  que  respirent  les  âmes  pures  au  moment 
de  s'envoler  à  Dieu.  «  Maintenant,  disait-il  un  jour  la  veille  de  sa  mort  au  baron  de 
Simolinn,  dont  il  avait  combattu  autrefois  les  idées  sur  le  magnétisme,  maintenant 
je  suis  entièrement  de  ton  avis,  mais  je  t'ai  dépassé;  il  te  manque,  à  toi,  l'initiation  : 
pour  l'avoir  complète,  il  faut  le  rendre  à  Weinsberg,  là  tu  l'entretiendras  avec  les 
esprits  qui  sont  au-dessus  de  nous.  «  Savait -il  donc,  lorsqu'il  parlait  de  la  sorte, 
qu'il  touchait  déjà  de  si  près  au  seuil  du  monde  invisible'?  Citons  ici  le  sonnet  que 
Justin  Keruer  a  consacré  depuis  à  la  mémoire  de  cette  visite  : 

«  Tu  vins  à  moi,  étoile  dans  la  nuit  calme,  pour  disparaître  au  retour  du  soleil;  ni  les 
douces  chansons  ,  ni  les  blessures  d'Hcllas  n'occupèrent  alors  notre  causerie  ou  notre 
muette  pensée. 

>'  Non;  les  heures  rapides  du  terrestre  songe,  le  jour  du  réveil  intérieur,  le  jour  où  l'on 
se  reverra  dans  la  gloire  d'un  meilleur  monde  ,  voilà  ce  que  nos  esprits  se  dirent  l'un  à 
l'autre  en  leur  élroil  commerce. 

»  Le  matin  se  leva,  et  dans  le  voile  du  brouillard  je  vis  ton  image  pâle  flotter;  je  vis,  du 
haut  de  l'antique  tour,  se  balancer  l'étendard  funèbre. 

»  Les  cloches  tintaient  la  fêle  du  dimanche;  mais,  moi,  dans  mon  âme ,  j'entendais  vi- 
brer une  voix  qui  me  disait  :  Adieu  !  adieu!  au  revoir  dans  une  autre  vie!  » 

Revenons  à  la  visionnaire  de  Prevorst. 

Le  livre  de  Kerner  est  l'histoire  d'une  de  ces  malheureuses  créatures  chez  les- 
quelles la  maladie,  les  souffrances  morales,  ou  bien  (et  c'est  ici  le  cas)  une  dispo- 
sition héréditaire,  innée,  ont  tué  le  corps.  L'équilibre  rompu,  on  devine  ce  qui  en 
résulte  :  plus  l'élément  charnel  disparaît  et  s'efface,  plus  le  spirituel  grandit,  plus 
rayonne  et  flamboie,  dans  le  globe  chaque  jour  moins  opaque,  la  mystique  clarté 
de  Van  Helmont  et  de  Jacob  Bôhm.  Qu'arrive-t-il?  Les  nerfs  finissent  par  devenir 
le  principe  unique  de  l'existence,  Kerner  dirait  l'esprit  des  nerfs.  Le  merveilleux 
abonde  dans  ce  livre,  le  merveilleux  en  tant  que  révélation  des  secrets  de  cette  vie 
intérieure,  en  tant  que  recherches  et  vues  nouvelles  sur  un  monde  d'esprits  en  rap- 
port continuel  avec  le  nôtre.  Cette  vie  intérieure,  dont  parle  Kerner,  s'agite  en 
nous  non -seulement  durant  le  sommeil  magnétique,  mais  dans  l'activité  réelle  de 
l'existence;  si  nous  ne  la  sentons  plus  guère,  si  nous  sommes  désormais  inhabiles 
à  déchiffrer  ses  nombres  substantiels  et  profonds,  c'est  que  le  tumulte  du  monde 
extérieur  nous  en  empêche  jusqu'au  jour  où,  le  monde  extérieur  s'effaçant,  l'esprit 
se  sent  irrésistiblement  attiré  vers  le  cercle  intérieur,  et  contemple,  souvent  tro[) 
tard,  ce  qui  s'y  passe. 

«  Seriez-vous  perdu  encore  davantage  dans  le  tourbillon  de  la  vie  extérieure,  vous  appli- 
queriez-vous  mille  fois  à  ne  chasser  que  les  phénomènes  du  dehors,  il  viendra  une  heure, 
et  fasse  le  ciel  que  ce  ne  soit  pas  la  dornière  de  votre  existence!  une  heure  de  désespoir  el 
de  larmes,  où,  précipité  tout  à  coup  du  faîte  du  bonheur  terrestre,  vous  resterez  seul  dans 
l'abîme,  seul  dans  l'abattement  et  le  repentir.  Alors  vous  chercherez  en  vous  cette  vie 
intérieure,  celte  vie  oubliée  peut-être  depuis  votre  enfance ,  et  qu'il  vous  arrivait  d'en- 
trevoir çà  et  là  dans  vos  songes  nocturnes,  mais  sans  en  comprendre  le  sens.  Combien  ont 


472  DE    LA    POÉSIE    LYRIQUE 

eu  cette  destinée,  et  combien  l'auront  encore,  qui  se  promènent  au  soleil,  le  visage  épanoui, 
et  mettent  tout  leur  fond  dans  les  vanités  de  ce  monde  !  Et  naguère  n'entendais-je  pas  l'un 
d'eux  s'écrier,  dans  le  râle  de  la  mort  :  a  La  vie  a  déserté  le  cerveau,  elle  est  tonte  dans 
»  l'épigastre  ;  je  ne  sens  plus  rien  de  mon  cerveau,  je  ne  sens  ni  mes  pieds  ni  mes  bras  , 
»  mais  je  vois  des  choses  inénarrables  auxquelles  je  n'ai  jamais  cru! C'est  une  autre  vie,  >• 
Et,  disant  ces  mots,  il  expira  (1).  » 

Dans  le  Wurtemberg,  non  loin  de  Lôwenslein,  sur  le  plus  haut  pic  du  Slocks- 
berg,  à  dix-huit  cent  soixante-dix-neuf  pieds  d'élévation  au-dessus  de  la  mer,  est 
situé,  au  milieu  d'une  ceinture  de  bois  et  de  forêts,  dans  le  plus  romantique  isole- 
ment, le  petit  village  de  Prevorst.  Là  naquit,  vers  1801,  une  femme  chez  laquelle 
se  manifesta  dès  la  première  enfance  une  sorte  de  vie  intérieure,  étrange,  singu- 
lière, et  dont  les  phénomènes  forment  le  sujet  du  livre  de  Kerner.  Frédérique 
Hauffe,  la  fille  du  forestier  de  la  contrée,  fut  élevée  selon  les  conditions  du  lieu  et 
de  sa  position,  c'est-à-dire  avec  simplicité  et  sans  nulle  recherche.  Accoutumée  a 
l'air  vif  de  la  montagne,  au  froid  rude  et  tenace  de  ces  pays  escarpés,  elle  semblait, 
heureuse  enfant,  ne  demander  qu'à  vivre  et  à  s'épanouir  sur  le  rocher  ou  dans  la 
forêt,  au  milieu  de  ses  sœurs,  lorsqu'on  remarqua  chez  elle  les  premiers  symptômes 
d'une  force  surnaturelle,  d'une  puissance  de  pressentiment  qui  se  révélait  la  plu- 
part du  temps  par  des  songes  prophétiques.  Un  déplaisir,  une  réprimande  amère- 
ment endurée,  suflîsaient  pour  mettre  en  mouvement  cette  vie  de  l'âme,  qui  dès 
lors  n'attendait  plus  que  le  repos  nocturne  pour  entraîner  la  pauvre  enfant  en  ses 
abîmes  les  plus  profonds,  où  passaient  et  repassaient  à  ses  yeux  des  spectres,  des 
images  pleines  de  leçons  et  d'avertissements,  des  ombres  presque  toujours  fatidi- 
ques. Les  influences  sidérales  agissaient  au.ssi  déjà  sur  elle  irrésistiblement;  l'onde 
et  les  métaux  l'impressionnaient.  On  conçoitquelle épouvante  sacrée,quelle  terreur 
superstitieuse  dut  s'emparer  de  cette  honnête  famille  de  montagnards,  au  spec- 
tacle d'une  affection  semblable,  de  ce  sens  intérieur,  spirituel,  qui  se  développait 
de  jour  en  jour,  aussi  normal  désormais,  aussi  peu  facile  à  retenir  en  son  élan,  que 
la  croissance  du  corps.  Cependant,  comme  il  fallait  pourvoir  à  l'éducation  re- 
ligieuse de  Frédérique,  on  l'envoya  à  deux  lieues  de  là,  à  Lôwenstein,  où  demeu- 
rait son  grand-père. 

Le  vieillard  avait  coutume  d'emmener  Frédérique  en  ses  promenades,  et  bientôt 
il  s'aperçut  que  cette  enfant  si  éveillée  au  grand  air,  si  heureuse  de  courir  dans  les 
bois  et  le  pré,  lorsqu'elle  arrivait  à  certaines  places,  s'arrêtait  tout  à  coup,  deve- 
nait pâle  et  frissonnait.  Le  bonhomme  commença  par  ne  rien  comprendre  à  la  chose, 
jusqu'au  jour  où  il  observa  que  les  mêmes  sensations  se  renouvelaient  chaque  fois 
que  sa  petite-fille  entrait  dans  une  église  où  se  trouvaient  des  sépultures.  En  pa- 
reil cas,  la  pauvre  enfant  n'y  pouvait  tenir,  et  se  réfugiait  en  toute  hâte  sous  le  por- 
tail. Inutile  de  dire  que  des  répugnances  non  moins  invincibles  la  soulevaient  dans 
les  environs  d'un  cimetière,  le  champ  des  morts  eût-il  été  du  reste  encore  éloigné 
de  quelque  distance,  et  si  bien  caché  par  les  toufl'es  d'arbres  ou  les  accidents  du 
terrain  que  les  yeux  n'en  pouvaient  découvrir  vestiges. 

Cette  malheureuse  disposition  à  voir  sans  cesse  et  partout  des  esprits  ne  fit 
qu'empirer  par  le  mariage.  La  médecine  ne  comprenait  plus  rien  à  cet  état  contre 
lequel  tous  les  traitements  avaient  échoué.  Elle,  cependant,  languissait  et  dépéris- 
sait de  jour  en  jour;  plus  de  sommeil,  ses  longues  nuits  se  passaient  dans  les  san- 

(1)  Die  Seheriun  von  Prevorst,  1'°  partie,  p.  4. 


E.N    ALLEMAOE.  473 

glols  et  les  extases.  Une  faiblesse  mortelle  l'accablait,  et  l'approche  d'un  être 
humain  la  jetait  dans  l'épouvante  et  la  convulsion.  Elle  allait  mourir,  lorsque  après 
avoir  tout  essayé,  jusqu'aux  expériences  magiques,  sympathiques,  jusqu'aux  exor- 
cisnies  (un  moment  on  l'avait  crue  sous  une  influence  démoniaque),  sa  famille  la 
conduisit  à  Weinsberg,  et,  tentant  une  dernière  chance  de  salut,  la  remit  entre  les 
mains  du  docteur  Kerner,  déjà  célèbre  dans  le  pays  par  ses  recherches  sur  le  som- 
nambulisme et  ses  spéculations  magnétiques. 

l'ne  fois  Kerner  en  possession  de  sa  cataleptique,  il  ne  la  quitte  plus  d'un  seul 
instant;  il  la  surveille,  il  l'observe,  il  l'étudié,  il  écrit  presque  sous  la  dictée  de  cette 
organisation  de  sensitive;  pas  un  mot,  pas  un  geste,  pas  une  divagation  de  la  vision- 
naire, dont  il  ne  prenne  note  pour  la  recueillir  ensuite  et  la  commenter  dans  son 
livre,  résumé  curieux  de  tous  les  rêves,  de  tous  les  pressentiments,  de  toutes  les 
émotions  surnaturelles  qui  ont  agité  jusqu'à  sa  mort  cette  malheureuse  créature; 
tristes  annales,  en  vérité,  quand  on  songe  à  la  condition  cruelle  que  fait  la  société 
moderne  aux  infortunés  de  cette  espèce!  Encore  l'antiquité  avait  pour  eux  une 
sorte  de  vénération  mystique  ;  et  ce  culte  sacerdotal  dont  ils  étaient  l'objet,  s'il  ne 
pouvait  s'appeler  une  compensation  aux  douloureuses  conséquences  d'une  suscep- 
tibilité maladive  incessamment  éveillée,  du  moins  les  aidait  à  prendre  leur  sort  en 
patience,  et,  si  j'ose  le  dire,  abondait  dans  le  sens  de  leur  infirmité,  en  les  tenant  à 
l'écart  d'un  monde  où  l'état  magnélfque  les  empêchait  de  vivre.  L'état  magnéti- 
que, devenu  désormais  une  expérimentation  presque  banale,  une  science  en  règle 
ayant  ses  adeptes  et  ses  détracteurs,  une  chose  que  les  incrédules  peuvent  toucher 
du  doigt  et  dont  les  charlatans  trafiquent,  était  alors  un  mystère  sacré  dans  le 
sanctuaire  des  dieux,  un  délire  sublime  que  le  prêtre  irritait  aux  fumigations  du 
laurier  de  Castalie  et  qu'il  exploitait  au  profit  de  sa  politique.  On  élevait  alors  les 
somnambules  dans  les  cellules  du  temple,  au  fond  du  tabernacle,  oîi  ils  vivaient 
en  reclus  solitaires,  dans  un  demi-jour  favorable  à  l'extase,  dans  le  solennel  re- 
cueillement de  la  majesté  divine.  Dans  l'antiquité,  le  somnambulisme  porte  avec 
lui  un  caractère  grandiose  ;  il  est  politique,  il  est  social  et  sacré,  il  préside  aux 
conquêtes  des  peuples,  au  progrès  de  la  civilisation  ;  au  camp  de  Saiil,au  sanctuaire 
de  Délos,  partout  il  s'interpose  entre  l'homme  et  les  dieux,  partout  il  intervient 
dans  les  affaires  humaines  comme  une  voix  intelligente,  inspirée,  comme  une  voix 
d'en  haut.  L'observation  moderne,  en  ôtant  à  l'état  magnétique  son  illuminisme 
révélateur,  son  appareil  mystique  et  sacerdotal,  ne  s'est  guère  préoccupée,  on  le 
pense,  de  la  condition  misérable  qu'elle  créait  à  ces  organisations  à  part,  errantes 
désormais,  sans  abri,  sans  asile,  au  milieu  d'une  société  qui  ne  les  comprend  plus. 
Du  moment  que  le  fait  social  devient  un  fait  individuel,  isolé,  un  simple  cas  cri- 
tique, il  n'y  a  de  refuge  pour  la  pythie  chassée  du  temple  que  la  maison  des  fous. 
Je  me  trompe,  une  dernière  ressource,  un  moyen  suprême  restait  encore,  que  la 
cupidité  de  notre  temps  ne  pouvait  manquer  d'employer.  L'état  magnétique,  de- 
venu, comme  nous  disions,  un  fait  individuel,  isolé,  en  dehors  de  la  conservation 
commune,  fut  mis  en  demeure  de  pourvoira  ses  propres  besoins;  le  somnambu- 
lisme fut  érigé  en  industrie,  on  en  trafiqua,  et  nous  eûmes  ces  malheureuses  filles 
que  l'esprit  visite  à  jour  et  heure  fixe,  ces  cataleptiques  de  contrebande  toujours 
prêles  à  dépenser  leur  inspiration  en  menue  monnaie  d'ordonnances  et  de  recetle.s. 
Cependant,  jiarmi  les  sujets  excentriques  dont  nous  parlons,  il  s'en  est  rencontré 
plus  d'une  fois  de  sincères,  d'honnêtes,  et  qui  descendent,  sans  trop  de  bâtardise, 
de  la  sibylle  antique;  témoin  la  Frédérique  de  Kerner,  cette  malheureuse  créature 

T011E  I.  Z  1 


474  1>E    LA    POÉSIE    LYRIQUE 

coiulamnéo,  du  berceau  à  la  tombe,  h  vivre  entre  deux  éléments  qu'elle  finit  par  ne 
plus  dislingucr  l'un  de  l'autre,  les  pieds  dans  la  réalité  humaine,  l'esprit  dans  la 
contemplation  et  l'extase,  épouse  à  la  fois  et  visionnaire.  Quel  sort  que  celui  d'une 
organisation  pareille  ayant  à  se  développer  dans  les  conditions  de  la  vie  commune, 
le  sort  d'une  chrysalide  poursuivant  son  éclosion  au  milieu  d'une  troupe  d'éco- 
liers turbulents!  L'un  lui  souffle  dessus,  l'autre  la  remue  avec  force,  vm  troisième 
la  perce  d'une  aiguille,  et  la  pauvre  larve  périt  lentement  sans  pouvoir  aboutir. 

J'extrais  de  ce  livre  quelques  particularités  singulières,  quelques  observations 
caractéristiques  sur  ce  sujet  longtemps  soumis  à  l'analyse  du  poète-docteur,  ot 
qu'on  ne  lira  peut-être  pas  ici  sans  intérêt. 

«  Elle  avait  dans  les  yeux  une  lueur  étrange,  spiriluelle,  qui  vous  frappait  dès  l'abord, 
cl,  dans  tous  les  rapporis  de  l'cxislcnce,  elle  était  plus  esprit  que  femme.  Qu'on  se  figure 
l'instant  de  la  morl  devenu  un  clat  permanent,  prcs(]ue  normal  ;  un  être  suspendu  par  une 
fixation  mystérieuse  entre  la  mort  et  la  vie,  et  plongeant  déjà  plus  dans  le  monde  (pU 
s'ouvre  devant  lui  que  dans  l'autre ,  et  l'on  aura  peut-être  une  idée  assez  juste  de  la  vision- 
naire en  tant  qu'appartenant  à  la  nature  humaine.  El  qu'on  ne  prenne  pas  ce  que  j'avance 
pour  une  imagination  de  poète.  Combien  d'hommes  ne  voil-on  pas  auxquels  un  monde 
nouveau  se  révèle  à  l'iustanl  de  la  mort ,  un  monde  dont  ils  racontent  aux  assistants  les 
apparitions  surnaturelles!  Eh  bien  !  prolongez  pour  un  être  humain  ce  moment  qui  chez 
les  mourants  n'est  qu'un  éclair,  et  vous  aurez  l'image  de  celle  visionnaire;  mais  ,  je  le  ré- 
pète, ce  que  je  dis  est  l'absolue  vérité,  la  vérité  pure  et  sans  alliage  j)oétiquc 

»  En  l'ait  de  culture  intellectuelle  ,  Frédthiquc  n'eu  avait  reçu  aucune;  elle  en  était 
restée  là-dessus  aux  simples  dons  de  la  nature,  n'avait  point  appris  de  langue  étrangère, 
et,  comme  on  le  devine,  ne  savait  pas  un  mol  d'histoire,  de  géographie,  de  physique,  et  de 
toutes  les  sciences  qu'on  ignore  d'ordinaire  dans  celte  condition.  La  Bible  et  uu  livre  de 
cautiques  faisaient,  pendant  ses  longues  années  de  souffrance,  son  unique  lecture.  Quant  à 
sa  moralité,  elle  était  sans  reproche.  Pieuse ,  mais  sans  affectation  ,  elle  avail  coutume  de  , 
rendre  grâce  à  Dieu  de  la  résignation  qu'il  lui  donnait  dans  la  douleur,  ainsi  qu'on  peut  le 
voir  par  les  vers  suivants  qu'elle  écrivait  dans  son  sommeil  : 

«  Dieu  puissant,  que  ta  miséricorde  est  grande!  Tu  m'as  envoyé  la  foi  et  l'amour ,  mes 
»  seules  forces  dans  l'excès  de  mes  maux.  Dans  Kmuil  de  mes  angoisses,  je  m'étais  laissée 
»  aller  jusqu'à  souhaiter  le  repos  dans  une  mort  prochaine,  lorsque  la  foi  est  venue,  éner- 
»  gique  et  profonde,  lorsque  l'espérance  est  venue  et  l'amour  éternel .  pour  clore  mes 
1-  paupières  terrestres.  0  volupté!  mes  membres  gisent  morts,  et  dans  mon  être  intérieur 
)■  une  lumière  flambe,  une  lumière  que  nul  dans  la  vie  réelle  ne  connaît.  Une  lumière? 
»  Non,  une  illumination  divine!  >> 

>'  Il  lui  arrivait  aussi,  mais  cela  seulement  lorsque  les  soufirances  devenaient  plus 
cruelles  et  dans  le  paroxysme  de  l'état  magnétique,  de  composer  des  prières  en  vers.  En 
voici  une  qui  m'a  paru  digne  d'être  citée  : 

«  Père,  exauce-moi.  exauce  ma  prière  ardente  !  Père,  je  t'invoque,  ne  laisse  pas  mourir 
»  ton  enfant!  Vois  ma  douleur,  mes  larmes;  souûle-moi  l'espérance  dans  le  cœur,  apaise 
»  mon  désir  languissant.  Père,  je  ne  le  laisse  pas.  bien  que  la  maladie  et  la  douleur  me 
»  consument,  et  que  la  lumière  du  |)rintcmps  ne  l)rille  plus  pour  moi  qu'à  travers  un  nuage 
1'  de  larmes.» 

)■  Comme  à  celle  époque  je  m'occupais  déjà  de  i)oésie,  la  première  idée  qui  dut  naître 
fut  que  la  visionnaire  avait  reçu  de  mon  influence  magnétique  l'inoculation  de  ce  talent, 
opinion  du  reste  assez  vraisemblable ,  et  de  la(]uelle  je  me  serais  rangé,  si  un  fait  plus 
puissant  que  toutes  les  inductions  n'était  venu  la  contredire.  Frcdérique  avail  en  elle  le 


EIS    ALLEMAGINE.  47ï> 

(ion  pocliquo  :ivanl  ni<'mo  de  m'avoir  jamais  rcncoiilrc.  L'état  magnétique  développo  dans 
l'être  intérieur  la  force  de  rimer  (1),  de  voir  et  de  guérir. 

»  Longtemps  avant  qu'on  l'eût  amenée  ici,  la  terre  avec  ses  habitants  n'était  déjà  plus 
rien  pour  elle.  Pauvre  femme!  il  lui  fallait  ce  que  nul  mortel  ne  pouvait  lui  donner,  d'au- 
tres cieux  ,  une  autre  atmosphère,  d'autres  substances  ;  elle  appartenait  à  un  monde  invi- 
sible elle-  même  à  moitié  esprit,  elle  appartenait  à  cet  état  qui  succède  à  la  mort  et  qui  dès 
ce  monde  était  le  sien. 

»  Si  l'affection  eût  été  prise  à  temps,  peut-être  aurait-on  pu  rendre  celte  malheureuse 
créature  aux  conditions  de  la  vie  humaine  ;  mais,  lorsqu'elle  me  tomba  dans  les  mains,  cinq 
ans  avaient  déjà  passé  sur  son  organisation  maladive  et  brisée,  cinq  ans  d'épreuves  dou- 
loureuses, d'émotions  incessantes,  d'ébranlements  surnaturels,  et  la  vie  magnétique  avait 
pris  son  pli.  Cependant,  à  force  de  soins  assidus  et  de  ménagements,  j'étais  parvenu  à  ra- 
mener au  plus  haut  degré  ,  dans  son  être  intérieur,  l'harmonie  et  la  lucidité.  Elle  vécut 
à  Weinsberg,  ainsi  qu'elle  avait  coutume  de  le  dire,  les  jours  les  plus  heureux  de  sa  vie 
spirituelle,  et  la  trace  lumineuse  de  son  apparition  parmi  nous  ne  s'effacera  jamais. 

«  Son  corps  n'était  guère  pour  elle  qu'un  voile  transparent  jeté  autour  de  son  esprit. 
Elle  était  petite,  elle  avait  les  traits  du  visage  orientaux,  et  ses  yeux,  à  travers  de  longs  cils 
épais  et  noirs,  dardaient  le  regard  perçant  des  visionnaires.  Fleur  du  soleil  qui  ne  vivait 
que  de  rayons! 

»  Frédérique  avait  dans  le  monde  invisible  un  gardien  mystérieux,  chose  du  reste  assez 
commune  à  tous  les  somnambules  ainsi  qu'aux  êtres  qui  vivent  beaucoup  de  la  vie  inté- 
rieure. Socrate,  Plotin,  Hiéron,  Cardan.  Paracelse  et  tant  d'autres  dont  le  nom  m'échappe, 
entretenaient  commerce  avec  un  esprit  familier.  «  On  en  viendra  un  jour  à  démontrer, 
«  dit  Kant  dans  ses  Béues  d'un  Visionnaire ,  que  l'âme  humaine  vit,  dès  cette  existence, 
»  en  une  communauté  étroite,  indissoluble  ,  avec  les  natures  immatérielles  du  monde  des 
•'  esprits,  que  ce  monde  agit  sur  le  nôtre  et  lui  communique  des  impressions  profondes 
>•  dont  l'homme  n'a  point  conscience  aussi  longtemps  que  tout  va  bien  chez  lui.  »  J'avais 
dans  ma  maison  une  servante  auprès  de  laquelle  Frédérique  voyait  toujours  flotter  le 
spectre  lumineux  d'un  enfant  de  douze  ans  environ  ;  j'interrogeai  cette  fdle  pour  savoir  si 
elle  avait  jamais  eu  quelqu'un  de  cet  âge  dans  sa  parenté,  elle  me  répondit  que  non,  et  quel- 
ques jours  après  m'avoua  qu'en  y  réfléchissant,  elle  s'était  souvenue  d'un  petit  frère  mort  à 
trois  ans  et  qui  tout  juste  en  aurait  eu  douze  alors.  » 

Plus  loin,  dans  le  second  volume,  la  visionnaire  de  Kerner  explique  ainsi  cette 
singulière  croissance  û'outrc-tomhe  : 

"  J'interrogeai  une  fois  l'esprit  et  lui  demandai  si  véritablement  on  pouvait  grandir 
>'  encore  après  la  mort,  (^omme  semblaient  l'indiquer  différentes  apparitions  d'êtres  enlevés 
»  à  la  vie  dès  leur  première  enfance  et  que  je  retrouvais  avec  la  taille  et  le  développement 
•'  d'un  âge  plus  avancé.  Et  l'esprit  me  répondit  :  Oui,  lorsqu'il  arrive  à  un  être  de  quitter 
»  la  terre  avant  d'avoir  atteint  sa  croissance  complémentaire.  L'âme  se  forme  alors  peu  à 
»  peu  une  enveloppe  qui  grandit  ensuite  jusqu'au  volume  qu'elle  aurait  eu  ici-bas.  Celle 
«  enveloppe  est,  d'ordinaire,  chez  les  enfants  d'une  transparence  lumineuse  et  semblable 
»  au  corps  des  saints.  « 

Suivent  les  théories  inystiqucs  de  la  visionnaire  sur  cette  croissance  uUcrieurc  : 

•i  L'âme  d'un  enfant,  arrêtée  avant  sa  croissance,  doit  nécessairement  se  développer 
an  delà  de  celle  vie,  d'abord  parce  qu'elle  est  en  état  de  pureté,  ensuite  parce  que  la  force 

(l)  Rimer  dans  le  sens  de  dichlen,  avec  plus  d'extension  créatrice  que  notre  langue  n'en 
accorde  au  mot.  Avant  Kerner,  le  symbolisme  aniiquen'a-t-il  pas  fait  d'Apollon  le  dieu  des 
poètes,  des  visionnaires  cl  des  médecins? 


iîTG  DE    LA    POESIE    LYRIQUE 

plastique  de  l'esprit  des  nerfs  n'a  pu  encore,  dans  un  enfant,  atteindre  son  type  qui  est 
d'être  parallèle  à  l'âme. 

»  Celte  faculté  de  converser  avec  les  esprits  était  commune  à  la  plupart  des  membres 
de  la  famille  de  Frédérique;  son  frère  surtout  l'avait,  bien  qu'à  un  moindre  degré  et  sans 
qu'on  pût  remarquer  chez  lui  les  phénomènes  cataleptiques  qui  se  manifestaient  chez  la 
visionnaire.  Ainsi  je  l'ai  souvent  entendu  raconter  plusieurs  apparitions  simultanées  qui 
l'avaient  frappé  avec  sa  sœur.  Un  jour,  comme  nous  causions,  il  s'interrompit  tout  à  coup 
en  s'écriant  :  «  Silence!  un  esprit  vient  de  traverser  cette  chambre  pour  se  rendre  chez  ma 
»  sœur.  »  Et  presque  au  même  instant,  nous  entendîmes  Frédérique  qui  s'entretenait  avec 
le  fantôme. 

n  Les  personnes  qui  veillaient  dans  la  chambre  de  Frédérique,  lorsqu'une  apparition 
survenait,  en  avaient  le  sentiment  par  des  rêves  étranges,  dont  elles  parlaient  le  lendemain. 
Chez  d'autres,  la  venue  des  esprits  excitait  un  malaise  général,  une  suffocation,  parfois  des 
tiraillements  dans  l'épigastre  qui  allaient  jusqu'à  d'effrayantes  syncopes. — Frédérique  pré- 
tendait aussi  qu'aux  organisations  nerveuses  qui  recherchent  le  commerce  des  esprits 
l'hiver  est  un  temps  plus  favorable  que  l'été,  l'homme  vivant  davantage  en  lui-même  pen- 
dant l'hiver,  et  concentrant  dans  le  foyer  intérieur  des  facultés  qu'il  dissémine  aux  beaux 
jours.  Une  chose  certaine,  c'est  que  la  vie  tellurique  domine  alors,  et  que  l'époque  des 
apparitions  date  surtout  du  solstice  d'hiver,  solstitimn  hiemale.  De  là,  dans  les  livres  saints, 
le  sens  mystique  de  l'A  vent,  et  de  ces  douze  nuits,  à  partir  de  Noël  jusqu'au  6  janvier, 
qu'on  désigne  comme  la  période  que  les  esprits  affectionnent. 

»  La  plupart  du  temps,  ces  esprits  menaient  avec  eux  des  bruits  appréciables  aux 
oreilles  des  personnes  qui  se  trouvaient  là  par  hasard.  C'étaient  d'ordinaire  comme  de 
petits  coups  secs  frappés  sur  la  muraille,  les  tables  ou  le  bois  du  lit.  Tantôt  on  croyait 
entendre  des  pas  sur  le  carreau,  tantôt  vous  eussiez  dit  le  tâtonnement  d'un  animal,  le 
])ruissement  d'une  feuille  de  papier,  le  roulement  d'une  boule.  Par  instants  c'était  comme 
un  bruit  de  sable  qu'on  tamise  ou  de  cailloux  qu'on  jette,  bruit  qui  ne  laissait  point  d'être 
accompagné  d'effet  ;  une  fois  entre  autres,  d'énormes  plâtras  se  détachèrent  du  plafond 
et  tombèrent  à  mes  pieds.  Il  est  à  remarquer  que  ces  bruits  ne  s'entendaient  pas  seule- 
ment dans  la  chambre  de  la  visionnaire,  mais  dans  toute  la  maison,  et  principalement  dans 
mon  appartement,  qui  se  trouvait  juste  à  l'étage  au-dessus.  Tant  que  durait  la  rumeur, 
Frédérique,  d'ordinaire,  ne  voyait  rien;  l'apparition  ne  commençait  pour  elle  qu'un 
moment  après.  Moi-même,  je  me  souviens  parfaitement  d'avoir  vu  un  esprit  à  la  place 
que  Frédérique  m'indiquait.  Je  ne  dirai  pas  que  j'en  aurais  pu,  comme  elle,  définir  la 
figure  et  les  moindres  traits  ;  c'était  plutôt  pour  moi  une  forme  grise  et  incertaine,  une 
colonne  vaporeuse  de  la  grandeur  d'un  homme,  debout  au  pied  du  lit  de  la  visionnaire,  et 
lui  parlant  tout  bas.  .l'appris  ensuite  par  Frédérique  que  cet  esprit  la  visitait  ce  jour-là 
pour  la  troisième  fois.  Consultez  les  récits  des  autres  visionnaires,  et  vous  serez  étonnés 
de  les  voir  tous  s'accorder  avec  ce  que  rapporte  la  cataleptique  de  Prevorsl  touchant  ces 
bruits  qui  d'ordinaire  accompagnent  les  apparitions  surnaturelles,  et  qu'il  faut  prendre 
peut-être  pour  de  malicieuses  espiègleries  de  ces  esprits,  qui,  fort  bornés  du  reste  dans 
leur  manière  d'agir  sur  le  monde  sensible,  s'évertuent  à  marquer  leur  présence  par 
quelque  phénomène  singulier,  chaque  fois  qu'il  leur  arrive  de  forcer  les  limites  de  notre 
cercle  solaire.  Frédérique  prétendait  aussi  que  plus  un  esprit  est  sombre  et  ténébreux, 
plus  il  possède  en  lui  la  faculté  de  se  manifester  par  le  tagage  et  ces  manœuvres  fantas- 
tiques; car,  disait-elle,  ils  ne  peuvent  atteindre  que  par  l'esprit  des  nerfs  à  des  résultats 
semblables,  et  c'est  surtout  chez  les  esprits  encore  peu  avancés  dans  la  purification  qu'il 
domine.  Cet  esprit  des  nerfs,  invisible  aux  yeux  comme  l'air,  appartient,  en  tant  que 
substance  éthérée,  aux  forces  de  la  nature,  à  ses  forces  organiques  plutôt  que  physiques. 
L'esprit  des  nerfscomprend  en  lui  le  principe  énergique,  intense,  de  l'activité  que  nous  nous 
sentons.  Nos  muscles  ne  seraient  qu'une  chair  inerte,  si  la  puissance  organique  de  l'esprit 
des  nerfs  ne  les  poussait  à  la  contraction.  La  force  de  résistance  que  nous  développons 
lorsqu'il  nous  arrive  de  gravir  une  montagne  ou  de  soulever  un  fardeau  vient  en  droite 
ligne,  non  pas  des  muscles,  mais  de  l'esprit  des  nerfs,  qui  leur  communique  son  énergie, 


EIH    ALLEMAGNE,  477 

car  l'aptiiiido  Jes  libres  à  se  coiilraclor  ne  saurait  on  aucune  façon  passer  pour  une  force. 
A  l'instant  seulement  où  l'esprit  imprime  aux  libres  la  volonté,  la  force  de  contraction  se 
manifeste.  Or,  tant  que  nous  n'entrons  en  rapport  avec  robjcctivit('!  que  par  l'intfîrmédiaire 
d'un  corps,  il  est  tout  simple  que  l'énergie  de  cet  esprit  des  nerfs  n'éclate  que  par  lui. 
(Cependant  il  pourrait  se  faire  (et  c'était  la  théorie  de  la  visionnaire)  qu'à  la  chute  du  corps 
cette  puissance  organique  supérieure,  essentielle,  s'unît  dans  l'air  à  un  principe  spirituel, 
et  parvînt  de  la  sorte  à  agir  sur  le  monde  sensible  et  la  matière,  cl  par  conséquent  à  pro- 
duire des  phénomènes  ])hysiques  du  genre  de  ceux  dont  nous  avons  parlé. 

j)  Voilà  par  quels  arguments  je  voudraisc'ombaltre  les  incrédules  qui  s'étonnent  et  vous 
demandent,  le  sourire  sur  les  lèvres,  comment  il  peut  arriver  qu'un  esprit  ouvre  une  porte, 
soulève  un  poids  et  le  laisse  tomber?  Mais  j'oubliais  que  tout  ceci  n'est  qu'illusion,  raillerie 
et  mensonge,  que  Frédérique  n'était  qu'une  aventurière,  et  que  je  ne  suis,  moi,  qu'un 
imposleiM'!  .l'ai  visité  Frédérique  plus  de  trois  mille  fois,  j'ai  passé  des  heures,  des  jours 
entiers  à  son  chevet,  j'ai  connu  ses  parents,  ses  amis,  toutes  ses  relations  dans  ce  monde, 
elle  a  vécu  sous  mes  yeux  les  trois  dernières  années  de  sa  malheureuse  existence,  elle  est 
morte  dans  mes  bras,  et  des  gens  qui  ne  l'ont  jamais  ni  visitée,  ni  vue,  des  gens  qui  parlent 
d'elle  comme  l'aveugle  des  couleurs,  vont  crier  ensuite  au  mensonge,  à  l'imposture  ! 

»  Frédérique  ne  parlait  jamais  de  ces  apparitions  sans  y  avoir  été  poussée;  il  fallait  la 
supplier,  insister  vivement.  Quand  elle  cédait,  c'était  plutôt  par  grâce  pour  moi  et  les  per- 
sonnes que  je  lui  amenais,  et  je  dois  dire  qu'elle  le  faisait  alors  avec  une  simplicité,  une 
persuasion  intérieure,  auxquelles  ne  résistaient  pas  les  plus  incrédules.  Elle  se  sentait  sou- 
vent si  affligée  de  ce  don  surnaturel  (à  cause  des  bruits  calomnieux  qu'il  éveillait  de  toutes 
parts),  qu'elle  ne  se  lassait  pas  de  prier  Dieu  de  le  lui  retirer.  Dans  une  lettre  qu'elle  écri- 
vait à  un  ami  se  trouve  ce  passage  ;  «  Hélas!  que  ne  suis-je  en  état  d'empêcher  que  ces 
esprits  s'occupent  de  moi  et  me  visitent!  Mon  état  s'allégerait  de  beaucoup  si  je  pouvais  les 
éloigner,  ou  seulement  savoir  que  d'autres  en  ont  la  révélation,  ce  que  je  ne  souhaite  à 
persoime.  Dieu  m'en  garde!  Il  y  a  des  moments  où  je  me  sens  si  seule,  si  abandonnée,  si 
méconnue  de  tous  les  côtés,  que  je  voudrais  mourir;  cependant  je  me  dis  que  c'est  la 
volonté  du  Seigneur,  et  je  me  tais.  » 

«  Si  l'on  pesait  les  avantages  et  les  préjudices  qui  peuvent  résulter  d'une  organisation 
»  douée  de  la  faculté  double  de  vivre  à  la  l'ois  dans  ce  monde  visible  et  dans  l'autre,  dit 
»  Kant  à  peu  près  dans  le  même  sens  (1),  on  verrait  que  c'est  là  un  présent  du  ciel  qui 
»  ressemble  assez  à  celui  dont  Junon  voulut  doter  le  vieux  Tirésias  qu'elle  rendit  aveugle 
»  afin  de  lui  octroyer  le  don  de  prophétie  !  » 

«  Quiconque  s'approchait  de  Frédérique  trouvait  en  elle  une  conscience  religieuse  el 
pure.  Le  merveilleux  s'exhalait  de  sa  bouche  avec  simplicité,  naïveté,  candeur,  sans  qu'elle  ail 
jamais  cherché  à  éveiller  le  moins  du  monde  l'intérêt  ou  la  curiosité.  Elle  disait  ce  qu'elle 
voyait,  ce  qu'elle  entendait;  on  allait  au  fond  de  la  chose,  el  la  chose  était  vraie.  .le  ne  citerai 
ni  deux  ni  vingt  témoins  à  l'appui  de  ce  que  j'avance,  mais  tous  ceux  qui  l'ont  connue 
'ici  (2). 

(1)  Kant,  Traumcn  eines  Geistersehers. 

(2)  Rappelons  ici  les  paroles  de  Strauss,  l'auteur  de  la  Vie  de  Jésus  :  «  Kcrner  me  reçut, 
selon  son  habitude,  avec  une  bonté  paternelle,  et  ne  larda  pas  à  me  présenter  à  la  visionnaire, 
qui  reposait  dans  une  chambre  au  rez-de-chaussée  de  sa  maison.  Peu  après,  la  visionnaire 
tomba  dans  un  sommeil  magnétique.  J'eus  ainsi  pour  la  première  fois  le  spectacle  de  cet 
état  merveilleux,  et,  je  puis  le  dire,  dans  sa  plus  pure  et  sa  plus  belle  manifestation. 
C'était  un  visage  d'une  expression  soutfraïue,  mais  élevée  et  tendre,  et  comme  inondé  d'un 
rayonnement  céleste;  une  langue  pure,  mesurée,  solennelle,  musicale,  une  sorte  de  réci- 
tatif; une  abondance  de  sentiments  qui  débordaient,  et  qu'on  aurait  pu  comparer  à  des 
bandes  de  nuées,  tantôt  lumineuses,  tantôt  sombres,  glissant  au-dessus  de  l'âme,  ou  bien 
encore  à  des  brises  mélancoliques  ou  sereines  s'engoullranldans  les  cordes  d'une  merveilleuse 
harpe  éolienne.  A  cet  appareil  surnaturel,  aussi  bien  qu'à  ces  longs  entretiens  poursuivis 
avec  des  esprits  invisibles,  bienheureux  ou  réprouvés,  il  n'y  avait  point  à  en  douter,  nous 


478  I>E    LA    POESIE    LYRIQUE 

»  Jamais  je  n'ai  surpris  eu  elle  aucun  désir  de  convaincre  les  gens  de  la  réalité  de  ses 
apparitions.  «  Une  semblable  croyance,  disait-elle  souvent,  n'importe  nullement  à  la  reli- 
»  gion,  et  l'homme  n'en  a  pas  besoin  pour  croire  en  Dieu.  Il  me  suffit  de  garder  pour  moi 
>'  cette  conviction  profonde,  je  n'ai  que  faire  d'y  vouloir  convertir  les  hommes,  et  quand 
»  ils  appellent  hallucination,  illusion,  délire,  celte  vie  spirituelle  à  laquelle  j'assiste,  je  me 
»  soumets  et  les  laisse  dire.  Par  malheur,  ma  vie  a  été  faite  ainsi,  que  je  plonge  dans  ce 
»  monde  invisible,  et  que  lui  plonge  en  moi,  et  que  je  suis  seule  à  prendre  part  à  cette 
»  existence  surnaturelle  à  laquelle  nul  ne  veut  croire,  car  rien  ne  s'efface  plus  vite  du 
»  cerveau  de  l'homme  que  l'idée  de  ces  sortes  d'apparitions  et  de  fantômes.  Je  le  sais  par 
»  ma  propre  expérience,  car  il  m'arrivait  ainsi  dans  le  commencement.  » 

Il  n'est  pas  en  effet  d'impression  que  le  tumulte  de  la  vie  dissipe  plus  rapide- 
ment. «  Ces  impressions,  dit  Novalis,  provoquent,  au  moment  même  où  elles  nous 
affectent,  une  inspiration  soudaine,  une  sorte  d'état  magnétique  qui,  une  fois  éva- 
noui, le  rapport  ayant  cessé,  laisse  le  cerveau,  instantanément  ébranlé,  rentrer  dans 
ses  anciens  droits  et  reprendre  son  miroir  analytique  au  point  que  nous  finissons 
par  nous  persuader  que  nous  avons  été  les  jouets  d'une  illusion.  « 

Nous  ne  suivrons  pas  le  docteur  dans  l'appréciation  des  diiTérents  eûets  produits 
par  les  substances  physiques  sur  le  sujet  soumis  à  ses  observations,  non  plus  que 
dans  les  définitions  du  cercle  solaire  et  du  cercle  vital.  Nous  aimons  mieux  ren- 
voyer le  lecteur  à  ce  livre  singulier,  un  des  plus  étranges,  et,  nous  pouvons  le  dire, 
des  plus  consciencieusement  élaborés  qu'on  ait  jamais  produits  en  pareille  matière. 
Mais  qu'il  nous  soit  permis  de  nous  arrêter  un  instant  à  cette  langue  mystérieuse  à 
laquelle,  au  dire  de  Kerner,  la  cataleptique  de  Prevorst  revenait  sans  cesse  dans 
ses  extases,  et  dont  presque  tous  les  êtres  qui  ont  vécu  de  la  seconde  vie,  Jacob 
Bôhm,  par  exemple,  et  tant  d'autres  inspirés  et  visionnaires,  ont  toujours  paru  si 
puissamment  préoccupés. 

«  Frédérique  parlait,  dans  son  demi-sommeil,  une  langue  bizarre  qui  semblait  avoir 
quelque  rapport  avec  les  langues  orientales.  Elle  disait  que  cette  langue  était  en  elle  de 
nature,  que  tout  homme  en  avait,  au  plus  intime  de  son  être,  la  tradition  innée  ,  et 
«lu'elle  se  rapprochait  de  celle  qu'on  parlait  au  temps  de  Jacob.  Celte  langue  avait  son 
foyer  dans  les  nombres  intérieurs  de  l'homme,  et  chez  elle  les  verbes  fondamentaux  de 
l'existence  tanl  intérieure  qu'extérieure  consistaient  dans  leschiffres  10  et  17.  Celte  langue 
était  en  outre  sonore,  et  dans  ses  expressions  très-conséquente,  de  sorte  qu'en  s'y  appli- 
quant un  peu,  on  arrivait  insensiblement  à  la  comprendre.  Frédérique  disait  souvent  que 
cette  langue  était  la  seule  qui  rendît  ses  sensations  les  plus  intimes,  et  qu'elle  ne  pouvait 
exprimer  quoi  que  ce  soit  en  allemand  sans  l'avoir  d'avance  traduit  de  celte  langue  inté- 
rieure. Elle  pensait  dans  cette  langue,  mais  pas  avec  la  tète,  car  cette  langue  semblait 
monter  des  profondeurs  d'elle-même.  Aussi,  lorsqu'il  se  présentait  des  noms ,  des  qualités 
(]ui  manquaient  dans  celte  langue,  éprouvait-elle  les  plus  grandes  difficultés,  au  point  de 
renoncer  souvent  à  les  rendre.  Elle  ne  parlait  et  n'écrivait  dans  cette  langue  qu'à  l'étal  de 
(lemi-soinmeil  :  pendant  la  veille,  il  n'en  restait  plus  trace;  mais  aussi,  chaque  fois  qu'elle 

étions  en  présence  d'une  véritable  visionnaire,  nous  avions  devant  nous  un  être  ayant  com- 
merce avec  un  monde  supérieur.  Cependant  Kerner  me  proposa  de  me  mettre  en  rapport 
magnétique  avec  elle;  je  ne  me  souviens  pas  d'avoir  jamais  senti  une  impression  sem- 
blable depuis  que  j'existe.  Persuadé  comme  je  l'étais  qu'aussitôt  que  ma  main  se  poserait 
tians  la  sienne,  toute  ma  pensée,  tout  mon  êlre  lui  seraient  ouverts,  et  cela  sans  retour, 
lors  même  qu'il  y  aurait  en  moi  quelque  chose  qu'il  m'importerait  de  dérober,  il  me 
sembla,  lorsque  je  lui  tendis  la  main,  qu'on  m'ôtait  la  planche  de  dessous  les  pieds  et  que 
j 'allais  m'abîmer  dans  le  vide.  >• 


EN    yiLLEMAGNE.  479 

('crivail,  lo  sens  des  mois  lui  redeveiiail  clair,  el  jamais  clh;  ne  scdéinculaitdaiis  son  style. 
Voiilait-ori  lui  enlondro  noniiucr  une  chose  dans  celle  langue,  sans  qu'elle  lut  disposée  à  le 
l'aire  de  son  i)ropre  niouvenieul,  il  sullisait  alors  d(!  la  lui  j)résenler,  cl  le  mol  se  dégageait 
de.  son  sein.  «  Ce  mol,  disail-ello  ensuile,  a  C(!l  avanlage  sur  le  nom  vulgaire,  (|u'il  conlienl 
"  en  lui  l'expression  des  |)ro|)riélés  el  de  la  valeur  de  la  chose.  »  Ainsi,  les  noms  (|u'(!llo 
donnait  aux  gens  dans  celUî  langue  intérieure  résumaient  prc^sipie  toujours  leur  nature.  Les 
philologueslrouvaientdans  cette  langue  des  rai)ports  non  é(iuivoques  avec  le  cophte,  l'hébreu, 
l'arabe  el  l'égjplien.  Les  caractères  de  cette  langue;  s'alliaient  toujours  pour  Krédéri(|ue  à 
des  nombres.  «  Si  je  nu;  sers  de  celle  langue  intérieure,  disait-elle,  sans  que  ce  soit  poui' 
»  exprimer  qu('l(|ueclK)sc  de  profond  et  qiû  m'affecte  sensiblement,  je  me  passe  de  chillres, 
>>  niaisalorsilmcfaul  plus  de  mots  el  de. crochets .  Le  mot  qu(!Jen'alTermis  pas  d'un  chiffre 
->  est  pour  moi  (Finie  médiocre  importance,  il  exprime  bien  ce  que  je  veux  dire,  mais  sans 
»  aucune  signilication  profonde.  Le  nom  de  Dieu,  par  exemple,  me  paraît  incomplel,  à 
"  moins  cpie  les  chilVres  ne  l'accompagnent,  car  alors  seulement  il  me  représente  Dieu  dans 
»  tout  son  être,  il  semble  que  les  chiffres  illuminent  le  verbe  el  vous  conduisent  dans  ses 
»  profondeurs.  Les  nombres  sans  caractères  me  sont  au  fond  plus  sacrés  que  les  mots. 
»  Dans  les  circonstances  insignifiantes,  on  n'emploie  pas  les  nombres,  mais  je  sens  que  je 
»  n'aurai  jamais  d'inie  chose  une  idée  complète,  harmonieuse,  si  je  ne  les  associe  aux 
»  caractères.  »  Niera-t-on  mainlenant  qu'il  y  ait  dans  ces  vagues  ressentiments  de  la  vision- 
naire, de  cette  humble  lille  qui  n'a  jamais  rien  appris,  rien  étudié,  rien  lu,  une  analogie 
mystérieuse  avec  les  systèmes  numériques  des  temps  primitifs,  avec  ces  nombres  sacrés 
qu'on  rencontre  si  souvent  au  livre  de  Moïse,  3,  7,  40,  par  exemple,  et  dont  les  prophètes 
se  servent  dans  leurs  combinaisons  faliditjues,  Daniel,  entre  autres,  dans  son  ère  mystique 
des  soixaute-dix  semaines?  Et  sans  parler  ici  des  traditions  génésiaques,  toutes  pleines 
de  celle  langue  intérieure,  algébrique,  qui  se  retrouve  en  partie  chez  les  visionnaires, 
comment  ne  pas  être  frappé  des  rapports  presque  immédiats  qui  existent  entre  celte 
mystique  el  les  systèmes  de  Pythagore  cl  de  Platon?  «  L'âme  est  immortelle,  dit  Platon, 
»  el  elle  a  un  principe  arithmétique,  de  même  que  le  corps  un  principe  géométrique.  » 
Ainsi,  il'après  Platon,  la  connaissance  des  nombres  est  indispensable  à  la  recherche  du  bon 
el  du  beau.  Heureux,  selon  lui,  l'homme  (jui  comprend  les  nombres  et  reconnaîl  l'inlluence 
lonte  puissante  du  pair  et  de  l'impair  sur  la  production  el  les  forces  des  êtres!  —  Sans  ce 
présent  de  la  Divinité,  dit-il,  on  ne  connaît  ni  la  nature  humaine,  ni  ce  qu'elle  a  de  divin 
el  de  périssable,  ni  la  vraie  religion.  Les  nombres  sont  les  causes  de  l'harmonie  du  monde 
el  de  la  production  de  toutes  choses.  Celui  que  son  nombre  abandonne  perd  toute  commu- 
nauté avec  le  bien  el  devient  la  proie  des  anomalies.  — •  Et  voilà  pres(|ue  mot  pour  mot  le 
texte  de  notre  visionnaire,  qui  n'a  pas  même  de  sa  vie  entendu  prononcer  le  nom  du  philo- 
sophe grec.  La  doctrine  pythagoricicmie  donne  les  nombres  pour  aliments  à  toute  chose, 
à  toute  science;  Pythagore  applique  les  noudjres  au  monde  invisible  el  dcnoue  par  là  plus 
d'une  énigme  impénéirable  à  l'arithmétique  moderne.  Qu'on  essaie  aussi  de  comparer  à 
SCS  théories  les  révélations  de  Frédérique.  « 

La  plupart  des  ilkuninés  ont  pressonli  celle  loi  iny.sliqne  des  nombres  dans  la 
nature.  Les  nombres,  dit  Saint-Martin,  ne  sont  que  la  Iraducliou  des  vérités  donl 
le  texte  fondamental  repose  en  Dieu  dans  rhoniiue  et  dans  la  nature.  El  Novalis  : 
«  Il  est  plus  que  vraisemblable  qu'il  y  a  dans  la  nalure  une  mystique  des  nombres  ; 
»  tout  n'est-il  pas  rempli  d'ordre,  de  symétrie,  de  rapport  et  de  connexion?  » 

Autre  part  Kerner  voit  dans  ce  travail  de  l'état  magnétique  un  ell'ort  [tour  re- 
trouver la  langue  primitive,  cette  langue  dont  notre  àme  aurait  désormais  perdu  le 
secret  : 

«  L'Orient  est  le  berceau  de  l'humanité;  les  langues  (pi'on  y  parle  sont  h-s  restes  plus 
ou  moins  corrompus  cl  tronqués  de  la  langue  origintille  de  l'homme  déchu.  Quelle  aulie 
explication  donnera  ces  mots  hébreux  et  chaldéens  balbutiés  par  la  visionnaire  en  extase? 


480  DE   LA   POÉSIE   LYRIQUE   EN    ALLEMAGNE. 

«  Notre  langage  moderne,  sonore,  mais  de  peu  d'expression,  disait  une  autre  somnambule, 
»  est  impuissant  à  traduire  les  sensations  de  l'être  intérieur.  »  Ainsi,  jamais  vous  ne  verrez 
un  individu,  en  étal  de  catalepsie,  se  servir  de  titres  conventionnels  et  de  certaines  formules 
en  usage  dans  le  monde  ,  dire  vous,  par  exemple  ,  à  qui  que  ce  soit.  «  J'aimerais  mieux 
«  mourir,  s'écriait  un  jour  Frédérique  dans  son  sommeil,  que  d'apostropher  quelqu'un 
»  autrement  qu'en  lui  disant  tu.  » 

Nous  nous  sommes  égaré  bien  longtemps  sur  les  traces  de  la  visionnaire  de 
Kerner  ;  peut-être  nous  pardonnerail-on  ces  éludes  si  l'on  savait  par  quelles  grada- 
tions nous  y  avons  été  amené.  En  sortant  des  steppes  arides  de  Kant,  on  aime  par- 
fois h  côtoyer  les  plaines  quelque  peu  luxuriantes  de  la  philosophie  de  la  nature,  à 
se  perdre,  ne  fûl-ce  que  pour  un  temps,  à  travers  les  grands  bois  mystérieux  de 
Jacob  Bohui.  Il  arrive  un  moment  alors  où,  la  contemplation  intellectuelle  ne  suf- 
fisant plus,  on  en  vient  à  recourir  au  regard  surnaturel  du  visionnaire,  à  ce  coup 
d'œil  qui  plonge  au  sein  de  la  Divinité  et  dans  les  profondeurs  de  la  nature  ;  on 
mettrait  volontiers  Jacob  Bohm  au-dessus  de  Schelling,  et  pour  Kant,  peu  s'en  faut 
(ju'on  ne  le  prenne  en  pitié,  tant  on  a  de  peine  à  comprendre,  dans  cette  passion 
pour  la  philosophie  du  sentiment,  comment  il  se  fait  qu'on  ait  besoin  de  tant  d'ar- 
tifices et  de  détours  méticuleux  pour  arriver  à  la  connaissance  des  choses,  lorsqu'il 
est  si  facile  d'entrer  en  rapport  immédiat  avec  la  vérité.  Qui  de  nous  n'a  traversé 
une  semblable  crise?  Je  ne  terminerai  pas  cependant  sans  reprocher  à  Kerner  le 
formalisme  philosophique  adopté  par  lui  dans  ce  livre,  ce  ton  de  sectaire  qui  trop 
souvent  tourne  à  l'aigreur.  On  aimerait  plus  de  laisser-aller  et  d'abandon  dans 
ces  transcendantes  hypothèses,  plus  de  cet  illuminisme  poétique,  de  cette  sérénité 
d'âme  qu'on  respire  dans  un  ouvrage  antérieur  et  par  lequel  il  préludait  à  la  Vi- 
sionnaire, je  veux  parler  de  son  Histoire  de  deux  somnambules,  divagation  char- 
mante où  sont  touchés,  mais  avec  une  grâce  tout  aimable  et  non  prétentieuse,  ces 
mystères  d'un  monde  invisible  érigés  depuis  en  articles  de  foi,  où  l'hypothèse  de- 
venue dogmatique  flotte  encore  dans  celte  vapeur  rose  et  nébuleuse  de  l'étoile  du 
matin  et  de  la  poésie.  D'ailleurs,  sans  révoquer  en  doute  le  moins  du  monde  la  sin- 
cérité de  la  visionnaire  de  Prevorst,  sans  mettre  en  cause  l'autorité  de  la  parole  de 
Kerner,  n'y  aura-t-il  pas  toujours,  contre  ces  phénomènes  d'un  monde  surnaturel 
envahissant  le  nôtre,  un  argument  bien  fort  dans  le  fait  éternellement  contestable 
de  l'objectivité  des  apparitions? 

Nous  avons  étudié  Kerner  le  visionnaire,  le  spiritualiste  transcendant,  le  mj-s- 
tique  un  peu  disciple  de  Van  Helmont  et  de  Swedenborg  ;  il  nous  reste  maintenant 
à  connaître  à  fond  le  poète.  C'est  de  quoi  nous  nous  occuperons  dans  un  prochain 
article.  Revenons  au  véritable  sujet  de  ces  études,  rentrons  à  pleines  voiles  dans 
la  poésie;  en  sommes-nous  donc  sorti? 

Henri  Bi.aze. 


QUESTION 


ANGLO-CHINOISE 


Î.£TTRES    DE    CHINE. 


N"  IL 


Je  vous  ai  dit,  monsieur,  dans  ma  première  lettre,  quelle  est  mon  opinion  sur  la 
portée  morale  et  politique  de  la  guerre  anglo-chinoise.  J'entrerai  aujourd'hui  dans 
quelques  détails  sur  les  événements  qui  se  sont  passés  depuis  le  commencement  de 
la  crise.  Quelques-uns  de  ces  détails  vous  ont  été  donnés  par  les  journaux  ;  mais, 
en  revenant  sur  des  faits  déjà  connus,  j'ai  pris  soin  de  les  coordonner,  de  les  ras- 
sembler dans  une  narration  rapide. 

Le  10  mars  1839,  le  commissaire  impérial  Lin  arriva  à  Canton.  Avant  même 
de  se  rendre  dans  cette  ville,  il  avait  donné  l'ordre  d'arrêter  un  certain  nombre 
d'officiers,  de  soldats  et  d'agents  de  police.  Il  voulait  dès  lors  faire  pressentir  quelle 
serait  la  ligne  de  conduite  qu'il  se  proposait  de  suivre.  Peu  après  son  arrivée,  les 
hanistes  demandaient  aux  étrangers  un  état  de  leurs  armes  offensives  et  défensives. 
Le  18  mars  parut  la  première  proclamation  de  Lin;  elle  était  telle  qu'elle  dut 
alarmer  singulièrement  la  population  étrangère  de  Canton  :  c'était  la  première 
fois  que  la  menace  était  aussi  directe  et  aussi  formelle.  On  sentit  que  le  gouverne- 
ment chinois  abandonnait  à  la  fin  son  système  de  temporisation  et  de  dédaigneuse 
bonté.  Dans  cette  proclamation.  Lin  fait  une  pompeuse  énumération  des  faveurs 


48^  LETTRES   ne   CUI^E. 

prodiguées  par  la  céleste  dynastie  aux  étrangers;  il  leur  reproche  leur  ingralilude, 
il  annonce  qu'il  est  revêtu  de  pouvoirs  irresponsables.  «  Mais,  dit-il,  je  me  rappelle 
que  vous  êtes  des  hommes  venus  de  contrées  lointaines,  et  que  jusqu'à  présent  vous 
n'avez  pas  connu  toute  la  sévérité  de  nos  lois.  Aujourd'hui  je  vous  les  explique  clai- 
rement, ne  voulant  pas  vous  égorger  sans  vous  avoir  préalablement  bien  el  dûment 
avertis.  »  Il  somme  alors  les  étrangers  de  délivrer  aux  officiers  du  gouvernement 
tout  l'opium  qu'ils  ont  en  leur  possession  :ou  n'en  doit  pas  soustraire  un  seul  atome. 
Ensuite,  les  étrangers  devront  signer  un  document  par  lequel  ils  s'obligeront  à  dé- 
fendre à  leurs  navires  d'ap[)orter  de  l'opium  en  Chine,  sous  peine  de  voir  tout  leur 
chargement  conGsqué  et  l'équipage  mis  à  mort.  «  Mais,  ajoute  Lin,  si  vous  ne  vous 
corrigez  pas,  et  si  vous  ne  vous  repentez  pas,  si  le  gain  continue  à  être  votre  seul 
objet,  alors  ce  n'est  pas  seulement  par  la  majestueuse  présence  de  nos  troupes  et 
de  nos  immenses  forces  de  terre  et  d'eau  que  nous  pourrons  vous  faire  disparaître 
de  la  surface  de  la  terre;  nous  n'aurons  qu'à  dire  au  bas  peuple  de  se  lever,  et  le 
bas  peuple  suffira  pour  vous  exterminer.  » 

C'était  là,  il  faut  l'avouer,  une  menace  atroce  et  dont  on  chercherait  en  vain  un 
exemple  dans  les  annales  des  nations  civilisées;  mais  nous  sommes  en  Chine,  dans 
un  pays  dont  tontes  les  idées  sont  opposées  aux  nôtres.  Ne  croyez  pas,  d'ailleurs, 
que  l'intention  de  Lin  fût  de  pousser  les  choses  jusqu'à  une  aussi  cruelle  ex- 
trémité. 

Toujours  est-il  que  la  proclamation  du  commissaire  impérial  produisit  l'effet  qu'il 
en  attendait.  De  fréquentes  réunions  d'étrangers  eurent  lieu;  on  y  discuta  le  pour 
et  le  contre  sur  la  livraison  de  l'opium  avec  toute  l'attention  que  méritait  un  sujet 
si  important. 

Le  19  mars  parut  un  éditdu  Jioppo  (directeur  delà  douane)  défendant  aux  étran- 
gers de  quitter  Canton  pour  descendre  à  Macao  pendant  le  séjour  du  commissaire 
impérial  à  Canton,  et  jusqu'à  ce  que  l'affaire  de  l'opium  fût  terminée.  Lin  voulait 
ainsi  retenir  tous  les  étrangers  sous  le  coup  de  sa  menace;  il  craignait  qu'ils  n'a- 
bandonnassent leurs  propriétés  de  Canton  entre  ses  mains  pour  sauver  leur  opium, 
dont  il  savait  que  la  plus  grande  partie  étaità  bord  des  navires  entreposeurs  mouillés 
à  Linlin. 

Les  négociations  qui  précédèrent  la  livraison  de  l'opium  durèrent  plusieurs  jours, 
pendant  lesquels  on  vit  se  succéder  de  nombreux  incidents.  Howqua,  le  chef  des 
hanistes,  et  un  autre  de  ses  confrères  se  présentèrent  devant  la  chambre  de  com- 
merce une  chaîne  au  cou,  et  annonçant  que,  si  l'opium  n'était  pas  livré  le  lendemain 
malin,  ils  seraient  décapités  sans  miséricorde.  En  même  temps,  un  officier  du  com- 
missaire impérial  vint  signifier  à  M.  L.  Dent,  un  des  principaux  et  des  plus  hono- 
rables négociants  anglais,  l'ordre  de  paraître  devant  son  excellence.  M.  Dent,  après 
avoir  pris  l'opinion  des  autorités  étrangères  et  de  ses  compatriotes,  dut  trouver  plus 
d'un  motif  à  faire  valoir  pour  ne  pas  se  rendre  à  l'injonction  du  commissaire  im- 
périal. 

Le  2i  mars,  M.  Elliot,  apprenant  le  danger  qui  menaçait  ses  compatriotes,  vint 
de  Macao  à  Canton,  poursuivi  jusqu'au  seuil  du  consulat  anglais  par  les  bateaux  du 
gouvernement  chinois.  Le  pavillon  britannique  fut  immédiatement  arboré,  et  les 
étrangers  se  réunirent  de  nouveau  dans  la  salle  du  consulat  d'Angleterre.  Là, 
M.  Elliot  énuméra  les  diverses  raisons  par  lesquelles  il  cessait  d'avoir  confiance  dans 
la  justice  et  la  modération  du  gouvernement  chinois.  Ces  raisons  étaient  évidentes 
depuis  longtemps.  L'exécution  d'un  vendeur  d'o[>ium  devant  les  factoreries  avait  été 


LETTUES    DE    CHINE.  iQô 

un  aveilisseiuent  assez  direct.  Los  nouvelles  mesures  et  les  uienaces  de  Lin  de- 
vaient suffire  d'ailleurs  pour  asseoir  les  convictions  de  tous  à  cet  égard.  M.  Elliot 
termina  son  allocution  en  suppliant  les  étrangers,  de  quelque  nation  qu'ils  fussent, 
de  se  considérer  comme  ne  formant  plus  qu'une  seule  famille.  Il  leur  dit  que  dé- 
sormais ils  ne  devaient  plus  avoir  qu'une  seule  volonté,  celle  de  résister  avec  mo- 
dération et  sagesse  aux  mesures  d'intimidation  par  lesquelles  le  commissaire  im- 
périal voulait  les  obliger  à  faire  des  concessions  inadmissibles. 

Le  soir  du  même  jour,  les  domestiques  chinois  reçurent  l'ordre  de  quitter  les 
factoreries,  et  il  fut  défendu  aux  habitants  de  vendre  des  provisions  aux  étrangers, 
de  quelque  nature  qu'elles  fussent.  Les  hommes  de  peine  des  divers  Iwihjs  (maga- 
sins chinois),  armés  de  boucliers,  d'épées,  de  lances  et  de  massues,  et  un  détache- 
ment de  troupes  occupèrent  la  place  devant  les  factoreries.  Une  ligne  formidable  de 
bateaux  s'amarra  le  long  du  quai. 

Le  23  et  le  20,  les  Chinois  s'emparèrent  de  toutes  les  embarcations  étrangères 
et  les  Irainèrent  jusqu'au  milieu  de  la  place.  Le  commissaire  Lin  prenait  ses  me- 
sures en  homme  qui  ne  veut  pas  laisser  échapper  sa  proie.  Les  étrangers  (et,  avec 
eux,  le  surintendant  anglais  et  le  consul  américain)  furent  dès  lors  prisonniers  à 
Canton.  Les  mesures  adoptées  par  Lin  étant  considérées  aujourd'hui  comme  le  prin- 
cipal motif  de  la  guerre,  il  est  nécessaire  que  j'entre  à  ce  sujet  dans  quelques  détails. 

Lin  publia,  le  26  mars,  une  curieuse  proclamation  pour  recommander  aux  étran- 
gers la  livraison  de  l'opium.  Cette  proclamation  est  divisée  en  quatre  points,  dont 
chacun  est  traité  très-longuement  : 

u  1"  Vous  devez  vous  hâter  de  livrer  l'opium,  en  vertu  de  la  raison  que  le  ciel  a 
donnée  à  chacun  de  nous. 

1.  2"  Vous  devez  livrer  l'opium  immédiatement,  en  vertu  de  l'obéissance  que  vous 
devez  aux  lois  du  pays. 

1  3"  Vous  devez  livrer  l'opium  immédiatement,  en  vertu  de  vos  sentiments  comme 
hommes. 

3  4°  Vous  devez  livrer  l'opium  immédiatement,  parce  que  vous  ne  pouvez  faire 
autrement.  » 

Le  27  mars  au  malin  parut  une  circulaire  de  M.  Elliot  aux  sujets  anglais  rési- 
dant ou  plutôt  emprisonnés  à  Canton.  Les  journées  précédentes  avaient  porté  con- 
seil; on  sentait  que  l'obéissance  était  devenue  une  nécessité.  Celte  circulaire  élanl 
la  pièce  principale  à  l'appui  des  réclamations  des  négociants  qui,  à  la  requête  du 
plénipotentiaire  anglais,  délivrèrent  leur  opium,  je  vais  en  donner  une  traduction 
complète  : 

CIRCULAIKE    AUX    SUJETS    ANGLAIS. 

«  Nous,  Charles  Elliot,  surintendant  en  chef  du  commerce  et  des  sujets  anglais 
en  Chine,  aujourd'hui  forcément  retenu  par  le  gouvernement  de  cette  province, 
conjointement  avec  les  négociants  de  ma  nation  et  ceux  des  autres  nations  qui  ont 
ici  des  établissements,  manquant  de  toute  nourriture,  privés  de  nos  domestiques 
et  sans  communication  avec  nos  pays  respectifs  (malgré  ma  demande  officielle  d'être 
mis  en  liberté  pour  pouvoir  agir  sans  contrainte),  avons  actuellement  reçu  l'ordre 
du  haut  commissaire,  transmis  directement  à  nous,  sous  le  sceau  des  honorables 
officiers  de  la  ville,  de  livrer  entre  ses  mains  tout  l'opium  possédé  par  mes  com- 
patriotes. 


484  LETTRES    DE    CIIIISE. 

»  En  conséquence,  nous,  ledit  surintendant  en  chef,  ainsi  forcé  par  des  raisons 
importantes  et  qui  intéressent  la  vie  et  la  liberté  de  tous  les  étrangers  qui  sont 
aujourd'hui  présents  à  Canton,  et  par  d'autres  causes  non  moins  graves,  nous  ordon- 
nons à  tous  les  sujets  de  sa  majesté  actuellement  à  Canton,  et  les  requérons,  au 
nom  du  gouvernement  de  sa  majesté  britannique,  de  livrer  entre  nos  mains,  pour 
le  service  du  gouvernement  de  sa  majesté,  pour  être  remis  au  gouvernement  chi- 
nois, tout  l'opium  qui  leur  appartient,  et  tout  l'opium,  propriété  anglaise,  qui  est 
sous  leur  contrôle  respectif,  de  placer  sous  ma  direction  immédiate  toutes  les 
embarcations  et  tous  les  navires  anglais  engagés  dans  le  commerce  d'opium,  et  de 
m'adresser,  sans  délai,  une  note  cachetée  de  tout  l'opium,  propriété  anglaise,  qu'ils 
possèdent  respectivement;  et  nous,  surintendant  en  chef,  nous  nous  rendons 
actuellement,  sans  réserve  et  de  la  manière  la  plus  absolue,  responsable  nous- 
même  et  au  nom  du  gouvernement  de  sa  majesté  britannique,  envers  tons  sujets  de 
sa  majesté  et  chacun  d'ctix,  pour  la  livraison  entre  nos  mains  de  tout  l'opiumpro- 
priété  anglaise,  pour  être  remis  au  gouvernement  chinois  ;  et  nous,  ledit  surinten- 
dant en  chef,  prévenons  en  outre  spécialement  tous  les  sujets  de  sa  majesté  aujour- 
d'hui à  Canton,  propriétaires  d'opium  ou  chargés  de  la  réalisation  d'opium, 
propriété  de  sujets  anglais,  que  s'ils  manquent  à  livrer  ledit  opium  à  six  heures,  ce 
jour  ou  auparavant,  nous,  ledit  surintendant  en  chef,  les  prévenons  et  leur  décla- 
rons, par  les  présentes,  que  le  gouvernement  de  sa  majesté  sera  entièrement  libre 
de  toute  espèce  de  sujétion  ou  de  responsabilité  relativement  audit  opium,  pro- 
priété anglaise. 

»  Et  il  doit  être  spécialement  entendu  que  la  preuve  que  l'opium  est  propriété 
anglaise,  et  l'évaluation  dudit  opium  qui  me  sera  livré  en  vertu  de  cet  avis,  seront 
déterminées  d'après  des  règles  et  de  la  manière  qui  seront  ultérieurement  fixées 
par  le  gouvernement  de  sa  majesté. 

»  Donné,  sous  notre  signature  et  notre  sceau  officiel,  à  Canton,  en  Chine,  le  vingt- 
septième  jour  de  mars  1859,  à  six  heures  du  matin. 

s  L.  S.  —  Signé,  Charles  Elliot, 
»  Surintendant  en  chef  du  commerce  et  das  sujets  anglais  en  Chine. 

"  Pour  copie  conforme, 

"  Edward  Elmslie, 
"  Secrétaire  et  trésorier  de  la  surintendance.  » 

Je  ne  pousserai  pas  plus  loin  cet  examen  des  documents  publiés  de  part  et 
d'autre  pendant  les  quelques  jours  qui  s'écoulèrent  entre  l'arrivée  de  Lin  et  la 
livraison  entre  ses  mains  des  20,285  caisses  d'opium.  La  circulaire  du  capitaine 
Elliot  exprime  l'opinion  d'un  seul  homme.  Nous  aurons  à  discuter  jusqu'à  quel 
point  le  gouvernement  anglais  peut  être  engagé  par  l'acte  de  son  agent. 

On  a  beaucoup  blâmé  M.  Elliot,  en  Chine  et  en  Angleterre,  d'avoir  cédé  aux 
exigences  du  commissaire  impérial,  tandis  que  d'autres  personnes  ont  approuvé 
sa  conduite.  Probablement,  une  fois  le  danger  passé,  et  surtout  quand  la  décision 
du  gouvernement  anglais  de  ne  pas  faire  payer  au  trésor  les  traites  émises  par  son 
représentant  fut  connue,  on  se  livra  à  plus  d'une  réflexion  qui,  le  27  mars,  eût 
paru  tout  à  fait  intempestive.  Peut-être  y  a-t-il  eu  panique,  mais  il  faut  avouer  que 
rarement  une  panique  a  été  plus  justifiable. 


LETTRES    DE    CHINE.  48 i» 

Le  20  mars,  avant  la  livraison  de  ro|)iuni  et  quand  les  pourparlers  continuaient 
encore,  l.in,  en  réponse  à  une  adresse  de  M.  Klliol,  dans  laquelle  celui-ci  se  plai- 
gnait de  son  eniprisonnenient  et  de  celui  des  étrangers,  semble  vouloir  se  justifier 
de  cette  mesure. 

(1  Cette  pétition,  dit-il,  parle  d'une  vigilance  sévère  comme  d'un  véritable  em- 
prisonnement, ce  qui  est  encore  plus  risible.  Je  trouve  que,  depuis  le  18  mars, 
jour  auquel  mes  ordres  lurent  donnés  aux  étrangers,  jusqu'au  2i,  époque  à  laquelle 
vous  êtes  venu  à  Canton  dans  un  bateau,  et,  cette  même  nuit,  avez  tenté  d'enlever 
Dent  et  de  vous  cacher  avec  lui,  chaque  chose  est  restée  comme  à  l'ordinaire.  Ce; 
ne  lut  qu'après  votre  arrivée  que  des  croiseurs  stationnèrent  pour  examiner  et 
observer  tous  ceux  qui  entraient  et  sortaient.  Quant  aux  compradorcs  (majordomes), 
ils  sont,  de  lait,  des  Chinois  traîtres,  qui  vous  auraient  suggéré  les  moyens  de  vous 
cacher  et  de  fuir.  Pouvait-on  s'abstenir  de  vous  les  enlever?  Et  hier,  quand  vous 
m'avez  déclaré  quel  est  le  montant  de  l'opium,  je  vous  ai  accordé  une  récompense 
consistant  en  divers  articles  de  nourriture.  Est-ce  ainsi  qu'on  traite  jamais  des  pri- 
sonniers? n 

Lin  montra,  pendant  tout  le  temps  que  dura  cette  transaction,  une  énergie, 
une  fermeté  qui  eussent  fait  honneur  à  un  administrateur  européen.  En  vain  plu- 
.sieurs  étrangers  réclamèrent-ils  leur  liberté  en  représentant  qu'ils  n'avaient  jamais 
été  engagés  dans  le  commerce  de  l'opium;  il  leur  répondit  qu'il  reconnaissait  la 
justice  de  leur  réclamation,  mais  qu'il  ne  pouvait,  pour  une  ou  deux  exceptions, 
compromettre  le  résultat  d'une  mesure  générale  aussi  importante  ;  que  ceux  qui 
n'étaient  pas  coupables  devaient  employer  tous  leurs  efforts  pour  persuader  aux 
autres  que  l'obéissance  était  devenue  un  devoir. 

En  même  temps  que  le  gouvernement  chinois  châtiait  avec  tant  de  sévérité  les 
trafiquants  d'opium,  il  cherchait  à  assurer  dans  l'avenir  la  cessation  de  ce  commerce; 
il  exigeait  que  les  étrangers  signassent  le  contrat  dont  j'ai  parlé,  et  par  lequel  ils 
s'engageaient,  sous  des  peines  sévères,  à  empêcher  l'importation  de  l'opium  en 
Chine.  Les  consuls  américain  et  hollandais  furent  appelés  devant  le  kwmtfi-choo-foo 
(préfet  de  Canton),  qui  mit  en  œuvre  toutes  les  ruses  que  peut  fournir  le  langage 
(et  Dieu  sait  que  les  Chinois  pratiquent  ces  ruses  avec  une  supériorité  rare)  pour 
obtenir  qu'ils  signassent  l'engagement,  au  nom  de  leurs  concitoyens;  mais  les 
consuls  résistèrent  courageusement  aux  insinuations  comme  aux  menaces,  alléguant 
qu'il  n'était  pas  en  leur  pouvoir  d'engager  à  un  aussi  haut  degré  la  responsabilité 
de  leurs  concitoyens. 

Déjà,  le  27  mars,  la  corporation  anglaise  avait  fait  connaître  au  commissaire 
impérial  sa  résolution  de  se  conformer  aux  ordres  du  gouvernement  chinois;  elle 
s'était  solennellement  engagée  à  ne  plus  faire  le  commerce  d'opium  et  à  renoncer 
à  toute  tentative  pour  l'introduire  en  Chine. 

Enfin,  M.  Johnston,  second  surintendant  du  commerce  anglais  en  Chine,  reçut 
la  permission  de  quitter  Canton  pour  aller  à  Macao  et  à  Linlin,  dans  le  but  de 
forcer  les  capitaines  des  navires  stationnant  dans  ces  parages  à  livrer  la  quantité 
d'opium  nécessaire  pour  compléter  les  20,283  caisses  promises  par  M.  Elliot.  Ce 
fut  la  colombe  de  l'arche,  et  les  prisonniers,  encore  sous  l'impression  de  leurs 
terreurs  passées,  attendirent  avec  impaiience  les  résultats  de  son  voyage. 

Il  était  douteux  que  les  capitaines  des  navires  stationnés  dans  les  eaux  extérieures 
de  la  rivière,  à  Lintin,  à  Macao,  et  complètement  à  l'abri  du  danger  qui  menaçait 
leurs  compatriotes,  voulussent  se  soumettre  à  des  perles  pour  lesquelles  ils  pou- 


486  LETTRES    DE    CHINE. 

vaient,  en  quelque  sorte,  se  considérer  comme  responsables.  Toutefois  les  ordres 
de  leurs  consignataires,  tous  emprisonnés  à  Canton,  l'ordre  collectif  de  M.  EUiot, 
et,  plus  que  tout  le  reste,  un  sentiment  d'humanité  qu'on  ne  peut  assez  louer,  firent 
taire  tous  les  scrupules  et  toutes  les  craintes. 

Le  5  mai,  une  grande  partie  de  l'opium  ayant  été  livrée,  la  permission  fut 
donnée  aux  étrangers  de  quitter  Canton,  à  l'exception  de  seize  d'entre  eux  qui, 
dans  l'opinion  des  autorités  chinoises,  étaient  plus  coupables  que  les  autres,  quoi- 
que plusieurs  des  prisonniers  inscrits  sur  cette  liste  de  proscription  fussent  purs 
de  toute  participation  au  commerce  d'opium. 

Peu  à  peu  les  Chinois  se  relâchèrent  de  la  rigueur  qu'ils  avaient  déployée  contre 
les  étrangers;  ils  leur  rendirent  leurs  domestiques,  ils  leur  laissèrent  un  peu  plus 
de  liberté;  enfin,  le  12  mai,  la  permission  de  s'éloigner  du  théâtre  de  leurs  souf- 
frances fut  accordée  aux  seize  prisonniers,  avec  l'injonction  formelle  de  quitter  la 
Chine  immédiatement. 

Le  19  mai,  M.  Elliot,  qui,  du  reste,  n'avait  pas  voulu  quitter  Canton  avant,  que 
le  dernier  de  ses  compatriotes  s'en  fût  éloigné,  publia  une  proclamation  par  laquelle 
il  enjoignait  à  tous  navires  anglais,  destinés  pour  Canton,  de  ne  pas  s'approcher  de 
ce  port  ;  il  recommandait  à  tous  les  capitaines,  subrécargues,  pilotes  et  autres, 
d'obéir  à  cet  ordre.  En  y  manquant,  ils  mettraient,  disait-il,  en  danger  la  vie,  la 
liberté  et  la  propriété  des  sujets  anglais,  ainsi  que  les  intérêts  de  la  couronne,  et 
compromettraient  la  justice  de  leurs  réclamations  à  venir.  M.  Elliot  prévenait,  en 
outre,  les  capitaines,  subrécargues  et  pilotes,  que  toutes  réclamations  faites  pour 
dommages  soufferts  en  désobéissance  à  son  ordre  seraient  repoussées  par  le  gou- 
vernement de  sa  majesté  britannique.  M.  Elliot  pensait,  sans  doute,  que,  dans  la 
situation  actuelle  des  affaires,  toute  relation  commerciale  ou  politique  avec  le  gou- 
vernement chinois  devait  cesser,  jusqu'à  réception  d'ordres  ultérieurs  du  gouver- 
nement anglais.  Il  ne  songeait  pas  que  le  premier  intérêt  de  l'Angleterre  est  son 
commerce,  et  que  cette  mesure,  toute  justifiable  qu'elle  fût  dans  la  circonstance  où 
elle  était  prise,  allait  porter  à  ce  grand  intérêt  national  un  coup  sensible,  en  met- 
tant, pour  un  temps  plus  ou  moins  long,  entre  les  mains  des  Américains  et  des 
autres  nations  neutres,  l'immense  mouvement  d'affaires  anglaises  qui,  dans  cette 
saison  surtout,  se  portent  vers  la  Chine. 

Enfin,  le  25  mai,  M.  Elliot  annonça  publiquement  qu'il  quitterait  Canton  le  len- 
demain, à  H  heures  du  matin,  engageant  à  partir  avec  lui  les  personnes  qui  avaient 
été  retenues  jusqu'alors  par  les  ordres  du  gouvernement  chinois. 

Avant  de  s'éloigner,  les  marchands  anglais  rédigèrent  une  adresse  qui  fut  en- 
voyée à  lord  Palmerston;  ils  rendaient  compte  au  ministre  des  affaires  étrangères 
des  événements  qui  venaient  d'avoir  lieu,  demandant,  pour  le  commerce  anglais 
en  Chine,  la  haute  protection  du  gouvernement.  Cette  adresse  se  terminait  ainsi  : 
0  En  résumé,  il  ne  nous  reste  qu'à  faire  sentir  à  votre  excellence  et  au  gouverne- 
ment de  sa  majesté  combien  il  est  important  que  la  justice  de  nos  réclamations 
au  sujet  de  l'opium  que  nous  avons  livré  pour  le  service  de  sa  majesté,  soit  immé- 
diatement reconnue,  et  la  nécessité  absolue  et  pressante  d'asseoir  le  commerce  gé- 
néral des  sujets  anglais  en  Chine  sur  des  bases  sûres  et  permanentes.  » 

Le  A  juin,  les  20,283  caisses  d'opium,  livrées  par  le  surintendant  anglais,  furent 
vidées  dans  une  immense  fosse  et  mêlées  avec  de  la  chaux  vive,  sous  les  yeux  de  Lin. 
du  gouverneur  et  du  sous-gouverneur  de  Canton  et  des  principales  autorités.  En  ce 
jour  fut  consumée  une  valeur  de  12  à  15  millions  de  francs  de  propriété  anglaise. 


LETTRES    DE    CHINE.  487 

La  condiiito  île  l.iii  lui  Iiautenienl  approuvée  à  Pékin  :  il  fut  nommé  gouverneur 
tJes  deux  itrovinces  (llioekeang  et  Keang-lce,  le  gouvernement  le  plus  important  d(ï 
l'empire  après  celui  de  Peehele,  dans  la  circonscription  duquel  est  Pékin.  Ainsi 
finit  le  premier  acte  d'un  drame  dont  personne,  jusqu'à  ce  jour,  ne  peut  deviner  le 
dénoûmcnt. 

Avant  d'aller  plus  loin.il  n'est  peut-être  pas  inutile  de  placer  ici  quelques  observa- 
lions  sur  le  refus  du  gouvernement  anglais  de  ralilier  les  dispositions  prises  par  le  ca- 
pitaine Elliol,  lors  de  la  livraison  faite  à  cet  agent  des  20.283  caisses  d'opium.  La 
(piestion  peut  être  considérée  sous  deux  points  de  vue.  Le  gouvernement  anglais  csl-il 
responsable  des  actes  do  son  agent?  M.  Elliot  tenait  son  autorité  directement  du  gou- 
vernement anglais;  il  était  surintendant  du  commerce  britannique  en  Chine,  ce  qui 
équivalait  à  peu  près  au  titre  de  consul-général.  Les  sujets  anglais  lui  devaient  ils 
obéissance  dans  une  circonstance  qui  intéressait  si  hautement  toute  la  communauté? 
En  répondant  affirmativement  à  ces  deux  questions,  on  pourrait  regarder  la  respon- 
sabilité du  gouvernement  anglais  comme  compromise  ;  le  capitaine  Elliot  avait  exigé 
la  livraison  de  tout  l'opium  existant  à  Canton,  il  avait  demandé  cet  opium  pour  le 
service  de  sa  majesté  britannique,  etcomme  devant  être  remis  au  gouvernement 
chinois.  L'honneur  du  gouvernement  anglais  paraîtrait  intéressé  au  paiement  de  la 
dette  contractée  en  son  nom  par  le  surintendant  anglais.  Mais,  si  l'on  considère 
que  le  commerce  d'opium  est  un  commerce  de  contrebande,  toujours  exposé  à 
mille  dangers,  dont  le  plus  imminent  est  la  saisie  de  la  marchandise  ;  que,  dans  un 
trafic  de  cette  nature,  toutes  les  chances  doivent  être  habilement  calculées;  qu'en 
payant  les  traites  émises  par  le  capitaine  Elliot,  le  gouvernement  anglais  semble- 
rait admettre  qu'il  considère  le  commerce  d'opium  comme  un  commerce  légal,  et 
qu'en  suivant  une  pareille  marche,  il  serait  difficile  de  calculer  jusqu'où  pourrait 
s'étendre  la  responsabilité  qu'il  assumerait;  si  on  considère,  en  outre,  que  chacun, 
dans  cette  occasion,  a  dû  faire  un  sacrifice  pour  sauver  sa  vie,  qu'il  croyait  menacée; 
que,  si  la  perle  a  été  plus  forte  pour  quelques  négociants  anglaisque  pour  d'autres, 
c'est  qu'ils  étaient  engagés  plus  avant  dans  un  commerce  condamné  par  les  lois  du 
céleste  empire,  alors  on  retombe  dans  le  doute.  Les  propriétaires  de  l'opium  saisi 
objectent,  pour  leur  défense,  que  celte  marchandise  leur  avait  été  livrée  par  la 
compagnie  des  Indes,  qui  en  a  le  monopole;  que  la  compagnie  connaît  parfaitement 
la  nature  du  commerce  de  l'opium,  et  l'usage  auquel  l'opium  vendu  par  elle  est 
destiné,  que  ce  commerce  a  été  sanctionné  par  des  discussions  au  parlement.  11  reste 
à  décider  d'abord  jusqu'à  quel  point  la  compagnie  est  responsable  des  marchandises 
vendues  et  livrées  par  elle  à  Calcutta  et  à  Bombay,  si  sa  responsabilité  ne  s'arrête 
pas  à  la  livraison,  et  ensuite  si  le  gouvernement  anglais  est  réellement  engagé  par 
les  actes  commerciaux  de  la  compagnie  des  Indes. 

Le  commerce  de  l'opium  présente  un  autre  argument  en  sa  faveur,  et  prétend 
que  le  gouvernement  anglais,  ayant  approuvé  la  conduite  du  capitaine  Elliot,  ne 
peut  refuser  .sa  sanction  aux  billets  tirés  par  cet  agent.  Pour  moi,  je  pense  que  le 
cabinet  britannique  peut  avoir  donné  son  approbation  à  la  conduite  politique  du 
capitaine  Elliot,  et  qu'il  peut  même  avoir  reconnu  bonne  la  mesure  par  laquelle  le 
surintendant  a  exigé  la  livraison  de  tout  l'opium  arrivé  dans  la  rivière  de  Canton, 
afin  de  sauver  à  la  fois  la  vie  des  délenteurs  de  celle  marchandi.sc  prohibée,  et 
celle  des  autres  négociants  anglais,  parmi  lesquels  plusieurs  n'avaient  jamais  pris 
part  à  ce  trafic.  Mais  de  celte  api)robalion  des  actes  du  ca[)ilaine  Elliol,  il  ne  .s'en- 
suivrait pas  que  le  cabinet  britannique  ail  dil  regarder  le  paiement  des  lettres  de 


488  LETTRES    DE    CHINE. 

change  tirées  par  cet  agent  comme  obligatoire.  C'est  sous  ce  point  de  vue  que  ce 
cabinet  a  sans  doute  considéré  la  question,  car  il  s'est  refusé  jusqu'à  présent  à 
donner  des  ordres  pour  le  paiement,  par  la  trésorerie,  des  dispositions  du  capitaine 
Elliot. 

Quant  à  la  légalité  des  mesures  prises  par  le  gouvernement  chinois  pour  protéger 
la  nation  contre  l'envahissement  d'une  drogue  pernicieuse,  c'est  un  point  que  j'ai 
déjà  traité  dans  ma  première  lettre,  et  je  n'y  reviendrai  pas.  Le  tableau  suivant, 
que  j'extrais  d'un  ouvrage  anglais  de  M.  Slade  sur  les  événements  dont  je  viens  de 
parler,  ouvrage  qui  m'a  fourni  des  renseignements  précieux,  vous  fera  voir  com- 
bien cette  question  devenait  importante  pour  le  gouvernement  chinois,  et  com- 
bien, d'un  autre  côté,  le  commerce  d'opium  devait  offrir  d'avantage  aux  personnes 
qui  s'y  livraient,  el  même  à  la  compagnie  des  Indes.  Après  avoir  jeté  les  yeux  sur 
ce  tableau  abrégé,  vous  ne  vous  étonnerez  plus  de  la  sévérité  déployée  d'une  part, 
et  de  l'obstination  si  longtemps  manifestée  de  l'autre. 

ANNÉES.  CAISSES.  VALEUR  EN  FRANCS. 

179S.  —  —  1.070  —  —  2,059,750 

1800.  —  —  3,22-i  —  —  6,206,200 

1805.  —  —  2.131  —  —  4,102,175 

1810.  —  —  3.592  —  —  6,914,600 

1815.  —  —  2,723  —  —  5,241,775 

1820.  —  —  3,.^J91  —  —  6,912,675 

1825.  —  —  8,690  —  —  18,928,250 

1826.  —  —  10,916  —  —  24,123,200 

1827.  _  __  H. 845  —  —  26,059,000 
1829.  —  —  15.542  —  —  54,192,400 
1832.  —  —  21.605  —  —  53,472,575 
1834.  _  _  21,785  —  —  53,917,850 
1857.  —  —  31.836  —  —  106,170,000 
1859.  —  —  44.000  —  —  112,750,000 

En  1821,  l'opium  de  Mahva  commence  à  figurer  dans  les  importations  en  Chine; 
les  caisses  de  Malwa  importées  en  1837  s'élevaient  à  plus  de  18.000,  c'est-à-dire 
à  plus  de  la  moitié  de  l'importation  totale  de  l'opium. 

En  1837,  les  revenus  que  la  compagnie  des  Indes,  qui  a  le  monopole  de  la  cul- 
ture du  pavot,  retira  de  la  venle  de  l'opium,  s'élevèrent,  en  augmentant  de  30 
pour  100  l'évaluation  du  prix  de  revient,  à  66,425,779  fr.,  et,  en  adoptant  pour 
base  l'évaluation  ordinaire,  à  89,252,512  fr. 

Ce  revenu  est  calculé  sur  la  vente  de  16,916  cai.sses  d'opium  vendues  en  1837 
par  la  compagnie,  et  provenant  des  provinces  de  Patna  et  Bénarès.  Il  faut  y  ajouter 
environ  6.000,000  de  fr.  produits  par  un  droit  de  125  roupies  par  caisse,  prélevé 
sur  chaque  cais.se  d'opium  de  Malwa  qui  est  embarquée  à  Bombay. 

Je  n'ai  parlé  que  du  bénéfice  fait  par  la  compagnie.  Il  est  assez  grand  pour 
justifier  la  répugnance  qu'elle  montre  à  abandonner  une  branche  aussi  riche  de 
revenus.  Ce  sacrifice  deviendrait  d'ailleurs  inutile,  car  l'opium  de  Malwa  se  trans- 
porterait à  Damaun  et  dans  les  autres  comptoirs  portugais,  d'où  il  était  embarqué 
lorsque  la  compagnie,  en  élevant  les  droits  de  transit,  cherchait  à  monopoliser  dans 
le  port  de  Bombay  comme  à  CalcuUa  les  avantages  de  l'exporlation  de  la  denrée 


LETTRES    DE    CHINE.  489 

prohibée.  La  piochiclion  do  l'opium  de  Mahva  augmenterait  à  mesure  que  dimi- 
nuerait celle  de  l'opium  du  Hengale.  En  1837,  l'opium  de  Malwa  introduit  en  Chine 
s'éleva,  comme  je  viens  de  le  dire,  à  plus  de  18,000  caisses  :  cette  quantité  dou- 
blerait facilement  des  qu'elle  aurait  un  marché  assuré.  Il  y  a  bien  d'autres  terres 
encore  sous  le  ciel  de  l'Inde  qui  seraient  favorables  à  la  culture  du  pavot.  La  com- 
pagnie peut-elle  d'ailleurs  se  passer  de  ce  revenu?  Je  ne  le  crois  pas.  Or,  toutes  les 
autres  raisons  se  taisent  devant  celle-là. 

Je  vous  ai  parlé,  dans  ma  première  lettre,  de  tous  les  avantages  que  le  commerce 
anglais  retire  du  trafic  de  l'opium;  ils  égalent  au  moins  ceux  de  la  compagnie  des 
Indes.  L'abandon  du  commerce  d'opium  serait  donc  pour  l'Angleterre  une  perte 
annuelle  de  120  ou  130  millions  de  fr.  Ajoutez  à  celte  perte  toutes  celles  qui  en 
seraient  la  conséquence,  car  les  diverses  branches  d'un  commerce  spécial  sont,  pour 
ainsi  dire,  solidaires  l'une  de  l'autre;  elles  se  prêtent  un  mutuel  appui,  et  si  l'une 
d'elles  vient  à  manquer,  toutes  les  autres  doivent  presque  toujours  s'en  ressentir. 
Ainsi,  la  vente  de  l'opium  couvre  à  peu  près  l'achat  des  thés  que  l'Angleterre 
exporte  annuellement  de  Chine.  Les  colons  de  Bombay  et  les  produits  des  manu- 
factures anglaises,  dont  la  vente  réunie  s'élève  à  70  millions  de  fr.  environ,  servent 
à  payer  les  autres  demandes  que  l'Angleterre  fait  à  la  Chine;  mais  il  reste  toujours 
un  excédant  des  ventes  sur  les  achats  que  les  navires  anglais  exportent  en  argent 
sycce.  Cet  excédant  s'élève  annuellement  à  25  ou  50  millions  de  fr.  Or,  il  est  évident 
que,  si  l'Angleterre  n'introduisait  plus  d'opium  en  Chine,  elle  serait  obligée,  au 
lieu  d'exporter  de  l'argent  chinois,  d'y  importer  90  millions  d'argent  anglais,  ou 
elle  réduirait  son  commerce  d'exportation  au  niveau  de  son  importation  en  mar- 
chandises, ce  qui  diminuerait  son  mouvement  commercial  annuel  de  3o0  à  140 
millions.  Cette  diflérence  de  210  millions  serait  une  alternative  plus  funeste  peut- 
être  que  la  première. 

Vous  voyez  qu'en  pesant  bien  toutes  ces  considérations,  ni  la  compagnie  des 
Indes,  ni  le  commerce  britannique,  ne  peuvent  consentir  à  l'abandon  du  trafic  de 
l'opium.  Ceux  qui  leur  conseillent  d'en  venir  à  cette  extrémité  obéissent  à  un  zèle 
philanthropique  très-loui.ble,mais  ils  ne  calculent  pas  assez  toutes  les  conséquences 
qu'un  tel  acte  entraînerait  infailliblement. 

Je  reviens,  après  cette  digression  nécessaire,  au  récit  des  événements.  Nous  avons 
laissé  les  deux  cents  négociants  étrangers  au  moment  où  la  liberté  leur  fut  rendue 
après  cinquante  jours  d'une  rigoureuse  captivité  Le  danger  passé,  toute  leur  atten- 
tion se  porta  bientôt  sur  les  immenses  pertes  qui  devaient  être  pour  eux  la  consé- 
quence de  la  reddition  de  l'opium;  les  négociants  anglais  surtout  sentirent  que  leur 
commerce  en  Chine  était  arrivé  à  un  moment  de  crise  qui  devait  lui  être  funeste. 
L'inquiétude  était  d'aiitant  plus  grande,  qu'on  n'entrevoyait  pas  dans  l'avenir  une 
solution  satisfaisante  des  questions  que  les  mesures  du  commissaire  impérial  Lin 
avaient  soulevées.  Un  comité  des  principaux  marchands  avait  décidé  qu'il  était 
urgent  d'obéir  aux  injonctions  de  M.  Elliot,  qui,  on  le  sait,  avait  ordonné  au  com- 
merce anglais,  ou  du  moins  aux  navires  sous  pavillon  anglais,  de  s'éloigner  de  Canton 
pour  n'y  revenir  que  lorsqu'on  aurait  obtenu  la  réparation  des  insultes  et  des 
dommages  qu'on  avait  éprouvés;  le  sentiment  de  ce  qu'on  avait  souffert  était  trop 
vif  encore  peut-être  pour  céder  tout  d'un  coup  la  place  à  la  voix  de  l'intérêt.  Les 
mois  d'honneur  national,  de  dignité,  invoqués  par  M.  Elliot,  n'étaient  pas  non  plus 
sans  quelque  puissance.  On  craignait  aussi,  en  refusant  d'obéir  aux  ordres  du  surin- 
tendant, de  compromellre  la  force  ou  la  validilé  des  réclamations  qu'on  avait  déjà 

TOViE    I.  32 


490  LETTRES    DE    CHINE . 

adressées  au  gouvernemenl  britaiiniqiie.  A  celte  époque,  personne  n'avait  encore 
songé  à  désapprouver  la  conduite  de  M.  Elliot.  Il  avait  fait  son  devoir  en  homme 
de  cœnr,  et  on  lui  rendait  justice. 

Mais  quand  on  vit  les  navires  anglais  s'entasser  dans  la  rivière  de  Canton,  quand 
des  masses  énormes  de  marchandises,  arrivant  de  tous  les  points  de  l'empire  bri- 
tannique, et  cherchant  leurs  débouchés  habituels,  furent  arrêtées  par  les  disposi- 
tions du  capitaine  Elliot,  lorsque  surtout  on  songea  aux  réclamations  que  feraient 
entendre  les  armateurs  et  les  manufacturiers,  aux  pertes  éprouvées  chaque  jour 
par  suite  de  l'interruption  du  commerce,  et  à  celles  qu'auraient  à  supporter  les 
correspondants  d'Europe,  on  commença  à  blâmer  le  surintendant.  On  trouva  qu'il 
s'était  exagéré  les  dangers  de  la  position  commune  à  Canton;  on  dit  hautement 
que  Lin  avait  fait  des  menaces  sans  avoir  rinteniion  de  les  exécuter.  On  reprocha 
à  M.  Elliot  d'avoir  pris  les  dispositions  qu'on  venait  tout  récemment  d'adopter  d'un 
commun  accord  ;  on  nia  qu'il  eût  le  pouvoir  et  le  droit  d'arrêter  le  commerce  anglais 
et  de  fixer  la  limite  de  son  action.  Le  capitaine  Elliot  cependant  avait  été  poussé  à 
prendre  celte  mesure  par  des  raisons  dont  l'importance  devait  être  suftisamment 
démontrée  aux  négociants  qui  venaient  de  sortir  de  prison.  Au  moment  même  où 
Lin  tenait  les  étrangers  renfermés  à  Canton  sous  le  coup  d'une  all'reuse  menace,  le 
commerce  d'opium,  dans  les  petites  îles  qui  sont  situées  à  l'embouchure  de  la 
rivière  de  Canton  et  sur  presque  tous  les  points  de  la  côte,  se  faisait  par  de  hardis 
contrebandiers  chinois  et  européens,  avec  une  activité  qui  redoublait  en  raison 
même  de  la  persécution.  N'eût-il  pas  été  imprudent,  dans  de  telles  circonstances, 
de  mettre  de  nouveau  en  danger  la  vie  et  la  fortune  des  citoyens  anglais?  N'étail-il 
pas  probable  que  Lin,  instruit  par  l'expérience  de  son  succès  récent,  se  servirait 
encore,  dans  le  même  cas,  des  moyens  de  contrainte  qui  lui  avaient  si  bien  réussi, 
pour  obliger  le  plénipotentiaire  anglais  à  obtenir  des  contrebandiers  de  la  côte  la 
reddition  de  la  marchandise  prohibée,  comme  il  avait  su  l'obtenir  des  contreban- 
diers de  Lintin  et  de  Macao?  Le  capitaine  Elliot  sentit  que  tous  les  raisonnements 
seraient  inutiles  vis-à-vis  d'un  grand  nombre  de  ses  compatriotes,  et  que  l'appât 
du  gain  serait  pour  eux  plus  fort  que  la  crainte  du  danger.  La  majorité  des  négo- 
ciants l'avaient  senti  comme  lui  ;  mais  il  n'est  pas  dans  la  nature  humaine  d'assumer 
sur  soi  la  responsabilité  des  fautes  commises,  on  cherche  toujours  à  les  faire  peser 
sur  d'autres.  Aussi,  dès  le  moment  où  le  commerce  anglais  en  Chine  commença  à 
voir  clairement  sa  position  et  ses  pertes,  M.  Elliot  ne  compta-t-il  que  bien  peu 
d'amis  parmi  ces  mêmes  hommes  qui  naguère  le  regardaient  comme  un  sau- 
veur. 

Il  paraîtrait,  à  en  croire  les  documents  que  j'ai  sous  les  yeux,  qu'après  la  livraison 
de  l'opium,  le  commissaire  impérial  donna  à  entendre  qu'il  n'était  pas  éloigné  de 
permettre  la  reprise  des  affaires.  La  pièce  où  Lin  fait  part  de  cette  condescendance 
est  conçue,  comme  tous  les  documents  des  autorités  chinoises,  en  termes  très- 
pompeux  ;  il  est  ému  de  compassion,  dit-il,  pour  les  hommes  qui  sont  venus  de  si 
loin  et  dont  les  pertes  sont  si  considérables;  il  parle  de  l'inépuisable  bienveillance 
de  la  céleste  dynastie.  Il  ne  fait  qu'effleurer  l'objet  principal  de  cette  proclama- 
tion, il  semble  qu'il  n'y  prenne  qu'un  médiocre  intérêt;  mais  les  personnes  qui 
connaissent  le  langage  officiel  de  l'empire  sont  habituées  à  discerner  le  véritable 
esprit  des  documents  sous  cet  amas  de  phrases  dont  les  Chinois  ne  sont  jamais  si 
prodigues  que  quand  il  s'agit  d'obtenir  une  chose  avantageuse.  Du  reste,  vous 
aurez  pu  vous  assurer,  par  les  divers  documents  ciiinois  que  les  journaux  vous  ont 


LETTRES    DE    CUINE.  4i)i 

fait  connailio,  ([ii'il  csl  rare  (iii'iin  édit  ou  décret  ne  soit  pas  accompagne  de  sa  jns- 
tificalion. 

J-es  négocianls  anglais  repoussèrent  les  ouvertures  de  Lin,  quoique  plusieurs 
d'entre  eux  doutassent,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  de  l'étendue  des  pouvoirs  du  capitaine 
Elliot.  Le  surintendant  anglais,  dans  les  explications  qui  lui  furent  demandées, 
tint  le  seul  langage  qui  lui  fût  permis.  Il  déclara  qu'il  n'y  avait  pas  embargo  de  la 
rivière  de  Canton,  car  un  embargo  ne  pouvait  être  qu'un  acte  de  gouvernement, 
et  qu'il  n'était  pas  autorisé  à  prendre  sur  lui  une  aussi  grande  responsabilité;  mais 
il  prévenait  les  commerçants  anglais  que  l'entrée  do  leurs  navires  en  dedans  du 
Boca-Tigris  pourrait  avoir  les  conséquences  les  plus  funestes,  et  il  enjoignait  de  la 
manière  la  plus  emphatique  (cnjoining  in  the  niost  emphatic  manner)  à  tous  arma- 
teurs, capitaines,  subrécargues  ou  consignataires,  de  ne  pas  permettre  qu'aucun 
navire  anglais  franchit  la  limite  désignée  jusqu'à  ce  que  les  résolutions  du  gou- 
vernement de  sa  majesté  britannique  fussent  connues. 

La  situation  des  négociants  anglais  était  donc  très-ditTicile.  L'immense  mouve- 
ment commercial  qui  avait  son  débouché  à  Canton  ne  pouvait  s'arrêter,  s;ms  qu'il 
en  résultât  pour  eux  et  pour  leurs  constituants  de  l'Europe  et  de  l'Inde  des  pertes 
considérables.  Le  gouvernement  chinois  leur  ouvrait  les  portes  de  Canton  et  les 
appelait;  aucun  ordre  positif  de  leur  gouvernement  ou  de  ses  agents  ne  les  arrê- 
tait; des  motifs  déduits  des  circonstances  passées  pouvaient  seuls  les  retenir,  et 
ces  motifs  étaient  d'une  gravité  fort  contestable  pour  beaucoup  d'entre  eux.  Ce- 
pendant la  crainte  de  compromettre  leurs  réclamations  pour  l'opium  livré,  et  d'ex- 
poser à  des  dangers  dont  la  déclaration  du  capitaine  Elliot  les  rendait  seuls  res- 
ponsables des  intérêts  de  leurs  mandataires,  les  engagea  à  se  soumettre  aux 
injonctions  du  surintendant,  et  à  résister  à  toutes  les  avances  des  autorités  chi- 
noises. Il  résulta  de  celte  décision  une  situation  commerciale,  pour  ainsi  dire,  sans 
exemple. 

C'est  à  cette  époque  que  commença  le  scission  entre  les  négociants  anglais  et 
les  négociants  américains.  Ces  derniers  avaient,  pour  la  plupart,  signé  l'engage- 
ment exigé  par  les  autorités  chinoises.  Ils  étaient  retournés  à  Canton  et  y  faisaient 
des  affaires  d'autant  plus  avantageuses  qu'ils  y  étaient  sans  concurrents.  Les  jour- 
naux de  Canton  furent  bientôt  les  organes  d'une  polémique  qui  ne  fut  pas  toujours 
inspirée  par  l'esprit  de  modération  et  de  dignité  qu'on  aurait  pu  s'attendre  à  voir 
régner  dans  ce  débat. 

Sur  ces  entrefaites,  le  7  juillet  1839,  arriva  un  accident  qui  compliqua  de  nou- 
veau la  situation  des  Anglais  en  Chine,  et  qui  eut  de  très-graves  conséquences. 
Dans  une  querelle  entre  des  matelots  anglais  et  américains  et  des  Chinois,  un  de 
ces  derniers  fut  tué.  La  loi  chinoise,  qui  demande  vie  pour  vie,  était  bien  connue  : 
on  s'efforça  d'en  paralyser  l'action  en  achetant  le  silence  des  parties  intéressées; 
mais  l'accident  et  les  transactions  qui  en  avaient  été  la  suite  parvinrent  bientôt  à 
la  connaissance  des  autorités  supérieures.  Les  édits  se  succédèrent  aussitôt.  Les 
autorités  chinoises  exigeaient  qu'on  leur  livrât  le  meurtrier,  afin  qu'il  fût  jugé  d'a- 
près leurs  lois.  Elles  allèrent  plus  loin  :  à  défaut  du  meurtrier,  elles  demandèrent 
qu'on  leur  livrât  un  Européen  quelconque,  afin,  disaient-elles,  que  le  sang  fiit  vengé 
par  le  sang.  M.  Elliot  se  refusa  avec  raison  h  cette  étrange  prétention  ;  d'ailleurs, 
le  coupable  n'était  pas  connu. 

M.  Elliot  prit,  à  cette  époque,  une  détermination  peut-être  trop  hardie;  il  in- 
stitua à  Hong-lvong  une  cour  d'assises  qu'il  appela  cour  de  justice  avec  juridiction 


4î)i  LETTRES    DE    CHINE. 

ciiminellc  et  d'aniiraulé,  pour  le  jugenieiil  des  ollenses  commises  \Uf  les  sujets 
de  sa  majesté  biitannique  dans  les  pays  sous  la  domination  de  l'empereur  de  Chine, 
dans  les  ports  el  liàvres  de  l'empire  et  dans  les  mers  qui  s'étendent  à  cent  milles 
des  côtes  de  la  Chine. 

La  première  séance  de  cette  cour  eut  lieu  le  12  aolit,  el  devant  elle  furent  tra- 
duits les  marins  dénoncés  comme  ayant  pris  part  aux  désordres  du  7  juillet.  Un 
grand  jury  et  un  peliljury  furent  formés;  on  entendit  les  dépositions  el  la  défense  ; 
l'accusation  de  meurtre  fut  écartée,  mais  cincj  marins  furent  déclarés  coupables 
d'avoir  commis  de  très  graves  désordres  à  Ilong-kong,  d'avoir  frappé,  battu  cl 
blessé  plusieurs  Chinois,  hommes,  femmes  et  enfants,  etc.  M.  Elliot  prononça  lui- 
même  la  sentence  par  laquelle  ces  cinq  hommes  furent  condamnés  à  500  francs 
d'amende  el  à  subir  la  peine  des  travaux  forcés  pondant  six  mois  dans  telle  prison 
du  royaume-uni  qu'il  plairait  à  sa  majesté  de  désigner,  à  dater  du  jour  de  leur 
écrou  dans  ladite  prison. 

Le  gouvernement  anglais  annula  toute  celle  procédure,  el  ce  ne  fut  pas  sans 
raison,  car  M.  Elliot  avait  évidemment  outrepassé  ses  pouvoirs;  le  code  militaire  a 
bien  déterminé  les  cas  où  des  conseils  de  guerre  peuvent  être  convoqués,  mais  il  a 
fixé  en  même  temps  les  classes  de  personnes  qui  peuvent  y  être  soumises.  Quant  à 
des  cours  judiciaires  ayant  pour  mission  de  juger  et  de  punir  les  crimes  el  délits 
commis  par  les  citoyens,  les  hauts  pouvoirs  de  l'Étal  ont  seuls  la  faculté  de  les  insti- 
tuer. La  décision  de  M.  Elliot  était  un  dangereux  précédent;  il  devait  se  borner 
à  faire  office  de  juge  d'instruction,  et,  l'aflaire  instruite,  il  devait  remettre  les 
pièces  el  l'accusé  à  son  gouvernement,  pour  que  la  justice  de  son  pays  lui  fût  ap- 
pliquée. 

Cependant  le  gouvernement  de  Canton,  irrité  parje  refus  de  M.  Elliot  de  livrer 
le  meurtrier,  se  préparait  à  prendre  de  sévères  mesures  :  le  7  août,  une  proclama- 
tion ordonna  à  tous  les  domestiques  chinois  de  quitter  immédiatement  la  résidence 
des  Anglais  à  Macao;  ordre  fut  donné  aux  marchands  de  comestibles  de  cesser  d'ap- 
porler  des  provisions  aux  ennemis  de  la  Chine,  soit  qu'ils  restassent  à  Macao.  soit  qu'ils 
s'embarquassent  à  bord  de  leurs  navires.  Le  1 5,  toutes  ces  mesures  furent  rigoureuse- 
ment exécutées.  Pendant  quelques  jours,  les  domestiques  des  maisons  portugaises 
fournirent  des  provisionsaux  Anglais;  maislesprix  detousles  comestibles  s'élevèrent 
considérablement,  et  les  classes  pauvresde  la  ville  commencèrentà  souffrir  beaucoup. 
La  situation  des  autorités  portugaises  de  Macao  était  très-délicate,  le  moment  ne 
pouvait  tarder  où  la  justice  chinoise  les  confondrait  dans  un  même  arrêt  avec  les 
coupables  qu'elle  voulait  punir.  Aussi,  le  21  août,  M.  Elliot  annonça- t-il  publique- 
ment aux  sujets  anglais  qu'il  lui  était  impossible  de  livrer  un  sujet  de  sa  majesté 
britannique  aux  autorités  chinoises,  et  que,  ne  voulant  pas  que  les  habitants  de 
Macao  fussent  compromis  plus  qu'ils  ne  l'étaient  déjà  dans  les  différends  de  l'An- 
gleterre avec  la  Chine,  il  prévenait  ses  compatriotes  qu'il  s'embarquerait  le  jour 
même  avec  sa  famille.  Ce  jour-là,  plusieurs  familles  anglaises  quittèrent  Macao  avec 
le  surintendant. 

Le  24,  un  crime  commis,  dit-on ,  à  l'instigation  des  autorités  chinoises,  vinl 
prouver  aux  résidents  anglais  que  le  moment  de  la  modération  était  passé.  Une 
goélette  anglaise,  faisant  roule  de  Macao  pour  Hong-kong,  fut  attaquée  par  des 
bateaux  chinois,  el  presque  tout  l'équipage  fui  massacré. 

Entin,  le  26  août  eut  lieu  l'embarquement  de  la  communauté  anglaise.  Ce  fut  un 
triste  spectacle.  On  avait  à  peine  eu  le   temps  de  faire  les  préparatifs  les  plus   ne- 


LETTRES    DE    CHIINE.  493 

ccssaircs.  Des  femmes,  au  dernier  terme  de  leur  grossesse,  furent  obligées  de  cher- 
eher  un  asile  sur  le  ponl  mobile  dos  navires.  La  rareté  des  provisions  était  déjà 
alarmante,  el  l'avenir  se  |irésentail  sous  de  lugubres  couleurs;  mais  ce  l'ut  unedure 
nécessité  h  laquelle  on  eiil  en  vain  tenté  d'écha|)per.  Le  gouverneur  de  Macao  se 
conduisit,  dans  cette  circonstance,  avec  toute  riiumaiiilé  que  les  Anglais  avaient  le 
droit  d'attendre  de  lui;  pourtant,  que  pouvait-il  faire?  Un  simple  ordre  du  vice- 
roi,  en  empccliant  los  provisions  do  l'intéiieur  d'arriver  h  Macao,  aiïiimait  la  ville 
Il  fallut  bien  céder. 

Le  27  août  M.  Klliot  annonça  qu'en  l'absence  de  tout  agent  militaire  porlour 
d'une  commission  de  sa  majesté,  et  en  conséquence  de  la  situation  cntique  dans 
laquelle  se  trouvaient  les  sujets  de  sa  majesté  britannique  en  Chine,  hommes,  femmes 
et  enfants,  et  aussi  afin  de  prendre  les  précautions  nécessaires  pour  empêcher  que 
la  flotte  marchande,  à  Hong-kong,  ne  fût  surprise  par  les  Chinois,  il  assumait  sur 
lui  la  surintendance  militaire  et  la  surintendance  civile. 

A  cette  époque,  il  n'y  avait  pas  un  seul  navire  de  guerre  anglais  dans  les  eaux 
de  la  rivière  de  Canton.  Cela  paraît  incroyable  quand  on  songe  que  cette  situation 
durait  depuis  huit  mois,  et  que  le  gouvernement  du  Bengale  aurait  eu  plus  (jue  le 
temps  nécessaire  pour  envoyer  quelques-uns  des  bâtiments  qu'il  avait  sous  ses 
ordres  au  secours  de  ses  compatriotes.  Du  reste,  on  trouvera,  dans  la  suite  de  ces 
tristes  événements,  plus  d'un  exemple  de  l'indiûerence  coupable  ou  du  moins  de 
l'incroyable  négligence  qui  a  présidé  à  toutes  les  mesures  prises  par  le  gouver- 
nement général  de  l'Inde  dans  cette  affaire,  dont  les  résultats  actuels  et  futurs  de- 
vaient cependant  avoir  pour  l'Angleterre  et  pour  l'Inde  anglaise  une  si  grande  im- 
portance. 

Le  capitaine  Douglas,  du  navire  de  commerce  la  Cambridge,  qui  avait  eu  la  pa- 
triotique p.'écaution  d'armer  son  navire  en  guerre  à  Singapour,  se  mit  avec  empres- 
sement à  la  disposition  de  M.  Elliot,  et  jusqu'à  l'arrivée  de  la  corvette  la  folarje, on. 
ne  peut  nier  qu'il  n'ait  rendu  de  grands  services  à  la  communauté.  Le  dévouement 
du  capitaine  Douglas  a  été  récompensé  dernièrement  par  le  gouvernement  anglais, 
la  reine  l'a  fait  chevalier. 

Cependant  les  provisions  qu'on  avait  transportées  à  bord  des  navires  s'épuisaieul; 
la  disette  et  les  maladies  qu'elle  traîne  avec  elle  commençaient  à  se  faire  .sentir. 
C'était  sur  le  territoire  chinois  seulement  qu'on  pouvait  trouver  les  secours  néces- 
saires, et  M.  Elliot  se  décida  à  employer  la  force  pour  .se  les  procurer,  si  la  prière 
était  inutile.  Le  4  septembre.  M.  Elliot  et  le  capitaine  Smith,  de  la  corvette  la  f'oluyc, 
qui  venait  d'arriver,  se  rendirent  dans  le  cutter  la  Louise,  accompagné  de  la  goé- 
lette la  Perle  et  de  quelques  embarcations  du  Cambridge,  au  village  de  Kovvloon, 
afin  de  s'y  procurer  des  provisions.  Les  propositions  amicales  du  capitaine  Elliot 
furent  repoussées,  et  il  fut  obligé  d'attaquer  les  jonques  de  guerre  qui  étaient  à 
l'ancre  près  du  village.  L'affaire  devint  bientôt  très-vive,  et  la  Volage  fut  obligée 
de  venir  au  secours  de  la  petite  flottille,  (lui  avait  épuisé  ses  munitions.  Le  ré- 
sultat de  ce  combat  fut  tout  à  fait  nul.  Le  but  qu'on  se  proposait  ne  fut  pas 
atteint,  et  les  autorités  chinoises  apportèrent  plus  de  vigueur  que  jamais  à  l'exécu- 
tion des  décrets  qui  défendaient  de  porter  des  provisions  à  bord  des  bâtiments 
anglais. 

Le  15  septembre,  un  brick  espagnol,  le  Bilbaino,  à  l'ancre  dans  la  rade  exté- 
rieure de  Macao,  fut  brûlé  par  les  Chinois,  sous  prétexte  qu'il  était  anglais,  et(iu'il 
avait  de  l'opium  à  bord.  Cet  attentat  éveilla  la  susceptibilité  des  autorités  portu- 


494  LETTRES    DE    CUIIXE. 

gaises,  qui,  dès  ce  moment,  firent  garder  le  port  deMacao  par  des  bateaux  armés. 
Le  gouvernement  de  Manille,  aussitôt  qu'il  eut  connaissance  de  la  destination  du 
Bllbumo,  envoya  un  agent  à  Macao  pour  réclamer  des  dommages-intérêts. 

Le  11  septembre,  le  premier  des  nombreux  blocus  auxquels  le  port  de  Canlon 
a  été  assujetti  fut  proclamé  par  le  capitaine  Smilh,  de  la  corvette  la  Volaye.  Ce 
blocus  fut  levé  le  10  du  même  mois,  en  raison  des  négociations  qui  venaient,  di- 
sait-on, de  commencer  entre  le  capitaine  EUiot  et  les  autorités  chinoises. 

Ce  blocus,  déclaré  par  le  capitaine  d'une  corvette  anglaise,  sans  aucun  pouvoir 
de  son  gouvernement,  était-il  valide?  Je  ne  le  crois  pas.  Le  capitaine  Smith,  en 
déclarant,  de  son  autorité  privée,  le  blocus  de  la  rivière  de  Canton,  nous  semble 
avoir  assumé  sur  lui  une  responsabilité  plus  grande  que  celle  encourue  par  M.  Elliot 
pour  la  formation  de  sa  cour  de  justice,  car  ici  des  intérêts  étrangers  pouvaient  se 
trouver  compromis.  Il  aurait  pu  arriver  que  des  navires  de  nations  neutres,  ne  re- 
connaissant pas  le  droit  du  capitaine  Smith,  eussent  voulu  forcer  le  passage,  ce 
qui  eût  placé  le  gouvernement  anglais  dans  des  circonstances  fâcheuses,  ou  qu'ils 
eussent  respecté  le  blocus  en  protestant  contre  sa  validité  et  en  élevant  de  fortes 
réclamations  de  dommages-intérêts.  Un  blocus,  à  mon  avis,  ne  peut  être  déclaré  que 
par  un  souverain  ou  par  son  agent  revêtu  de  ses  pleins  pouvoirs  à  cet  elfet.  Un 
système  contraire  aurait  les  plus  graves  inconvénients. 

Vers  la  même  époque,  et  en  raison  du  blocus  dont  je  viens  de  parler,  les  négo- 
ciants américains  adressèrent  une  pétition  à  Lin,  le  suppliant  de  permettre  que  leurs 
navires,  au  lieu  de  s'arrêter  dans  les  eaux  extérieures,  suivant  l'usage,  pour  être 
visités,  pussent  aller  directement  jusqu'au  Boca-Tigris.  Le  commissaire  impérial 
leur  accorda  leur  demande  en  manifestant  son  étonnement  de  l'audace  d'Elliot, 
qui  se  permettait  de  fermer  une  des  entrées  de  l'empire  céleste. 

Le  20  octobre,  le  capitaine  Elliot  annonça,  par  une  circulaire,  aux  sujets  anglais, 
qu'en  vertu  d'un  arrangement  entre  le  haut  commissaire,  le  gouverneur  de  Canton 
et  lui,  le  commerce  .serait  ouvert  en  dehors  du  Boca-Tigris.  L'ancrage  des  navires 
fut  fixé  entre  les  forts  de  Chuen-pee  et  d'Anong-hoy  (deux  des  forts  qui  défendent 
le  Boca-Tigris).  Le  Boca-Tigris  est  un  point  où  la  rivière  de  Canton  se  resserre;  ce 
passage  est  situé  à  vingt -cinq  ou  trente  milles  de  Macao  et  à  soixante  ou  soixante- 
dix  de  Canton.  Avant  d'y  arriver,  la  rivière  de  Canton  forme  un  immense  bras  de 
mer  parsemé  d'îles,  dont  quelques-unes  sont  très-considérables;  en  dedans  du 
Boca-Tigris,  la  rivière  a  de  un  à  trois  milles  de  largeur;  devant  Canton,  sa  largeur 
est  à  peine  d'un  quart  de  raille.  Ce  lieu  de  station  fut  choisi  par  M.  Elliot  comme 
étant  en  dehors  de  l'action  immédiate  du  commissaire  impérial.  Après  toutes  les 
iuanifestations  du  surintendant,  après  toutes  ses  injonctions  aux  sujets  anglais,  il 
eût  été  difficile  de  rétablir  le  commerce  sur  l'ancien  pied.  Ce  fut  le  commencement 
de  ce  système  de  résistance  et  de  conces.sions  que  vous  remarquerez  dans  toutes  les 
transactions  qui  ont  eu  lieu  depuis  deux  ans,  système  imposé  par  les  nécessités  du 
commerce.  Les  navires  devaient  payer  à  Chuen-pee  les  mêmes  droits  qu'à  Whampoa. 
Ainsi,  deux  intérêts  d'égale  nature,  quoique  opposés,  tendaien!  à  rétablir  des  re- 
lations en  quelque  sorte  amicales  entre  les  sujets  des  deux  nations  qui  avaient  l'une 
contre  l'autre  tant  de  griefs. 

ici,  le  capitaine  Elliot  exerce  de  nouveau  un  droit  que  ses  compatriotes  ne  lui 
reconnaissent  pas.  D'après  les  termes  de  la  convention,  tout  navire  arrivant  à 
Chuen-pee  devait  être  visité  par  les  autorités  chinoises,  et  si  de  l'opium  était  trouvé 
a  bord,  le  navire  et  la  cargaison  devaient  être  confisqués.  C'était  peut-être  consa- 


LETTHES    DE    CHINE.  49a 

crer  iiiio  doctrine  Jangoreuse.  Un  navire  de  800  tonneaux  peut  contenir  de  l'opium 
sans  que  le  eapitainc  en  ait  connaissance.  Sur  uu  équipat^e  de  quatre-vingts  ou 
cent  personnes,  il  peut  s'en  rencontrer  une  chez  qui  l'auiour  du  g;iin  soit  plus  fort 
que  toutes  les  reconuuandations.  Nous  en  avons  tous  les  jours  rexeniplc  chez  nous. 
Combien  de  l'ois  n'arrive-t-il  pas  (|ue,  malgré  tous  les  avertissements  des  capi- 
taines, la  douane  saisisse  du  tabac  dans  les  collres  des  passagers  de  nos  navires! 
Cette  contravention  à  la  loi  est  punie  de  la  conliscalion  de  la  marchandise  saisie 
et  d'une  amende.  La  convention  entre  le  commissaire  impérial  et  M.  Elliot  ne  sti- 
pulait pas  la  quantité  qui  devait  entraîner  la  conliscalion  ;  une  seule  boule  d'opium 
mise  par  malveillance  à  bord  d'un  navire  pouvait  compromettre  des  intérêts  de  plu- 
sieurs millions  et  la  vie  d'un  grand  nombre  de  sujets  anglais.  Ensuite,  M.  Elliot 
consentait  à  ce  qu'aucun  navire  ne  fût  admis  à  commercer,  à  moins  (lue  le  capi- 
taine ou  le  consignataire  n'eût  préalablement  déclaré  que  le  navire  ne  contenait  pas 
d'opium  et  qu'il  n'en  recevrait  pas  à  bord.  Je  ne  sais  jusqu'à  quel  point  les  instruc- 
tions de  M.  Elliot  lui  donnaient  le  droit  de  soumettre  à  des  règles  aussi  positives 
le  commerce  anglais  en  Chine.  N'était-ce  pas  se  départir  du  système  de  liberté  qui 
fait  en  grande  partie  la  force  du  commerce  anglais?  Cependant  on  ne  peut  nier 
qu'indépendamment  du  droit  contesté,  la  mesure  ne  fût  opportune.  Elle  ouvrait  à 
cent  navires  anglais  et  à  une  immense  valeur  de  produits  un  marché  qui  leur  était 
fermé  depuis  plusieurs  mois;  elle  ne  frappait  qu'un  commerce  illégal  en  Chine  et 
violemment  poursuivi  par  les  lois  du  pays.  Elle  donnait  en  même  temps  au 
gouvernement  anglais  une  position  avantageuse  en  le  mettant  tout  à  fait  en  dehors 
de  ces  transactions  clandestines,  objet  de  l'animadversion  des  autorités  chinoises. 
Il  faut  l'avouer  d'ailleurs,  il  est  souvent  des  positions  où  le  devoir  laisse  une  cer- 
taine latitude,  et  dans  lesquelles  les  agents  d'un  gouvernement,  mus  par  de 
graves  considérations,  doivent  savoir  prendre  sur  eux  de  sortir  de  la  ligne  exacte 
qui  leur  est  tracée.  Il  me  semble  que  M.  Elliot  se  trouvait  dans  une  de  ces  situa- 
tions-là. 

Malheureusement  tous  les  négociants  anglais  ne  furent  pas  de  la  même  oiùniou. 
Deux  navires,  le  Thomas  Coots  et  \e  Royal  Saxon  passèrent  le  Boca-Tigris,  eudépit 
des  injonctions  du  surintendant,  signèrent  l'engagement  de  se  soumettre  à  toute  la 
pénalité  des  lois  chinoises,  et  furent  admis  par  les  autorités  à  commercer.  Cet  acte 
isolé  d'insubordination  eut  des  conséquences  fatales  pour  le  reste  de  la  commu- 
nauté. Le  commissaire  impérial  pensa  qu'il  pouvait  désormais  exiger  l'accomplisse- 
ment des  conditions  qu'il  avait  d'abord  proposées,  la  remise  du  matelot  qui  avait 
commis  le  meurtre  du  7  juillet,  l'entrée  des  navires  à  Whampoa,  et  la  signature  de 
l'engagement  ou  le  départ  des  navires  dans  l'espace  de  trois  jours,  sous  peine  de 
destruction. 

Le  20  octobre,  M.  Elliot  annonça  à  ses  compatriotes  que,  la  convention  ayant  été 
violée  par  les  autorités  chinoises,  il  était  urgent  ipie  tous  les  navires  anglais  se  ren- 
dissent à  l'ancrage  de  Tong-koo  (également  dans  les  eaux  extérieures  de  la  rivière 
de  Canton),  l'ancrage  d'Hong-kong  étant  exposé  à  une  surprise. 

Le  28  octobre,  la  scène  changea  de  nouveau.  Les  négociations  firent  place  à  des 
hostilités  ouvertes.  Vous  remarquerez,  monsieur,  tous  ces  changements  à  vue  sans 
résultat,  ces  négociations  qui  ne  produisent  aucun  effet,  ces  combats  sans  autre 
prolit  que  le  massacre  de  quelques  Chinois,  et,  (juand  on  songe  que  cet  étal  de 
choses  dure  depuis  plus  de  deux  ans,  on  est  tenté  de  se  demander  ce  qu'est  de- 
venue la  grande  puissance  de  l'Angleterre.  Les  événements,  en  se  déroulant,  vous 


41)0  LETTRES    DE    CHIISE. 

donneront  la  clef  de  cette  énigme.  Vous  verrez  que  plus  d'une  fois  l'intérêt  com- 
mercial a  dCi  faire  taire  des  considérations  moins  vitales. 

Depuis  longtemps  le  commissaire  Lin  menaçait  d'une  destruction  totale  la  flotte 
marchande  à  l'ancre  dans  la  baie  d'Hong-kong.  De  nombreuses  jonques  de  guerre 
avaient  été  réunies  au  Boca-Tigris,  qui  n'en  est  éloigné  que  de  quelques  milles,  et 
tout  faisait  craindre  qu'une  attaque  par  les  Chinois  ne  fiii  prochainement  tentée. 
Le  capitaine  Smith,  de  lu  Volage,  et  M.  Elliot  crurent  qu'il  était  de  leur  devoir  de 
forcer  le  commissaire  impérial  à  s'expliquer.  La  Volage,  de  28,  et  la  Ilgacinthe, 
de  18  canons,  les  deux  seuls  navires  de  guerre  que  l'Angleterre  eût  à  cette  époque 
dans  la  rivière  de  Canton,  mirent  à  la  voile  et  s'approchèrent  de  la  ligne  ennemie. 
La  sommation  faite  par  le  capitaine  Smith  à  l'amiral  chinois  de  déclarer  quelles 
étaient  ses  intentions,  fut  renvoyée  sans  réponse.  Le  3  novembre,  on  vit  la  Hotte 
chinoise,  composée  de  vingt-neuf  jonques  de  guerre,  s'avancer  vers  les  deux  navires 
anglais.  Le  capitaine  Smith  fit  prévenir  l'amiral  que,  s'il  approchait  davantage,  lise 
verrait  dans  la  nécessité  de  faire  feu.  L'amiral  répondit  qu'il  avancerait  comme  bon 
lui  semblerait.  Un  coup  de  canon  tiré  par  lu  Volage  fut  rendu  par  quatre  coups  de 
canon  partis  de  la  Hotte  chinoise.  Le  combat  s'engagea  alors.  Au  bout  d'une  heure, 
il  était  terminé.  Trois  jonques  chinoises  avaient  coulé,  une  quatrième  avait  sauté, 
plusieurs  autres  s'étaient  jetées  sur  le  rivage.  On  estime  à  quatre  ou  cinq  cents 
hommes  la  perte  des  Chinois;  un  seul  homme  du  côté  des  Anglais  fut  légèrement 
blessé  :  facile  triomphe,  mais  qui  rendit  la  confiance  aux  navires  marchands  an- 
glais. L'amiral  chinois  combattit,  dit-on,  avec  la  plus  grande  bravoure;  mais  que 
ne  peut  la  supériorité  de  la  tactique  européenne  contre  la  plus  complète  ignorance 
des  principes  les  jjIus  simples  de  stratégie  !  Attendez-vous,  monsieur,  dans  la  suite 
de  cette  narration,  à  de  nombreux  combats  offrant  tous  le  même  résultat  :  un  af- 
freux massacre  d'une  part  et  fort  peu  de  danger  de  l'autre.  Dans  le  cas  dont  je  viens 
de  parler,  les  circonstances  motivaient  en  quelque  sorte  l'emploi  delà  force,  quoique 
peut-être  il  eût  été  plus  politique  et  plus  humain  de  se  tenir  sur  ses  gardes  el  d'at- 
tendre une  attaque  qui,  probablement,  n'eût  pas  eu  lieu.  L'arrivée  des  deux  na- 
vires anglais  dans  le  voisinage  des  forts  du  Boca-Tigris  devait  naturellement  in- 
quiéter les  autorités  chinoises,  et  le  combat  que  je  viens  de  raconter  en  fut  la 
conséquence. 

A  la  suite  de  cette  affaire,  les  Anglais  qui  étaient  retournés  à  Macao  furent  obligés 
de  se  rembarquer  avec  leurs  familles  ;  on  craignait  avec  raison  que  Lin  ne  cherchât 
à  venger  la  défaite  de  sa  flotte  par  une  attaque  sur  Macao  ou  par  la  famine,  qui, 
sur  un  seul  signe  de  lui,  eût  désolé  toute  la  population. 

Du  reste,  le  résultat  du  combat  de  Chuen-pee  ne  fut  pas  exactement  porté  à  la 
connaissance  de  l'empereur.  Lin  prélendit  que  les  navires  barbares  avaient  été 
chassés  du  Boca-Tigris  après  avoir  perdu  un  grand  nombre  d'hommes,  tandis  que 
quelques  Chinois  seulement  avaient  été  tués  à  bord  de  la  flotte  par  l'explosion  d'un 
canon.  L'amiral  chinois  et  plusieurs  capitaines  de  la  flotte  furent  promus  à  des 
grades  supérieurs. 

L'ordre  donné  le  28  octobre  par  M.  Elliot  à  tous  les  navires  de  quitter  l'ancrage 
d'Hong-kong  pour  se  rendre  à  celui  de  Tong-koo,  fut  discuté  par  les  capitaines  el 
les  consignataires  des  navires.  Une  polémique  s'engagea  entre  eux  et  le  surinten- 
dant. L'accord  entre  l'agent  du  gouvernement  et  les  sujets  anglais  était  déjà  rompu, 
et  cet  esprit  d'opposition  que  M.  Elliot  rencontra  depuis,  chaque  fois  qu'il  prit  une 
nouvelle  mesure,  se  manifestait  déjà  hautement.  Cependant  les  navires  de  guerre 


LETTRES    DE   CHINE.  497 

anglais  ayant  changé  leur  mouillage,  force  fut  aux  bâtiments  de  commerce  de  les 
suivre,  aliii  de  rester  sous  leur  proleclion.  Ce  changement  fui  coniplélemenl  effeclué 
le  1-i  novembre.  L'artillerie  dos  batteries  chinoises  qui,  après  le  départ  des  navires 
de  guerre,  commença  à  inquiéter  les  bâtiments  restés  au  mouillage  d'Hong-kong, 
eut  probablement  une  grande  influence  sur  la  détermination  des  capitaines. 

Le  20  novembre,  le  capitaine  du  navire  anglais  Abercrombie,  Robinson,  écrivit 
au  surintendant  anglais  que,  ne  regardant  pas  les  injonctions  faites  par  lui  aux  na- 
vires anglais  de  ne  pas  franchir  le  Boca-Tigris,  comme  obligatoires,  son  intention 
était  de  tenter  le  passage.  Il  terminait  en  demandant  à  M.  Elliot  s'il  était  dans  l'in- 
tention de  s'opposer,  par  la  force,  à  ce  voyage.  M.  Elliot  répondit  qu'après  de 
mûres  réflexions,  il  avait  regardé  comme  étant  de  son  devoir  de  requérir  le  com- 
mandant des  forces  navales  de  sa  majesté  pour  qu'il  s'opposât,  même  par  la  force, 
à  l'entrée  de  navires  anglais  dans  le  Boca-Tigris.  qu'il  avait  reçu  de  cet  oCBcier 
l'assurance  qu'il  se  conformerait  à  cette  disposition,  et  qu'il  engageait  le  capitaine 
de  V Abercrombie  à  ne  pas  avancer  plus  loin. 

La  lettre  du  capitaine  anglais  décida  donc  une  importante  question.  L'injonction 
du  surintendant  anglais  devint  un  ordre  positif,  et  assura  l'irresponsabilité  des  ca- 
pitaines de  navires,  qui  pouvaient  douter  que  leurs  constituants  les  approuvassent 
de  s'être  soumis  à  une  disposition  qui,  jusque-là,  n'avait  rien  d'absolument  otliciel. 

Un  peu  avant  cette  époque  commença  le  commerce  de  transbordement  des  Amé- 
ricains. J'ai  déjà  dit  que  les  négociants  de  cette  nation,  s'étant  soumis  aux  condi- 
tions exigées  par  le  gouvernement  de  Canton,  étaient  retournés  aux  factoreries;  le 
blocus  de  Canton,  promulgué  par  le  commandant  de  la  corvette  la  Volage,  n'ayant 
pas  eu  de  suites,  les  navires  neutres  avaient  conservé  toute  la  liberté  de  leurs 
mouvements.  D'un  autre  côté,  les  navires  anglais,  retenus  depuis  plusieurs  mois 
avec  leurs  riches  cargaisons  en  dehors  du  Boca-Tigris,  durent  saisir  avec  empres- 
sement l'occasion  qui  leur  était  offerte  de  se  défaire  de  leurs  marchandises.  Il  s'é- 
tablit donc  une  espèce  de  commerce  de  va-et-vient  entre  les  navires  anglais  sta- 
tionnés à  Hong-kong  ou  Tong-koo  et  Canton,  auquel  les  bàlimenls  américains 
servirent  d'intermédiaires.  Mais  les  négociants  de  cette  nation  firent  payer  cher 
les  services  qu'ils  rendaient.  Le  fret  d'une  .seule  balle  de  coton  prise  par  les  bâti- 
ments américains  à  Lintin  et  portée  par  eux  à  Wharapoa  (1)  fut  payé  jusqu'à 
9  piastres  (près  de  50  francs).  Aussi,  tous  les  navires  qui  furent  employés  à  ce  trans 
port  flrentils  de  brillantes  affaires  ;  quelques  navires  américains  gagnèrent,  dans 
l'espace  de  peu  de  mois,  plusieurs  fois  leur  valeur;  un  seul  navire  français,  l'Asie 
dé  Bordeaux,  put  se  livrer  à  ce  genre  d'opérations,  et  gagna,  en  deux  ou  trois 
petits  voyages  de  sept  à  huit  jours,  plus  qu'il  n'avait  fait  dans  son  voyage  d'Euro^DS 
en  Chine. 

C'est  alors  qu'éclatèrent  les  sentiments  d'animosité  qui  germaient  depuis  si 
longtemps  entre  les  Anglais  et  les  Américains;  les  premiers  ne  sont  guère  habi- 
tués à  céder  à  d'autres  le  profit  de  leur  commerce,  et  ils  reprochèrent  amèrement 
aux  Américains  ce  qu'ils  appelaient,  dans  les  journaux  de  Canton,  leur  cupidité; 
ils  les  accusaient  de  profiter  des  difficultés  de  la  situation  des  négociants  anglais, 
comme  si,  en  pareille  circonstance,  ceux-ci  n'eussent  pas  agi  de  même.  Le  com- 
merce n'a  pas  deux  allures.  Gagner  le  plus  possible  et  par  des  moyens  qu'on  peut 
avouer,  voilà  sa  maxime.  Or,  les  négociants  américains  n'étaient  probablement 

(1)  La  dislance  entre  ces  deux  points  est  de  soixante  milles. 


498  LETTRES    DE    CHIINE. 

pas  plus  coupables,  en  faisant  payer  leur  intervention  à  très-haut  prix,  que  les  né- 
gociants anglais  qui  achetaient  l'opium  à  2S0  fr.  à  Calcutta  et  allaient  le  vendre 
12  ou  IdOO  piastres  sur  la  côte  de  Chine.  Du  reste,  toutes  les  réclauialions  aux- 
quelles les  exigences  des  Américains  donnèrent  lieu  n'empêchèrent  pas  ceux-ci  de 
naviguer  librement  entre  Linlin  et  Whampoa;  d'un  autre  côté,  les  Anglais,  retenus 
dans  les  eaux  extérieures  de  la  rivière  de  Canton  par  une  disposition  du  surinten- 
dant dont  les  conséquences  commençaient  à  peser  lourdement  sur  eux,  durent  s'es- 
timer heureux  de  trouver,  même  à  si  haut  prix,  le  moyen  d'opérer,  après  un  aussi 
long  retard,  la  vente  de  leurs  cargaisons  et  de  se  procurer  des  chargements  de  thés 
qui,  en  raison  de  la  hausse  des  prix  en  Angleterre,  devaient  les  indemniser  de  leurs 
pertes  et  même  de  la  surcharge  de  frais  qui  leur  était  imposée. 

La  situation  amenée  par  ces  diverses  circonstances  était  des  plus  étranges.  Les 
sujets  d'une  nation  se  croyant  insultés  par  les  autorités  d'une  autre  nation,  faisant 
taire  la  voix  d'un  intérêt  immense  et  pres.sant,  obéissant  aux  injonctions  d'un  agent 
dont  ils  niaient  chaque  jour  les  pouvoirs,  résistant  aux  avances  de  ceux  qu'ils  con- 
sidéraient comme  leurs  ennemis  et  préférant  laisser  entre  les  mains  d'une  nation 
rivale  les  bénéfices  d'un  commerce  dont,  jusque-là,  ils  avaient  pour  ainsi  dire  le 
monopole;  les  agents  du  gouvernement  insulté  autorisant  ces  transactions,  les  ren- 
dant même  nécessaires  parleurs  dispositions,  et,  à  défaut  d'un  blocus  formel,  pre- 
nant des  mesures  dont  la  conséquence  devait  être  une  perte  immense  pour  le  com- 
merce de  leur  pays  et  une  nouvelle  activité  dans  les  débouchés  commerciaux  du 
pays  ennemi  :  telle  était  celte  situation  sans  exemple  peut-être  dans  l'histoire  com- 
merciale du  monde.  On  est  tenté  de  se  demander  si  les  agents  anglais,  qui  ne 
croyaient  pas  avoir  le  droit  de  déclarer  le  blocus  de  la  rivière  de  Canton,  avaient 
celui  d'en  fermer  le  port  à  leur  nation  en  le  laissant  ouvert  aux  pavillons  neutres. 
J'ai  déjà  expliqué  les  raisons  que  M.  Elliot  j)Ouvait  avoir  pour  prendre  cette  déter- 
mination, et  celles  qui  engagèrent,  sauf  deux  exceptions,  le  commerce  anglais  à  s'y 
conformer. 

Nous  devons  dire,  cependant,  que  le  plénipotentiaire  anglais  sentit  tout  ce  que 
cette  situation  avait  de  funeste  pour  les  intérêts  de  son  pays,  et  qu'il  ne  négligea 
rien  pour  y  porter  remède.  Le  16  décembre,  il  adressa  une  requête  au  commissaire 
impérial,  afin  d'obtenir  de  lui  que  les  Anglais  pussent  retourner  à  Macao  avec 
leurs  familles,  el  qu'en  attendant  le  règlement  à  l'amiable  des  différends  élevés 
entre  les  deux  États,  le  commerce  reprît  son  cours  habituel.  M.  Elliot  aurait  dû, 
sans  doute,  s'épargner  celte  démarche  dont  il  pouvait  deviner  à  l'avance  le  résultat  ; 
le  commissaire  impérial,  fidèle  à  la  ligne  de  conduite  qu'il  s'était  tracée,  avait  plus 
d'une  rai-son  à  faire  valoir  pour  motiver  son  refus  L'opposition  de  M.  Elliot  à  l'en- 
trée en  rivière  des  navires  anglais,  malgré  l'invitation  du  commissaire  impérial,  le 
refus  de  livrer  un  Anglais  pour  venger  le  meurtre  d'un  Chinois,  les  canonnades 
de  Kowloon  et  de  Chuen-pee  étaient,  pour  le  commissaire,  des  arguments  sans 
réplique,  et  il  ne  manqua  pas  de  les  mettre  en  avant.  Loin  de  se  relScher  de  sa 
sévérité,  il  multiplia  à  l'infini,  vers  la  fin  de  l'année  1839,  les  édits  contre  le 
commerce  anglais  et  même  contre  l'importation  des  marchandises  anglaises  sous 
pavillon  neutre.  Les  Américains  n'en  continuèrent  pas  moins  leur  rôle  d'inter- 
médiaires. 

Ainsi  se  termina  l'année  1839.  Une  autre  année  l'a  suivie,  série  non  inter- 
rompue de  négociations  et  de  conibots,  et  on  verra  qu'elle  a  bissé  les  aflaires  an- 
glaises, en  Chine,  dans  une  condition  plus  déplorable  encore.  Nous  touchons  au- 


LETTRES    DE    CHINE.  199 

joiird'luii  à  la  lin  de  la  troisième  année;  une  nouvelle  expédition  est  annoncée,  de 
nouveaux  acteurs  vont,  de  part  et  d'autre,  paraître  sur  la  scène,  le  débat  va  s'a- 
grandir; on  parle  de  marcher  sur  la  capitale  de  la  Chine,  d'aller  imposer  des  con- 
ditions à  l'empereur  jusque  sur  son  trône,  et  cependant  l'avenir  ne  s'olTre  pas  sous 
un  aspect  plus  rassurant.  L'infériorité  évidente  des  agents  anglais  dans  l'art  des 
négociations,  infériorité  qu'on  ne  saurait  leur  reprocher,  car  leur  seul  tort  est  d'a- 
voir cru  à  un  peu  de  bonne  foi  chez  les  négociateurs  chinois,  les  victoires  de  l'An- 
gleterre restées  à  peu  près  sans  résultat  jusqu'à  présent,  la  niorlalilé  qui  décime 
ses  troupes,  les  progrès  lents  et  imparfaits,  mais  réels  après  tout,  que  les  Chinois 
ont  faits  dans  l'art  de  la  guerre,  tout  devra  concourir  à  rendre  la  résistance  de 
l'empereur  plus  énergique,  et  l'issue  de  la  lutte  plus  douteuse. 

Au  commencement  de  l'année  18i0,  le  commerce  d'opium  avait  pris  un  accrois- 
sement prodigieux.  Quelques  maisons  anglaises  réalisèrent  en  quelques  mois  des 
fortunes  immenses.  Les  capitaux  que  l'interruption  du  commerce  légal  rendait 
inactifs,  se  portaient  avidement  sur  les  seules  transactions  qui  fussent  permises. 
Ainsi,  il  arriva  en  Chine  ce  qui  arrive  partout  où  il  y  a  persécution;  les  habitants 
du  céleste  empire  recherchèrent  l'opium  avec  plus  d'ardeur  que  jamais;  les  prix 
élevés  obtenus  sur  toute  la  côte  enlevèrent  de  la  Chine,  pendant  les  six  derniers 
mois  de  1839  et  le  premier  semestre  de  1840,  plus  d'argent  qu'il  n'en  élait  sorti 
pendant  l'année  qui  avait  précédé  cette  époque.  Le  gouvernement  impérial  eut 
sans  doute  connaissance  des  nombreux  navires  contrebandiers  qui  sillonnaient 
les  eaux  du  littoral  de  la  Chine,  et  il  dut  se  demander  s'il  n'avait  pas  plus  perdu 
que  gagné  en  sévissant  avec  tant  de  rigueur,  à  Canton,  contre  les  détenteurs 
d'opium. 

Dans  les  premiers  jours  de  janvier  1840,  le  capitaine  d'un  navire  anglais  fut 
arrêté  dans  la  rivière  de  Canton  par  un  bateau  mandarin,  et  conduit  à  Canton. 
La  détention  momentanée  de  ce  sujet  anglais  donna  lieu  ;i  une  nouvelle  menace  de 
blocus  qui  resta  sans  effet,  par  suite  de  la  mise  en  liberté  du  capitaine. 

Au  commencement  de  février,  le  taou-tou  (maire  de  Macao)  publia  une  procla- 
mation par  ordre  du  commissaire  impérial.  Il  annonçait  son  intention  de  chasser 
de  Macao  les  Anglais  qui,  fatigués  de  leur  séjour  à  bord  des  navires,  commençaient 
à  revenir  dans  la  ville.  On  prélendit,  à  cette  époque,  qu'à  la  suite  de  cette  procla- 
mation SI.  Elliot  demanda  au  gouverneur  de  Macao  une  garde  pour  la  protection 
de  sa  personne,  et  que,  sur  le  refus  de  cet  agent,  il  menaça  de  faire  débarquer  une 
compagnie  de  soldats  de  marine.  Cette  assertion  était  complètement  fausse.  M.  Elliot 
est  un  homme  de  réflexion  et  de  beaucoup  de  sens,  et  il  n'eût  pu  commettre  une 
semblable  erreur;  la  presse  anglaise  de  Canton  a  souvent  mal  jugé  les  intentions  et 
les  actes  de  ce  diplomate;  elle  a  été  l'écho  des  intérêts  froissés.  M.  Elliot  connais- 
sait trop  bien  la  situation  tout  à  fait  équivoque  dans  laquelle  se  trouvaient  les  au- 
torités portugaises  de  Macao  pour  leur  imposer  des  devoirs  d'hospitalité  qu'il  n'était 
pas  en  leur  pouvoir  de  remplir.  La  garde  que  M.  Elliot  eût  pu  demander  aux  na- 
vires anglais,  l'aurait  d'ailleurs  probablement  protégé  contre  un  coup  de  main, 
mais  elle  n'aurait  pas  sauvé  toute  la  population  portugaise  de  la  famine,  fléau  au 
moyen  duquel  les  autorités  chinoises  pouvaient,  en  moins  de  trois  jours,  désoler 
la  ville. 

La  proclamation  du  taou-tou  annonçait  que  des  troupes  allaient  arrivera  Macao, 
alin  de  saisir  tous  les  Anglais  qui  y  seraient  encore.  Dans  ces  circonstances,  le  ca- 
pitaine Smith,  de  la  corvette  In  Volarfe,  crut  devoir  faire  entrer  dans  le  port  inté- 


oOO  LETTRES    DE    CIIIIVE. 

rieur  de  Macao  la  corvelle  la  Hyacinthe.  Celait  violer  la  neulralilé  de  rétablisse- 
ment portugais,  c'était  s'exposer  en  même  temps  à  des  dangers  très-graves; 
l'établissement  de  Macao  n'appartient  pas  de  droit  au  Portugal,  qui  le  tient  de  la 
Chine  par  une  espèce  de  bail  qui  a  ses  exceptions  et  ses  conditions;  ainsi  le  port 
intérieur  de  Macao  est  fermé  à  tous  les  pavillons  étrangers.  Les  navires  portugais 
seuls,  et  les  navires  espagnols  de  Manille,  ont  le  droit  d'y  entrer;  d'un  autre  côté, 
la  population  et  les  autorités  y  sont  mixtes;  les  Chinois  de  Macao  sont  gouvernés 
par  leurs  propres  mandarins.  C'est  à  eux  qu'appartient  le  sol,  et  cette  possession 
est  aussi  peu  équivoque  que  possible,  car  ce  sont  eux  qui  nourrissent  la  population 
de  Macao.  Les  deux  ou  trois  milles  qui  forment  le  territoire  de  l'établissement  por- 
tugais ne  produisent  absolument  rien  ;  toutes  les  provisions  viennent  de  l'intérieur, 
et  il  suffirait  d'un  mot  du  vice-roi  de  la  province  pour  que  la  porte  de  la  barrière 
chinoise  qui  sert  de  limite  infranchissable  aux  promenades  des  Européens  fiit  à 
jamais  fermée. 

Le  gouverneur  de  Macao  sentit  toutes  les  conséquences  que  l'entrée  d'un  navire 
ennemi  de  la  Chine  pouvait  avoir;  il  revendiqua  avec  énergie  et  dignité  les  droits 
de  sa  nation;  il  protesta  contre  la  mesure  prise  par  le  capitaine  Smith.  Cette  pro- 
testation fut  rédigée  par  le  sénat  en  séance  solennelle.  Le  lendemain,  la  Hyacinthe 
sorlitdu  port  de  Macao,  et  le  capitaine  Smith  écrivit  au  gouverneur  qu'il  espérait 
que,  si  la  vie  des  Anglais  était  menacée  par  l'approche  des  troupes  chinoises,  le 
représentant  de  sa  majesté  très-fidèle  saurait  déployer,  pour  les  arrêter,  autant 
d'énergie  qu'il  en  avait  montré  contre  l'entrée  dans  le  port  d'une  corvelle  an- 
glaise. 

A  la  fin  de  février,  quelques  brûlots  furent  lancés  par  les  Chinois  contre  la 
flotte  de  navires  marchands  anglais,  dans  la  baie  de  Tong-koo;  mais  ces  essais, 
mal  dirigés,  ne  produisirent  d'autre  résultat  que  d'éveiller  la  vigilance  des  capi- 
taines et  de  rendre  le  succès  d'une  nouvelle  tentative  plus  improbable  encore.  La 
ville  de  Macao  était  en  même  temps  infestée  d'une  foule  de  Chinois  vagabonds; 
des  vols  nombreux  étaient  commis  chaque  jour.  L'attitude  des  troupes  chinoises 
devint  aussi  plus  hostile;  plusieurs  jonques  de  guerre,  remplies  de  troupes,  je- 
tèrent l'ancre  dans  le  port  intérieur  de  Macao,  et  tout  fit  craindre  une  attaque  pro- 
chaine. 

En  mars,  le  commerce  de  Macao,  qui  avait  été  arrêté  par  ordre  du  gouverne- 
ment chinois,  parce  que  quelques  négociants  anglais  avaient  reçu  asile  dans  cette 
ville,  fut  rouvert,  le  procurador  de  Macao  ayant  manifesté  le  repentir  des  autorités 
portugaises  et  leur  ferme  résolution  de  ne  plus  permettre  aux  Anglais  d'entrer  et 
de  résider  à  Macao. 

Dans  le  même  mois,  on  apprit  h  Macao  la  mort  de  l'impératrice  de  la  Chine.  Un 
décret  impérial  ordonna  aux  olficiers  du  gouvernement  de  se  réunir  dans  les  salles 
publiques  et  d'y  pleurer  pendant  trois  jours  la  perte  que  l'empire  venait  de  faire. 
Pendant  ces  trois  jours,  toute  affaire  dut  être  suspendue.  Ils  durent,  pendant 
vingt-sept  jours,  s'abstenir  de  porter  certaines  parties  de  leur  vêtement,  de  con- 
tracter mariage  et  de  faire  de  la  musique;  défense  leur  fut  faite  de  se  raser  pen- 
dant cent  jours.  Vous  remarquerez  que  toutes  ces  cérémonies  ou  privations  ne  sont 
obligatoires  que  pour  les  officiers  du  gouvernement.  Dans  le  décret  qui  les  impose 
aux  fonctionnaires  chinois,  il  n'est  pas  même  fait  mention  du  peuple.  Le  peuple  est 
trop  peu  de  chose  en  Chine  pour  qu'on  le  fasse  participer,  en  quoi  que  ce  soit,  à 
ce  qui  n'est  censé  intéresser  que  le  gouvernement.  Le  peuple  est  fait  pour  produire, 


LETTRES    DE    CHINE.  oOl 

payer  l'impul,  être  itrcssiiit',  mais  il  ne  doit  pas  élever  les  yeux,  pas  niêine  ses  re- 
grets, jusqu'à  ceux  qui  le  gouvernent. 

A  cette  épocpie  arriva  intlireclenient  la  première  nouvelle  du  refus  du  gouverne- 
ment anglais  de  faire  honneur  aux  traites  émises  par  le  capitaine  Klliot,  pour  le 
j)aiemenl  de  l'opium  livré  entre  ses  mains  par  le  commerce  anglais.  Il  est  inutile 
de  dire  qu'elle  produisit  une  pénible  impression  sur  toute  la  communauté  com- 
merciale. Les  récriminations  devinrent  |)lus  violentes  que  jamais.  Je  lis  dans  un 
journal  de  Canton,  le  Canton  Reylster,  du  21  mars,  journal  rédigé  d'ailleurs  par 
M.  Slade  avec  infiniment  de  talent  et  d'esprit,  et  souvent  même  avec  une  grande 
profondeur  de  vues,  le  paragraphe  suivant  :  «  Mais  si  le  montant  de  l'indemnité 
n'est  pas  payé,  le  peuple  anglais  peut  effacer  de  ses  airs  nationaux  le  refrain  sui- 
vant :  Molli/,  put  (lie  kcltlc  on,  etc.  Il  peut  vendre  des  sophas,  car  il  ne  les  roulera 
plusanprès  de  la  table  du  salon  pour  entendre  le  son  bruyant  de  l'urne  qui  bout 
en  sifflant,  et  puisque  quarante  millions  de  livres  de  thés  ne  pouvaient  l'arracher 
aux  séductions  du  genièvre,  qu'arrivera-t-il  lorsque  le  genièvre  sera  devenu  sa  seule 
pensée?  »  Il  est  certain  que  le  protêt  des  lettres  de  change,  en  rendant  probable  pour 
le  commerce  anglais  la  perte  totale  des  valeurs  qu'elles  représentaient,  dut  singu- 
lièrement l'alarmer  sur  les  résultats  ultérieurs  du  différend  qui  venait  de  s'élever 
entre  l'Angleterre  et  la  Chine.  C'étaient  GO  ou  70  millions  enlevés  d'un  trait  de 
plume  aux  opérations  d'uue  seule  place  de  commerce,  et  cette  place  avait  perdu 
beaucoup  plus  que  cette  somme  depuis  l'émission  des  traites,  par  suite  de  l'inter- 
ruption du  commerce.  On  pouvait  évaluer  les  pertes  du  marché  anglais  de  Canton, 
depuis  mars  1859  jusqu'en  mars  1840,  à  près  de  200  millions  de  francs.  Un  s'éton- 
nera peut-être  qu'une  crise  aussi  grave,  et  que  nos  places  les  plus  fortes  d'Europe 
eussent  violemment  ressentie,  n'ait  pas  été  suivie  de  très-grands  désastres  parmi 
les  négociants  anglais  en  Chine.  Je  répondrai  que  la  grande  niasse  d'affaires  qui 
constitue  le  commerce  de  l'Angleterre  avec  Canton  se  fait  par  commission.  La  perte 
pour  les  négociants  commissionnaires  était  donc  limitée.  Mais  c'est  â  Bombay,  c'est 
à  Calcutta,  c'est  en  Angleterre  qu'il  faut  chercher  les  terribles  conséquences  de 
cette  catastrophe.  A  Bombay,  plusieurs  riches  négociants  parsccs  furent  obligés  de 
faire  faillite,  et  leur  suicide  passa  inaperçu  au  milieu  des  plaintes  que  le  commerce 
élevait  de  toutes  parts.  Les  journaux  de  Canton  de  la  fin  de  mars  et  du  commen- 
cement d'avril  sont  remplis  de  longs  articles  discutant  de  nouveau  le  pour  et  le 
contre  de  la  question;  mais  les  arguments  en  faveur  du  paiement  des  traites  de 
M.  Elliot  sont  bien  autrement  violents  que  lorsqu'il  s'agissait  de  revendiquer  un 
droit  qui  n'était  pas  encore  contesté. 

Je  vous  fais  grâce,  monsieur,  des  nombreux  édits  qui  furent  publiés  par  les  au- 
torités chinoises  de  Canton  et  de  Macao  pendant  les  mois  d'avril  et  de  mai;  ils  se 
ressemblent  tous  ;  ce  sont  toujours  pour  ainsi  dire  les  mêmes  phrases,  pleines  d'une 
absurde  vanité  et  renfermant  cependant  quelque  peu  de  bon  sens  noyé  dans  une 
multitude  de  mots.  Les  agents  chinois  se  réfèrent  à  des  mesures  de  police  par 
terre  et  par  eau,  à  des  concessions  en  faveur  du  commerce  de  Macao,  à  des  pré- 
cautions à  prendre  contre  le  commerce  clandestin  des  Anglais.  Puis  viennent  des 
bravades,  des  mémoires  pour  la  suppression  de  l'opium.  Pendant  ces  deux  mois, 
il  ne  se  passa  aucun  événement  digne  de  remarque.  Les  colonnes  des  journaux 
de  Canton  sont  à  cette  époque  remplies  par  des  discussions  d'éditeurs,  par  des 
réflexions  sur  les  articles  des  journaux  anglais;  c'est  le  calme  qui  précède  la 
tempête. 


;j02  lettres  de  chIi^îe. 

On  reçut  alors  la  nouvelle  qu'une  expédition  anglaise  allait  arriver  de  Calcutta 
et  de  Bombay  sur  la  côte  de  Chine,  qui  serait  indubitablement  bloquée.  Le  consul 
des  États-Unis  crut  devoir  pi'endre  ses  mesures  avant  même  que  cette  nouvelle 
devînt  officielle.  Il  adressa  une  requête  au  vice-roi  de  Canton  pour  le  prier,  vu  le 
blocus  imminent  de  la  rivière  de  Canton  par  les  forces  anglaises,  de  permettre  que 
les  délais  qui  accompagnaient  ordinairement  la  permission  de  conduire  les  navires 
à  Whampoa  fussent  abrégés,  et  qu'ils  pussent  y  aller  directement.  La  réponse  de 
Lin  caractérise  admirablement  l'orgueil  chinois.  En  lisant  la  requête,  il  était  aisé 
de  deviner  le  parti  que  prendrait  cet  agent.  Lin  refusa  d'accéder  à  la  requête  du 
consul  d'Amérique,  et  il  appuya  son  refus  sur  la  connaissance  qu'il  avait  des  trans- 
actions clandestines  auxquelles  les  navires  américains  étaient  employés  en  servant 
d'intermédiaires  aux  négociants  anglais.  «  Il  faut  donc,  dit-il,  prendre  tout  le  temps 
nécessaire  pour  distinguer  les  bons  des  mauvais.  »  Puis  il  ajoute  :  «  Mais,  dans 
cette  pétition,  il  est  faussement  dit  que,  vers  le  l"'^  du  mois  de  juin,  les  Anglais  blo- 
queront ce  fleuve  et  qu'ils  ne  permettront  aux  navires  d'aucune  nation  de  venir 
faire  le  commerce  en  Chine.  En  vérité,  cette  assertion  a  de  l'analogie  avec  un  odieux 
mensonge;  c'est  au  moins  une  excessive  erreur.  Songez  que  les  ports  et  les  havres 
sont  les  ports  et  les  havres  de  la  céleste  dynastie.  Comment  l'Angleterre  peut-elle 
vous  bloquer,  vous  Américains?  L'Amérique  n'est  pas  une  nation  tributaire  de  l'An- 
gleterre. Comment  donc  pouvez-vous  obéir  à  ces  barbares,  s'ils  vous  défendent, 
comme  vous  le  dites,  de  conduire  vos  navires  ici?  »  On  voit  que  Lin  discutait  à  sa 
manière  cette  question  si  ardue  du  blocus,  question  où,  on  peut  le  dire,  les  droits 
des  neutres  sont  encore  complètement  indéfinis.  Lin  ne  concevait  pas  qu'une  nation 
qui  n'était  pas  en  guerre  avec  la  Chine  pût  obéir  à  une  autre  nation,  et  perdre, 
par  celte  obéissance,  les  profits  qu'elle  obtenait  grâce  à  son  commerce,  et  on  avouera 
que  son  étonnement  n'était  pas  sans  quelque  raison.  Mais  Lin  ne  connaissait  pas 
les  relations  des  nations  européennes  entre  elles.  Il  ne  savait  pas  que  le  blocus  est 
un  acte  de  force  plutôt  que  de  justice,  et  qu'il  n'est  respecté  par  les  nations  neutres 
que  parce  qu'il  y  aurait  plus  de  danger  à  y  faire  infraction  qu'il  n'y  a  de  dommage 
à  s"y  soumettre. 

.\u  commencement  de  juin,  les  Chinois  firent  une  nouvelle  tentative  pour  brûler 
les  navires  marchands  à  l'ancre  à  Cani  sing-moon;  mais  cette  tentative,  comme 
toutes  les  autres,  se  borna  à  de  grandes  dépenses  en  poudre  et  en  embarcations,  et 
ne  causa  aucun  dommage  aux  navires  anglais. 

Nous  voici  arrivés,  monsieur,  à  une  des  plus  importantes  péripéties  de  la  grande 
question  qui  nous  occupe.  Dorénavant  nous  n'aurons  plus  à  discuter  des  actes  isolés 
dont  la  responsabilité  ne  retombe  que  sur  un  ou  deux  individus.  Le  gouvernement 
anglais  et  la  cour  céleste  vont  se  trouver  en  présence.  La  première  expédition 
anglaise,  préparée,  depuis  quatre  mois,  à  Calcutta,  à  Bombay  et  dans  les  autres  ports 
de  l'Inde,  arriva  successivement  à  Macao  du  18  au  25  juin.  Dès  le  2-2  juin,  sir  Gordon 
Bremer  annonça  officiellement  que  le  blocus  de  la  rivière  de  Canton,  dans  toutes 
ses  entrées,  commencerait  le  26  juin.  Désormais  l'attente  des  négociations  qui  vont 
s'ouvrir,  le  bruit  du  canon  et  des  forts  qui  s'écroulent,  vont  étoulfer  la  voix  de  tous 
ces  intérêts  particuliers  dont  je  vous  ai  péniblement  retracé  dans  cette  lettre  les 
exigences  et  les  susceptibilités,  La  scène  va  s'agrandir.  Nous  allons  voir  la  civili- 
sation européenne  aux  prises  avec  la  civilisation  chinoise,  et  luttant  avec  elle 
d'habileté  et  de  forces.  Ce  sera,  je  vous  l'assure,  un  curieux  spectacle,  et  quand 
vous  vous  serez  bien  convaincu  de  la  nullité  des  résultats  obtenus  en  Chine  par 


LETTUE8    DE    CU1?(E.  JjOj 

l'Angleterre  penchuU  raiinoo  qui  vient  de  s'écouler,  vous  comprendrez  com- 
bien il  est  clilHciic  de  trouver  un  dénoùment  à  la  question  anglo-chinoise  et 
de  lixer  des  limites  au\  conséquences  commerciales  et  i>olili(iues  qu'elle  doit 
amener. 


Macao,  10  septembre  18-41. 


ANCIENS 


POÈTES  FRANÇAIS. 


FHIX.XFFI:  BESFOIITIIS. 


Je  n'ai  pas  fini  avec  ces  poètes  du  xvi"  siècle;  plus  on  considère  un  sujet,  pour 
peu  qu'il  ait  quelque  valeur,  et  plus  on  y  découvre  une  diversité  de  points  de  vue 
et  de  ressources;  bien  loin  de  s'épuiser,  il  se  féconde.  J'ai  montré  en  Du  Bartas  (1) 
le  plus  grand  exemple  peut-être  de  la  célébrité  viagère  ou  même  posthume,  hors 
du  centre  et  à  l'étranger;  je  montrerai  aujourd'hui  en  Desportes  le  plus  grand 
exemple  de  la  fortune  et  de  la  condition,  même  politique,  d'un  poète  à  la  cour. 

On  a  beaucoup  écrit  de  Desportes,  et  j'en  ai  souvent  parlé  moi-même  :  je  tâcherai 
ici  de  ne  pas  me  répéter  et  de  ne  pas  trop  copier  les  autres,  du  moins  les  récents. 
Mais  il  m'a  semblé  curieux  de  le  traiter  à  part,  sous  un  certain  asjject.  On  a  bientôt 
dit  qu'il  avait  10,000  écus  de  bénéfices  et  que  c'était  le  mieux  rente  des  beaux- 
esprits  de  son  temps;  mais  rien  ne  saurait  rendre  l'idée  exacte  de  cette  grande 
existence,  si  on  n'en  rassemble  tous  les  détails  et  si  on  ne  la  déroule  dans  son  entier. 

Philippe  Desportes  (ou  plutôt  Des  Portes,  comme  on  l'écrivait  au  xvi"  siècle) 
naquit  à  Chartres,  en  1516,  de  Philippe  Desportes,  bourgeois  de  cette  ville,  et  de 
Marie  Édcline.  Dreux  du  Radier,  dans  un  intéressant  article  que  je  citerai  souvent(2), 

(1)  Voir  précédcnimcnt  Revue  du  15  février. 

(2)  Il  faut  l'aller  chercher  dans  le  Conservateur ,  ou  Collection  de  morceaux  rares... 
(septembre  1757).  Il  vient  un  moment  où  ces  morceaux  enterrés  ainsi  en  d'anciens  recueils 
sont  prestpie  introuvables. 


ANC.IE?ÎS    roÈTES     FRANÇAIS.  S05 

s'allaclie  fort  à  prouver  qiio  Uesportcs  ne  fut  pas  enfant  naturel  coinnie  les  savants 
auteurs  du  Gallia  chrisliana  l'avaient  dit  en  un  endroit  par  niégarde  (tome  VIII, 
p.  1268),  et  comme  le  furent  très-honorablenienl  d'ailleurs,  en  leur  temps,  Baïf  et 
3Iellin  de  Sainl-Gelais.  Il  démontre  la  légitimité  de  naissance  du  poëte  avec  un 
grand  surcroit  de  preuves  et  en  lui  rendant  tout  le  cortège  nombreux  de  sa  parenté 
authentique.  Thibaut  Desportes,  sieur  de  lîevilliers,  grand  audiencier  de  France, 
était  son  frère  et  devint  son  héritier.  Mathurin  Régnier  était  son  neveu  avéré  du 
côté  maternel,  et  il  res.semblait  à  son  oncle,  dit- on,  non-seulement  d'esprit,  mais 
aussi  de  visage.  Dans  une  assez  belle  élégie  latine  de  Nicolas  Rapin,  où  celui-ci 
contemple  en  songe  et  nous  représente  les  funérailles  idéales  de  Desportes,  on  voit 
ce  frère  et  ce  neveu  menant  le  deuil  et  fondant  en  larmes  à  la  tête  des  proches  qui 
suivent  à  pas  lents  : 

Timi  procedcbanl  agnali  cl  sanguine  juncti. 

Il  n'y  a  rien  en  tout  cela  qui  sente  le  bâtard.  Desportes  en  eut.  mais  il  ne  l'était 
pas  (1). 

Tallemant  des  Réaux,  dans  un  autre  curieux  aiV\.\c\(i(Histuriettes,  tome  I),  et  qu'il 
faut  croiser  avec  celui  de  Du  Radier,  donne  quelques  détails,  trop  peu  certains, 
sur  les  premières  années  et  les  aventures  du  jeune  Philippe.  D'abord  clerc  de  pro- 
cureur, puis  secrétaire  d'évèque,  il  va  de  Paris  en  Avignon,  il  voyage  en  Italie  :  il 
rapporta  de  ce  pays,  à  coup  sûr,  toute  sorte  de  butin  poétique  et  de  matière  à 
imitations  gracieuses.  On  l'aperçoit  en  pied  à  la  cour  de  France  vers  1 370  ;  il  débute, 
il  est  amoureux  et  célèbre  ses  martyres  avec  une  douceur  qui  parait  nouvelle,  même 
après  tant  d'amours  de  Du  Bellay,  de  Ronsard  et  de  Baïf.  Ces  deux  derniers,  vivants 
et  régnants,  l'accueillent  et  le  célèbrent  à  leur  tour  dans  des  pièces  de  vers  pleines 
de  louanges.  Desportes  n'a  que  vingt-cinq  ans,  et  déjà  son  heureuse  étoile  a  chassé 
tous  les  nuages.  Sa  fortune  marche  devant,  il  n'a  plus  qu'à  la  suivre. 

La  situation  n'avait  jamais  été  meilleure  en  haut  lieu  pour  les  poètes;  Charles  IX 
régnait,  et  il  portait  dans  la  protection  des  arts,  dans  le  goût  des  vers  en  particu- 
lier, cette  même  impétuosité  qu'il  mettait  à  tout.  L'habitude  des  poètes  est  de  se 
plaindre  des  choses,  et  il  n'est  que  trop  vrai  que  de  tout  temps  plusieurs,  et  des 
plus  dignes,  ont  encouru  d'amères  rigueurs  de  la  destinée.  Pourtant  l'âge  des 
Mécènes  ou  de  ceux  qui  y  visent  ne  se  trouve  pas  non  plus  si  rare  qu'on  voudrait 
bien  le  dire,  et,  à  prendre  les  diverses  époques  de  notre  histoire,  les  règnes  favo- 
rables aux  lettres  et  aux  rimeurs  n'ont  pas  manqué.  Sans  remonter  beaucoup  plus 
haut  que  le  moment  où  nous  sommes,  il  y  avait  eu  de  belles  fortunes  littéraires  à 
la  cour  :  le  renom  d'Alain  Chartier  résonnait  encore  ;  les  abbayes  et  les  prélatures 
de  Mellin  de  Saint-Gelais  et  de  Hugues  Salel  étaient  d'hier,  et  le  bon  Amyot  cumu- 

(1)  Dreux  du  Radier,  au  moment  où  il  redresse  l'inadverlance  des  auteurs  du  Gallia 
christiana,  en  a  commis  lui-même  une  assez  piquante  et  singulière.  Dans  l'clcgie  laline  de 
Rapin,  le  frère  de  Desporlcs  est  ainsi  désigné  : 

Primus  ibi  fraler  lenlè  Deuterius  ibal  .. 

Du  Radier  découvre  là  un  second  frère  de  Desportes  ,  qu'il  appelle  M.  de  Beutiére.  Mais 
Niceron  et  Goujet  disent  positivement  que  Desportes  n'eut  qu'un  frère  unique,  M.  de  Be- 
vilhers;  et  si  en  effet,  au  lieu  de  lieuierius,  on  lit  Beulerius,  on  retrouve  ce  Bevillieis  en 
personne.  Une  faute  d'impression  avait  déguisé  l'identité. 

TOME    I.  5.1 


SOO  ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS. 

lail  loiiles  sortes  d'honnonrs  à  son  corps  défendant.  Je  crois  pourtant  qu'il  faut 
distinguer  entre  la  première  faveur  dont  François  I"^  environna  les  poètes  et  savants, 
et  celle  dont  ses  successeurs  continuèrent  de  les  couvrir  :  celle-ci  fut,  à  certains 
égards,  beaucoup  moins  importante  pour  l'objet,  mais,  pour  l'effet,  beaucoup  plus 
réelle  et  plus  libérale  que  l'autre.  François  I"  avait  bien  commencé,  mais  la  fin  se 
soutint  mal,  et  la  dernière  moitié  de  son  règne  coupa  court  au  gracieux  et  libre 
essor  du  début.  Ceux  qu'il  avait  tant  excités  et  favorisés  d'abord,  il  se  crut  obligé 
de  les  réprimer  ou  du  moins  de  les  laisser  poursuivre.  Une  assez  grande  obscurité 
entoure  la  plupart  de  ces  vies,  de  Marot,  de  Des  Periers,  de  Dolet  (1);  mais  il 
paraît  trop  bien  que  sur  la  fin  de  François  l"  tout  se  gâta.  C'est  qu'aussi,  dans  ce 
premier  mouvement  de  nouveauté  qu'avait  si  fort  aidé  l'enthousiasme  du  roi  cheva- 
leresque et  qui  fut  toute  une  révolution,  de  grandes  questions  étaient  en  jeu,  et  que 
les  idées,  une  fois  lancées,  ne  s'arrêtèrent  pas  sur  la  pente  ;  ces  gracieux  et  plaisants 
esprits  de  Marot,  de  Marguerite  de  Navarre,  de  Rabelais,  étaient  aisément  suspects 
d'héré.sie  ou  de  pis  encore.  Plus  tard  on  se  le  tint  pour  dit  et  on  prit  ses  précau- 
tions :  le  bel  esprit  et  le  sérieux  se  séparèrent. 

L'école  de  Ronsard  n'eut  pas  même  grand  effort  ni  calcul  à  faire  pour  ne  pas  se 
compromettre  dans  les  graves  questions  du  jour,  dans  ces  disputes  de  politique,  de 
théologie  et  de  libre  examen.  Naturellement  païens  de  forme  et  d'images,  les  poêles 
de  cette  génération  restèrent  bons  catholiques  en  pratique  et  purement  courti- 
sans. On  n'en  trouverait  que  deux  ou  trois  au  plus  qui  firent  exception,  comme 
Théodore  de  Bèze  ou  Florent  Chrestien.  Quant  à  D'Aubigné  et  à  Du  Bartas,  ils  ap- 
partiennent déjà  à  une  troisième  génération,  et  ils  essayèrent  précisément  à  leur 
manière  de  se  lever  en  opposants  contre  ce  genre  de  poésie  mythologique,  artifi- 
cielle et  courtisanesquc,  qui  les  offensait. 

Elle  atteignit  à  son  plus  grand  éclat  et  à  sa  perfection  la  plus  polie  avec  Des- 
portes, et  c'est  vers  1572  qu'elle  se  produisit  dans  celte  seconde  fleur.  Je  suis  bien 
fâché  de  le  dire,  mais  cette  année  1572,  celle  même  de  la  Saint-liarthélemy,  fut 
une  assez  belle  année  poétique  et  littéraire.  En  1572,  dans  un  recueil  intitulé  : 
Imitations  de  quelques  Chants  de  l'Ariosle  par  divers  Poètes  français,  le  libraire 
Lucas  Breyer  offrait  au  public  la  primeur  des  poésies  inédites  de  Desportes,  qui 
paraissaient  plus  au  complet  l'année  suivante  (2).  Dans  le  même  temps,  les  œuvres 
revues  de  Ronsard  étaient  recueillies  chez  Gabriel  Buon.  Frédéric  Morel  mettait  en 
vente  celles  de  Jacques  et  Jean  de  La  Taille  (1 572-1 57  i) .  Abel  L'AngeUer  préparait 
une  réimpression  de  Jacques  Tahureau;  et  enfin  le  même  Lucas  Breyer  donnait 
une  édition  entière  d'Antoine  de  Baïf,  Amours,  Jeux,  Passelems  et  Poèmes  (1572- 
1571).  Or,  dans  le  volume  des  Vussetems,  on  lisait  cet  exécrable  sonnet  sur  le 
rorps  de  Gaspard  de  Coliymj  gisant  sur  le  pave  : 

Gaspar,  lu  dors  ici,  qui  soulois  en  ta  vie 
Veiller  pour  endormir  de  les  ruses  mon  Roy; 
Mais  lui,  non  endormi,  l'a  pris  en  désarroy, 
Prévenant  ton  dessein  cl  ta  maudite  envie. 
Ton  ame  misérable  an  dépourvu  ravie.  . 

(1)  La  biographie  de  nos  poètes  français  ne  devient  guère  possible  au  coinplol  et  avec 
une  entière  précision  qu'à  dater  du  milieu  du  xvi'=  siècle,  cl  à  partir  de  l'école  de  Ronsard. 

(2)  Les  premières  OEuvres  de  Philippe  Des  Portes,  dédiées  au  roi  de  Pologne,  Paris, 
Robert  le  Mangnier,  1575,  in-4". 


ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS.  ;')07 

Je  fais  grâce  du  reste  de  cette  horreur.  El  voilà  ce  qu'un  honnête  poêle  écrivait  en 
manière  de  passetems,  tout  à  côté  d'agréables  idylles  traduites  de  Bion  ou  de  Mos- 
chus  (1).  Ce  Baïf,  l'aîné  de  Desportes,  était  devenu  son  intime  ami  et,  avec  bien 
moins  d'esprit,  mais  un  goût  passionné  pour  les  lettres,  il  s'était  fait  une  grande  et 
singulière  existence  :  il  nous  la  faut  bien  connaître  pour  mieux  apprécier  ensuite 
celle  de  Desportes,  la  plus  considérable  de  toutes. 

Nul  parmi  les  condisciples  et  les  émules  de  Ronsard  n'avait  poussé  si  loin  l'ar- 
deur de  l'étude  et  de  l'imitation  antique  que  Jean-Antoine  de  Baïf.  Né  en  Italie,  à 
Venise,  vers  1532,  fils  naturel  de  l'ambassadeur  français  Lazare  de  Baïf,  et  d'une 
jeune  demoiselle  du  pays,  il  semblait  avoir  apporté  de  celle  patrie  de  la  renaissance 
la  superstition  et  l'idolâtrie  d'un  néophyte.  Après  avoir  chanté  ses  amours  comme 
tous  les  poètes  du  temps,  il  s'était  rais  sans  trêve  à  traduire  les  petites  et  moyennes 
pièces  des  anciens,  et,  au  milieu  du  fatras  laborieux  qu'il  entassait,  il  rencontrait 
parfois  de  charmants  hasards  et  dignes  d'une  muse  plus  choisie.  On  en  aura  bientôt 
la  preuve.  Mais,  riche  et  prodigue,  c'était  avant  tout  un  patron  littéraire  et  un 
centre.  Écoulons  le  bon  CoUetet  en  parler  avec  abondance  de  cœur  et  comme  si,  à 
remémorer  cet  âge  d'or  des  rimes,  l'eau  vraiment  lui  en  venait  à  la  bouche  :  «  Le 
roi  Charles  IX,  dit-il,  qui  aimoit  Baïf  comme  un  excellent  homme  de  lettres,  parmi 
d'autres  gratitications  qu'il  lui  lit,  l'honora  de  la  qualité  de  secrétaire  ordinaire  de 
sa  chambre.  Le  roi  Henri  III  voulut  qu'à  son  exemple  toute  sa  cour  l'eût  eu  véné- 
ration, et  souvent  même  Sa  Majesté  ne  dédaiguoit  pas  de  l'honorer  de  ses  visites 
jusques  en  sa  maison  du  faubourg  Saint-Marcel,  où  il  le  trouvoit  toujours  en  la 
compagnie  des  Muses,  et  parmi  les  doux  concerts  des  enfanls  de  la  musique  qu'il 
aimoit  et  qu'il  entendoit  à  merveille  (2).  Et  comme  ce  prince  libéral  et  magnifique 
lui  donnoit  de  bons  gages,  il  lui  octroya  encore  de  temps  en  temps  quelques  offices 
de  nouvelle  création  et  de  certaines  confiscations  qui  procuroient  à  Baïf  le  moyen 
d'entretenir  aux  études  quelques  gens  de  lettres,  de  régaler  chez  lui  tous  les  savants 
de  son  siècle  et  de  tenir  bonne  table.  Dans  cette  faveur  insigne,  celui  ci  s'avisa 
d'établir  en  sa  maison  une  Académie  des  bons  poètes  et  des  meilleurs  esprits  d'alors 
avec  lesquels  il  en  dressa  les  loix,  qui  furent  approuvées  du  roi  jusques  au  point 
qu'il  en  voulut  être  et  obliger  ses  principaux  favoris  d'en  augmenter  le  nombre. 
J'en  ai  vu  autrefois  rinslitution  écrite  sur  un  beau  vélin  signé  de  la  main  propre 
du  roi  Henri  III,  de  Catherine  de  Médicis  sa  mère,  du  duc  de  Joyeuse  et  de  quel- 
ques autres,  qui    tous    s'obligeoient    par  le  même  acte  de  donner  une  certaine 

(1)  Il  convient,  en  jugeant  à  froid,  de  raodérer  sa  propre  rigueur  et  de  faire  la  part  do 
la  fièvre  du  temps.  Le  Tasse  jeune,  qui  était  à  Paris  en  1571,  à  la  veille  de  la  Saint-Bar- 
thélémy, ne  paraît  pas  avoir  pensé  autrement  que  Balf  ;  l'excès  de  son  zèle  catholique  dé- 
passait celui  du  cardinal  d'Esté,  et  un  mémoire  de  lui  sur  les  troubles  de  France,  retrouvé 
en  1817,  le  doit  l'aire  regarder,  on  rougit  de  le  dire,  comme  un  approbateur  et  un  apolo- 
giste de  la  Saint  Barthélémy.  On  peut  lire  là-dessus  Tintéressant  chapitre  intitulé  Le  Tasse 
en  Frawce,  que  M.  Valéry  vient  de  donner  dans  ses  Curiosités  et  Anecdotes  italiennes; 
on  y  trouvera  rassemblées  de  piquantes  particularités  sur  les  mœurs  et  le  ton  de  cette 
cour. 

(2)  On  cite,  en  effet,  de  fameux  musiciens  de  ce  siècle  qui  mettaient  des  airs  aux  pa- 
roles des  poêles  :  Orlande  le  jeune  avait  noté  en  rauslqu(!  un  certain  sonnet  d'Olivier  d(! 
Magny,  un  petit  dialogue  entre  un  amant  cl -le  nocher  Caron,  qui  avait  tenu  longtemps  on 
émoi  toute  la  cour;  Thibault  de  Courville  et  Jacques  Maudtiit  comluisaicnt  les  concerts  de 
Baïf;  Guedron  et  Du  Caurov  l'aisaient  les  airs  des  chansons  de  Du  Perron. 


.^08  ANCIENS    rOÈTES    FRANÇAIS, 

pension  annuelle  pour  l'enlrelien  de  cette  fameuse  Académie.  Mais  liélas!...  (1).  i 

El  Colletet  arrive  aux  circonstances  funestes  ([ui  la  ruinèrent.  J'ai  moi-même 
parlé  ailleurs  avec  quelque  détail  de  ce  projet  d'Académie,  et  j'en  ai  indiqué  les 
analogies  anticipées  avec  l'Académie  française.  Lorsque  la  reine  Christine  fit  visite 
à  celle-ci,  en  1658,  l'illustre  compagnie,  surprise  à  l'improviste,  n'avait  pas  résolu 
la  question  de  savoir  si  on  resterait  assis  ou  debout  devant  la  reine.  Un  académi- 
cien présent,  M.  de  La  Mesnardière,  rappela  à  ce  sujet  que,  »  du  lemps  de  Ronsard, 
il  se  tint  une  assemblée  de  gens  de  lettres  et  de  beaux-esprits  à  Saint-Victor,  où 
Charles  IX  alla  plusieurs  fois,  et  que  tout  le  monde  éloit  assis  devant  lui.  "  Ce  pré- 
cédent fit  loi  (2). 

Sur  ce  chapitre  des  libéralités  des  Valois,  nous  apprenons  encore  qu'en  1.581  le 
roi  donna  à  Ilonsard  et  à  Baïf  la  somme  de  (hmzc  mille  livres  comptant  (5)  pour 
les  vers  (nia.scarades,  combats  et  tournois)  qu'ils  avaient  composés  aux  noces  du 
duc  de  Joyeuse,  outre  les  livrées  et  les  étofiTes  de  soie  dont  cet  illustre  seigneur  leur 
avait  fait  présent  à  chacun.  Cet  argent  comptant  avait  alors  un  très-grand  prix; 
car  trop  souvent,  à  ces  époques  de  comptabilité  irrégulière,  les  autres  libéralités 
octroyées  demeuraient  un  peu  sur  le  papier.  On  cite  l'exemple  d'Henri  Estienne  à 
qui  le  roi  (1585)  avait  donné  mille  écus  pour  son  traité  de  la  PrcceUcncc  du  Latt- 
f/arjc  franrois  ;  mais  le  trésorier  ne  lui  voulut  délivrer  sur  son  brevet  que  six  cents 
écus  comptant.  Et  comme  Henri  refusait,  le  trésorier  lui  dit  en  se  moquant  :  «  Je 
vois  bien  que  vous  ne  savez  ce  que  c'est  que  finances;  vous  reviendrez  à  l'offre  cl 
ne  la  retrouverez  pas.  »  Ce  qui  se  vérifia  en  effet  ;  aucun  autre  trésorier  n'offrit 
mieux  ;  un  édit  contre  les  protestants  survint  à  la  traverse,  et  Henri  Estienne  dut 
s'en  retourner  à  Genève  en  toute  hâte,  le  brevet  en  poche  et  les  mains  vides. 

Sous  Louis  XIV  même,  sous  Colbert,  on  sait  l'éclat  que  firent  à  un  certain  moment 
ces  fastueuses  pensions  accordées  à  tous  les  hommes  de  lettres  et  savants  illustres 
en  France  et  à  l'étranger.  l\  alla  de  ces  pensions,  dit  Perrault  (Mémoires),  en  Italie, 
en  Allemagne,  en  Danemarck  et  jusqu'en  Suède;  elles  y  arrivaient  par  lettres  de 
change.  Quant  à  celles  de  Paris,  on  les  distribua  la  première  année  à  domicile, 
dans  des  bourses  de  soie  d'or;  la  seconde  année,  dans  des  bourses  de  cuir.  Puis  il 
fallut  les  aller  toucher  soi-mêmç;  puis  les  années  eurent  quinze  et  seize  mois,  et, 
quand  vint  la  guerre  avec  l'Espagne,  on  ne  les  toucha  plus  du  tout.  Aujourd'hui,  il 
faut  tout  dire,  si  on  est  par  trop  rogné  au  budget,  on  est  très-sûrement  payé  au  trésor. 

Les  poètes  favoris  et  bons  catholiques  savaient  sans  doute  profiter  des  créations 
d'ofiices  et  des  petites  confiscations  en  leur  faveur,  mieux  que  le  calviniste  Henri 
Estienne  ne  faisait  de  son  brevet.  On  voit  pourtant,  à  de  certaines  plaintes  de  Baïf, 
(pie  lui  aussi  il  eut  un  jour  bien  de  la  peine  à  se  défaire  de  deux  offices  de  nouvelle 
création,  dont  Charles  IX  l'avait  gratifié,  et  l'honnête  donataire  s'en  i)rend  tout 
haut  à  la  prodigieuse  malice  d'un  petit  secrétaire  fripon.  Quoi  qu'il  en  soit,  dans 
sa  retraite  de  Saint-Victor,  où  tous  les  illustres  du  temps  vinrent  s'asseoir,  et  où 

(1)  Vie  de  Baif,  manuscrit  de  Collelei. 

(2)  L'Académie  dos  Valois  ne  tenait  pas  toujours  ses  séances  à  Saint-Victor.  D'Aubigné, 
<|ui  dut  à  son  talent  de  bel  esprit  agréable  d'y  être  admis  par  le  roi,  dans  le  temps  où  il 
était  attaché  au  Déarnais  captif  et  à  la  veille  de  révasiou  de  1576,  D'Aubignc  nous  apprend 
(  Histoire  >nni<erselle  )  qu'alors  celte  Académie  s'assemblait  dans  le  cabinet  même  du  roi, 
deux  fois  par  semaine,  cl  qu'on  y  entendait  toutes  sortes  d'hommes  doctes,  et  même  des 
dames  qui  avalent  étudié  :  on  y  posait  des  problèmes  de  bel  esprit  et  de  métapliysiqiie. 

(5)  Deux  mille  écus  à  chacun. 


ANCIEIMS    roÙTKS    TRANÇAIS.  S09 

nous  voirons  Dcsporlos  eu  un  inoiuenldo  iloiilciir  se  leliior,  IJaïf  coiiliiui;»  de  vivre 
lieiireiix  ol  rredonuaul,  ineiuiiil  imisiqties  ol  aubades,  même  au  Itruil  des  arque- 
biisades  du  Louvre,  et  chamarrant  sa  t'arade  de  toutes  sortes  d'inscri[tlions  j^recques 
bucoliques  et  pindariques,  jusqu'à  l'heure  où  les  guerres  civiles  t»rireiil  décidément 
le  dessus  et  où  tout  s'y  abiuia.  Ses  dernières  années  furent  gênées  et  chagrines;  il 
mourut  du  moins  assez  à  propos  (1389)  pour  ne  pas  voir  sa  maison  chérie  mise  au 
pillage  (1). 

Mais  revenons;  nous  ne  sommes  guère  qu'au  début  de  Desportes,  à  ce  lende- 
main de  la  Saint-Barthéicmy  où  Bèze  et  les  autres  poètes  huguenots  comparent 
Cbarles  IX  à  Hévode,  et  où  noire  nouveau  venu  lui  dédie  son  liohind  furieux  imité 
de  l'Ariosle.  Son  Hvdomovt,  autre  imitation,  qui  n'a  guère  (jue  sept  cents  vers,  lui 
était  payé  800  écus  d'or,  de  ces  écus  dits  à  la  coarortiir;  plus  d'un  écu  par  vers. 
Demandez  à  D'Aubigiié  et  même  à  Malherbe:  le  Béarnais,  avant  ou  après  la  messe, 
et  ne  l'ùt-ce  que  d'intention,  fit-il  mine  jamais  d'être  si  généreux? 

Dreux,  du  Radier  a  très-bien  remarqué  le  tact  de  Desportes  au  début,  dans  les 
moindres  choses  :  à  Charles  IX,  prince  bouillant  et  impétueux,  il  s'adresse  avec  les 
fureurs  de  Roland  en  main  et  avec  les  fiertés  de  Rodomont;  au  duc  d'Anjou,  plutôt 
galant  et  tendre,  il  dédie  dans  le  même  temps  les  beautés  (VJitgcliquc  et  les  dou- 
leurs de  ses  amants.  Courtisan  délicat,  il  savait  avant  tout  consulter  les  goûts  de  ses 
patrons  et  assortir  ses  offrandes. 

Mais  je  ne  suivrai  pas  Du  Radier  dans  sa  discussion  des  amours  et  des  maî- 
tresses de  Desportes.  Celui-ci  a  successivement  célébré  trois  dames,  sans  préjudice 
des  amours  diverses.  La  première,  Diane,  était-elle  en  effet  cette  Diane  de  Cossé- 
Brissac  qui  devint  comtesse  de  Mansfeld  et  eut  une  fin  tragique,  surprise  et  tuée 
par  son  mari  dans  un  adultère?  La  seconde  maîtresse,  Hippolyte,  et  la  troisième, 
Cléonice,  étaient-elles  d'autres  dames  que  nous  puissions  nommer  de  cette  cour? 
Du  Radier  s'y  perd,  et  Tallemant  le  contredit.  Ce  qui  i)arail  certain,  c'est  que  Des- 
porles  aimait  en  effet  très-haut,  et  que  son  noble  coitraye,  comme  ou  disait,  aspi- 
rait aux  plus  belles  fortunes;  si  ses  sonnets  furent  très-pIaloni(iues,  sa  pratique 
passait  outre  et  allait  plus  effectivement  au  réel.  Un  jour  qu'il  était  vieux,  Henri  IV 
lui  dit  en  riant  devant  la  princesse  de  Conti  :  «Monsieur  de  ïirou,  il  faut  que  vous 
aimiez  ma  nièce  ,•  cela  vous  réchauffera  et  vous  fera  faire  encore  de  belles  choses.  » 
La  princesse  répondit  assez  vivement  :  «  Je  n'en  serois  pas  fâchée,  il  en  a  aimé 
de  meilleure  maison  que  moi.  i>  Elle  faisait  allusion  à  la  reine  Marguerite,  femme 
d'Henri  IV;  on  avait  jasé  d'elle  autrefois  et  du  poète. 


(1)  Morori  cl  Goujcl  rclanlcul  cette  morl  jusqu'en  lîJ'JI.  —  CoUcIol  fds  a  ajouté  la  ui)li; 
suivante  au  manuscrit  de  son  père  :  «  Il  me  souvient,  ctanl  jeune  enfant,  d'avoir  vu  la 
maison  de  cet  excellent  homme  que  l'on  monlroit  comme  une  marque  précieuse  de  l'anli- 
quilé;  elle  ctoit  située  (sur  la  paroisse  de  Saint- Nicolas-du-Chardonncl)  à  l'endroil  même 
où  l'on  a  depuis  bâti  la  maison  des  religieuses  angloises  de  l'ordre  de  saint  Augustin  ,  et 
sous  chaque  fenêtre  de  chambre  on  lisoit  de  belles  inscriptions  grecques  en  gros  carac- 
tères, tirées  du  poète  Anacréon,  de  Pindare,  d'Homère  et  de  plusieurs  autres,  qui  atliroient 
agréablement  les  yeux  des  doctes  passants.  »  Une  de  ces  ins('rii)lionvS ,  j'imagine,  et  non 
certes  la  moins  appropriée,  aurait  été  celle-ci ,  tirée  de  Thcocritc  :  «  La  cigale  est  chère  à 
la  cigale,  la  fourmi  à  la  fourmi,  ctTépervier  auxéperviers;  mais  à  moi  la  Muse  et  le  chant. 
Que  ma  maison  tout  entière  en  soit  pleine!  car  ni  h;  sommeil,  ni  l'édal  premicrdu  renou- 
veau n'est  aussi  doux,  ni  les  fleurs  ne  plaisent  aux  abeilles  autant  (pi'à  moi  les  Muses  me 
sont  chères...  » 


510  ANCIENS    POETES    FRANÇAIS. 

Desporles  ne  célébrait  pas  moins  les  amours  de  ses  patrons  que  les  siens,  et  on 
peut  deviner  que  cela  l'avançait  encore  mieux.  On  a  des  stances  de  lui  pour  le  roi 
Charles  IX  à  Callirée  ;  était-ce  la  belle  Marie  Touchet  d'Orléans,  la  seule  maîtresse 
connue  de  Charles  IX?  Il  y  a  dans  la  pièce  un  assez  beau  portrait  de  ce  jeune  et 
sauvage  chasseur,  qui  eut  le  malheur  de  tourner  au  féroce  : 

.l'ai  mille  jours  entiers,  au  chaud,  à  la  gelée, 
Erré,  la  trompe  au  col,  par  mont  et  par  vallée, 
Ardent,  impatient.    .     .  ■ 

Dans  d'autres  stances  pour  le  duc  d'Anjou  allant  assiéger  La  Rochelle  (1572). 
on  entend  des  accents  plus  doux;  le  guerrier  élégiaque  se  lamente  pour  la  demoi- 
selle de  Chateauneuf,  la  plus  belle  blonde  de  la  cour,  qu'il  laissa  bientôt  pour  la 
princesse  de  Condé,  et  à  laquelle  il  revint  après  la  mort  de  celle-ci.  Le  ton  est  tout 
différent  pour  les  deux  frères;  Charles  IX  résistait  et  se  cabrait  contre  l'amour;  le 
duc  d'Anjou  y  cède  et  s'y  abandonne  languissamment. 

La  pièce  qui  suit,  ou  Conqiluinte  pour  M.  le  duc  d'Anjou  élu  roi  de  Pologne 
(1575),  et  l'autre  Complainte  pour  le  même  étant  en  Polotjne  (157-4).  regardent  la 
princesse  de  Condé  (1),  à  ce  que  Du  Radier  assure.  Nous  assistons  aux  moyens  et 
aux  progrès  de  la  faveur  de  Desportes.  11  accompagna  le  prince  dans  son  royaume 
lointain,  et,  après  neuf  mois  de  séjour  maudit,  il  quitta  cette  contrée  pour  lui  trop 
barbare  avec  un  Jdicu  de  colère.  Dans  le  siècle  suivant,  Marie  de  Gonzague  appe- 
lait à  elle  en  Pologne  le  poète  Saint-Amant,  qui  ne  s'y  tint  pas  davantage.  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre,  plus  tard,  a  réparé  ces  injures,  et,  tout  comblé  d'une  faveur 
charmante,  il  a  laissé  à  ces  forêts  du  Nord  des  adieux  attendris. 

Mais  rien  n'explique  mieux  le  degré  de  familiarité  et  l'insinuation  intime  de  Des- 
portes que  deux  élégies  sur  lesquelles  Du  Radier  a  fixé  son  attention,  et  dont  nous 
lui  devons  la  clef.  V Aventure  première  a  pour  sujet  le  premier  rendez-vous  heu- 
reux aCEurylas  (Henri  III,  encore  duc  d'Anjou)  avec  la  belle  Olympe  (la  princes.se 
de  Condé).  Olympe  était  d'abord  toute  cruelle  et  rigoureuse,  ignorant  les  effets  de 
famour,  et  son  amie  la  jeune  Fleur-de-Lys  (Marguerite  de  Valois)  l'en  reprenait  et 
lui  disait  d'une  voix  flatteuse  : 

Que  faites-vous,  mon  cœur?  quelle  erreur  vous  transporte 

De  fermer  aux  Amours  de  vos  penscrs  la  porte  ? 

Quel  plaisir  aurez-vous  vivant  toujours  ainsi  ? 

Amour  rend  de  nos  jours  le  malheur  adouci; 

11  nous  élève  au  ciel,  il  chasse  nos  tristesses. 

Et,  au  lieu  de  servir,  nous  fait  être  maîtresses. 

L'air,  la  terre  et  les  eaux  révèrent  son  pouvoir; 

Il  sait,  comme  il  lui  plaît,  les  étoiles  mouvoir  ; 

Tout  le  reconnaît  Dieu.  Que  pensez-vous  donc  faire 

D'irriter  contre  vous  un  si  fort  adversaire  ? 

Par  lui  votre  jeunesse  en  honneur  fleurira  ; 

Sans  lui  celte  beauté  rien  ne  vous  servira, 

Non  plus  que  le  trésor  qu'un  usurier  enserre, 

Ou  qu'un  beau  diamant  caché  dessous  la  terre. 

On  ne  doit  sans  Amour  une  Dame  estimer  ; 

Car  nous  naissons  ici  seulement  pour  aimer! 

(1)  Marie  de  Clèves,  fdle  du  duc  de  Nevers,  morte  en  couches  le  50  octuhre  1574. 


ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS.  gll 

A  ces  doux  propos,  pareils  i»  ceux  d'Anna  -à  sa  sueur  bidon,  la  sévère  Olympe 
résiste  encon.';  mais  son  heure  a  sonné,  elle  a  vu  le  bel  et  indiU'érent  liurylas;  leurs 
yeux  se  rencontrent, 

El,  sans  savoir  CDiiiinL'iil, 

Leurs  deux  (•<viirs  sont  navrés  par  un  Irail  sciilcnionl. 

Le  mari  jaloux  s'en  mêle  et  enferme  Olympe  :  l'imprudent!  rien  ne  mûrit  une  ar- 
deur amoureuse  comme  de  se  sentir  sous  les  verrons.  01ymi)e  ne  pense  plus  à  autre 
chose  qu'à  en  sortir  et  qu'à  oser.  Le  sommeil  et  Vénus  en  songe  lui  viennent  en 
aide.  Au  fond  du  vieux  palais  (de  Fontainebleau  peut  être)  est  un  lieu  propice,  un 
sanctuaire  réservé  aux  amants  fortunés  :  Vénus  le  lui  indique  dans  le  songe,  en  y 
joignant  l'heure  de  midi  et  Ions  les  renseignements  désirables  : 

Vénus,  ce  lui  scmbloil,  à  ces  mois  l'a  baisée, 

Laissant  d'un  chaud  désir  sa  poitrine  embraséi;, 

Puis  disparut  légère.  Ainsi  qu'elle  parloil. 

Le-  Ciel  tout  réjoui  ses  louanges  clianloil; 

Les  Venls  à  son  regard  Icnoienl  leurs  bouches  closes, 

El  les  pclils  Amours  faisoicul  pleuvoir  des  roses. 

Olympe  s'éveille  et  n'a  plus  qu'à  obéir.  Vénus  lui  a  également  permis  de  conduire 
avec  elle  Camille,  sa  compagne,  qui  doit  combler  les  vo^ux  d'un  certain  Flori- 
dant;  mais  Olympe  va  plus  loin,  elle  songe  de  son  propre  conseil  à  mettre  la  jeune 
Fleur  de-Lijs  de  la  partie,  et  sans  le  lui  dire;  car  Flcur-dc-Lijs  est  éprise  du  gra 
cieux  Nirec,  et  Olympe,  en  ce  jour  de  fête,  veut  faire  le  bonheur  de  son  amie  comme 
le  sien. 

Tout  se  passe  à  ravir,  et  au  gré  de  la  déesse  ;  les  couples  heureux  se  rencontrent  ; 
maisseule  la  jeune  FIcur-dc-Lijs  s'étonne  et  résiste  ;  elle  blâme  la  téméraire  Olympe, 
laquelle  sait  bien  alors  lui  rappeler  les  anciens  conseils,  et  lui  rendre  malicieuse- 
ment la  leçon  à  son  tour  : 

lié  quoi,  lui  disoil-elle,  où  esl  voire  assurance? 
Où  seul  tous  ces  propos  si  pleins  de  véhémence 
Que  vous  me  soûliez  dire  afin  de  m'enflainmcr. 
Avant  que  deux  beaux  yeux  m'eussent  forcé  d'aimer'' 


Comme  un  soldai  craintif,  qui,  bien  loin  du  danger, 
Ne  bruit  que  de  combats,  de  forcer,  d'assiéger. 
Parle  hanl  des  couards,  leur  lûch(!lé  reproche. 
Puis  fuil  honteusement  quand  l'ennemi  s'approche; 
Vous  fuyez  tout  ainsi,  d'un  cœur  lâche  et  peureux, 
Bien  que  votre  ennemi  ne  soit  pas  rigoureux. 

Si  l'on  n'était  en  matière  si  profane,  j'allais  dire  que  c'est  en  petit  la  situation  de 
Polyeucte  et  de  Néarque  quand  celui-ci,  après  avoir  poussé  son  ami,  recule.  Mais 
la  s^^e  Fleur-dc-Lijs  tient  bon  jusqu'à  la  lin.  On  se  demande,  à  voir  cette  discré- 
tion extrême  et  ce  demi-voile  jeté  sur  un  coin  du  tableau,  quel  peut  être  ce  gra- 
cieux et  timide  Nii'éc,  compagnon  d'Eurylas.  Est-ce  le  duc  de  Guise,  se  dit  Du 
Piadier?  est-ce  Du  Guast?  est-ce  Chanvallon?  Et  moi  je  demande  bien  bas  :  Ne  se- 


r>lâ  ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS. 

rait-ce  pas  Desporles  lui-même,  le  discret  poêle,  qui  fait  ici  le  modeste  et  n'a  garde 
de  trahir  l'honneur  de  sa  dame  ? 

Cette  élégie  finit  par  quelques  traits  charmants  pour  peindre  les  délices  mu- 
tuelles dans  cette  rencontre  : 

0  jeune  enl'anl  Amour,  le  seul  dieu  des  liesses, 

Toi  seul  pourrois  conter  leurs  mignardes  caresses...  ; 

el  après  une  éiiuuiéralion  assez  vive: 

Tu  les  peux  bien  conter,  car  lu  y  fus  toujours  ! 

11  me  semble  que  l'on  comprend  mieux  maintenant  le  talent,  le  rôle  amolli  et  la 
grâce  chatouilleuse  de  Desportes  (1). 

La  seconde  élégie  ou  Aventure,  intitulée  Cléophon,  nous  fait  pénétrer  encore 
plus  curieusement  dans  ces  mœurs  d'alors  et  dans  cette  fonction  aussi  séduisante 
que  peu  grandiose  du  poète.  Il  s'agit  en  cette  pièce  de  déplorer  l'issue  funeste  du 
duel  qui  eut  lieu  le  27  avril  1578,  près  de  la  Bastille  (là  où  est  aujourd'hui  la  Place 
Royale),  entre  Quelus,  Maugiron  et  Livarol  d'une  part,  d'Antragues,  Riberac  et 
Schomberg  de  l'autre.  Des  six  combattants  quatre  finalement  périrent,  dont  sur- 
tout les  deux  mignons  d'Henri  III,  Quelus  et  Maugiron.  Celui- ci  fut  tué  sur  la  place; 
Quelus,  auteur  de  la  querelle,  ne  mourut  de  ses  blessures  que  trente-trois  jours 
après.  Le  poète  raconte  donc  le  malheur,  le  dévouement  des  deux  amis,  Damon 
(Quelus)  et  Lycidas  (Maugiron),  et  l'inconsolable  douleur  de  l'autre  ami  Cléophon, 
c'est-à-dire  d'Henri  111,  qui  ne  quitte  pas  le  chevet  du  survivant,  tant  qu'il  res- 
pire, 

El  de  sa  blanche  main  le  l'ail  boire  el  manger. 

Les  souvenirs  de  Nisus  et  d'Euryale  animent  et  épurent  assez  heureusement  celte 
complainte.  On  y  retrouve  un  écho  de  ces  accents  étrangement  sensibles  que 
Théocrile  a  presque  consacrés  dans  l'idylle  intitulée  Aïtès;  el  le  poète  français  ne 
lait  guère  que  retourner  et  paraphraser  en  tous  sens  ces  vers  de  Bion  :  «  Heureux 
ceux  qui  aiment,  quand  ils  sont  payés  d'un  égal  amour!  Heureux  était  Thésée  dans 
la  présence  de  Pirithoiis,  même  quand  il  fut  descendu  dans  l'affreux  Ténare.  Heu- 
reux élaitOreste  parmi  les  durs  Axéniens,  pui.sque  Pilade  avait  entrepris  le  voyage 
de  moitié  avec  lui.  Bienheureux  était  l'Eacide  Achille,  tant  que  son  compagnon 
Patrocle  vivait;  heureux  il  était  en  mourant,  parce  qu'il  avait  vengé  sa  morl(2)!  » 

(1)  Il  y  a  une  sotte  histoire  sur  son  compte,  et  qui  le  ferait  poète  beaucoup  plus  na'if 
vraiment  qu'il  n'était;  nous  en  savons  déjà  assez  pour  la  démentir.  On  raconte  qu'il  parut 
un  jour  en  habit  négligé  devant  Henri  III,  tant,  ajoute-t-on,  il  était  homme  d' élude  et  adonné 
à  sa  poésie!  el  Henri  IIÎ  lut  aurait  dit  :  «  J'augmente  votre  pension  de  tant,  pour  que  vous 
vous  présentiez  désormais  devant  moi  avec  un  habit  plus  propre.  »  De  telles  distractions 
seraient  bonnes  chez  La  Fonlanie;  mais  Desporles  avait  à  la  cour  l'esprit  un  peu  plus  pré- 
sent. S'il  parut  un  jour  en  tel  négligé,  après  quelque  élégie,  ce  ne  fut,  de  la  part  du  galant 
limeur,  qu'une  manière  adroite  et  muette  de  postuler  un  bénéfice  de  plus. 

(2)  Il  faudrait  ici,  en  contraste  immédiat  et  pour  représailles  sanglantes,  opposer  des 
passages  de  D'Aubigné  en  ses  Tragiques;  style  sauvage,  inculte,  hérissé,  indignation  morale 
qui  ne  se  contient  plus,  injure  ardente,  continuelle,  forcenée,  rien  n'y  manque  comme 
châtiment  de  l'élégie  ;  mais,  la  plupart  du  temps  aussi,  cette  trop  grossière  éloquence  ne  se 


ANCIENS   rOETES   TRANÇAIS.  K  1  ,■> 

Nous  sommes  tout  préparés  maintenant  à  bien  admettre  la  faveur  de  Desportes, 
le  crédit  immense  dont  il  disposa,  et  sa  part  active  dans  les  allaires.  Prenons-le 
donc  de  ce  côté  et  voyons-le  h  l'œuvre. 

Il  ne  faut  plus  que  savoir  encore  que  notre  abbé,  si  chargé  de  bénéfices  et  de 
titres  ecclésiastiques,  n'en  omettait  pourtant  pas  tout  à  fait  les  fonctions.  On  lit 
dans  le  Journal  d'Henri  III,  à  la  date  de  1585,  et  parmi  les  anecdotes  burlesques 
de  ces  années  de  puérilité  et  de  scandale  :  «  Le  dernier  jour  du  mois  (octobre),  le 
Roi  s'en  alla  à  Vincennes  pour  passer  les  fêtes  de  la  Toussaint  et  faire  les  pénitences 
et  prières  accoutumées  avec  ses  confrères  les  Hiéronimites,  auxquels,  ledit  jour  du 
mois  de  septembre  précédent,  il  avoit  fait  lui-même,  et  de  sa  bouche,  le  prêche  ou 
exhortation;  et,  quelques  jours  auparavant,  il  leur  avoit  fait  faire  pareille  exhorta- 
lion  par  Philippe  Des  Portes,  abbé  de  Tiron,  de  Josaphateld'Aurillac(l),  son  bien- 
aimé  et  favori  poète.  «  Ainsi  tour  à  tour,  ce  roi  à  bilboquets  et  à  chapelets  em- 
ployait le  bel  esprit  accommodant  à  prêcher  ses  confrères  comme  à  pleurer  ses 
mignons  (2) . 

Si  bien  qu'il  se  sentit  de  longue  main  auprès  d'Henri  III,  Desportes  avait  cru 
devoir  s'attacher  très-immédiatement  au  duc  de  Joyeuse,  le  plus  brillant  et  le  plus 
actif  des  favoris  d'alors  ;  il  était  son  conseil  en  tout  et  comme  son  premier  ministre. 
On  en  a  un  piquant  exemple  raconté  par  De  Thou  en  ses  Mémoires.  Celui  ci,  âgé 
de  trente-trois  aus,  n'était  encore  que  maître  des  requêtes;  il  avait  passé  sa  jeu- 
nesse aux  voyages.  Le  président  De  Thou,  son  oncle,  le  voulait  pourvoir  de  sa  sur- 
vivance, et  il  se  plaignait  de  la  négligence  de  .son  neveu  à  s'y  pousser.  Il  en  parlait 
un  jour  sur  ce  ton  à  François  Choesne,  lieutenant-général  de  Chartres,  qui  courut 
raconter  à  l'autre  De  Thou  les  regrets  du  vieil  oncle,  et  le  presser  de  se  mettre  en 

saurait  citer,  et,  des  deux  poètes,  le  moins  moral  est  encore  le  plus  facile  ù  transcrire. 
Dans  la  satire  intitulée  les  Princes,  on  sent  à  tout  moment  l'allusion  à  Desportes  ; 

Des  ordures  des  grands  le  poëte  se  rend  sale, 
Quand  il  peint  en  César  un  ord  Sarclanapale... 

Leurs  poètes  volages 

Nous  chantent  ces  douceurs  comme  amoureuses  rages... 
Qu'ils  recherchent  le  los  des  affétés  poètes...  etc. 

(1)  Desportes  eut  bien  encore  d'autres  titres  et  qualités  :  il  fut  chanoine  de  la  Sainte- 
Chapelle,  abbé  de  Bonport,  de  Vaux-de-Ccrnai  ;  celle  dernière  abbaye  ne  lui  vint  pourtant 
(ju'en  échange  de  celle  d'Aurillac,  qu'il  permuta.  Le  Gallia  christiatia  est  tout  marqué,  à 
chaque  volume,  de  son  nom  et  de  ses  louanges.  Nous  lui  découvrirons  en  avançant  d'autres 
abbayes  encore;  c'a  été  sa  vocation  d'être  le  mieux  crosse  des  élégiaques. 

(2)  D'Aubigné  y  pensait  évidemment  quand  il  s'écriail  : 

Si,  depuis  quelque  temps,  vos  rimeurs  hypocrites, 
Déguisés,  ont  changé  tant  de  phrases  écrites 
Aux  profanes  amours,  et  de  mêmes  couleurs 
Dont  ils  servoicnt  Satan,  infâmes  bateleurs, 
S'ils  colorent  encor  leurs  pompeuses  prières 
De  fleurs  des  vieux  pa'iens  et  fables  mensongères. 
Ces  écoliers  d'erreur  n'ont  pas  le  style  appris. 
Que  l'Esprit  de  lumière  apprend  à  nos  esprits. 
De  quelle  oreille  Dieu  prend  les  phrases  flatrcsses 
Desquelles  ces  pipeurs  fléchissoicnt  leurs  maîtresses? 

(Satire  des  Princes.) 


?514  ANCIENS    POETES    FRANÇAIS. 

mesure.  Mais  le  futur  historien  allégua  que  le  moment  n'était  pas  venu,  que  les  sol- 
licitations n'allaient  pas  à  son  humeur,  qu'il  en  faudrait  d'infinies  dans  l'affaire  en 
question;  enfin  toutes  sortes  de  défaites  et  d'excuses  comme  en  sait  trouver  le  mé- 
rite indépendant  et  peu  ambitieux.  Mais  Choesne  l'arrêta  court  :  <  Rien  de  plus 
simple,  lui  dit-il;  si  vous  croyez  votre  dignité  intéressée,  abstenez-vous,  laissez-moi 
faire;  je  me  charge  de  tout.  Vous  connaissez  Philippe  Desportes,  et  vous  n'ignorez 
pas  qu'il  est  de  mes  parents  et  de  mes  amis.  Il  peut  tout  près  du  duc  de  Joyeuse, 
lequel  fait  tout  près  du  roi.  Ce  sera,  j'en  réponds,  leur  faire  plaisir,  à  Desportes  et 
au  duc,  que  de  les  employer  pour  vous.  " 

Et  tout  d'un  trait,  Choesne  court  chez  Desportes  qu'il  trouve  près  de  sortir  et  le 
portefeuille  sous  le  bras,  un  portefeuille  vert  de  ministre  :  oui,  en  vérité,  notre  gra- 
cieux poëte  en  était  là.  Desportes  allait  chez  le  duc  de  Joyeuse  travailler,  comme 
on  dit.  En  deux  mots  Choesne  le  met  au  fait  ;  c'était  le  malin  :  <  Revenez  dîner 
aujourd'hui,  lui  dit  Desportes,  et  je  vous  rendrai  bon  compte  (1).  »  A  l'heure  du 
dîner,  Choesne  trouve  l'affaire  faite  et  De  Thon  président  à  mortier  en  survivance; 
il  court  l'annoncer  à  celui-ci  qui,  tout  surpris  d'une  telle  facilité  et  d'une  telle  di- 
ligence, est  confondu  de  se  voir  si  en  retard  de  civilité,  et  qui  se  rend  lui-même  au 
plus  vite  chez  Desportes,  entamant  dès  l'entrée  toutes  sortes  d'excuses.  Mais  Des- 
portes ne  souffrit  pas  qu'il  lui  en  dît  davantage,  et  lui  répondit  noblement  : 
0  Je  sais  que  vous  êtes  de  ceux  à  qui  il  convient  mieux  de  témoigner  leur  recon- 
naissance des  bons  offices,  que  de  prendre  la  peine  de  les  solliciter.  Quand  vous 
m'avez  employé  pour  vous  auprès  du  duc  de  Joyeuse,  comptez  que  vous  nous  avez 
obligés  l'un  et  l'autre  ;  c'est  en  pareille  occasion  qu'on  peut  dire  qu'on  se  fait  hon- 
neur, quand  on  rend  service  à  un  homme  de  mérite.  « 

Certes  Desportes,  on  le  sait  trop,  n'avait  pas  un  sentiment  moral  très-profond  ni 
très-rigide;  ce  qu'on  appelle  dignité  de  conscience  et  principes  ne  doivent  guère  se 
chercher  en  lui  ;  mais,  tout  l'attesle,  il  avait  une  certaine  libéralité  et  générosité 
de  cœur,  un  charme  et  une  séduction  sociale  qui  font  beaucoup  pardonner,  un  tour, 
une  représentation  aisée,  pleine  de  magnificence  et  d'honneur,  enfin  ce  qu'on  peut 
appeler  du  moins  des  i)arties  de  l'honnête  bomme. 

De  Thon  reconnaissant  le  priait  de  l'introduire  sur-le-champ  chez  le  duc  de 
Joyeuse  pour  offrir  ses  remercîments  confus.  Mais  Desportes,  qui  savait  combien 
les  grands  sont  légers  et  peu  soucieux,  même  de  la  reconnaissance  pour  le  bien 
qu'ils  ont  fait  sans  y  songer  autrement,  éluda  cette  louable  effusion,  et  lui  dit  qu'ils 
ne  trouveraient  pas  le  duc  à  cette  heure;  qu'un  remercîiuent  si  précipité  le  pour- 
rait même  importuner  dans  l'embarras  d'affaires  où  l'on  était,  et  qu'il  se  chargeait 
du  compliment  et  des  excuses.  Cependant  Joyeuse  paulit  pour  son  commandement 
de  Normandie;  la  visite  fut  remise  au  retour.  Quelque  temps  après  (1387),  survint 
la  défaite  de  Coutras,  où  périt  ce  jeune  seigneur,  et  le  long  enchaînement  des  ca- 
lamités civiles  recommença. 

Ce  fut  un  coup  affreux  pour  Desporles,  et  qui  semblait  briser  sa  fortune  au  mo- 
ment où  elle  touchait  au  faîte.  L'affection  pourtant,  on  aime  à  le  penser,  eut  une 
grande  part  à  ses  regrets.  Dans  l'accablement  où  il  tomba  à  la  première  nouvelle 
de  cette  mort,  fuyant  la  société  des  hommes,  il  se  relira  chez  Baïf  à  Saint- Victor, 

(1)  A  prupos  de  dîner,  ceux  de  Desporles  ciaicnl  célèbres  el  lui  faisaient  grand  hon- 
neur :  «  Nullus  enim  eum  vel  hospitalii  mensœ  liberalibns  epulis,  vcl  ornnidenique  civilis 
vitœ  splendore  superavit,  »  a  dil  Scévolc  de  Sainte-Marlhc. 


ANCIEINS    rOÈTEa    FUANÇAIS.  î)  l 'j 

en  ce  monastère  même  des  muses  que  nous  avons  décrit  précédemment.  C'est  De 
Thou  encore  qui  nous  apprend  cela,  et  qui  alla  l'y  voir  pour  le  consoler. 

La  poésie  dut  alors  lui  revenir  en  aide;  tout  en  suivant  l'ambition,  il  l'avait  mau- 
dite souvent.  11  aimait  la  nature,  il  la  sentait  avec  une  sorte  de  vivacité  tendre;  il 
put,  durant  ces  quelques  mois  de  retraite,  se  reprendre  avec  regret  aux  beaux 
jours  envolés,  et  se  redire  ce  sonnet  de  lui,  déjà  ancien,  qu'il  adressait  au  vieux 
Dorât  : 

Quel  destin  favorable,  ennuyé  de  mes  peines,  , 

Rompra  les  forts  liens  dont  mon  col  est  pressé? 
Par  quel  veut  reviendr»i-jc  au  port  que  j'ai  laissé, 
Suivant  trop  follement  des  espérances  vaines  ? 

Verrai-je  plus  le  temps  qu'au  doux  bruit  des  fontaines, 
Dans  un  bocage  épais  mollement  tapissé. 
Nous  récitions  nos  vers,  moi  d'amour  offensé. 
Toi  bruyant  de  nos  Rois  les  victoires  hautaines  ? 

Si  j'échappe  d'ici,  Dorât,  je  te  promets 
Qu'Apollon  et  Cypris  je  siùvrai  désormais. 
Sans  que  l'ambition  mon  repos  importune. 

Les  venteuses  faveurs  ne  me  pourront  tenter, 
Et  de  peu  je  saurai  mes  désirs  contenter. 
Prenant  congé  de  vous,  Espérance  et  Fortune. 

C'était  également,  si  l'on   s'en  souvient,  le  vœu  final  de  Cil  Blas,  mais  qui,  plus 
sage,  paraît  s'y  être  réellement  tenu. 

Convient-il  de  placer  déjà  à  ce  moment  plusieurs  des  retours  chrétiens  de  Des- 
portes, de  ces  sonnets  spirituels  et  de  ces  prières  qui,  dans  une  âme  mobile,  ne 
semblent  pas  avoir  été  sans  émotion  et  sans  sincérité?  Les  Psaumes  ne  vinrent  que 
plus  tard,  et  furent  l'œuvre  de  sa  vieillesse.  Mais,  dès  l'époque  oîi  nous  sommes,  il 
avait  composé  des  pièces  contrites,  dont  plusieurs  datent  certainement  d'une  grande 
maladie  qu'il  avait  faite  en  1570.  On  a  cité  souvent  ce  sonnet,  assez  pathétique, 
qui  paraît  bien  avoir  été  l'original  dont  s'est  inspiré  Des  Barreaux  pour  le  sien  de- 
venu fameux  : 

Hélas!  si  tu  prends  garde  aux  erreurs  que  j'ai  faites. 
Je  l'avoue,  ô  Seigneur!  mon  martyre  est  bien  doux  ; 
Mais,  si  le  sang  de  Christ  a  satisfait  pour  nous. 
Tu  décoches  sur  moi  trop  d'ardentes  sagettes. 

<Jue  me  demandes-tu?  Mes  œuvres  imparfaites, 
Au  lieu  de  l'adoucir,  aigriront  ton  courroux  ; 
Sois-moi  donc  pitoyable,  6  Dieu!  père  de  tous  ; 
Car  où  pourrai-je  aller,  si  plus  tu  me  rejettes? 

D'esprit  triste  et  confus,  de  misère  accablé. 
En  horreur  à  moi-même,  angoisseux  et  troublé, 
.le  me  jette  à  les  pieds,  sois- moi  doux  et  propice  ! 

Ne  tourne  point  les  yeux  sur  mes  actes  pervers. 
Ou,  si  lu  les  veux  voir,  vois-les  teints  et  couverts 


51 G  ANCIENS    POÈTES    FRANÇAIS. 

Du  beau  sang  de  ion  Fils,  ma  grâce  et  ma  justice  (1). 

Il  est  probable  que,  durant  les  semaines  d'affliction,  ces  pensées  graves  lui  repas- 
sèrent au  moins  par  l'esprit,  de  même  que  plus  tard,  après  la  Ligue,  et  vieillissant, 
il  fut  peut-être  plus  sincèrement  repentant  par  accès  qu'on  ne  l'a  cru.  Ces  natures 
sensibles,  même  raffinées,  sont  ainsi. 

Dans  tous  les  cas  cette  variation,  pour  le  moment,  dura  peu,  et  l'ambition  le  re- 
prit de  plus  belle.  Henri  III  mort  (ce  qu'il  faut  noter  pour  sa  décharge),  on  retrouve 
Desportes  ligueur,  bien  que  sentant  un  peu  le  fagot,  et  attaché  à  l'amiral  de  Villars, 
cousin  de  Joyeuse  :  il  l'avait  probablement  connu  dans  cette  maison.  Du  Havre-de- 
Grâce,  où  l'avait  placé  Joyeuse,  Villars  s'était  jeté  dans  Rouen  et  y  concentrait  en 
lui  tous  les  pouvoirs.  C'était  un  caractère  violent  et  fougueux,  un  capitaine  plein 
d'ambition  et  d'ailleurs  capable.  Desportes  s'est  insinué  près  de  lui  ;  il  le  conduit 
et  le  domine  ;  il  se  fait  l'àme  de  son  conseil  et  le  bras  droit  de  ses  négociations  ;  il 
devient  le  véritable  premier  ministre  enfin  de  ce  rot  d'Vvetot  :  la  Satire  Ménippc'c 
appelle  ainsi  Villars,  qui  était  mieux  que  cela,  et  une  espèce  de  roi  en  effet  dans 
cette  anarchie  de  la  France.  Quant  à  Desportes,  le  poêle  ingrat  de  V Amirauté, 
comme  la  Meinppde  dit  encore,  sa  fortune  en  ces  années  désastreuses  (1591  1591) 
se  trouve  autant  réparée  qu'elle  peut  l'être;  ses  bénéfices  sont  saisis,  il  est  vrai; 
mais  il  a  en  main  de  quoi  se  les  faire  rendre,  et  avec  usure.  Dans  toutes  les  négo- 
ciations oïl  il  figure,  il  ne  s'oublie  pas. 

Palma  Cayet  raconte  que,  dans  le  temps  môme  où  Villars  se  cantonnait  à  Rouen 
et  préparait  son  indépendance,  ce  capitaine,  très-prudent  et  avisé  à  travers  ses 
fougues,  négociait  secrètement  avec  le  cardinal  de  Bourbon,  qui  présidait  alors  le 
Conseil  du  roi,  tantôt  à  Chartres,  tantôt  à  Mantes,  >■  et  ce  par  le  moyen  de  Des  Portes, 
et  qu'en  furent  les  paroles  si  avant  qu'il  fut  parlé  au  dit  conseil  de  donner  main 
levée  des  abbayes  et  bénéfices  dudit  sieur  Des  Portes  occupés  par  les  royaux.  » 
L'affaire  rompit  par  le  refus  des  détenteurs,  et  le  poële-diplomate  se  vengea,  mon- 
trant bientôt  ce  que  peut  un  homme  de  conseil,  quand  il  rencontre  un  homme  d'exé- 
cution (2). 

Mais  Sully,  en  ses  Economies  royales,  est  celui  qui  nous  en  apprend  le  plus  sur 

(t)  Le  dernier  tercet  a  été  ainsi  rcproduil  et  agrandi  par  Des  Barreaux  : 

J'adore  en  périssant  la  raison  qui  l'aigrit  : 
Mais  dessus  quel  endroit  tombera  ton  tonnerre, 
Qui  ne  soit  tout  couvert  du  sang  de  Jésus-Christ? 

Dans  les  dernières  éditions  de  Desport<^s,  au  lieu  du  beau  sang  de  ton  Fils,  on  lit  du  clair 
sang,  que  j'aime  moins.  Ce  qui  dénote,  à  coup  sûr,  que  Des  Barreaux  connaissait  le 
sonnet  de  Dcsportcs,  c'est  moins  la  ressemblance  du  sentiment,  et  même  du  dernier  trait, 
que  quelques  mots  insignifiants,  comme  propice,  aigrir,  qui  se  trouvent  avoir  passé  dans 
son  sonnet.  Du  Radier  lut  le  premier,  dans  l'arlicle  du  Conservateur,  à  dénoncer  celte  imi- 
tation, et  il  en  revendique  la  découverte  avec  une  certaine  vivacité,  au  tome  L"'  de  ses 
Récréalions  historiques  et  critiques.  Dans  l'intervalle,  eu  etfcl,  un  M.  de  La  Blaquicre  avait 
écrit  de  Verdun  une  lettre  à  Fréron  (Année  littéraire,  mars  1758).  pour  annoncer  la  même 
trouvaille.  On  pourrait  soutenir  également  que  Desportes  a  inspiré  à  Racan  sa  belle  pièce 
de  la  Helraile ;  il  l'y  a  du  moins  aidé. 

(2)  Et  notez  comme  Desporles  sait  bien  choisir  ceux  à  qui  il  s'attache  :  d'abord,  c'était 
Joyeuse,  le  plus  politique  des  favoris,  et  qui  tendait  même  à  se  substituer  à  Guise  en  tête  de 
la  Ligue;  aujourd'hui,  c'est  Villars,  le  plus  valeureux  et  le  plus  capable  du  parti. 


ANCIENS    POÈTES    mANÇAIS.  îî  1  7 

la  situation  et  l'importance  du  conseiller  de  Yillars.  Après  des  pourparlers  prélimi 
naires  et  des  tentatives  avortées  (pii  avaient  eu  lieu  durant  le  siét^c;  même  de  Rouen, 
le  princi|>al  serviteur  d'Henri  IV  y  revient  en  titre,  muni  de  pleins  pouvoirs  pour 
traiter  (1594).  Les  affaires  de  la  Ligue  allaient  fort  mal;  Paris  était  à  la  veille  de 
se  rendre  à  son  roi  ;  mais  Rouen  tenait  bon,  et  c'était  un  embarras  considérable. 
Sully,  à  peine  arrivé  dans  la  ville  rebelle,  y  trouve  La  Font,  son  ancien  maître 
d'hôtel,  et  qui  l'était  do  M.  de  Villars;  ce  La  Font  servait  d'entremetteur  secondaire. 
Dès  le  premier  moment,  Sully  envoie  Du  Perat,  un  de  ses  officiers,  visiter  de  sa 
part  M.  de  Villars.  M""' de  Simiers  et  M.  de  Tiron,  les  trois  grands  personnages. 
Qu'était-ce  que  M""^  de  Simiers?  Demandez  à  Tallemant  :  M""^  de  Simiers  (M""  de 
Vitry),  ancienne  iille  d'honneur  de  Catherine  de  Médicis,  avait  passé  comme  mal- 
tresse de  Desportes  à  Villars,  et  dans  ce  moment  elle  s'arrangeait  comme  elle  l'en- 
tendait entre  tous  deux  (1).  M.  de  Tiron  et  elle  font  aussitôt  répondre  à  Sully, 
qui  leur  demandait  comment  il  avait  à  se  conduire,  de  se  reposer  ce  jour  là,  et  que 
le  lendemain  matin  ils  lui  feraient  savoir  de  leurs  nouvelles.  Mais  M.  de  Tiron  ne 
s'en  tient  pas  là,  et,  dès  que  la  nuit  est  venue,  il  arrive  en  personne;  c'est  ici  que 
toute  sa  diplomatie  se  déploie. 

Après  les  compliments  ordinaires  et  extraordinaires,  il  commence  par  regretter 
le  retard  de  l'arrivée  de  M.  de  Rosny;  il  explique  au  long,  en  les  exagérant  peut- 
être,  quelques  incidents  qui  ont  passé  à  la  traverse,  et  les  changements  d'humeur 
de  l'homme  (M.  de  Villars).  Deux  envoyés  en  effet,  l'un,  dom  Simon  Antoine,  de  la 
part  du  roi  d'Espagne,  l'autre.  La  Chapelle-Marteau,  de  la  part  de  la  Ligue,  venaient 
d'apporter  des  propositions  au  gouverneur.  Desportes  développe  tout  cela;  il  étale 
les  difficultés  :  il  n'est  pas  fâché  de  se  rendre  nécessaire.  Plusieurs  catholiques  des 
principaux  de  la  cour  du  roi  avaient  de  plus  écrit  à  Villars  de  se  méfier,  de  ne 
pas  trop  accorder  sa  confiance  à  un  négociateur  hérétique  comme  M.  de  Rosny. 
Desportes  a  eu  soin  de  se  munir  de  ces  lettres;  mais  il  ne  les  montre  qu'avec  dis- 
crétion. Puis  il  montre  sans  aucune  réserve  trois  autres  lettres  d'un  ton  tout  diffé- 
rent :  l'une  du  cardinal  de  Bourbon  à  M.  de  Villars  pour  l'enhardir  à  traiter, 
l'autre  de  M.  de  Vitry  à  M*""  de  Simiers  sa  sœur  dans  le  même  sens,  et  la  troisième 
enfin  de  l'évêque  d'Évreux,  Du  Perron,  à  Desportes  lui-même.  Celle-ci  nous  est 
très-curieuse  en  ce  qu'elle  témoigne  du  singulier  respect  et  de  la  déférence  avec 
laquelle  ce  prélat  éminent  s'adresse  à  son  ancien  patron,  se  dit  son  obligé,  et  con- 
fesse ne  devoir  qu'à  lui  d'avoir  pu  connaître  la  cour.  Après  avoir  communiqué  ces 
pièces,  Desportes  donne  son  avis  sur  la  marche  à  suivre,  sur  les  écueils  à  tourner; 
il  promet  son  assistance  :  «  Mais  qu'on  laisse  seulement  passer  à  M.  de  Villars  toutes 
ses  fougues...  Et  peu  à  peu  nous  le  rangerons,  dit-il,  à  ce  qui  sera  juste  et  raison- 
nable. "  Sully,  bien  qu'il  jugeât  qti'il  pouvait  bien  y  avoir  de  l'artifice  en  tout  ce 
langage,  ne  laissa  pas  d'en  demeurer  d'accord,  et,  sur  cette  première  conversation, 
on  se  donna  le  bonsoir. 

Je  ne  dirai  pas  la  suite  avec  détail;  on  peut  recourir  à  Sully  lui-même;  il  suffit 
qu'on  ait  le  ton.  Dans  les  conditions  sine  qua  non  que  posait  Villars,  et  à  côté  de 

(1)  «  Mme  de  Simiers  prioit  souvent  Dcsporlcs  de  lui  linier  des  élégies  qu'elle  avoil  faites 
en  prose  :  elle  appeloit  cela  envoiier  ses  pensées  au  rimeur:  »  (Coslar,  suite  de  la  Défense 
de  M.  de  Voiture.)  —  Le  poète  La  Uoque,  en  ses  Mclanrjes,  adresse  un  sonnet  à  M""*  de 
Simiers,  non  loin  d'un  autre  sonnet  à  Desportes  ;  il  parle  du  bel-esprit  dp  relie  dame  :  Votre 
beauté  des  Muscs  le  séjour.  Elle  avait  dû  être  de  l'Académie  dTIenri  III. 


SIS  ANCIENS    POETES    FRANÇAIS. 

Yamirauté  exigée  pour  lui,  il  se  trouvait  les  abbayes  de  Jumièges,  Tiron,  Bonporl, 
Vallasse  et  Saint-Taurin,  stipulées  comme  appartenant  à  de  ses  serviteurs.  Nous 
savons  quel  serviteur,  du  moins  le  principal  :  il  ne  se  perd  pas  de  vue  (1).  L'abbé 
de  Tiron  d'ailleurs  aida  bien  réellement  et  eiîicacement  à  la  solution;  il  s'employa 
avec  toute  sa  finesse  à  adoucir  Villars  et  à  le  déterminer.  Il  faisait  son  pont  à  lui 
même,  pi'ès  d'Henri  IV,  et  ce  prince  pouvait  répondre  à  ceux  des  fidèles  et  ultrù 
qui  auraient  trouvé  à  redire  ensuite  sur  l'abbé  ligueur  :  ><  31.  de  Tiron  a  rendu  des 
services.  » 

Ceci  obtenu,  Desportes  n'eut  plus  qu'à  vieillir  riche  et  honoré.  Il  traduisit  les 
Psaumes,  sans  doute  pour  réparer  un  peu  et  satisfaire  enfin  aux  convenances  de  sa 
situation  ecclésiastique.  Le  succès,  à  le  bien  voir,  fut  contesté  (1603);  Malherbe 
lui  en  dit  grossièrement  en  face  ce  que  Du  Perron  pensait  et  disait  plus  bas.  Mais 
ces  sortes  de  vérités  se  voilent  toujours  d'assez  d'éloges  aux  oreilles  des  vivants 
puissants,  et  Desportes  put  se  faire  illusion  sur  sa  décadence  (2).  Il  se  continuait 
avec  harmonie  par  Bertaut;  il  rajeunissait  surtout  avec  éclat  et  bonheur  dans  son 
neveu,  l'illustre  Mathurin  Régnier.  Tout  comblé  de  biens  d'église  qu'il  était, 
ayant  refusé  vers  la  fin  l'archevêché  de  Bordeaux,  il  sut  encore  passer  pour  mo- 
deste, et  son  épitaphe  en  l'abbaye  de  Bonport  célébra  son  désintéressement.  C'est 
dans  celte  dernière  abbaye  qu'il  coula  le  plus  volontiers  ses  dernières  années,  au 
sein  d'une  magnifique  bibliothèque  dont  il  faisait  les  honneurs  aux  curieux  avec 
une  obligeance  infinie,  et  qu'après  lui  son  fils  naturel  laissa  presque  dilapider  ; 
elle  ne  fut  sauvée  en  partie  que  par  la  diligence  du  Père  Sirmond  (3).  On  parle 
aussi  d'une  belle  maison  de  lui  à  Vanves,  où  il  allait  recueillir  ses  rêves,  et  dont 
le  poète  La  Roque  a  célébré  la  fontaine.  Il  mourut  à  Bonport  en  octobre  1606,  âgé 
d'environ  soixante  et  un  ans.  L'Estoile  lui  a  prêté  d'être  mort  assez  impénitent  et 
de  n'avoir  cru  au  purgatoire  non  plus  que  M.  de  Bourges  {Renaud  de  Beaune)  ;  on 
allègue  comme  preuve  qu'il  aurait  enjoint  expressément,  à  sa  fin,  de  chanter  seule- 
ment les  deux  Psaumes  :  0  quam  dilccta  tahcrnacula,  et  Lœtatus  sum.  Peu  avant 
de  mourir,  il  aurait  dit  en  soupirant  :  ..  J'ai  trente  mille  livres  de  rente,  et  je 
meurs!  > 

Mais  tout  cela  m'a  l'air  de  propos  sans  conséquence,  et  tels  qu'il  en  dut  cir- 
culer :  on  a  prêté  à  Rabelais  le  rieur  d'être  mort  en  riant  ;  on  a  supposé  que  le 
riche  abbé  de  Tiron  ne  pouvait  faire  autrement  que  de  regretter  ses  richesses  (i). 

Ce  qu'il  faut  redire  après  les  contemporains,  à  la  louange  de  Desportes,  c'est 
qu'il  n'eut  pas  d'ennemis,  et  que.  dans  sa  haute  fortune,  il  fit  constamment  le  plus 
de  bien  qu'il  put  aux  personnes.  D'Aubigné  seul  paraît  l'avoir  détesté  dans  ses 
écrits,  et  la  Confession  de  Sancf  est  envenimée  d'injures  à  ce  nom  de  Tiron.  Mais 

(1)  Toutes  CCS  abbayes  furent-elles  siipulées  pour  lui  seul  ?  Ce  serait  plus  qu'on  ne  lui 
en  cdunaîl.  Quand  on  regarde  le  ciel  par  une  belle  nuit,  on  y  découvre  étoiles  sur  étoiles; 
plus  ou  regarde  dans  la  vie  de  Desportes,  et  plus  on  y  découvre  d'abbayes. 

(2)  Ses  Psaumes  survécurent  même,  dans  la  circulalion,  à  ses  Premières  OEuvres,  les- 
quelles ne  passent  guère  en  réimpression  l'année  161t.  Dom  Liron  (Bibliothèque  char- 
traitie)  nous  ajjprend  que  Thibaut  Desporles,  sieur  de  Bevilliers,  frère  du  nôtre,  fil  faire, 
en  1624,  une  très-belle  édition  de  ces  Psaumes  avec  des  chants  de  musique. 

(3)  Voir  le  Père  .lacob.  Traité  des  Bibliothèques. 

(i)  On  rite  encore  de  lui  ce  mol  assez  vif  cl  plus  vraisemblable,  quand  il  refusa  l'arche- 
vêché de  lîordeaux,  ne  voulant  pas,  disait-il,  avoir  charge  d'âmes  :  «  —  Mais  vos  moines? 
lui  répondil-on.  —  Oh!  bien,  eux,  ils  n'en  ont  pas.  » 


ANCIENS    POETES    TRANÇAIS.  ol9 

les  auteurs  de  la  Mcnvppce  eux-mêmes  ne  gardèrent  pas  rancune  à  Desportes,  ni 
lui  à  eux;  Passerai,  Gillol,  Rapin,  on  les  retrouve  tout  à  fait  réconciliés,  et  ce  der- 
nier a  célébré  la  mort  de  son  ami  dans  une  pompeuse  et  affectueuse  élégie  latine. 

Malherbe,  à  sa  manière,  lut  cruel;  on  sait  l'exemplaire  de  Desporles  annoté  par 
lui.  M.  (-liaslos  en  a  rendu  un  compte  judicieux  et  piquant  (1);  moi-même  j'y  ai 
appelé  rallention  aulrclois.  et  j'en  ai  signalé  les  chicanes.  Il  y  a  de  ces  hommes 
prépondérants  qui  ont  de  singuliers  privilèges  :  ils  prennent  le  droit  de  se  faire 
injustes  ou  du  moins  justes  à  l'excès  envers  les  autres,  et  ils  imposent  leurs  ri- 
gueurs, tandis  qu'avec  eux,  quoiqu'ils  fassent,  on  reste  juste  et  déférent  :  ainsi  de 
Malherbe.  Censeur  impitoyable  et  brutal  pour  Ronsard,  pour  Desportes,  lise  main- 
tient lui-même  respecté  :  dans  quelques  jours,  il  paraîtra  une  édition  de  lui  an- 
notée par  André  Chénier,  et  qui  est  tout  à  sa  gloire  (2). 

'Je  ne  voulais  ici  que  développer  l'existence  sociale  de  Desportes,  son  influence 
prolongée  et  cette  singularité  de  fortune  qui  en  a  fait  alors  le  plus  grand  seigneur 
et  comme  le  D'Épernon  des  poètes.  Il  serait  fastidieux  d'en  venir,  après  tant  de 
pages,  à  apprécier  des  œuvres  et  un  talent  suffisamment  jugés.  Un  mot  seulement, 
avant  de  clore,  sur  sa  célèbre  chanson  :  0  indl!  jafouscnuil,  qui  se  chantait  encore 
sous  la  minorité  de  Louis  XIV.  Elle  est  imitée  de  l'Arioste,  du  Capifolo  VII  des 
poésies  diverses  :  0  ne'  mîci  danni  (3)...  Dans  le  Capitolo  précédent,  l'aimable  poète 
adressait  une  hymne  de  félicitatlon  à  la  nuit  et  à  tout  ce  qu'elle  lui  avait  amené 
de  furtif  et  d'enivré;  ici,  au  contraire,  il  lui  lance  l'invective  pour  sa  malencon- 
treuse lumière.  Il  faut  dire  à  l'honneur  de  Desportes  que  plusieurs  des  traits  les 
plus  heureux  de  sa  chanson  ne  se  rencontrent  pas  dans  l'italien,  et  que,  s'il  n'est 
pas  original,  il  est  peut-être  plus  délicat  : 

.le  ne  crains  pas  pour  moi,  j'ouvrirais  une  armée, 
Pour  entrer  au  séjour  qui  recèle  mon  bien, 

n'appartient  qu'à  lui.  aussi  bien  que  ce  délicieux  vers  : 

Les  beaux  yeux  d'un  berger  de  long  sommeil  touchés. 

Cette  jolie  chanson  de  Desportes  rappelle  aussi  une  invocation  antique  attribuée  à 
Bien,  et  qu'un  amoureux  adresse  à  l'étoile  du  soir,  à  Vesper.  Je  m'étais  donné  le 
plaisir  de  la  traduire,  lorsque  je  me  suis  aperçu  qu'elle  était  traduite  déjà  ou  imitée 
par  nos  vieux  poètes,  par  Ronsard,  au  iv''  livre  de  ses  Odes,  et  surtout  par  le  bon 
Raïf  en  ses  amours.  Yoici  la  charmante  version  de  celui-ci,  je  n'y  ai  changé  qu'un 
petit  mot  : 

De  l'aimable  Cypris  ô  lumière  dorée! 
Hcsper,  de  la  nuit  noire  ô  la  gloire  sacrée, 
Qui  excelles  d'autant  sur  les  astres  des  cicux 
Que  moindre  que  la  lune  est  ton  feu  radieux, 

(1)  Rcrue  de  Paris, '-10  décembre  1840. 

(2)  Dans  la  Bibllothèque-Charpenlicr ,  et  par  les  bous  soins  de  M.  Aiiioiue  de  La  Tour, 
à  qui  on  en  doit  la  découverte. 

(5)  Je  dois  à  l'obligeance  de  M.  Aroux,  traducteur  récent  de  l'Arioste  ol  du  Dante,  l'in- 
dication précise  de  celle  imilalion,  qui  n'avait  été  jusqu'ici  que  vaguement  dénoncée. 


JJ20  ANCIENS    POETES    FRANÇAIS. 

Je  le  salue,  Ami.  Conduis-moi  par  la  brune 

Droit  où  sont  mes  amours,  au  défaut  de  la  lune 

Qui  cache  sa  clarté.  Je  ne  vas  dérober , 

Ni  pour  d'un  pèlerin  le  voyage  troubler  ; 

Mais  je  suis  amoureux!  Vraiment  c'est  chose  belle 

Aider  au  doux  désir  d'un  amoureux  fidèle. 

Oserai-je  ajouter  à  côlé  ma  propre  imitation  comme  variante? 

Chère  Étoile  du  soir,  belle  lumière  d'or 

De  l'aimable  Aphrodite,  ornement  et  trésor 

Du  noir  raanteaii  des  nuits,  et  qui,  dans  ses  longs  voiles. 

Luis  moins  que  le  croissant  et  plus  que  les  étoiles, 

O  cher  Astre,  salut  !  Et  comme,  de  ce  pas, 

Je  vais  chanter  ma  plainte  au  balcon  de  là-bas, 

Prête-moi  ton  rayon  ;  car  la  lune  nouvelle 

S'est  trop  vite  couchée.  Ah!  lorsque  je  t'appelle, 

Ce  n'est  pas  en  larron,  pour  guetter  méchamment; 

Mais  j'aime,  et  c'est  honneur  d  être  en  aide  à  l'amant! 

Et  dans  des  vers  à  celte  même  étoile,  un  poète  moderne,  M.  Alfred  de  Musset,  a 
dit,  comme  s'il  eût  mêlé  au  pur  ressouvenir  de  Bion  un  sentiment  ému  de  Byron  : 

Pâle  Etoile  du  soir,  messagère  lointaine. 

Dont  le  Iront  sort  brillant  des  voiles  du  couchant. 

De  ton  palais  d'azur,  au  sein  du  firmament. 

Que  regardes-tu  dans  la  plaine? 
La  tempête  s'éloigne,  et  les  vents  sont  calmés... 

et  dans  tout  ce  qui  suit,  une  teinte  d'Ossian  continue  de  voiler  légèrement  la  sé- 
rénité antique  : 

Tu  fuis  en  souriant,  mélancolique  amie.... 
Triste  larme  d'argent  du  manteau  de  la  nuit.... 

Ce  n'est  plus  simplement  l'astre  d'or;  elle  dernier  trait  enfin,  le  dernier  cri  s'élance 
et  se  prolonge  dans  l'infini  comme  un  soupir  du  cœur  : 

Etoile  de  l'amour,  ne  descends  pas  des  cieux  ! 

Je  renvoie  au  volume  que  chacun  a  lu  ;  mais  j'avais  besoin,  en  terminant,  de  ra- 
mener un  parfum  de  vraie  poésie  après  ces  anecdotes  des  Valois  et  celle  vie  diplo- 
matique du  plus  courtisan  et  du  plus  abbé  des  poètes. 

Sainte-Beuve. 


L'ART  MODERNE 


EN   ALLEMAGNE. 


î.  —  G.  M.    Dl'rsch.  —  Aslfietik  aufdem  Chrisllichen  siandpunkt 

dargestellt  (l'Esthétique  envisagée  au  point  de  vue  chrétien). 

Stuttgard,  1859. 

II.  —  Ch.\ules  Meyer.  —  Uber  das  Verkallniss  der  Kunst 

zum  Cultus  (Sur  les  Rapports  de  l'art  au  culte). 

Zurich,  1857. 

III.  —  MuSTER.  —  Sinnebilder  der  Allen  Christen 
(Symboles  des  anciens  chrétiens). 

IV.  —  G.  0.  MuLLER.  —  Handhuch  der  Archaologie  der  Kunst 
(Manuel  de  l'Archéologie  de  l'art). 
Léipsig,  1841. 

.  —  Comte  k.  Raczynski    —  Histoire  de  l'Art  moderne  en  Allemagne , 
1856-1841. 

VI.  —  De  l'Art  en  Allemagne,  par  M.  H  Forloui. 
2  vol.,  1842. 


Vers  la  fin  du  dernier  siècle,  les  nouvelles  doctrines  littéraires  venaient  de 
triompher  en  Allemagne,  et  rien  ne  faisait  encore  pressentir  dans  les  arts  une  ré- 
volution analogue.  Tandis  que  les  poètes  et  les  philosophes  proclamaient  haute- 
ment la  restauration  du  génie  national,  les  peintres  et  les  statuaires  se  traînaient 
encore  à  la  suite  de  l'école  française  ou  de  l'école  italienne  modifiée  par  Mengs. 
Imitateurs  serviles,  ils  se  vouaient  volontairement  à  l'oubli.  A  peine  attiraient-ils 

TOME    I.  51 


S522  l'art  moderne 

sur  leurs  œuvres  raltenlioii  du  petit  cercle  qui  les  environnait.  L'obscurité  qui  les 
cachait  aux  yeux  du  monde  s'étendait  presque  jusqu'à  leurs  devanciers.  Les  ar- 
tistes de  la  France  et  de  l'Italie  ne  parlaient  de  ces  vieux  maîtres  de  l'Allemagne 
qu'avec  ce  mépris  confiant  qu'inspire  une  incontestable  supériorité.  Quand  les  chefs 
de  l'école  gallo-grecque,  alors  de  mode,  voulaient  donner  à  leurs  élèves  des  exem- 
ples de  pauvreté  de  slyle,  de  sécheresse  de  dessin,  de  raideur  et  de  dureté,  ils  les 
cherchaient  au  delà  du  Rhin  ;  les  tal)leaux  d'Albert  Diirer,  de  Lucas  Cranach  et 
d'Holbein,  les  seuls  artistes  de  ces  vieilles  écoles  qu'ils  connussent,  les  leur  four- 
nissaient. Goethe  et  les  critiques  allemands,  qui  presque  tous  avaient  adopté  les 
idées  de  Winckelmann,  ne  différaient  pas  essentiellement  d'opinion  avec  les  criti- 
ques étrangers.  L'admiration  des  monuments  de  l'art  antique  les  rendait  insensibles 
a  tout  autre  genre  de  beauté.  Quant  aux  artistes  de  l'Allemagne  moderne,  qui,  vers 
1800,  végétaient  dans  les  cinq  ou  six  capitales  du  pays,  leij  Koch,  les  Wâchter,  les 
Schick  (1),  et  qui  mettaient  en  pratique  les  doctrines  des  arbitres  du  goût,  je  ne 
pense  pas  qu'au  delà  du  Rhin  on  soupçonnât  même  leur  existence.  Leurs  noms 
n'étaient  guère  plus  connus  par-delà  Mayence  et  Cologne  que  ceux  de  ces  peintres 
qui,  sur  les  bords  du  fleuve  Jaune,  décorent  les  pagodes  du  céleste  empire.  Quel- 
(lues  années  plus  tard,  M""^  de  Staël,  visitant  les  musées  de  l'Allemagne,  s'était  ar- 
rêtée de  préférence  devant  les  tableaux  des  grands  maîtres  de  l'Italie,  et  nous  avait 
décrit  pour  la  millième  fois  la  Nuit  du  Corrége  ou  la  Madone  de  Raphaël  qu'on 
voit  à  Dresde.  Parmi  les  divers  tableaux  des  peintres  modernes,  elle  se  rappelait 
seulement  une  tête  du  Dante  qui  avait  un  peu  le  caractère  de  la  figure  de  l'Ossian 
de  Gérard;  et  pourquoi  se  la  rappelait-elle?  parce  que  l'analogie  lui  semblait  heu- 
reuse, <(  le  Dante  et  le  Gis  de  Fingal  pouvant  se  donner  la  main  à  travers  les  siècles 
et  les  nuages.  »  Les  seuls  noms  dont  elle  se  souvînt  encore  étaient  ceux  de  Hart- 
mann et  de  Schick. 

Cependant,  par  une  sorte  de  divination  plus  digne  de  son  génie  que  ces  concctH 
dont  nous  venons  de  citer  un  exemple,  cette  femme  illustre  semblait  pressentir  la 
révolution  qui  devait  suivre.  Quoique  fécole  allemande  manquât  essentiellement  de 
ce  caractère  d'originalité  et  de  mysticisme  que  depuis  elle  a  surtout  alTecté,  quoique 
ses  artistes  imitassent  docilement  les  artistes  en  vogue  de  Paris  et  de  Rome,  David 
ou  Camuccini,  elle  prévoyait  qu'une  réaction  était  prochaine,  elle  devinait  le  ca- 
ractère de  cette  réaction,  et  cherchait  à  prévenir  ses  excès.  Comme  elle  avait  blâmé 
Goethe,  apôtre  de  l'art  antique,  déclarant  impossible  le  succès  des  tentatives  my- 
thologiques qu'il  provoquait,  elle  condamnait  les  écrivains  qui  proclamaient  dès 
lors  le  christianisme  comme  la  source  unique  du  génie  des  modernes.  «  Peut-cire 
ne  sommes-nous  capables,  en  fait  de  beaux-arts,  ni  d'être  chrétiens  ni  d'être  païens, 
.s'écriait-elle;  ni  l'art  ni  la  nature  ne  se  répètent.  Ce  qu'il  importe  seulement,  dans 
le  silence  actuel  du  talent,  c'est  de  détruire  le  mépris  qu'on  a  voulu  jeter  sur  toutes 
les  conceptions  du  moyen  âge.  » 

An  Ueu  d'écouter  ces  conseils,  dictés  tout  à  la  fois  par  le  bon  sens  et  par  le 
génie,  l'école  nouvelle  qui  allait  succéder  à  l'école  grecque  ne  devait  pas  tarder  à 

(1)  A  Schick  cependant  commence,  mais  fort  obscurément,  la  réaction  de  la  peinture 
religieuse,  que  MM.  Hess,  Owerbcck  et  les  peintres  de  leur  école  ont  continuée.  Schick, 
avant  de  s'étabUr  à  Rome  et  de  peindre  d<'s  sujets  bibliques,  avait  étudié  dans  l'atelier  de 
David.  Sa  couleur  cl  son  dessin  se  sont  toujours  ressentis  de  celle  promièrc  dircriion.  Ce 
peintre  était  originaire  de  Sluttgard. 


EN    ALLEMAGISE.  ;>;25 

substiluer  à  ce  respect  éclairé  pour  le  génie  du  moyen  âge  l'iuiilation  aveugle  des 
merveilleux  montimenls  qu'il  nous  a  laissés.  Tout  s'accordait,  il  est  vrai,  pour  pré- 
cipiter cette  révolution  et  pour  appeler  sous  les  drapeaux  de  la  réaction  une  nou- 
velle génération  d'artistes.  Le  triomphe  définitir  de  l'école  littéraire  romantique, 
l'influence  irrésistible  de  ses  doctrines,  qui  devait  nécessairement  s'étendre  jusque 
sur  les  beaux-arts,  le  goût  des  anciens  tableaux  provoqué  par  de  nouvelles  éludes, 
qui  se  réveillait  d'une  façon  si  imprévue,  et  qui,  dans  les  premières  années  de  la 
paix,  s'était  répandu  dans  toute  rAllemagne,  l'abus  même  que  venait  de  faire  l'é- 
cole précédente  du  style  des  écoles  italiennes  postérieures  aux  Carraches  et  du  style 
mythologique  de  l'école  française,  alors  dominante,  toutes  ces  causes  se  réunis- 
saient pour  déterminer  une  jeunesse  naturellement  enthousiaste,  opposée  de  sen- 
timents et  d'intérêt  à  tout  ce  qui  venait  du  dehors,  et  que  l'esprit  de  nationalité 
exalté  jusqu'au  fanatisme  soulevait  d'ailleurs  contre  la  France  impériale,  à  s'ouvrir 
un  chemin,  qu'elle  croyait  nouveau,  vers  des  régions  de  l'art  qui,  depuis  des  siècles, 
n'avaient  pas  été  explorées. 

Malheureusement  cette  révolution,  dont  le  but  était  glorieux  et  légitime  (il  s'a- 
gissait de  secouer  le  joug  de  l'imitation  et  l'autorité  des  écoles  étrangères),  cette 
révolution  se  laissa  détourner  de  son  objet  par  les  influences  qui  l'avaient  provo- 
quée, mais  qu'elle  aurait  dû  dominer.  Les  artistes  de  l'école  qui  se  proclamait  nou- 
velle manquaient  sans  doute  de  celte  imagination  puissante  qui  féconde  un  sol  en 
apparence  épuisé  ;  égarés  par  les  lois  obscures  d'une  esthétique  qui  ne  s'appuyait 
ni  sur  des  faits  ni  sur  des  œuvres,  ils  s'occupaient  beaucoup  trop  de  théories  de 
l'art  pour  le  bien  mettre  en  pratique.  Au  lieu  d'appliquer  les  rares  facultés  dont 
ils  étaient  doués  à  l'étude  de  la  nature,  source  de  toute  beauté,  de  toute  grandeur, 
de  toute  vérité,  ils  les  dissipaient  dans  des  recherches  érudites  sur  le  passé,  dans  la 
pénible  révélation  de  génies  oubliés  ou  méconnus,  et  dans  une  puérile  imitation  de 
leurs  œuvres,  reflets  efl'acés  et  périssables  de  la  nature  éternelle.  Que  dans  cette 
imitation  ils  remontassent  à  Hemmeling,  à  Cimabuë  et  même  aux  byzantins,  qu'ils 
recherchassent  de  préférence  les  procédés  des  premières  époques,  quelque  nou- 
veaux que  ces  procédés  parussent  alors,  ils  ne  renonçaient  pas  moins  pour  cela  à 
l'originalité.  Ils  obéissaient  à  l'inspiration  d'autrui  et  non  à  leur  inspiration  propre, 
et,  si  l'on  ne  pouvait  leur  refuser  le  mérite  assez  contestable  de  la  singularité,  on 
pouvait  leur  refu.ser  celui  de  la  nouveauté. 

La  soif  de  la  vérité  peut  conduire  les  esprits  faibles  au  mensonge;  par  horreur 
de  l'affectation  et  de  l'exagération  théâtrale,  ces  enthousiastes  du  passé  tombèrent 
dans  la  naïveté  puérile  et  la  simplicité  outrée;  s'ils  s'affranchirent  d'une  imitation, 
ce  fut  pour  se  précipiter  dans  une  autre.  Ils  ne  surent  pas  être  de  leur  siècle,  et 
rétrogradèrent  brusquement  jusqu'aux  premiers  temps  de  l'art,  au  lieu  de  prendre 
leur  point  de  dépari  de  leur  époque,  et  de  se  mettre  en  marche  vers  l'avenir  d'un 
pas  assuré. 

Le  vrai  n'est  jamais  dans  les  extrêmes.  La  perfection  vers  laquelle  tout  grand 
artiste  doit  tendre,  ne  se  trouve  pas  plus  à  l'origine  de  l'art  qu'aux  époques  de  dé- 
cadence. Indépendante  des  systèmes  et  des  convenances  d'école,  des  doctrines  des 
hommes,  des  exemples  même  qu'ils  ont  pu  nous  donner,  tout  excellents  qu'ils 
soient,  cette  perfection  réside  dans  une  certaine  façon  de  voir  propre  à  chaque  in- 
dividu, dans  un  tact  exquis  et  personnel,  dans  celte  sorte  d'accord  admirable  du 
tempérament  et  de  la  science,  de  l'imagination  et  du  bon  sens,  qui  constitue  l'ex- 
cellence du  goût  et  le  sentiment  juste  de  ce  que  l'on  appelle  l'idéal. 


524  l'art  moderne 

Celle  haule  indépendance  nous  paraît  avoir  manqué  même  aux  chefs  de  la  nou- 
velle école  allemande,  Frédéric  Owerbeck,  Philippe  Veit  el  Henry  Hess.  Nous  ne 
citerons  pas  Cornélius,  plus  original,  quoique  également  voué  à  l'imitation,  et  qui 
nous  semble  devoir  l'aire  exception  (1).  Ces  prétendus  novateurs  oublièrent  trop 
facilement  que,  pour  rendre  la  réforme  complète,  ils  devaient,  avant  tout,  s'appli- 
([uer  à  développer  les  talents  individuels,  à  laisser  chacun  do  leurs  disciples  suivre 
l'impulsion  de  son  caractère,  et  s'exercer  d'après  la  manière  de  sentir  et  de  voir 
qui  lui  était  propre.  Hs  taillèrent  un  uniforme,  le  firent  endosser  à  chacun  des 
nouveaux  convertis,  et  les  rangèrent  sous  une  seule  et  même  bannière,  la  bannière 
religieuse  du  moyen  âge.  Ils  voulurent  faire  à  leur  époque  une  sorte  de  violence 
morale,  et  nous  craignons  fort  que  cette  tentative,  que  le  succès  parut  un  moment 
couronner,  ne  soit  préjudiciable  à  leur  gloire.  Nous  ne  sommes  plus  en  effet  au 
temps  où  la  sainteté  des  mystères  du  catholicisme  préoccupait  exclusivement  l'es- 
prit des  hommes,  ou  le  dogme  était  à  la  fois  l'objet  des  méditations  des  docteurs, 
des  chants  du  poète  et  des  compositions  de  l'artiste.  De  nos  Jours  la  foi  n'est  plus 
que  le  partage  du  petit  nombre  ;  et  comment  sans  la  foi  se  faire  le  peintre  d'une 
croyance?  Quelques-uns  des  novateurs  allemands  abjurèrent,  il  esl  vrai,  le  protes- 
tantisme, mais  plutôt  pour  établir  une  sorte  de  conséquence  entre  leurs  œuvres  et 
leurs  doctrines,  que  pour  obéir  à  une  impérieuse  conviction.  Nous  croyons  donc 
que  celte  tentative  de  restauration  de  la  peinture  religieuse  fut  nuisible  au  progrès, 
que  cette  prétention  de  retremper  l'art  aux  saintes  eaux  du  baptême  lui  fut  fatale; 
elle  conduisit  néce.ssairement  des  artistes  qui  croyaient  peu  à  l'imitation  de  ceux 
qui  les  avaient  devancés  et  qui  avaient  cru  sincèrement.  Cette  imitation,  modéi'ée 
dans  le  principe  et  contenue  dans  certaines  limites  par  les  chefs  du  mouvement,  se 
transforma  bientôt  en  une  sorte  d'adoration  exclusive  des  maîtres  primitifs  et  de 
fanatique  admiration  pour  leurs  œuvres;  elle  précipita  la  queue  de  l'école  dans  les 
plus  incroyables  excès  ;  de  Giotto  et  de  Cimabuë  on  remonta  brusquement  jus- 
qu'aux byzantins. 

L'axiome  fondamental  de  la  nouvelle  école  allemande,  que  répètent  sous  toutes 
les  formes  les  théoriciens  dont  nous  avons  parcouru    les  ouvrages  el  dont  nous 

(1)  Les  lignes  suivantes,  que  Gérard  écrivait  à  Cornélius  en  1828,  conliennoni,  mettant 
;i  part  la  légère  nuance  d'exagération  polie  que  comporle  toujours  l'éloge  adressé  directe- 
ment, l'appréciation  la  plus  juste  el  la  plus  spirituellement  exprimée  du  génie  de 
(Cornélius  : 

«  Certes,  monsieur,  vous  occuperez  une  place  honorable  dans  l'histoire  des  arts.  Vous 
;ivez  su  rendre  au  génie  de  la  peinture  sa  première  jeunesse  et  sa  première  vigueur,  et 
l'Allemagne  vous  devra  l'honneur  d'avoir  accompli  tout  ce  que  les  xy"  et  xvi"  siècles  lui 
avaient  promis  d'illuslralion.  Cette  régénération  sera  durable,  parce  qu'elle  esl  fondée  sur 
l'étude  du  vrai,  dont  les  anciens  avaient  un  si  profond  sentiment,  parce  qu'elle  est  surtout 
d'accord  avec  les  mœurs,  l'esprit  cl  la  littérature  de  votre  époque,  el  c'est  en  quoi  celle 
léforme  diffère  des  modes  passagères,  qui,  dans  d'aulros  pays,  ont  souvent  modifié  les  arts 
sans  leur  imprimer  des  caractères  durables. 
»  25  seplembre  1828.  » 

Gérard  n'cûl  peut-être  pas  écrit  cela  vers  1S10;  mais,  en  1828.  la  nouvelle  école  avait 
fait  ses  preuves,  el  Gérard,  qui  manquait  un  peu  de  ce  que  l'arlisle  allemand  possédait 
surabondamment,  n'hésitait  pas  à  se  prononcer  avec  ce  désinlcressemcnl  du  combattanl 
qui  s'est  relire  d(;  la  lice  où  il  a  lui-niéiac  rcmporlé  plus  d'un  triomphe. 


EN  allemagm;.  r)2;j 

avons  cilc  les  noms  en  lôte  de  cet  article,  que  professent  les  maîtres  et  que  les 
disciples  s'eirorcenl,  à  leur  exemple,  de  mettre  en  pratique,  c'est  que  l'art  l'orme 
une  chaîne  cpii  ne  peut  être  interrompue.  C'est  pour  être  lîdèk's  à  ce  principe,  dont 
ils  l'ont  toutefois  une  application  erronée,  que  ces  innexil)los  logiciens  sont  re- 
tournés aux  traditions  by/.anlines.  Mais  celle  chaîne  des  arts  ne  remoute-t-elle 
donc  pas  bien  au  delà  des  byzantins'?  Au  lieu  de  la  reprendre  à  son  origine,  ils  la 
re|)rennent  seulement  à  une  de  ses  interruptions,  au  brisement  d'un  des  chaînons. 
Cornélius,  le  plus  original  des  imilaleurs,  a  dit  quelque  part  qu'il  y  avait  plus  de 
mérite  à  suivre  les  anciens  modèles  qu'à  se  frayer  une  route  nouvelle;  si  Cornélius 
fftt  resté  fidèle  à  cette  maxime,  il  ne  serait  pas  ce  qu'il  est.  Uhiand,  qui  faisait  à  la 
théorie  de  l'art  une  heureuse  application  du  sentiment  poétique,  a  professé  des  doc- 
trines conlraires  que  l'école  aurait  dû  sérieusement  méditer.  Lorsqu'il  retrouvait 
dans  le  conte  de  la  Belle  au  bois  dormant  le  symbole  du  long  sommeil  de  la  poésie 
nationale  au  fond  des  forêts  allemandes,  il  pensait  sans  doute  à  la  peinture  sa 
steur;  aussi  opposait-il  à  la  tendance  à  l'imitation  (lui  se  manifestait  de  toutes 
parts  et  qui  ne  pouvait  que  prolonger  ce  fatal  engourdissement  de  l'art,  le  sys- 
tème de  la  force  créatrice,  qui  agit  isolément,  incessamment,  et  qui  tend  à  pro- 
duire sans  cesse  du  nouveau.  Malheureusement  sa  voix  resta  sans  écho;  l'imitation 
prévalut  ;  il  est  curieux  de  rechercher  jusqu'à  quel  point,  et  d'examiner  la  valeur 
des  modèles  qu'étudièrent  et  que  reproduisirent  à  l'envi  ces  prétendus  restaurateurs 
de  l'art. 

La  basilique  de  Saint-Marc  à  Venise  est  l'un  des  monuments  les  plus  complets 
cl  les  plus  curieux  de  l'art  au  moyen  âge.  Conslruite  sur  le  modèle  de  Sainte-So- 
phie par  des  architectes  venus  de  Constantinople,  décorée  de  mosaïques  par  les 
artistes  grecs,  qui  florissaient  du  ix"  au  xii"  siècle,  elle  offre  dans  toutes  les  parties 
que  le  goût  des  âges  suivants  n'a  pas  modifiées  la  révélation  la  plus  curieuse  de  ce 
style  de  transition  que  l'on  a  appelé  byzantin  ;  produit  trop  vanté  d'une  civilisa- 
lion  avancée  et  cependant  incomplète,  oîi  la  bizarrerie  a  remplacé  la  grâce,  la  fan- 
taisie la  règle,  la  richesse  la  correction,  où  la  rudesse  tient  lieu  de  la  force  et  l'es- 
prit du  génie.  Ce  style  n'est,  après  tout,  que  le  style  d'une  époque  de  décadence; 
croirait-on  que  ce  soit  le  modèle  que  les  disciples  les  plus  avancés  de  la  nouvelle 
école  allemande,  architectes  ou  peintres,  se  sont  proposé  d'imiter  de  préférence  à 
tout  autre'? 

Un  des  principaux  ornements  de  la  basilique  vénitienne,  c'est  la  fameuse  mo- 
saïque du  maître-autel  appelée  la  Pala  d'Oro.  Cette  mosaïque,  ouvrage  de  pein 
Ires  byzantins  qui  travaillaient  à  Venise  vers  le  milieu  du  x«  siècle,  offre  une  suite 
de  compartiments  représentant  les  principales  scènes  de  l'ancien  et  du  nouveau 
Teslamenl,  ou  retraçant  les  événements  les  plus  saillants  de  la  vie  de  saint  Marc, 
des  apôtres  et  des  prophètes.  Chacun  de  ces  tableaux  est  accompagné  de  légendes 
grecques  et  latines  demi-barbares.  Leur  aspect  est  étrange  et,  il  faut  le  dire,  re- 
poussant; on  croirait  voir  des  peintures  sur  verre  collées  contre  un  mur,  c'est-à- 
dire  dépouillées  de  leur  transparence  et  de  leur  éclat.  Que  de  fois  cependant 
avons-nous  vu  ces  jeunes  peintres  allemands,  adeptes  exaltés  de  la  nouvelle  école, 
se  grouper  devant  ces  mosaïques,  copier  jusqu'à  leur  coloris  à  demi  effacé,  et 
pousser  le  fanatisme  de  l'imitation  jusqu'à  reproduire  dans  leurs  tableaux  ces  im- 
perfections matérielles! 

La  composition  de  chacun  des  sujets  de  cette  grande  mosaique,  pris  isolément, 
ne  manque  pas  d'une  certaine  vigueur  naive.  I^eur  ensemble  a  de  la  grandeur.  Les 


S26  L'AUT    MODERNE 

poses  traditionnelles  et  hiératiques  des  principaux  personnages  des  diverses  lé- 
gendes sont  remplies  d'une  rude  et  sauvage  majesté.  Mais  quelle  bizarrerie  dans 
la  disposition  des  groupes  !  quelle  incorrection  dans  les  détails  de  forme  !  quelle 
sécheresse  dans  le  dessin,  où  toutes  les  règles  de  la  perspective  linéaire  sont  mises 
en  oubli  !  quelle  grossièreté  dans  l'ensemble  !  La  distance  de  ces  mosaïques,  chefs- 
d'œuvre  de  l'art  byzantin,  aux  mosaïques  grecques  de  Pompeï  est  immense.  Les 
procédés  peuvent  être  les  mêmes,  les  résultats  sont  différents.  L'art,  arrivé  chez 
les  Grecs  à  la  plus  haute  perfection,  est  retourné  à  son  enfance. 

L'art  byzantin,  en  effet,  n'est  que  le  produit  d'une  décadence  à  laquelle  une 
nouvelle  idée  religieuse  a  imposé  un  caractère  de  mystique  originalité  bien  diffé- 
rent du  symbolisme  antique.  Sous  l'influence  de  l'idée  chrétienne  toute  nue,  la 
terreur  et  la  rudesse  ont  remplacé  la  force  et  la  grikce,  la  foi  a  détrôné  l'amour. 

Nous  ne  pouvons  trop  le  répéter,  pour  bien  comprendre  le  caractère  de  cette 
renaissance  byzantine  que  tentent  les  artistes  de  l'Allemagne  moderne,  que  prê- 
chent ses  écrivains,  et  pour  en  reconnaître  toute  la  vanité,  il  faudrait  étudier  la 
décadence  de  l'art  antique.  Nous  verrions  (jue  ces  monuments  que  nous  ont  laissés 
les  Grecs  du  bas-empire,  et  que  l'on  s'avise  si  singulièrement  de  nous  présenter 
comme  autant  de  chefs-d'œuvre,  ne  sont  que  le  résultat  d'une  suite  d'altérations 
successives  des  grands  et  beaux  modèles  que  l'antiquité  avait  légués  aux  âges  sui- 
vants; altérations  dues  à  l'ignorance  ou  à  la  maladresse  d'artistes  sans  talent  et 
aux  influences  d'une  nouvelle  doctrine  religieuse  dont  les  adeptes  avaient  besoin 
d'images  qui  les  frappassent  fortement.  Il  serait  facile  de  suivre,  siècle  par  siècle, 
les  progrès  de  cette  décadence,  à  partir  de  la  première  renaissance  grecque  sous 
Adrien,  jusqu'au  jour  où  les  croisés,  maîtres  de  Conslanlinople,  battirent  monnaie 
avec  les  statues  d'Hercule  et  d'Hélène,  et  avec  la  Jnnon  de  Samos,  ce  chef-d'œuvre 
de  Lysippe.  On  verrait  cette  décadence,  déjà  sensible  sous  les  successeurs  d'A- 
drien, se  continuer  sous  Constantin  et  sous  Honorius,  et,  lors  de  l'abolition  des 
sacrifices,  la  destruction  des  idoles  et  l'application  des  temples  au  nouveau  culte, 
obéir  à  une  violente  et  rapide  impulsion.  Ces  images  et  ces  statues,  nécessairement 
symboliques,  devaient  être  nombreuses,  et,  du  moment  qu'elles  affectaient  un  cer- 
tain caractère  typique,  le  vulgaire  les  regardait  comme  accomplies;  de  là  l'extrême 
négligence  des  artistes  chargés  de  les  exécuter.  Lors  des  grandes  dissensions  des 
iconoclastes  et  des  iconolàtres,  l'art  byzantin,  soumis  à  certaines  règles  hiératiques, 
avait,  quant  aux  représentations  de  la  Divinité,  des  anges  et  des  saints  person- 
nages, une  singulière  analogie  avec  l'art  égyptien.  La  peinture  religieuse  n'était 
plus  qu'une  sorte  de  langage  hiéroglyphique  à  l'usage  des  initiés,  qui  s'adressait 
plutôt  à  l'esprit  qu'aux  sens  des  fidèles  devenus  plus  nombreux.  C'est  alors  que  le 
crucifix,  emblème  des  suprêmes  douleurs  de  l'âme  el  du  corps,  remplaça  les  riants 
symboles  du  paganisme,  qui  s'appuyait  sur  la  volupté.  Le  Christ,  la  Vierge,  les 
anges,  les  apôtres  et  les  saints  eurent  chacun  un  caractère  spécial,  ou  plutôt  un 
moule  propre  dont  ils  ne  pui"ent  s'échapper.  Ce  caractère  ne  s'altère  sensiblement 
que  lors  de  la  conquête  de  Constantinople  par  les  Lalins.  Mais  ce  moule  ne  fut 
complètement  brisé  qu'au  moment  du  triomphe  définitif  de  la  renaissance  italienne, 
cette  réaction  de  l'art  antique  contre  la  décadence  qui  prévalait  depuis  si  longtemps, 
réaction  dont  les  Siennois  et  les  Pisans  donnèrent  les  premiers  le  signal. 

A  l'appui  de  cette  théorie  de  l'art  byzantin,  nous  pourrions  au  besoin  citer  une 
foule  d'exemples  que  les  monuments  nous  fourniraient;  mais  toutes  preuves  de  ce 
senre  nous  paraissent  superflues.  Elles  ne  convaincraient  pas  ces  esprits  enthou- 


EN    ALLEMAGNE.  JîiJT 

siasles  qui  prolï'roiil  la  l>izaiTerie  à  la  vérité,  que  le  curieux  séduit  à  l'ét^al  du 
beau,  et  qui,  par  horreur  de  la  réalité,  qu'ils  proclauient  uialériclle  et  basse,  se  per- 
deut  dans  les  régions  d'un  vague  mysticisme  et  d'un  symbolisme  puéril. 

Les  écoles  allemandes  qui  dominent  aujourd'hui  ne  se  proposent  sans  doute  pas 
de  rétablir  ce  moule  uniforme  et  absolu.  La  foule  elle-même,  si  facile  îi  se  prendre 
d'enthousiasme  pour  tout  ce  qui  est  bizarre  et  nouveau,  rejetterait  avec  dégoût  ces 
grossiers  simulacres,  que  pouvait  seule  accepter  une  civilisation  étouflée  sous  h; 
suaire  du  mysticisme.  C'est  plut»')t  l'esprit  que  la  lettre  que  les  chefs  voudraient 
remettre  en  honneur.  Cet  esprit,  ils  le  cherchent  dans  les  premiers  monumenls  de 
l'art  italien  si  visiblement  empreints  du  sentiment  byzantin,  comme  dans  les  mo- 
numents grecs  eux-mêmes.  Ils  recommandent  à  leurs  élèves  l'étude  des  vieux  maî- 
tres ultramontains  qu'ils  regardent  comme  le  complément  de  celle  des  maîtres 
byzantins;  ils  ont  là-dessus  de  ces  théories  absolues  et  de  ces  bizarres  prédilections 
qui  étonnent  tant  ceux  qui  ne  connaissent  pas  les  singulières  fantaisies  de  l'esprit 
allemand  (1). 

On  montre  au  musée  de  Bologne  une  tête  de  madone  que  l'on  attribue  à  saint 
Luc.  Si  l'on  en  croyait  la  tradition,  ce  saint  l'aurait  peinte  vers  l'an  50  de  notre 
ère.  Cette  tète,  évidemment  byzantine,  a  servi  de  modèle  aux  innombrables  images 
de  Vierge  qui,  du  v*"  au  xiv''  siècle,  décorèrent  les  autels  et  les  absides  des  temples. 
Détrônée  vers  le  xv"=  siècle  par  les  madones  de  Pérugin  et  de  Raphaël,  cette  Vierge 
est  redevenue  de  nos  jours  un  des  types  favoris  des  peintres  de  la  nouvelle  école 
allemande.  IIM.  Eberhard  et  Schraudolph  l'ont  reproduite  à  l'envi  sur  les  fonds 
d'or  de  leurs  tableaux  à  compartiments.  D'autres,  comme  M.  Eggers,  s'efforcent  de 
rendre  à  la  figure  du  Christ  ce  caractère  de  rudesse  hautaine  et  implacable  que  les 
Grecs  lui  avaient  donné,  et  que  Michel-Ange  lui-même,  tout  en  la  matérialisant 
davantage,  lui  avait  conservé. 

Nous  retrouvons  également,  dans  les  tableaux  de  ces  peintres  mystiques,  la  re- 
production de  la  divinité  telle  que  la  comprenaient  les  artistes  primitifs.  C'est  évi- 
demment le  Jupiter  des  Grecs  qui  a  servi  de  premier  modèle  à  cette  image  de 
Jéhovah.  Sa  barbe  est  noire  et  frisée,  ses  yeux  sont  lixes  et  pénétrants;  son  front 
a  toute  la  majestueuse  sérénité  de  celui  du  dieu  d'Olympie.  Des  anges  aux  ailes 
d'épervier,  bleues  ou  pourpres,  se  détachent  sur  le  ciel  d'or  de  ces  tableaux.  L'i- 
mage de  l'homme  y  est  toujours  rude,  grossière,  écrasée.  Chez  ceux-là,  l'imitation 
est  excessive  et  tend  au  pastiche. 

D'autres  enfin,  comme  les  maîtres  des  grandes  écoles  de  Munich,  de  Dresde,  de 
Berlin  et  de  Francfort,  Owerbeck,  Hess,  Schadow,  Veit  et  Vogel,  ont  modifié  ce 
qu'un  semblable  mode  d'imitation  avait  de  trop  absolu.  Ils  ont  gardé  le  sentiment 
byzantin  qu'ils  se  sont  efforcés  d'allier  aux  formes  plus  sveltes  et  plus  délicates 
des  premières  écoles  italiennes.  Leurs  anges,  leurs  saints,  leurs  martyrs  et  leurs 
vierges  ont  ces  formes  grêles,  élancées  et  presque  diaphanes,  cette  maigreur  ascé- 
tique, cette  expression  souriante  et  réfléchie,  parfois  même  extatique,  que  Raphaël 
remplaça  par  la  plus  haute  perfection  de  la  forme,  par  la  grâce  angélique,  par  l'ir- 
réprochable beauté. 

(1)  Voir  les  ouvrages  de  MM.  Dursch,  Charles  Meyer  et  Muntcr,  dont  nous  avons  cité  les 
litres  au  commencement  de  cet  article,  ceux  de  MM.  PuHman,  Rumorh,  Boisseréc  et  de 
tant  d'autres.  Nous  n'avons  pu  entrer  dans  l'analyse  de  ces  écrits;  la  matière,  assez  peu 
saisissable  de  sa  nature,  se  prêtait  diflieilemcnt  à  un  travail  de  ce  genre  :  nous  avons  dû 
nous  contenter  de  combattre  le  résumé  des  doctrines  de  ces  écrivains. 


JÎ28  l'aut  moderne 

Nous  nous  croyons  tout  à  fait  exempt  d'influence  et  de  préjugés  d'école.  Le  seul 
culte  que  nous  professions,  c'est  celui  de  la  nature  et  du  beau;  nous  ne  pouvons 
donc  que  nous  élever,  au  nom  des  immuables  principes,  contre  cette  exaltation  d'un 
art,  altération  de  l'art  véritable.  Encore  une  fois,  nous  croyons  que  c'est  plutôt  par 
amour  de  la  singularité,  par  erreur  ou  caprice  de  jugement,  par  corruption  du 
sentiment  et  du  goût,  que  par  conviction  et  sincérité,  que  tant  de  gens  de  talent, 
artistes  ou  critiques,  en  sont  venus  à  proclamer,  les  uns  par  leurs  écrits,  les  autres 
par  leurs  tentatives  de  résurrection  plutôt  que  de  renaissance,  que  le  beau,  le 
grand,  le  vrai,  résidaient  surtout  dans  les  oeuvres  de  ces  artistes  des  premières  épo- 
ques de  l'art  moderne. 

Remarquons,  en  passant,  que  ces  caprices  d'archaïsme  n'appartiennent  pas  seu- 
lement à  notre  époque,  mais  à  toutes  les  époques  avancées.  Nous  pourrions  signaler 
des  exemples  de  tentatives  analogues  chez  les  Grecs  et  chez  les  Romains  ;  mais  eux, 
du  moins,  étaient  de  bonne  foi  dans  l'imitation,  ils  s'avouaient  franchement  fai- 
seurs de  pastiches.  Les  antiques  chefs-d'œuvre  de  la  statuaire,  de  la  céramique  ou 
de  la  peinture  ayant  une  haute  valeur,  ils  les  imitaient  le  mieux  qu'ils  pouvaient, 
non  par  amour  de  cet  art  suranné,  mais  par  spéculation. 

Outre  cette  tendance  à  l'imitation,  naturelle  aux  écoles  des  époques  érudites, 
un  autre  écueil  s'est  offert  aux  peintres  de  l'Allemagne  moderne,  contre  lequel  leur 
talent  a  échoué  :  l'abus  de  la  pensée.  C'est  par  là  surtout  que  pèchent  les  écri- 
vains, les  philosophes  et  les  poètes  d'au  delà  du  Rhin,  et  les  peintres  ont  failli 
comme  eux.  «  A  peine  les  artistes  allemands  ont-ils  une  impression,  qu'ils  en 
tirent  une  foule  d'idées,  a  dit  quelque  part  M""'  de  Staèl;  ils  vantent  beaucoup  le 
mystère,  mais  c'est  pour  le  révéler,  et  l'on  ne  peut  montrer  aucun  genre  d'origina- 
lité en  Allemagne  sans  que  chacun  vous  explique  comment  celte  originalité  vous  est 
venue.  C'est  un  grand  inconvénient,  surtout  pour  les  arts,  où  tout  est  sensation  ; 
ils  sont  analysés  avant  d'être  sentis,  et  l'on  a  beau  dire  après  qu'il  faut  renoncer  à 
l'analyse,  l'on  a  goûté  du  fruit  de  l'arbre  de  la  science,  et  l'innocence  du  talent 
est  perdue  (1).  d  De  nos  jours  cela  est  peut-être  encore  plus  vrai  que  du  temps  de 
M™°  de  Staël,  cette  innocence  est  plus  complètement  perdue  que  jamais,  et  cela 
est  d'autant  plus  sensible  que  les  gens  de  talent  se  croient  obligés  de  l'affecter.  Ils 
ressemblent  à  ces  actrices  sur  le  retour  qui  jouent  les  ingénues;  les  grimaces  et  le 
rouge  paraissent  toujours. 

Il  en  est  d'autres  que  l'abus  de  la  pensée  conduit  à  la  recherche  continue  des 
symboles,  et  par  suite  à  l'exagération  et  à  l'obscurité.  Qu'arrive-t-il  même  à  la 
suite  de  leurs  combinaisons  les  plus  savantes?  C'est  que  les  plus  éminenls  d'entre 
eux,  MM.  Owerbeck,  Hess  et  tant  d'autres  sont  quelquefois  obligés  d'écrire  un  livre 
pour  faire  comprendre  le  tableau  qu'ils  viennent  d'achever.  Naguère  encore 
M.  Owerbeck  s'est  trouvé  dans  ce  cas.  Sans  le  secours  de  la  brochure  qu'il  a 
publiée,  sa  grande  fresque  du  Triomphe  de  la  religion  dans  les  arts,  la  plus  capi- 
tale de  ses  compositious,  serait  demeurée  une  sorte  d'énigme  dont  le  public  aurait 
eu  peine  à  trouver  le  premier  mot.  C'est  là,  du  reste,  un  défaut  inhérent  à  ces 
sortes  de  peintures  synoptiques  et  symboliques.  Le  dernier  ouvrage  de  M.  Dela- 
roche,  si  remarquable  sous  tant  de  rapports,  pourrait  nous  fournir  plus  d'une 
preuve  concluante  à  l'appui  de  cette  assertion.  Le  nombre  de  ceux  qui  ont  compris 
dans  toute  son  étendue  la  pensée  du  peintre  est  peut-être  fort  restreint. 

(1)  De  l'Allemagne,  seconde  partie,  cliap.  xxxi. 


EN    ALLEMAGNE.  \)-2d 

M.  Hippolyle  Forloul,toiil  en  reconnaissant  ces  défauts  de  la  nouvelle  école  ger- 
niauitiiie,  dans  le  livre  qu'il  vient  de  publier  sur  l'.lH  en  JUemarjne  A), nous  a  paru 
beaucoup  trop  disposé  à  les  excuser,  et,  disons  plus,  à  les  imiter.  L'esthétique  alle- 
mande a  trouvé  tout  à  la  fois  en  lui  un  traducteur  et  un  apôtre  passionné.  Le  fond 
de  ses  théories,  la  forme  audacieuse  et  parfois  confuse  dont  il  les  revêt,  l'enthou- 
siasme qu'il  affecte  et  dont  il  fait  le  bizarre  auxiliaire  de  la  critique,  tout  cela 
semble  autant  d'emprunts  au\  habitudes  des  théoriciens  des  écoles  contemporaines, 
aux  Rumorh,  aux  Boisserée,  aux  Dursch,  aux  Oltfried  Millier.  Ardent,  comme  les 
néophytes  le  sont  toujours,  M.  Hippolyle  Fortoul,  dans  l'exposition  de  ces  doctrines 
nouvelles,  s'est  laissé  trop  souvent  emporter  à  d'étranges  écarts  ;  il  a  voulu  res- 
sembler aux  maîtres,  et  comme  eux  il  court  le  risque  non-seulement  de  n'être  pas 
compris,  mais  même  de  ne  pouvoir  lui-même  se  parfaitement  comprendre.  Nous  le 
mettrions,  par  exemple,  au  défi  de  nous  donner  une  explication  satisfaisante  de 
l'application  de  la  formule  ternaire  tîie'ologique  à  l'histoire  de  l'art,  dont  il  assure 
avoir  fait  la  base  de  son  système,  application  qu'il  assure  même  avoir  faite  à  l'en- 
semble de  son  livre,  au  fond  duquel,  assure-t-il,  on  doit  la  retrouver.  Nous  avons 
vainement  cherché  dans  le  livre  de  M.  Fortoul  quelque  chose  de  semblable,  nous  n'y 
avons  trouvé  qu'une  suite  d'articles  souvent  intéressants,  quelquefois  singuliers,  sur 
les  sujets  les  plus  divers  :  architecture,  peinture,  sculpture  et  musique;  art  grec, 
italien,  byzantin  et  allemand;  revue  succincte  des  écoles,  description  de  monu- 
ments, biographie  des  grands  artistes,  le  tout  souvent  confus,  chargé  de  répéti- 
tions, en  un  mot  disposé  sans  méthode,  et  manquant  absolument  d'ensemble, 
quelque  effort  qu'ait  pu  faire  M.  Fortoul  pour  être  méthodique,  quelque  prétention 
qu'il  affecte  à  un  grand  ensemble.  Nous  nous  occuperons,  dans  l'occasion,  de  quel- 
ques-unes de  ces  vues  de  détail  de  M.  Fortoul  ;  revenons  à  notre  sujet. 

Cet  abus  de  la  pen.sée  chez  les  artistes  allemands  tient  souvent  à  linfluence  trop 
marquée  que  les  gens  de  lettres  ont  toujours  exercée  sur  les  peintres,  inlluence 
qu'un  de  leurs  critiques,  M.  de  Rumorh  (2),  nie  tout  à  fait  à  tort.  Cette  influence 
est  fort  sensible.  Il  suffit,  pour  se  bien  convaincre  de  ses  effets,  de  jeter  seulement 
un  rapide  coup  d'œil  sur  les  sujets  que  traitent  de  prédilection  les  peintres  des 
principales  écoles.  Souvent,  il  est  vrai,  ces  artistes  ne  se  sont  faits  que  les  traduc- 
teurs des  poètes  et  des  romanciers,  et  nous  ne  pouvons  les  blâmer  lorsque  cette 
traduction  s'applique  à  des  ouvrages  que  le  succès  a  consacrés.  Le  roi  de  Bavière 
faisant  paraphraser,  par  ses  peintres,  Homère,  Hésiode,  Pindare,  Anacréon,  Eschyle 
et  Aristophane,  nous  a  paru  obéir  à  une  heureuse  inspiration  d'artiste  et  d'homme 
de  goût.  Les  critiques  que  nous  pourrions  faire  de  ces  grands  travaux  s'applique- 
raient donc  moins  au  système  qui  les  a  conçus  et  dirigés  qu'au  mode  d'exécution 
suivi  pour  les  exprimer;  l'ensemble  et  l'unité  qui  les  caractérisent  méritent  l'ap- 
probation de  la  critique,  qui  ne  saurait  trop  encourager  toute  tentative  de  ce  genre; 
ces  qualités  ne  compensent  cependant  pas  absolument  ce  que  l'exécution  maté- 
rielle a  de  défectueux. 

Ce  même  système  de  traduction  peinte  appliqué  aux  grandes  épopées  allemandes 
mérite  également  d'être  approuvé;  la  poésie  héroïque,  comme  la  fable  et  l'histoire, 
sont  du  domaine  de  la  peinture;  mais  lorsque  l'artiste,  par  une  application  erronée 

(1)  De  l'Art  en  Allemagne,  par  M.  Hippolyle  Fortoul;  2  vol. ,  Paris,  1842. 

(2)  De  Rumorh,  Influence  de  la  linérature  sur  la  nouvelle  activité  artistique  des  Alle- 
mands. Celle  notice  est  insérée  dans  l'ouvrage  du  comle  de  Raczynski. 


1530  l'art  diodebine 

de  son  art,  veut  exprimer  des  abstractions,  lorsqu'il  prétend  exposer  un  système 
de  philosophie  ou  développer  une  théorie  morale,  il  fait  fausse  route,  s'égare  dans 
les  ténèbres,  ou  se  perd  dans  les  nuages.  On  a  dit  quelque  part,  avec  une  apparence 
de  raison,  que  le  peintre  devait  se  borner  à  donner  un  corps  et  une  forme  à  la 
pensée  que  le  philosophe  lui  fournirait;  nous  croyons  que  l'on  serait  plus  près  du 
vrai  en  exhortant  le  peintre  k  être  tout  à  la  fois  le  metteur  en  œuvre  et  le  penseur, 
l'artisan  et  le  philosophe;  obligé  de  se  comprendre,  il  courrait  moins  souvent  le 
risque  de  rester  incompréhensible;  les  fantômes  qu'il  aurait  créés,  produit  de  son 
imagination  et  non  du  calcul,  auraient  droit  d'émouvoir  le  public,  ce  juge  capri- 
cieux que  dégoûtent  d'abstraiies  personnifications,  que  glacent  de  froids  symboles. 

M.  Fortoul  prétend  quelque  part  que  les  travaux  de  Heyne,  de  Woss,  de  Bœcke, 
d'Otlfried  Mûller,  de  Schelling  et  de  Hegel  sont  le  principe  et  le  vivant  commen- 
taire de  ceux  des  Schwanthaler,  des  Zimmermann  et  des  Hess,  les  peintres  du  pan- 
théisme, comme  ceux-là  en  sont  les  poètes  et  les  docteurs  ;  nous  sommes  cette  fois 
tout  à  fait  de  l'avis  de  M.  Fortoul.  Mais  cette  vérité,  qu'il  proclame  à  la  louange  des 
artistes,  nous  paraît  à  nous  un  motif  de  blâme.  La  seule  application  raisonnable  du 
panthéisme  à  la  peinture  et  à  la  sculpture,  à  l'art  en  un  mot,  a  été  faite  il  y  a  deux 
mille  ans  par  les  Phidias,  les  xVpclles,  et  par  toute  la  brillante  génération  des  ar- 
tistes grecs.  Le  panthéisme,  chez  eux,  n'était  qu'une  poétique  union  de  la  forme  et 
de  la  pensée,  et  non  une  explication  de  la  pensée  par  la  forme.  Ces  grands  artistes 
recouvraient  d'images  palpables,  naturelles  et  d'une  incomparable  beauté,  les 
riantes  fictions  des  poètes  dont  ils  reproduisaient,  à  l'aide  du  marbre  ou  du  pin- 
ceau, les  personnifications  symboliques.  Ces  dieux  dont  ils  peuplaient  leurs  temples 
avaient  des  formes  consacrées,  des  intérêts  humains  et  des  passions  toutes  physi- 
ques; leurs  attributs,  toujours  les  mêmes  et  faciles  à  saisir,  frappaient  vivement  la 
foule,  qui  voyait  en  eux  des  êtres  d'une  nature  supérieure,  mais  avec  lesquels  elle 
pouvait  néanmoins  sympathiser.  Protecteurs  de  ses  faiblesses,  complices  de  ses 
passions,  ils  plaisaient  autant  à  ses  sens  qu'à  son  intelligence,  tandis  que  ces  abs- 
tractions que  les  panthéistes  allemands  ont  tenté  de  traduire  cl  de  populariser  à 
l'aide  d'obscurs  symboles,  diflicilement  compris  par  un  petit  nombre  d'initiés,  ne 
parlent  que  confusément  à  rinlelligence  et  ne  s'adressent  jamais  aux  sens. 

C'est  là  leur  gloire,  leur  titre  suprême  aux  suffrages  des  esprits  d'élite,  aux  sym- 
pathies de  la  haute  critique,  s'écrieront  d'aveugles  adeptes,  de  fanatiques  admira- 
teurs. Nous  apprécions  à  toute  leur  valeur  l'élévation  de  la  pensée,  la  nobles.se  et 
la  recherche  savante  du  style,  mais  la  solennité  prétentieuse,  le  grandiose  ampoulé, 
la  pensée  qui  s'isole  trop  complètement  par  l'abstraction,  nous  laissent  froids  et 
sans  émotion;  le  peintre  qui  sacrifie  absolument  la  forme  et  la  couleur  à  la  pensée, 
au  lieu  d'être  à  la  fois  le  modeleur  et  le  coloriste  de  l'idée  et  l'esclave  de  la  forme, 
ne  sera  jamais  qu'un  artiste  d'un  ordre  secondaire.  La  peinture,  ce  moyen  par  ex- 
cellence d'émouvoir  l'homme  par  la  reproduction  parfaite  et  choisie  de  la  forme, 
doit  parler  autant  aux  sens  qu'à  l'esprit,  dût-elle  être  ensuite  accusée  de  maté- 
rialisme ;  le  culte  de  la  forme  ne  peut  jamais  être  indépendant  du  culte  de  la  ma- 
tière, l'un  ne  pouvant  exister  sans  l'autre. 

Ce  système  panlhéo-spiritualiste  des  Allemands,  bien  différent  de  l'idéal  du  siècle 
précédent,  de  cet  idéal  prêché  si  éloquemment  par  Winkelmann  et  ses  disciples, 
est  aussi  faux  dans  son  sens.  11  mène  à  la  convention  et  à  la  munière  par  des  voies 
différentes.  L'idéal  de  Winkelmann,  renouvelé  des  statuaires  de  la  Grèce  antique, 
proposait  à  l'artiste  un  singulier  problème,  la  formation  d'un  tout  complet  et  irré- 


EN    ALLEMAGNE.  •»•>  I 

procliable  au  moyen  de  fragments  épars  et  rapportés.  Il  abolissait  l'unité  naturelle 
et  typique  à  laquelle  on  peut  arriver  encore  en  choisissant  la  forme,  en  la  corri- 
geant même  s'il  y  a  lieu,  mais  non  pas  en  la  déplaçant  et  en  la  dénaturant.  Le  spi- 
ritualisme des  écoles  contemporaines  n'a  pas  si  grand  souci  de  la  forme:  il  la  veut, 
il  est  vrai,  une  et  naturelle,  c'est  là  son  côté  louable  ;  mais  il  s'inquiète  peu  de  sa 
perfection,  pourvu  qu'elle  exprime  sufTisamment  certaines  abstractions.  L'indivi- 
dualité ainsi  comprise  perd  toutefois  ce  caractère  de  vérité  qui  lui  est  propre;  elle 
n'est  plus  pour  les  chefs  d'école  qu'une  sorte  de  représentation  conventionnelle,  de 
langue  plus  frappante  que  la  langue  écrite,  et  plus  propre  qu'elle  à  développer  cer- 
taines idées  philosophiques  ou  religieuses.  Nous  ne  devons  pas  être  surpris  si  pour 
mieux  la  parler,  si  pour  être  plus  complètement  ascétiques,  les  promoteurs  de  la 
révolution  religieuse  opérée  dans  la  peinture  allemande  se  sont  crus  sérieusement 
obligés  d'abjurer  le  protestantisme,  ce  culte  de  la  raison.  Jaloux  de  cimenter  le 
plus  étroitement  possible  l'alliance  de  la  religion  et  de  l'art,  la  secte  nouvelle,  dite 
dès  lors  nazaréenne  (1),  voulut  se  laver  parle  baptême  de  sa  souillure  matérialiste; 
ses  adeptes  songèrent  dans  cette  circonstance  à  établir  une  corrélation  intime  et 
tout  à  fait  conséquente  entre  leur  talent  et  leurs  croyances,  à  mettre  en  pratique 
ce  système  de  la  solidarité  de  l'art  et  de  la  vie  que  M.  Frédéric  Schlegel  a  déve- 
loppé dans  ses  écrits. 

Les  chroniqueurs  allemands  nous  racontent  avec  une  bonne  foi  toute  naïve  la 
tradition  suivante  :  Un  artiste  tyrolien  peignait,  dans  l'une  des  coupoles  d'Inspruck 
élevée  de  deux  cents  pieds  au-dessus  du  sol,  un  portrait  de  saint  Jean.  Pour  mieux 
juger  de  l'effet  d'une  main  qu'il  venait  d'achever,  le  peintre  se  recula  de  quelques  pas, 
oubliant  que  derrière  lui  se  trouvait  le  vide.  Il  tomba  et  se  croyait  perdu,  quand 
tout  à  coup  il  sentit  la  main  du  saint  qu'il  venait  d'achever  qui  le  saisissait,  et  qui, 
s'allongeant  de  deux  cents  pieds,  le  déposait  doucement  sur  le  pavé  du  temple.  Cet 
artiste  croyait,  la  foi  le  sauva.  Nous  douterions  fort  qu'elle  produisit  les  mêmes 
miracles  en  faveur  des  nazaréens  et  des  peintres  leurs  disciples.  Ces  conversions 
venues  à  point  et  dans  un  but  évidemment  intéressé  ne  nous  ont  jamais  paru  bien 
sincères.  Henri  IV,  nouveau  converti,  disait  avec  une  sorte  d'énergique  franchise  : 
Paris  vaut  bien  une  tncsse.  A  une  ou  deux  exceptions  près,  les  nazaréens  ont  bien 
pu,  sinon  dire,  du  moins  penser  qu'une  réputation  de  peintres  originaux  valait  bien 
une  nouvelle  profession  de  foi. 

L'histoire  de  cette  conversion  des  peintres  ultraniontains,  et  tout  le  chapitre  des 
Allemands  à  Rome,  forment,  avec  la  description  des  nouvelles  collections  de  Mu- 
nich et  diverses  notices  sur  les  premières  écoles  italiennes,  la  meilleure  partie  du 
livre  deM.  H.  Fortoul,  celle  où  règne  une  critique  saine  et  indépendante.  M.  Fortoul 
nous  raconte  d'une  manière  vive  et  naturelle  l'histoire  de  ces  apôtres  de  la  nouvelle 
doctrine,  depuis  leur  modeste  établissement  dans  les  ruines  abandonnées  d'un 
couvent  de  Rome,  jusqu'au  jour  de  leur  triomphe  et  de  leur  glorieux  retour  dans 
leur  patrie. 

En  remontant  avec  M.  Fortoul  à  l'origine  du  mouvement  ncn-chréticn  de  l'école 
allemande  moderne,  nous  la  trouverons  tout  à  la  fois  dans  les  influences  que  nous 
avons  déjà  signalées  et  dans  un  de  ces  caprices  des  faiseurs  de  collections,  qui,  par 
une  simple  tactique  de  spéculateurs,  voulurent  réveiller  le  goût  blasé  du  public  et 
substituer  une  mode  à  une  autre,  la  mode  de  Valtdeutsch  et  du  giottesque  à  celle 

(1)  On  les  appela  nazareni. 


552  l'art  moderne 

du  style  grec  et  du  style  composite  italien  que  Mengs  et  l'école  de  David  d'une  part, 
de  l'autre  le  Bernin,  Battoni  et  Appiani,  avaient  poussés  à  leurs  plus  extrêmes 
conséquences. 

Les  frères  Boisserée  (Sulpice  et  Melchior)  furent  donc  aussi  de  véritables  résur- 
rectionnistcs.  La  collection  des  vieux  maîtres  allemands  qu'ils  avaient  mis  tous  leurs 
soins  à  rassembler  et  ensuite  à  populariser,  exerça  sur  l'imagination  des  artistes 
contemporains  une  immense  influence,  et  tourna  de  ce  côté  tout  nouveau' leurs 
études.  M.  Solly,  arrivant  avec  la  riche  moisson  de  tableaux  des  maîtres  primitifs 
qu'il  avait  recueillis  en  Italie,  acheva  ce  que  les  frères  Boisserée  avaient  commencé. 
Dans  le  principe,  cette  passion  pour  les  écoles  archaïques  fut  aveugle.  Des  nmaleurs 
sans  discernement  achetèrent  tout  ce  qui  était  vieux,  la  date  à  leurs  yeux  établissant 
seule  le  mérite  d'un  tableau  ;  des  artistes  sans  goût  étudièrent  tout  ce  qui  ne 
dépassait  pas  la  première  époque,  comme  si  chacun  des  peintres  des  écoles  primi- 
tives avait  eu  nécessairement  du  talent.  Vers  181  G,  les  Italiens,  exhumant  à  l'envi 
de  leurs  greniers  de  vieux  rebuts  de  collections  poudreux  et  vermoulus,  disaient, 
avec  cette  bonhomie  railleuse  qui  leur  est  propre  :  Questa  robba  farrebe  figura  in 
Germanîa . 

En  peinture  comme  en  métaphysique,  les  Allemands  ont  un  grand  homme  tous 
les  deux  ans.  Les  interminables  listes  que  le  comte  Baczynski  a  jointes  à  sa  volu- 
mineuse et  intéressante  publication,  sur  l'histoire  de  l'art  moderne  en  Allemagne, 
prouveraient  au  besoin  l'exactitude  de  cette  assertion.  Depuis  Cartzens  ju.squ'à 
Kaulbach  et  Schwanthaler,  le  nombre  de  ces  artistes  soi-disant  supérieurs,  qui  se 
sont  succédé  et  qui  se  sont  placés,  à  divers  titres,  à  la  tête  des  diflerentes  écoles 
allemandes,  a  été  singulièrement  considérable.  Le  nombre  de  ceux  dont  les  noms 
ont  surnagé  au-dessus  du  torrent  d'oubli  est  comparativement  bien  restreint.  Araus 
Cartzens,  qui  a  fait  de  si  bizarres  applications  de  l'esthétique  allemande  à  l'art 
antique,  est  encore  l'un  de  ceux  dont  la  gloire  est  restée  la  moins  contestée.  L'ana- 
logie que  M.  Fortoul  établit  entre  ce  peintre  et  André  Chénier  nous  a  paru  man- 
quer de  justesse.  Amus  Cartzens,  tout  en  peignant  des  sujets  antiques  :  Homère 
chantant  l'Iliade,  Hélène  sur  les  murs  de  Troie,  etc.,  est  beaucoup  plus  allemand 
que  grec.  André  Chénier,  même  dans  ses  iumbcs  que  dicte  la  passion  du  jour,  la 
circonstance  présente,  est  beaucoup  plus  grec  que  français. 

Quels  sont,  après  Cartzens,  les  artistes  vraiment  populaires  de  l'Allemagne 
moderne  ?  Nous  nommerons  Cornélius,  Owerbeck,  Hess,  Veit,  Kaulbach,  Schadow, 
Schnorr  et  Schwanthaler,  et  peut-être  des  esprits  sévères  trouveront-ils  encore 
celle  liste  bien  longue.  Quant  à  nous,  en  la  proposant,  nous  faisons  nos  restrictions. 
En  citant  ces  noms  comme  populaires,  nous  ne  les  présentons  pas  comme  irrépro- 
chables ;  nous  aurions  voulu  que  M.  Fortoul  obéît  à  des  scrupules  analogues.  Cette 
exaltation  trop  continue  de  gloires  fort  douteuses,  souvent  même  de  médiocrités 
reconnues,  et  que  leur  seule  bizarrerie  semble  recommander  à  son  suffrage,  est 
peut-être  le  défaut  capital  de  son  livre.  Ces  artistes,  dont  il  devrait  soumettre  les 
œuvres  au  froid  examen  d'une  critique  désintéressée,  paraissent  exercer  sur  ses 
opinions  et  ses  jugements  une  influence  trop  exclusive.  On  le  voit  insensiblement 
se  rapprocher  de  ceux  que,  dans  le  principe,  il  semblait  condamner.  Il  excuse 
d'abord  leurs  défauts,  puis  il  les  approuve,  et  il  finit  par  se  passionner  pour 
d'aventureux  essais,  de  hasardeuses  théories.  Cette  aveugle  manie  d'archaïsme  que 
nous  reprochions  tout  à  l'heure  aux  artistes  allemands,  devient  à  ses  yeux  leur 
premier  litre  de  gloire,  il  exalte  les  œuvres  conçues  dans  cet  esprit  ;  il  reproduit, 


EN    ALLEMAGNE.  ^535 

en  les  aggravant,  leurs  clranges  systèmes  de  l'application  exclusive  de  la  peinture 
à  riu'cliitectiire.  Descendant  de  ces  hauteurs  et  s'occiipant  de  détails  matériels,  il 
regrette  les  fonds  d'or  des  fresques  des  byzantins,  la  disposition  naïvement  com- 
pliquée de  leurs  mosaïques,  l'aspect  rude  et  hautain  de  leurs  personnages,  l'unifor- 
mité de  leurs  symboles.  A  l'en  croire,  l'artiste  qui  veut,  de  nos  jours,  donner  une 
véritable  puissance  à  la  peinture  monumentîile,  doit  lui  appliquer  avec  discerne- 
ment les  procédés  du  bas-relief  sculptural.  «  Il  doit  non-seulement  renoncer  aux 
grands  eCfels  de  la  persi)ective,  mais  encore  sacrifier  la  saillie  naturelle  des  corps 
représentés  sur  les  premiers  plans.  Il  faut  qu'il  sache  manifester  en  quelque  sorte 
l'idée  toute  pure  à  l'aide  d'une  composition  simple  et  savante,  qu'il  subordonne 
cnlin  les  effets  de  la  couleur  à  ceux  du  dessin.  » 

Nous  ne  pouvons  trop  hautement  condamner  ce  système,  qui  ne  tend  à  rien 
moins  qu'à  annihiler  la  peinture,  le  premier  des  trois  grands  arts  du  dessin,  celui 
qui  doit  parler  à  l'esprit  de  la  façon  la  plus  éclatante,  au  profit  de  l'architecture, 
cet  art  né  du  besoin  et  non  du  luxe.  La  peinture,  c'est  la  vie  humaine  reproduite  à 
l'aide  de  la  forme  et  de  la  couleur.  Se  borner  à  en  faire  la  reproduction  de  l'idée  pure, 
comme  le  prétendent  les  artistes  de  l'Allemagne  et  M.  Fortoul  après  eux,  c'est  l'as- 
similer à  une  sorte  de  langage  hiéroglyphique,  à  une  traduction  froide  et  stérile  de 
la  pensée;  de  cette  traduction  à  la  légende  écrite,  il  n'y  a  qu'un  pas,  que  d'abstrac- 
tion en  abstraction  on  aura  bientôt  franchi. 

Avec  cette  façon  de  voir,  il  était  encore  naturel  que  M.  Fortoul  fit  dater  la  déca- 
dence de  la  grande  peinture  du  jour  où  les  peintres  de  Sienne  et  Florence  firent 
descendre  leurs  figures  de  ces  ciels  d'or  qu'il  regrette,  pour  les  placer  au  milieu  de 
fonds  possibles  et  existants.  C'est  là  une  conséquence  nécessaire  de  son  système. 
M.  Fortoul  s'y  montre  constamment  fidèle.  S'il  n'a  que  d'amères  critiques,  que  des 
paroles  de  blâme  pour  ces  peintres  qui  popularisèrent  la  peinture,  qui  d'un 
art  mystique,  réservé  à  un  petit  nombre  d'initiés,  en  firent  un  art  réel  et  hu- 
main, il  applaudit  en  revanche,  et  sans  restrictions,  à  ces  essais  incomplets  de  réno- 
vation byzantine  que  tentent  journellement  les  peintres  de  l'Allemagne.  S'il  a  des 
mots  d'éloge  pour  M.  Henry  Hess,  c'est  que  ce  peintre  a  décoré  dans  ce  style  bizarre 
l'église  de  tous  les  saints;  singulier  monument  d'une  époque  érudite  et  dénuée 
d'invention,  dans  l'ensemble  duquel  M.  Klenze  s'est  appliqué  à  copier  l'art  byzantin 
avec  la  même  exactitude  qu'il  avait  mise  à  copier  l'art  antique  dans  le  Valhalla. 

Goethe  appelle  le  zénith  des  arts  le  passage  de  la  peinture  hiératique  et  conven  • 
lionnelle  des  Grecs  du  bas-empire  à  la  peinture  imitalive  des  Allemands.  Ce  mot 
de  Goethe  nous  paraît  résumer  assez  exactement  le  livre  de  M.  Fortoul,  qui  n'a 
fait  que  développer,  en  la  complétant,  l'idée  du  philosophe  de  Weimar.  Les  preuves 
ne  nous  manqueraient  pas  si  nous  voulions  établir  la  justesse  de  cette  assertion. 
Vingt  passages  du  livre  de  l'Art  en  Allemagne  démontreraient  surabondamment 
que,  si  M.  Fortoul  n'a  point  osé  se  déclarer  ouvertement  byzantin,  il  n'a  jamais 
hésité  à  avouer  hautement  ses  prédilections  pour  les  peintres  de  l'époque  de  tran- 
sition qui  a  précédé  la  renaissance  grecque,  vieux  maîtres  des  écoles  allemandes 
ou  fresquistes  italiens  des  écoles  primitives  de  Sienne,  Florence  et  l'ise.  M.  Fortoul 
n'ose  peut-être  pas  se  l'avouer,  il  est  certain  néanmoins  qu'il  fait  partir  la  déca- 
dence de  Raphaël,  le  premier  corrupteur  du  yoùt,  si  l'on  en  croit  les  fanatiques 
d'une  école  dont  cet  écrivain  est,  il  est  vrai,  l'un  des  organes  les  plus  modérés. 
Faut-il  s'étonner  si,  cédant  aux  mêmes  influences,  il  condamne  tout  ce  qui  est 
postérieur  au  peintre  d'Urbin,   s'il  accuse  de  faux  brillant  et  de  boursouflure  les 


•)54  L  ART    MODERNE 

artistes  de  Venise,  s'il  reproche  au  Corrége  jusqu'à  cette  grâce  enchanteresse,  qu'il 
ne  craint  pas  de  qualifier  de  mignardise  et  d'afféterie;  si  dans  lu  Communion  de- 
saint  Jérôme,  le  chef-d'œuvre  du  Doniiniquin,  il  signale  des  concessions  déjà  trop 
fortes  faites  à  la  réalilc. 

Quand  cet  écrivain,  qui  touche  parfois  à  la  vérité,  professe  ces  étranges  héré- 
sies, il  obéit,  il  faut  le  dire,  à  des  inspirations  étrangères,  il  suit  aveuglément  une 
route  ouverte  par  des  esprits  plus  curieux  que  sincères,  plus  amis  de  la  sigularité 
que  de  la  vérité.  Croira-l-on,  par  exemple,  que,  lorsque  M.  Fortoul  conseille  «  aux 
écoles  qui  sentent  le  besoin  de  se  régénérer,  de  sauter  par-dessus  La  tradition  véni- 
tienne d'où  toute  la  décadence,  à  ce  qu'il  nous  assure,  a  procédé,  pour  ressaisir, 
avec  la  tradition  florenline,  le  germe  pur  et  primordial  de  l'art,  et  qu'il  ajoute  que  le 
dessin  est  la  langue  même  de  la  peinture  dont  les  couleurs  ne  sont  que  les  bruits;  :> 
croira-t-on  que  cet  historien  de  l'art  obéisse  à  des  inclinations  naïves  et  person- 
nelles? Ne  sera-ton  pas  plutôt  fondé  à  penser  qu'il  ne  fait  que  reproduire,  en 
([uelque  sorte  textuellement,  les  théories  que  les  professeurs  allemands  développent 
dans  leurs  écoles,  et  les  écrivains  dans  leurs  livres?  Si  l'on  avait  là-dessus  quelques 
doutes,  qu'on  s'enquière  des  principes  enseignés  par  les  plus  célèbres  de  ces  pro- 
fesseurs, que  l'on  parcoure  les  ouvrages  cités  en  tète  de  ce  travail.  Voici  l'abrégé 
de  leurs  doctrines  résumées  par  l'un  d'eux,  le  peintre  Schlotthauer,  directeur  de 
l'académie  de  Munich  :  «  On  développera  la  réflexion  et  le  sentiment  avant  tout,  mais 
surtout  avant  l'imagination  et  l'adresse;  on  sacriliera  donc  la  couleur  et  la  touche 
au  dessin  et  à  la  correction  de  la  forme.  Comme  application  de  ce  principe,  on 
dessniera  d'abord  d'après  la  bosse  ;  les  modèles  à  imiter  seront  choisis  de  préfé- 
rence parmi  les  fragments  de  statues  antiques  de  la  première  époque  grecque,  c'est- 
à-dire  antérieurement  à  Phi(Jias.  Quand  l'élève  sera  sûr  de  son  dessin  et  que  le 
moment  de  peindre  sera  venu,  on  ne  lui  donnera  à  copier  que  des  ouvrages  choisis 
chez  les  maîtres  antérieurs  à  Raphaël.  » 

M.  Fortoul  n'a  donc  fait  que  rafraîchir  ces  systèmes,  que  depuis  vingt  ans  les 
.\llemands  professent,  et  qui  dans  vingt  ans  seront  usés,  même  chez  nous.  Il  a 
renouvelé  en  partie  le  vocabulaire  épuisé  de  ces  théoriciens  souvent  obscurs,  il  a 
varié  leurs  définitions  devenues  vulgaires;  il  n'a  rien  changé  au  fond  de  leurs 
idées.  Ses  oppositions  continuelles  des  systèmes  doriens  et  ioniens  ne  sont  qu'une 
façon  érudite  de  caractériser  l'éternel  antagonisme  de  la  force  et  de  la  grâce.  11 
pousse  l'abus  de  ces  définitions  néologiques  jusqu'à  la  bizarrerie,  quand,  pa;* 
exemple,  il  caractérise  d'ioniennes  et  de  doriennes  les  diverses  expressions  que  les 
différentes  écoles  ou  époques  ont  données  à  la  figure  du  Christ.  Le  Christ  menaçant 
et  terrible  des  byzantins  et  de  Michel-Ange  est,  à  l'en  croire,  un  Christ  t/onew; 
le  Christ  de  Léonard  de  Vinci  et  de  Raphaël  est  un  Christ  ionien  (i).  Cet  abus 
devient  excessif  et  touche  au  ridicule  lorsque  M.  Fortoul  oppose  entre  eux  les  trois 
accents  grave,  aigu  et  composé  (pourquoi  pas  circon/lexe?),  comme  il  a  opposé  les 

(1)  Il  faut  égalemenl  que  M.  Forloul  ail  une  bien  grande  confiance  clans  la  propriété  do 
CCS  expressions  systématiques  pour  avancer  que  le  mérite  de  Giolto  fut  de  déterminer  dans 
la  peinture  le  passage  de  l'époque  dorienne  à  l'époque  ionienne.  De  Cimabuë  à  Giotlo  il  y 
a  une  nuance,  rien  de  plus.  Cimabuë  commença  la  transformation  de  l'art,  que  Giolto  con- 
tinua. A  la  galerie  de  l'aradémic  de  Florence,  entre  l'affreuse  momie  qui  représente  la 
Madeleine  pénitente  {n"  1),  ouvrage  grec  antérieur  à  la  renaissance,  cl  la  Vierge  envi- 
ronnée d'anges  de  Cimabuë  (n"  2),  qui  passe  pour  le  premier  tableau  de  ce  peintre,  la 
distance  est  immense. 


EN    ALLEMAGNE.  SSî) 

deux  caractères  dorien  et  ionien.  L'application  singulière  que  M.  Forloul  lait  de  ces 
trois  accents  est  assez  curieuse  pour  que  nous  la  citions.  M.  Forloul  compare  la 
peinture  à  un  langage.  «  Florence,  dit-il,  est  comme  un  livre  sacré  où  sont  écrits 
tous  les  dialectes  de  ce  langage  divin  ;  les  esprits  à  qui  une  organisation  énergique, 
de  hautes  pensées,  d'austères  spectacles,  ont  fait  contracter  l'habitude  de  l'accent 
grave,  trouveront  dans  l'élude  de  Cimabuë  une  introduction  aux  grandeurs  sévères 
de  l'art  byzantin;  ceux,  au  contraire,  qu'une  nature  délicate,  une  imagination 
heureuse,  un  ciel  piquant,  auront  doues  de  l'accent  aiyti,  rencontreront  dans 
Giotlo  le  type  de  l'expression  naïve,  de  la  mélodie  simple  et  animée,  de  la  grâce 
vive;  ceux,  en  lin,  que  les  idées  de  notre  époque,  les  tristes  retours,  les  mouvements 
désordonnés,  les  abattements  et  les  élans  extrêmes,  les  caprices  même  les  plus 
sombres  et  les  plus  ardents,  invitent  à  chercher  des  formes  composées,  pourront 
encore,  dans  les  œuvres  de  Léonard  de  Vinci,  de  Michel-Ange  et  de  leurs  contem- 
porains, puiser  les  éléments  d'un  idiome  déjà  mêlé  et  pompeux,  au  fond  duquel 
subsiste  cependant  d'une  manière  impérissable  le  souvenir  protecteur  des  hautes 
époques.  » 

Nous  aimons  à  croire  qu'en  écrivant  ces  lignes,  l'auteur  s'est  parfaitement  com- 
pris. Nous  ferons  remarquer  toutefois  combien  dans  la  critique  ces  idées  systémati- 
ques nuisent  à  la  forme  et  conduisent  à  la  recherche  et  à  lenflure.  Au  lieu  de  ce 
style  simple  et  naturel  des  hautes  époques,  où  ce  que  Ton  conçoit  clairement  s'ex- 
prime facilement,  on  arrive,  en  se  torturant  l'esprit  pour  être  nouveau,  h  torturer 
la  langue  et  à  une  sorte  de  style  composé  ou  circonflexe,  qui  est  tout  à  fait  le  style 
des  époques  de  décadence. 

Ces  observations  paraîtront  peut-être  sévères  à  l'auteur  du  livre  sur  V Art  en  Al- 
lemagne ;  mais,  lorsque  M.  Fortoul  montre  moins  d'ambition,  lorsqu'il  se  borne  à 
définir  ou  à  décrire,  .sans  entreprendre  de  professer,  il  révèle  trop  souvent  de  belles 
qualités  de  style  et  d'analyse  pour  que  nous  lui  épargnions  ces  critiques.  Qu'il  se 
méfie  donc  de  l'esprit  de  système,  de  l'emphase  et  de  la  singularité  prétentieuse; 
ces  défauts,  trop  communs  aujourd'hui,  ont  pu  faire  la  fortune  de  tels  écrivains  en 
haut  renom  sans  que  ce  soit  pour  cela  une  raison  de  les  imiter.  Nous  condamne- 
rons, d'après  les  mêmes  causes,  les  continuelles  et  pathétiques  apostrophes  que 
l'auteur  adresse  soit  à  ses  amis  du  Léman,  soit  aux  artistes  contemporains  dont  il 
analyse  les  ouvrages,  soit  même  aux  morts,  dùt-il  trouver  en  eux  des  amis  secoura- 
bles  dans  l'éternité  (1).  Ce  sont  là  de  ces  bizarreries  sentimentales  qu'il  faut  laisser 
aux  Allemands.  Abandonnons-leur  également  ces  dialogues  baroques  entre  des 
monuments  (2)  de  diverses  origines;  ce  lyrisme  est  déplacé  dans  une  élude  sérieuse 
de  l'art.  Laissons-leur  aussi  celte  manie  outrée  du  symbolisme,  qui  fait  voir  des 
symboles  en  tout  et  partout,  jusque  dans  la  disposition  des  lignes  architecturales 
dues  aux  seuls  caprices,  et  qui,  d'après  M.  Forloul,  selon  que  celte  disposition  se- 
r2iilrectiligne  ou  ogivale,  procéderait  de  la  matière  ou  de  l'esprit;  jusque  dans  la 
forme  aquiliue  de  la  figure  d'un  artiste  (5),  jusque  dans  la  couleur  de  Rembrandt, 
née  des  crises  du  doute  moderne,  à  ce  que  nous,  assure  M.  Forloul.  N'est-ce  pas  là 
pousser  jusqu'à  ses  dernières  limites  cet  abus  de  la  pensée  que  nous  condamnions 
tout  à  l'heure? 

(1)  Voir  l'apostrophe  que  l'au leur  adresse  à  Henimeling. 

(2)  De  l'Art  en  Allemagne,  t.  1,  p.  227. 

(3)  ibid.,  t.  1,  p.  21. 


b36  l'art  moderne 

Que  M.  Forloul  se  préoccupe  ensuite  beaucoup  moins  des  rapports  qui  peuvent 
exister  entre  la  coimminion  de  l'universel  et  du  particulier  et  la  peinture;  la  vie 
est  bien  courte  pour  la  consumer  dans  la  recherche  de  vérités  de  cette  nature. 
Qu'il  se  décide  enfin  ;i  appeler  le  plus  possible  les  choses  par  leur  nom  et  à  laisser 
la  périphrase  aux  débutants;  que,  par  exemple,  il  ne  dise  pas,  pour  des  poutres  et 
du  bois,  des  matériaux  familiers.  Nous  lui  prédirons  alors  un  succès  moins  contes- 
table que  celui  qu'il  a  pu  obtenir.  Ajoutons,  pour  être  juste,  que  tout  disposé  qu'il 
.semble  à  s'enthousiasmer  pour  l'archaïsme,  quelque  bizarres  et  allemandes  que 
soient  ses  vues  et  ses  théories,  toutes  vagues  et  confuses  que  paraissent  les  formes 
dont  il  enveloppe  sa  pensée,  le  livre  qu'il  vient  de  publier  est  encore  l'un  des  plus 
complets  qui  ait  paru  sur  la  matière.  La  plupart  des  chapitres  qu'il  i^enferrae  ont 
été  écrits  en  apprenant,  on  le  voit  trop;  aucun  d'eux,  cependant,  n'est  ni  absolu- 
ment vide,  ni  dénué  d'intérêt.  Nous  ne  croyons  pouvoir  mieux  caractériser  ce  livre 
qu'en  disant  que,  pareil  à  ces  œuvres  rudes  et  inachevées  de  ces  maîtres  archaï- 
ques si  vantés  par  M.  Fortoul,  tout  à  la  fois  il  plaît  et  il  offense,  il  repousse  et  il 
attire. 

M.  Fortoul  tombe,  en  plus  d'un  endroit,  dans  un  défaut  commun  à  la  plupart  de 
nos  écrivains  qui  se  sont  occupés  de  l'Allemagne,  l'exaltation  trop  continue  des 
contemporains.  L'enthousiasme  de  M'"'^  de  Staël  devait  trouver  des  imitateurs.  Son 
livre  brillant  nous  semble  le  principe  de  cette  réaction  du  génie  du  Nord  contre  le 
génie  du  Widi.  M.  Forloul  a  tenté  pour  la  peinture  et  les  arts  ce  que  cette  femme 
célèbre  avait  exécuté  pour  la  littérature  et  la  poésie,  la  réhabilitation  complète  de 
la  nationalité  allemande.  Malheureusement  pour  le  succès  de  l'entreprise  de 
M.  Fortoul,  la  peinture  et  la  sculpture  n'avaient  point  d'hommes  qui  pussent  être 
comparés  aux  Goelhe,  aux  Schiller,  aux  Klopstock.  Les  noms  plus  ou  moins  connus 
qu'il  a  recueillis,  les  œuvres  plus  ou  moins  parfaites  qu'il  a  décrites  ou  analysées, 
sont  loin  d'avoir  la  valeur  qu'il  leur  attribue.  M.  Fortoul  l'a  bien  senti,  car  sou- 
vent il  a  forcé  la  mesure  de  l'éloge  ou  élargi  les  limites  de  l'indulgence.  Cela  est 
d'autant  plus  méritoire  de  sa  part,  que,  pour  arriver  à  cet  enthousiasme  tolérant, 
il  a  du  faire  souvent  abnégation  de  toute  rancune  patriotique  et  de  tout  amour- 
propre  national.  Il  a  dû  oublier  que  ces  Allemands,  qu'il  glorifie  à  tout  propos,  ne 
songent,  eux,  qu'à  déprécier  les  ouvrages  de  nos  artistes  les  plus  éminents,  qu'à  ra- 
baisser nos  gloires  les  mieux  acquises,  et  cela  non-seulement  en  ce  qui  concerne 
les  arts  du  dessin,  mais  tous  les  arts  en  général,  la  poésie  et  la  littérature,  comme 
la  peinture  ou  la  sculpture.  Naguère  encore,  un  de  leurs  artistes  qu'on  renomme  (1  ), 
n'a-t-il  pas  jugé  convenable  d'exclure  absolument  la  France  de  son  tableau  du 
Parnasse  moderne?  M.  H.  Schwind  n'a  pas  trouvé  qu'un  seul  Français  fût  digne 
d'être  placé,  je  ne  dirais  pas  à  côté  d'Arioste,  de  Cervantes,  de  Shakspeare  et  de 
Goethe,  mais  de  Wieland,  Herder  et  Klopslocli.. 

La  patience  et  la  constance  allemandes  sont  depuis  longtemps  proverbiales.  Ces 
vertus  du  peuple,  exagérées  chez  quelques  artistes,  transforment  en  défauts  d'é- 
minentes  qualités.  Nous  avons  vu  tout  à  l'heure  les  peintres  puristes  et  naïfs 
remonter  à  l'enfance  de  l'art  et  se  faire  byzantins.  Il  en  est  d'autres  que  des  préoc- 
cupations fort  différentes  ont  précipités  dans  les  excès  d'un  autre  genre.  La  vérité 
matérielle  les  passionne  et  les  égare,  et,  pour  y  arriver,  ils  ont  recours  aux  procédés 
les  plus  étranges  et  à  d'inimaginables  recherches.  Non  contents  de  fortifier,  à  l'aide 

(1)  M,  H,  Schwind  de  Vienne. 


EN    ALLE^tlAGNE.  1)Ô7 

d'études  anatomiques,  l'apparence  extérieure  par  la  réalité  cacliée,  de  modifier  la 
tonne  visible  de  la  peau  par  colle  du  muscle  qu'elle  revêt,  la  forme  sensible  du 
muscle  par  celle  de  l'os  qu'il  recouvre,  ils  se  consument  dans  de  vaines  applications 
de  l'analyse  chimique  des  diverses  parties  du  corps  humain  à  la  couleur.  Dans  le 
cours  du  dernier  siècle,  lorsque  le  goût  des  études  mathématiques  s'était  univer- 
sellement répandu,  on  a  vu  les  peintres  penseurs  de  l'Allemagne  appliquer  bizar- 
rement la  géométrie  et  l'algèbre  aux  arts  du  dessin.  Des  théoriciens  (1)  allèrent 
même  jusqu'à  rechercher  les  propriétés  d'une  courbe  aigébriciue  dont  les  contours 
retraceraient  les  traits  d'un  visage  connu.  Ils  s'efforcèrent  de  déterminer  des  formes 
par  l'analyse  algébrique  ou  par  des  équations  qui,  prises  ensemble,  devaient  pro- 
duire des  ressemblances  que  la  stéréométrie  mesurerait  et  décomposerait  à  l'aide 
de  certaines  formules  absolues.  C'était  tenter  l'impossible  et  faire  de  la  science, 
déjà  bien  vaine,  le  plus  absurde  emploi.  De  nos  jours,  on  est  tombé  dans  des 
aberrations  analogues.  Comme  on  avait  fortifié  le  dessin  par  l'analyse  anatomique. 
on  a  voulu  perfectionner  le  coloris  par  l'analyse  chimique.  Mais  quand  ces  peintres 
faiseurs  d'expériences  ont  reconnu,  après  Yauquelin,  que  les  cheveux  et  la  barbe  de 
l'homme  contenaient  neuf  substances  différentes,  que  les  cheveux  noirs  renfermaient 
une  huile  noire,  les  cheveux  blonds  une  huile  jaunâtre,  eî  les  cheveux  blancs  une 
huile  incolore;  qu'il  y  avait  excès  de  soufre  dans  les  cheveux  des  roux,  et  qu'enfin 
les  cheveux  et  la  barbe  des  vieillards  devaient  leur  blancheur  à  la  présence  du 
phosphate  de  magnésie,  croient-ils  avoir  fait  des  découvertes  réellement  profitables 
à  l'art  et  avoir  acquis,  par  cette  puérile  application  des  sciences  naturelles,  la  science 
de  la  couleur?  Ils  ont  seulement  abusé  de  l'analy.se,  comme  d'autres  du  calcul  et  de 
la  pensée. 

A  là  suite  de  ces  considérations  critiques,  nous  devons  maintenant  faire  la  part 
de  réloge.  Cette  part  revient  de  droit  aux  peintres  qui  se  sont  le  plus  complètement 
affranchis  de  ces  influences  rétrogrades,  aux  Schnorr,  aux  Schadow,  aux  Schorn, 
aux  Hemsel,  artistes  originaux  chacun  à  sa  manière.  M.  Schnorr  n'est  pas  seulement 
un  artiste  de  talent,  c'est  un  homme  de  génie;  ses  peintures  du  Niebelungeu  ont 
quelque  chose  du  caractère  grandiose  et  rude  de  cette  sauvage  épopée.  La  salle 
des  personnages  est  l'une  des  productions  les  plus  complètes  de  la  peinture  moderne. 
Dans  les  tableaux  où  M.  Schnorr  a  représenté  ces  personnages  en  action,  le  peintre 
n'a  peut-être  pas  été  toujours  si  heureux.  Néanmoins  la  plupart  de  ces  terribles 
acteurs  laissent  une  impression  durable  et  profonde,  car  M.  Schnorr  est,  avant  tout, 
un  poète  dramatique  qui  manie  à  son  gré  les  deux  grands  ressorts  de  l'intérêt,  la 
terreur  et  la  pitié.  Le  Christ  devant  Pilate,  de  M.  Hemsel,  est  l'un  des  plus  beaux 
tableaux  de  sainteté  qu'aient  produits  les  peintres  de  l'Allemagne  moderne.  Nous 
sommes,  d'autre  part,  loin  d'approuver  la  sévérité  avec  laquelle  M.  Fortoul,  si 
indulgent  pour  les  peintres  de  la  Bavière,  juge  Schadow,  et  les  écoles  de  Dusseldorf, 
de  Berlin  et  de  Weimar.  Quelques-uns  des  peintres  de  cette  dernière  école  se  dis- 
tinguent cependant  par  un  mélange  d'élévation  historique  et  de  finesse  de  pensée 
assez  rare  chez  les  Allemands.  Nous  citerons  en  première  ligne  M.  Schorn.  Son 
tableau  du  pape  Paul  III  contemplant  le  portrait  de  Luther  est  peut-être  le  chef- 
d'œuvre  du  genre  anecdbtique.  La  figure  du  pape,  absorbé  par  une  sorte  de  médi- 
tation curieuse  et  fatale,  est  jetée  avec  tout  le  puissant  abandon  d'un  grand  maître. 
Le  vieux  prêtre  placé  derrière  Paul  partage  évidemment  l'émotion  du  pontife,  mais 

(1)  Le  comte  de  Lamberg,  IJudtlo,  etc.,  etc. 

TOflE  i.  ô'ô 


!;58  l'art  modeune 

il  sait  mieux  la  cacher.  Un  léger  froncement  de  sourcil  d'une  admirable  profondeur 
trahit  seul  toutes  les  colères  qu'il  ressent  à  la  vue  du  chef  de  l'hérésie.  Le  jeune 
moine  accoudé  sur  un  livre  et  observant  du  coin  de  l'œil  l'effet  i)roduit  sur  le  vieux 
pape  par  ce  portrait  du  chef  de  la  nouvelle  religion,  est  également  très-finement 
pensé.  Il  n'est  pas  jusqu'à  ce  Luther  en  peinture,  qui.  par  la  façon  dont  il  est  traité, 
iie  quitte  le  caractère  d'un  simple  acces.soire  pour  intervenir  directement  dans  le 
drame.  La  Bible  en  main,  la  tête  haute  et  le  sourire  du  mépris  sur  les  lèvres,  le 
téméraire  semble  braver  en  face  ce  pontife  impuissant  qui,  pour  étouffer  les  éclats 
de  sa  voix,  lance  vainement  sur  sa  tête  toutes  les  foudres  du  Vatican. 

Les  statuaires,  dans  ces  dernières  années,  ont  soutenu  dignement  la  lutte  avec 
les  peintres;  retenus  par  la  nature  même  de  leur  art  qui  se  prêle  moins  aisément 
aux  caprices  archaïques,  ils  l'emportent  certainement  sur  eux  en  nouveauté  et  en 
originalité.  Les  Victoires  ailées  qu'achève  M.  Rauch,  les  frises  de  Schwanthaler, 
ses  frontons  du  Walhalla,  ses  statues  des  peintres  et  des  sculpteurs  pour  la  Glyp- 
tothèque  de  Munich,  celles  des  princes  bavarois  pour  la  salle  du  trône,  sont  autant 
d'œuvres  qui  témoignent  d'une  puissance  réelle  d'invention  et  d'une  grande  habi- 
leté d'exécution.  Trois  entreprises  capitales  occupent  aujourd'hui  les  principaux 
statuaires  allemands,  et,  si  le  succès  couronne  leurs  efforts,  ils  leur  devront  sans 
doute  une  impérissable  renommée.  Ce  sont  les  trois  statues  colossales  :  la  statue 
équestre  du  grand  Frédéric  par  Rauch,  celle  de  la  Bavière  par  Schwanlhaler,  (jui 
doit  avoir  cinquante  pieds  de  haut,  celle  enfin  qui  couronne  le  monument  national 
d'Arminius  par  le  sculpteur  Ernest  de  Bandel.  Cette  dernière,  haule  de  quarante 
pieds,  représente  l'efligie  en  bronze  du  vainqueur  de  Varus.  Un  monument  de  cent 
dix  pieds  d'élévation,  de  style  gothique  primitif,  sert  de  base  à  cette  statue,  dont 
la  pose  est  d'une  sauvage  et  triomphante  énergie.  Ce  monument  est  constriut  sur 
une  montagne,  au  milieu  de  la  forêt  de  Teuloburg,  à  l'endroit  où  l'on  suppose 
que  les  légions  romaines  furent  détruites.  Voilà  de  ces  entreprises  vraiment  dignes 
d'un  grand  peuple. 

A  ces  louanges  particulières  ajoutons  des  éloges  plus  généraux  et  qui  concernent 
toute  l'école  allemande.  Ces  éloges  sont  surtout  applicables  à  l'esprit  de  suite  et 
d'ensemble  apporté  à  ses  travaux,  à  la  modération  des  artistes  chargés  de  leur 
exécution,  et  à  la  judicieuse  munificence  dos  princes  qui  les  ont  inspirés  ou  di- 
rigés. Si  quelquefois  le  goût  leur  a  fait  défaut,  leur  libéralité  a  toujours  été  grande, 
et  la  passion  de  l'art  les  a  souvent  animés  et  soutenus.  Aimés  des  artistes,  qu'ils 
traitaient  en  confrères,  ils  les  ont  trouvés  moins  exigeants,  et,  quoique  fort  limités 
par  leurs  ressources,  ils  ont  pu  tenter  de  ces  entreprises  devant  lesquelles  eussent 
reculé  des  souverains  plus  riches,  mais  moins  bien  secondés.  Ajoutons  que  la  posi- 
tion sociale  des  diverses  classes  de  la  nation  allemande  rendait  plus  facile  cette 
heureuse  modération  des  artistes  qui  permet  de  beaucoup  entreprendre  à  peu  de 
frais  (1).  Étrangers  à  ces  besoins  factices,  à  ces  goûts  ruineux  qui  ailleurs  font  trop 
souvent  dégénérer  l'art  en  spéculation,  qui  aboutissent  inévitablement  à  la  gêne 
et  à  l'indigence,  et  à  la  plus  fatale  des  ruines,  à  la  ruine  du  talent,  les  artistes  de 
Munich  et  des  autres  grandes  écoles  allemandes  ont  peu  de  besoins;  leur  seul  luxe, 
c'est  l'étude;  leur  seule  vanité,  c'est  de  se  montrer  supérieurs  à  leurs  rivaux;  l'art 
pour  eux  n'est  pas  un  moyen,  mais  un  but;  s'ils  le  cultivent,  c'est  moins  pour  s'en- 

(1)  Les  frais  (l(?s  construclions  du  rhâlean  royal  à  Munich  ne  dépassent  pas,  en  effet, 
2,000,000  de  norins,  ou  4,000,000  de  francs.  On  peut  juger  par  les   détails  suivants, 


EN    ALLEMAGNE.  /kIO 

richir  que  pour  satisfaire  une  passion  et  la  faire  partager  à  d'antres.  Que  leur  inan- 
que-l-il  encore  pour  arriver  à  ce  rang  supérieur  auquel  ils  ont  droit?  Une  préoc- 
cupation moins  grande  du  passé. 

Les  habitants  des  bords  de  l'Arend-See,  dans  la  vieille  Marclie,  racontent  que 
dans  les  grands  jours  d'été,  ù  l'heure  de  midi,  quand  le  soleil  brille  de  tout  son 
éclat,  on  aperçoit  au  fond  du  lac  les  tourelles,  les  murailles  et  le  corps  entier  d'un 
vaste  château  qui  fut  englouti  dans  les  eaux  il  y  a  nombre  d'années.  La  tradition 
ajoute  que  ce  château  renferme  d'immenses  richesses.  Dos  pêcheurs,  tenlés  par  cet 
appât,  voulurent  un  jour  s'assurer  de  la  profondeur  du  lac,  afin  de  voir  s'ils  pour- 
raient, en  plongeant,  atteindre  jusqu'à  ce  château.  Ils  firent  descendre  une  corde, 
et  lorsqu'ils  la  retirèrent,  ils  trouvèrent  un  billet  qui  y  était  attaché;  ils  ouvrirent 
ce  billet,  et  lurent  ces  mots  •  a  Renoncez  à  votre  folle  entreprise,  sans  quoi  vous 
aurez  le  même  sort  que  les  habitants  de  ce  château,  i 

Lorsque  les  peintres  archaïques  allemands,  et  les  disciples  qu'ils  ont  recrutés, 
même  de  ce  côté  du  Rhin,  redescendent  si  témérairement  vers  le  passé  et  les  pre- 
mières époques  de  la  peinture,  vers  ces  trésors  de  l'art  enfouissons  plusieurs  siècles, 
ils  font  comme  ces  pêcheurs  de  l'Arend  See;  ils  pourront  peut  être  ravir  quelques 
richesses  au  vieux  manoir  englouti,  ils  ne  pourraient  pas  le  relever  de  ses  ruines. 
La  critique  doit  remplacer  auprès  de  ces  téméraires  la  main  inconnue  qui  attache 
à  la  sonde  l'avertissement  prophétique.  Au  lieu  de  les  inviter  à  plonger  dans  le 
passé,  elle  doit  leur  indiquer  l'avenir.  C'est  de  ce  côté,  vers  un  but  nouveau,  vers 
un  mieux  inconnu,  que  tous  leurs  efforts  doivent  tendre;  si,  au  lieu  de  les  détourner 
d'une  route  funeste,  elle  les  y  poussait  aveuglément,  des  voix  solitaires  et  désinté- 
ressées s'élèveraient  sans  doute  du  milieu  de  la  foule,  et  proclameraient  tout  le 
néant  de  leurs  etforts;  elles  leur  répéteraient  sans  se  lasser  :  Renoncez  à  votre  en- 
treprise, car  tous  vos  efforts  seront  vains;  l'oubli  vous  dévorera  comme  il  a  dé- 
voré vos  devanciers. 

Frédéric  Mercey. 


extraits  de  l'ouvrage  du  comte  Raczynski.  des  sommes  attribuées  aux  divers  travaux  do 
peinture  et  de  sculpture  do  ce  palais  : 

Gassen 4,000  florins. 

Ilerman 4,500  — 

Folz 5,300  — 

Kaulbach  (salle  du  trône) 3,600  — 

Hess t,200  - 

Hiltcnspcrger 3,700  — 

Schwanthaler  (les  deux  antichambres) 7,200  — 

Schnorr  (jusqu'en  1835) 24,750  — 


JUGEMENTS 


I.ITTÈK  AIRES, 


PENSEES  ET  CORRESPONDANCE. 


C'est  en  1838  que  le  nom  fie  M.  .Touberl  commença  pour  la  première  fois  à 
transpirer  dans  le  public,  cl  encore  seulement  dans  un  public  Irès-limilé.  M.  do 
Chateaubriand,  par  l'heureux  choix  qu'il  donna  des  Pensées  de  son  ami,  par  les 
belles  pages  où  il  conlre-signa  et  consacra  comme  d'un  sceau  sa  mémoire,  appela 
aussitôt  l'attention  sur  cet  esprit  si  distingué  qui  avait  passé  sans  presque  qu'on  le 
connût,  et  il  en  raviva  la  trace  lumineuse.  Mais  l'édition  des  Pensées,  tirée  à  un 
Irès-petit  nombre  d'exemplaires,  n'était  pas  destinée  au  public,  et  la  plupart  des 
amateurs,  affriandés  par  quelques  cilations,  durent  en  rester  sur  leur  désir.  Au- 
jourd'hui, après  trois  longues  années  qui  n'ont  pas  été  stériles,  les  Pensées  de  M.  Jou- 
bert,  considérablement  augmentées,  et  ne  formant  pas  moins  de  deux  volumes, 
vont  enfin,  et  pour  la  première  fois,  entrer  dans  la  publicité.  Son  neveu,  M.  Pau! 
Raynal,  n'a  négligé  aucun  soin  pour  retrouver  et  coordonner  de  nouveaux  papiers, 
ainsi  que  les  lettres  dispersées  de  l'écrivain  éminent  et  sobre  dont  il  se  fait  l'édi- 
teur ;  il  l'apprécie  lui-même  dans  une  notice  étendue,  où  la  piété  ne  fait  que  donner 
une  garantie  de  plus  à  l'exactitude.  Nous  sommes  assez  heureux  aujourd'hui  pour 
devancer  encore  le  public,  et  pour  lui  offrir  les  prémices  de  quelques  chapitres  qui, 
par  le  fond  comme  par  l'expression,  le  remettront  en  goût  de  désirer  et  de  sa- 
vourer le  reste.  Nous  avons  pris,  pour  composer  ce  choix,  une  suite  d'extraits  qui 
représentent  les  divers  sujets  et  les  diverses  manières  de  M.  Joubert. 

1°  L'auteur  peint  par  Ini-même  ;  le  titre  seul  en  dit  assez,  et  le  chapitre  initie 
à  l'instant  au  secret  de  l'homme. 

2"  De  la  luiture  des  esprits  ;  M.  Joubert,  moraliste  spiritualiste  par  excellence,  y 
démêle  d'une  manière  piquante  la  qualité  diverse  des  esprits;  il  les  classe  avec  net- 
teté et  relief;  il  les  nomme,  et  nul  écrivain  n'est  plus  habile  que  lui,  dans  sa  .syno- 


JUGEMENTS    LITTERAIRES,    PENSEES    ET    CORRESPONDANCE.         J)41 

iiymic  ingénieuse,  à  trouver  le  nom  diflicile,  le  nom  qui  fuit,  et  qui,  une  fois  attaché 
à  son  objet,  restera.  C'est  un  de  ces  chapitres  de  haute  pratique  morale,  et  qui 
viendrait  bien  à  côté  de  ceux  de  La  Bruyère  sur  les  juyeincnts  ou  sur  les  otivrages 
de  l'esprit. 

5"  Qu'est-ee  ijue  la  pudeur?  —  charmante  étude  qui  sait  respecter  son  objet, 
même  en  faisant  i)lus  que  l'ellleurer.  C'est  l'oeuvre  d'un  Platon  subtil,  ému,  et  qui 
a  lu  d'hier  V ïmilation  de  Jésus-Christ. 

i"  QueUpies  jH(/e»(6'/»Ys  littéraires  :  il  sait  être  aussi  neuf  et  aussi  Imprévu  que 
possible,  en  nous  entretenant  profondément  de  Platon  et  de  Féuélon;  il  en  parle 
comme  fort  parent  de  la  famille. 

5"  Quelques  lettres,  aussi  intéressantes  par  le  sujet  que  par  les  noms  qui  s'y  rat- 
tachent :  les  unes  sont  adressées  à  M'""  de  Beaumont,  cette  personne  si  distinguée, 
et  qui  réveille  aussitôt  l'idée  d'un  illustre  attachement.  Les  autres  sont  à  M.  le 
comte  Mole,  qui,  bien  jeune  alors  et  déjà  sérieux,  avait  su  conquérir  le  cœur  et  la 
plus  haute  estime  de  M.  Jouberl  :  on  peut  dire  à  leur  honneur  iju'ils  s'étaient  tous 
deux  devinés. 

Nous  aimons  à  espérer  que  cette  publication  importante  classera  définitivement 
le  moraliste  critique  à  la  suite  et  dans  la  famille,  un  peu  trop  interrompue,  des  La 
Bruyère  et  des  Vauveuargue. 


L'AUTEUR  PEIiN'l  PAR  LUI-MÊME. 

J'ai  donné  mes  Heurs  et  mon  fruit  :  je  ne  suis  plus  qu'un  troue  retentissant  ; 
mais  quiconque  s'assied  à  mon  ombre  et  m'entend,  devient  plus  sage. 

Je  ressemble  en  beaucoup  de  choses  au  papillon  :  comme  lui  j'aime  la  lumière; 
comme  lui  j'y  brûle  ma  vie;  comme  lui  j'ai  besoin,  pour  déployer  mes  ailes,  que 
dans  la  société  il  fasse  beau  autour  de  moi,  et  que  mon  esprit  s'y  sente  environné 
et  comme  pénétré  d'une  douce  température,  celle  de  l'indulgence  ;  j'ai  besoin  que 
les  regards  de  la  faveur  luisent  sur  moi. 

Philanthropie  et  repentir,  est  ma  devise. 

J'ai  la  tète  fort  aimante  et  le  cœur  têtu. 

Tout  ce  que  j'admire  m'est  cher,  et  tout  ce  qui  m'est  cher  ne  peut  me  devenir 
indifférent. 

Quand  mes  amis  sont  borgnes,  je  les  regarde  de  profil. 

Au  lieu  de  me  plaindre  de  ce  que  la  rose  a  des  épines,  je  me  félicite  de  ce  que 
l'épine  est  surmontée  de  roses,  et  de  ce  que  le  buisson  porte  des  lleurs. 

Il  n'y  a  point  de  bon  ton  sans  un  peu  de  mépris  des  autres.  Or,  il  m'est  impos- 
sible de  mépriser  un  inconnu. 

J'imite  la  colombe  :  souvent  je  jette  un  brin  d'herbe  à  la  fourmi  qui  se  noie. 

S'il  fallait  choisir,  j'aimerais  mieux  la  mollesse,  qui  laisse  aux  hommes  le  temps 
de  devenir  meilleurs,  que  la  sévérité  qui  les  rend  pires,  et  la  précipitation  qui  n'at- 
tend pas  le  repentir. 

Quand  je  casse  les  vitres,  je  veux  qu'on  soit  tenté  de  me  les  payer. 

Je  vais  où  l'on  me  désire  pour  le  moins  aussi  volontiers  qu'où  je  me  plais. 


^542  JUGEMENTS   LITTERAIRES, 

J'ai  l'esprit  et  le  caractôi'e  frileux  ;  la  température  de  l'indulgence  la  plus  douce 
m'est  nécessaire.  C'est  de  moi  qu'il  est  vrai  de  dire  :  «  Qui  plaît  est  roi,  qui  ne 
plaît  plus  n'est  rien.  » 

J'ai  de  la  peine  à  quitter  Paris,  parce  qu'il  faut  me  séparer  de  mes  amis;  et  de 
la  peine  à  quitter  la  campagne,  parce  qu'il  faut  me  séparer  de  moi. 

Dans  mes  habitations,  je  veux  qu'il  se  mêle  toujours  beaucoup  de  ciel  et  peu  de 
terre. 

Les  maux  et  les  biens  de  mon  corps  ne  lui  viennent  plus  que  de  mon  esprit. 

Mes  découvertes,  et  chacun  a  les  siennes,  m'ont  ramené  aux  préjugés. 

Mon  ftme  habite  un  lieu  par  où  les  passions  ont  passé  :  je  les  ai  toutes  connues. 

Le  chemin  de  la  vérité!  j'y  ai  fait  im  long  détour;  aussi  le  pays  où  vous  vous 
égarez  m'est  bien  connu. 

J'aime  peu  la  prudence,  si  elle  n'est  morale. 

J'ai  mauvaise  opinion  du  lion,  depuis  que  je  sais  que  son  pas  est  oblique. 

J'aime  encore  mieux  ceux  qui  rendent  le  vice  aimable,  que  ceux  qui  dégradent 
la  vertu. 

Le  monde  me  paraît  un  tourbillon  habité  par  un  peuple  à  qui  la  tête  tourne. 

Comme  Dédale,  je  me  forge  des  ailes;  je  les  compose  peu  à  peu,  en  y  attachant 
une  plume  chaque  jour. 

J'aurai  rêvé  le  beau,  comme  ils  disent  qu'ils  rêvent  le  bonlieur.  Mais  le  mien  est 
un  rêve  meilleur,  car  la  mort  même  et  son  aspect,  loin  d'en  troubler  la  continuité, 
lui  donnent  plus  d'étendue.  Ce  songe,  qui  se  mêle  à  toutes  les  veilles,  à  tous  les  sang- 
froids,  et  qui  se  fortifie  de  toutes  les  réflexions,  aucune  absence,  aucune  perte  ne 
peuvent  en  causer  l'interruption  d'une  manière  irréparable. 

M"'=  Victorine  de  Châtenay  disait  de  moi  : 

«  Que  j'avais  l'air  d'une  âme  qui  a  rencontré  par  hasardun  corps,  et  qui  s'en 
lire  comme  elle  peut.  » 

Je  ne  puis  disconvenir  que  ce  mot  ne  soit  juste. 

Mes  etlluvions  sont  les  rêves  d'une  ombre. 

Mais,  en  effet,  quel  est  mon  art?  quel  est  le  nom  qui  le  dislingue  des  autres? 
quelle  fin  se  propose  l  il?  que  fait-il  naître  et  exister?  que  prétends-je  et  que 
veux-je  en  l'exerçant  ? 

Est-ce  d'écrire,  en  général,  et  de  m'assurer  d'être  lu,  seule  ambition  de  tant  de 
gens?  Est-ce  là  tout  ce  que  je  veux?  Ne  suis-je  qu'un  polymathiste,  ou  ai-je  une 
classe  d'idées  qui  soit  facile  à  assigner,  et  dont  on  puisse  détermiuer  la  nature  et  le 
caractère,  le  mérite  et  l'utilité? 

C'est  ce  qu'il  faut  examiner  attentivemenl,  longuement,  et  jusqu'à  ce  que  je 
le  sache. 

Le  ciel  n'a  mis  dans  mon  intelligence  que  des  rayons,  et  ne  m'a  donné  pour 
éloquence  que  de  beaux  mots.  Je  n'ai  de  force  que  pour  m'élever,  et  pour  vertu 
qu'une  certaine  incorruptibilité. 

Je  suis  propre  à  semer,  mais  non  pas  à  bâtir  et  à  fonder. 

Le  ciel  n'avait  donné  de  la  force  à  mon  esprit  que  pour  un  temps,  et  ce  temps 
est  passé. 

J'ai  souvent  touché  du  bout  des  lèvres  la  coupe  où  était  l'abondance;  mais  c'est 
une  eau  qui  m'a  toujours  fui. 

Je  suis  comme  une  harpe  éolienne,  qui  rend  quelques  beaux  sons,  mais  qui 
n'exécute  aucun  air.  Aucun  vent  constant  n'a  souillé  sur  moi. 


PENSEES    ET    CORUESroiVnAINCE.  liiô 

Je  passe  ma  vie  à  chasser  aux  papillons,  letianl  pour  l)Oiiiies  les  idées  qui  se 
liouveiil  conformes  aux  communes,  cl  les  autres  seulement  pour  miennes. 

Quand  je  luis...  je  me  consume. 

Mon  esprit  aime  à  voyager  dans  des  espaces  ouverts,  et  à  se  jouer  dans  des  (lots 
de  lumière,  où  il  n'aperçoit  rien,  mais  où  il  est  pénétré  de  joie  et  de  clarté. 

El  que  suis-je...,  qu'un  atome  dans  un  rayon  ? 

Je  rends  grâce  au  ciel  de  ce  (pi'il  a  fait  de  mon  es|iril  une  chose  légère,  cl  (jui  est 
propre  à  s'élever  en  haut. 

J'aime,  comme  l'alouette,  à  me  promener  loin  et  au  dessus  de  mon  nid. 

Oh  !  qu'il  est  ditlicile  d'être  à  la  fois  ingénieux  et  sensé  !  J'ai  été  privé  longtemps 
des  idées  qui  convenaient  à  mon  esprit,  ou  du  langage  qui  convenait  à  ces  idées. 

Longtemps  j'ai  supporté  les  tourments  d'une  fécondité  qui  ne  peut  pas  se 
l'aire  jour. 

Je  n'aime  la  philosophie,  et  surtout  la  métaphysique,  ni  ijuadrupède  ni  bipède; 
je  la  veux  ailée  et  chantante. 

Vous  allez  à  la  vérité  par  la  poésie,  et  j'arrive  à  la  poésie  par  la  vérité. 

Un  peut  avoir  du  tact  de  bonne  heure  et  du  goût  fort  tard  ;  c'est  ce  qui  m'est 
arrivé. 

J'aime  peu  de  tableaux,  peu  d'opéras,  peu  de  statues,  peu  de  poèmes,  et  cepen- 
dant j'aime  beaucoup  les  arts. 

Ah  !  si  je  pouvais  m'exprimer  par  la  musique,  par  la  danse,  par  la  peinture, 
comme  je  m'exprime  par  la  parole,  combien  j'aurais  d'idées  que  je  n'ai  pas,  et 
combien  de  sentiments  qui  me  seront  toujours  inconnus  ? 

Tout  ce  qui  me  paraît  faux  n'existe  pas  pour  moi.  C'est  pour  mon  esprit  du 
néant  qui  ne  lui  offre  aucune  prise.  Aussi  ne  saurais-je  le  combattre  ni  le  réfuter, 
si  ce  n'est  en  l'assimilant  à  quel<iue  chose  d'existant,  et  en  raisonnant  par  quelque 
voie  de  comparaison. 

Les  clartés  ordinaires  ne  me  suffisent  plus,  quand  le  sens  des  mots  n'est  pas 
aussi  clair  que  leur  son,  c'est-à-dire  quand  ils  n'oll'rent  pas  à  ma  pensée  des  objets 
aussi  transparents  par  eux-mêmes  que  les  termes  qui  les  dénomment. 

J'ai  fort  étroite  celte  partie  de  la  lèle  destinée  à  recevoir  les  choses  qui  ne  sont 
l>as  claires. 

Pourquoi  me  fatiguc-je  tant  à  parler?  C'est  que,  lorsque  je  parle,  une  partie  de 
mes  libres  se  mot  en  exercice,  tandis  que  l'autre  demeure  dans  raft'aissement;  celle 
qui  agit  supporte  seule  le  poids  de  l'action,  dont  elle  est  bientôt  accablée;  il  y  a,  en 
même  temps,  distribution  inégale  de  forces  et  inégale  distribution  d'aclivité.  De  là, 
fatigue  totale,  lorsque  ce  qui  était  fort  est  fatigué;  car  alors  la  faiblesse  est 
partout. 

Je  ne  puis  faire  bien  qu'avec  lenteur  et  avec  une  extrême  fatigue.  Derrière  ma 
faiblesse  il  y  a  de  la  force  ;  la  faiblesse  est  dans  l'instrument. 

Derrière  la  force  de  beaucoup  de  gens,  il  y  a  de  la  faiblesse.  Elle  est  dans  le 
cœur,  dans  la  raison,  dans  le  trop  peu  de  franche  bonne  volonté. 

J'ai  beaucoup  de  formes  d'idées,  mais  trop  peu  de  formes  de  phrases. 

En  toutes  choses,  il  me  semble  que  les  idées  intermédiaires  me  manquent,  ou 
m'ennuient  trop. 

J'ai  voulu  me  passer  des  mots  et  les  ai  dédaignés  :  les  mots  se  vengent  par  la 
dilliculté. 

S'il  est  un  homme  tourmenté  par  la  maudite  ambition  de  mettre  tout  un  livre 


o44  JUGEMENTS   LITTERAIRES, 

dans  une  paye,  toute  une  page  dans  une  phrase,  et  celte  phrase  dans  un  mot, 
c'est  moi. 

Je  suis,  comme  Montaigne,  impropre  au  discours  continu. 

De  certaines  jiarties  naissent  naturellement  trop  finies  en  moi,  pour  que  je  puisse 
me  dispenser  de  finir  de  même  tout  ce  qui  doit  les  accompagner.  Je  sais  trop  ce 
que  je  vais  dire  avant  d'écrire. 

L'attention  est  soutenue,  dans  les  vers,  par  l'amusement  de  l'oreille.  La  prose 
n'a  pas  ce  secours  ;  pourrait-elle  l'avoir?  J'essaie;  mais  je  crois  que  non. 

Je  voudrais  tirer  tous  mes  effets  du  sens  des  mots,  comme  vous  les  tirez  de  leur 
son;  de  leur  choix,  comme  vous  de  leur  multitude;  de  leur  isolement  lui-même, 
(•omme  vous  de  leurs  harmonies;  désirant  pourtant  aussi  qu'il  y  ail  entre  eux  de 
l'harmonie,  mais  une  harmonie  de  nature  et  de  convenance,  non  d'industrie,  de 
pur  mélange  ou  d'enchaînement. 

Ignorants,  qui  ne  connaissez  que  vos  clavecins  ou  vos  orgues,  el  pour  qui  les 
applaudissements  sont  nécessaires,  comme  un  accompagnement  .sans  lequel  vos  ac- 
cords seraient  incomplets,  je  ne  puis  pas  vous  imiter. 

Je  joue  de  la  lyre  antique,  non  de  celle  de  Timothée,  mais  de  la  lyre  à  trois  ou  à 
cinq  cordes,  de  la  lyre  d'Orphée,  cette  lyre  qui  cause  autant  de  plaisir  à  celui  qui 
la  tient  qu'à  ceux  qui  le  regardent,  car  il  est  contenu  dans  son  air,  il  est  forcé  à 
.s'écouler,  il  .s'entend,  il  se  juge,  il  se  charme  lui-même. 

On  dira  que  je  i)arle  avec  subtilité.  C'est  quelquefois  le  seul  moyen  de  pénétra- 
lion  que  l'esprit  ait  en  son  pouvoir,  soit  par  la  nature  de  la  vérité  où  il  veut  at- 
teindre, soil  iiar  celle  des  opinions  ou  des  ignorances  au  travers  desquelles  il  est 
réduit  à  s'ouvrir  iiéniblemenl  une  issue. 

J'aime  à  voir  deux  vérités  à  la  fois.  Toute  bonne  comparaison  donne  à  l'esprit 
cet  avantage. 

La  peine  de  la  dispute  en  excède  de  bien  loin  l'utilité.  Toute  contestation  rend 
l'esprit  sourd,  et,  quand  on  est  sourd,  je  suis  muet. 

Les  tournures  propres  à  la  confidence  me  sont  familières,  mais  non  pas  celles 
qui  sont  propres  à  la  familiarité. 

(;e  n'est  pas  ma  phrase  que  je  polis,  mais  mon  idée. 

Je  m'arrête  jusqu'à  ce  que  la  goutte  de  lumière  dont  j'ai  besoin  soit  formée  et 
tombe  de  ma  plume. 

Je  voudrais  faire  passer  le  sens  exquis  dans  le  sens  commun,  ou  rendre  commun 
le  sens  exquis. 

Je  n'appelle  pas  raison  celte  raison  brutale  qui  écrase  de  son  poids  ce  qui  est 
saint  et  ce  qui  est  sacré;  celte  raison  maligne  qui  se  réjouit  des  erreurs,  quand 
elle  peut  les  découvrir;  cette  raison  insensible  et  dédaigneuse  qui  insulte  à  la  cré- 
dulité. 

Je  ne  veux  ni  d'un  esprit  sans  lumière,  ni  d'un  esprit  sans  bandeau.  Il  faut  savoir 
bravement  s'aveugler  pour  le  bonheur  delà  vie. 

Mon  nid  sera  d'oiseau,  car  mes  pensées  et  mes  paroles  ont  des  ailes. 

Que  ne  puis  je  décrier  et  bannir  du  langage  des  hommes,  comme  une  monnaie 
altérée,  les  mots  dont  ils  abusent  et  qui  les  trompent  ! 

Quand  je  ramasse  des  coquillages  et  que  j'y  trouve  des  perles,  j'extrais  les  perles 
el  je  jette  les  coquillages. 

Je  voudrais  monnayer  la  sagesse,  c'est-à-dire  la  frapper  en  maximes,  en  jn-o- 
iicrbex,  en  sentences  faciles  à  retenir  el  à  transmettre. 


PEINSEES    ET    CORRESPONUAIVCE. 


DE    LA    NATURE    DES    ESPRITS. 


C'est  la  nature  des  esprits,  c'est  leur  lumière  naturelle,  et  non  pas  leur  degré  de 
force,  variable  coaiuio  la  santé,  qui  fait  leur  véritable  prix,  leur  qualité,  leur  ex- 
cellence. 

On  mesure  les  esprits  par  leur  statore  ;  il  vaudrait  mieux  les  estimer  par  leur 
beauté. 

Les  esprits  sont  semblables  aux  champs  :  dans  quelques-uns,  ce  qui  vaut  le 
mieux,  c'est  la  superficie;  dans  quelques  autres,  c'est  le  fond,  à  une  grande  pro- 
fondeur. 

Il  est  des  esprits  meilleurs  que  d'autres  et  cependant  méconnus,  parce  qu'il  n'y 
a  pas  de  mesure  usitée  pour  les  peser.  C'est  comme  un  métal  précieux  qui  n'a  pas 
sa  pierre  de  touche. 

Il  y  a  des  cerveaux  lumineux,  des  têtes  propres  à  recevoir,  à  retenir  et  à  trans- 
mettre la  lumière.  Elles  rayonnent  de  toutes  parts;  elles  éclairent;  mais  là  se  ter- 
mine leur  action.  Il  est  nécessaire  de  joindre  à  leur  opération  celle  d'agents  se- 
condaires, pour  lui  donner  de  l'efficacité  :  c'est  ainsi  que  le  soleil  fait  éclore,  mais 
ne  cultive  rien. 

La  tendance  vers  le  bien,  la  promptitude  à  le  saisir  et  la  constance  à  le  vouloir; 
l'intensité,  la  souplesse  et  la  fermeté  du  ressort  que  cette  tendance  met  en  jeu  ;  la 
vivacité,  la  force  et  la  justesse  des  élans  vers  le  but  indiqué,  sont  les  éléments  qui, 
comme  autant  de  caractères,  forment,  par  leurs  combinaisons,  le  taux  intrinsèque 
de  l'homme,  et  déterminent  sa  valeur. 

Chaque  esprit  a  sa  lie. 

Il  y  a  des  hommes  qui  n'ont  tout  leur  esprit  que  lorsqu'ils  sont  de  bonne  humeur, 
et  d'autres  que  lorsqu'ils  sont  tristes. 

Le  ciel  accorde  rarement  aux  mêmes  hommes  le  don  de  bien  penser,  de  bien 
dire  et  de  bien  agir  en  toutes  choses. 

Certains  esprits,  pour  faire  éclater  leur  feu,  ont  besoin  d'être  contenus  et 
comme  captivés  par  un  sujet  fixe  et  un  temps  court.  Ils  éclatent  alors  et  s'élancent 
par  jets,  semblables  à  ces  vins  qui  ne  pétillent  et  ne  montrent  leur  feu  que  lorsque, 
renfermés  en  un  petit  espace  et  contenus  entre  les  parois  d'une  bouteille,  leur 
fermentation  se  concentre  et  prend  une  vivacité  que  plus  de  liberté  anéantirait. 

Qui  est-ce  qui  pense  pour  le  seul  plaisir  de  penser?  Qui  est-ce  qui  examine  pour 
le  seul  plaisir  de  savoir  ? 

Il  est  des  esprits  légers,  mais  qui  n'ont  pas  de  légères  opinions;  leurs  doctrines 
et  leurs  vertus  les  rendent  graves,  quand  il  le  faut. 

Il  y  a,  au  contraire,  des  esprits  sérieux  et  sombres  qui  ont  des  doctrines  très- 
futiles,  et  alors  tout  est  perdu. 

Quelque  légèreté  entre  toujours  dans  les  natures  excellentes,  et,  comme  elles 
ont  des  ailes  pour  s'élever,  elles  en  ont  aussi  pour  s'égarer. 

Ce  qu'on  appelle  légèreté  d'esprit  n'est  quelquefois  qu'une  apparence  produite 
par  la  facilité  de  ses  mouvements;  une  légèreté  d'évolutions,  fort  différente  de  la 
légèreté  d'attention  et  de  jugement. 

Les  uns  ne  peuvent  trouver  d'activité  que  dans  le  repos,  et  les  autres  de  repos 
([ue  dans  le  mouvement. 


1546  JUGEMENTS   LITTERAIRES, 

Les  esprits  qui  ne  se  reposent  jamais  sont  sujets  à  beaucoup  d'écarts. 

Comme  il  y  a  des  hommes  qui  ont  plus  de  mémoire  que  de  jugement,  il  y  en  a 
qui  ont,  en  quelque  sorte,  plus  de  pensées  que  d'esprit;  aussi  ne  peuvent-ils  ni  les 
atteler  ni  les  mener. 

D'autres  n'ont  pas  assez  de  pensées  pour  leur  esprit  :  il  dépérit  d'ennui,  s'il 
n'est  égayé  par  des  bagatelles. 

D'autres  enfin  ont  trop  de  pensées  pour  leur  âge  et  pour  leur  santé,  et  elles  les 
tourmentent. 

Les  uns  se  déclament  leurs  pensées,  d'autres  se  les  récitent,  et  d'autres  se  les 
chaulent.  Quelques-uns  ne  font  que  se  les  raconter,  se  les  lire  ou  se  les  parler. 

La  raison  est  abeille,  et  l'on  n'exige  d'elle  que  son  produit;  son  utilité  lui  tient 
lieu  de  beauté. 

Mais  l'esprit  n'est  qu'un  papillon,  et  un  es()rit  sans  agrément  est  comme  un  pa- 
pillon sans  couleurs  :  il  ^e  cause  aucun  plaisir. 

La  nature  a  fait  deux  sortes  d'esprits  excellents  :  les  uns  pour  produire  de  belles 
pensées  ou  de  belles  actions,  et  les  autres  pour  les  admirer. 

On  n'est  jamais  médiocre,  quand  on  a  beaucoup  de  bon  sens  et  beaucoup  de 
bons  sentiments. 

Il  y  a  des  esprits  creux  et  sonores,  où  les  pensées  retentissent  comme  dans  un 
instrument.  Il  en  est  d'autres  dont  la  solidité  est  plane,  et  où  la  pensée  la  plus 
harmonieuse  ne  produit  que  l'efiet  d'un  coup  de  marteau. 

Les  esprits  délicats  sont  tous  des  esprits  nés  sublimes,  qui  n'ont  pas  pu  prendre 
l'essor  parce  que,  ou  des  organes  trop  faibles,  ou  une  santé  trop  variée,  ou  de  trop 
molles  habitudes,  ont  retenu  leurs  élans. 

Se  mêler  des  petits  objets  comme  des  grands,  être  propre  et  prêt  aux  uns  comme 
aux  autres,  n'est  pas  faiblesse  et  petitesse,  mais  capacité  et  suflisance. 

Les  esprits  pénétrants  dépassent  les  préliminaires;  ils  ne  s'arrêtent  pas  sur  le 
bord  des  questions  et  n'y  arrêtent  personne. 

L'esprit  a  de  la  force  tant  qu'on  a  la  force  de  se  plaindre  de  sa  faiblesse. 

Il  y  a  une  faiblesse  de  corps  qui  procède  de  la  force  d'esprit,  et  une  faiblesse 
d'esprit  qui  vient  de  la  force  du  corps. 

Avoir  un  bon  esprit  et  un  mauvais  cerveau,  cela  est  assez  commun  parmi  les  dé- 
licats. 

Il  y  a  des  esprits  naturellement  éclairés,  ou  pénétrants  par  leur  nature,  qui  oui 
beaucoup  d'évidences  qu'ils  n'ont  pas  raisonnées  et  ne  pourraient  pas  raisonner. 

Les  uns  passent  par  les  belles  idées,  et  les  autres  y  séjournent;  ceux-ci  sont  les 
plus  heureux,  mais  les  premiers  sont  les  plus  grands. 

II  ne  faut  laisser  son  esprit  se  reposer  que  dans  des  idées  heureuses,  satisfai- 
santes ou  parfaites.  Les  idées  heureuses,  on  les  a  quand  on  les  attend  et  qu'on  est 
propre  à  les  recevoir. 

Ceux  qui  ont  refusé  à  leur  esprit  des  pensées  graves  tombent  dans  les  idées 
sombres. 

Ce  qui  ne  donne  h  l'esprit  que  du  mouvement  nous  rend  actifs  et  nous  fait 
écrire;  mais  ce  qui  lui  donne  de  la  lumière  et  du  bonheur  ne  nous  rend  que  mé- 
ditatifs. 

Il  est  des  esprits  dont  on  peut  dire  :  Il  y  fait  clair,  et  d'autres,  seulement  :  Il  y 
fait  chaud. 

Il  y  a  beaucoup  de  chaleur  où  il   y  a  beaucoup   de  mouvement,   et  beaucoup 


TENSEES    ET    COnHESPONDAIVCE.  !347 

lie  liimièue  où  il  y  a  beaucoup  do  sérënilé;  sans  la  sérénité,  point  de  lumière. 

Être  éclairé,  c'est  un  grand  mot  ! 

Il  y  a  certains  hommes  qui  se  croient  éclairés,  parce  qu'ils  sont  décidés,  pre- 
nant ainsi  la  conviction  i)Our  la  vérité,  et  la  forte  conception  pour  l'iulellii-ence. 
lien  est  d'autres  qui,  parce  qu'ils  savent  tous  les  mots,  croient  savoir  toutes  les 
vérités. 

Mais  qui  est-ce  qui  est  éclairé  de  cette  lumière  éternelle  qui  s'allache  aux  parois 
du  cerveau,  et  rend  éternellement  lumineux  les  esprits  où  elle  est  entrée,  et  les 
objets  qu'elle  a  touchés? 

Il  est  des  tètes  qui  n'ont  point  de  fenêtres  et  que  le  jour  ne  peut  frapper  d'en 
haut.  Rien  n'y  vient  du  côté  du  ciel. 

Celui  qui  a  de  l'imagination  sans  érudition  a  des  ailes  et  n'a  pas  de  pieds. 

Les  esprits  faux  sont  ceux  qui  n'ont  pas  le  sentiment  du  vrai,  et  qui  en  ont  les 
définitions;  qui  regardent  dans  leur  cerveau,  au  lieu  de  regarder  devant  leurs  yeux; 
qui  consultent,  dans  leurs  délibérations,  les  idées  qu'ils  ont  des  choses,  et  non  les 
choses  elles-mêmes. 

Il  est  des  hommes  qui,  lorsqu'ils  tiennent  quelque  discours,  ou  forment  quelque 
jugement,  regardent  dans  leur  tête,  au  lieu  de  regarder  dans  Dieu,  dans  leur  âme, 
dans  leur  conscience,  dans  le  fond  des  choses.  On  reconnaît  celte  habitude  de  leur 
esprit  à  la  contenance  qu'ils  prennent,  et  à  la  direction  de  leurs  yeux. 

Les  esprits  simples  et  sincères  ne  se  trompent  jamais  qu'à  demi. 

La  fausseté  d'esprit  vient  d'une  fausseté  de  cœur  ;  elle  provient  de  ce  qu'on  a 
secrètement  pour  but  son  opinion  propre,  et  non  l'opinion  vraie. 

L'esprit  faux  est  faux  en  tout,  comme  un  œil  louche  regarde  toujours  de 
travers. 

Mais  on  peut  se  tromper  une  fois,  cent  fois,  sans  avoir  l'esprit  faux.  Ou  n'a  point 
l'esprit  faux  quand  on  l'a  sincère. 

Il  est  des  personnes  qui  ont  beaucoup  de  raison  dans  l'esprit,  mais  qui  n'en  ont 
pas  dans  la  vie;  d'autres,  au  contraire,  en  ont  beaucoup  dans  la  vie  et  n'en  ont  pas 
dans  l'esprit. 

Les  gens  d'esprit  traitent  souvent  les  affaires  comme  les  ignorants  traitent  les 
livres  :  ils  n'y  entendent  rien. 

Si  les  hommes  à  imagination  sont  quelquefois  dupes  des  apparences,  les  esprits 
froids  le  sont  aussi  souvent  de  leurs  combinaisons. 

Donnez  aux  esprits  froids,  aux  esprits  lourds,  des  doctrines  subtiles  et  délicates, 
et  vous  verrez  l'étrange  abus  qu'ils  en  feront.  Jetez  quelques  vives  lumières  dans 
un  esprit  naturellement  ténébreux,  et  vous  verrez  à  quel  point  il  les  obscurcira. 
Ses  ténèbres  n'en  deviendront  que  plus  palpables,  et  le  chaos  succédera  à  la  nuit. 

La  force  de  cervelle  fait  les  entêtés,  et  la  force  d'esprit  les  caractères  fermes. 

Avoir  fortement  des  idées,  ce  n'est  rien  ;  l'important  est  d'avoir  des  idées  fortes, 
c'est-à-dire  où  il  y  ail  une  grande  force  de  vérité.  Or,  la  vérité  et  sa  force  ne  dé- 
pendent point  de  la  tête  d'un  homme. 

On  appelle  un  homme  fort  celui  qui  tient  tête  aux  objections  ;  mais  ce  n'est  là 
qu'une  force  d'altitude. 

Un  trait  obtus,  lancé  d'une  main  forte,  peut  frapper  fortement,  parce  que  l'on 
va  du  corps  au  corps;  mais  de  forts  poumons  et  un  fort  entêtement  ne  donneront 
point  de  vraie  efficacité  à  une  idée  faible  fortement  dite,  parce  que  l'esprit  seul  va 
à  l'esprit. 


548  JUGEMENTS   LITTÉnAIHES, 

Ce  n'est  pas  une  tête  forte,  mais  une  raison  forte,  qu'il  faut  liouorer  dans  les 
autres  et  désirer  pour  soi. 

Souvent  ce  qu'on  appelle  une  tète  forte  n'est  qu'une  forte  déraison. 

L'esprit  dur  est  un  marteau  qui  ne  sait  que  briser.  La  dureté  d'esprit  n'est  pa.s 
quelquefois  moins  funeste  et  moins  odieuse  que  la  dureté  de  cœur. 

On  est  ferme  par  principes  et  têtu  par  tempérament.  Le  têtu  est  celui  dont  les 
organes,  quand  ils  ont  une  fois  pris  un  pli,  n'en  peuvent  plus  ou  n'en  peuvent  de 
longtemps  prendre  un  autre. 

Il  est  des  esprits  semblables  à  ces  miroirs  convexes  ou  concaves,  qui  représen- 
tent les  objets  tels  qu'ils  les  reçoivent,  mais  qui  ne  les  reçoivent  jamais  tels  qu'ils 
sont. 

Les  questions  montrent  l'étendue  de  l'esprit,  et  les  réponses  sa  finesse. 

Les  esprits  ardents  onil  quelque  chose  d'un  peu  fou,  et  les  esprits  froids  quelque 
chose  d'un  peu  stupide. 

Peu  d'esprits  sont  spacieux;  peu  même  ont  une  place  vide  et  offrent  quelque 
point  vacant.  Presque  tous  ont  des  capacités  étroites  et  occupées  par  quelque  sa- 
voir qui  les  bouche. 

Il  faut  qu'un  esprit,  pour  jouir  de  lui-même  et  en  laisser  jouir  les  autres,  se 
conserve  toujours  plus  grand  que  ses  propres  pensées,  et,  pour  cela,  qu'il  leur 
donne  une  forme  ployante,  aisée  à  resserrer  et  à  étendre,  propre  enfin  à  en  main- 
tenir la  flexibilité  naturelle.  Tous  ces  esprits  à  vues  courtes  voient  clair  dans  leurs 
petites  idées,  et  ne  voient  rien  dans  celles  d'autrui.  Esprits  de  nuit  et  de  ténèbres, 
ils  sont  semblables  à  ces  mauvais  yeux  qui  voient  de  près  ce  qui  est  obscur,  et  qui, 
de  loin,  ne  peuvent  rien  apercevoir  de  ce  qui  est  clair. 

Génies  gras,  ne  méprisez  pas  les  maigres. 

Il  y  a  des  esprits  fatigués  qui  vont  l'amble  et  le  traquenard  ;  mais  leur  allure  ne 
déplaît  pas  à  tous  les  goûts. 

On  se  luxe  l'esprit  comme  le  corps, 

A  ces  esprits  lourds,  qui  vous  gênent  par  leur  poids  et  par  leur  immobilité, 
qu'on  ne  peut  faire  voler  ni  nager,  car  ils  ne  savent  point  s'aider,  qui  vous  serrent 
de  près  et  vous  entraînent,  combien  je  préfère  ceux  qui  aiment  à  se  livrer  aux 
évolutions  des  oiseaux,  à  s'élever,  à  planer,  à  s'égarer,  à  fendre  l'air  pour  revenir 
à  un  point  fixe,  solide  et  précis! 

Il  y  a  des  choses  que  l'homme  ne  peut  connaître  que  vaguement;  les  grands  es- 
prits se  contentent  d'en  avoir  des  notions  vagues;  mais  cela  ne  sulBt  point  aux  es- 
prits vulgaires.  Accablés  d'ignorances  par  la  nature  et  la  nécessité,  dans  leur  dépit 
ridicule  et  puéril,  ils  ne  veulent  en  supporter  aucune.  11  faut,  pour  leur  repos,  qu'ils 
se  forgent  ou  qu'on  leur  offre  des  idées  fixes  et  déterminées  sur  les  objets  même 
où  toute  précision  est  erreur.  Ces  esprits  communs  n'ont  point  d'ailes;  ils  ne  peu- 
vent se  soutenir  dans  rien  de  ce  qui  n'est  que  de  l'espace  ;  il  leur  faut  des  points 
d'appui,  des  fables,  des  mensonges,  des  idoles.  Mentez-leur  donc,  et  ne  les  trompez  pas. 

Il  y  a  des  esprits  machines  qui  digèrent  ce  qu'ils  apprennent,  comme  le  canard 
de  Vaucanson  digérait  les  aliments  :  digestion  mécanique  et  qui  ne  nourrit  pas. 

L'élévation  d'esprit  se  plaît  aux  généralités  ;  sa  gravité  penche  vers  les  applica- 
tions. 

Il  y  a  des  opinions  qui  viennent  du  cœur  ;  et  quiconque  n'a  aucune  opinion  fixe 
n'a  pas  de  sentiments  constants. 

Il  est  des  esprits  méditatifs  et  difficiles  qui  sont  distraits  dans  leurs  travaux  par 


PENSEES    ET    COnRESPONDAISCE.  ÏJÎi) 

lies  perspectives  immenses  et  les  lointains  du  to  xaAov,  ou  du  beau  céleste,  dont  ils 
voudraient  mettre  ])artout  quel(|ue  iniafçe  ou  quelque  rayon,  parce  qu'ils  l'ont  tou- 
jours devant  la  vue,  même  alors  qu'ils  n'ont  rien  devant  les  yeux; 

Esprits  amis  de  la  lumière  qui,  lorsqu'il  leur  vient  une  idée  à  mettre  en  œuvre, 
la  considèrent  longuement  et  attendent  qu'elle  reluise,  comme  le  prescrivait  Ruffon 
quand  il  définissait  le  génie  l'aptitude  ;\  la  patience  ; 

Esprits  qui  ont  éprouvé  que  la  plus  aride  matière,  et  les  mots  même  les  plus 
ternes,  renferment  en  leur  sein  le  principe  et  l'amorce  de  quelque  éclat,  comme 
ces  noisettes  des  fées,  où  l'on  trouvait  des  diamants,  quand  on  en  brisait  l'enve- 
loppe, et  qu'on  avait  des  mains  heureuses  ; 

Esprits  qui  sont  persuadés  que  ce  beau  dont  ils  sont  épris,  le  beau  élémentaire 
et  pur.  est  répandu  dans  tous  les  points  que  i)eut  atteindre  la  pensée,  comme  le  feu 
dans  tous  les  corps  ; 

Esprits  attentifs  et  perçants  qui  voient  ce  feu  dans  les  cailloux  de  toute  la  lit- 
térature, et  ne  peuvent  se  détacher  de  ceux  qui  tombent  en  leurs  mains,  qu'après 
avoir  cherché  longtemps  la  veine  qui  le  recelait,  et  l'en  avoir  fait  soudainement 
jaillir  ; 

Esprits  qui  ont  aussi  leurs  systèmes,  et  qui  prétendent,  par  exemple,  qtie  voir 
en  beau  et  embellir,  c'est  voir  et  montrer  chaque  chose  telle  qu'elle  est  réellement 
dans  les  recoins  de  son  essence,  et  non  pas  telle  qu'elle  existe  aux  regards  des 
inattentifs,  qui  ne  considèrent  que  les  surfaces  ; 

Esprits  qui  se  contentent  peu,  à  cause  d'une  perspicacité  qui  leur  fait  voir  trop 
clairement  et  les  modèles  qu'il  faut  suivre,  et  ceux  que  l'on  doit  éviter; 

Esprits  actifs,  quoique  songeurs,  qui  ne  peuvent  se  reposer  que  sur  des  vérités 
solides,  ni  être  heureux  que  par  le  beau,  ou  du  moins  par  ces  agréments  divers, 
qui  en  sont  des  parcelles  menues  et  de  légères  étincelles; 

Esprits  bien  moins  amoureux  de  gloire  que  de  perfection,  qui  paraissent  oisifs  et 
qui  sont  les  plus  occupés,  mais  qui,  parce  que  leur  art  est  long  el  que  la  vie  est 
toujours  courte,  si  quelque  hasard  fortuné  ne  met  à  leur  disposition  un  sujet  où  se 
trouve,  en  surabondance,  l'élément  dont  ils  ont  besoin,  et  l'espace  qu'il  faut  à  leurs 
idées,  vivent  peu  connus  sur  la  terre,  et  y  meurent  sans  monument,  n'ayant  obtenu 
en  partage,  parmi  les  esprits  excellents,  qu'une  fécondité  interne  et  qui  n'eut  que 
peu  de  confidents. 


QU'EST-CE  QUE  LA  PUDEUR? 


J'ai  à  peindre  un  objet  charmant,  mais  qui  se  refuse  sans  cesse  à  la  couleur  de 
tous  les  styles,  et  souffre  peu  d'être  nommé.  Je  l'envisage  ici  de  haut,  et  on  le  saisit 
avec  peine,  même  quand  on  le  considère  dans  soi-même  ou  auprès  de  soi. 

Mon  entreprise  est  donc  pénible;  elle  est  impossible  peut-être.  Je  demande  au 
moins  qu'on  me  suive  avec  persévérance  dans  le  dédale  et  les  détours  où  mon 
chemin  m'a  engagé.  Je  désire  qu'on  m'abandonne  h  la  pente  qui  me  conduit.  Enfin, 
je  réclame  pour  moi  ce  que  j'ai  moi-même  donné  à  mon  sujet  et  à  mon  style,  une 
espérance  patiente  et  une  longue  attention. 

î.a  pudeur  est  on  ne  sait  quelle  peur  attachée  à  notre  sensibilité,  qui  fait  que 
l'âme,  comme  la  Heur  qui  est  son  image,  se  replie  et  se  recèle  en  elle-même,  tant 


550  JUGEMENTS  LITTERAIRES, 

qu'elle  est  délicate  et  tendre,  à  la  moindre  apparence  de  ce  qui  pourrait  la  blesser 
par  des  impressions  trop  vives,  ou  des  clartés  prématurées. 

De  là  cette  confusion  qui,  s'élevant  à  la  présence  du  désordre,  trouble  et  mêle 
nos  pensées,  et  les  rend  comme  insaisissables  à  ses  atteintes. 

De  là  ce  tact  mis  en  avant  de  toutes  nos  perceptions,  cet  instinct  qui  s'oppose  à 
tout  ce  qui  n'est  pas  permis,  cette  immobile  fuite,  cet  aveugle  discernement,  et  cet 
indicateur  muet  de  ce  qui  doit  être  évité,  ou  ne  doit  pas  être  connu. 

De  là  cette  timidité  qui  rend  circonspects  tous  nos  sens,  et  qui  préserve  la  jeu- 
nesse de  hasarder  son  innocence,  de  sortir  de  son  ignorance,  et  d'interrompre  son 
bonheur. 

De  là  ces  effarouchements  par  lesquels  l'inexpérience  aspire  à  demeurer  intacte, 
et  fuit  ce  qui  peut  trop  nous  plaire,  craignant  ce  qui  peut  la  blesser. 

La  pudeur  abaisse  notre  paupière  entre  nos  yeux  et  les  objets,  et  place  un  voile 
plus  utile,  une  gaze  plus  merveilleuse  entre  notre  esprit  et  nos  yeux. 

Elle  est  sensible  à  notre  œil  même  par  un  lointain  inétendu  et  un  magique  enfon- 
cement, qu'elle  prête  à  toutes  nos  formes,  à  notre  voix,  à  notre  air,  à  nos  mouve- 
ments, et  qui  leur  donnent  tant  de  grâce.  Car,  on  peut  le  voir  aisément,  ce  qu'est 
leur  cristal  aux  fontaines,  ce  qu'est  un  verre  à  nos  pastels,  et  leur  vapeur  aux 
paysages,  la  pudeur  l'est  à  la  beauté  et  à  nos  moindres  agréments. 

Quelle  importance  a  la  pudeur?  Pourquoi  nous  fut-elle  donnée?  De  quoi  sert-elle 
à  l'âme  humaine?  Quelle  est  sa  destination,  et  quelle  est  sa  nécessité? 
Je  vais  tâcher  de  l'expliquer. 

Quand  la  nature  extérieure  veut  créer  quelque  être  apparent,  tant  qu'il  est  peu 
solide  encore,  elle  use  de  précautions. 

Elle  le  loge  entre  des  tissus  faits  de  toutes  les  matières,  par  un  mécanisme 
inconnu,  et  lui  compose  un  tel  abri,  que  l'influence  seule  de  la  vie  et  du  mouvement 
peut,  sans  effort,  y  pénétrer. 

Elle  met  le  germe  en  repos,  en  solitude,  en  sûreté,  le  parachève  avec  lenteur,  et 
le  fait  tout  à  coup  éclore. 

Ainsi  s'est  formé  l'univers;  ainsi  se  forment  en  nous  toutes  nos  belles  qualités. 
Quand  la  nature  intérieure  veut  créer  notre  être  moral,  et  faire  éclore  en  notre 
sein  quelque  rare  perfection,  d'abord  elle  en  produit  les  germes,  et  les  dépose  au 
centre  de  notre  existence,  loin  des  agitations  qui  se  font  à  notre  surface. 

Elle  nous  fait  vivre  à  l'ombre  d'un  ornement  mystérieux,  tant  que  nous  sommes 
trop  sensibles  et  ne  sommes  pas  achevés,  afin  que  les  développements  qu'elle  pré- 
pare à  cette  époque  puissent  se  faire  en  sûreté  dans  nos  capacités  modestes,  et  n'y 
soient  pas  interrompus  par  les  impressions  trop  nues  des  passions  dures  et  fortes 
qui  s'exhalent  des  autres  êtres  et  qui  émanent  de  tous  les  corps. 

Comme  les  molécules  qui  causent  nos  sensations,  si  elles  entraient  sans  retarde- 
ment dans  cet  asile  ouvert  à  toutes  les  invasions,  détruiraient  ce  qu'il  contient  de 
pUis  tendre,  en  livrant  notre  âme  à  l'action  de  la  matière,  la  nature  leur  oppose  un 
rempart. 

Elle  environne  d'un  réseau  inadhérent  et  circulaire,  transparent  et  inaperçu, 
cette  alcôve  aimante  et  vivante,  où,  plongé  dans  un  demi-sommeil,  le  caractère 
en  son  germe  reçoit  tous  ses  accroissements. 

Elle  n'y  laisse  pénétrer  qu'un  demi-jour,  qu'un  demi-bruit,  etque  l'essence  pure 
de  toutes  les  affections. 

Elle  oppose  une  retenue  à  toutes  nos  sensations,  et  nous  arme  d'un  mécanisme 


PENSEES    ET    COnRESPONDANCE.  JiSîl 

suprême  qui.  aux  téguments  palpables  destinés  h  protéger  contre  la  douleur  notre 
existence  extérieure,  en  surajoute  un  invisible  propre  h  détendre  du  plaisir  nos  sen- 
sibilités naissantes. 

A  cette  époque  de  la  vie  en  lin  la  nature  nous  donne  une  enveloppe  :  cette  enve- 
loppe est  la  pudeur. 

On  peut,  en  effet,  se  la  peindre  en  imaginant  un  contour  où  notre  existence  en 
sa  fleur  est  de  toutes  parts  isolée,  et  reçoit  les  influences  terrestres  à  travers  des 
empêchements  (jui  les  dépouillent  de  leur  lie  ou  en  absorbent  les  excès. 

Elle  arrête  à  notre  surface  les  inutiles  sédiments  des  impressions  qui  arrivent 
du  dehors,  et,  n'admettant  entre  ses  nœuds  que  leur  partie  élémentaire,  dégagée 
de  toute  suporiluité,  elle  fait  sans  eflort  contracter  h  l'âme  la  sagesse,  et  à  la  volonté 
l'habitude  de  n'obéir  qu'à  des  mobiles  spirituels  comme  elle. 

Elle  assure  à  nos  facultés  le  temps  et  la  facilité  de  se  déployer,  hors  d'atteinte 
et  sans  irrégularité,  en  un  centre  circonscrit,  où  la  pureté  les  nourrit  et  la  can- 
deur les  environne,  comme  un  fluide  transparent. 

Elle  tient  nos  cœurs  en  repos  et  nos  sens  hors  de  tumulte,  dans  ses  invisibles 
liens,  incapable  de  nous  contraindre  dans  notre  développement,  mais  capable  de 
nous  défendre  en  amortissant  tous  les  chocs  et  en  opposant  sa  barrière  à  nos  pro- 
pres excursions,  lorsque  trop  d'agitation  pourrait  nous  nuire  ou  nous  détruire. 

Elle  établit,  entre  nos  sens  et  toutes  leurs  relations,  une  telle  médiation  et  de 
tels  intermédiaires,  que,  par  elle,  il  ne  peut  entrer  dans  l'enceinte  où  l'âme  réside 
que  des  images  ménagées,  des  émotions  mesurées  et  des  sentiments  approuvés. 

Est-il  besoin  maintenant  de  parler  de  sa  nécessité? 

Ce  qu'est  aux  petits  des  oiseaux  le  blanc  de  l'œuf  et  cette  toile  où  leur  essence 
est  contenue,  ce  qu'est  au  pépin  sa  capsule,  ce  qu'est  à  la  fleur  son  calice,  et  ce  que 
le  ciel  est  au  monde,  la  pudeur  l'est  à  nos  vertus. 

Sans  cet  abri  préservateur,  elles  ne  pourraient  pas  éclore;  l'asile  en  serait  violé, 
le  germe  mis  à  nu  et  la  couvée  perdue. 

Appliquons  cette  idée  aux  faits,  et  le  système  aux  phénomènes. 

Nous  avons  tous  de  la  pudeur,  mais  non  une  pudeur  pareille.  Cette  toile  immaté- 
rielle a  des  contextures  diverses.  Elle  nous  est  donnée  h  tous,  mais  ne  nous  est  pas 
départie  avec  une  égale  largesse,  ni  avec  la  même  faveur. 

Quelques-uns  ont  une  pudeur  peu  subtilement  ourdie;  d'autres  n'en  ont  qu'un 
lambeau. 

Ceux  qui  portent  en  eux  les  germes  de  toutes  les  perfections  ont  seuls  une  pu- 
deur parfaite,  seuls  une  pudeur  entière,  et  dont  les  innombrables  fils  se  rattachent 
à  tous  les  points  où  aboutit  leur  existence.  C'est  celle-là  que  je  décris. 

Nous  ne  la  gardons  pas  toujours.  Elle  eslsemblable  à  la  beauté  :  d'afl'reux  accidents 
nous  l'enlèvent,  et  d'elle-même,  sans  efforts,  elle  diminue  et  s'efface  lorsqu'elle 
serait  inutile  et  que  le  but  en  est  atteint. 

La  pudeur,  en  effet,  subsiste  aussi  longtemps  qu'il  est  en  nous  quelque  particule 
inconnue,  qui  n'a  pas  pris  sa  substance  et  toute  sa  solidité,  et  jusqu'à  ce  que  nos 
organes  aient  été  rendus  susceptibles  d'adopter  et  de  retenir  des  impressions  éter- 
nelles. 

Mais  quand  les  molles  semences  de  nos  solides  qualités  ont  pris  tout  leur  déve- 
loppement ; 

Quand  nos  bienveillances  premières,  comme  un  lait  qui  se  coagule,  ont  proilmt 
en  nous  la  fjonlé,  ou  que  notre  bonté  naturelle  est  devenue  inaltérable; 


Î5S2  JUGEBIEISTS   LITTÉRAIRES, 

Quand,  nourri  de  notions  chastes,  notre  esprit  s'est  développé,  et  peut  garder 
cet  équilibre  que  nous  appelons  la  raison,  ou  que  notre  raison  est  formée; 

Quand  nos  rectitudes  morales  ont  insensiblement  acquis  cette  indestructibilité 
qu'on  nomme  le  caractère,  ou  que  le  caractère  en  son  germe  a  reçu  tous  ses  accrois- 
sements; 

Enfin,  quand,  le  secret  principe  d'aucune  dépravation  ne  pouvant  plus  s'intro- 
duire en  nous  que  par  notre  volonté,  et  nous  blesser  qu'à  noire  su,  notre  défense 
est  en  nous-mêmes  : 

Alors  l'homme  est  achevé,  le  voile  tombe,  et  le  réseau  se  désourdit. 

Même  alors,  cependant,  la  pudeur  imprime  en  nous  ses  vestiges  et  nous  laisse 
son  égide.  Nous  en  perdons  le  mécanisme,  mais  nous  en  gardons  la  vertu.  Il  nous 
reste  une  dernière  ombre  du  réseau  :  je  veux  dire  celte  rougeur  qui  nous  parcourt 
et  nous  revêt,  comme  pour  effacer  la  tache  que  veut  nous  imprimer  l'affront,  ou 
pour  s'opposer  au  plaisir  excessif  et  inattendu  que  peut  nous  causer  la  louange. 

Elle  nous  lègue  encore  de  plus  précieux  fruits  : 

Un  goût  pur  dont  rien  n'émoussa  les  premières  délicatesses  ;  une  imagination 
claire  dont  rien  n'altéra  le  poli; 

Un  esprit  agile  et  bien  fait,  prompt  à  s'élever  au  sublime;  une  flexibilité  longue 
que  n'a  desséchée  aucun  pli  ; 

L'amour  des  plaisirs  innocents,  les  seuls  qu'on  ait  longtemps  connus;  la  facilité 
d'être  heureux,  par  l'habitude  où  l'on  vécut  de  trouver  son  bonheur  en  soi; 

Je  ne  sais  quoi  de  comparable  à  ce  velouté  des  fleurs  qui  furent  longtemps  con- 
tenues entre  des  freins  inextricables,  où  nul  souiïle  ne  put  entrer;  un  charme  qu'on 
porte  en  son  âme,  et  qu'elle  applique  à  toutes  choses,  en  sorte  qu'elle  aime  sans 
ce.sse,  qu'elle  a  la  faculté  d'aimer  toujours; 

Une  éternelle  honnêteté;  car,  il  faut  ici  l'avouer,  comme  il  faut  l'oublier  peut- 
être,  aucun  plaisir  ne  souille  l'ôme,  quand  il  a  passé  par  des  sens  où  s'est  déposée 
à  loisir  et  lentement  incorporée  celte  incorruptibilité; 

Enfin,  une  telle  habitude  du  contentement  de  soi-même,  qu'on  ne  saurait  plus 
s'en  passer,  et  qu'il  faut  vivre  irréprochable  pour  pouvoir  vivre  satisfait. 

JUGEMENTS  LITTÉRAIRES. 

Platon  est  le  premier  des  théologiens  spéculatifs.  La  révélation  naturelle  n'eut 
point  d'organe  plus  brillant. 

Platon  trouva  la  philosophie  faite  de  brique,  et  la  fil  d'or. 

J'admire  dans  Platon  cette  éloquence  qui  se  passe  de  toutes  les  passions,  et  n'en 
a  plus  besoin  pour  triompher.  C'est  là  le  caractère  de  ce  grand  métaphysicien. 

.11  y  a  dans  Platon  une  lumière  toujours  prête  à  se  montrer,  et  qui  ne  se  montre 
jamais.  On  l'aperçoit  dans  ses  veines,  comme  dans  celles  du  caillou;  il  ne  faut  que 
heurter  ses  pensées  pour  l'en  faire  jaillir. 

Il  amoncelle  des  nuées  ;  mais  elles  recèlent  un  feu  céleste,  et  ce  feu  n'attend  que 
le  choc. 

Esprit  de  flamme  par  sa  nature,  et  non  pas  seulement  éclairé,  mais  lumineux, 
Platon  brille  de  sa  propre  lumière. 

C'est  toujours  de  la  splendeur  de  sa  pensée  que  le  langage  de  Platon  se  colore. 
L'éclat  en  lui  naît  du  sublime. 


PENSEES    ET    CORRESPONDANCE.  .)-).) 

Platon  parlait  à  un  peuple  extrêmement  ingénieux,  et  devait  parler  comme  il 
le  lit. 

Il  s'élève  des  écrits  de  Platon  je  ne  sais  quelle  vapeur  intellectuelle. 

Ne  cherchez  dans  Platon  que  les  formes  et  les  idées  :  c'est  ce  qu'il  cherchait 
lui-même.  Il  y  a  en  lui  plus  de  lumière  que  d'objets,  plus  de  forme  que  de  matière. 

Il  faitt  le  respirer  et  non  pas  s'en  nourrir. 

Longin  reprend,  dans  Platon,  des  hardiesses  qu'autorisait  la  rhétorique  du  dia 
logue,  du  sujet  et  du  moment. 

La  haute  philosopbie  a  ses  licences,  comme  la  haute  poésie.  Au  môme  titre,  elle 
a  les  mêmes  droits. 

Platon  ne  fait  rien  voir,  mais  il  éclaire,  il  met  de  la  lumière  dans  nos  yeux,  et 
place  en  nous  une  clarté  dont  tous  les  objets  deviennent  ensuite  illuminés.  Il  ne 
nous  apprend  rien,  mais  il  nous  dresse,  nous  façonne,  et  nous  rend  propres  à  tout 
savoir.  Sa  lecture,  on  ne  sait  comment,  augmente  en  nous  la  susceptibilité  à  dis 
linguer  et  à  admettre  toutes  les  belles  vérités  qui  pourront  se  présenter.  Comme 
l'air  des  montagnes,  elle  aiguise  les  organes,  et  donne  le  goiit  des  bons  aliments. 

Dans  Platon  l'esprit  de  poérie  anime  les  langueurs  de  la  dialectique. 

Platon  se  perd  dans  le  vide;  mais  on  voit  le  jeu  de  ses  ailes,  on  en  entend  le 
bruit. 

Des  détours,  quand  ils  ne  sont  pas  nécessaires,  et  l'explication  de  ce  qui  est  clair, 
sont  les  défauts  de  Platon.  Comme  les  enfants,  il  trouble  l'eau  limpide  pour  se 
donner  le  plaisir  de  la  voir  se  rasseoir  et  s'épurer.  A  la  vérité,  c'est  afin  de  mieux 
établir  le  caractère  de  son  personnage;  mais  il  sacrifie  ainsi  la  pièce  à  l'acteur,  et 
la  fable  au  masque. 

Le  Phédon  est  un  beau  tableau,  admirablement  composé;  il  y  a  de  belles  cou- 
leurs, mais  fort  peu  de  bonnes  raisons. 

Aristote  a  rangé  dans  la  classe  des  poésies  épiques  les  dialogues  de  Platon. 

Il  a  eu  raison,  et  Marmontel,  qui  le  contredit,  a  mal  connu  la  nature  et  le  ca- 
ractère de  ces  dialogues,  et  mal  entendu  Aristote. 

Platon  doit  être  traduit  d'un  style  pur,  mais  un  peu  lâche,  un  peu  traînant.  Ses 
idées  sont  déliées;  elles  ont  peu  de  corps,  et,  pour  les  revêtir,  il  suffit  d'une 
draperie,  d'un  voile,  d'une  vapeur,  de  je  ne  sais  quoi  de  flottant.  Si  on  leur 
donne  un  habit  serré,  on  les  rend  toutes  contrefaites. 

Platon,  Xénophon  et  les  autres  écrivains  de  l'école  de  Socrate,  ont  les  évolutions 
du  vol  des  oiseaux  ;  ils  font  de  longs  circuits,  ils  embrassent  beaucoup  d'espace, 
ils  tournent  longtemps  autour  du  point  où  ils  veulent  se  poser,  et  qu'ilsonl  toujours 
en  perspective;  puis  enfin  ils  s'y  abattent.  En  imaginant  le  sillage  que  trace  en  l'air 
le  vol  de  ces  oiseaux,  qui  s'amusent  à  monter  et  à  descendre,  à  planer  et  à  tour- 
noyer, on  aurait  une  idée  de  ce  que  j'ai  nommé  les  évolutions  de  leur  esprit  et  de 
leur  style. 

Ce  sont  eux  qui  bâtissent  des  labyrinthes,  mais  des  labyrinthes  en  l'air. 

Au  lieu  de  mots  figurés  ou  colorés,  ils  choisissent  des  paroles  simples  et  com- 
munes, parce  que  l'idée  qu'ils  les  emploient  à  tracer  est  elle-même  une  grande  et 
longue  figure. 

Virgile  n'eût  été,  au  temps  de  Numa,  qu'un  villageois  jouant  du  chalumeau. 

Si  Fénelon  eût  vécu  sous  Hugues  Capel,  et  n'avait  eu  pour  père  qu'un  laboureur, 
il  n'eût  été  qu'un  humble  et  pieux  religieux,  ou  un  doux  curé  de  village. 

Tertullien  et  Jurieu  auraient  l)ouleversé  le  leur,  eussent-ils  été  des  valets. 
TO-;t    I.  56 


}Î54  JUGEMENTS  LITTÉRAIRES, 

Bossuet,  cliez  Ions  les  peuples,  dans  tous  les  lenips  eldans  toutes  les  conditions,  so 
fût  montré  un  homme  d'un  grand  sens,  d'un  grand  esprit,  et  serait  devenu  l'oracle  de 
sa  ville,  de  son  canton,  de  son  hameau,  de  sa  tribu,  de  ses  voisins  et  de  sa  famille. 

Bossuet  n'aurait  pas  trouvé  de  nos  jours,  en  France,  la  langue  dont  il  aurait 
eu  besoin. 

Dans  le  style  de  Bossuet,  la  franchise  et  la  bonhomie  gauloises  se  font  senlir 
avec  grandeur.  Il  est  pompeux  et  sublime,  populaire  et  presque  naïf. 

Bossuet  emploie  tous  nos  idiomes,  comme  Homère  employait  tous  les  dialectes. 
Le  langage  des  rois,  des  politiques  et  des  guerriers;  celui  du  peuple  et  du  savant, 
du  village  et  de  l'école,  du  sanctuaire  et  du  barreau  ;  le  vieux  et  le  nouveau,  le 
trivial  et  le  pompeux,  le  sourd  et  le  sonore  :  tout  lui  sert;  et  de  tout  cela  il  fait  un 
style  simple,  grave,  majestueux.  Ses  idées  sont,  comme  ses  mots,  variées,  communes 
et  sublimes. 

Tous  les  temps  et  toutes  les  doctrines  lui  étaient  sans  cesse  présents,  comme 
toutes  les  choses  et  tous  les  mots.  C'était  moins  un  homme  qu'une  nature  humaine, 
avec  la  tempérance  d'un  saint,  la  justice  d'un  évèque,  la  prudence  d'un  docteur  et 
la  force  d'un  grand  esprit. 

Fénelon  habite  les  vallons  et  la  mi-côte;  Bossuet,  les  hauteurs  et  les  derniers 
sommets.  L'un  a  la  voix  de  la  sagesse,  et  l'autre  en  a  l'autorité;  l'un  en  inspire  le 
goût,  mais  l'autre  la  fait  aimer  avec  ardeur,  avec  force,  et  en  impose  la  nécessité. 

Fénélon  sait  prier,  mais  il  ne  sait  pas  instruire. 

C'est  un  philosophe  presque  divin,  et  un  théologien  presque  ignorant. 

M.  de  Beausset  dit  de  Fénelon  :  k  II  aimait  plus  les  hommes  qu'il  ne  les  con- 
naissait. 0 

Ce  mot  est  charmant;  il  est  impossible  de  louer  avec  plus  d'esprit  ce  qu'on 
blâme,  ou  de  mieux  louer  en  blâmant. 

Fénelon  lai.sse  plus  souvent  tomber  sa  pensée  qu'il  ne  la  termine.  Rien  en  lui 
n'est  assez  moulé. 

Le  style  du  Télémaque  ressemble  à  celui  d'Homère,  mais  de  l'Homère  de 
M'"*  Dacier. 

Les  pensées  de  Fénelon  sont  traînantes,  mais  aussi  elles  sont  coulantes. 

Fénelon  nage,  voie,  opère  dans  un  fluide,  mais  il  est  mou;  il  a  plutôt  des  plumes 
que  des  ailes.  Son  mérite  est  d'habiter  un  élément  pur. 

Dans  ses  préceptes,  il  ne  parle  que  de  véhémence,  et  il  n'en  a  point.  Oh!  qu'il 
eût  bien  mieux  dit  s'il  eiit  parlé  d'élévation  cl  de  délicatesse,  qualités  par  lesquelles 
il  excelle! 

Je  lui  attribue  de  l'élévation,  non  qu'il  se  porte  et  qu'il  se  tienne  jamais  très- 
haut,  mais  parce  qu'il  ne  louche  presque  jamais  la  terre. 

Il  est  subtil,  il  est  léger,  mais  d'une  subtilité  de  nature  et  non  de  pratique. 

Cet  esprit  demi-voilé  et  entrevu,  qualcm  allquis  vidit,  uitt  vidisse  putnt,  pcr 
nubila  lunam,  plaît  à  la  fois  par  le  mystère  et  la  clarté. 

Ce  qui  impatiente,  c'est  qu'on  l'a  loué  jusqu'ici  sans  précision,  et  avec  une 
exagération  peu  conforme  aux  habitudes  de  ses  goîils,  à  sa  manière  et  aux  règles 
de  sa  poétique  et  de  sa  critique. 

Ordinairement  ce  qu'il  dit  échappe  à  la  mémoire,  mais  n'échappe  pas  au  sou- 
venir; je  veux  dire  qu'on  ne  se  rappelle  pas  ses  phrases,  mais  qu'on  se  souvient 
du  plaisir  qu'elles  ont  fait.  Celte  perfection  de  style  qui  consiste  â  incorporer  de 
telle  sorte  la  parole  avec  la  pensée,  qu'il  soit  impos.sible  de  se  rappeler  l'une  sans 


TENSKES    ET    CORRESrONDANCE.  W.yi) 

l'aulre,  n'est  pas  la  sienne  ;  mais  il  en  a  une  autre  :  sa  construction  molle  indique 
l'étal  de  son  îunc,  la  douceur  de  son  aflcclion.  Si  l'on  y  voit  moins  bien  ses  pen- 
sées, on  y  voit  mieux  ses  sentiments. 

Fénelon  avait  cet  heureux  genre  d'os|»rit,  de  talent  et  de  caractère,  qui  donne 
infailliblement  de  soi  à  tout  le  monde  l'idée  de  quelque  chose  do  meilleur  que  ce 
qu'on  est. 

C'est  ainsi  qu'on  attribue  à  Racine  ce  qui  n'appartient  qu'à  Virgile,  et  qu'on 
s'attend  toujours  à  trouver  dans  Raphaël  des  beautés  qui  se  rencontrent  plus  sou- 
vent, peut  être,  dans  les- œuvres  de  deux  ou  trois  peintres,  que  dans  les  siennes. 

Fénelon  eut  le  fiel  de  la  colombe,  dont  ses  reproches  les  plus  aigres  imitaient  les 
gémissements  ;  et  parce  que  Rossuet  parlait  plus  haut,  on  le  croyait  plus  emporté. 

L'un  avait  plus  d'amis  et,  pour  ainsi  parler,  plus  d'adorateurs  que  l'autre,  parce 
qu'il  avait  plus  d'artifices.  Il  n'y  a  point  d'ensorcellement  sans  cet  art  et  sans 
habileté. 

L'esprit  de  Fénelon  avait  quelque  chose  de  plus  doux  que  la  douceur  même,  de 
plus  patient  que  la  patience.  Un  ton  de  voix  toujours  égal,  et  une  douce  contenance 
toujours  grave  et  polie,  ont  l'air  de  la  smiplicité,  mais  n'en  sont  pas.  Les  plis,  les 
replis  et  l'adresse  qu'il  mit  dans  ses  discussions,  pénétrèrent  dans  sa  conduite. 
Cette  multiplicité  d'explications  ;  cette  rapidité,  soit  à  se  défendre  tout  haut,  soit 
à  attaquer  sourdement;  ces  ruses  innocentes;  cette  vigilante  attention  pour 
répondre,  pour  prévenir  et  pour  saisir  les  occasions,  me  rappellent,  malgré  moi,  la 
simplicité  du  serpent,  tel  qu'il  était  dans  le  premier  âge  du  monde,  lorsqu'il  avait 
de  la  candeur,  du  bonheur  et  de  l'innocence  :  simplicité  insinuante,  non  insi- 
dieuse cependant,  sans  perfidie,  mais  non  sans  tortuosité. 

L'abbé  Fleury  esta  Fénelon  ce  que  Xénophon  est  à  Platon,  un  demi-Fénelon,  un 
Fénelon  rustique. 

Il  n'y  a,  en  Bourdaloue,  ni  précision  parfaite,  ni  volubilité. 

Il  faut  admirer,  dans  Fléchier,  cette  élégance  où  le  sublime  s'est  caché;  cet  éclat 
tempéré  à  dessein;  cette  beauté  qui  s'est  voilée;  cette  hauteur  qui  se  réduit  au 
niveau  du  commun  des  nommes;  ces  formes  vastes,  et  qui  occupent  si  peu  d'espace; 
ces  phrases  qui,  dans  leur  brièveté,  ont  tant  de  sens;  ces  pensées  profondes,  aussi 
limpides,  aussi  claires  que  ce  qui  est  superficiel  ;  cet  art  enfin  où  la  nature  est  tout 
entière.  Mais  on  voudrait  plus  de  franchise,  un  plus  haut  vol. 

Le  plan  des  sermons  de  Massillon  est  mesquin,  mais  les  bas  reliefs  en  sont 
superbes. 

Massillon  gazouille  du  ciel  je  ne  sais  quoi  qui  est  ravissant. 


ê 
A  M™"  DE  BEAUMONT. 

Montignac,  51  décembre  1709. 

«  Je  voudrais  bien  voir  quelle  mine  vous  faites  aux  associés  de  Bonaparte.  Pour 
moi,  je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  jamais  dire  d'eux  : 

«  Soldais  sous  Alexandre,  et  rois  après  sa  mort.  » 


yS6  JUGEMENTS  LITTERAIRES, 

»  La  nalure  avait  fait  tous  ces  liommes-là  pour  servir  de  piliers  à  quelque 
ohscur  musée,  et  on  en  fait  des  colonnes  d'État  !  Il  est  fâcheux  de  ne  sortir  de 
l'horrible  règne  des  avocats  que  pour  passer  sous  celui  de  la  librairie. 

»  Il  y  a  deux  classes  d'hommes  dont  les  uns  sont  au-dessus  et  les  autres  au- 
dessous  de  la  société,  les  beaux  esprits  en  titre  et  les  coquins  de  profession.  11 
faut,  me  disait  autrefois  quelqu'un,  «  mettre  ceux-ci  à  Bicêtre  et  ceux-là  à  l'Aca- 
démie, sans  jamais  les  lirer  de  là.  »  Ce  quelqu'un  avait  raison,  et  tellement  raison, 
que,  si  je  devenais  à  mon  tour  consul  et  maître,  j'en  ferais  volontiers  mon  penseur; 
mais,  pour  être  conséquent,  je  n'en  ferais  pas  mon  ministre. 

»  Ceux  qui  ont  passé  leur  vie  dans  des  ports  de  mer  à  donner  des  leçons  de 
l)ilolage,  seraient  de  très-mauvais  pilotes,  et  nous  avons  pis  que  cela.  Notre  pauvre 
flotte  est  confiée  à  des  sous-maîtres  qui  ont  toujours  raisonné  de  la  manœuvre, 
sans  la  connaître,  et  qui  ne  sauraient  pas  même  conduire  un  batelet  dans  des  eaux 
douces. 

1)  Une  fausse  science  va  succéder  à  l'ignorance,  et  une  fausse  sagesse  à  la  folie. 
On  fera  mal  avec  méthode,  avec  .sérénité  et  avec  une  inaltérable  satisfaction  de 
soi-même.  Chacun,  content  de  ses  principes  et  de  ses  bonnes  intentions,  nous  fera 
périr  de  langueur,  dans  de  certaines  règles,  et  avec  art.  On  a  modifié  un  mauvais 
.système  ;  mais  on  se  gardera  bien  d'y  renoncer.  Eh!  comment  se  pourrait- il  qu'on 
y  renonçât?  Nos  gens  d'esprit  n'ont  d'esprit  que  par  lui,  et  n'ont  pas  d'autre  esprit 
que  lui.  Il  faudrait,  s'ils  se  désabusaient  de  leurs  doctrines,  qu'ils  se  désabu,sasspnt 
aussi  de  tout  le  niérile  qu'ils  ont  et  de  tout  celui  qu'on  leur  croil.  il  faudrait  ce 
qui  ne  se  peut  : 

«  Convenir  un  ilocleur  est  une  œuvre  impossible.  » 

»  Que  le  ciel  désengoue  Bonaparte  de  ces  messieurs,  et,  à  ce  prix,  qu'il  le  cou- 
serve;  car,  malgré  nos  anciens  dires,  la  nature  et  la  fortune  l'ont  rendu  supérieur 
aux  autres  hommes,  et  l'ont  fait  pour  les  gouverner!  Mais  je  n'attendrai  rien  de  bon 
de  son  pouvoir  ni  de  sa  capacité,  tant  qu'il  sera  assez  sot  pour  croire  que  Siéyes 
même  a  plus  d'esprit  que  lui.  Cet  homme  a  dans  la  têle  une  grandeur  réelle  qu'il 
applique  à  tout  ce  qui  se  trouve  avoir,  autour  de  lui,  une  grandeur  de  circonstance. 
Il  confond  les  individus  avec  les  essences;  il  prend  l'Institut  pour  les  sciences,  les 
écrivains  pour  des  savants,  et  les  savants  pour  de  grands  hommes.  Son  esprit  vaste 
porte  en  soi  les  erreurs  et  les  vérités  d'un  siècle  qui  admire  trop.  Sa  raison  le  dé- 
trompera avec  le  temps;  mais, en  attendant,  ses  préjugés  l'ègleront  sa  conduite  en 
beaucoup  de  points  essentiels,  et  ses  conseillers  épaissiront  ses  préjugés.  Quel  dom- 
mage qu'il  soit  si  jeune,  ou  qu'il  ait  eu  de  mauvais  maîtres!  Il  laissera,  je  crois, 
dans  les  têles  humaines,  une  haute  opinion  de  lui  ;  mais,  s'il  vit  peu,  il  ne  laissera 
rien  de  durable,  ni  qui  soit  digne  de  durer. 

»  Voilà  ce  que  je  pense  sur  un  homme  et  des  changements  qui  occupent  certai- 
nement beaucoup  votre  altention,  comme  ils  ont  occupé  la  mienne.  Je  n'ai  partagé 
ni  vos  ravissements,  ni  ceux  de  mon  frère;  mais  j'ai  pris  à  tout  un  intérêt  aussi  vif 
que  celui  que  vous  avez  pu  ressentir.  J'ai  peu  espéré  pour  l'avenir;  mais  j'ai  joui 
avec  délices  de  ce  moment  de  liberté,  dont  tous  les  partis,  tous  les  hommes,  se 
sont  sentis  tout  à  coup  en  possession,  et  dont  presque  tous  ont  usé.  J'en  fais  usage 
à  mon  tour,  dans  ce  peu  de  politique  dont  j'ai  cru  devoir  le  tribut  à  la  confiance 
qui  règne  entre  nous,  et  à  celle  que  je  [uends  en  la  modération  d'un  gouvernement 


PENSÉES    ET    COmiESrOIVDANCE.  îjlîT 

digne  île  plus  d'ostinio  que  tous  ceux  (lui  l'oiU  lU'écLHié,  mais  non  pas  digne  de 
louanges,  f  ii  lionnne  eût  pu  en  mériter;  mais  tant  n'en  méiiteronl  point.  S'il  n'y 
avait  sous  le  liiapeau  de  Bonaparte  d'autre  esprit  que  le  sien,  et  dans  les  conseils 
qn'uu  petit  nombre  d'hommes  sensés,  j'espérerais  des  temps  meilleurs;  je  croirais 
même  que  nous  y  sommes  arrivés  ;  mais  avec  une  pareille  cohue  d'avis  et  de  talents 
divers,  je  suis  fortement  persuadé  (jue  nous  allons  changer  d'époque  sans  changer 
d'esprit  et  de  sort. 

»  Portez-vous  mieux,  c'est  le  .seul  changement  que  Je  désire  en  vous. 

»  Je  laisse  la  plume  à  ma  bonne  compagne,  qui  va  se  plaindre  de  ce  (lu'ii  lail 
froid.  » 


A    M"'*-  I)K  BEAUMONT. 


Moiiligaac,  1800. 

a  Êtes -vous  bien  démariée  V  11  me  reste  sur  ce  point  une  incertitude  qui  arrête 
et  lient  en  suspens  tous  les  mouvements  de  ma  joie.  Votre  acte  d'affranchissement 
est-il  dressé,  signé,  paraphé,  expédié  ?  C'est  ce  que  je  vous  prie  de  nous  faire  savoir 
au  plus  vite,  afin  que  je  prenne  un  parti  :  celui  d'être  bien  content,  si  vous  par- 
venez entin  à  ne  dépendre  que  de  vous-même,  et  à  n'être  appelée  que  d'un  nom 
<iui  vous  aura  toujours  appartenu. 

»  Ce  nom,  quel  sera-t-il,  à  votre  avis?  Pauline  Montmorin  est  bien  joli  et  bientôt 
dit.  Mais,  dans  la  société,  nous  ne  dirons  pas  Pauline  Montmorin,  lorsque  nous 
parlerons  de  vous.  Comment  vous  appellerons-nous  ?  Je  vous  déclare  d'avance  et 
hautement  que  je  ne  veux  pas  de  Madame  de  Montmorin  :  vous  auriez  l'air  de  n'être 
qu'une  de  vos  parentes,  une  Montmorin  par  alliance  et  par  hasard,  une  Montmorin 
comme  une  autre.  Si  donc  vous  reprenez  ce  nom  que  je  révère  et  qui  me  plaît, 
appelez-vous  Mademoiselle;  si  vous  ne  voulez  pas  qu'on  vous  dise  Mademoiselle, 
prenez  le  nom  de  Saint-Héran.  Madame  de  Saint-Héran  vous  siéra  fort  bien.  Une 
Madame  de  Saint-Héran  est  une  Montmorin  voilée.  Madame  de  Sévigné,  qui,  comme 
vous  savez,  m'e5t  toutes  choses,  parle  d'ailleurs  des  Saint-Héran.  Au  couvent  que 
vous  aimiez  tant  on  vous  appelait  Saint-Héran.  Enûn,  ou  cachez  votre  nom,  ou  ne 
cachez  pas  votre  filiation,  à  laquelle  je  tiens  beaucoup.  En  attendant  que  vous  vous 
soyez  mûrement  décidée  sur  cet  article,  qui  est  pour  moi  plus  sérieux  que  vous 
ne  pensez  peut-être,  nous  userons  de  la  suscription  ordinaire,  avec  une  extrême 
impatience  de  pouvoir  en  employer  une  nouvelle,  à  juste  titre  et  à  bon  droit. 

1  Je  ne  vous  parlerai  pas  aujourd'hui  de  Victor,  ni  même  de  Bonaparte,  qui  est 
un  inter-roi  admirable.  Cet  homme  n'est  point  parvenu;  il  est  arrivé  à  sa  place. 
Je  l'aime. 

•'  Sans  lui  on  ne  pourrait  plus  sentir  aucun  enthousiasme  pour  quelque  chose  de 
vivant  et  de  puissant.  Ce  jeu  de  la  réalité,  placé  en  son  vrai  point  de  vue,  et  que 
vous  nommez  illusion,  quand  elle  nous  plaît  et  nous  charme,  ne  s'opérerait  dans 
notre  âme,  sans  cet  homme  extraordinaire,  en  faveur  de  rien  d'agissant.  Je  lui 
souhaite  perpétuellement  toutes  les  vertus,  toutes  les  ressources,  toutes  les  lumières, 
toutes  les  perfections  qui  lui  manquent  peut-être,  ou  qu'il  n'a  pas  eu  le  temps 
d'avoir.  U  a  fait  renaître,  non-seulement  en  sa  faveur,  mais  en  faveur  de  tous  les 


S;58  JUGEMENTS  LITTÉRAIRES, 

autres  grands  hommes  pour  lesquels  il  le  ressent  aussi,  l'enthousiasme  qui  était 
perdu,  oisif,  éteint,  anéanti.  Ses  aventures  ont  fait  taire  l'esprit  et  réveillé  l'imagi- 
nation. L'admiration  a  reparu  et  réjoui  une  terre  attristée  où  ne  brillait  aucun 
mérite  qui  imposât  à  tous  les  autres.  Qu'il  conserve  tous  ses  succès  ;  qu'il  en  soit 
de  plus  en  plus  digne;  qu'il  demeure  maître  longtemps.  Il  l'est  certes,  et  il  sait 
l'être.  Nous  avions  grand  besoin  de  lui.  Mais  il  est  jeune,  il  est  mortel,  et  je  mé- 
prise toujours  inûniment  ses  associés  ! 

»  Je  ne  vous  ai  pas  encore  parlé  de  ma  bonne  et  pauvre  mère.  Il  faudrait  de 
trop  longues  lettres  pour  vous  dire  tout  ce  que  notre  réunion  me  fait  éprouver  de 
triste  et  de  doux.  Elle  a  eu  bien  des  chagrins,  et  moi-même  je  lui  en  ai  donné  de 
grands,  par  ma  vie  éloignée  et  philosophique.  Que  ne  puis-je  les  réparer  tous,  en 
lui  rendant  un  fils  à  qui  aucun  de  ses  souvenirs  ne  peut  reprocher  du  moins  de  l'avoir 
trop  peu  aimée  ! 

Il  Elle  m'a  nourri  de  son  lait,  et  «  jamais,  n  me  dit-elle  souvent,  «  jamais  je  ne 
persistai  à  pleurer  sitôt  que  j'entendis  sa  voix.  Un  seul  mot  d'elle,  une  chanson, 
arrêtaient  sur-le-champ  mes  cris,  et  tarissaient  toutes  mes  larmes,  même  la  nuit 
et  endormi.  »  Je  rends  grâce  à  la  nature  qui  m'avait  fait  un  enfant  doux;  mais 
jugez  combien  est  tendre  une  mère  qui,  lorsque  son  fils  est  devenu  homme,  aime  à 
entretenir  sa  pensée  de  ces  minuties  de  son  berceau. 

»  Mon  enfance  a  pour  elle  d'autres  sources  de  souvenirs  maternels  qui  semblent 
lui  devenir  plus  délicieux  tous  les  jours.  Elle  me  cite  une  foule  de  traits  de  ma 
tendresse,  dont  elle  ne  m'avait  jamais  parlé,  et  dont  elle  me  rappelle  fort  bien  tous 
les  détails.  A  chaque  moment  que  le  temps  ajoute  à  mes  années,  sa  mémoire  me 
rajeunit  :  ma  présence  aide  à  sa  mémoire. 

«  Ma  jeunesse  fut  plus  pénible  pour  elle.  Elle  me  trouva  si  grand  dans  mes 
sentiments,  si  éloigné  des  routes  ordinaires  de  la  fortune,  si  net  de  toutes  les  petites 
passions  qui  la  font  chercher,  si  intrépide  dans  mes  espérances,  si  dédaigneux  de 
prévoir,  si  négligent  à  me  précautionner,  si  prompt  à  donner,  si  inhabile  à  acquérir, 
si  juste,  en  un  mot,  et  si  peu  prudent,  que  l'avenir  l'inquiéta. 

»  Un  jour  qu'elle  et  mon  père  me  reprochaient  ma  générosité,  avant  mon  départ 
])0ur  Paris,  je  répondis  très-fermement  que  t  je  ne  voulais  pas  que  l'âme  d'aucune 
'  espèce  d'hommes  eût  de  la  supériorité  sur  la  mienne,  que  c'était  bien  assez  que 
«  les  riches  eussent  par-de.ssus  moi  les  avantages  de  la  richesse,  mais  que  certes  ils 
li  n'auraient  pas  ceux  de  la  générosité.  » 

>'  Elle  me  vit  partir  dans  ces  sentiments  ;  et,  depuis  que  je  l'eus  quittée,  je  ne 
me  livrai  qu'à  des  occupations  qui  ressemblent  à  l'oisiveté,  et  dont  elle  ne  connais- 
sait ni  le  but,  ni  la  nature.  Elles  m'ont  procuré  quelquefois  des  témoignages  d'es- 
time, des  possibilités  d'élévation,  des  hommages  même  dont  j'ai  pu  être  flatté. 
Mais  rien  ne  vaut,  je  l'éprouve,  ces  suffrages  de  ma  mère.  Je  vous  parlerai  d'elle 
pendant  tout  le  temps  que  nous  nous  reverrons,  car  j'en  serai  occupé  tant  que 
pourra  durer  ma  vie.  La  sienne  est  bien  affaiblie.  Elle  ne  mange  presque  pas,  et 
souffre  souvent  d'un  asthme  sec  qui  est  l'infirmité  décidée  où  la  délicatesse  de  son 
tempérament  a  abouti.  Elle  dit  cependant  qu'elle  se  porte  bien;  mais  elle  se  trompe 
et  nous  trompe  :  sa  résignation  domine  maintenant  sur  toutes  les  autres  perfections 
qui  avaient  autrefois  tant  d'éclat 

Il  Je  ne  sais  trop  ce  que  j'ai  pu  vous  dire  dans  cette  lettre.  Suppléez  à  tout  ce 
qui  peut  y  manquer,  car  pour  rien  au  monde  je  ne  la  relirais.  La  dernière  m'avait 
soulagé;  mais  j'ai  mal  pris  mon  temps  pour  celle-ci.  Hier  a  été  un  mauvais  jour, 


PENSÉES    ET    COURESl'ONOANCE.  ÎkJO 

ol  je  m'en  ressens  aujonril'hui.  Ne  vous  en  niotlez  pas  en  peine,  eai"  je  serai  guéri 
demain,  ou  tout  au  moins  après-demain. 

)'  Je  vous  supplie  de  nous  écrire  plus  souvent,  et  d'être  persuadée  qu'en  cela 
vous  avez  à  craindre  notre  appétit  plus  que  notre  satiété.  Il  y  a  l'cnam:  de  la  t'aiin, 
l'ciicxrre  i\\\  désir,  rt'Hco/'c  aspiratiC,  /'cworc  des  enl'ants;  Werther  en  parle;  c'est 
celui-là  que  nous  disons  toujours,  après  avoir  lu  vos  lettres,  et  jamais  l'autre  :  il 
n'est  pas  t'ait  i)our  vous.  » 


A  M.  MOLE. 


Villeneuvc-le-Roi,  U;  âO  mars  I80i. 

1  Tout  ce  que  vous  m'avez  dit  de  neuf  sur  l'erreur  est  bien  dit,  cl  non-seule- 
ment très-bien  dit,  mais  très-vrai,  mais  historique. 

I)  J'ai  cependant  quelques  objections  à  vous  faire. 

I  Dire  aux  hommes  que  toute  erreur  est  funeste,  n'est-ce  pas  les  porter,  par 
leur  propre  intérêt  et  par  leurs  intérêts  les  plus  grands,  à  tout  examiner,  et  par 
conséquent  à  tout  rendre  problématique,  au  moins  quelques  moments?  Situation 
la  plus  funeste  où  puisse  être  placé  le  genre  humain.  Il  n'est  pas  exact  d'ailleurs  que 
toute  erreur  soit  funeste.  Que  dis-je?  Il  en  est  un  grand  nombre  qui  n'éloignent 
pas  de  la  vérité,  car  elles  en  occupent.  Telles  sont  presque  partout  les  fables  qui 
s'attachent  aux  religions.  En  parlant  de  Dieu,  elles  en  entretiennent  la  croyance 
et  en  inculquent  les  lois. 


Le  conte  fait  passer  la  morale  avec  lui. 


»  Beaucoup  d'erreurs  sont  moins  des  opinions  que  des  vertus;  moins  des  éga- 
rements de  l'esprit  que  de  beaux  sentiments  du  cœur.  Telles  sont  celles  qui  ne 
s'adoptent  que  par  respect,  par  piété,  par  soumission  pour  les  parents,  pour  les  an- 
ciens. 

1)  Il  faut  distinguer  soigneusement  les  erreurs  nouvelles  des  anciennes,  les  er- 
reurs dogmatiques  des  erreurs  de  docilité,  les  systèmes  inouïs  et  en  opposition  à 
toutes  les  idées  antérieures,  des  systèmes  partiels  et  qui  portent  plus  sur  les  formes 
que  sur  le  fond. 

»  II  est  de  l'ordre  que  toutes  les  idées  nécessaires  à  l'ordre  et  à  la  portion  de 
bonheur  que  ce  monde  peut  nous  donner,  soient  des  idées  de  tous  les  temps,  et  se 
soient  trouvées  partout  où  des  peuples  se  sont  trouvés.  Par  cela  même,  tout  ce  qui 
tend  à  détruire  les  idées  précédentes  est  funeste,  et  produit  sur  les  individus  et 
les  nations  les  effets  déplorables  dont  vous  avez  fait  le  tableau. 

i>  Toute  erreur  qui  est  ancienne  a  perdu  son  venin,  ou  peut  être,  pour  parler  plus 
exactement,  toute  erreur  qui  a  subi  l'épreuve  du  temps  et  y  a  résisté  est  une  erreur 
qui  est  innocente,  par  nature,  et  peut  s'amalgamer  avec  tout  ce  qui  est  bien.  C'est 
ce  qui  l'a  rendue  vivace. 

»  Dieu  nous  trompe  perpétuellement,  et  veut  que  nous  soyons  trompés  ;  je  veux 
dire  qu'il  nous  donne  perpétuellement  des  opinions  à  la  place  du  savoir  dont  nous 
ne  sommes  pas  capables.  Quand  je  prétends  qu'il  nous  trompe,  j'entends  par  des 
illusions  et  non  pas  par  des  fraudes.  Il  nous  trompe  pour  nous  guider,  pour  nous 


a60  JUGEMENTS    LITTÉRAIRES, 

sauvei',  non  pour  nous  perdre.  C'est  l'élernel  poëte,  si  je  puis  user  de  ce  mot, 
comme  l'éternel  géomètre. 

0  Nous  appliquons  mal,  au  surplus,  et  nous  entendons  mal  tous  les  jours  le 
nom,  le  grand  nom  de  vérité.  Je  me  suis  dit  une  fois  :  La  vérité  est  des  natures  et 
non  pas  des  individus;  des  essences  et  non  pas  des  existences;  de  ee  qui  est  une 
loi  et  non  de  ce  qui  est  un  fait;  de  ce  qui  est  éternel  et  non  de  ce  qui  est  passager. 
Souvenez-vous,  par  exemple,  de  celle  fable  de  Saint-Lamberl  :  Un  courtisan  puni 
maudissait  son  roi.  —  Que  dit-il?  demanda  celui-ci.  —  Que  Dieu  pardonne  aux 
princes  miséricordieux,  répondit  un  sage.  —  On  vous  trompe,  dit  un  méchant;  le 
malheureux  vous  maudit.  —  Tais  loi,  reprit  le  roi;  —  et  se  tournant  du  côté  du 
sage  :  0  mon  ami,  tu  dis  toujours  la  vérité. 

»  En  effet  »  Dieu  pardonne  aux  miséricordieux  »  est  une  vérité,  une  chose 
d'ordre,  de  nature,  d'essence,  une  chose  éternelle.  Le  sage,  par  une  espèce  d'apo- 
logue ou  de  supposition  de  fait,  disait  véritablement  une  vérité  ;  l'autre  tendait  à 
la  faire  oublier,  en  disant  un  fait  existant. 

»  Ce  que  j'en  veux  conclure,  c'est  que,  si  beaucoup  de  choses  vraies  ou  beau- 
coup d'cxlslenccs  ne  sont  pas  dignes  du  nom  de  véritcs,  beaucoup  de  choses  fausses 
ou  non  existantes  ne  méritent  pas  non  plus  le  nom  d'erreurs  et  la  mauvaise  note 
(|ui  semble  devoir  être  attachée  à  ce  mot. 

n  Et  pour  m'expliquer  par  une  autre  subtilité,  car  il  faut  s'aider  de  tout  dans  les 
recherches  déliées,  j'ajoute  que,  dans  les  calculs  dont  il  n'importe  aux  hommes  de 
connaître  que  les  résultats,  ce  n'est  en  dernière  analyse  et  pour  l'effet  nécessaire, 
dans  aucun  des  chiffres  partiels,  que  se  trouve  la  vérité  ou  l'erreur,  mais  dans  la 
somme  toute  et  dans  le  dernier  énoncé.  Ainsi,  dans  "les  faits  d'un  certain  ordre,  les 
faits  religieux,  par  exemple,  peu  importe  qu'il  y  en  ait  d'erronés,  si  celui  auquel 
on  veut  parvenir  et  l'on  parvient  par  eux,  est  un  fait  réel,  comme  l'existence  de 
Dieu. 

D  Enfin,  ce  n'est  peut-être  pas  l'erreur  qui  trompe  du  vrai  au  faux,  mais  celle 
(jiii  trompe  du  bien  au  mal,  qui  est  funeste.  La  première,  je  l'observe  en  passant, 
n'a  pu  jamais  être  durable.  Il  y  a  plus,  elle  ne  produit  niême  pas  toujours  tout  le 
mal  qui,  par  une  inévitable  conséquence,  semble  devoir  en  découler;  car  il  arrive 
souvent  qu'on  a  le  sentiment  d'une  vérité  dont  on  n'a  pas  l'opinion,  et  qu'en  pareil 
*as  on  assortit  sa  conduite  avec  ce  qu'on  sent  plutôt  qu'avec  ce  qu'on  pense.  Cela 
paraît  aussi  subtil  que  ce  que  j'ai  dit  plus  haut;  mais  je  l'avance  plus  hardiment, 
et  vous  allez  savoir  pourquoi. 

»  Celle  pensée  est  bien  de  moi,  et  je  la  liens  de  mon  expérience;  mais  elle  n'est 
pas  de  moi  seul.  Je  crois  aussi  que  les  expressions  sont  miennes;  mais  elles  ne  sont 
pas  de  moi  seul  non  plus.  Je  me  souviens  qu'un  autre  a  dit  à  peu  près  la  même 
chose.  Or,  savez-vous  quel  est  cet  autre?  C'est  un  homme  dont  le  grand  sens  éga- 
lait pour  le  moins  l'esprit,  c'est  Bossuet,  dans  ses  disputes  sur  le  quiélisme,  et  à 
propos  de  Fénelon  dont  il  voulait  expliquer  les  vertus  qui  lui  semblaient  en  con- 
tradiction avec  les  monstruosités  de  sa  doctrine.  Vous  trouverez  sans  doute  que  je 
cite  là  une  grande  autorité,  et  je  la  trouve  encore  plus  grande  que  vous,  car,  à  mon 
gré,  Bossuet,  c'est  Pascal,  mais  Pascal  orateur,  Pascal  évêque,  Pascal  docteur, 
Pascal  homme  et  homme  d'État,  homme  de  cour,  homme  du  monde,  homme  d'é- 
glise, Pascal  savant  dans  toutes  sortes  de  sciences  et  ayant  toutes  les  vertus  aussi 
bien  que  tousles  talents.  Je  m'arrête,  je  crains  de  vous  scandaliser. 

>  Je  coupe  court,  fort  peu  content  de  tout  ceci,  mais  soulagé  du  moins  d'avoir 


PENSÉES    ET    CORRESPONDANCE.  ^îCl 

fait  ce  premier  acte  d'explicalion,  et  jeté  ce  morceau  de  levain  dans  votre  pâte. 
Sachez-moi  gré  de  ce  que  je  vous  fais  part  avec  tant  d'abandon  et  si  peu  d'amour- 
propre  de  la  portion  de  mes  opinions  qui  se  présente  la  première,  vous  les  livrant 
tantôt  avec  leur  lie,  tantôt  avec  leur  excès  et  leur  exlravat>ance.  Je  suis  entré  un 
moment  dans  ces  idées  pour  vous  en  ouvrir  la  fenêtre,  assuré  que  le  coup  d'œil 
que  je  vous  fais  jeter  là  se  représentera  plus  d'une  fois  à  votre  esprit,  etque,  peut- 
être  dans  un  moment  heureux,  vous  y  démêlerez  ce  que  j'aperçois  depuis  long- 
temps, mais  ce  que  je  n'ai  pu  parfaitement  saisir. 

1)  Bientôt,  en  nous  revoyant,  nous  traiterons  à  loisir  ces  grands  sujets.  Je  ré- 
l)ondrai  alors  à  vos  lettres,  dont  je  ne  vous  ai  pas  dit  un  seul  mot.  J'aurais  dà  ce- 
pendant déjà  faire  des  remercîments  à  votre  jeune  amitié.  Il  est  probable  que  je 
n'en  proflterai  jamais;  mais  elle  ne  peut  être  pour  moi  que  très-précieuse. 

'  La  première  fois  que  je  vous  ai  vu,  je  perdais  ma  mère,  la  meilleure,  la  plus 
tendre,  la  plus  parfaite  des  mères!  Ma  tendresse  pour  elle  fut  toujours,  au  milieu 
de  mes  innombrables  passions,  mon  aO'ection  la  plus  vive  et  la  plus  entière. 

"  La  première  année  où  nous  avons  eu  quelque  liaison,  j'ai  perdu  la  plus  néces- 
saire de  toutes  mes  correspondances.  Je  ne  pensais  rien  qui,  à  quelque  égard,  ne 
fût  dirigé  de  ce  côté,  et  je  ne  pourrai  plus  rien  penser  qui  ne  me  fasse  apercevoir 
et  sentir  ce  grand  vide.  M'"°  de  Beaumonl  avait  éminemment  une  qualité  qui,  sans 
donner  aucun  talent,  sans  imprimer  à  l'esprit  aucune  forme  particulière,  met  une 
âme  au  niveau  des  talents  les  plus  éclatants  :  une  admirable  intelligence.  Elle  en- 
tendait tout,  et  son  esprit  se  nourrissait  de  pensées,  comme  son  cœur  de  senti- 
ments, sans  chercher  dans  les  premières  les  satisfactions  de  la  vanité,  ni  un  autre 
plaisir  qu'eux-mêmes  dans  les  seconds.  Mais  vous  ne  l'avez  tous  connue  que  ma- 
lade, et  vous  ne  pouvez  pas  savoir  cela  comme  moi.  Nous  nous  étions  liés  dans  un 
temps  où  nous  étions  tous  les  deux  bien  près  d'être  parfaits,  de  sorte  qu'il  .se  mêlait 
à  notre  amitié  quelque  chose  de  ce  qui  rend  si  délicieux  tout  ce  qui  rappelle  l'en- 
fance, je  veux  dire  le  souvenir  de  l'innocence.  Vous  rencontrerez  dans  le  monde 
beaucoup  de  femmes  d'esprit,  mais  peu  qui,  comme  elle,  aient  du  mérite  pour  en 
jouir  et  non  pour  l'étaler.  Ses  amis  disaient  qu'elle  avait  une  mauvaise  têle,  cela 
peut  être,  mais  aussi  elle  en  avait  une  excellente  et  que  nous  ne  trouverons  pas  à 
remplacer,  vous  et  moi.  Elle  était  pour  les  choses  intellectuelles  ce  que  M""' de  Vin- 
timille  est  pour  les  choses  morales  L'une  est  excellente  à  consulter  sur  lesaclions, 
l'autre  l'était  à  consulter  sur  les  idées.  N'en  ayant  point  de  propres  et  de  très- 
lixes,  elle  entrait  dans  toutes  celles  qu'on  pouvait  lui  présenter.  Elle  en  jugeait 
bien,  et  l'on  pouvait  compter  que  tout  ce  qui  l'avait  charmée  élait  exquis,  sinon 
pour  le  public,  au  moins  pour  les  parfaits.  Je  suis  trop  avancé  dans  la  vie,  trop 
mûri  par  la  maladie  pour  pouvoir  espérer  ni  prétendre  aucun  dédommagement. 
Toutefois  je  dois  vous  dire  que.  sans  de  tels  empêchements,  la  Providence,  en  vous 
plaçant  pour  ainsi  dire  devant  mes  pas  quand  j'éprouvais  de  telles  pertes,  m'aurait 
paru  vouloir  les  adoucir  et  m'en  consoler  autant  que  possible.  Je  lui  rends  grâce; 
mais  laissez-moi  me  borner  à  profiter  de  ce  bienfait,  quand  l'occasion  s'en  présen- 
tera, sans  aspirer  à  vous  lier  par  aucune  espèce  de  chaînes. 

«  Adieu,  adieu.  Je  n'en  puis  plus,  n 


o62  JUGEMENTS    LITTÉRAIRES, 

A  M.  MOLE. 

Paris, -2  juillet  180i. 

«  J'apprends  que  vous  restez  à  Champlâtreux  pour  y  faire  tondre  vos  prés.  Je 
vous  approuve  ;  mais  cela  me  dérange. 

»  J'avais  promis  d'aller  passer  aux  portes  de  Paris  la  fin  de  cette  semaine  et  le 
commencement  de  l'autre  ;  mais,  comme  en  toutes  choses  il  faut  faire  céder  les  petites 
considérations  aux  grandes,  je  vais  envoyer  mon  dédit  :  il  faut  bien  que  je  vous 
attende. 

)'  Chateaubriand  et  moi  voulons  absolument  qu'on  nous  instruise 

Du  foin  que  peut  manger  une  poule  en  un  jour; 

nous  nous  adresserons  à  vous. 

11  J'ai  brûlé  votre  confidence,  comme  vous  l'avez  exigé.  Il  me  semble  que  vous 
voulez  même  que  je  l'oublie.  Je  ne  vous  en  parlerai  donc  pas,  à  moins  que  vous  ne 
m'en  parliez.  Je  me  permettrai  seulement  de  vous  faire  à  ce  sujet  quelques  obser- 
vations. 

1)  1"  Il  faut  donner  au  mal  et  aux  méchants  le  moins  d'empire  qu'il  est  possible 
sur  ses  contentements. 

»  2"  Il  est  peu  juste  de  punir  ceux  qui  ne  ressemblent  pas  exactement  an  portrait 
que  nous  nous  en  étions  fait,  à  moins  qu'ils  n'aient  pris  un  masque  dans  le  dessein 
bien  prémédité  de  nous  tromper. 

1  3"  La  vie  est  un  ouvrage  à  faire  où  il  faut,  le  moins  qu'on  peut,  raturer  les 
affections  tendres. 

»  4"  11  faut  mettre  dans  ses  actions  et  .ses  jugements  beaucoup  de  force  et  de 
droiture,  et,  dans  ses  sentiments,  beaucoup  d'indulgence  et  de  bonté,  pour  que 
l'ouvrage  de  la  vie  soit  beau. 

»  5°  Appelons  toujours  le  bien  des  noms  les  plus  beaux  et  le  mal  des  noms  les 
plus  doux,  dans  les  traitements  qu'on  nous  fait.  Souvenons-nous  de  Fénelon,  lors- 
qu'il dit  en  parlant  des  bâtards  de  Lacédémone  :  nés  de  femmes  qui  avaient  oublie 
leurs  maris  absents,  pendant  la  guerre  de  Troie, 

I)  Je  cherche  à  vous  consoler  comme  vous  pouvez  l'être,  avec  un  caractère  tel 
que  le  vôtre,  en  vous  élevant  à  votre  hauteur  naturelle  ;  cela  soulage.  Tout  le  reste 
met  l'âme  dans  une  fausse  position  qui  la  tourmente. 

»  Il  y  a  cependant  ici  une  vérité  4e  fait  à  reconnaître  :  c'est  que  l'humeur  exhalée 
purge  les  passions. 

I)  Vous  voulez  tout  concentrer  et  ne  pas  vous  plaindre;  vous  avez  tort.  Ce  rôle, 
qui  paraît  plus  beau,  est  beaucoup  moins  sage.  La  plainte  est  un  soulagement  na- 
turel dont  il  ne  faut  faire  le  sacrifice  qu'à  la  grandeur  d'âme  proprement  dite  et  à 
la  prudence  véritable. 

1)  Il  n'y  a  point  de  cas  où  l'on  ne  puisse  et  où  l'on  ne  doive  parler,  lorsqu'on  a 
à  sa  portée,  dans  le  monde,  des  oreilles  discrètes  et  un  silence  intelligent.  Il  faut 
alors  jeter  son  feu,  comme  la  surabondance  d'un  élément  qui  a  besoin  d'être 
évacué.  On  est  tout  étonné,  après  cela,  de  la  plénitude  de  raison  ou  de  santé  mo- 
rale qu'on  sent  renaître  en  soi. 


PENSÉES    ET    COnRESPONDANCE.  ÎJG' 

«  Il  est  vrai  que,  pour  se  perniellre  ce  remède,  il  faut  avoir  un  conlident  auquel 
on  soil  assuré  de  ne  pas  donner  son  mal.  Quand  le  confident  manque,  il  faut  garder 
le  mal,  et  le  digérer  par  sa  propre  force,  qui  est  alors  employée  et  consumée  par 
un  abus  devenu  de  nécessité. 

»  Tùchez  défaire  un  meilleur  emploi  de  la  vôtre.  Cherchez  l'écouteur  qu'il  vous 
faut,  et  jetez  vos  hauts  cris.  Je  ne  vous  demande  point  la  préférence. 

1)  Adieu;  je  m'intéresse  encore  plus  à  votre  bonheur  qu'à  vos  succès,  et  plus  à 
votre  vie  qu'à  vos  livres.  C'est  beaucoup  dire.  Je  vous  aurais  écrit  un  mot,  si  j'avais 
su  que  vous  ne  reviendrez  pas  plus  tôt.  Je  le  fais  aujourd'hui,  afin  que  vous  ne  sa- 
chiez pas  trop  tard  que  les  moindres  souffrances  de  votre  cœur  ailligeront  toujours 
le  mien. 

"  Portez- vous  bien  et  fauchez  vite.  » 

JOUBERT. 


POLITIQUE  EXTÉRIEURE. 


AFFAIRES   D'ESPAGNE. 


L'Espagne  a  follement  occupé  dans  ces  derniers  temps  l'attention  publique.  Au 
moment  où  tout  paraissait  calme  du  côté  des  Pyrénées,  des  bruits  mystérieux  de 
conspiration  se  sont  tout  à  coup  répandus.  Sur  trois  points  à  la  fois,  à  Madrid,  à 
Paris  et  à  Londres,  ces  bruits  ont  éclaté.  A  Madrid,  le  gouvernement  a  pris  avec 
fracas  des  mesures  militaires  ;  à  Paris,  les  journaux  qui  ont  embrassé  la  cause  du 
régent  ont  crié  à  la  trahison;  à  Londres,  des  explications  solennelles  ont  eu  lieu 
dans  le  parlement.  Jamais  secret  n'avait  été  plus  mal  gardé  ;  on  savait  à  point 
nommé  où  devait  commencer  le  mouvement,  qui  devait  le  tenter, quelles  étaient  les 
ressources  préparées,  les  moyens  mis  en  jeu.  Qu'est-il  arrivé  à  la  suite  de  tout  ce 
bruit?  Absolument  rien.  Cabrera,  qu'on  disait  à  Paris,  n'a  pas  quitté  Lyon;  Nar- 
vaez,  qu'on  cherchait  à  Tanger,  a  été  vu  à  l'Opéra.  Tout  s'est  borné  à  l'arrestation 
d'un  révérend  père  capucin  qui  écrivait  des  brochures  furibondes  de  carlisme,  et 
qui  s'est  trouvé  être  un  agent  secret  de  l'ambassade  d'Espagne  en  France.  Ce  qui 
lient  à  l'Espagne  se  présente  souvent  sous  la  forme  d'un  imbroglio.  La  politique  de 
ce  pays  ressemble  à  ces  comédies  où  il  y  a  toujours  quelqu'un  de  dupé. 

Cette  fois,  quel  était  le  mot  de  l'énigme?  Nous  craignons  bien  que  ce  ne  soit  en 
7\nglelerre  qu'on  doive  le  chercher.  L'ancien  ministère  whig  tient  avec  raison  à 
soutenir  le  gouvernement  actuel  de  l'Espagne;  c'est  son  œuvre,  et  il  a  bien  ses 
motifs  pour  la  trouver  bonne.  Le  nouveau  cabinet  tory  n'était  pas  engagé  comme 
son  prédécesseur  en  faveur  d'Espartero;  il  l'est  maintenant.  Ce  que  les  bruits  de 
conspiration  ont  jusqu'ici  produit  de  plus  clair,  c'est  la  déclaration  de  lord  Aber- 
deen  à  la  chambre  des  lords  et  celle  de  sir  Robert  Peel  à  la  chambre  des  com- 
munes. Les  ministères  changent  à  Londres,  la  politique  suivie  à  l'égard  de  l'Es- 
pagne ne   change  pas  :  voilà  ce  qu'il  était  important  de  constater.  La  fameuse 


POLITIQUE    EXTEP.IEUnE.  jjy;; 

machination  carlo-dirislinc  n'a  ôlé  invenléo  que  pour  en  fournir  l'occasion.  Main- 
tenant rKsjjayne  sait  que  lord  Aberdeon  pense  comme  lord  Ciarendon,  et  sir  l{ol)ert 
Peel  comme  lord  Paimerslon,  sur  le  i)roduit  des  émeutes  de  septeml)re;  elle  sait 
qu'au  besoin  l'Angleterre  enverra  des  vaisseaux  de  guerre  sur  ses  côtes  pour  la 
protection  des  intérêts  anglais.  Cela  snflit.  Cabrera  peut  se  promener  en  paix  sur  les 
bords  du  Rhône,  et  Narvaez  au  foyer  de  nos  théâtres;  on  n'a  plus  besoin  d'eux  en 
Navarre  el  sur  la  côte  d'Afrique.  Quant  au  père  Casarès,  c'est  un  maladroit;  on 
en  sera  quitte  pour  ne  plus  se  servir  de  lui. 

Il  y  a  bien  quelque  chose  à  dire  sur  celle  attitude  prise  par  les  minisires  tories. 
Ces  ministres  n'ont  pas  toujours  jugé  comme  aujourd'hui  les  affaires  d'Espagne. 
C'est  d'après  les  conseils  et  avec  le  secours  des  tories  anglais  que  don  Carlos  partit 
d'Angleterre  en  185i  pour  aller  porter  la  guerre  civile  eu  Navarre.  Lord  Aberdeen 
était  moins  favorable  alors  au  gouvernement  de  fait,  mais  il  est  arrivé  depuis  bien  des 
événements  qui  ont  changé  la  face  des  choses.  D'abord  don  Carlos  a  été  vaincu,  ce 
qui  n'est  pas  une  recommandation  auprès  des  hommes  d'État  en  général;  ensuite, 
il  s'est  formé,  sous  les  auspices  du  ministère  whig,  un  parti  anglais  en  Espagne,  et  ce 
parti  a  maintenant  le  haut  du  pavé.  Après  tout,  que  veut  l'Angleterre?  Dominer,  tou- 
jours dominer,  et  surtout  exclure  l'influence  française.  On  avait  cru  pouvoir  se  servir 
dedon  Carlos  dans  ce  but;  don  Carlos  a  manqué,  mais  Espartero  s'est  présenté  ;  va 
pour  Espartero.  Qu'importe  la  différence  des  moyens,  pourvu  que  le  résultat  soit  le 
même?  Un  bon  ministre  anglais  n'y  regarde  pas  de  si  près,  el,  quand  l'intérêt  de 
son  pays  est  satisfait,  il  ne  s'inquiète  pas  de  se  mettre  d'accord  avec  lui-même.  Sur 
ce  point  comme  sur  d'autres,  le  ministère  tory  a  adopté  la  politique  du  ministère 
whig  après  l'avoir  longtemps  combattue,  et  il  s'est  prêté  de  fort  bonne  grâce  à 
l'interpellation  convenue. 

Cette  petite  mystification  a  été  exécutée  avec  beaucoup  d'ensemble.  Plusieurs 
de  nos  journaux  se  sont  fait  surtout  remarquer  par  leur  zèle  à  servir  de  compères. 
C'est  là  le  rôle  que  la  France  a  joué  dans  la  représentation,  el  il  est  triste.  Le  degré 
d'aveuglement  que  certains  organes  de  notre  presse  apportent  dans  celle  mal- 
heureuse question  d'Espagne,  a  quelque  chose  de  désolant.  11  sullit  qu'il  y  ail 
quelque  part  une  apparence  de  libéralisme,  pour  qu'ils  se  croient  obligés  d'en 
prendre  la  défen.se.  Cette  disposition  est  honorable  sans  doute,  seulement  elle  peut 
les  mener  fort  loin,  s'ils  n'y  prennent  garde.  Il  n'est  pas  de  conte  si  invraisem- 
blable qu'ils  ne  l'accueillent  avec  empressement,  dès  que  leur  passion  est  flattée. 
Il  s'agissait  ici  d'un  prétendu  complot  quasi  absolutiste;  comment  résister  à  la  ten- 
tation de  le  divulguer  et  d'en  faire  grand  bruit?  On  ne  s'est  pas  occupé  de  savoir 
si  les  faits  étaient  vrais,  s'ils  étaient  seulement  vraisemblables;  on  ne  s'est  pas 
demandé  si,  en  les  publiant,  on  ne  servirait  pas  quelque  intrigue  anlinalionale;  on 
a  tout  accepté  sans  contrôle,  sans  examen,  et,  quand  le  dénoûment  est  arrivé,  on 
a  été  tout  surpris  d'avoir  été  joué,  ce  qui  n'empêchera  pas  qu'on  recommence 
demain. 

•  Nul  ne  respecte  plus  que  nous  la  cause  de  la  liberté  en  Espagne  comme  parloul. 
Mais  cette  cause  n'est  pas  en  question  ;  depuis  l'exclu-sion  de  don  Carlos,  elle  est 
gagnée.  Si  nous  pouvions  croire  à  une  alliance  des  carlistes  el  des  chrislinos,  nous 
en  serions  aussi  inquiets  que  personne.  Nous  chercherions  à  savoir  à  quelles  condi- 
tions elle  se  ferait,  et  si  le  progrès  naturel  des  instilulions  nouvelles  chez  nos  voisins 
nous  paraissait  menacé  le  moins  du  monde,  nous  serions  les  premiers  à  nous  récrier. 
Mais  rien  ne  prouve  que  de  pareils  soupçons  soient  fondés.  Le  débat  reste  ce  qu'il 


iJ66  POLITIQUE    EXTÉRIEURE. 

était  hier  ;  il  n'est  pas  entre  les  contre-révolutionnaires  et  les  libéraux,  mais  entre 
les  deux  nuances  du  parti  libéral  en  Espagne.  Or,  nous  savons  que  le  parti  qui 
domine  aujourd'hui  est  hostile  à  la  France,  et  nous  nous  tenons  en  garde  contre 
ses  embûches.  C'est  ce  sentiment  que  nous  voudrions  voir  partagé  par  les  jour- 
naux français.  11  est  dans  rintérêt  évident  du  gouvernement  actuel  de  l'Espagne  de 
se  donner  pour  le  représentant  exclusif  de  la  régénération  nationale;  de  leur  côté, 
les  Anglais  de  toutes  les  couleurs  se  montrent  très-pressés  de  prendre  ce  gouverne- 
ment au  mot,  et  de  le  proclamer  l'unique  dépositaire  de  l'avenir  constitutionnel  du 
pays.  Ce  doit  être  pour  l'opinion  en  France  une  raison  de  se  défler  et  de  ne  pas 
accepter  légèrement  ce  qu'on  lui  dit.  Ceci  n'est  pas  seulement  une  question  espa- 
gnole, c'est  une  question  française.  Est-ce  trop  exiger  que  de  demander  à  des 
Français  de  la  traiter  un  peu  sous  le  point  de  vue  français  "^  ■ 

On  répond  à  cela  que,  si  le  parti  dominant  en  Espagne  se  montre  mal  disposé 
envers  la  France,  c'est  la  faute  de  notre  gouvernement.  D'abord  ce  reproche  serait 
fondé,  qu'il  ne  justifierait  pas  ceux  qui  le  font.  Le  mal  est  accompli  maintenant,  si 
mal  il  y  a,  et  ce  serait  le  devoir  de  tout  bon  Français  de  se  ranger  avant  tout  sous 
le  drapeau  national.  Mais  ceux  qui  font  parmi  nous  les  affaires  de  la  ligue  anglo- 
espagnole  n'ont  même  pas  cette  excuse.  Il  y  a  ici  un  malentendu  singulier  qui  dure 
depuis  trop  longtemps  pour  qu'il  ne  soit  pas  volontaire.  De  toutes  parts,  en 
Espagne,  en  Angleterre,  en  France,  nous  entendons  parler  de  l'intervention  du 
gouvernement  français  dans  les  affaires  intérieures  de  la  Péninsule.  Où  voyez-vous 
donc  celte  intervention?  Quel  est  l'acte  ou  seulement  le  mot  qui  puisse  la  faire  soup- 
çonner? Il  en  est  de  l'action  de  la  France  en  Espagne  comme  de  la  fameuse  con- 
spiration carlo-christine;  le  bruit  en  est  partout,  la  réalité  nulle  part.  Nous  crai- 
gnons bien  plutôt  que  la  politique  française  ne  soit  inactive  sur  notre  frontière  des 
Pyrénées,  comme  on  l'accuse  de  l'être  ailleurs,  et  que,  là  aussi,  elle  n'ait  d'autre 
but  que  de  ne  point  se  créer  d'embarras.  Nous  concevrions  qu'on  lui  fit  le  reproche 
de  ne  pas  agir,  de  laisser  dépérir  nos  alliances,  de  tout  abandonner  à  la  fatalité  des 
événements;  mais  l'accuser  de  trop  d'action,  lui  faire  un  crime  de  ses  prétentions 
envahissantes,  c'est  se  moquer. 

Il  faut  pourtant  bien  que  la  vérité  se  fasse  jour  une  fois  pour  toutes.  Le  fait  est 
que,  depuis  sept  ans  environ,  la  France  n'a  exercé  absolument  aucune  action  sur 
l'Espagne.  Dans  les  premières  années  de  la  régence  de  la  reine  Christine,  il  y  a  eu 
de  la  part  de  notre  gouvernement  quelques  conseils  donnés;  ces  conseils  n'ont  pas 
été  étrangers  à  la  promulgation  de  Veslututo  real  et  à  l'établissement  du  gouverne- 
ment représentatif.  Depuis  le  ministère  de  M.  de  Toreno,  les  avis  même  ont  cessé. 
On  s'est  borné  à  quelques  secours  pour  l'extinction  de  la  guerre  civile,  d'après  la 
lettre  stricte  du  traité  de  la  quadruple  alliance,  et  pour  tout  ce  qui  touche  la  direc- 
tion des  affaires  intérieures  du  pays,  notre  gouvernement  a  suivi  dans  toute  sa  ri- 
gueur la  politique  de  non-intervention  qu'on  lui  recommande  aujourd'hui  si  chau- 
dement. A  notre  avis,  ce  fut  un  tort.  C'est  pendant  ce  temps  que  l'influence 
anglaise  a  grandi  à  mesure  que  la  nôtre  se  retirait.  Le  parti  qui  s'était  appuyé  sur 
nous  et  que  nous  avons  livré  à  lui-même  a  perdu  successivement  toutes  ses  posi- 
tions, tandis  que  le  parti  contraire,  activement  soutenu  par  l'Angleterre,  gagnait^de 
plus  en  plus  du  terrain.  EnOn  l'expulsion  de  la  reine  Christine  est  venue  proclamer 
la  défaite  de  nos  anciens  amis,  sans  que  nous  ayons  rien  fait  pour  empêcher  cette 
catastrophe. 

Depuis  que  la  reine  est  exilée,  la  même  politique  a  été  suivie.  L'hospitalité  de  la 


roLiTiQUE  EXTiiniEunu.  u07 

France  a  élé  accordée  à  la  veuve  de  Ferdinand  VII  et  aux  nombreux  proscrits  qui 
l'accompagnent  :  voilà  tout  ce  que  la  France  a  fait  pour  celle  cause.  On  a  voulu, 
dans  notre  chambre  des  députés,  accuser  le  ministère  français  d'avoir  tenté  d'agir 
en  Espagne;  ou  n'a  fait  que  préparer  un  facile  triomphe  à  M.  le  ministre  des  af- 
faires étrangères,  qui  a  coupé  court  à  la  discussion  en  démontrant  qu'il  n'en  était 
rien.  Depuis,  de  nouveaux  témoignages  sont  venus  confirmer  ces  déclarations  de 
notre  gouvernement.  Écoutez  les  ministres  anglais  :  ils  s'empressent  de  reconnaître 
que  la  France  ne  se  mêle  en  aucune  façon  des  affaires  d'Espagne.  Écoutez  les  mi- 
nistres espagnols  eux-mêmes  ;  ils  sont  forcés  de  faire  le  même  aveu.  Non-seulement 
la  France  ne  s'est  pas  montrée  hostile  au  gouvernement  d'Espartero,  mais  elle  lui 
a  fait  des  avances;  elle  lui  a  envoyé  un  ambassadeur.  Ce  n'est  pas  sa  faute  si  le 
régent  n'a  pas  voulu  recevoir  cet  ambassadeur  suivant  les  règles  du  droit  des  gens 
et  les  formes  usitées  dans  toutes  les  monarchies  du  monde.  Les  instructions  qu'a- 
vait reçues  M.  deSalvandy  ne  sont  aujourd'hui  douteuses  pour  personne;  il  appor- 
tait à  la  régence  la  reconnaissance  oDScielle  de  la  France.  Est-là  une  preuve  d'hos- 
tilité ? 

D'un  autre  côté,  le  refus  de  recevoir  notre  ambassadeur  n'est  pas  la  seule  preuve 
d'animadversion  que  la  France  ait  reçue  du  gouvernement  actuel  de  l'Espagne.  Ce 
gouvernement,  qui  est  né  au  bruit  des  cris  de  mort  contre  les  Français,  est  resté 
fidèle  à  son  origine.  Il  ne  se  passe  pas  de  jour  où,  dans  ses  journaux  et  dans  ses 
assemblées,  la  France  ne  soit  insultée.  On  a  vu  les  déclamations  absurdes  d'un 
membre  du  sénat  fort  connu  par  ses  rapports  avec  la  légation  anglaise,  contre 
notre  pays.  A  Valence,  un  capitaine- général  à  bu  publiquement,  dans  un  banquet 
patriotique,  à  la  mort  du  roi  des  Français.  Qu'a  dit  notre  gouvernement?  Rien. 
A-t-il  demandé  réparation?  Non.  Un  nouveau  tarif  de  douanes  a  élé  mis  en  vi- 
gueur sur  notre  frontière  qui  exclut  en  quelque  sorte  nos  marchandises  du  sol 
espagnol;  d'incroyables  règlements  de  navigation  ont  été  inventés  pour  supprimer 
les  rapports  existants  entre  les  ports  de  la  Péninsule  et  les  trois  quarts  de  nos 
ports  (1).  Qu'a  fait  la  France?  Rien.  A-t-elie  seulement  adopté  quelques  mesures 
rétorsives?  Non.  Ainsi  on  repousse  notre  représentant,  on  proscrit  notre  commerce, 
des  fonctionnaires  publics  nous  outragent  impunément;  nous  ne  nous  plaignons 
même  pas,  et  il  se  trouve  des  Français  pour  dire  que  notre  gouvernement  manque 
d'égards  pour  le  gouvernement  espagnol! 

Tout  cela  devrait  faire  ouvrir  les  yeux,  ce  nous  semble,  aux  plus  prévenus.  La 
liberté  espagnole  n'est  pas  intéressée,  que  nous  sachions,  à  nnlerdiction  du  com- 
merce entre  la  France  et  l'Espagne.  Des  gens  de  très-bonne  foi  demandent,  pour 

(1)  Pour  donner  une  idée  de  ces  mesures,  il  suffira  de  citer  l'art.  15  de  la  nouvelle  loi 
sur  les  douanes.  Cet  article  est  ainsi  conçu  : 

«  Ne  jouiront  pas  du  bénélice  du  pavillon  les  bâtiments  (espagnols)  qui  viendront  chargés 
de  fruits,  denrées  et  effets  de  Gibraltar,  des  ports  situés  entre  les  rivières  de  la  Gironde 
inclusivement  et  de  la  Bidassoa,  du  Minho  et  de  la  Guadiana,  des  ports  compris  entre  la 
limite  d'Espagne  et  de  France  et  Marseille  inclusivement,  et  des  ports  appartenant  à  des 
puissances  européennes  sur  la  côte  d'Afrique  dans  la  Méditerranée.  » 

Il  résulte  de  cet  article,  exclusivement  dirigé  contre  nous  malgré  quelques  extensions 
insignifiantes,  que  le  commerce  est  interdit  de  fait  aux  navires  espagnols  avec  Bordeaux, 
lîayonnc,  Marseille,  tous  nos  ports  de  la  Méditerranée  et  ceux  des  possessions  françaises  dans 
le  nord  de  l'Afrique.  Ce  parti  pris  de  faire  la  guerre  à  son  propre  pavillon  pour  nuire  aune 
nation  voisine  est  peut-être  sans  exemple. 


JJ68  POLITIQUE    EXTERIEURE. 

sortir  delà,  que  notre  gouvernement  fasse  de  nouveaux  efforts  pour  se  rapprocher 
d'Espartero.  Nous  voudrions  bien  qu'on  nous  indiquât  comment  il  devrait  s'y 
prendre.  A  moins  de  fermer  à  la  reine  Christine  les  portes  de  la  France  et  de  faire 
amende  honorable  pour  avoir  suivi  les  usages  diplomatiques  dans  l'affaire  des  let- 
tres de  créance,  on  ne  peut  guère  faire  plus  qu'on  n'a  fait.  Aussi  bien  la  France  se 
déshonorerait  par  ces  concessions  et  d'autres  semblables,  qu'il  ne  serait  pas  encore 
sûr  qu'elle  rentrât  en  grâce  auprès  de  ceux  qui  dirigent  aujourd'hui  l'Espagne.  H 
faut  bien  finir  par  reconnaître  que  l'hostilité  contre  la  France  est  le  principe  même 
de  l'existence  de  ce  gouvernement.  Espartero  voudrait  se  mettre  bien  avec  nous 
qu'il  n'en  obtiendrait  que  très-difficilement  l'autorisation  de  son  parti.  M.  Olozaga 
a  été  obligé  de  se  disculper,  à  son  retour  de  France,  d'avoir  admis  un  moment  la 
pensée  d'un  rapprochement;  pour  faire  oublier  cette  faute,  il  a  dû  faire  cause 
commune  avec  les  plus  violents  et  subir  en  quelque  sorte  un  second  baptême.  El 
nous  ne  voyons  rien  là  que  de  très-naturel,  après  tout  ce  que  les  exaltés  doivent 
aux  Anglais, 

Il  y  a  quelques  années,  les  uUrà-révolutionnaires  n'avaient  aucune  consistance 
en  Espagne.  Quand  les  Anglais  virent  leurs  espérances  déçues  du  côté  de  don  Carlos, 
ils  se  tournèrent  vers  l'opinion  dominante  et  cherchèrent  à  s'y  donner  un  point 
d'appui.  Les  modérés  s'étant  déjà  prononcés  pour  la  France,  ce  fut  aux  exaltés  que 
les  agents  anglais  s'adressèrent.  Bientôt  ce  parti  qui  manquait  d'organisation  en 
eut  une,  grâce  à  l'activité,  à  l'intelligence  et  aux  ressources  matérielles  de  ses 
nouveaux  alliés.  Un  coup  de  main  fut  tenté  par  lui,  et  réussit;  c'était  le  fameux 
complot  de  la  Granja.  Mais  les  vainqueurs  n'étaient  pas  assez  forts  à  eux 
seuls.  Un  moment  surpris  par  cette  brusque  attaque,  les  modérés  se  remirent 
bientôt.  Quelques  mois  après  le  scandale  de  la  Granja,  les  élections,  faites  en 
vertu  même  de  la  constitution  de  1812  et  sous  l'empire  du  ministère  exalté, 
avaient  rendu  le  pouvoir  aux  modérés.  Alors  les  Anglais  comprirent  qu'ils 
avaient  besoin  de  joindre  au  parti  dont  ils  disposaient  une  nouvelle  force.  Ils 
jetèrent  les  yeux  sur  le  pouvoir  militaire.  Aussitôt  on  vit  des  commissaires  anglais 
accourir  en  foule  au  quartier-général  d'Espartero  et  y  jouer  un  grand  rôle.  Le 
généralissime  s'étant  laissé  entraîner,  on  travailla  activement  à  son  élévation,  et, 
avec  l'aide  de  ce  nouvel  instrument,  l'intrigue  britannique  parvint  à  ses  fins. 
Pouvons-nous  espérer  de  briser  maintenant  des  lieus  ainsi  formés,  et  qui  ont  profité 
également  aux  deux  parties? 

Ce  n'est  pas  en  un  jour  que  s'établissent  les  amitiés  politiques.  On  peut  dire  que 
le  gouvernement  français  aurait  du,  lui  aussi,  nouer  de  longue  main  des  relations 
avec  le  parti  exalté  et  Espartero;  mais  peut-on  attendre  raisonnablement  que  ces 
relations  se  forment  avec  eux  du  soir  au  matin,  au  moment  où  ils  viennent  de 
l'emporter  par  des  moyens  entièrement  dirigés  contre  nous?  Quand  on  a  été  battu, 
il  est  très-commode  de  passer  à  l'ennemi  ;  seulement  il  y  a  une  condition  préalable, 
c'est  que  l'ennemi  veuille  bien  vous  recevoir.  Il  peut  sembler  étrange  que  la  France 
ait  été  battue  en  Espagne  quand  elle  n'y  soutenait  personne;  c'est  ce  qui  est  arrivé 
cependant.  Quand  on  a  vu  que  nous  nous  tenions  sur  la  défensive,  on  a  pris  l'offen- 
sive contre  nous  avec  d'autant  plus  de  vigueur.  Plus  nous  nous  séparions  du  parti 
qui  invoquait  notre  appui,  plus  on  affectait  de  le  confondre  avec  nous.  C'est  la  même 
lactique  qu'on  suit  encore.  Est-ce  quand  ce  plan  d'attaque  a  pleinement  réussi 
que  nous  pouvons  espérer  de  le  faire  abandonner  par  les  vainqueurs?  Non;  il  est 
trop  glorieux  d'avoir  triomphé  à  la  fois  de  la  reine  Christine  et  du  roi  Louis-Philippe, 


POMTIQUE    EXTÉRIEURE.  Îî69 

dos  modérés  espagnols  cl  du  gouvernement  français.  On  aime  à  poursuivre  celte 
double  victoire,  et,  après  tout,  on  a  raison.  Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  l'An- 
j^leterre  cherclie  à  nous  chasser  d'Espagne;  elle  y  avait  déjà  réussi  sous  l'empire, 
elle  vient  d'y  réussir  encore.  Depuis  (ju'elle  a  obtenu  ce  nouvel  avantage  sur  nous, 
elle  doit  faire  ce  qu'elle  peut  pour  le  garder. 

Maintenant  est-il  vrai  que  la  France  eiit  bien  fait  de  s'entendre  dès  l'origine  avec 
les  exaltés  et  Espartero.  Avec  Espartcro,  c'eût  été  possible,  et  il  est  fort  à  regretter 
qu'on  ne  l'ait  pas  fait;  avec  les  exaltés,  c'était  impossible.  On  sait  ce  que  c'est  que 
le  parti  exalté  espagnol;  on  l'a  vu  à  l'œuvre  à  plusieurs  reprises,  et  on  a  pu  l'es- 
timer ce  qu'il  vaut  moralement  et  politiquement.  Les  rapports  étroits  qui  existaient 
entre  les  sociétés  secrètes  d'Espagne  et  celles  de  France  ne  sont  ignorés  de  personne, 
et  le  fameux  club  des  vengeurs  d'Alibaud  à  Barcelone  on  dit  plus  par  son  titre  seul 
que  nous  n'en  pourrions  dire.  Le  gouvernement  français  a-t-il  jamais  pu  faire 
alliance  en  Espagne  avec  les  complices  de  ceux  qui  travaillaient  en  France  à  le 
renverser?  C'est  là  une  simple  question  de  bon  sens  qui  ne  demande  pas  une 
ujinute  de  réflexion.  La  position  incertaine  des  Anglais  et  la  solidité  de  leur  gou~ 
\ernement  les  rend  naturellement  moins  difficiles.  D'ailleurs,  avec  le  système  de 
neutralité  que  nous  avons  adopté  à  l'égard  de  l'Espagne,  le  parti  qui  aurait  compté 
sur  nous  aurait  été  battu,  quel  qu'il  fût.  Si  nous  avions  fait  alliance  avec  les  exaltés, 
les  Anglais  se  seraient  mis  du  côté  des  modérés,  comme  ils  ont  failli  un  moment  se 
mettre  du  côté  de  don  Carlos.  Avec  le  secours  des  menées  et  de  l'argent  anglais, 
les  modérés  auraient  été  les  plus  forts,  comme  les  exaltés  l'ont  été  par  les  mêmes 
moyens,  et  ce  serait  aujourd'hui  la  reine  Christine  qui  remplirait  sur  le  trône  d'Es- 
pagne le  rôle  anti-français  d'Espartero.  Nous  aimons  mieux  que  les  choses  soient 
comme  elles  sont;  il  y  a  plus  de  remède. 

Il  s'en  faut  bien,  en  effet,  que  tout  soit  perdu,  comme  on  voudrait  le  faire  croire. 
Sans  doute  il  vaudrait  mieux  que  les  événements  de  septembre  eussent  eu  une 
autre  issue;  cependant,  .si  compromise  qu'elle  soit,  nous  préférons  encore  la  situa- 
tion de  la  France  en  Espagne  à  celle  de  l'Angleterre.  Si  l'on  nous  poursuit  avec 
tant  d'acharnement,  tout  triomphant  qu'on  est  et  malgré  notre  inertie  absolue, 
c'est  qu'on  a  un  profond  sentiment  de  notre  force,  et  qu'on  craint  de  nous  voir  en 
user.  Le  parti  modéré  a  fait  de  grandes  fautes;  il  a  manqué  de  décision,  d'en- 
semble et  de  vigueur;  il  n'a  su  ni  défendre  la  reine  Christine  quand  elle  était  sur 
le  trône,  ni  lui  rendre  sa  couronne  après  qu'elle  a  été  brisée.  Il  porte  la  peine  de 
ses  erreurs  et  de  ses  faiblesses;  il  est  dispersé,  ses  chefs  sont  proscrits,  son  nom 
même  tend  à  disparaître.  Tout  cela  est  vrai,  mais  en  résulte-t-il  que  les  hommes 
dont  se  composait  ce  parti  aient  cessé  d'exister?  Ces  hommes  ne  sont-ils  pas  encore 
les  plus  éclairés  et  les  plus  nombreux  de  l'Espagne?  Leur  concours  n'est-il  pas 
nécessaire,  sous  quelque  forme  qu'il  soit  donné,  pour  fonder  quelque  chose  de 
stable  et  de  définitif?  Ne  faudra  t-il  pas  qu'on  en  revienne  à  eux  tôt  ou  tard,  et  ceux- 
là  même  qui  les  poursuivent  auiourd'hui  ne  seront-ils  pas  obligés  de  leur  tendre  la 
main,  du  jour  où  ils  voudront  sortir  de  la  situation  violente  où  ils  sont? 

On  dit,  il  est  vrai,  que  toutes  les  prévisions  sur  la  durée  probable  de  l'établisse- 
ment de  septembre  ont  été  démenties  par  l'événement.  Nous  l'avouons,  Espartero 
a  du  bonheur,  et  tout  ce  qui  a  été  tenté  contre  lui  n'a  servi  jusqu'ici  qu'à  le  conso- 
lider. Est  ce  une  raison  suffisante  pour  désespérer  de  l'avenir?  Le  gouvernement  du 
régent  a  duré  dix-huit  mois;  c'est  beaucoup  sans  doute,  beaucoup  plus  qu'on  ne 
devait  s'y  attendre;  mais  enfin,  qu'est-ce  que  dix-huit  mois?  Que  sera-ce  même 
T05IE   I.  37 


;)7(>  rOMTIQUE    EXTÉUIEURE. 

(ine  deux  ans,  trois  nns  encore,  si  l'on  veiil?  Los  Anglais  oui  aliendii  leur  momenf 
plus  longtemps;  voilà  près  de  huit  ans  qu'ils  conspiraient  sans  relâche  pour  on  venir 
où  ils  en  sont.  Nous  pouvons  bien  être  patients  à  notre  tour.  Ce  n'est  pas  que  nous 
devions  conspirer,  nous  aussi.  Les  complots  sont,  le  plus  souvent,  de  mauvais 
moyens  qui  tournent  contre  ceux  qui  les  emploient.  A  chacun  ses  armes  d'ailleurs. 
Les  hommes  d'ordre  el  do  gouvernement  sont,  des  conspirateurs  médiocres.  Le 
dernier  des  exaltés  en  sait  plus,  en  fait  de  trames,  que  le  plus  habile  des  modérés; 
c'est  à  quelque  chose  de  plus  puissant  et  de  plus  sûr,  à  la  réaction  naturelle  des 
idées  et  des  intérêts,  que  les  honnêtes  gens  doivent  se  confier.  On  a  beau  dire  que 
l'état  actuel  des  choses  en  Espagne  est  un  état  régulier,  tout  le  monde  voit  bien 
qu'il  n'en  est  rien,  et  que  celte  apparence  de  tranquillité  intérieure  n'est  que  le 
résultat  de  l'immense  fatigue  que  dix  ans  de  guerre  civile  ont  laissée  dans  le  pays. 

Est-ce  à  dire  pour  cela  qu'il  soit  question  de  s'attaquer  en  Espagne  à  la  consti- 
lulion  et  à  la  liberté?  Pas  le  moins  du  monde.  S'agil-il  de  remettre  la  reine  Chris- 
tine sur  son  trône?  Pas  davantage.  Il  s'agit  uniquement  d'attendre  une  situation 
qui  ne  soit  pas,  comme  celle-ci,  l'œuvre  exclusive  de  l'Angleterre.  Cette  siluation 
nouvelle  arrivera  nécessairement  d'une  manière  ou  de  l'autre,  car  les  Anglais  se 
sont  laissé  engager  l)ien  loin.  Ils  ont  beau  faire  aujourd'hui  pour  donner  le  change; 
leur  parti  n'est  pas  le  vrai  parti  constitutionnel  en  Espagne,  c'est  le  parti  ultrà- 
révolulionnaire.  Le  gouvernement  qu'ils  ont  inauguré  est  le  produit  d'une  insur- 
rection militaire,  c'est-à-dire  de  ce  que  les  peuples  libres  doivent  avoir  le  plus  en 
horreur.  Or,  ne  sait-on  pas  que  le  triomphe  des  partis  violents  et  subversifs  a  été 
de  tout  temps  essentiellement  transitoire?  L'Espagne  n'a  pas  sa  révolution  à  faire; 
elle  est  faite.  Il  ne  s'agit  plus  que  d'organiser,  de  régulariser  les  résultats  de  cette 
révolution.  L'œuvre  de  conciliation  entre  le  passé  et  l'avenir  peut-elle  avoir  pour 
instruments  les  hommes  qui  ont  envahi  le  pouvoir  en  foulant  aux  pieds  toutes 
les  lois?  Depuis  qu'ils  sont  en  possession,  ces  hommes  ont-ils  doté  l'Espagne  des 
institutions  qui  lui  manquent?  Ont-ils  réformé  la  justice,  créé  l'administration, 
rétabli  les  finances?  Ils  disent  qu'ils  le  feront;  c'est  ce  qu'il  faudra  voir.  Pour  le 
moment,  ils  ne  l'ont  pas  fait,  el  tout  donne  à  penser  qu'ils  ne  peuvent  pas  le  faire. 

Ils  doivent  aujourd'hui  leur  principale  force  à  la  funeste  issue  de  la  conspiration 
d'octobre.  C'a  été  un  bien  triste  et  bien  fatal  épisode  que  cette  échauffourée.  Avant 
cette  malheureuse  tentative,  le  gouvernement  du  régent  était  faible,  méprisé  de 
ceux  même  qui  l'avaient  élevé.  Aujourd'hui  qu'il  a  résisté  à  une  insurrection,  il  a 
pris  un  ascendant  réel.  Et  cependant.  Dieu  sait  combien  il  a  peu  mérité  l'honneur 
que  lui  fait  sa  victoire.  C'est  l'imprévoyance  de  ses  ennemis  qui  l'a  sauvé,  .lamais 
peut-être  on  ne  montra  plus  d'audace,  mais  jamais  aussi  grande  affaire  ne  fui  menée 
avec  plus  de  précipitation.  Les  cortès  venaient  d'enlever  à  la  reine  Christine  la  tu- 
telle de  ses  filles.  Blessés  au  cœur  par  ce  nouvel  affront  fait  à  la  mère  d'Isabelle, 
quelques  serviteurs  dévoués  se  jettent  inopinément  dans  une  entreprise  qui  aurait 
dû  être  préparée  de  longue  main.  Leur  indignation  leur  ferme  les  yeux  sur  l'ab- 
sence des  ressources  les  plus  indispensables.  Ils  voient  combien  le  gouvernement 
qu'ils  repoussent  a  peu  de  racines  dans  la  nation,  mais  ils  ne  voient  pas  combien 
il  est  difficile  de  rallumer  à  si  peu  de  distance  la  guerre  civile  dans  un  pays  qui 
en  est  encore  au  premier  bonheur  d'en  avoir  fini  avec  elle.  A  peine  engagés,  tout 
leur  manque  à  la  fois.  Ils  essaient  d"y  suppléer  par  la  résolution;  mais  que  peut  le 
courage  de  quelques  hommes,  quelque  brillant  qu'il  soit,  contre  le  défaut  de  di- 
rection et  le  sentiment  tardif  de  l'inopportunité  ? 


rOLITIQUK    EXTÉRIEURE.  ÎÎ71 

Kn  Navarre,  le  brave  et  mallieureux  Montés  tle  Oca  reste  quinze  jours  absolu- 
ment seul,  sans  argent,  sans  munitions,  sans  nouvelles,  sans  secours  d'aucun  genre. 
Les  jeunes  gens  des  provinces  se  présentent;  on  n'a  point  d'armes,  on  est  forcé  de 
les  renvoyer  chez  eux  pour  attendre  uu  nouveau  signal.  On  a  trouvé  dans  la  cita- 
delle de  Pampeiune  (luelqnes  centaines  de  vieux  fusils;  des  ouvriers  les  raccom- 
modent en  toute  hâte,  mais  ils  ne  peuvent  suffire  aux  besoins;  trente  fusils  par 
jour,  voilà  tout  ce  que  peut  fournir  cet  atelier  improvise.  A  Madrid,  les  chefs  dis 
perses  ne  s'entendent  pas.  Le  jour  fixé  pour  le  mouvement  passe  sans  qu'on  ait  pu 
se  concerter.  Un  nouveau  jour  est  choisi.  La  veille  au  soir,  un  des  conjurés  entend 
une  décharge  ;  il  s'imagine  que  c'est  le  signal  et  se  rend  h  une  caserne  dont  il  sou- 
lève les  soldats.  De  là  il  se  porte  sur  le  palais,  qu'il  attaque;  le  bruit  des  coups 
de  feu  apprend  aux  autres  généraux  qu'il  est  engagé.  Ceux-ci  accourent  sur  les  lieux, 
seuls  avec  leur  épée,  pour  voir  ce  qui  en  est.  Ils  se  mêlent  aux  combattants;  le 
palais  est  envahi  ;  la  garde  extérieure  s'est  déjà  réunie  à  eux,  quand  dix-huit  halle- 
bardiers  ferment  une  porte  et  se  barricadent  dans  l'appartement  de  la  reine.  Les 
assaillants  s'arrêtent  alors,  l'hésitation  se  met  dans  leurs  rangs;  les  chefs  rentrent 
en  eux-mêmes,  et,  voyant  qu'ils  se  sont  compromis  sans  but,  ils  sortent  du  palais 
et  de  la  ville  sans  rien  tenter  de  plus. 

Que  faisait  cependant  le  régent  du  royaume?  Était-il  au  palais  pendant  qu'on 
attaquait  le  palais?  Non  certes;  il  s'était  renfermé  chez  lui,  laissant  la  reine  Isabelle 
sous  la  garde  de  quelques  hommes,  les  troupes  sans  chef  et  la  ville  sans  police.  Il 
passa  dans  l'inaction  la  nuit  entière  du  7  octobre,  et,  comme  le  disait  naïvement 
un  journal  le  lendemain  de  l'événement,  quand  le  général  Espartcro  est  arrivé  sur 
les  lieux  à  cinq  heures  du  matin,  tout  était  fini.  Tout  était  fini  aussi  quand  il  parut 
en  Navarre.  Une  lettre  de  M.  Olozaga,  qu'il  n'avait  pu  ni  prévoir  ni  inspirer,  avait 
porté  le  découragement  dans  tous  les  esprits,  en  donnant  à  croire  que  la  reine 
Christine  désavouait  ceux  qui  mouraient  pour  elle.  Dans  les  provinces  comme  dans 
la  capitale,  le  régent  n'a  eu  qu'à  triompher.  Le  vice  radical  du  coup  tenté  contre 
lui  était  son  caractère  exclusivement  militaire;  les  moyens  politiques  proprement 
dits  n'y  entraient  pour  rien.  Or.  pour  que  de  semblables  surprises  réussissent,  il 
faut  beaucoup  d'ensemble,  de  précision  et  de  discipline.  Ces  qualités  ne  sont  pas 
familières  aux  Espagnols  en  général.  Elles  ont  complètement  manqué  dans  l'exé- 
cution du  complot  d'octobre.  Isolée,  l'attaque  du  palais  n'avait  aucun  sens  et  ne 
pouvait  mener  à  rien;  cette  attaque  ne  devait  être  et  n'était  en  effet  qu'une  portion 
(lu  plan  général  ;  on  a  vu  par  quel  malentendu  elle  est  devenue  l'effort  exclusif  de  la 
révolte,  et  l'avortement  du  coup  de  main  de  Madrid  a  tout  arrêté  sur  le.';  autres 
points. 

Ce  serait  fermer  les  yeux  à  l'évidence  que  de  nier  la  conséquence  naturelle  d'un 
échec  aussi  grave.  La  lutte  intestine  qui  travaille  le  gouvernement  espagnol  depuis 
son  origine  en  a  été  suspendue,  et  c'est  ce  qui  pouvait  arriver  de  plus  heureux  à  ce 
gouvernement.  Depuis  qu'ils  avaient  été  réunis  par  les  Anglais  dans  un  but  commun 
de  renversement,  les  deux  principes  vainqueurs  en  septembre  tendaient  à  se 
séparer.  Après  s'être  servis  du  duc  pour  chasser  la  reine,  les  meneurs  exaltés 
avaient  commencé  à  lui  faire  la  guerre  le  lendemain  même  de  la  révolution  de 
septembre.  On  se  rappelle  ce  qui  faillit  arriver  lors  de  la  discussion  sur  la  régence. 
Les  ennemis  d'Esparlero  voulaient  une  régence  triple,  et  la  veille  du  vole,  malgré 
tout  ce  qu'on  avait  pu  faire,  ils  étaient  en  majorité.  C'en  était  fait  sans  la  défection 
de  vingt-deux  sénateurs  modérés,  qui,   par  des  motifs  de  crainte  personnelle  et 


I>72  roUTIQLE    EX.TÉKIEÏJRE. 

conlre  l'opinion  unanime  de  leur  parli,  qui  avait  résolu  lie  s'abstenir,  donnèrcni. 
au  dernier  moment,  à  la  régence  unique,  une  majorité  de  huit  voix.  Ce  que  la 
faiblesse  de  quelques  membres  du  i)arli  modéré  avait  fait  en  cette  occasion  en 
faveur  d'Espartero,  l'imprudence  de  quelqses  autres  l'a  fait  plus  tard.  Les  répu- 
blicains, un  moment  contenus  par  le  vote  sur  la  régence  unique,  avaient  repris 
leur  travail  contre  l'autorité  du  régent,  et  le  poursuivaient  avec  ardeur.  Après  la 
vaine  tentative  de  Diego  Léon,  le  sentiment  d'un  danger  commun  a  réuni  de  nou- 
veau tous  les  septembristes.  La  lutle  n'est  pas  finie  cependant;  elle  a  même  recom- 
mencé déjà;  ces  diverses  suspensions  n'ont  fait  que  la  ralentir. 

L'heureux  concours  de  circonstances  qui  a  jusqu'ici  prolongé  cette  situation,  n'a 
donc  rien  changé  au  fond  des  choses.  Le  gouvernement  ne  cesse  pas  de  louvoyer 
entre  les  exigences  des  anarchistes  et  celles  de  tout  ordre  régulier.  De  là  des  indé- 
cisions qui  sont  toujours  les  mêmes,  une  impuissance  radicale  qui  n'a  pas  diminué. 
Il  dure,  mais  à  la  condition  qu'il  ne  fera  rien.  Le  seul  point  qui  soit  fixe  pour  lui, 
c'est  l'opposition  à  la  France,  il  trahit  par  là  son  origine  étrangère.  Quant  à  ce  qui 
est  de  l'administration  intérieure,  il  sait  moins  ce  qu'il  veut,  et  c'est  en  effet  ce  qui 
importe  le  moins  à  ses  patrons.  Pour  satisfaire  les  exigences  des  révolutionnaires 
purs,  il  avait  proposé  un  projet  de  constitution  civile  du  clergé  assez  semblables 
celle  qui  avait  été  décrétée  en  France,  car  on  n'est  pas  très  inventif  en  Espagne,  et 
pendant  que  le  régent  copie  les  discours  du  premier  consul,  ses  ministres  copient 
les  mesures  de  nos  assemblées  politiques.  L'opposition  qu'on  a  rencontrée,  même 
dans  une  portion  notable  du  parti  dominant,  a  fait,  dit-on,  abandonner  ce  projet. 
Une  autre  fois,  des  symptômes  de  résistance  dans  les  ayuntamientos  avaient  fait 
naître  l'idée  de  présenter  aux  cortès  une  loi  municipale  conforme  en  tout  à  celle 
dont  l'adoption  a  fait  renverser  la  reine  Christine.  On  a  reculé  devant  une  pali- 
nodie aussi  scandaleuse.  La  seule  mesure  qu'on  ait  réalisée  est  le  licenciement 
d'une  moitié  de  l'armée,  et  cette  mesure,  qui  était  inévitable  dans  l'étal  des 
finances,  peut  passer  pour  une  faute,  car  elle  est  un  affaiblissement  pour  Espartero. 

Quant  au  régent  lui-même,  on  aura  bien  de  la  peine  à  faire  admettre  par  quel- 
qu'un que  ce  soit  décidément  un  grand  homme.  Il  a  paru  plus  difficile  jusqu'ici  de 
mériter  ce  nom.  Son  succès  ne  prouve  qu'une  chose,  c'est  que  le  succès  tient 
souvent  à  des  causes  générales  et  qui  n'ont  rien  de  personnel.  On  avait  cru  de  tout 
temps  qu'un  usurpateur  ne  pouvait  se  maintenir  qu'en  accomplissant  de  grandes 
choses.  Ce  n'est  pas  en  se  levant  tous  les  jours  à  trois  heures  de  l'après-midi  et 
en  passant  leur  journée  à  fumer  et  à  jouer  au  tressillo,  que  Bonaparte  et  Cromwell 
sont  devenus  les  maîtres  de  deux  grands  pays.  Il  paraît  qu'en  Espagne  il  en  est 
autrement  ;  soit,  mais  on  conviendra  qu'il  est  permis  alors  de  réserver  son  admira- 
tion. Au  point  où  Espartero  est  arrivé,  il  est  impossible  de  dire  où  et  quand  il 
s'arrêtera.  Déjà,  dit-on,  on  s'est  distribué  autour  de  lui  les  grades  et  les  titres  de 
la  future  cour  impériale.  La  destinée  lui  réserve-t-elle  ce  dernier  honneur?  Ce 
serait  un  spectacle  curieux,  original,  Inzarre,  et  dont  nous  serions  loin  de  contester 
la  piquante  nouveauté,  mais  qui  ne  prouverait  que  la  vanité  de  la  gloire,  de  la 
puissance  et  de  l'ambition.  L'avancement  seul  ne  suffit  pas;  il  faut  encore  le  justi- 
fier par  des  services  rendus  à  son  pays;  sinon  la  plus  haute  fortune  n'est  qu'une 
énigme  qui  peut  intriguer  les  contemporains  et  déconcerter  l'histoire,  sans 
donner  la  véritable  grandeur  à  celui  qui  la  personnifie. 

Nous  ne  savons  ce  que  le  gouvernement  français  se  propose  de  faire;  mais  il 
nous  semble  d'autant  plus  à  propos  dailendre,  avant  de  se  prosterner  devant 


rOIJïIQlir.    EXTEHIEURK.  JiTIÎ 

riioiireiix  tloiniiiutcur  lIo  rKspagnc,  qu'une  crise  prochaine  doil,  nécessairement 
arriver  dans  les  aiïairos  de  ce  pays.  La  reine  Isal)elle  aura  douze  ans  dans  six  mois. 
Or,  en  Kspaj^ne  les  jeunes  filles  sont  légalement  nubiles  à  douze  ans,  et,  si  l'on  en 
croit  le  l)ruitqui  circule,  la  nature  s'est  déjà  mise  d'accord  avec  la  loi.  La  question 
du  mariage  de  la  reine  peut  donc  se  présenter  à  tout  moment.  Il  est  vrai  que,  si  le 
gouvernement  veut  en  ajonrner  la  solution,  il  peut  la  renvoyer  à  la  majorité  pro- 
prement dite,  qui  n'aura  lieu  ((ue  dans  deux  ans  et  demi.  Mais  il  peut  arriver  aussi 
qu'on  veuille  préci[)iter  la  conclusion.  Dans  tous  les  cas,  que  la  question  se  pose 
dans  six  mois  ou  dans  deux  ans,  elle  peut  être  considérée  comme  imminenle,  car 
ce  n'est  rien  qu'un  délai  de  deux  ans  pour  une  affaire  aussi  importante.  Que  la 
royauté  doive  subsister  ou  disparaître,  son  sort  va  se  décider.  Dans  six  mois,  le 
mariage  est  possible,  dans  deux  ans  la  régence  finit  de  droit.  L'une  ou  l'autre 
de  ces  échéances  doit  amener  des  complications  graves;  dans  toutes  deux,  le 
parti  modéré  peut  trouver  une  occasion  de  reprendre  ou  de  partager  le  pouvoir 
l)olilique,  et  par  suite  le  gouvernement  français  peut  espérer  de  neutraliser  l'in- 
fluence anglaise,  car  ces  deux  causes  sont  indissolublement  unies  par  les  événe- 
ments, et  de  même  que  la  défaite  a  été  commune,  les  chances  de  revanche  sont 
communes  aussi. 

Jusqu'ici  on  a  parlé  de  cinq  prétendants  pour  la  main  de  la  reine  :  un  fils  de 
don  Carlos,  nn  fils  de  l'infant  don  Francisco,  un  Cobourg,  un  prince  français 
et  un  archiduc.  A  ces  divers  noms  se  rattachent  des  combinaisons  et  des  espé- 
rances diverses. 

Le  mariage  de  la  reine  avec  un  prince  français  serait  sans  doute  pour  nous  la 
solution  la  plus  brillante.  C'est  aussi  celle  que  désire  en  première  ligne  le  j)arti 
modéré  Dans  d'autres  temps,  ce  mariage  eût  été  possible  et  même  facile;  aujour- 
d'hui ce  serait  une  entreprise  énorme,  et  dont  les  avantages  ne  compenseraient 
peut-être  pas  les  dangers.  Il  y  a  d'ailleurs  nue  raison  décisive  pour  qu'il  soit  im- 
possible. Cette  raison,  c'est  que  le  gouvernement  français  n'y  songe  pas.  Le  temps 
est  passé  où  Louis  XIV  mettait  l'Europe  en  feu  pour  assurer  à  son  petit  fils  la  cou- 
ronne des  Espagnes.  Nous  ne  sommes  plus  aussi  conquérants.  Si  la  France  avait  eu 
la  moindre  arrière-pensée  d'alliance,  elle  aurait  .soutenu  plus  eflicacement  la  reine 
Christine.  L'idée  est  venue  d'Espagne  et  non  de  France.  Le  Journal  des  Débats, 
(jui  a  quelquefois  des  boutades  sur  les  questions  extérieures,  a  adopté  un  moment 
cette  politique  aventureuse,  mais  il  parlait  uniquement  pour  son  propre  compte. 
Demandez-lui  maintenant  ce  «ju'il  en  pense,  et  vous  verrez.  Les  exaltés  espagnols 
et  leurs  amis  les  Anglais  ne  saisiront  p:is  moins  ce  prétexte  pour  crier  à  l'insatiable 
ambition  du  roi  Louis-Philippe,  muis  ils  savent  parfaitement  à  quoi  s'en  tenir. 

Il  serait  fort  à  désirer  que  ce  fantôme  disparût  de  la  polémique.  C'est  un  de  ceux 
qui  peuvent  le  plus  obscurcir  cette  question  espagnole,  naturellement  si  claire 
quand  on  la  dégage  des  nuages  accumulés  à  dessein.  L'opinion  publique  en  France 
ne  serait  pas  très-favorable  à  un  pareil  projet;  on  ne  peut  donc,  en  le  proposant, 
qu'ajouter  au  malentendu  qui  trouble  déjà  bien  des  jugements.  Le  gouvernement 
français,  qu'on  n'en  doute  pas,  s'exagère  plus  qu'il  ne  s'atténue  les  dinicultés.  Il 
croit  que  nous  ne  pourrions  marier  un  prince  français  à  la  reine  Isabelle  qu'à  la 
condition  de  nous  mettre  toute  l'Europe  sur  les  bras.  Il  pense  que  les  mariages  des 
princes  .sont  bien  loin  d'avoir  maintenant  l'importance  politique  qu'ils  avaient  au- 
trefois. Après  avoir  fait  un  roi  d'Espagne,  en  supposant  qu'on  y  parvînt,  il  faudrait 
encore  le  soutenir,  soit  contre  les  étrangers,  soit  peut-être  contre  ses  propres  su- 


;J74  POLITIQUE    EXTERIEURE. 

jels.  De  nos  jours  d'ailleurs,  les  nations  suivent  d'autres  règles,  pour  se  rapprocher 
ou  s'éloigner,  que  celles  des  alliances  princières.  Qu'on  se  rassure  :  tout  cela  est 
compris,  et  si  le  mariage  avec  le  duc  d'Aumale  est  encore  rêvé  par  quelques 
personnes,  ce  n'est  pas  par  ceux  qui  ont  de  l'influence  dans  les  conseils  du  gou- 
vernement. 

Si  le  mariage  avec  le  duc  d'Aumale  n'a  pas  de  chances,  le  mariage  avec  un  ar- 
chiduc n'en  a  pas  heureusement  beaucoup  [)lus.  Ce  serait  à  peu  près  une  déclaration 
de  gi-.erre  de  l'Europe  à  la  France,  et,  quelque  patient  que  soit  notre  gouvernement, 
nous  ne  le  croyons  pas  d'humeur  à  la  soulîrir.  L'Europe  n'a  aucun  intérêt  à  nous 
pousser  à  bout.  L'exemple  que  nous  donnons  en  renonçant  de  nous-mêmes  à  mettre 
un  prince  français  sur  le  trône  d'Espagne,  nous  autorise  à  attendre  et  même  à 
exiger  une  réserve  du  môme  genre  de  la  part  des  autres  puissances.  Le  gouverne- 
ment autrichien  n'est  pas  plus  entreprenant  que  le  nôtre;  si  la  force  des  choses  lui 
amène  cet  avantage  sans  danger,  il  le  prendra;  mais  on  doit  croire  qu'il  ne  fera 
rien  de  chanceux  pour  le  conquérir.  Outre  l'opposition  de  la  P'rance,  qui  est  bien 
quelque  chose,  on  rencontrerait  aussi  probablement  celle  des  intérêts  nouveaux  et 
des  idées  libérales  en  Espagne.  Il  n'est  pas  à  croire  qu'un  archiduc  consentit  à  subir 
un  gouvernement  constitutionnel,  et  cette  condition  sera  pourtant  la  première  qui 
sera  imposée,  selon  toute  apparence,  au  mari  de  la  reine  Isabelle. 

Enfin,  il  est  un  troisième  nom  qui  ne  parait  pas  beaucoup  mieux  choisi  que  les 
deux  premiers.  C'est  celui  d'un  fils  de  don  Carlos.  Le  but  de  cette  combinaison  est 
évident;  il  s'agirait  de  réunir  les  deux  partis  carliste  et  modéré  dans  un  .seul  parti 
de  gouvernement.  Cette  fusion  aurait  quelques  avantages;  elle  aurait  aussi  des  in- 
convénients graves,  surtout  pour  nous.  Elle  tendrait  à  nous  débarrasser  du  voisi- 
nage fâcheux  des  angio-exaltés,  ce  qui  serait  un  bien;  mais  il  serait  à  craindre 
qu'elle  n'amenât  l'excès  opposé.  Le  chemin  du  juste  milieu  est  ylissant  et  pénible 
à  tenir,  surtout  en  Espagne.  Si  un  fils  de  don  Carlos  était  roi,  le  parti  modéré  pour- 
rait bien  s'absorber  quelque  jour  dans  le  parti  carliste  proprement  dit.  Ce  dernier 
est  actif;  il  a  pour  lui  une  grande  partie  du  peuple  des  campagnes; il  a  surtout  la 
force  des  habitudes  et  la  pente  du  caractère  national  vers  tout  ce  qui  est  extrême. 
On  finirait  alors  par  en  venir  à  la  re.stauralion  pure  et  simple  du  principe  absolu- 
liste,  et  nous  n'aurions  fait  que  changer  d'ennemis.  Cette  conséquence  n'est  pas 
infaillible,  mais  elle  est  très  probable,  et  elle  doit  être  prise  en  grande  considéra- 
tion, tant  par  notre  gouvernement  que  par  les  Espagnols  amis  d'une  sage  liberté. 
Si  jamais  ce  mariage  se  réalisait,  il  serait  prudent  de  bien  prendre  ses  précautions 
d'avance,  et  de  mettre  le  nouveau  roi  dans  l'impossibilité  d'abuser  de  son  pouvoir. 
Ce  serait  difficile  sans  doute;  ce  serait  pourtant  nécessaire  dans  l'intérêt  des  deux 
pays. 

Mais  ce  n'est  pas  là  le  seul  embarras  de  ce  projet.  Nous  venons  d'en  parler  comme 
s'il  avait  réussi  ;  que  dirons-nous  des  obstacles  que  rencontrera  son  succès?  Le  plus 
grand  de  tous  est  l'obstination  de  don  Carlos  lui-même,  qui  ne  veut  pas  sacrifier 
le  principe  de  la  légitimité.  Au  point  de  vue  des  idées  qu"il  représente,  ce  prince  a 
raison,  et  ses  refus  ne  sont  pas  sans  dignité.  Quelle  que  soit  l'utilité  pratique  du 
moyen  qu'on  lui  propose,  c'est  une  transaction.  Or,  il  est  de  l'essence  même  du 
principe  de  la  légitimité  de  ne  pas  transiger;  il  doit  vaincre  ou  mourir  tout  entier. 
Ce  n'est  pas  tout.  Supposons  la  résistance  de  don  Carlos  vaincue  :  quels  seront  les 
moyens  d'exécution?  Le  gouvernement  espagnol  ne  donnera  probablement  pas  les 
mains  à  ce  mariage;  il  faudra  donc  l'y  contraindre  par  la  force?  Ce  serait  alors  le 


POUÏIQLE    UXTERIELUIi:.  l'û'i 

cas  lie  la  grande  oxiioililiou  i"U'lo-cliii.sliiic  doiil  ou  a  Uiul  |iarlo;  mais  roniprfsso- 
iiiiMii  (juc  le  gouveriiL'ineiil  c'si)af;iuil  a  mis  à  cltMionccr  d'avance  celle  expédiliori 
doil  luoiilrer  qu'il  la  desiiv,  au  lion  de  la  oraindio.  Si  un  pareil  tirapean  élail  levé 
(.oiilre  lui,  il  tlevieudrail  bien  léellenienl  ce  «|u"il  veiil  èlre,  le  représentaul  de  la 
levolulion  en  Espagne.  Or,  c'est  ce  que  ses  ennemis  doivenl  éviter  avant  loul.  Puis 
se  ligure-l  on,  dans  la  même  armée,  combattant  pour  la  même  cause,  les  ennemis 
d'bier,  et,  pour  prendre  les  deux  noms  qui  onl  élé  mis  en  avant  pour  personnifier 
les  deux  partis,  Narvaez  et  Cabrera'^  Une  telle  alliance  est-elle  possible?  Ne  serait- 
ce  pas  arborer  en  quelque  sorte  l'anarchie  et  la  confusion  ? 

Sans  doute  l'avenir  n'est  pas  entièrement  fermé  à  l'ancien  parti  carliste;  mais 
ce  n'est  pas  comme  parti  distinct  qu'on  doit  désirer  de  le  voir  se  relever.  Il  y  a  une 
grande  dill'érence  entre  la  situation  du  parti  modéré  et  celle  du  parti  carliste, 
(luoiquils  paraissent  confondus  maintenant  dans  une  même  proscription.  Le  principe 
même  du  parti  carliste  a  été  exclu;  celui  du  parti  modéré  ne  l'est  pas.  La  reine 
Christine  u'a  pas  emporté  avec  elle  tout  le  symbole  du  parti  modéré,  comme  don 
Carlos  a  emporté  tout  le  symbole  du  parti  carliste.  Tant  que  la  reine  Isabelle 
restera  sur  le  trône,  le  vrai  drapeau  des  modérés  restera  debout:  ils  ne  sont  incon- 
oili.ibles  qu'avec  Espartero.  Il  y  aurait  donc  une  sorte  de  duperie  à  eux  d'admettre 
le  parti  carliste  sur  le  pied  d'égalité.  Ce  serait  d'autant  plus  miiladroit  que  ce  serait 
dangereux  et  inutile.  Nous  venons  de  voir  en  quoi  ce  serait  dangereux;  voici  main- 
tenant en  quoi  ce  serait  inutile.  Si  jamais  il  s'établit  un  gouvernement  en  Espagne, 
la  grande  niasse  de  l'ancien  parti  carliste  viendra  d'elle-mèiue  au  secours  de  ce 
gouvernement.  Elle  a  déjà  prouvé  à  plusieurs  reprises  qu'elle  ne  demande  que  de 
la  protection  contre  les  innovations  du  radicalisme  et  le  désordre  matériel.  Ce  genre 
d'adhésion  n'aurait  aucun  danger  de  la  part  du  gros  du  parti.  Quant  aux  chefs  de 
l'insurrection  absolutiste,  il  est  à  la  fois  honorable  et  politique  de  ne  point  chercher 
leur  appui  ;  leur  cause  est  unie  avec  celle  de  don  Carlos  lui-même  et  de  tout  ce  que 
représente  don  Carlos. 

Restent  deux  prétendants  qui  peuvent  également  être  acceptés  par  tout  le 
monde  :  un  Cobourg  et  un  (ils  de  l'infant  don  Francisco.  C'est  une  singulière 
destinée  que  celle  de  cette  maison  de  Cobourg,  qui  proûle  avec  tant  de  persévé- 
rance, depuis  dix  ans,  des  complications  de  la  politique  européenne.  Voilà  trois 
princes  de  cette  maison  qui  sont  déjà  rois  ou  maris  de  reine;  l'un  est  le  roi 
des  Belges,  le  second  est  le  mari  de  la  reine  d'Angleterre,  le  troisième  est  roi- 
consort  du  Portugal.  Il  serait  très-possible  qu'un  quatrième  épousât  la  reine  d'Es- 
pagne. Celui  dont  il  est  question  est  catholique;  c'est  un  frère  de  M'""  la  duchesse 
de  Nemours  et  du  roi  de  Portugal,  neveu  du  roi  Léopold  et  cousin  du  prince  Albert. 
Un  des  fils  de  l'infant  don  Francisco  se  recommande  à  d'autres  titres;  il  est  Espa- 
gnol et  Bourbon.  Quel  que  soit  celui  des  deux  que  l'Espagne  préfère,  et  quel  que 
soit  en  général  le  mari  de  la  reine  Isabelle,  ce  qu'il  y  a  d'excessif  et  de  tendu  dans 
la  situation  actuelle  cessera  très-probablement  à  son  avènement,  ou  au  plus  tard 
à  l'époque  de  la  majorité  de  la  reine.  Quoi  que  fasse  la  politique  anglaise  pour 
confisquer  encore  à  son  profit  cet  incident,  il  est  bien  difficile  que  son  échafaudage 
ne  s'affaisse  pas  alors  par  quelque  côté,  et  qu'il  n'y  ait  pas  place  à  des  influences 
moins  exclusives,  moins  étroitement  passionnées  que  celles  qui  dominent  aujour- 
d'hui à  Madrid. 

Un  seul  événement  pourrait  éloigner  encore  celte  désirable  issue.  C'est  l'exclu- 
sion violente  de  la  royauté  et  l'établissement  d'une  république  avec  ou  sans  un 


1576  POLITIQUE    EXTERIEURE. 

dictateur.  L'aveiiii"  de  l'Espagne  serait  alors  jeté  au  vent  des  teini)ètes.  et  il  serait 
bien  à  craindre  que  le  cercle  des  convulsions  intestines  ne  Onît  par  aboutir  à  don 
Carlos  Ce  nouveau  pas  serait  la  conséquence  logique  de  tout  ce  que  les  anglo- 
exaltés  ont  fait  jusqu'ici.  I>ous  aimons  à  espérer  pourtant  qu'ils  ne  le  tenteront  pas. 
Ils  se  sont  jetés  dans  une  impasse  :  voudront-ils  en  sortir  par  un  crime?  Si,  mal- 
heureusement, ils  le  peuvent,  rien  n'autorise  à  leur  en  prêter  la  pensée.  Peut-être 
auront  ils  recours  à  des  atermoiements;  peut-être  voudront-ils  au  contraire  brus- 
quer le  mariage  pour  en  être  maîtres.  Dans  tous  les  cas,  l'embarras  est  de  leur 
côté,  car,  quand  on  n'avance  pas  en  révolution,  on  recule.  Nous  ne  saurions  faire 
trop  de  vœux  pour  que  la  vérité  de  cette  situation  soit  généralement  comprise  en 
France.  Soit  fatalité,  soit  mauvaise  politique,  la  France  a  perdu  sa  position  en 
Espagne;  mais  le  mal  n'est  pas  irréparable.  Seulement  il  ne  faut  pas  songera  un 
rapprochement  impossible  avec  un  gouvernement  qui  nous  est  hostile  par  son  ori- 
gine même;  il  faut  savoir  s'abstenir  et  attendre.  Le  temps,  l'intérêt  de  l'Espagne, 
travaillent  pour  nous,  et  nous  n'aurons  peut-être  pas  à  attendre  beaucoup  la  crise 
qui  peut  nous  servir. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


ôl  mars  18-42. 

La  situation  politique  de  la  Syrie  devient  de  plus  en  plus  compliquée  et  difficile. 
La  Porte,  humiliée  de  la  protection  hautaine  et  tracassière  de  l'étranger,  éprouve 
des  velléités  d'indépendance,  et,  après  avoir  appelé  à  son  aide  les  armes  des  chré- 
tiens pour  arracher  la  Syrie  à  un  enfant  de  Mahomet,  voudrait  aujourd'hui  secouer 
le  joug  de  ses  redoutables  alliés.  Elle  ne  sait  donc  pas  que,  lorsqu'un  État  s'est 
trouvé  dans  la  douloureuse  nécessité  de  se  livrer  à  la  tutelle  armée  de  l'étranger, 
il  a  tout  perdu?  La  force  matérielle  et  la  puissance  morale  lui  manquent  également: 
ses  efforts  impuissants  ne  font  illusion  à  personne,  nul  ne  les  prend  au  sérieux.  Il 
est  des  abaissements  dont  on  ne  se  relève  jamais.  Dans  cette  irréparable  décadence, 
une  résignation  prudente  et  mesurée  est  le  seul  moyen  de  prolonger  une  existence 
(jui,  dépourvue  de  grandeur  et  de  dignité,  peut  cependant  avoir  encore  quelque 
durée.  Le  divan  ne  sonde  pas  dans  toute  leur  profondeur  les  plaies  de  l'empire 
(ju'il  gouverne.  Il  prend  pour  des  accidents  fâcheux,  mais  passagers,  les  symptômes 
d'une  dissolution  qui,  pour  être  lente,  n'est  pas  moins  progressive  et  certaine.  Par 
ses  imprudences,  il  aggrave  la  situation  de  l'empire,  il  en  multiplie  les  dangers,  il 
rapproche  le  jour  de  la  catastrophe. 

Singulière  pensée  que  de  vouloir  imposer  un  gouverneur  turc  aux  chrétiens  de  la 
Syrie  lorsque  cette  province  vient  d'être  rendue  à  la  Porte  par  des  troupes  euro- 
péennes et  par  le  soulèvement  des  populations  chrétiennes  contre  Méhémet-Ali  ! 

Au  surplus,  les  affaires  d'Orient  paraissent  devoir  porter  le  trouble  dans  les  es- 
prits les  plus  fermes  et  fausser  les  jugements  des  hommes  les  plus  éclairés.  Que  de 
mesures  imprudentes,  que  de  vaines  prévisions  depuis  deux  ans!  Qui  peut  aujour- 
d'hui rappeler  sans  rire  ce  malencontreux  traité  du  1,")  juillet  qui  devait  consolider 
l'empire  ottoman,  pacifier  la  Syrie,  mettre  le  sceau  à  l'alliance  anglo-russe,  raffermir 
et  couvrir  de  gloire  le  ministère  qui  l'avait  enfanté?  L'empire  ottoman  est  encore 
plus  faible,  plus  chancelant  qu'il  ne  l'était  avant  le  traité;  la  Syrie,  quoi  qu'en  dise 
le  Moniteur  ottoman,  n'a  jamais  été  plus  malheureuse,  plus  mécontente,  plus  agitée  ; 
la  sincérité  de  l'alliance  anglo-russe  ne  paraît  dans  tout  son  éclat  que  sur  les  bords 
de  rindus;  le  cabinet  whig  est  tombé  en  laissant  à  ses  héritiers  une  succession 
pleine  d'embarras  et  de  périls. 

Maltraitées  par  les  Turcs,  faiblement  protégées  par  le.»;  cabinets  européens,  blcs- 


■578  KEVUE.  —  CHRONIQUE. 

sées  dans  leurs  senliments  les  plus  chers,  livrées  aux  suggeslious  pediilcs  d'une 
foule  d'intrigants,  les  populations  de  la  Syrie  ne  tarderont  pas  à  reprendre  les 
armes,  à  se  réunir  contre  les  Turcs  qui  les  oppriinenl  toutes  également,  sauf  en- 
suite à  se  déchirer  entre  elles,  et  à  renouveler  ces  scènes  de  désolation  et  de  car- 
nage qui  sont  la  honte  de  la  Turquie  et  de  l'Europe  à  la  fois,  de  la  Turquie  qui  les 
provoque  par  une  administration  déplorable,  de  l'Europe  qui  les  tolère  dans  un 
pays  qu'elle  a  placé  sous  sa  haute  protection,  et  dans  les  affaires  duquel  elle  est 
intervenue,  non-seulement  par  ses  conseils,  mais  par  ses  armes.  On  devient  dans 
ce  cas  responsable  et  du  mal  qu'on  fait  et  du  mal  qu'on  pourrait  prévenir,  et  qu'on 
laisse  cependant  éclater.  C'était  une  dérision,  un  aveuglement  volontaire,  que  de 
compter  sur  la  bonne  administration  et  sur  les  forces  des  Turcs,  pour  fonder  et 
maintenir  l'ordre  et  la  paix  en  Syrie.  On  a  dit  mille  fois  que,  si  des  forces  euro- 
péennes pouvaient  livrer  de  nouveau  cette  province  au  divan,  il  était  impossible 
au  divan  de  la  ressaisir  d'une  main  ferme  et  d'y  établir  une  administration  raison- 
nable, administration  qu'il  ne  sait  établir  nulle  part,  pas  même  à  Conslanlinople. 
Ces  avertissements  ont  été  inutiles  ;  il  y  avait  parti  pris;  on  ne  voulait  pas  des  ob- 
servations sensées  de  la  France;  on  aurait  seulement  consenti  à  nous  admettre 
comme  complices  d'une  entreprise  que  rien  ne  justiflait,  et  dont  on  s'efforce  au- 
jourd'hui d'atténuer  par  l'action  diplomatique  les  fâcheuses  conséquences.  Aujour- 
d'hui on  ne  se  passe  pas  de  la  coopération  du  gouvernement  français  ;  on  la  sollicite 
au  contraire;  on  lui  demande  de  se  réunir  aux  principaux  signataires  du  traite 
du  15  juillet  pour  ramener,  si  c'est  possible,  le  gouvernement  turc  dans  les  voies 
de  l'équité  et  de  la  prudence. 

Nous  croyons  que  notre  gouvernement  ne  refuse  pas  sa  coopération  à  Constant!  • 
nople;  mais  nous  espérons  peu  de  toutes  ces  négocialious.  Les  Turcs  ont  bien  com- 
pris que,  pour  le  maintien  de  la  paix  du  monde,  ce  que  les  puissances  désirent  avant 
tout  dans  ce  moment,  c'est  que  l'empire  ottoman  ne  soit  pas  profondément  ébranlé, 
que  toute  considération  d'humanité,  de  civilisation,  de  religion,  sera  sacrifié  à  cette 
pensée  politique.  Ils  savent  que  dans  des  vues  différentes  c'est  là  la  résolution  de 
tous  les  cabinets,  que  dès  lors  on  n'oserait,  à  aucun  prix,  menacer  la  Porte  d'une 
intervention  armée;  car,  si  les  troubles  et  les  désordres  de  quelques  provinces 
turques  inspirent  des  inquiétudes  sur  le  maintien  de  l'empire  du  croissant,  une 
intervention  armée  l'anéantirait  du  coup  et  ferait  surgir  à  l'instant  même  devant 
les  pui.»;sances  cette  immense  question  qu'elles  redoutent  et  dont  elles  s'efforcent 
de  retarder  la  solution.  Une  intervention  armée  des  cinq  puissances  est  une  chi- 
mère, et  l'intervention  armée  de  quelques-unes  d'entre  elles  serait  aujourd'hui  une 
pensée  plus  chimérique  encore.  Voilà  ce  qui  expli([ue  toutes  les  témérités  du  divan. 
C'est  ainsi  qu'il  a  remis  les  rênes  de  l'empire  aux  mains  d'un  représentant  de  la 
vieille  Turquie,  qu'il  foule  aux  pieds  ce  hatli-shérifl'  de  Culhané  dont  les  gobe- 
mouches  de  l'Europe  attendaient  de  si  magnifiques  résultats,  qu'on  a  soumis  les 
chrétiens  de  la  Syrie  à  un  gouverneur  turc,  qu'on  éconduit  les  diplomates  euro- 
péens, qu'on  leur  dit  avec  une  apparence  de  raison  :  Vous  désirez  consolider  l'em- 
pire ottoman,  vous  voulez  qu'il  retrouve  l'indépendance  et  la  force  d'un  grand 
Etat;  ne  vous  mêlez  donc  pas  de  notre  administration  mtérieure,  laissez  nous  gou- 
verner à  notre  guise;  il  n'y  a  ni  force,  ni  indépendance  sans  autonomie.  Et  certes, 
si  le  sultan  pouvait  un  jour  se  donner  le  plaisir  de  jouer  la  comédie,  s'il  disait  aux 
représentants  de  l'Europe  :  Il  vous  convient  devons  mêler  de  mes  affaires,  soit;  mais 
je  préfère,  puisqu'il  en  est  ainsi,  vous  livrer  l'empire  tout  entier;  prenez-le;  je  me 


UEVui:.  —  caiioNiQUE.  0/9 

reliie  simple  parliculier  sur  les  rives  du  Bosphore,  dans  une  maison  de  plaisance; 
qui  serait  dans  rembarras?  qui  s'empresserait  de  supplier  le  jeune  monarque  de 
lie  pas  briser  le  sabre  de  Mahomet  et  de  ne  pas  déserter  le  sérail  impérial?  A  coup 
sur  les  cinq  puissances.  C'est  ainsi  que  l'Europe  ne  peut  aujourd'hui  ni  rajeunir 
l'empire  ottoman  ni  le  laisser  mourir.  Elle  en  prolonge  péniblement  l'agonie  sans 
rien  savoir  du  lendemain.  La  Providence  seule  sait  comment  s'accomplissent  ces 
grandes  péripéties  qui  changent  la  face  des  empires,  et  donnent  naissance  à  un 
nouvel  ordre  de  choses. 

Il  est,  au  milieu  de  ces  discussions,  un  point  sur  lequel  les  résistances  de  la 
Porte  sont  aussi  sensées  que  légitimes.  Elle  ne  veut  pas  reconnaître  les  pouvoirs 
épiscopaux  de  l'évêque  protestant  qu'on  a  envoyé  à  Jérusalem.  Elle  lui  a  accordé 
des  firmans  pour  le  proléger,  comme  elle  en  accorde  à  tout  voyageur  distingué  et 
particulièrement  recommandé  par  son  gouvernement.  La  Porte  a  raison.  Que  peut 
faire  J>  Jérusalem  un  évèque  protestant?  Rien,  puisque  nous  nous  plaisons  à  croire 
«lue  l'homme  respectable  qui  a  été  revêtu  de  ces  fonctions,  n'est  mêlé  et  ne  vou- 
drait se  mêler  à  aucune  intrigue  politique.  D'ailleurs,  empressons-nous  d'ajouter, 
car  il  faut,  avant  tout,  rendre  hommage  à  la  vérité,  que  l'établissement  d'un  évêque 
protestant  à  Jérusalem  n'est  pas  une  pensée  du  gouvernement  anglais.  Seulement 
il  n'a  pas  osé  ne  pas  l'accueillir.  Elle  avait  en  Angleterre  et  ailleurs  des  appuis 
dont  il  n'aurait  pas  été  prudent  de  blesser  les  sentiments  et  d'éluder  les  instances. 
Au  surplus,  l'arrivée  de  l'évêque  protestant  à  Jérusalem  n'a  pas  été  suivie  des  dés- 
ordres et  des  excès  dont  on  a  parlé  ces  derniers  jours.  La  population,  et  en  parti- 
culier le  clergé  de  Jérusalem,  ne  se  sont  point  émus  de  l'arrivée  de  ce  pasteur  sans 
ouailles.  Ce  fait  leur  a  paru  plutôt  singulier  que  redoutable.  C'est  maintenant  un 
essai  malheureux,  une  tentative  sans  importance  qui  sera  bientôt  oubliée. 

Le  ministère  anglais  rencontre,  pour  l'établissement  de  Vincomc-taxc,  plus 
d'opposition  qu'il  ne  s'en  manifestait  d'abord.  La  lutte  sera  très -vive  dans  le  par- 
lement. Le  bill,  cependant,  sera,  dit-on,  adopté,  à  une  faible  majorité  dans  la 
chambre  des  communes,  à  une  assez  forte  majorité  dans  la  chambre  des  lords.  Sir 
Robert  Peel  tient  tète  à  l'orage  avec  un  courage,  une  fermeté,  une  résolution  qu'on 
ne  saurait  assez  admirer.  Il  regarde  ses  adversaires  en  face,  et  il  rallie  ses  amis 
avec  toute  l'autorité  de  l'homme  d'Étal  qui  a  pris  un  grand  parti,  après  y  avoir 
mûrement  réfléchi,  et  après  avoir  acquis  la  conviction  que  c'est  là  ce  qu'exigent  le 
salut  et  l'honneur  du  pays.  Cette  parfaite  conviction,  il  la  fera  partager  à  la  majo- 
rité, ou  il  quittera  le  pouvoir.  Sir  Robert  Peel  gouverne. 

Les  adversaires  du  bill  plus  encore  que  du  principe  s'efforcent  d'en  attaquer  les 
dispositions  particulières.  C'est  une  tactique  fort  habile,  car  en  effet  c'est  par  les 
applications  et  par  les  moyens  d'exécution  qu'un  impôt  de  cette  nature  peut  être 
facilement  attaqué.  Si  dans  les  applications  et  les  moyens  d'exécution  on  ne  ren- 
contrait ni  difficultés,  ni  incertitudes,  ni  vexations,  ni  inégalités,  certes  rien  ne 
serait  plus  légitime  et  plus  rationnel  que  la  taxe  sur  le  revenu.  On  atteindrait 
directement,  sans  détour,  le  but  auquel  en  réalité  on  doit  toujours  tendre  dans 
l'assiette  de  tout  impôt.  L'impôt  ne  devrait  jamais  être  qu'un  prélèvement  sur  le 
revenu,  un  prélèvement  proportionnel,  et  qu'on  ne  devrait  pasdemanderâ  celui  qui 
n'a  que  le  strict  nécessaire.  En  établissant  les  impôts,  quels  qu'en  soient  le  nom  et 
la  forme,  on  s'efforce  de  satisfaire,  tant  bien  que  mal,  à  ces  conditions  du  pro- 
blème. On  proportionne  le  droit  de  patente  à  l'importance  présumée  des  affaires 
du  patenté,  la  contribution  mobilière  au  taux  du  loyer,  la  contribution  des  portes 


o80  REVUE.  —  CnnOIMIQUE. 

et  fenêtres  au  nombre  et  à  la  nature  des  ouvertures  :  c'est  sur  les  denrées  de  luxe 
que  la  douane  perçoit  les  droits  les  plus  élevés;  mais  ici  arrêtons-nous,  car  le 
principe  prohibitif  jette  de  singulières  et  tristes  perturbations  dans  le  système. 
Toujours  est- il  que,  lorsque  d'autres  considérations  ne  viennent  pas  troubler 
l'esprit  du  législateur,  il  essaie  par  des  conjectures,  par  des  suppositions,  par  des 
voies  indirectes,  de  idéaliser  le  principe  de  la  proportion  de  l'impôt  avec  le  revenu 
du  contribuable.  Il  suppose  que  celui  qui  paie  un  gros  loyer  est  riche,  que  celui 
qui  consomme  beaucoup  de  sucre,  de  café,  d'épices,  de  tabac,  a  un  revenu  plus 
considérable  que  celui  qui  ne  fait  qu'une  faible  consommation  de  ces  denrées.  Ces 
conjectures  et  tant  d'autres  sont  vraies  dans  un  grand  nombre  de  cas;  elles  ne  le 
sont  pas  toujours.  Plus  d'une  fois  la  proportion  de  l'impôt  avec  le  revenu  du  contri- 
buable ne  se  trouve  pas  observée.  Elle  le  serait  au  contraire  toujours  dans  Viii- 
come-taxe,  si  les  moyens  d'exécution  en  étaient  aussi  faciles  et  au.ssi  sûrs  que  le 
principe  en  est  équitable.  Malheureusement  les  moyens  d'exécution  sont  sujets  aux 
plus  graves  objections.  Elles  sautent  aux  yeux.  Aussi  l'impôt  direct  sur  le  revenu 
total  n'avait-il  été  pratiqué  que  dans  quelques  petits  États  où  le  législateur,  grâce 
à  la  moralilé  générale  et  à  la  puissance  de  l'opinion  publique,  croyait  pouvoir 
accepter  presque  sans  contrôle  les  déclarations  des  contribuables.  Dans  les  grands 
Etats  au  contraire,  cet  impôt  paraissait  impossible  ;i  établir  et  à  supporter. 

L'Angleterre,  dans  sa  lutte  acharnée  contre  la  France  sous  le  ministère  Pitt,  osa 
surmonter  toutes  les  répugnances  qu'inspire  cet  im|)ôl  et  se  soumit  à  Vincome -taxe. 
Supprimé  à  la  paix,  il  s'agit  aujourd'hui  de  le  rétablir  au  taux  de  3  pour  100,  et 
c'est  un  grand  point  pour  le  ministère  que  de  pouvoir  dire  :  Une  longue  expérience 
l'a  déjà  prouvé,  il  n'y  a  rien  dans  ce  bill  d'impossible,  rien  qui  paralyse  le  dévelop- 
pement de  la  prospérité  publique.  Le  pays  y  a  trouvé  une  puissante  ressource  à 
une  autre  époque  :  repoussera-t-il  ce  patriotique  sacrifice,  aujourd'hui  que  les 
besoins  ne  sont  pas  moins  réels,  et  que  le  pays  est  encore  plus  riche? 

Tout  promet  une  magnifique  discussion.  Si  le  ministère  peut,  dans  les  phases 
du  débat,  garder  son  terrain  tout  entier  et  ne  point  reculer  d'un  pas,  il  sortira 
vainqueur  de  la  lutte:  mais  si  une  exception  parvenait  à  se  glisser  dans  le  projet, 
si  une  première  brèche  était  faite  au  système,  il  y  aurait,  ce  nous  semble,  un  tel 
soulèvement,  une  telle  irritation  des  intérêts  frappés,  que  le  sort  du  bill  serait 
compromis.  La  force  du  projet,  malgré  les  objections  de  détail,  est  essentiellement 
dans  l'universalité  et  par  là  dans  l'équité  du  principe. 

La  chambre  des  députés  se  traîne  péniblement  vers  la  fin  de  la  session.  Elle 
évite  avec  soin  toute  discussion  importante.  Elle  ne  demande  plus  que  deux  choses  : 
le  vole  du  budget  et  l'ordonnance  de  clôture.  L'opposition  provoquera  encore  une 
fois  la  majorité  au  combat  dans  la  discussion  des  crédits  supplémentaires;  elle 
s'efforcera  de  ranimer  par  un  amendement  la  question  du  recensement,  de  se  pré- 
parer ainsi  un  moyen  d'action  dans  les  collèges  électoraux.  La  majorité  n'entrera 
dans  la  lice  qu'à  regret;  elle  ne  portera  que  les  coups  strictement  nécessaires  pour 
sauver  l'honneur  des  combattants;  l'urne  prononcera,  et  tout  sera  dit.  Après  les 
crédils  supplémentaires,  il  restera  cependant  une  autre  question  d'une  immense 
importance,  et  que  la  chambre  n'osera  pas  ajourner  :  je  veux  dire  la  question  des 
chemins  de  fer. 

On  paraît  enfin  être  tombé  d'accord  sur  les  clauses  de  la  loi.  Ce  sont  les  rélicences 
et  les  sous-entendus  qui  en  détermineront  l'adoption  :  elle  ne  sera  pas  adoptée 
pour  ce  qu'elle  dit,  mais  pour  ce  qu'elle  ne  dit  pas.  C'est  ainsi  qu'on  espère  réunir 


KEVtE.—  CIinOiSIQUE.  lîSl 

les  voles  les  plus  opposés.  Pins  tard,  on  sera  aux  prises  sur  chacun  des  points 
particuliers  qu'on  sera  un  jour  oblieé  de  décider.  Pour  se  nietlre  .'i  l'œuvre,  il  faudra 
bien  appeler  les  choses  par  leur  nom,  et  quitter  la  langue  amphibologique  des 
oracles.  C'est  alors  que  les  observateurs  du  monde  politique  pourront  recueillir  une 
riche  moisson  de  faits  curieux  et  de  remarques  importantes.  Tout  se  dira  alors, 
tout  sera  connu  .  le  boisseau  sera  brisé,  car  les  intérêts  irrités  ne  ménagent  rien, 
et  la  lumière  paraîtra.  Les  habiles  se  frotteront  les  mains;  les  autres  crieront  à 
tue-tèle.  Cette  lutte  municipale  n'olfre  certes  rien  qu'on  puisse  appeler  noble,  grand, 
national  :  elle  sera,  en  revanche,  curieuse  à  observer,  amusante,  pour  les  esprits 
malins.  Dans  une  autre  époque,  ce  n'est  pas  le  Tasse,  c'est  Tassoni,  c'est  Boileau, 
qui  en  aurait  été  le  chantre.  Nous  avons  dit  une  lutte  municipale,  car  les  députés 
(le  la  France,  non  contents  de  défendre  les  intérêts  de  leur  déparlement,  défendent 
avec  un  zèle  indomptable  les  intérêts  de  leur  arrondissement,  de  leur  commune, 
de  leur  hameau.  Un  dessinateur  devrait  se  donner  la  peine  de  tracer,  sur  une  carte 
de  la  France,  un  chemin  de  fer  qui  put  satisfaire  toutes  les  exigences  et  donner 
gain  de  cause  à  tous  les  réclamants.  Quel  admirable  zig-zag  !  Et  comme  chacun 
parle  au  nom  de  l'inlérêl  général,  on  pourra  intituler  ce  beau  dessin  :  carte  des 
intérêts  généraux  de  la  France!  Ce  serait  un  prospectus  aussi  vrai  que  beaucoup 
d'autres. 

En  ajournant  la  loi  des  sucres,  en  découvrant  tout  à  coup  des  obstacles  et  des 
oppositions  qui  certes  n'étaient  pas  diflTiciles  à  prévoir  six  mois  plus  tôt,  le  ministère 
n'a  pas  eu  de  peine  à  se  faire  approuver  par  la  chambre.  Eu  cela  encore,  ce  n'est 
pas  sa  volonté;  c'est  la  volonté  de  la  majorité  qu'il  a  faite.  Il  a  eu  la  modestie  de 
croire  qu'en  portant  dans  la  discussion  tout  le  poids,  toute  l'autorité  de  son  opinion, 
il  ne  pourrait  pas  entraîner  le  vote  de  la  chambre.  Dès  lors  il  a  dit  :  —  Je  voulais, 
mais  je  ne  puis;  donc  je  ne  veux  plus.  —  On  l'a  accusé  d'avoir  sacrifié  un  grand 
intérêt  public  à  des  intérêts  électoraux.  Sur  cette  accusation,  nous  sommes  tout 
disposés  à  l'acquitter.  Il  ne  nous  est  pas  donné  de  comprendre  ce  qu'il  peut  espérer 
pour  les  élections  d'une  mesure  qui  a  mis  en  fureur  les  villes  maritimes  sans  donner 
satisfaction  aux  producteurs  du  sucre  indigène.  Mécontenter  tout  le  monde,  est-ce 
donc  un  moyen  d'obtenir  les  voix  de  tout  le  monde? 

La  loi  sur  le  rachat  des  actions  de  jouissance  des  canaux  offre  aux  esprits  réfléchis 
un  vaste  sujet  de  méditations  et  d'études;  la  question  économique  et  la  question 
de  légalité  ne  sont  pas  les  seules  qui  se  présentent  dans  une  affaire  qui  se  rattache 
aux  bases  même  de  notre  organisation  politique. 

La  question  économique  est  sans  doute  d'une  haute  importance.  En  cherchant 
à  l'approfondir,  on  trouve  qu'en  définitive  il  s'agit  de  savoir  s'il  est  plus  utile  au 
pays  que  certains  services,  nécessaires  à  l'industrie  nationale,  soient  payés  en  tout 
ou  en  partie  par  la  bourse  commune,  par  la  niasse  des  contribuables,  plutôt  que 
d'en  exiger  le  paiement  direct  et  intégral  de  ceux  qui  réclament  ces  services.  Nous 
ne  voulons  pas  nous  arrêter  aujourd'hui  sur  celte  question.  Nous  dirons  seulement 
(lu'il  ne  nous  est  pas  suffisamment  démontré  que  l'abaissement  si  désirable  des 
tarifs  ne  pouvait  pas  être  obtenu  par  des  négociations  avec  les  compagnies  inté- 
ressées. Ce  moyen  aurait  prévenu  toutes  les  questions  de  légalité  que  suscite  le 
projet  présenté,  et  le  trésor  ne  se  trouverait  pas  exposé  à  une  dépense  qui,  quoi 
qu'on  en  dise,  ne  laissera  pas  que  d'être  considérable.  Pourquoi,  en  effet,  le  projet 
de  loi,  .s'il  trouve  de  la  froideur  ou  de  la  répugnance  dans  une  ou  deux  compa- 
gnies, est-il  accueilli  avec  une  faveur  si  marquée,  avec  un  si  vif  empressement  par 


S82  BEVUE,      -   CHRONIQUE. 

les  autres?  C'est  que  les  uns  craignent  de  ne  pas  obtenir  une  indemnité  suffisante, 
tandis  que  les  autres  ont  l'espérance  de  réaliser  par  la  loi  un  bénéfice  inat- 
tendu, espérance  fort  naturelle  du  reste,  et  dont  on  ne  saurait  leur  faire  un 
reproche,  puisque  c'est  le  gouvernement  qui  a  pris  l'initiative  pour  leur  imposer  le 
rachat. 

Dès  lors  on  comprend  comment  les  questions  de  légalité  ne  louchent  guère  les 
parties  intéressées.  Tout  leur  parait,  au  contraire,  régulier  et  légitime. 

On  les  soumet  à  une  commission  dont  les  décisions  ne  seront  pas  obligatoires 
pour  l'État.  Les  compagnies  seront  liées,  l'État  ne  le  sera  pas. 

On  les  paie  au  moyen  d'annuités,  c'est-à-dire  par  des  promesses,  et  certes,  si  par 
malheur  il  arrivait  entre  l'émission  de  l'annuité  et  la  réalisation  quelque  grave  évé- 
nement politique,  les  porteurs  s'apercevraient,  par  une  baisse  de  23  ou  50  pour  100, 
qu'une  annuité  est  autre  chose  qu'un  paiement  effectif. 

Tout  cela  n'alarme  pas  les  parties  intéressées  Elles  savent  qu'après  tout  le  crédit 
public  de  la  l'rance  est  solidement  établi,  et  que  des  événements  extraordinaires 
ne  sont  guère  à  redouter. 

Elles  connaissent  les  tendances  généreuses  du  pays.  Par  cela  même  qu'il  y  a 
quelque  chose  d'insolite  et  d'exorbitant  dans  la  loi.  on  ne  voudra  pas,  se  dit-on, 
lésiner  sur  le  prix  et  donner  à  la  mesure  l'apparence  d'une  spoliation.  Dans  ces 
appréciations  conjecturales  de  l'indemnité,  qui  voudra  risquer  d'enlever  leur  pro- 
priété à  des  particuliers  pour  enrichir  l'État?  Que  font  à  la  France  quelques  mil- 
lions de  plus  ou  de  moins?  Une  faible  économie  ne  vaut  pas  une  bonne  renommée, 
même  pour  l'État,  qui  a  plus  que  personne  besoin  de  confiance  et  de  crédit. 

Ces  raisonnements  ne  sont  pas  mal  fondés,  ces  prévisions  sont  justes. 

Mais  ce  ne  sont  pas  là  les  motifs  de  l'assentiment  assez  général  que  le  projet  de  loi 
trouve  dans  le  pays.  Cet  assentiment  a  des  causes  plus  profondes,  plus  intimes;  il 
tient  à  ce  principe  d'unité  et  de  centralisation  qui  est,  quoi  qu'on  en  dise,  un  des 
sentiments  les  plus  vivaces  et  les  plus  actifs  de  la  nation. 

Au  fait,  tout  ce  qu'on  enlève  de  grandes  entreprises  et  de  travaux  importants  à 
l'administration  publique  paraît  chez  nous  une  anomalie  et  une  usurpation  Ce  qui 
est  national,  c'est  par  le  gouvernement  qu'on  veut  le  voir  exécuter.  Alors  seule- 
ment le  pays  regarde  la  chose  comme  sienne;  c'est  alors  qu'il  l'aime  et  qu'il  en  est 
fier.  Les  théories  contraires,  bonnes  ou  mauvaises,  peu  importe  ici,  ne  sont  en 
France  que  des  théories  individuelles,  des  systèmes  isolés,  qui  ne  représentent  nul- 
lement l'opinion  générale.  C'est  notre  bureaucratie  qui  est  l'expression  fidèle  des 
tendances  et  des  sentiments  du  pays.  On  jette  la  pierre  à  nos  fonctionnaires,  pu- 
blics, on  s'en  prend  aux  hommes,  à  tel  ou  tel  homme,  et  on  ne  voit  pas  que  les 
noms  propres  ne  font  absolument  rien  à  l'affaire.  Changez  les  hommes,  vous  aurez 
exactement  les  mêmes  faits,  les  mêmes  tendances,  les  mêmes  doctrines,  parce 
qu'encore  une  fois  ces  tendances  et  ces  doctrines  sont  les  tendances  et  les  doctrines 
de  la  France. 

Et,  pour  tout  dire,  nous  ne  voudrions  pas  nous  en  plaindre.  Nos  travaux  publics, 
cela  est  certain,  se  feront  lentement  et  nous  coûteront  fort  cher.  Mais  si  la  France 
industrielle  perd  quelque  chose  au  système  de  centralisation,  nous  sommes  con- 
vaincus que  c'est  dans  ce  système  que  se  trouve  la  force,  la  grandeur,  la  stabilité 
de  la  France  politique.  Avec  notre  position  continentale,  si  l'on  commençait  à  faire 
brèche  dans  notre  grand  système  unitaire,  on  compromettrait  l'avenir  du  pays. 

On  dit  ([ue   la  centralisation  tue  chez  nous  l'esprit  d'association.  On  se  trompe. 


niiVUE.  —  CIIROMQUE.  oHù 

L'esprit  d'association  se  développe  de  plus  en  plus,  et  il  ne  lui  nianqne  pas  d'objets 
auxquels  il  peut  s'appliquer.  La  centralisation  n'absorbe  pas  toutes  les  entreprises 
et  tous  les  travaux.  Elle  n'est  jalouse  que  de  ceux  qui  paraissent  exiger  l'inlerven- 
lion  du  gouvernement.  Le  comincrce,  l'industrie,  l'agricullure,  ouvrent  à  l'associa- 
tion un  champ  très-vaste  où  l'action  gouvernementale  ne  peut  jouer  aucun  rôle. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  certain  que  toutes  les  fois  (jue  des  compagnies  particu- 
lières se  mêleront,  chez  nous,  d'entreprises  qui  parleur  nature  paraissent  appartenir 
à  l'État,  il  n'y  aura  jamais  ni  paix  m  trêve  entre  ces  compagnies  et  les  bureaux. 
Les  bureaux  regardent  les  membres  de  ces  compagnies  comme  des  intrus  et  des 
usurpateurs,  et  les  traitent  en  conséquence.  Les  compagnies,  en  revanche,  sont 
pleines  de  défiance  à  l'égard  des  administrateurs,  et  les  blessent  par  l'exagération 
des  garanties  et  des  avantages  qu'elles  exigent.  C'est  un  mauvais  ménage,  et  nul  ne 
peut  en  changer  les  conditions.  Dans  le  jirincipe,  il  n'y  a  que  méfiance  et  jalousie, 
une  guerre  sourde;  puis  arrivent  les  tiraillements  et  les  luttes,  jusqu'à  ce  qu'enfin 
le  plus  fort  perd  patience  et  fait  la  loi.  Heureux  encore  les  particuliers  qui  reçoivent 
cette  loi  de  nos  jours,  lorsque  l'intervention  des  chambres  et  la  puissance  de 
l'opinion  publique,  éclairée  par  la  discussion,  rendent  impossible  toute  injustice 
criante. 

M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  a  présenté  à  la  chambre  des  déi)Ulés  un 
projet  de  loi  auquel  on  ne  peut  assez  applaudir.  Il  demande  des  fonds  pour  la  ré- 
impression des  grands  ouvrages  de  M.  de  Laplace.  On  com|)rend  que  l'élévation 
scientifique  de  ces  livres  immortels,  monument  impérissable  élevé  par  le  génie  à  la 
gloire  nationale,  les  rende  accessibles  à  tro[î  peu  de  lecteurs  pour  que  l'industrie 
privée  soit  intéressée  à  les  publier.  Mais  en  fût-il  autrement,  nous  voudrions  tou- 
jours qu'on  dit  :  la  Mécanique  céleste,  V Exposition  du  Si/slème  du  Monde,  seront 
réimprimées  aux  frais  de  la  nation. 


Les  Essais  de  Philosophie,  de  M.  Charles  de  Rémiisat,  dont  nos  lecteurs  onldéjà 
pu  prendre  une  idée  si  favorable  par  l'excellent  chapitre  qui  a  été  communiqué  à 
la  Revue,  viennent  de  paraître  (1).  Nous  consacrerons  un  article  développé  à  ces 
deux  volumes  qui  assurent  à  M.  deRémusat  un  rang  éminent  parmi  nos  écrivains 
et  nos  penseurs. 

— Les  lettres  et  les  essais  de  M.  Joubert,  recueillis  et  mis  en  ordre  par  M.  Paul 
Raynal,  ont  paru  ces  derniers  jours  (2).  L'éditeur  a  porté  une  grande  conscience 
dans  l'accomplissement  de  la  tâche  pieuse  qu'il  s'était  imposée,  et  le  public  possède 
à  présent  tout  ce  qu'a  laissé  d'important  M.  Joubert  dans  les  papiers  auxquels  il 
confiait  le  résultat  de  ses  fécondes  méditations.  Désormais  on  pourra  juger  en  con- 
naissance de  cause  ce  philosophe  original,  cet  écrivain  profond  et  délicat,  qui 
prendra  rang,  dans  notre  littérature,  tout  près  de  La  Bruyère  et  de  Vauvenargues. 
Une  introduction  développée,  due  à  l'éditeur,  M.  P.  Raynal,  complète  dignement 
cette  publication  par  de  curieux  détails  sur  la  vie  et  les  travaux  de  M.  .ioubert. 

(1)  2  vol.  in-S",  chez  Ladrarigc,  quai  (les  Auguslins. 

(2)  2  vol.  in-S",  chez  Gosselin. 


y84  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

—  On  annonce  comme  devanl  paraître  cette  semaine  un  ouvrage  important  de 
M.  le  comte  Alexis  de  Saint-Priest  sur  les  Origines,  les  Variations  et  les  Progrès 
de  l'idée  et  de  l'iiisiitiUionmonarclnque.  L'auteur  remonte  à  la  haute  antiquité,  et 
suit  son  sujet  depuis  le  berceau  qu'il  lui  assigne  en  Asie  jusqu'à  travers  l'empire 
romain  ;  il  insiste  particulièrement  sur  l'époque  mérovingienne  de  notre  histoire, 
et  agite  de  nouveau  ces  intéressants  problèmes  non  encore  résolus.  Ce  que  nous 
pouvons  dire  d'avance,  c'est  que  l'ouvrage  de  M.  de  Saint-Priest  n'est  pas  seule- 
ment un  travail  d'érudition,  et  que  le  talent  l'aura  vivifié.  L'importance  du  sujet 
elle  nom  de  l'auteur  ne  peuvent  manquer  d'attirer  l'attention  publique  sur  ce  livre, 
auquel  nous  aurons  à  revenir. 

—  La  question  de  l'esclavage  dans  les  colonies  a  donné  naissance,  dans  ces 
derniers  temps,  à  une  foule  de  travaux  et  de  mémoires  de  diverse  nature.  Parmi 
les  ouvrages  non  abolitionlstes,  on  peut  citer  le  J  oyage  aux  yinliUcs  françaises  de 
M.  Granier  de  Cassagnac  Nous  nous  proposons  de  traiter  prochainement  cette  im- 
portante question  de  l'esclavage,  en  examinant  les  publications  française  et  anglaise 
les  plus  récentes. 


L'OBLAT. 


PREMIJBRE    PARTIE. 


I. 

Au  mois  d'août,  en  launée  1778,  un  carrosse  élégant,  escorté  de  deux  laquais 
et  traîné  par  quatre  chevaux  de  poste,  roulait  à  travers  des  flots  de  poussière  sur  la 
grande  route  de  Paris  à  Marseille.  Bien  que  ce  train  considérable  semblât  annoncer 
quelque  personnage  de  distinction,  la  voiture  ne  portait  pas  d'écusson  armorié,  et 
un  simple  chiffre  était  tracé  sur  les  panneaux  d'un  bleu  d'outre-mer.  Une  femme 
sommeillait  assise  au  fond  du  carrosse,  dont  les  stores  étaient  soigneusement 
baissés.  Le  demi  jour  qui  filtrait  à  travers  le  taffetas  vert  jetait  un  reflet  pâle  et 
adouci  sur  cette  figure  naturellement  haute  en  couleurs,  et  qu'une  légère  couche 
de  rouge  enluminait  encore.  La  dame  avait  dû  être  belle  jadis;  mais  les  jours 
fleuris  de  sa  jeunesse  étaient  depuis  longtemps  écoulés,  et  de  ses  charmes  tant  ad- 
mirés, il  ne  lui  restait  qu'une  tournure  noble,  certains  airs  de  tête  imposants  et 
les  plus  belles  mains  du  monde.  Le  costume  qu'elle  portait  semblerait  aujourd'hui 
souverainement  ridicule  et  gèuant;  mais,  pour  cette  époque,  il  était  d'une  simpli- 
cité tout  à  fait  élégante  et  commode.  Elle  avait  quitté  ses  paniers,  et  d'énormes 
poches  de  crin  soutenaient  sa  jupe  d'étoffe  de  Perse  à  grands  ramages.  Une  grosse 
épingle  à  médaillon  attachait  son  fichu,  dont  les  plis  bien  empesés  se  gonflaient  à 
chaque  mouvement  de  sa  poitrine,  et  lui  donnaient  quelque  ressemblance  avec  un 
pigeon  qui  se  rengorge.  Ses  cheveux  crêpés  et  poudrés  à  frimas  étaient  coquette- 
ment surmontés  d'une  coiffure  de  gaze  ornée  de  rubans  violets.  Toute  sa  personne 
exhalait  une  senteur  ambrée,  qui,  se  combinant  avec  l'odeur  violente  du  tabac 
d'Espagne  contenu  dans  une  délicieuse  boite  d'écaillé,  remplissait  l'air  de  ces  éma- 

TOAIL    I.  58 


586  I^E    DERNIER    ODLAT. 

nations  irritantes  auxquelles  sans  doute  il  faut  attribuer  la  décoiivorle  dos  mala- 
dies nerveuses  que  nos  grand'nières  appelaient  des  vapeurs. 

Sur  le  devant  du  carrosse  était  assise  une  autre  femme,  qu'à  sa  tenue,  à  sa  phy- 
sionomie discrète  et  prévenante,  il  était  aisé  de  reconnaître  pour  une  suivante  de 
honne  maison.  Un  petit  chien  hargneux,  tout  pomponné  de  rubans  roses,  et  qui 
répondait  au  nom  de  Mignon,  dormait  sur  les  genoux  de  la  dame.  A  moitié  du  re- 
lais avant  d'arriver  à  Ais,  la  voyageuse  s'éveilla  ei  avança  la  tête  à  la  portière. 

—  Andrette.  s'écria-t-elle,  nous  arrivons. 

—  Madame  reconnaît  le  pays  ;  un  beau  pays,  vraiment!  répondit  la  suivante  eu 
regardant  par  l'autre  portière  la  campagne  grisâtre,  silencieuse  et  embrasée. 

—  Oh!  non,  non,  Andrette,  ce  pays  n'est  pas  beau,  répliqua  la  dame  en  par- 
courant d'un  regard  ému  la  plaine  bornée  par  les  montagnes  chauves  de  la  Tréva- 
rèse;  mais  c'est  ici  que  je  suis  née.  Là-bas,  je  vois  la  maison  de  mon  père,  la 
maison  que  je  ({uittai  il  y  a  trente  ans  passé.>,  et  où  je  n'étais  plus  revenue. 

A  ces  mots,  elle  passa  son  mouchoir  sur  ses  yeux  mouillés  de  larmes,  et,  se 
penchant  à  la  portière,  elle  cria  au  postillon  en  langue  provençale  : 

—  A  la  Tiizelle!  Coupez  droit  par  le  petit  chemin  à  gauche,  et,  si  les  ornières 
sont  trop  profondes,  prenez  à  travers  champs. 

Le  postillon  lança  intrépidement  ses  chevaux  dans  un  chemin  pierreux  et  coupé 
de  ravins,  où  le  carrosse  roula  avec  d'horribles  cahots,  et  non  sans  péril  de  verser 
.sur  les  tas  de  cailloux  qui  bordaient  cette  voie  peu  fréquentée.  La  campagne  était 
déserte,  de  tous  côtés  s'étendaient  à  perte  de  vue  des  champs  dont  la  végétation 
semblait  morte  comme  pendant  les  mois  d'hiver;  pourtant,  de  loin  en  loin,  quel- 
ques allées  de  vigne  égayaient  de  leur  verdure  les  tons  grisâtres  et  brûlés  du 
paysage.  Pas  un  oiseau  ne  traversait  l'air  enflammé;  les  insectes  se  taisaient  sous 
l'herbe  flétrie;  les  cigales  seules,  suspendues  aux  branches  des  amandiers,  chan- 
taient d'une  voix  monotone  et  fêlée. 

La  dame  parcourait  d'un  regard  attendri  cette  campagne  aride  et  nue;  elle  re- 
connaissait avec  émotion  chaque  site,  chaque  accident  de  terrain  ;  elle  les  revoyait 
à  travers  le  charme  de  mille  souvenirs  touchants  et  doux,  des  souvenirs  de  son  en- 
fance, de  sa  première  jeunesse,  de  ses  plus  beaux  jours.  Pendant  quelques  moments, 
elle  se  tut.  recueillie  dans  ses  impressions;  puis,  se  rejetant  au  fond  du  carros.se, 
elle  s'écria  : 

—  Je  n'aurais  jamais  pensé  que  quelque  cho.se  au  monde  pût  me  remuer  ainsi 
le  cœur.  Ah!  ma  pauvre  Andrette,  il  me  semble  que  mon  âme  s'est  tout  à  coup  ra- 
jeunie, que  je  reviens  à  vingt  ans.  Quelle  faiblesse!  Moi,  M"""  Godefroi,  une  vieille 
femme  qui  a  passé  sa  vie  à  raisonner  sur  toutes  choses  dans  la  société  des  plus 
grands  philosophes  de  notre  temps,  je  m'attendris,  je  pleure  comme  une  petite  ûUe, 
comme  une  pensionnaire  qu'on  ramène  du  couvent  à  la  maison  paternelle!  C'est 
ridicule. 

—  Madame  va  surprendre  son  monde,  dit  la  suivante;  on  ne  l'attend  pas  de  si 
bonne  heure. 

—  Je  le  sais  bien,  répondit- elle  ;  c'est  ce  que  je  voulais.  Andrette,  vois-tu  là- 
bas  ce  toit  rouge  surmonté  d'une  girouette?  Vois-tu  ce  grand  portail  au  bas  de  la 
prairie?  Nous  arrivons! 

Andrette  se  pencha  à  la  portière,  et  aperçut  une  assez  grande  maison  au  delà 
d'un  terrain  vague  qui  pouvait  eifectivement,  après  les  pluies  d'hiver,  ressembler  à 
une  prairie,  mais  où,  pour  le  moment,  on  auraitinutilement  cherché  un  brin  d'herbe 


LE    DEIIMER    OHEAT.  !;87 

fraîche.  La  maison  était  au  fond  d'une  cour  plantée  d'aliziers;  d'un  côté  s'élevait 
le  colombier,  de  l'autre  le  petit  clociier  de  la  chapelle,  et  tout  à  l'entour  de  vieuv 
murs  crénelés,  qui  lui  donnaient  un  certain  aspect  seigneurial. 

Le  carrosse  entra  au  grand  trot  dans  la  cour,  précédé  par  les  deux  laquais  à 
cheval,  et  vint  tourner  devant  le  perron,  où  il  s'arrêta.  Les  postillons  firent  cla 
quer  leur  fouet  en  l'air,  cl  les  laquais,  se  hâtant  de  mettre  pied  à  terre,  vinrent 
ouvrir  la  portière.  Celte  entrée  bruyante  sembla  réveiller  les  échos  depuis  long- 
temps endormis  de  ce  séjour;  les  chiens  aboyèrent  au  fond  delà  bergerie,  «ne 
nuée  de  pigeons  s'envola  du  colombier,  et  quelques  oisons  effarouchés  s'enfuirent 
en  piaulant  à  travers  les  tas  de  broussailles  qui  embarrassaient  la  cour.  Mais  per- 
sonne ne  paraissait  autour  de  la  maison  ;  aucun  vi.sage  joyeux  et  surpris  ne  .se 
montrait  aux  fenêtres,  dont  les  contrevents  rouges  restaient  fermés. 

—  Personne!  il  n'y  a  personne!  s'écria  la  dame  d'un  air  triste  et  contrarié; 
jime  (Je  Blanquefort  est  à  la  ville  sans  doute. 

En  ce  moment  la  porte  s'ouvrit,  et  une  femme  déjà  sur  le  retour  de  l'âge  parut 
au  perron.  La  voyageuse  hésita  :  sa  mémoire  lui  retraçait  une  figure  blonde,  rose, 
souriante;  elle  ne  reconnaissait  pas  ce  vi.sage  pâle,  flétri,  et  dont  les  traits  étaient 
altérés  par  une  effrayante  maigreur. 

—  Ma  sœur!  ma  chère  sœur!  s'écria  la  dame  les  larmes  aux  yeux. 

Elles  se  jetèrent  en  pleuranldans  les  bras  l'une  de  l'autre;  une  joie  douloureuse 
pénétrait  leur  âme.  Après  tant  d'années  d'absence,  elles  retrouvaient  au  fond  de 
leur  cœur  les  sentiments,  les  tendres  affections  de  leur  première  jeunesse,  et  pour- 
tant elles  avaient  eu  peine  à  reconnaître  sous  leurs  rides  ces  traits  que  toutes  deux 
avaient  gardés  si  jeunes  et  si  charmants  dans  leur  souvenir.  Après  ce  premier  in- 
stant d'effusion  et  d'attendrissement,  M'""  Godefroi  retira  ses  mains  des  mains  de 
sa  sœur,  et,  reculant  un  peu  pour  la  mieux  considérer,  elle  lui  dit  avec  un  grand 
soupir  :  —  Cécile,  nous  avons  vieilli  ! 

—  Non,  ma  chère  Adélaïde,  vous  n'êtes  pas  vieille,  répondit  M"'"  de  Blanquefort  ; 
à  présent  c'est  moi  qui  suis  votre  aînée.  Mon  Dieu!  qui  croirait  le  contraire  en 
nous  voyant  ensemble?  qui  ne  me  donnerait  dix  ans  de  plus  qu'à  vous? 

En  effet,  M™  Godefroi  avec  sa  taille  haute  et  ferme,  son  fard,  sa  poudre  et  son 
élégant  déshabillé,  représentait  encore  quelque  chose  de  ce  qu'elle  fut  naguère, 
tandis  que  sa  .sœur  n'avait  plus  même  l'ombre  de  .sa  beauté  passée.  D'ailleurs  on 
voyait  à  l'ajustement  de  la  marquise  qu'elle  négligeait  complètement  les  ressources 
de  la  toilette,  qu'elle  ignorait  l'art  qui  étaie  et  conserve  des  attraits  que  le  temps 
commence  à  sillonner  de  son  ongle  cruel  et  profond.  Soit  dédain  de  la  mode,  soit 
quelque  autre  motif,  elle  ne  portail  point  de  poudre,  etses  cheveux  blonds,  entre- 
mêlés defils  argentés,  étaient  relevés  sous  le  béguin  de  grosse  mousseline  qui  enca- 
draitson  front  austère.  Elle  était  vêtue  d'une  simple  robe  de  fleuret  violet  dontlesplis 
flasques  et  sans  ampleur  laissaient  apercevoir  la  maigreur  excessive  de  ses  formes. 

M™"  Godefroi,  les  yeux  fixés  sur  ce  blême  visage,  semblait  y  chercher  la  fraî- 
cheur, le  sourire,  les  charmes  à  jamais  effacés  qu'elle  avait  laissés  jadis  dans  toute 
leur  splendeur;  elle  semblait  interroger  cette  physionomie  triste,  immobile,  éteinte, 
avec  une  douloureuse  surprise,  car  il  était  évident  que  le  temps  seul  n'avait  pu 
amener  un  si  complet  et  si  terrible  changement.  M™<' de  Blanquefort  avait  baissé 
les  yeux  sous  ce  regard;  des  larmes  silencieuses  coulaient  le  long  de  ses  joues  sans 
qu'elle  songeât  à  les  es.suyer,  et  elle  courbait  la  tête  avec  une  expression  humble 
et  résignée. 


!i88  LE    DERNIEn    OBLAT. 

—  Ma  pauvre  Cécile,  vous  n'avez  pas  été  lieureuse!  dit  M'""  Godefroi  en  lui  ser- 
rant tendrement  les  mains.  Si  je  l'avais  su,  je  serais  venue  plus  tôt;  mais  dans  vos 
lettres,  qui  étaient  si  rares,  si  courtes,  jamais  un  mot  de  vos  peines  :  vous  ne  m'avez 
jamais  rien  dit. 

—  Vous  vous  trompez,  ma  sœur,  répondit  la  marquise  avec  effort  ;  je  ne  me  plains 
pas  de  la  Providence,  je  ne  murmure  pas  contre  la  position  qu'elle  m'a  donnée  :  la 
vie  que  je  mène  vous  paraîtra  triste,  mais  c'est  la  seule  qui  me  convienne;  je  l'ai 
choisie  et  non  pas  acceptée. 

— -  Ma  pauvre  Cécile  !  répéta  M"*  Godefroi  en  secouant  la  tête  avec  un  sourire 
plein  de  tristesse  et  de  doute,  un  sourire  de  vieille  femme  clairvoyante  et  expéri- 
mentée ;  puis  elle  ajouta  vivement  :  —  Et  dites-moi,  M.  le  marquis  de  Blanquefort, 
conseiller  au  parlement  de  Provence,  mon  trè.s-lionoré  beau-frère,  a-t-il  été  averti 
de  ma  prochaine  arrivée? 

—  Oui,  ma  sœur  ;  il  comptait  que  vous  seriez  ici  ce  soir  seulement,  et  il  doit 
venir  pour  vous  recevoir. 

—  Ah  !  il  me  fait  cet  honneur!  dit  M""'  Godefroi  avec  quelque  ironie;  de  mon 
côté  je  serai  charmée  de  le  connaître  enfin.  Et  vos  enfants?  et  mon  neveu  M.  le 
comte  de  Blanquefort? 

—  Mon  fils  aîné  est  à  la  ville  avec  son  père,  répondit  la  marquise;  à  son  âge 
on  ne  se  plaît  guère  dans  une  solitude  comme  celle  où  je  vis;  sans  doute  vous  le 
verrez  aussi  ce  soir. 

—  Et  votre  Benjamin,  votre  petit  Estève? 

—  Le  voici,  ma  sœur,  répondit  M""  de  Blanquefort  en  tournant  les  yeux  vers  un 
jeune  garçon  de  quinze  ou  seize  ans  qui  se  tenait  à  l'écart  et  regardait  de  loin,  d'un  air 
curieux  et  efrarouché,la  voyageuse  et  sa  suite.  Venez,  Estève,  venez  saluer  votre  tante. 

—  Comment!  c'est  là  mon  petit  neveu  ?  qu'il  est  joli!  qu'il  est  beau!  s'écria 
M""'  Godefroi  en  l'embrassant  avec  une  effusion  presque  maternelle  ,  mais  il  res- 
semble à  une  fille  avec  ses  cheveux  cendrés,  ses  grands  yeux  bleus  et  son  teint  cou- 
leur de  rose  !  Il  a  de  vos  airs,  ma  sœur;  pourtant  c'est  un  autre  type  plus  régulier, 
plus  rare.  Devez- vous  être  fière  de  ce  visage-là! 

Ces  mots  n'amenèrent  pas  sur  les  lèvres  de  M"'"  de  Blanquefort  le  sourire  d'or- 
gueilleuse joie  qui  s'épanouit  sur  le  visage  des  mères  glorieuses  de  leurs  enfants; 
elle  détourna  la  vue,  et,  passant  sa  main  sèche  et  blanche  sur  le  front  du  bel  ado- 
lescent, elle  dit  d'une  voix  triste  : 

—  La  beauté,  ma  sœur,  est  un  vain  et  dangereux  avantage  dont  il  ne  faut  féli 
citer  personne. 

—  Eh!  ma  chère  Cécile,  que  dites-vous  là?  interrompit  M"""  Godefroi  en  sou- 
riant; vous  ne  pensiez  pas  ainsi  jadis,  vous  étiez  un  peu  vaine  de  votre  beauté,  et 
votre  petit  cœur  s'épanouissait  quand  notre  oncle  le  commandeur  vous  appelait  le 
lis  de  la  Provence. 

—  Hélas!  depuis  longtemps  j'ai  reconnu  le  néant  de  ces  vanités,  le  danger  de 
ces  frivoles  avantages. 

—  Oui,  depuis  que  vous  êtes  devenue  dévote.  Ah  !  ma  sœur,  malgré  voire  ré- 
serve, vos  lettres  m'ont  tout  dit. 

M™"  de  Blanquefort  fit  un  mouvement,  le  sang  remonta  à  ses  joues  et  répandit 
sur  son  visage  comme  une  lueur  passagère;  elle  avait  intérieurement  tressailli,  mais 
elle  ne  répondit  pas  à  ces  paroles,  qui  semblaient  un  reproche,  et  elle  eut  l'air  d'at- 
tendre que  sa  sœur  achevât  d'expliquer  sa  pensée. 


LE    DEItMEK     OIJLA.T.  158!) 

Ma  cliore  Cécilo,  reprit  uQecliieusement  M'"*'  Godefioi,  je  ne  viens  pas  ici  |)our 
l>li\mer  votre  vie  et  prêcher  contre  vos  croyances;  mais  il  est  des  choses,  des  affaires 
de  famille  sur  lesquelles  j'ai,  je  crois,  le  droit  de  remontrance,  et  dont  je  veux  vous 
parler  en  l'absence  de  votre  mari  :  c'est  pour  cela  que  je  suis  arrivée  quelques 
heures  plus  tôt.  Oh!  ma  sœur,  est-ce  possible  ce  que  vous  m'avez  écrit  de  l'avenir 
destiné  à  vos  enfants?  Est-il  possible  qu'un  sort  si  différent  les  attende  et  que  l'alnc 
seul  soit  traité  comme  votre  Gis?  Est-il  possible  que  le  cadet  déshérité,  chassé  de 
la  maison  paternelle,  soit  enfermé  dans  un  cloître,  enseveli  vivant  dans  un  habit 
de  moine?  Non,  non.  Vous  avez  pour  tous  deux  des  entrailles  de  mère,  vous  n'y 
consentirez  pas,  ma  sœur! 

Aux  premiers  mots  prononcés  par  M'"''  Godefroi,  la  marquise  avait  fait  signe  à 
son  fils  de  s'éloigner;  personne  n'avait  pu  entendre  cet  appel  à  ses  sentiments  de 
mère,  pourtant  elle  regardait  autour  d'elle  tremblante  et  comme  épouvantée. 

—  Ma  sœur,  je  ne  puis  rien,  dit-elle  d'une  voix  éteinte;  ne  me  parlez  plus  ainsi. 

—  Ma  pauvre  Cécile,  vous  ue  pouvez,  vous  n'osez  défendre  la  position,  les  droits 
de  votre  enfant.  Je  l'oserai,  moi;  je  parlerai  au  marquis. 

—  Non,  non,  interrompit  la  marquise  avec  un  effroi  contenu;  devant  M.  de 
Blanqueforl,  devant  cet  enfant,  devant  tout  le  monde,  gardez  le  silence,  je  vous  en 
supplie.  Vos  représentations  ont  une  apparence  de  raison,  de  justice,  et  pourtant  il 
serait  inutile,  dangereux  de  les  renouveler. 

En  parlant  ainsi,  les  deux  femmes  avaient  monté  l'escalier,  et  elles  étaient  entrées 
dans  un  salon  au  premier  étage.  Cette  pièce,  fort  vaste  et  éclairée  par  de  hautes 
croisées,  était  meublée  dans  un  goût  déjà  fort  ancien.  Plusieurs  générations  avaient 
dû  travailler  à  l'embellir  et  à  l'orner;  il  avait  fallu  bien  des  années  pour  broder  ces 
larges  fauteuils  alignés  contre  la  tapisserie  de  cuir  doré,  pour  fabriquer  avec  l'ai- 
guille à  filet  ces  réseaux  semés  de  capricieux  ornements  qui  servaient  de  rideaux  à 
ces  immenses  fenêtres  dont  les  carreaux  verdàlres  étaient  enchâssés  dans  des  lames 
de  plomb.  Divers  petits  ouvrages  qui  témoignaient  de  l'adresse,  de  la  patience  in 
finie  et  surtout  des  loisirs  de  celles  qui  les  avaient  confectionnés,  étaient  rangés  sur 
les  tables  et  sur  la  cheminée;  tout  enfin  dans  ces  lieux  annonçait  une  vie  calme, 
pleine  d'ordre,  incessamment  occupée,  la  vie  de  la  plupart  des  femmes  d'autrefois. 
En  entrant  dans  ce  salon.  M"'*' Godefroi  se  retrouva  tout  à  coup  eu  présence  de  mille 
souvenirs  qui  détournèrent  un  moment  son  esprit  des  idées  dontil  était  préoccupé. 
Elle  s'arrêta,  et  dit  en  jetant  autour  d'elle  un  long  regard  : 

—  Rien  n'est  changé  ici...  Voilà  le  fauteuil  de  notre  mère,  la  place  où  je  me 
mettais  près  d'elle.  Ce  tabouret  est  un  travail  de  ses  mains.  Il  me  semble  que  toute 
notre  famille  va  venir,  comme  aux  grands  jours,  s'asseoir  sur  ces  sièges  vides... 

Elle  fit  lentement  le  tour  du  salon.  Quand  elle  fut  devant  le  miroir  qui,  tant 
d'années  auparavant,  avait  réfléchi  sa  jeune  et  charmante  figure,  elle  s'arrêta  triste 
et  assaillie  par  ses  souvenirs.  —  Hélas!  murmura-t-elle  avec  un  soupir,  moi  aussi 
j'étais  belle  !  —  Puis  elle  alla  vers  les  fenêtres  qui  donnaient  sur  le  jardin  et  re- 
garda dehors.  Là  tout  était  changé  au  contraire  :  l'ortie  et  la  bardane  avaient  en- 
vahi le  terrain  ;  plus  d'ombrage,  plus  de  fleurs;  on  eiit  dit  un  cimetière  de  village. 
M"*"  Godefroi  fut  frappée  de  celte  désolation  autant  que  de  l'ordre  minutieux,  des 
habitudes  immuables  de  celte  maison,  où  rien  ne  semblait  avoir  été  louché  ni  dé- 
rangé depuis  trente  ans. 

—  Ah  !  ma  sœur,  ma  sœur!  dit-elle  en  faisant  asseoir  la  marquise  auprès  d'elle 
et  en  la  regardant  tristement,  que  s'est  il  donc  passé  pendant  ma  longue  absence? 


1590  ^t:    DEBNIER    OBLAT. 

Que  signifie  tout  ce  que  je  vois?  Tout  ici  porte  comme  l'empreinte  d'une  immobile 
désolation.  El  vous-même  vous  êtes  la  vivante  image  de  la  souffrance,  des  longues 
douleurs  qui  conduisent  au  dégoût  de  toutes  choses.  Ma  chère  Cécile,  votre  as- 
pect me  navre.  Je  croyais  retrouver  une  heureuse  mère  de  famille  dont  la  jeunesse 
devait  s'être  prolongée  dans  une  vie  calme  et  prospère,  et  je  vois  une  femme  dé- 
laissée, détruite  par  je  ne  sais  quelles  peines  affreuses.  Pourtant  vous  avez  fait  un 
grand  mariage  selon  le  monde,  et  je  crois  aussi  un  mariage  selon  votre  cœur. 

—  Je  ne  me  plains  pas  de  M.  de  Blanquefort,  répondit  la  marquise,  dont  l'au- 
stère visage  trahissait  les  angoisses  d'une  âme  qui  réprime  ses  souffrances. 

j^me  Godefroi  serra  la  main  qui  était  restée  entre  les  siennes,  et  après  un  silence 
elle  reprit  doucement  :  —  Ma  sœur,  votre  cœur  a  changé  pour  moi  ;  j'ai  bien  re- 
trouvé en  vous  la  tendre  amitié  de  nos  premières  années,  mais  la  confiance  est 
perdue.  Vous  vous  êtes  déshabituée  de  me  parler  comme  autrefois,  quand  nous  nous 
disions  tous  nos  secrets  de  jeunes  filles  :  j'attendrai  que  cette  confiance  revienne. 

La  marquise  soupira  profondément  et  ne  répondit  pas. 

—  Ma  chère  Adélaïde,  parlons  de  vous,  dit-elle  après  un  silence;  M.  Godefroi  a 
été  un  bon  mari;  vous  avez  eu  une  vie  heureuse  et  pleine  de  prospérités. 

—  Oui,  la  fortune  nous  a  souri  ;  M.  Godefroi  est  devenu  immensément  riche,  ré- 
l)ondit  la  vieille  dame.  Nous  avons  ce  qu'on  appelle  une  bonne  maison,  et  j'en  fais, 
je  crois,  assez  bien  les  honneurs  pour  une  parvenue. 

—  Comme  une  femme  de  la  maison  de  Tuzel  doit  savoir  faire  les  honneurs  de 
chez  elle,  interrompit  gravement  la  marquise. 

— -  J'aurais  pu  oublier  ces  bonnes  traditions,  si  la  fortune  n'était  venue  en  aide 
à  ma  noblesse,  répliqua  en  souriant  la  vieille  dame.  Par  le  temps  où  nous  vivons, 
les  gens  de  finance  vont  de  pair  avec  tous;  M.  Godefroi  tout  court  est  reçu  dans  le 
monde  où  vont  les  plus  grands  seigneurs  du  royaume,  et  j'y  ai  naturellement  ma 
place  près  de  lui.  Nos  enfants  sontdéjà  des  hommes,  et  leur  position  est  toute  faite; 
l'un  sera  fermier-général  comme  son  père,  l'autre  étudie  les  sciences  naturelles  . 
il  deviendra,  je  l'espère,  un  savant.  Je  mène  une  vie  calme  et  agréable  au  milieu  de 
ma  famille,  dans  la  société  des  gens  d'esprit,  des  philosophes  dont  je  me  suis  en- 
tourée. J'avais  débuté  d'une  façon  plus  romanesque;  mais  ma  première  folie  m'a 
rendue  sage  à  tout  jamais,  et  depuis  longtemps  M.  Godefroi  ni  moi  ne  ressemblons 
plus  à  des  personnages  de  roman. 

La  marquise  avait  écouté  ces  paroles  avec  une  joie  inquiète. 

—  Ma  chère  Adélaïde,  dit-elle,  la  Providence  a  veillé  sur  vous  ;  au  milieu  de 
votre  bonheur,  il  faut  vous  souvenir  que  vous  tenez  tout  de  la  main  de  Dieu,  il 
faut  songer  à  lui 

—  Ne  prêchons  pas,  ma  sœur!  interrompit  M'""  Godefroi  avec  une  bonhomie 
tant  soit  peu  railleuse;  si  vous  tentiez  de  me  convertir,  je  .serais  obligée  de  me 
défendre  par  des  arguments  qui  vous  scandaliseraient.  Rappelez  plutôt  mon  neveu; 
je  veux  que  cet  enfant  s'habitue  à  voir  sa  tante. 

Un  moment  après,  Estève  entra  au  salon  avec  un  homme  âgé,  d'un  extérieur 
grave,  et  qui  portait  l'habit  ecclésiastique. 

—  Ma  sœur,  je  vous  présente  M.  l'abbé  Girou,  dit  la  marquise  en  se  levant  à 
demi  pour  saluer  le  prêtre;  nous  lui  avons  de  grandes  obligations.  Il  a  bien  voulu 
se  charger  de  l'éducation  de  mon  fils,  et  Estève  lui  doit  tout  ce  qu'il  sait,  tout  ce 
qu'il  est;  il  lui  doit  d'avoir  à  son  âge  plus  de  sagesse  et  de  piété  que  bien  des 
jeunes  gens  élevés  dans  le  monde. 


LE    nUUMKU    OCLAT.  1591 

M'""  Gotlelroi  salua  froicicinciil,  l'alilié  eljola  rapidement  sur  lui  un  royard  obser- 
valeur,  sévère,  prosipie  dédaigneux.  La  vieille  femme  iiliiiosopiie  i)roressait  une 
Iranclie  aversion  pour  les  prêtres  en  générai,  et  l'abbé  Girou  lui  était  suspect  en 
particulier  par  ia  position  (ju'il  semblait  avoir  prise  dans  la  maison  de  sa  soiur. 
Sans  paraître  l'aire  plus  d'allenlion  à  lui,  elle  attira  Estève  près  d'elle  et  dit  en  le 
llatlant  d'un  geste  alFeclueux  : 

—  Voyous,  mon  beau  neveu,  dites-moi  si  vous  ne  seriez  pas  bien  aise  de  l'aire 
un  voyage  à  Paris  et  de  connailre  vos  cousins  Godefroi?  Ne  viendriez-vous  pas 
volontiers  avec  moi  quand  je  partirai  ? 

L'enfant  regarda  sa  mère,  puis  son  précepteur,  et  n'osa  répondre.  Getlc  soumis- 
sion, celte  obéissance  passive,  indignèrent  M""'  Godefroi;  selon  ses  idées,  elle  avait 
sous  les  yeux  la  triste  victime  d'une  éducation  dirigée  d'après  des  préjugés  odieux, 
des  idées  absurdes.  Il  y  eut  un  moment  de  silence;  la  vieille  dame  était  près  de 
manifester  hautement  son  opinion.  Elle  se  tourna  vers  l'abbé  pour  l'attaquer  de 
quelque  parole  mordante  ;  mais  ses  yeux  rencontrèrent  les  yeux  pleins  de  mélaucolie 
et  de  sérénité  du  vieillard.  Il  y  avait  dans  la  physionomie  de  cet  homme  quelque 
chose  qui  la  désarma  à  demi  ;  elle  passa  la  main  sur  les  cheveux  d'Estève,  et  reprit 
en  souriant  :  —  Allons,  cher  enfant,  relevez  votre  petite  tête  et  répondez-moi  : 
Est-ce  que  vous  ne  seriez  pas  content  de  voir  un  peu  le  monde,  de  voir  les  grandes 
villes? 

—  J'ai  été  deux  fois  à  Aix,  répondit  naïvement  Estève. 

—  Vraiment!  deux  fois  en  votre  vie  vous  avez  fait  ce  voyage?  Trois  grandes 
lieues!  Voilà  ce  qui  s'appelle  avoir  vu  le  monde  !  Et  dites-moi,  vous  ètes-vous  amusé 
h  la  ville? 

—  Je  suis  allé  à  vêpres  à  la  cathédrale,  et  j'ai  entendu  les  orgues  :  c'était  bien 
beau  ! 

—  Et  l'on  ne  vous  a  pas  mené  aussi  à  la  comédie? 

—  Un  oblat  ne  peut  prendre  part  à  des  plaisirs  si  mondains,  dit  l'abbé  avec  une 
gravité  qui  n'avait  rien  de  trop  .sévère  et  en  regardant  la  marquise,  dont  la  physio- 
nomie annonçait  un  secret  malaise,  un  pénible  embarras  et  toutes  les  anxiétés  d'une 
conscience  timorée  en  présence  de  certaines  questions. 

—  Un  oblat!  qu'est-ce  qu'un  oblal  ?  demanda  M""=  Godefroi  en  s'adres.sant  celte 
fois  à  l'abbé  Girou. 

—  Madame,  répondit-il  simplement,  c'est  celui  qui  a  été  offert  au  Seigneur  et 
voué  dès  sa  naissance  à  l'état  religieux. 

—  Et  cet  enfant  est  un  oblat?  dit  M'""  Godefroi  en  se  tournant  vers  la  marquise. 

—  Oui,  répondit-elle  d'une  voix  qu'elle  s'efforçait  de  rendre  calme  et  assurée, 
mais  avec  un  tremblement,  une  pâleur,  qui  démentaient  cette  apparente  fermeté; 
oui,  avant  sa  naissance,  j'ai  fait  vœu  pour  lui,  je  l'ai  consacré  à  Dieu,  j'ai  promis 
qu'il  prendrait  l'habit  dans  l'ordre  de  Saint-Benoit. 

A  cette  déclaration.  M""  Godefroi  se  leva  avec  un  geste  d'indignation  concentrée. 
Sa  première  parole  allait  être  un  blâme  énergique,  une  protestation  contre  le  fana- 
tisme aveugle  et  téméraire  qui  avait  dicté  ce  vœu  terrible  ;  mais  un  mouvement  de 
l'abbé  Girou  l'arrêta  :  il  lui  montrait  silencieusement  M'"''  de  Blanquefort.  La  mar- 
quise était  à  deux  pas  d'Estève  qui,  assis  sur  un  tabouret  devant  elle,  ne  pouvait 
la  voir,  et,  la  tête  inclmée,  les  mains  jointes,  immobile  et  comme  raidie  par  quelque 
horrible  contraction  intérieure,  elle  arrêtait  sur  son  fils  ses  yeux  fixes  et  brûlants, 
des  yeux  où,  malgré  elle,  éclatait  un  morne  et  muet  désespoir.  M""'  Godefroi  cvm- 


S92  LE    DERNIER    OBLAT. 

prit  cette  révélation  tacite;  elle  comprit  que  ce  n'était  pas  le  zèle  d'une  dévotion 
exagérée  qui  avait  décidé  du  sort  d'Estève,  mais  elle  ne  pénétra  pas  le  secret  d'une 
si  étrange  et  si  cruelle  situation.  Inquiète,  étonnée,  elle  gardait  Je  silence  et  inter- 
rogeait du  regard  l'abbé  Girou.  Le  vieillard  s'était  rapproché  de  la  marquise;  on 
voyait,  à  sa  manière  de  lui  parler,  qu'il  avait  l'habitude  de  venir  en  aide  à  cette 
à  me  souffrante. 

—  Madame  la  marquise,  voulez-vous  me  permettre  d'emmener  mon  élève?  dit  il 
doucement;  nous  avons  encore  à  travailler  aujourd'hui,  et  voici  l'heure  de  la  mé- 
ditation 

—  Oui,  oui,  monsieur  l'abbé  ;  ne  violons  pas  la  règle,  répondit  M""^  de  Blanque- 
fort.  d'une  voix  faible  et  avec  une  expression  déjà  plus  calme. 

Estève  salua  sa  tante  et  se  retira  lentement;  mais  quand  il  eut  passé  l'anti- 
chambre, il  se  mit  à  sauter  les  degrés  quatre  à  quatre  comme  un  franc  écolier. 
M""*-"  Godefroi  était  allée  avec  l'abbé  jusqu'à  la  porte  du  salon. 

—  Le  travail,  puis  la  méditation  à  la  chapelle  sans  doute,  dit-elle  gravement, 
mais  sans  aucune  nuance  de  raillerie  ou  de  blâme.  Ah!  monsieur  l'abbé,  vous  élevez 
ce  pauvre  enfant  de  manière  à  n'en  faire  jamais  un  homme. 

—  Puisqu'il  doit  être  moine,  répondit  l'abbé  Girou  à  demi  voix  et  sans  lever  les 
yeux. 

—  Il  a  raison,  murmura  M""'"  Godefroi  en  revenant  près  de  la  marquise. 

Un  moment  après,  elle  se  retira  dans  son  ancienne  chambre,  sa  chambre  de  de- 
moi.selle,  où  l'attendait  Andrelte.  Là  aussi  tout  était  resté  dans  le  même  ordre,  et 
la  vieille  femme  retrouva  des  vestiges  d'une  époque  de  sa  vie  dont  les  souvenirs 
même  s'étaient  graduellement  eifacés  de  son  cœur.  Elle  sourit  et  soupira  en  recon- 
naissant un  nœud  de  rubans  roses  qui  ornait  jadis  un  bouquet  offert  furtivement 
par  M.  Godefroi,  et  qu'elle  avait  attaché  au  chevet  de  son  lit. 

—  Je  sonnerai  si  j'ai  besoin  de  toi,  dit-elle  en  congédiant  du  geste  Andrette,  qui 
attendait  ses  ordres 

Puis  elle  ferma  sa  porte,  et  vint  s'asseoir  devant  une  petite  table  sur  laquelle  au- 
trefois elle  avait  écrit  en  secret  bien  des  lettres,  des  lettres  d'amour,  adressées  à 
M  Godefroi.  Mais  ce  souvenir  ne  se  réveilla  pas  vif  et  profond  comme  celui  de  ses 
affections  de  famille,  des  joies  innocentes  de  sa  première  jeunesse.  Il  lui  semblait 
que  l'histoire  dont  ces  lieux  furent  témoins  n'était  pas  la  sienne,  et  que  les  person- 
nages dont  ils  lui  retraçaient  la  mémoire  étaient  morts  depuis  longtemps.  En  effet, 
la  figure  carrée  du  fermier- général  Godefroi  ne  ressemblait  guère  à  celle  que  se 
rappelait  en  ce  moment  la  bonne  dame  :  une  figure  vive,  svelte,  élégante,  le  vrai 
type  d'un  héros  de  roman.  Et  c'avait  été,  du  reste,  tout  un  roman  que  les  amours 
de  M""  de  Tuzel  avec  Sébastien  Godefroi.  M"''  Adélaïde  de  Tuzel  était  la  fille  aînée 
d'un  gentilhomme  qui  vivait  à  la  campagne  fort  honorablement,  mais  qui  passait 
pour  avoir  moins  de  fortune  que  de  noblesse.  Sa  terre  était  un  arrière-fief,  dont 
les  droits  et  les  honneurs  féodaux  se  réduisaient  à  quelques  redevances  pour  les 
bonnes  fêtes  et  à  la  prérogative  de  forcer  les  manants  à  tirer  leur  chapeau  quand  ils 
passaient  devant  l'écnsson  sculpté  au-dessus  du  portail  de  la  grande  cour.  Ce  do- 
maine, assez  vaste,  était  d'une  stérilité  passée  en  proverbe  dans  le  pays;  on  disait 
d'un  champ  qui  ne  produisait  rien  :  Il  est  comme  les  terres  de  la  Tuzelle.  Cepen- 
dant la  famille  de  Tuzel  s'était  soutenue  avec  son  mince  revenu  grâce  à  une  cir- 
constance singulière  :  pendant  quatre  générations,  il  n'y  avait  eu  dans  cette  maison 
que  des  fils  uniques,  et  aucune  parcelle,  si  minime  qu'elle  fut,  n'avait  été  détournée 


LE    UEniNIER    OBLAT.  u95 

de  la  succession  en  lij^ne  droite.  La  maison  qu'on  appelait  le  château  avait  toujours 
été  convenablement  réparée,  le  colombier  ne  tombait  pas  en  ruine,  et  même  on 
avait  l'ait  quelques  embellissements  à  la  chapelle.  Les  Tuzel  avaient  vécu  de  père 
en  fils  avec  une  religieuse  économie  pour  subvenir  à  l'entretien  de  toutes  ces  con- 
structions, qui  sans  doute  dataient  d'une  époque  plus  prospère.  Les  femmes  de  la 
famille  avaient  aussi  concouru  à  l'œuvre  et  travaillé  pour  orner  leur  manoir.  La 
plupart  des  meubles  qu'on  y  voyait  étaient  l'ouvrage  de  leurs  mains.  Ce  fut  un 
grand  étonnement  et  une  grande  douleur  pour  le  dernier  des  Tuzel  lorsque  après 
quelques  années  de  mariage  il  se  trouva  père  de  deux  filles.  Dès  lors  son  parti  fut 
pris;  il  résolut  de  marier  l'aînée,  en  lui  substituant  ses  biens  et  son  nom,  et  de 
mettre  la  cadette  en  religion  chez  les  bénédictines  d'Aix.  Pourtant  les  deux  sœurs 
restèrent  h  la  Tuzelle  et  furent  élevées  ensemble.  A  la  vérité,  il  n'y  avait  pas  grande 
dilTérence  entre  ce  séjour  et  celui  du  couvent.  M"'"  de  Tuzel  mourut  jeune,  et  les 
deux  sœurs  demeurèrent  seules  sous  la  garde  et  tutelle  de  leur  père,  un  bon  gen- 
tilhomme campagnard  qui  chassait  tout  le  jour,  s'endormait  aussitôt  après  souper, 
et  dans  l'esprit  duquel  ne  s'élevait  aucune  inquiétude  à  l'aspect  de  ces  deux  char- 
mantes filles  qui  rêvaient,  s'ennuyaient  et  faisaient  dans  leur  tête  des  romans  dont 
elles  ne  lui  disaient  jamais  un  mot.  Elles  allaient  rarement  à  la  ville,  et  leur  soli- 
tude n'était  égayée  que  par  les  visites  d'un  vieux  parent  de  leur  mère,  comman- 
deur de  Malte,  lequel  leur  faisait  de  grands  récils  du  beau  monde,  ou  il  avait  vécu 
jadis  sans  se  mettre  en  peine  d'observer  rigoureusement  les  trois  vœux  de  son  ordre. 
Les  années  s'écoulaient,  et  M.  de  Tuzel  n'expliquait  pas  encore  ses  volontés;  pour- 
tant les  deux  sœurs  s'attendaient  d'un  jour  à  l'autre  à  entendre  parler  de  mariage 
et  de  couvent.  L'aînée  avait  en  perspective  un  mari  choisi  par  son  père  et  qu'il 
faudrait  accepter,  fùt-il  peu  agréable;  la  cadette,  le  voile  noir  et  la  clôture  chez  les 
bénédictines.  Parfois,  considérant  le  .sort  qui  les  attendait,  elles  se  désolaient  et 
formaient,  pour  s'y  soustraire ,  des  projets  extravagants.  La  belle  Adélaïde 
surtout  ne  pouvait  se  faire  à  l'idée  de  devenir  la  femme  de  quelqu'un  de  ces  gen- 
tilshommes campagnards  qui  demeuraient  aux  environs  de  la  Tuzelle.  Sur  ces 
entrefaites,  le  plus  simple  hasard  commença  l'histoire  romanesque  qui  revenait 
maintenant  à  l'esprit  de  M'""^  Godefroi.  Un  soir  qu'il  faisait  mauvais  temps,  on  en- 
tendit frapper  au  grand  portail  :  c'était  un  homme  à  cheval,  qui,  surpris  par  l'o- 
rage aux  environs  de  la  Tuzelle,  demandait  un  gîte  pour  la  nuit.  Quelques  instants 
après,  un  grand  jeune  homme  de  très-bonne  mine  entrait  dans  le  salon  où  les  deux 
sœurs  veillaient  avec  leur  père.  L'étranger  déclina  son  nom  ;  il  s'appelait  Sébastien 
(iodefroi,  et  il  était  commis  aux  gabelles.  M.  de  Tuzel  était  plus  qu'aucun  gentil- 
homme infatué  de  sa  noblesse;  mais  il  ne  mettait  aucune  morgue  dans  ses  rela- 
tions, et  souvent,  le  dimanche,  il  faisait  la  partie  de  boule  avec  ses  paysans.  Il  in- 
troduisit le  commis  aux  gabelles  dans  le  salon,  et  ces  demoiselles  eurent  la 
condescendance  de  faire  la  conversation  avec  lui.  Quand  Sébastien  Godefroi  partit 
le  lendemain  malin,  il  était  déjà  amoureux  de  M""  Adélaïde.  Le  vieux  gentilhomme 
avait  bien  pu  recevoir  une  fois  sans  conséquence  et  faire  asseoir  à  sa  table  un 
commis  aux  gabelles;  mais  de  telles  relations  devaient  nécessairement  s'arrêter  là. 
Godefroi  se  garda  bien  de  risquer  une  visite,  mais  il  se  permit  secrètement  mille 
galanteries;  il  envoya  des  vers,  des  bouquets,  qu'on  n'accepta  pas  d'abord;  il  se 
déguisa  en  colporteur  pour  revoir  l'objet  de  sa  llamme;  enfin  il  fit  des  folies  qui 
finirent  par  toucher  le  cœur  d'Adélaïde.  Une  correspondance  s'établit  ;  on  expliqua 
par  lettres  les  sentiments  de  son  cœur.  C'était,  d'une  part,  l'amour  le  plus  humble 


;j94  le  dernier  oblat. 

et  le  plus  désespéré;  de  l'autre,  un  commerce  de  tendresse  entremêlé  de  résistance 
et  de  remords.  Toute  cette  belle  passion  aurait  fini  sans  doute  par  s'user  d'elle- 
même,  si  une  circonstance  décisive  n'était  venue  l'entraver.  Un  jour,  M.  de  Tuzel 
fit  venir  ses  filles,  et  annonça  sans  préambule,  à  l'une,  qu'elle  épouserait  le  mar- 
quis de  Blanquefort,  conseiller  au  parlement  de  Provence  ;  à  l'autre,  qu'elle  entre- 
rait au  couvent  le  surlendemain.  Le  parti  qui  se  présentait  pour  Adélaïde  était  bien 
au-dessus  de  ce  que  son  père  avait  espéré  pour  elle  ;  il  ne  s'agissait  plus  de  ces  gen- 
tilshommes campagnards  dont  l'alliance  l'avait  épouvantée.  Le  marquis  avait  une 
belle  fortune,  une  belle  position  dans  le  monde,  et,  comme  on  disait  dans  ce 
temps-là,  c'était  un  cavalier  accompli.  M.  de  Blanquefort  n'était  jamais  venu  à  la 
Tuzelle,  et  les  paroles  ne  devaient  être  données  qu'après  la  première  entrevue  ; 
mais  M.  de  Tuzel  avait  voulu  éloigner  d'abord  sa  seconde  fille,  dans  la  crainte  des 
comparaisons.  Adélaïde  avait  pourtant  une  beauté  régulière,  des  yeux  noirs,  fiers 
et  charmants.  C'était  la  plus  belle  créature  qu'on  pût  voir;  mais  Cécile  avait  des 
cheveux  blonds,  des  yeux  d'un  bleu  mourant,  et  ressemblait  à  un  ange. 

Les  deux  sœurs  n'eurent  pas  même  la  pensée  de  ré.sister  aux  volontés  de  leur 
père  ;  elles  allèrent  s'enfermer  dans  leur  chambre  pour  pleurer  tout  à  leur  aise.  — 
Que  je  suis  à  plaindre  !  dit  Adélaïde  ;  quel  malheur  d'épouser  un  homme  qu'on  ne 
saurait  aimer  ! 

—  Cela  vaut  encore  mieux  que  d'entrer  au  couvent,  s'écria  Cécile  tout  en  larmes. 
Ah!  ma  sœur,  que  vous  êtes  heureuse  d'être  l'aînée! 

Le  surlendemain,  M.  de  Tuzel  conduisit  ses  filles  à  la  ville.  Adélaïde  accompagna 
sa  sœur  jusqu'à  la  porte  du  couvent.  Quand  il  fallut  se  séparer,  elles  se  jetèrent 
dans  les  bras  l'une  de  l'autre  ;  Cécile,  suffoquée  par  ses  sanglots,  était  près  de  s'é- 
vanouir. 

—  Oh!  ma  sœur!  ma  sœur!  répétait-elle  tout  bas,  j'en  mourrai! 

Alors  une  pensée  soudaine  vint  à  l'esprit  d'Adélaïde,  elle  considéra  le  désespoir 
de  Cécile  et  sa  propre  situation;  elle  songea  à  Sébastien  Godefroi,  et  sa  résolution 
fut  prise. 

—  Allez,  allez  sans  crainte,  ma  sœur,  dit-elle  en  étreignant  Cécile  avec  un  mou- 
vement indicible  de  tendresse,  de  douleur  et  d'énergique  volonté  ;  vous  ne  resterez 
pas  longtemps  dans  cette  maison  :  demain,  c'est  vous  qui  serez  l'aînée. 

En  effet,  la  même  nuit,  Adélaïde  de  Tuzel  partit  avec  Sébastien  Godefroi. 

Les  deux  amants  arrivèrent  le  lendemain  à  Avignon.  Une  fois  en  terre  papale, 
ils  étaient  à  l'abri  de  toute  poursuite.  Quelques  jours  plus  tard  ils  se  marièrent. 
Godefroi  était  intelligent,  ambitieux;  il  alla  tenter  fortune  à  Paris,  et  devinten  peu 
d'années  un  des  plus  riches  financiers  de  l'époque.  Cécile  épousa  l'homme  auquel 
sa  sœur  avait  été  destinée.  Ce  mariage  consola  M.  de  Tuzel  de  ce  qu'il  appelait  la 
honteuse  mésalliance  de  sa  fille  aînée.  Le  vieux  gentilhomme  ne  pardonna  jamais  à 
M"i«"  Godefroi,  qui  demeura  brouillée  avec  toute  sa  famille.  La  marquise  seule  lui 
écrivait  en  secret.  Cela  dura  ainsi  trente  ans.  Pendant  ce  laps  de  temps,  la  première 
indignation  s'était  un  peu  apaisée,  et,  quelques  années  après  la  mort  de  M.  de 
Tuzel,  le  marquis  de  Blanquefort  avait  permis  à  sa  femme  de  recevoir  M"""^  Gode- 
froi, lui-même  avait  annoncé  qu'il  viendrait  à  la  Tuzelle  saluer  sa  belle-sœur. 

La  vieille  dame,  assise  au  milieu  de  sa  chambre  de  demoiselle,  revenait  avec  une 
sorte  d'élonnement  sur  ces  souvenirs  :  il  y  avait  si  loin  des  illusions  tumultueuses 
de  sa  jeunesse  aux  froides  réalités  du  présent!  Il  s'était  opéré  en  elle  une  si  com- 
plète métamorphose  !  Après  avoir  été  une  jeune  fille  exaltée  el  romanesque,  elle 


LE    UERMEn    OBLAT.  oOii 

était  devenue,  presque  sons  transition,  une  femme  philosophe  et  raisonneuse.  Au 
milieu  de  toutes  ces  réflexions,  la  bonne  dame  s'était  insensiblement  assoupie.  Un 
léger  bruit  la  réveilla  au  bout  de  deux  heures  :  c'était  la  marquise  qui  entrait;  elle 
était  agitée  et  tremblante. 

—  Qu'avez-vous.  ma  sœur?  Que  se  passe-t-il?  dit  M°''  Godefroi  en  se  levant  vi- 
vement ;  vous  êtes  toute  troublée. 

—  J'entends  une  voiture,  répondit-elle,  c'est  M.  de  Blanquefort...  Il  arrive. 

—  Et  voilà  l'ellet  que  produit  sur  vous  sa  présence!  s'écria  M""^  Godefroi  en  la 
regardant  avec  inquiétude. 

M""=  Blanquefort  détourna  les  yeux  en  serrant  le  bras  de  sa  sœur;  elle  lui  dit 
d'une  voix  plus  basse,  et  comme  si  quelque  crainte  qu'elle  n'osait  avouer  l'eût 
préoccupée  : 

— Je  vous  en  prie,  Adélaïde,  gardez  le  silence  sur  certaines  questions  en  présence 
de  M.  de  Blanquefort;  il  serait  inutile,  dangereux,  de  vous  expliquer  devant  lui... 

—  Il  ne  faut  pas  lui  parler  d'Eslève?  interrompit  M"""  Godefroi. 

—  Ne  prononcez  pas  même  le  nom  de  cet  enfant  devant  le  marquis,  répondit 
M"®  de  Blanquefort,  dont  les  traits  décomposés  annonçaient  quelque  secrète  et  ter- 
rible angoisse  qu'elle  essayait  vainement  de  dominer. 

—  Il  y  a  longtemps  que  vous  n'avez  vu  votre  mari?  dit  M"""  Godefroi  après  un 
moment  de  silence. 

La  marquise  fit  un  signe  afïïrmalif  :  elle  était  défaillante. 

—  Des  années  peut-être?  reprit  M™*  Godefroi. 

—  Plusieurs  années,  répondit  M™"  de  Blanquefort  en  levant  les  yeux  au  ciel, 
comme  pour  demander  à  Dieu  la  force  de  supporter  cette  entrevue. 

—  Ma  pauvre  sœur,  est-il  possible  que  vous  ayez  été  si  malheureuse!  s'écria 
M™^  Godefroi  surprise  et  consternée. 

En  ce  moment,  l'arrivée  d'une  voiture  ébranla  le  pavé  de  la  cour.  A  ce  bruit, 
M"""  Godefroi  releva  la  marquise,  qui  était  tombée  sans  force  sur  un  siège. 

—  Venez,  ma  sœur,  reprit  elle  avec  énergie,  venez;  que  pouvez-vous  craindre? 
Ce  n'est  pas  devant  moi.  dans  la  maison  de  votre  père,  que  M.  de  Blanquefort  ose- 
rait manquer  aux  égards  qu'il  vous  doit. 

Elles  descendirent.  Le  marquis  et  .son  fils  aîné  étaient  déjà  au  bas  de  l'escalier. 
M""  Godefroi  s'avança  avec  une  politesse  froide  et  fière  :  elle  s'attendait  h  quelque 
scène  embarrassante;  mais  le  marquis  démentit  sur-le-champ  ses  prévisions.  Il 
baisa  la  main  de  sa  belle  sœur,  salua  sa  femme  comme  s'il  l'eût  vue  la  veille,  et 
dit  à  M™'^  Godefroi,  en  lui  présentant  son  fils  aîné  :  —  Madame,  voici  votre  neveu, 
le  comte  Armand  de  Blanquefort.  Il  était  aussi  impatient  que  moi  de  vous  rendre 
ses  devoirs. 

—  Monsieur  le  marquis,  je  vous  remercie  de  me  l'avoir  amené,  répondit  la  vieille 
dame;  c'est  un  charmant  cavalier.  —  Et  se  tournant  vers  la  marquise,  elle  ajouta  : 
—  Vous  avez  le  droit,  ma  sœur,  d'être  une  orgueilleuse  mère! 

M"'' de  Blanquefort  entendit  à  peine  ces  paroles;  elle  s'était  rapprochée  de  son 
fils  aîné,  et  le  considérait,  alisorbée  dans  un  secret  attendrissement.  Sans  doute 
elle  avait  été  bien  longtemps  privée  de  sa  présence,  car,  en  le  revoyant,  elle  avait 
tressailli,  l'àme  saisie  d'une  émotion  qui  dominait  l'impression  terrible  que  lui 
avait  causée  l'arrivée  de  son  mari.  Le  comte  Armand  allait  baiser  la  main  qu'elle 
lui  tendait;  mais  elle  s'arrêta  en  disant,  avec  l'accent  d'un  doux  reproche  :  —  Vous 
ne  m'embrassez  pas.  mon  cher  fils? 


^96  LE    DERMEH    ORLAT. 

—  Ma  mère!  répondit  le  jeune  homme  en  baissant  la  voix  comme  s'il  eût  craint 
d'être  entendu,  ma  bonne  mère,  que  je  suis  heureux  de  vous  revoir! 

—  Il  fallait  que  M'""  de  Blanquefort  eût  été  bien  longtemps  et  bien  cruellement 
délaissée  de  sa  famille;  il  fallait  qu'elle  eût  craint  de  perdre  jusqu'à  l'affection  de 
son  fils,  car,  à  ce  mot,  elle  devint  pâle  de  joie,  et,  se  tournant  vers  M.  de  Blan- 
quefort avec  un  élan  de  reconnaissance,  elle  s'écria  :  —  Ah  !  monsieur,  que  de 
grâces  je  vous  dois!  Qu'il  y  a  longtemps  que  Dieu  ne  m'avait  donné  un  jour  heu- 
reux comme  celui-ci! 

En  ce  moment,  Estève,  conduit  par  l'abbé  fiirou,  descendit  pour  saluer  son 
père.  A  son  aspect,  la  marquise  se  tut;  l'expression  de  joie  qui  avait  éclairé  ses 
traits  s'elfaça  subitement;  un  frisson  intérieur  parcourut  tout  son  être;  on  eût  dit 
que  le  poids  de  ses  douleurs,  un  instant  soulevé,  retombait  plus  i)esant  sur  son 
cœur.  En  apercevant  Estève,  le  marquis  avait  aussi  changé  de  visage.  Quelque 
chose  de  sombre  et  de  violent  éclatait  dans  le  regard  qu'il  arrêta  sur  lui  ;  mais,  se 
remettant  aussitôt,  il  salua  le  précepteur,  et  lui  dit,  en  manière  d'observation  :  — 
Cet  enfant  a  beaucoup  grandi,  monsieur  l'abbé. 

Ce  fut  là  toute  l'attention  qu'il  accorda  au  pauvre  Estève,  qui,  tout  interdit  et 
troublé,  s'était  instinctivement  rapproché  de  sa  mère.  Le  marquis  passa  devant  lui 
sans  le  regarder,  et  offrit  la  main  à  M'""  Godefroi  pour  remonter  au  salon. 

Le  marquis  de  Blanquefort  était  alors  un  homme  d'environ  soixante  ans. 
Aucune  infirmité  n'avait  frappé  sa  vigoureuse  vieillesse,  et  sa  figure  présentait 
encore  un  type  frappant.  Ses  traits  étaient  fortement  accusés,  et  son  profil  offrait 
ces  grandes  lignes  auxquelles  on  reconnaît  les  portraits  de  Louis  XIV;  c'était  une 
beauté  de  race  qui  caractérisait  les  Blanquefort,  et  se  transmettait  avec  le  sang.  Le 
marquis  avait  les  façons  élégantes  et  polies  d'un  homme  du  monde,  mais  tempérées 
par  une  austère  gravité.  Comme  tous  les  membres  des  anciennes  cours  souve- 
raines, il  était  justement  pénétré  de  la  dignité  de  ses  fonctions,  et  l'on  sentait  en 
lui  à  un  haut  degré  la  religion  d'honneur  d'un  gentilhomme  et  la  sévère  intégrité 
d'un  magistrat.  Pourtant,  à  travers  ces  grandes  manières,  qui  véritablement  impo- 
saient le  respect,  perçaient  parfois  certains  traits  de  caractère,  et  ceux  qui  appro 
chaientde  près  le  marquis,  savaient  qu'il  était  d'un  naturel  violent,  despotique  et 
inflexible. 

Le  comte  Armand  avait  tous  les  traits  de  son  père  ;  c'était  une  de  ces  ressem- 
blances frappantes  qui  caractérisent  l'individu  et  font  connaître  au  premier  aspect 
de  quelle  race  il  sort.  En  voyant  les  traits  du  comte  Armand,  on  reconnaissait  qu'il 
était  un  Blanquefort  aussi  bien  que  s'il  eût,  comme  au  temps  passé,  porté  son 
écusson  armorié  sur  la  poitrine;  mais  sa  physionomie  annonçait,  entre  son  père  et 
lui,  une  dissemblance  morale  non  moins  complète  que  la  ressemblance  physique  : 
le  jeune  comte  avait  l'air  doux,  timide  et  mélancolique  de  sa  mère. 

M"""  Godefroi  avait  été  rassurée  à  demi  par  l'accueil  de  son  beau-frère.  Elle  jugea 
sur-le-champ  que  c'était  un  homme  d'un  esprit  élevé,  d'un  noble  caractère,  et  il 
lui  sembla  que  le  bonheur  de  cette  famille  qu'elle  venait  de  trouver  si  désunie 
n'était  pas  entièrement  perdu.  Elle  résolut  d'observer  en  silence  cette  situation 
qu'elle  ne  comprenait  pas  encore  entièrement  et  d'agir  ensuite  d'une  manière 
directe  auprès  du  marquis. 

On  s'était  assis  dans  le  salon,  et  entre  ces  quatre  personnes,  dont  l'esprit  devait 
cependant  être  préoccupé  d'intérêts  vifs  et  présents,  il  n'était  question  que  des 
choses  les   plus  indifférentes.  Pendant  une  heure,  la  conversation  roula  sur  la 


LE    DEniSICR    OBLAT.  !>97 

guerre  nvpc  l'Angleterre  el  sur  l'arrêt  du  conseil  qui  venait  récemment  de  casser 
l'arrêt  du  parlement  contre  le  malheureux  Lally.  Au  milieu  de  cet  entretien,  le 
marquis  se  tourna  vers  sa  femme  et  lui  dit  : 

—  Je  soupe  ici  et  m'en  retournerai  ensuite  à  la  ville. 

—  Si  tard,  monsieur,  et  par  un  chemin  si  désert?  s'écria  M"""  Godefroi. 

—  Dans  deux  heures,  la  lune  éclairera  notre  route;  d'ailleurs,  Saint-Jean  suit  à 
cheval;  il  a  toujours  ses  pistolets  dans  les  tontes;  nous  nous  défendrions  en  cas  de 
mauvaise  rencontre,  répondit  le  marquis  en  regardant  sa  femme. 

A  ce  mot  si  simple.  M"'"  de  Blanqueforl  frémit  et  se  leva  brusquement.  Un 
moment  après,  elle  quitta  le  salon  comme  pour  aller  donner  quelques  ordres.  Le 
marquis  la  suivit  des  yeux. 

—  Comme  elle  est  changée!  dit-il;  certainement  elle  pratique  des  austérités 
au-dessus  de  ses  forces. 

—  Mais,  monsieur,  c'est  à  vous  de  le  lui  remontrer,  interrompit  vivement 
M'"'"  Godefroi;  c'est  à  vous  d'empêcher  votre  femme  de  mourir  martyre  de  sa 
dévotion. 

— Elle  a  l'ambition  de  devenir  une  sainte,  el  je  ne  saurais  l'en  blâmer,  répondit 
le  marquis  avec  tranquillité. 

Et  comme  M™"  Godefroi  avait  fait  un  mouvement  de  surprise  et  de  désappro- 
bation il  ajouta  : 

—  Vous  n'êtes  pas  dévote,  vous,  madame  ? 

—  Je  crois  en  Dieu,  et  je  nie  la  religion  révélée,  répliqua-t-elle  intrépidemenl. 
A  cette  manifestation  de  principes,  le  marquis  ne  témoigna  ni  élonnement  ni 

indignation. 

—  Vous  êtes  philosophe  et  de  l'école  des  encyclopédistes,  dit-il;  je  suis  assez 
au  courant  de  ces  nouvelles  doctrines,  et  je  conçois  qu'elles  aient  des  adeptes 
fervents. 

— Ainsi,  monsieur,  vous  ne  partagez  pas  les  idées  de  ma  sœur?  s'écria  M"'<=  Gode- 
froi avec  satisfaction  ;  vous  blâmez  cette  dévotion  exaltée,  farouche,  toujours  prête 
aux  plus  douloureux,  aux  plus  absurdes  sacrifices? 

Le  marquis  saisit  la  vague  allusion  que  renfermaient  ces  derniers  mots;  un 
sourire  singulier  plissa  sa  lèvre  dédaigneuse  et  fut  près  de  trahir  quelque  arrière- 
pensée,  quelque  emportement  secret,  mais  presque  aussitôt  il  s'apaisa  et  répondit 
avec  calme  : 

—  Oui,  madame,  je  suis  e.ssentiellement  tolérant  et  ne  me  fais  pas  juge  des  cas 
de  conscience.  A  chacun  sa  religion.  Je  puis  entendre,  sans  me  scandaliser,  la  pro- 
fession de  foi  d'un  déiste  et  même  l'exposé  des  doctrines  d'un  athée;  mais,  dans 
mon  respect  pour  toutes  les  convictions,  je  tolère  aussi  la  ferveur,  le  zèle  des  âmes 
dévotes;  et  à  Dieu  ne  plaise  que  je  m'oppose  jamais  à  aucun  de  ces  sacrifices 
contre  lesquels  votre  raison  se  révolte! 

M""'  Godefroi  fut  sur  le  point  de  provoquer  une  réponse  plus  explicite;  mais  elle 
se  souvint  des  recommandations  de  sa  sœur,  et  une  vague  appréhension  l'arrêta. 

On  annonça  le  souper.  En  entrant  dans  la  salle  à  manger.  M™""  Godefroi  ne  vit 
point  Eslève  ;  comme  elle  le  cherchait  des  yeux,  M""  de  Blanquefort  s'approcha,  et 
lui  dit  rapidement  à  voix  basse  : 

—  Ne  demandez  pas  Estève,  je  vous  en  prie;  il  se  couche  de  bonne  heure  ordi- 
nairement; je  n'ai  pas  voulu  qu'il  changeât  ses  habitudes;  il  est  déjii  monté  dans 
sa  chambre  avec  M.  l'abbé. 


;)98  LE    DERNIER    OIîLAT. 

Le  souper  fui  tiisle.  Chacun  des  convives  semblait  être  sous  l'induence  de  quelque 
préoceupalion  pénible.  La  marquise  surtout  était  en  proie  à  une  souffrance  que 
trahissaient  son  extrême  pâleur  et  l'altération  de  sa  voix.  Assise  en  face  de  son 
mari,  elle  ne  pouvait  lever  les  yeux  sans  rencontrer  ce  regard  sévère  et  froid  tou- 
jours arrêté  sur  elle.  Saint-Jean,  le  valet  de  chambre  du  marquis,  servait,  debout 
derrière  le  fauteuil  de  son  maître.  Une  fois  M°"^  de  Blanquefortieva  les  yeux  jusque 
sur  cette  figure  droite  et  silencieuse  :  quiconque  l'eût  observée  en  ce  moment  aurait 
vu  ses  lèvres  frémir  et  une  sueur  froide  mouiller  ses  tempes,  comme  si  le  choc  ré- 
pété de  quelque  horrible  souvenir  l'eût  intérieurement  bouleversée.  Le  comte  Ar- 
mand, placé  à  côté  de  sa  mère,  paraissait  i)rofondément  triste.  Soit  qu'il  ne  pût  do- 
miner ses  impressions,  soit  qu'il  n'essayât  pas  de  les  dissimuler,  on  devinait  qu'il 
assistait  à  cette  réunion  de  famille  avec  un  attendrissement  douloureux,  et  qu'il 
observait  son  père  avec  une  sorte  de  crainte.  Le  marquis  avait  l'air  violent,  la  pa- 
role brève  d'un  homme  tourmenté  par  quelque  irritation  trop  longtemps  contenue. 

C'était  en  vain  que  M™<^  Godefroi  s'efforçait  de  ramener  une  apparence  de  séré- 
nité sur  ces  visages  tristes,  soucieux  et  sombres  ;  ses  discours  n'obtenaient  que  des 
réponses  courtes  et  distraites;  son  esprit,  sa  finesse  et  ses  bonnes  intentions  échouè- 
rent contre  la  contrainte  et  l'embarras  toujours  croissant  de  cette  situation.  Les 
pas  des  valets  résonnaient  seuls  dans  la  salle;  on  eût  dit  le  festin  silencieux  auquel 
présidait  la  statue  du  commandeur. 

Enfin  la  marquise  se  leva.  Son  fils  lui  offrit  cérémonieusement  la  main,  et  ils 
restèrent  un  peu  en  arrière,  parlant  à  voix  basse.  M™*"  Godefroi  prêta  l'oreille  à  cet 
entrelien,  et  elle  entendit  le  comte  Armand  dire  avec  émotion  :  —  Ma  mère,  je  re- 
viendrai vous  voir.  Je  ne  veux  plus  passer  ainsi  des  années  loin  de  vous.  Si  mon 
père  s'oppose  à  un  désir  si  juste,  je  lui  désobéirai.  —  Non,  mon  cher  enfant;  non. 
je  vous  en  prie,  répondit  M™*'  de  Blanquefort  ;  respectez  la  volonté  de  votre  père. 
Je  m'y  soumets  sans  murmure,  et  pourtant  c'est  une  grande  joie  pour  moi  que  votre 
présence,  la  plus  grande  joie  que  Dieu  puisse  m'accorder! 

—  Ce  qui  se  passe  ici  est  inconcevable,  pensa  M""'  Godefroi  en  regardant  furti- 
vement le  fils  et  la  mère,  qui  tous  deux  avaient  les  larmes  aux  yeux. 

Un  quart  d'heure  après,  le  marquis  et  le  comte  Armand  remontèrent  en  voiture. 
Quand  les  deux  femmes  furent  seules,  M"^*^  Godefroi  vint  droit  à  sa  sœur  et  lui  dit  : 
—  Cécile,  il  faut  que  vous  ayez  confiance  en  moi.  Vous  êtes  la  meilleure  des 
femmes,  et  votre  mari  me  paraît  un  fort  galant  homme;  pourtant  vous  vivez  dés- 
unis, malheureux.  Quelque  déplorable  malentendu  vous  a  sans  doute  séparés,  mais 
vous  me  direz  tout,  et  nous  réparerons  le  mal  produit  par  des  sentiments  exagérés, 
par  une  fausse  appréciation  des  choses  ou  peut-être  par  le  hasard  des  événements. 
Allons,  ma  chère  Cécile,  un  peu  de  confiance  et  d'abandon  ;  après  avoir  versé  tant 
de  larmes  dans  la  solitude  et  l'isolement,  pleurez  sans  contrainte  devant  votre  sœur 
qui  pleure  avec  vous. 

En  achevant  ces  mots.  M™"  Godefroi  chercha  la  main  de  la  marquise,  qui,  pen- 
chée à  la  fenêtre,  semblait  regarder  la  voilure  déjà  près  de  disparaître  au  fond  du 
chemin. 

—  Ma  chère  Cécile,  venez,  reprit  la  vieille  dame;  venez,  il  faut  que  nous  par- 
lions de  vous,  de  vos  enfants. 

*!">«=  de  Blanquefort  se  releva  et  fil  quelques  pas  en  chancelant;  puis,  se  rete- 
nant au  bras  de  sa  sœur,  elle  murmura  :  —  Mon  Dieu  !  les  forces  me  manquent.  Je 
me  sens  mourir,  ma  saur! 


LE  dernieh  ublat.  ,^90 

Elle  n'acheva  pas,  ses  genoux  faiblirent,  et  elle  tomba  inanimée  sur  le  parquet. 
M""'  (ioilefroi,  eirrayée,  appela  au  secours  et  se  hâta  de  tléuouer  les  cordons  qui  ser- 
raient la  robe  de  M""'  de  lîlanquolbrt  ;  mais  ce  qu'elle  aperçut  alors  lui  lit  détourner 
les  yeux  avec  une  exclamation  d'horreur  :  la  marquise  portail  sur  la  poitrine  nue  un 
ciliée  dont  le  rude  tissu  de  crin,  parsemé  de  clo\is,  meurtrissait  ses  chairs  et  lui 
infligeait  une  torture  continuelle 

—  Elle  est  folle,  tout  à  fait  folle  !  s'écria  M'""  Godefroi  en  lui  arrachant  le  ciliée 
avec  une  pitié  mêlée  d'indignation.  Oh  !  triste  victime!  déplorables  erreurs!  funestes 
infirmités  de  l'âme  humaine!  voilà  les  fruits  d'une  religion  aveugle  et  des  stupides 
vertus  qu'elle  enseigne! 

En  déclamant  ainsi,  M'""^  Godefroi  relevait  sa  sœur  et  la  serrait  dans  ses  bras 
avec  un  transport  de  douleur  qui  montrait  bien  que  chez  elle  l'habitude  de  rai- 
sonner à  propos  de  tout  n'avait  pas  éteint  la  tendresse  et  la  sensibilité  du  cœur. 

Toute  la  maison  était  accourue;  Tabbé  Girou  lui-même,  qui  veillait  encore  près 
de  son  élève  endormi,  était  descendu  au  salon.  M'""  Godefroi  l'aperçut  au  moment 
où  l'on  transportail  la  marquise,  toujours  évanouie,  dans  sa  chambre.  —  Monsieur 
l'abbé,  vous  assistez  au  supplice  d'une  martyre,  lui  dit- elle  amèrement;  sans  doute, 
vos  exhortations  la  soutiennent  au  milieu  des  supplices  qu'elle  s'inflige.  Soyez  fier 
et  satisfait  de  votre  ouvrage.  Bientôt  elle  mourra  comme  une  sainte,  et  quelquejour 
peut-être  elle  sera  béatifiée  en  cour  de  Rome. 

—  Je  ne  suis  pas  le  directeur  de  M™*"  la  marquise,  répondit  l'abbé  avec  dou- 
ceur; elle  ne  me  consulte  point  relativement  à  ses  pratiques  de  dévotion.  Cepen- 
dant, tout  exagérées  qu'elles  paraissent,  je  les  lui  conseillerais  peut-être  si  j'étais 
appelé  à  la  diriger  :  ceux  qui  comme  vous,  madame,  ont  toujours  vécu  dans  la  paix 
et  la  prospérité,  ne  comprendront  pas  le  but  de  ces  mortifications;  mais  ceux  qui 
ont  éprouvé  les  agitations,  les  longs  désespoirs  auxquels  notre  vie  ici-bas  est  su- 
jette, savent  que  les  soufl"rances  du  corps  sont  bonnes  contre  celles  de  l'âme.  Ce  ne 
serait  pas  en  vue  de  son  salut  éternel  que  j'exhorterais  M"''  la  marquise  à  la  prière, 
aux  austérités,  à  toutes  les  pratiques  d'une  dévotion  excessive,  ce  serait  pour  sou 
repos,  pour  sa  consolation  en  ce  monde. 

—  Ceci  a  un  sens  raisonnable,  murmura  M'""  Godefroi  pensive;  et,  saluant  l'abbé 
d'un  air  radouci,  elle  entra  dans  la  chambre  de  sa  sœur. 

La  marquise  avait  repris  connaissance,  mais  elle  était  d'une  faiblesse  extrême. 
Couchée  sur  son  lit,  la  tête  renversée  en  arrière  et  les  yeux  fixés  au  ciel,  elle  sem- 
blait prier  dans  les  terreurs  et  les  défaillances  de  la  dernière  agonie.  Au  milieu  de 
ses  angoisses,  elle  fît  signe  à  sa  sœur  de  congédier  tout  le  monde  et  de  fermer  la 
porte  de  la  chambre.  Cette  pièce,  où  M™""  Godefroi  n'était  pas  encore  entrée  depuis 
son  arrivée,  était  la  chambre  de  demoiselle  de  la  marquise,  et  rien  non  plus  n'y 
avait  été  changé.  Mais  la  vieille  dame  s'aperçut,  avec  un  serrement  de  cœur  inex- 
primable, que  celle  apparence  d'ordre  et  même  de  recherche  dissimulait  l'absence 
volontaire  des  commodités  les  plus  simples.  Le  lit,  qui  semblait  au  premier  coup 
d'œil  blanc  et  douillet,  était  plus  misérable  que  celui  d'une  carméUte  :  la  courte- 
pointe brodée  masquait  des  planches  nues,  et  un  sac  de  paille  tenait  lieu  d'oreiller. 
La  toilette,  depuis  longtemps  fermée,  était  recouverte  d'un  tapis  à  franges  et  ser- 
vait de  prie-dieu  ;  sous  le  tapis  étaient  cachés  un  sablier,  une  discipbne  et  une  tête 
de  mort.  D'abord  la  marquise  parut  faire  un  eft'ort  pour  adressera  sa  .sœurquelque 
révélation,  quelque  recommandation  suprême;  mais,  arrêtée  aussitôt  par  ses  scru- 
pules ou  ses  craintes,  elle  murmura  seulement  en  joignant  les  mains  avec  un  élan 


600  LE    DERNIER    OBLAT. 

de  tendresse  ardente  et  désespérée  :  —  Estève,  oh!  pauvre  enfant  innocent!  Mon 
Dieu  !  appelez-le,  gardez-le,  donnez-lui  la  force,  la  vocation  d'être  à  vous!  Mon 
Dieu  !  ayez  pitié  de  moi,  souvenez-vous  que  je  suis  responsable  de  son  bonheur 
dans  celte  vie,  de  son  salut  dans  l'autre! 

M'""  Godefroi,  penchée  sur  le  grabat  de  la  marquise,  écoula  ces  paroles  avec  une 
sorte  d'espoir,  car  elle  crut  entrevoir  un  moyen  de  calmer  la  conscience  de  sa 
sœur,  et  de  la  soulager  de  cette  responsabilité  terrible  qu'elle  semblait  redouter 
comme  un  remords. 

—  Ma  chère  Cécile,  lui  dit-elle,  reprenez  courage,  il  y  a  un  moyen  de  changer  le 
sort  d'Esiève,  qui  ne  répugnera  pas  à  voire  religion.  Il  ne  s'agit  au  fond  que  d'un 
cas  de  conscience  ;  eh  bien  !  nous  enverrons  l'abbé  Girou  à  Rome,  il  fera  les  démar- 
ches nécessaires,  et  le  pape  vous  relèvera  de  voire  vœu. 

—  Non,  non,  jamais  !  c'est  impossible,  interrompit  la  marquise  en  s'agitant 
comme  si  elle  eut  été  sous  l'obsession  d'une  pensée  qu'elle  voulait  repousser;  j'ai 
fait  à  Dieu  un  sacrifice  volontaire,  il  faut  l'accomplir... 

L'abattement  qui  succède  toujours  aux  crises  violentes  empêcha  la  marquise  de 
continuer  ;  ses  facultés  morales  s'aflaiblissaient,  les  forces  lui  manquaient  pour  souf 
frir.  Elle  tomba  dans  une  lourde  somnolence,  et  ne  manifesta  plus  ses  douleurs 
que  par  quelques  plaintes. 

M'"''  Godefroi  veilla  toute  la  nuit  près  de  sa  sœur.  Vers  le  matin,  comme  elle  tra- 
versait le  salon  pour  rentrer  dans  sa  chambre,  elle  vil  l'abbé  Girou  qui,  debout 
devant  la  fenêtre,  lisait  son  bréviaire  aux  premières  clartés  du  jour?  lui  aussi  avait 
veillé,  sans  qu'on  le  sût,  pour  être  prêt  dans  le  cas  où  sa  présence  serait  nécessaire, 
et,  après  cette  nuit  de  fatigue  et  d'insomnie,  il  allait  se  retirer  sans  bruit.  M'""  Go- 
defroi fut  touchée  de  ce  dévouement  silencieux,  et,  s'avançanl  vers  l'abbé,  elle  lui 
dit  :  —  Ma  pauvre  sœur  est  dans  une  situation  qui  me  navre,  elle  a  des  peines  qui 
la  tuent.  Monsieur  l'abbé,  j'espère  en  vos  bons  conseils  pour  la  sauver. 


II. 


M'"^  de  Blanquefort  revint  de  celte  crise  qui,  un  moment,  avait  mis  sa  vie  en 
péril;  mais  elle  resta  si  épuisée,  si  languissante,  que  sa  sœur  la  jugea  hors  d'étal 
de  supporter  la  plus  légère  commotion  morale.  M""^  Godefroi  tremblait  à  l'idée 
d'une  nouvelle  visite  du  marquis;  heureusement  il  s'excusa  auprès  d'elle  dans  un 
billet  fort  poli,  et  prétexta  les  devoirs  de  sa  charge  pour  se  dispenser  de  revenir  à 
la  Tuzelle. 

M"'"  Godefroi  ne  devait  passer  qu'une  quinzaine  de  jours  près  de  sa  sœur,  et  cet 
espace  de  temps  lui  semblait  bien  court  pour  la  mission  qu'elle  avait  résolu  d'ac- 
complir. La  bonne  dame,  accoutumée  au  luxe  de  .sa  maison,  à  la  société  des  beaux 
esprits  et  aux  amusements  du  monde,  se  serait  fort  ennuyée  dans  celte  campagne 
solitaire,  en  compagnie  d'un  prêtre,  d'un  écolier  et  d'une  pauvre  femme  malade, 
si  elle  n'eût  été  distraite  par  une  continuelle  attention  à  observer  cet  enfant  dont 
le  sort  la  préoccupait  si  vivement,  et  peut-être  aussi  poussée  par  un  certain  goûl 
de  réforme,  un  besoin  d'exercer  son  esprit  à  combattre  ce  qu'elle  appelait  des  abus 
et  des  préjugés. 

Dès  le  lendemain  de  son  arrivée,  M""'  Godefroi  était  familièrement  montée  chez 
son  neveu  pour  le  surprendre  au  milieu  de  ses  occupations.  Eslève  et  l'abbé  Girou 


LE    DERMER    UliLAT.  GOI 

liabitnienl  au  second  étage  une  grande  chambre,  la  plus  triste  et  la  plus  nue  de  la 
maison.  Deux  lits  sans  rideaux,  une  table,  quelques  chaises  et  quelques  planches 
servant  d'étagères,  formaient  tout  ramcuhleinent;  quelques  vieux  livres  étaient 
posés  sur  la  table,  ii  côté  d'une  écritoirc  et  d'un  sablier  pareils  à  ceux  dont  se 
servaient  les  moines  pour  mesurer  les  hcHres  qu'ils  passaient  dans  leurs  cellules.  Un 
ordre  exact,  mais  sans  grâce,  régnait  dans  l'arrangement  de  ce  cliélif  mobilier,  où 
l'on  aurait  vainement  cherché  quelqu'une  de  ces  élégances  que  la  pauvreté  la  plus 
dénuée  peut  se  procurer.  Une  fleur  épanouie  dans  un  pot  de  terre,  un  lambeau 
suspendu  devant  la  fenêtre  et  à  travers  lequel  le  jour  filtre  adouci,  suffisent  pour 
égayer  le  plus  misérable  réduit;  mais  ici,  ces  humbles  recherches  avaient  été 
oubliées  ou  dédaignées.  Le  soleil,  qui  dardait  sur  les  contrevents  fermés,  projetait 
une  réverbération  rougeâtre  sur  le  carreau  poudreux  ;  les  étagères  étaient  couvertes 
d'échantillons  de  minéralogie  dont  les  couleurs  terreuses  formaient  une  assez  laide 
mosaïque;  quelques  fleurs  étaient  arrangées  sur  une  encogniire,  mais  c'étaient  des 
fleurs  artificielles  fabriquées  avec  des  coquillages  :  bouquets  bizarres,  sans  parfum, 
sans  fraîcheur  et  sans  grâce. 

—  Ne  vous  dérangez  pas,  mon  cher  enfant,  dit  M""^  Godefroi  en  forçant  Estève 
à  se  rasseoir  devant  la  table;  je  viens,  si  M.  l'abbé  le  permet,  assister  à  une  de  vos 
leçons;  faites  comme  si  je  n'étais  pas  là,  et  continuez  votre  lecture. 

—  Mais  cela  va  vous  ennuyer  beaucoup,  observa  naïvement  Eslève. 

—  Eh!  pourquoi?  Cette  étude  vous  ennuie  donc  vous-même? 

—  Moi.  c'est  bien  différent. 

—  Vraiment,  mon  neveu  !  s'écria  M™''  Godefroi  en  souriant  de  la  vanité  ingénue 
qu'elle  croyait  découvrir  dans  cette  réponse. 

—  Madame  votre  tante  ne  vous  comprend  pas  bien,  mon  cher  Estève,  dit  douce- 
ment l'abbé  Girou;  achevez  d'expliquer  votre  pensée. 

Estève  baissa  les  yeux,  et  dit  en  reprenant  un  cahier  manuscrit  qu'il  avait  posé 
sur  le  gros  in-folio  ouvert  devant  lui  :  —  Ce  travail  est  d'obligation;  si  je  le  faisais 
avec  ennui,  je  commettrais  une  faute. 

—J'entends,  dit  M""*"  Godefroi,  touchée  de  ce  naïf  effort  de  conscience,  vous  prenez 
goûta  vos  occupations  par  devoir,  n'est-ce  pas?  C'est  bien,  mon  enfant!  Et  dites 
moi  quel  est  ce  livre  que  vous  lisiez  quand  je  suis  entrée? 

—  C'est,  répondit  Estève,  le  trentième  volume  des  Jeta  sanctontm. 

—  Nous  en  avons  traduit  une  partie,  ajouta  l'abbé;  c'est  cette  traduction  que 
nous  allions  revoir. 

—  Voyons,  j'écoule,  dit  M"""  Godefroi  en  s'asseyant. 

Estève  reprit  ses  cahiers  et  lut  à  haute  voix  la  légende  qu'il  venait  de  mettre  en 
français;  c'était  la  vie  de  deux  sœurs,  de  deux  nobles  dames  syriennes,  sainte  Marane 
et  sainte  Cyre,  qui  avaient  quitté  leur  palais  pour  habiter  une  cellule  murée,  et 
dont  la  pénitence  avait  duré  quarante  ans.  Leur  histoire  n'était  que  la  lugubre 
énumération  des  austérités  inouïes,  des  supplices  étranges  qu'elles  avaient  volon- 
tairement supportés.  M""  Godefroi  écoulait  cette  sinistre  histoire  sans  en  être 
révoltée  ni  surprise;  cela  lui  faisait  l'effet  de  quelque  récit  des  temps  fabuleux. 
Distraite  et  l'esprit  occupé  d'autres  pensées,  elle  regardait  Eslève,  qui,  penché  sur 
ses  livres,  lisait  avec  une  application  entière  et  soutenue,  comme  pour  accomplir 
consciencieusement  sa  tâche.  M""^  Godefroi  considéra  un  moment  cette  jeune  tête 
ainsi  courbée,  ces  in-folios  poudreux,  ces  épais  manuscrits,  témoignages  d'un  labeur 
patient  et  assidu;  puis  ses  yeux  se  reportèrent  sur  le  sablier  qui  avait  mesuré  tant 
TOME    I.  59 


002  LE    DGRINIEB    OBLÀT. 

de  jours  uionolonos,  tant  d'heures  perdues  dans  d'inuUles  travaux,  el,  le  loucliaut 
du  doigt,  elle  le  secoua  avec  une  sorte  d'impatience.  L'abbé  Girou  comprit  ce  geste, 
et,  répondant  à  la  pensée  de  M™"  Godefroi,  il  lui  dit  :  —  On  ne  sent  guère  la  marche 
du  temps  quand  tous  les  jours  de  la  vie  se  ressemblent;  les  années  s'écoulent  ainsi 
sans  désirs,  sans  regrets,  sans  souvenirs. 

—  C'est  être  déjà  mort,  murmura  M"""  Godefroi. 

—  C'est  n'avoir  pas  encore  vécu,  reprit  l'abbé  Girou  en  tournant  sur  Estève 
un  regard  plein  d'affection  et  de  mélancolie. 

Les  derniers  grains  de  sable  tombaient  au  fond  du  clepsydre;  les  heures  consa- 
crées à  l'étude  venaient  de  finir.  Sur  un  signe  de  l'abbé,  Estève  referma  son  cahier 
el  se  leva. 

—  Et  à  présent,  qu'allons-nous  faire?  demanda  M'""  Godefroi. 

—  C'est  l'heure  de  la  récréation,  répondit  l'abbé;  Estève  la  passe  dans  le  jardin. 
— •  Allons,  mon  enfant,  saluez  madame  votre  tante  et  descendez;  vous  me  retrou- 
verez à  la  chapelle. 

—  Il  n'est  pas  malheureux  encore,  dit  M""'  Godefroi  en  suivant  du  regard  Estève 
qui  s'éloignait  d'un  air  posé;  il  supporte  le  présent  sans  effort,  sans  ennui;  il  est 
sans  crainte,  sans  prévision  pour  l'avenir. 

—  C'est  un  esprit  simple,  une  âme  innocente,  telle  encore  qu'elle  est  sortie  des 
mains  de  Dieu,  dit  l'abbé  Girou  avec  un  soupir;  veuille  le  ciel  qu'elle  reste  toujours 
dans  sa  sainte  ignorance  ! 

—  Vous  avez  tout  fait,  monsieur,  pour  qu'elle  n'en  sorte  jamais,  s'écria  M""=  Go- 
defroi d'un  ton  qui  exprimait  plutôt  un  regret  qu'un  reproche. 

—  Il  est  vrai,  répondit  tristement  le  vieux  prêtre;  j'ai  caché  la  lampe  sous  le 
boisseau  ;  j'ai  éloigné  des  yeux  de  cet  enfant  la  lumière  qui  lui  eiil  montré  des 
abîmes  :  je  l'ai  garanti  de  la  science  qui  mène  au  doute,  car  l'ignorance  et  la  foi 
peuvent  seules  le  sauver. 

—  Vous  pensez  donc,  monsieur,  que  son  sort  est  irrévocablement  fixé?  Vous 
croyez  qu'il  ne  sortira  d'ici  que  pour  entrer  au  couvent  et  se  faire  moine? 

—  Si  j'en  eusse  douté,  madame,  l'aurais-je  élevé  ainsi,  répliqua  vivement  l'abbé 
Girou. 

—  Vous  avez  aussi  prévu,  monsieur  l'abbé,  les  privations  matérielles  que  l'état 
religieux  impose,  reprit  M™"  Godefroi  en  jetant  un  regard  autour  d'elle;  Estève  ne 
s'est  sans  doute  jamais  aperçu  qu'il  est  né  d'une  famille  riche. 

—  Jamais.  Il  fera  vœu  de  pauvreté  sans  savoir  ce  que  c'est  que  la  richesse;  ainsi, 
loin  de  la  regretter,  il  croira  avoir  trouvé  dans  son  couvent  tout  le  bien-être  qu'elle 
donne.  L'ordre  a  des  revenus  considérables,  certaines  recherches  sont  permises 
chez  les  bénédictins  :  en  entrant  dans  la  cellule  où  il  doit  passer  sa  vie,  Estève 
s'apercevra  qu'elle  est  mieux  ornée  et  d'un  aspect  plus  gai  que  cette  chambre;  il 
ne  lui  viendra  pas  à  l'esprit  de  la  considérer  comme  une  prison,  el  tout  d'abord  il 
s'y  plaira.  Ce  nouveau  séjour  lui  offrira  d'ailleurs  bien  des  distractions  innocentes 
dont  je  le  prive.  Il  sera  sensible  aux  petites  jouissances  de  la  vie  monastique,  car 
ici  il  n'aura  connu  que  le  travail  et  les  privations. 

—  Ainsi  votre  but  a  constamment  été  de  rendre  son  existence  dans  le  monde 
plus  monotone,  plus  pénible,  plus  dure  que  celle  qui  l'attend  dans  le  cloître? 

—  Oui,  madame;  telle  est  la  triste  tâche  que  je  me  suis  imposée;  si  je  m'étais 
trompé,  que  Dieu  me  pardonne  en  faveur  de  ma  bonne  intention  ! 

—  Et  pour  rendre  moins  affreux  le  sacrifice  de  cet  enfant,  vous  avez  vous-même 


LE    UERMER    OI5LAT.  G05 

sacrifié  plusieurs  années  de  votre  vie!  s'écria  M"""  Godefroi,  iVappée  de  lanl  d'ali- 
négalion  ;  vous  avez  partagé  cette  existence  bornée,  cet  esclavage  de  l'âme  et  du 
corps,  vous  qui  savez  qu'il  y  a  hors  d'ici  le  monde,  la  liberté!  Ah!  monsieur,  c'est 
un  sublime  dévouement! 

—  Je  n'ai  l'ail  que  mon  devoir  de  chrétien  et  de  prêtre,  dit  humblement  l'abbé 
Girou. 

Cette  réponse  refoula  momentanément  les  sympathies  qui  commençaient  à  gagner 
la  vieille  dame;  les  mots  de  prêtre  et  de  chrétien  réveillaient  toujours  dans  son 
esprit  certaines  rancunes  et  comme  un  instinct  de  controverse.  Cependant  elle 
garda  le  silence,  et,  saluant  l'abbé  d'un  geste  amical,  elle  descendit  pour  chercher 
Estève. 

Le  soleil  disparaissait  à  l'horizon  au  sein  des  nuages  enflammés  ;  des  clartés 
plus  douces  inondaient  les  cieux  et  la  terre.  La  végétation  souffrante  et  dévorée 
par  les  feux  du  jour  semblait  reverdir  et  aspirer  les  vagues  fraîcheurs  qui  circu- 
laient dans  l'air.  De  faibles  gazouillements  commençaient  à  s'élever  des  arbres  où 
la  cigale  avait  répété  son  aigre  chanson,  tant  qu'un  rayon  de  soleil  avait  dardé  sur 
son  corselet  gris.  Déjà  les  vers  luisants  brillaient  comme  de  pâles  émeraudes  dans 
les  herbes  du  jardin,  et  les  oiseaux  nocturnes  ouvraient  leurs  lourdes  ailes  sur  la 
crête  des  vieux  murs. 

Le  jardin  de  la  Tuzelle  était  un  terrain  vague  qui  depuis  nombre  d'années  n'avait 
reçu  aucune  culture.  On  y  aurait  vainement  cherché  les  masses  de  lauriers-roses, 
les  buissons  de  myrte,  les  fleurs  rares  que  le  vieux  M.  de  Tuzel  montrait  avec  tant 
d'orgueil,  et  dont  ses  deux  charmantes  Glles  faisaient  jadis  de  si  beaux  bouquets. 
Les  arbres  indigènes  avaient  étouffé  les  arbustes  exotiques  ;  de  tous  côtés,  le  figuier 
étendait  ses  vigoureux  rejets,  et,  à  l'ombre  de  ses  feuilles  larges  et  dures,  les 
plantes  délicates  avaient  toutes  péri.  Les  rameaux  vivaces  de  la  vigne  rampaient 
sur  le  sol,  au  lieu  de  s'élever  en  Ireilles  et  de  mêler  comme  autrefois  leurs  pam- 
pres aux  tiges  élégantes  du  jasmin  d'Espagne.  Le  jet  d'eau  était  à  jamais  tari,  et 
les  figures  en  terre  cuite  des  quatre  Saisons,  tombées  de  leurs  piédestaux,  n'étaient 
plus  que  d'informes  débris  épars  entre  les  ronces.  M™*  Godefroi  marchait  silen- 
cieusement dans  ce  vaste  jardin;  elle  cherchait  Estève  et  pensait  le  surprendre  au 
milieu  de  sa  récréation,  tout  rouge,  tout  essoufflé  par  quelqu'un  de  ces  exercices 
violents  auxquels  se  livrent  volontiers  les  jeunes  gens  contraints  à  de  longues 
heures  de  travail  et  d'immobilité;  pourtant  aucun  joyeux  éclat  de  voix,  aucun 
bruit  de  pas  ne  se  faisait  entendre,  et  la  vieille  dame  allait  au  hasard,  à  travers  ces 
sentiers  qu'elle  ne  reconnaissait  plus.  Enfin  elle  aperçut  Estève  assis  au  fond  du 
jardin.  Il  n'était  pas  seul  ;  une  vieille  servante  attachée  à  la  famille  de  Tuzel  depuis 
un  demi-siècle,  et  qui  avait  vu  naître  les  deux  sœurs,  marmottait  à  côté  de  lui  son 
chapelet.  Estève,  les  coudes  sur  les  genoux,  le  front  dans  ses  mains,  semblait  ab- 
sorbé dans  quelque  pensée  triste. 

—  Mon  cher  neveu,  que  faites-vous  donc  la?  s'écria  M"""  Godefroi;  est-ce  que 
vous  récitez  le  rosaire  avecBabeau? 

—  Non,  ma  tante,  répondit-il  en  rougissant  comme  s'il  se  fiît  surpris  à  com- 
mettre une  faute,  hélas!  non;  tandis  que  Babeau  disait  son  chapelet  à  l'intention 
de  ma  mère,  moi,  j'oubliais  de  faire  les  répons. 

—  Et  à  quoi  pensiez-vous  donc,  mon  enfant? 

—  .le  n'ose  presque  le  dire,  murmura-t-il  d'une  voix  mêlée  de  larmes  qui  tout 
à  coup  débordaient  de  son  cœur.  Il  m'est  venu  une  pensée  que  je  ne  puis  envi- 


604  LE    DEHNIER    OBL\T. 

sager  :  ma  mère  est  malade;  aujourd'hui  je  ne  l'ai  pas  vue,  et  subitement  j'ai  res- 
senti au  fond  de  mon  cœur  comme  un  grand  eilYoi.  Pour  la  première  fois  do  ma 
vie  j'ai  pensé  à  la  mort. 

—  Taisez  vous  donc,  monsieur,  s'écria  la  Babeau,  que  les  larmes  gagnaient 
aussi  ;  M""  la  marquise  est  jeune,  elle  n'a  pas  cinquante  ans  :  est-ce  qu'on  meurt 
à  cet  âge-là?  J'ai  trente  ans  de  plus  qu'elle,  et  je  compte  que  Dieu  ne  me  prendra 
pas  encore. 

—  Elle  a  raison  ;  vous  vous  affligez  sans  motif,  ajouta  M"'^  Godefroi  en  affectant 
une  sécurité  qu'elle  n'avait  peut-être  pas;  votre  mère  est  souffrante,  mais  il  n'y  a 
pas  le  moindre  danger  à  craindre.  Allons,  enfant,  séchez  vos  yeux  et  n'ayez  plus  do 
chagrin. 

Ces  paroles  rassurèrent  complètement  Estève.  Comme  tous  ceux  qui  en  sont  à 
leurs  premiers  chagrins,  il  pouvait  être  aisément  consolé.  Un  instant  encore  il  de- 
meura silencieux,  agité,  tremblant,  sous  le  coup  des  impressions  violentes  qui  ve- 
naient de  l'assaillir.  vSon  âme  avait  passé  d'une  douleur  excessive  à  un  vif  sentiment 
d'espoir  et  de  joie,  et  on  voyait  encore  en  lui  comme  les  oscillations  d'un  ébranle- 
ment intérieur  tel  qu'il  n'en  avait  jamais  éprouvé;  mais  enfin  tous  ces  troubles 
s'apaisèrent,  et  la  tranquillité  revint  dans  son  cœur  soulagé. 

—  Oh!  mon  Dieu,  dit-il  avec  un  profond  soupir,  mon  Dieu!  que  je  suis  heureux 
d'être  délivré  de  ces  angoisses  !  C'est  le  mauvais  esprit  qui  me  les  avait  envoyées 
pour  m'abattre  et  me  tenter. 

—  Vous  tenter!  s'écria  M^^  Godefroi  d'un  air  d'indulgente  raillerie;  mais  c'est 
absurde,  ce  que  vous  dites  là,  mon  enfant!  A  quelle  faute,  à  quelle  tentation  le 
démon  peut-il  vous  induire  en  vous  désespérant  par  la  prévision  d'un  si  grand 
malheur? 

—  A  la  plus  grande  de  toutes  les  fautes,  répondit  Estève;  au  murmure,  à  la 
révolte  contre  la  volonté  de  Dieu,  qui  m'aurait  envoyé  une  telle  affliction. 

M""'  Godefroi  hocha  la  tête  et  considéra  en  silence  cet  enfant,  dans  la  voix  du- 
quel vibrait  encore  une  sourde  émotion.  Elle  était  effrayée  de  ce  qu'elle  venait  de 
découvrir  en  lui  de  puissance  pour  aimer  et  d'énergie  pour  souffrir. 

—  Ah  !  pauvre  petit,  pensa-t-elle,  l'abbé  Girou  a  beau  faire,  tu  as  trop  de  cœur 
pour  être  jamais  un  bon  moine. 

Un  moment  après,  le  premier  coup  de  V Angélus  avertit  Estève  que  l'abbé  l'at- 
tendait à  la  chapelle.  Il  s'éloigna.  M"""  Godefroi  retint  la  Babeau,  qui  .s'en  allait 
aussi. 

—  Ma  bonne  Babeau,  lui  dit  elle  en  la  faisant  asseoir  à  son  côté,  sais-tu  que  tu 
dois  avoir  bien  des  choses  à  me  raconter?  Il  s'est  passé  tant  d'événements  dans  la 
famille  depuis  que  nous  ne  nous  somme  vues  ! 

La  Babeau  fit  tristement  un  signe  affirmatif. 

—  Il  s'est  passé  peut-être  bien  des  malheurs,  des  malheurs  que  j'ai  ignorés,  re- 
prit M"»"  Godefroi.  Ma  sœur  n'a  pas  été  heureuse  avec  M.  de  Blanquefort;  il  l'a  bien 
délais.sée;  depuis  longtemps  il  ne  l'aime  plus. 

—  Il  la  hait  et  il  voudrait  la  voir  morte,  répondit  sourdement  la  Babeau. 

—  Ceci  dépasse  tout  ce  que  j'avais  soupçonné,  murmura  M™"  Godefroi  con- 
sternée. Comment  une  femme  si  douce,  si  vertueuse,  si  parfaite,  a  t-elle  pu  inspirer 
de  tels  ressentiments?  Peut-être  est-ce  une  injuste  jalousie  qui  a  animé  contre  elle 
son  mari  ? 

—  Non,  madame,  non.  Eh  !  de  qui  donc  aurait-il  pu  être  jaloux,  bonne  sainte 


LE    OEll.MEn    OULAT.  60u 

Vierge?  De  son  ombre?  M""'  la  marquise  est  une  de  ces  femmes  sur  lesquelles  il  ne 
peut  pas  y  avoir  un  soupron. 

—  Mais  alors  quelle  est  la  cause  de  cette  haine? 

—  La  cause  !  qui  le  croirait,  qui  oserait  le  penser  sans  l'avoir  vu  de  ses  yeux? 
s'écria  la  vieille  servante  avec  une  indignation  qui.  longtemps  comprimée,  éclatait 
tout  à  coup  et  comme  malgré  elle.  La  cause  !  c'est  ee  pauvre  innocent  que  M™»  la 
marquise  a  mis  au  monde  pour  son  malheur!  Dieu  me  garde  de  manquer  au  res- 
pect que  je  dois  à  mon  maître;  mais,  puisque  vous  me  demandez  la  vérité,  il  faut 
la  dire  :  M.  le  marquis  est  un  mauvais  père.  Il  ne  voulait  qu'un  héritier,  et,  quand 
cet  enfant  est  venu  au  monde,  il  l'a  maudit;  j'en  suis  sûre,  je  l'ai  entendu. 

—  Est-il  possible  qu'un  sordide  et  misérable  orgueil  ait  ainsi  étouffé  en  lui 
tous  les  sentiments  de  tendresse  et  de  justice!  Est-il  possible  qu'il  ait  osé  mani- 
fester cette  haine  abominable  contre  son  propre  sang! 

—  Non,  non,  madame,  il  n'a  rien  manifesté  aux  yeu.x  du  monde  :  le  respect  hu- 
main, qui  est  toute  sa  loi,  l'a  retenu;  mais,  quand  les  portes  étaient  fermées,  dans 
la  chambre  de  M"""  la  marquise,  où  j'étais  seule  avec  elle,  quels  emportements! 
quelles  malédictions!  que  de  pleurs!  que  d'angoisses!  A  force  de  mauvais  traite- 
ments, de  secrètes  injures,  d'horribles  menaces,  il  a  chassé  de  chez  lui  la  mère  et 
l'enfant.  M""  la  marquise  est  venue  se  réfugier  ici,  et  alors  elle  a  été  tranquille. 

—  M.  de  Blanquefort  ne  venait  donc  jamais  la  voir? 

—  Jamais.  Pendant  bien  des  années.  M™"  la  marquise  a  vécu  ainsi  abandonnée, 
sans  voir  d'autres  personnes  que  M.  l'abbé  et  le  révérend  père  Damase,  .son  con- 
fesseur. La  consolation  de  voir  son  lils  aine  lui  a  même  été  refusée.  Elle  s'est  sou- 
mise à  tout  sans  murmure;  elle  a  mis  ses  peines  au  pied  de  la  croix  et  tout  son 
espoir  en  Dieu.  Dans  le  monde,  on  croit  qu'elle  a  quitté  sa  famille  par  un  excès  de 
dévotion,  et  M.  le  marquis  en  a  répandu  partout  le  bruit,  en  disant  qu'elle  avait 
tout  abandonné  pour  ne  plus  songer  qu'à  son  salut.  Il  feint  de  se  conformer  à  sa 
volonté  en  la  laissant  ici,  et  il  assure  qu'elle  se  trouve  la  plus  heureuse  créature 
qu'il  y  ait  ici-bas;  mais  cela  n'est  pas  vrai;  elle  se  meurt  de  chagrin,  vous  le 
voyez. 

—  Je  comprends  à  présent,  s'écria  M"'"  Godefroi  ;  ma  pauvre  sœur  a  offert  et 
voué  son  enfant  à  Dieu  pour  le  soustraire  à  la  haine  de  son  père.  Mon  beau-frère 
a  fait  tous  ces  abominables  calculs,  tous  ces  mensonges,  pour  donner  un  prétexte 
à  sa  conduite,  pour  déguiser  les  sentiments  dénaturés  qui  lui  ont  fait  commettre 
déjà  tant  d'iniquités,  et  il  a  pensé  que  ma  sœur  ne  le  démentirait  pas,  qu'elle  n'o- 
serait dire  la  vérité,  même  devant  moi.  En  effet,  elle  est  capable  de  cet  absurde 
et  sublime  effort  de  vertu;  elle  m'a  tout  caché,  et  sans  doute  elle  persistera  jus- 
qu'au bout  à  se  taire. 

—  Certainement  elle  n'accusera  jamais  M.  le  marquis  devant  vous,  dit  la  Ba- 
beau;  elle  ne  l'accuserait  pas  quand  même  il  s'agirait  de  sa  vie. 

—  Elle  le  craint  donc  plus  que  la  mort? 

—  C'est  plutôt  la  crainte  de  Dieu  qui  la  retient  ;  elle  regarderait  la  moindre 
plainte  comme  un  péché. 

—  Mais  qui  donc  a  réussi  à  lui  persuader  tout  cela?  s'écria  M""^'  Godefroi;  qui 
s'est  emparé  ainsi  de  son  esprit  et  lui  a  donné  des  convictions  si  aveugles  et  si 
fermes?  qui  l'a  sermonnée  et  prèchée  avec  tant  de  succès? 

—  Personne,  répliqua  Babeau;  non,  en  vérité,  personne.  M""-'  la  marquise  est 
devenue  tout  à  coup  dévote. 


606  LE    OEHMER    OBLAT. 

—  Comment!  du  jour  au  lendemain,  pour  ainsi  dire? 

—  Oui,  madame,  h  la  suite  d'un  mallieur  dont  elle  a  été  témoin,  ré|»ondil  la  Ba- 
beau  en  se  rapprochant  de  la  vieille  dame  comme  si  quelque  souvenir  effrayant 
revenait  à  son  esprit.  M"'<^  la  marquise  a  toujours  eu  de  la  religion;  pourtant  elle 
ne  passait  pas  sa  vie  à  l'église,  elle  allait  au  bal,  enfin  elle  était  comme  tout  le 
monde.  A  cette  époque,  il  n'y  avait  encore  qu'un  enfant  dans  la  maison,  et  M.  le 
marquis  n'était  pas  ce  qu'il  a  été  depuis.  Madame  était  jeune,  jolie,  partout  fêlée; 
elle  ne  songeait  guère  à  son  salut  :  tout  à  coup  ses  idées  changèrent;  elle  tomba 
dans  la  dévotion  à  la  suite  d'un  événement  terrible  qui  s'est  passé  ici,  sous  ses 
yeux...  il  y  aura  dix-sept  ans  à  la  Saint-Lazare. 

, Ma  sœur  ne  m'en  a  rien  écrit,  je  n'en  ai  rien  su!  dit  M""*  Godefroi  étonnée; 

il  y  a  longtemps  de  cela;  mais  lu  dois  t'en  souvenir;  tu  étais  là  sans  doute? 

—  Sainte  Vierge'  il  me  semble  que  j'y  suis  encore,  répondit  la  Babeau  en  regar- 
dant la  lune  dont  le  disque  argenté  se  levait  à  l'horizon.  C'était  par  une  soirée 
comme  celle-ci,  une  belle  soirée  claire  comme  le  jour;  M""'  la  marquise  était  à  la 
campagne  depuis  une  semaine;  monsieur  devait  ia  venir  trouver  pour  les  vacances, 
qui  commençaient  au  1"  septembre.  Donc  le  jour  de  Saint-Lazare,  qui  est  le  der- 
nier du  mois  d'août,  M"'«  la  marquise  était  seule  ici  avec  ses  gens  et  le  petit  comte, 
M   Armand,  qui  avait  alors  dix  ans.  Il  pouvait  être  environ  minuit;  les  gens  étaient 

.  déjà  couchés;  M™'  la  marquise  m'avait  dispensée  de  l'attenilre  pour  la  déshabiller; 
je  l'avais  laissée  lisant  dans  le  salon,  et  j'étais  montée  à  ma  chambre.  Je  faisais 
mes  prières,  lorsque  j'entendis  dans  le  chemin  un  coup  de  fusil,  el  presque  aussitôt 
deux  autres  coups,  puis  le  bruit  d'une  voiture  qui  arrivait.  Nous  n'attendions 
monsieur  que  le  lendemain;  pourtant  j'eus  l'idée  que  c'était  lui,  car  les  chiens 
n'aboyèrenlpas.  Je  descendis,  el  dans  l'escalier  je  rencontrai  madame;  elle  était  pâle 
comme  une  trépassée,  el  si  tremblante  qu'elle  fui  obligée  de  s'asseoir  sur  les 
marches.  —  Babeau,  me  dit  elle,  as-tu  entendu  ?  Je  suis  sûre  qu'il  est  arrivé  un 
malheur.  —  Au  même  moment  on  frappa  au  grand  portail.  Madame  se  releva  ; 
l'inquiétude  où  elle  était  par  rapport  à  M.  le  marquis  lui  donna  subitement  une 
force  extraordinaire;  ce  fut  elle  qui  ouvrit  le  portail.  En  reconnaissant  la  voiture 
de  monsieur,  elle  jeta  un  cri  el  s'appuya  sur  moi,  sans  oser  s'assurer  par  elle-même 
de  ce  qui  était  arrivé;  ce  fut  moi  qui,  regardant  au  fond  du  carrosse,  aperçus  la 
première  un  corps  étendu  sur  les  coussins.  M.  le  marquis  était  assis  sur  le  devant, 
et  il  avait  fait  monter  Sainl-Jean  à  côté  de  lui. 

Madame  ne  comprit  pas  d'abord  ce  qui  venait  d'arriver  ;  elle  avait  un  si  grand 
eil'roi,  (lu'elle  était  comme  égarée  et  poussait  des  gémissements  pitoyables.  M.  le 
marquis  descendit  de  carrosse  ;  il  était  tout  couvert  de  sang,  et,  sans  prendre  garde 
à  cela,  il  vint  vers  sa  femme  :  —  Rassurez-vous,  lui  dit-il,  je  ne  suis  pas  blessé; 
mais  il  y  a  là  quelqu'un  de  mort...  le  vicomte  Gabriel  d'Entrevaux. 

Madame  fit  un  cri  étouffé  et  cacha  son  visage;  la  vue  du  sang  el  ce  corps  mort 
à  deux  pas  d'elle  lui  donnaient  le  vertige.  Monsieur  reprit  avec  une  tranquillité 
(jui  montrait  bien  sa  dureté  d'âme  :  —  Comme  je  venais  vous  surprendre  ce  soir, 
j'ai  rencontré  le  vicomte  qui,  de  son  côté,  allaita  la  campagne  pour  un  rendez-vous 
de  chasse.  Nous  avons  fait  route  ensemble;  à  cent  pas  d'ici,  nous  avons  été  atta- 
qués par  des  hommes  postés  en  embuscade  au  bord  du  chemin.  J'étais  sans  armes, 
mais  Saint-Jean  qui  suivait  achevai,  avait  des  pistolets  dans  les  fontes;  il  a  tiré  ses 
deux  coups,  les  voleurs  ont  riposté,  el  d'Entrevaux  est  lombé  raide  mort  avec  une 
balle  dans  la  tèle. 


LE    DERNIEU    OBLAT.  (507 

—  Ail!  ,jo  vois  maiiileiiaut,  iulonoiiipil  M"'"  (iodel'i'oi  oonlrislée  par  ce  récil,  je 
vois  pourquoi  ma  sœur  a  cliaugé  de  visage  liier  soir  quand  sou  mari  a  dit  qu'il  ne 
craignait  pas  les  mauvaises  reucoulres,  pour<iuoi  elle  semblait  éprouver  une  si 
pénible  impression  oliaque  t'ois  que  ses  yeux  s'arrêtaient  sur  ce  vieux  Saint-Jean. 
Mais,  dis-moi,  qui  était  M.  d'Entrevaux?  Quelque  parent  du  marquis,  je  suppose'/ 
quelque  ami  de  la  t'amille? 

—  Point  du  tout,  répondit  la  Babeau  ;  madame  ne  l'avait  pas  vu  quatre  l'ois  en 
sa  vie  peut-être.  C'était  un  beau  cavalier,  pimpant  et  galant,  la  fleur  de  la  jeune 
noblesse  du  pays.  M.  le  marquis  ne  recevait  pas  des  gens  comme  cela  chez  lui. 

—  Mais  alors  comment  se  peut-il  que  ma  sœur  ait  pris  tant  à  cœur  sa  triste  liii. 

—  Ce  n'est  pas  le  chagrin  qu'elle  en  a  conçu  qui  a  subitement  tourné  son  âme 
vers  la  religion,  c'est  le  tableau  qu'elle  a  eu  toute  une  nuit  sous  les  yeux.  Figurez- 
vous,  madame,  <iu'elle  tomba  sur  le  perron  à  moitié  morte  de  saisissement  lors- 
qu'elle aperçut  ce  pauvre  corps  que  Saint-Jean  et  le  cocher  tiraient  du  carrosse 
par  les  pieds.  Jésus  !  le  cœur  me  manqua  aussi  quand  je  vis  tout  sanglant  et  raide 
mort  ce  beau  jeune  homme  qui,  un  moment  auparavant,  était  plein  de  vie  el  ne 
songeait  guère  qu'il  allait  paraître  devant  Dieu.  M.  le  marquis  le  fit  transporter 
dans  la  maison;  on  retendit  sur  le  canapé  du  salon  d'en  bas  et  on  jeta  sur  lui  nu 
drap  de  lit.  Quelle  nuit  nous  passâmes!  Tous  les  domestiques  veillaient  dans  l'anti- 
chambre. Les  portes  et  les  fenêtres  du  salon  étaient  ouvertes.  On  avait  allumé  un 
cierge  devant  le  canapé.  M.  le  marquis  n'avait  pas  voulu  se  retirer,  il  veillait  aussi 
dans  le  salon,  un  livre  de  prières  à  la  main. 

—  Mais  ma  sœur  n'était  pas  restée  là,  son  mari  l'avait  sans  doute  éloignée'? 

—  Au  contraire  ;  dès  qu'elle  fut  un  peu  revenue  de  son  saisissement,  il  la  (il 
entrer  dans  le  salon  pour  qu'elle  lui  tînt  compagnie  pendant  cette  triste  veillée. 
M""^  la  marquise  obéit.  Elle  se  mit  à  genoux  devant  un  fauteuil,  son  livre  de  prières 
à  la  main.  Elle  ne  lisait  pas;  elle  avait  les  yeux  fixés  sur  le  mort,  et  cette  vue  lui 
donnait  des  frissons  qui  lui  faisaient  dresser  les  cheveux  sur  le  front.  De  temps 
eu  temps  M.  le  marquis  lui  parlait,  mais  elle  ne  répondait  pas.  Toute  la  nuit  se 
passa  ainsi.  Le  lendemain  matin  les  gens  de  justice  arrivèrent,  et,  après  qu'ils 
eurent  fait  leur  procès-verbal,  on  mit  le  corps  dans  la  chapelle.  Le  même  jour  les 
parents  el  tout  le  clergé  d'Aix  vinrent  pour  les  funérailles.  Le  vicomte  fut  enterré 
le  lendemain.  M™"  la  marquise  avait  passé  toute  cette  journée  en  prières.  Le  père 
Damase,  sou  confesseur,  vint  la  voir,  et  dès  lors  elle  manifesta  ses  nouveaux  sen- 
timents. Elle  ne  pensait  plus  qu'à  la  mort,  et  elle  s'y  préparait  comme  si  sa  fin  eût 
été  proche.  C'était  une  idée,  une  sor(e  de  terreur  qui  s'était  emparée  de  son  esprit. 
Quelquefois,  je  pnis  vous  le  dire  à  vous,  j'avais  peur  qu'elle  ne  devint  folle.  La 
naissance  de  son  second  fils  la  détourna  de  ces  imaginations.  Elle  ne  parla  plus  de 
la  mort  quand  elle  eut  cet  enfant;  mais  sa  dévotion  n'a  fait  qu'augmenter  au  milieu 
de  ses  chagrins,  et  véritablement  c'est  sa  confiance  en  Dieu  qui  l'a  .soutenue  dans 
une  si  triste  vie. 

—  C'est  une  âme  pleine  de  douceur  et  de  faiblesse,  dit  tristement  M"'"  Godefroi; 
elle  a  succombé  sans  aucune  résistance,  sans  tenter  un  effort  contre  les  autres  ou  sur 
elle-même.  Et,  dis-moi,  les  meurtriers  du  vicomte  ont-ils  été  reconnus  et  pendus? 

—  Malheureusement  non.  Ils  tirent  du  chemin  pendant  la  nuit,  et,  le  lendemain, 
quand  la  maréchaussée  se  mit  à  leur  poursuite,  ils  avaient  peut-être  ([uinze  lieues 
d'avance.  M.  le  marquis  ne  s'épargna  pas  dans  celte  affaire;  mais  toutes  ses  dili- 
gences n'aboutirent  à  rien. 


608  LE    DERNIER    OBLAT. 

—  Voilà  une  lugubre  histoire,  dit  la  vieille  dame  en  se  rapprochant  instinclive- 
nient  de  la  Babeau.  Malgré  sa  force  d'âme,  elle  ressentait  une  vague  terreur,  et  les 
faibles  bruits  que  le  moindre  souille  de  vent  éveillait  dans  le  feuillage  des  figuiers 
la  faisaient  frissonner.  —  Viens,  Babeau,  reprit-elle  en  se  levant  vivement  comme 
pour  s'enfuir,  viens,  rentrons. 

Plusieurs  jours  s'écoulèrent  dans  la  monotone  uniformité  de  cette  vie  solitaire, 
inaccessible  aux  bruits  extérieurs,  dont  les  habitants  de  la  Tiizelle  avaient  depuis 
si  longtemps  l'habitude.  La  présence  de  M"'"  Godefroi  et  de  sa  suite  n'avait  pu  ani- 
mer et  remplir  cette  maison  vide  et  muette.  On  y  parlait  à  voix  basse,  on  n'y  riait 
jamais,  on  s'y  pétrifiait  en  quelque  sorte  dans  la  scrupuleuse  observation  des  com- 
mandements de  Dieu  et  de  l'Église.  Les  deux  laquais  de  M""^  Godefroi  passaient  leur 
temps,  dans  une  salle  basse,  à  dormir  ou  à  jouer  aux  cartes  en  cachette.  Andrelte, 
la  suivante  parisienne,  pleurait  d'ennui  tout  le  jour.  M'"<=  Godefroi  ne  quittait  guère 
la  marquise,  que  son  état  d'épuisement  et  de  maladie  retenait  dans  la  chambre. 
Les  deux  femmes  se  parlaient  peu  ;  il  n'y  avait  entre  elles  aucun  échange  d'idées; 
tout  se  bornait  ii  de  tendres  soins  d'un  côté,  et  de  l'autre  aux  témoignages  d'une 
aifection  reconnaissante.  Pourtant,  malgré  le  silence  qu'elles  gardèrent  sur  certaines 
([uestions,  les  deux  sœurs  s'entendirent  et  se  laissèrent  aller,  presque  à  leur  insu, 
:i  de  mutuelles  concessions.  M™"  Godefroi  vit  sans  se  courroucer  la  vénération  qu'un 
vieux  moine,  le  père  Damase,  inspirait  à  la  marquise,  dont  il  était  depuis  bien  des 
années  le  directeur.  Elle  toléra  parfaitement  des  pratiques  de  dévotion  qu'au  pre- 
mier abord  elle  avait  trouvées  absurdes,  et  dont  elle  s'était  intérieurement  mo- 
quée. Le  père  Damase  lui  inspira,  en  dépit  de  ses  préjugés  philosophiques,  les  mêmes 
sympathies  que  l'abbé  Girou.  Elle  ne  put,  dans  la  sagacité  de  son  esprit  et  la  jus- 
lice  de  son  âme,  méconnaître  la  vertu  de  ces  deux  hommes,  réellement  vénérables 
et  saints  par  leurs  œuvres.  Elle  ne  fut  pas  tentée  de  se  convertir  à  leur  exemple, 
mais  elle  respecta  leurs  convictions  au  point  de  ne  rechercher  avec  eux  aucune  con- 
troverse. D'autre  part.  M"'"  de  Blanquefort  se  relâcha  un  peu  de  ses  austérités.  Elle 
consentit  à  quitter  son  horrible  cilice  età  coucher  sur  un  meilleur  lit.  Le  dimanche 
qui  suivit  l'arrivée  de  sa  sœur,  elle  fit  une  plus  grande  concession  :  comme  elle 
voulait  se  lever  malgré  sa  faiblesse,  afin  de  remplir  ses  devoirs  religieux,  M""=  Go- 
defroi la  supplia  de  s'en  dispenser  pour  cette  seule  fois;  elle  céda  sans  résistance, 
et  assista  d'intention  à  la  messe  que  le  père  Damase  célébrait  dans  la  chapelle. 

^jme  Godefroi  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  que  sa  sœur  était  une  de  ces  femmes 
chez  lesquelles  l'instinct  maternel  va  jusqu'à  la  passion.  Elle  ne  pouvait  entendre 
le  nom  de  son  fils  aîné  sans  un  attendrissement  mêlé  de  larmes,  et  la  douleur  d'être 
séparée  de  lui  était  continuelle  dans  son  cœur.  La  présence  d'Estève  était  sa  conso- 
lation, son  bonheur,  toute  sa  joie  :  joie  amère  et  troublée  par  la  prévision  d'une 
séparation  inévitable  et  peut-être  prochaine.  Sa  physionomie,  habituellement  mé- 
lancolique et  morne,  avait  une  expression  plus  sereine  quand  cet  enfant  était  près 
d'elle;  il  semblait,  quand  elle  arrêtait  sur  lui  ses  grands  yeux  tristes,  que  son  âme 
soulagée  se  reposait  un  moment  dans  la  satisfaction  suprême  d'une  si  chère  con- 
templation; mais  la  religion,  qui  défend  tout  témoignage  excessif,  même  lorsqu'il 
s'agit  de  l'attachement  le  plus  naturel  et  le  plus  légitime,  retenait  chez  la  marquise 
l'expression  de  ses  sentiments.  Elle  .s'interdisait  ces  caresses,  ces  douces  paroles, 
dont  les  mères  sont  si  prodigues,  et  réprimait  continuellement  tous  les  élans  de  son 
amour.  Estève  répondait  à  cette  affection  sérieuse  et  calme  en  apparence  par  une 
tendresse  infinie,  une  profonde  vénération.  Il  y  avait  encore  dans  les  témoignages 


LE    UEnNIER    OBLAT.  600 

de  cette  tendresse  quel(iue  chose  d'enfantin  et  de  charmant  qui  faisait  parfois  sou- 
rire hi  triste  mère.  Eslève  n'avait  pas  perdu  l'habitude  de  se  reposer  à  ses  pieds,  la 
tète  appuyée  sur  ses  genoux,  cl  toujours  prêt  à  écouter  quelque  récit,  l'histoire  de 
quelque  enfant  prédestiné  devenu  un  saint,  ou  bien  celle  de  quelque  image  mira- 
culeuse. C'était  encore  près  de  sa  mère  qu'il  se  réfugiait  dans  ses  jours  de  trouble 
et  de  chagrin,  lorsque  l'abbé  Girou  l'avait  regardé  presque  sévèrement  pour  une 
légère  faute,  ou  bien  lorsqu'une  vague  inquiétude  s'emparait  de  son  esprit,  lors- 
que des  idées  qu'il  ne  pouvait  pas  formuler  naissaient  dans  son  cerveau  semblables 
à  ces  germes  qui,  cachés  trop  profondément  dans  le  sein  de  la  terre,  ne  peuvent 
se  faire  jour,  et  périssent  faute  d'air  et  de  soleil.  Mais  ces  moments  d'allliction  étaient 
rares.  Ordinairement  Estève  accourait  calme  et  content  près  de  sa  mère;  il  restait 
avec  elle  pendant  tout  le  temps  de  sa  récréation;  puis,  l'heure  du  travail  venue,  il 
allait  sans  impatience  et  sans  ennui  recommencer  la  tâche  accoutumée.  La  présence 
de  M™e  Godefroi  l'avait  d'abord  effarouché  ;  mais  bientôt  il  l'aima  de  tout  son  cœur. 
Pourtant  il  ne  put  jamais  s'enhardir  jusqu'à  une  certaine  familiarité,  et  il  ne  lui  té- 
moignait en  retour  de  ses  bontés  qu'un  timide  respect.  Dans  les  conversations  que 
la  vieille  dame  provoquait,  il  montrait  habituellement  un  esprit  droit,  mais  simple 
et  paresseux;  nul  rayon  ne  traversait  les  ténèbres  de  son  intelligence,  nulle  corde 
ne  vibrait  dans  son  àme  endormie.  Cependant,  lorsque  sa  sensibilité  était  excitée, 
lorsque  les  seules  facultés  qui  avaient  pu  se  développer  en  lui  recevaient  une  vive 
imp'ulsion,  il  trouvait,  pour  exprimer  ses  sentiments,  des  mots  qui  plus  d'une  fois 
étonnèrent  M'"<=  Godefroi,  en  trahissant  les  trésors  cachés  de  son  intelligence.  Alors 
la  vieille  dame  arrêtait  sur  lui  des  regards  inquiets,  et  disait  en  son  âme  :  — Fasse 
le  ciel  que  je  le  sauve  du  froc  et  du  couvent! 

Quinze  jours  s'écoulèrent  ainsi,  et  telle  était  l'influence  de  cette  vie  monotone 
et  murée,  qu'elle  commençait  à  agir  sur  le  caractère  de  M"'=  Godefroi  et  à  calmer 
son  activité  d'esprit.  La  vieille  dame  s'assoupissait  aussi  dans  le  cercle  éternel  de 
ces  mornes  habitudes  où  roulaient  depuis  si  longtemps  les  habitants  de  la  Tuzelle. 
L'époque  de  son  départ  approchait;  elle  n'avait  plus  qu'une  semaine  à  passer  près 
de  sa  sœur,  et  pourtant  elle  n'avait  encore  rien  fait,  rien  tenté  pour  rendre  à  cet 
enfant,  dont  le  sort  la  touchait  vivement,  sa  liberté,  ses  droits,  sa  place  dans  la 
maison  paternelle.  Elle  y  songeait  pourtant,  et  en  parlait  quelquefois  à  l'abbé  Girou, 
qui,  sans  se  permettre  aucun  conseil,  lui  laissait  entrevoir  peu  d'espoir  de  succès, 
et  semblait  presque  effrayé  à  l'idée  de  celte  tentative. 

Une  après-midi,  les  deux  sœurs  étaient  ensemble  dans  la  chambre  de  la  mar- 
quise, qui  était  encore  plus  faible  et  plus  souffrante  que  d'habitude.  L'atmosphère 
était  lourde  et  suffocante;  une  chaleur  intense  se  faisait  sentir  jusqu'au  fond  des 
habitations,  et  l'air  qui  pénétrait  à  travers  les  joints  des  persiennes  était  brûlant 
comme  s'il  eût  souillé  à  travers  une  fournaise.  M"'«  de  Blanqueforl  avait  voulu  des- 
cendre à  la  chapelle,  où  le  père  Damase  était  venu  de  grand  matin  dire  une  messe 
de  mort,  et  elle  y  était  restée  longtemps  en  prières.  Sa  sœur  n'avait  pas  tenté  de 
la  détourner  de  ce  redoublement  de  ferveur;  elle  ne  s'était  pas  étonnée  non  plus 
du  service  funèbre,  car  laBabeau  l'avait  prévenue  la  veille  en  lui  disant  :  —  C'est 
demain  Saint-Lazare,  un  triste  anniversaire.  M'"'=  la  marquise  passera  la  journéeen 
prières  pourque  Dieu  sauve  l'âme  de  ce  pauvre  M.  d'Entrevaux,  qui  mourut  sans 
confession. 

M""»  de  Blanquefort  avait  un  moment  fait  trêve  à  ses  exercices  de  piété;  elle  se 
reposait  près  de  sa  sœur,  la  tête  inclinée,  les  yeux  à  demi  fermés,  les  mains  jointes 


610  LE    «EUNIEU    OBLAT. 

sur  ses  genoux.  Au  premier  abord,  on  aurait  cru  qu'elle  priait  encore  au  milieu 
d'une  involontaire  somnolence;  mais,  en  la  regardant  mieux,  on  s'apercevait,  au 
contraire,  qu'elle  était  en  proie  à  une  souffrance  intérieure,  à  une  sombre  agita- 
lion,  contre  laquelle  son  âme  luttait  désespérée  et  vaincue.  M'"«  Godefroi  la  consi- 
dérait tristement,  et  n'osait  troubler  cette  funeste  apparence  de  repos;  elle  n'avait 
point  de  paroles  pour  calmer  ce  cœur  affligé  ;  les  ressources  de  sa  philosopliie,  la 
grâce  de  son  esprit,  l'autorité  de  sa  raison,  eussent  été  impuissantes  auprès  de  celte 
pauvre  femme,  qui  souffrait,  croyait  et  ne  raisonnait  pas;  sa  tendresse  seule  pouvait 
lui  apporter  de  muettes  consolations.  Elle  prit  affectueusement  la  main  sèche  et 
brûlante  de  la  marquise,  et  lui  dit  doucement  : 

—  Allons,  Cécile;  à  quoi  pensez-vous?  Voici  l'heure  de  la  récréation;  Estève  at- 
tend peut-être  déjà  là  dehors  que  nous  lui  disions  d'enlrei'. 

Comme  elle  disait  ces  mots^  le  bruit  d'une  voiture  se  fit  entendre  dans  le  loin- 
tain; les  deux  femmes  écoutèrent  un  moment  sans  parler  et  en  se  regardant  avec 
effroi;  puis  la  marquise  dit  d'une  voix  éteinte  : 

—  C'est  M.  de  Blanquefort;  ah!  j'avais  pensé  qu'il  viendrait.  J'ai  comme  le  pres- 
sentiment de  quelque  malheur;  mon  Dieu!  mon  Dieu!  ayez  pitié  de  nous! 

—  Eh!  que  pouvez-vous  craindre,  ma  sœur?  dit  M""^  Godefroi  avec  fermeté, 
pourquoi  tremblez-vous  devant  votre  mari?  Parce  qu'il  a  été  injuste,  violent,  parce 
qu'il  vous  a  méconnue  et  foulée  aux  pieds?  Mais  le  moment  est  venu  de  prolester 
enlin  contre  la  conduite  odieuse,  inique  de  cet  homme.  Pendant  seize  ans,  vous 
avez  gaxdé  le  silence,  vous  avez  subi  sans  vous  plaindre  tant  de  douleurs  et  d'ou- 
trages, vous  avez  plié  à  deux  genoux  sous  la  main  qui  vous  frappait;  mais  aujour- 
d'hui, ma  sœur,  vous  vous  relèverez,  et,  si  la  force  vous  manque,  je  serai  là  pour 
vous  soutenir. 

—  Au  nom  du  ciel  !  ne  parlez  pas  ainsi,  Adélaïde,  s'écria  la  marquise  éperdue  ; 
vous  ne  savez  pas...  vous  ne  connaissez  pas  M.  de  Blanquefort...  Non, non,  point  de 
révolte,  point  de  résistance  ;  pas  un  seul  mot  de  reproche. 

—  Eh  bien  !  c'est  moi  qui  parlerai,  je  parlerai  seule  et  en  mon  nom  seulement. 

—  Non,  non,  vous  dis  je,  interrompit  la  marquise  avec  égarement;  gardez  le  si- 
lence, quoi  qu'il  arrive,  ma  sœur;  il  y  va  de  ma  vie,  de  celle  de  mon  ûls.  Promettez  • 
moi,  jurez-moi  de  vous  contenir,  de  vous  taire? 

M'""  Godefroi,  saisie  d'étonnement  et  de  crainte  à  l'aspect  de  cette  terreur,  de  ce 
désespoir,  promit  de  garder  le  silence.  La  marquise  se  jeta  à  genoux  devant  son 
prie-dieu,  et  attendit.  Un  moment  après,  la  voiture  de  M.  de  Blanquefort  entra 
dans  la  cour  :  —  Est  il  seul?  demanda  la  malheureuse  mère  à  M"'^  Godefroi  qui 
regardait  en  bas,  cachée  derrière  les  persiennes. 

—  Il  est  seul,  répondit-elle  en  revenant  vers  sa  sanir  ;  allons,  Cécile,  soyez  au 
moins  calme  et  résignée. 

—  Je  le  suis.  Dieu  me  fait  cette  grâce,  dit  la  marquise  avec  l'accent  d'une  secrète 
exaltation,  comme  si  la  courte  prière  qu'elle  venait  de  faire  lui  eût  tout  à  coup 
rendu  une  sorte  de  courage  et  de  tranquillité. 

Le  marquis  aborda  sa  femme  et  sa  belle-sœur  avec  le  même  sang-froid,  la  même 
politesse  aisée  et  grave  qu'il  avait  montrée  à  la  première  entrevue;  il  excusa  le 
comte  Armand,  qui,  engagé  pour  un  dîner  d'étiquette,  n'avait  pu  l'accompagner, 
et  parla  ensuite  pendant  une  demi-heure  des  choses  les  plus  indifférentes.  Les  deux 
femmes  ne  prenaient  à  cet  entretien  que  la  part  indispensable  ;  elles  tâchaient  de 
paraître  calmes,  mais  il  était  facile  de  deviner  que  la  marquise  luttait  contre  une 


LE    DERISIER    OBLAT.  Gll 

secrète  épouvante,  et  que  l'inquiétude  ôtait  à  M™"  Godefroi  une  partie  de  sa  liberté 
d'esprit  ordinaire.  Au  milieu  de  cette  conversation  languissante,  M.  de  Blanquelort 
se  tourna  vers  sa  femme  et  lui  dit  sans  aucun  préambule  :  —  Ma  visite  a  aujour- 
d'hui un  autre  motif  que  le  plaisir  de  rendre  mes  devoirs  à  votre  sœur;  je  viens 
vous  demander  si  vous  persistez  à  accomplir  le  vœu  que  vous  avez  fait  pour  votre 
second  lils. 

—  Oui,  monsieur,  répondit  la  marquise  sans  hésiter,  mais  d'une  voix  mourante. 

—  En  ce  cas,  j'ai  décidé  qu'Estève  entrerait  au  noviciat  très-prochainement,  re- 
prit M.  de  Blanquefort  d'un  ton  bref;  il  est  temps  de  commencer  ses  préparatifs 
de  voyage  ;  il  partira  avec  madame  votre  sœur. 

M"'«  Godefroi  regarda  son  beau-frère  avec  un  geste  de  doute,  de  stupéfaction  ; 
elle  était  tentée  de  prendre  ses  paroles  comme  une  raillerie,  tant  cette  proposition 
de  mettre  elle-même  Estève  en  religion  lui  semblait  étrange.  La  marquise  avait 
mieux  compris  l'intention  de  son  mari,  et  elle  s'écria  toute  tremblante  : 

—  Vous  voulez  que  cet  enfant  parte  avec  ma  sœur;  et  où  doit-elle  le  mener, 
monsieur? 

—  Ne  l'avez-vous  pas  deviné  déjà?  répondit  froidement  M.  de  Blanquefort;  dans 
la  maison  dont  l'un  de  mes  proches  parents,  le  révérend  père  Anselme,  est  prieur, 
à  l'abbaye  de  Châalis. 

—  Si  loin  de  moi.  mon  Dieu!  si  loin  que  je  ne  le  reverrai  jamais,  murmura  la 
marquise  avec  désespoir.  Ah  !  monsieur,  j'avais  espéré  que  vous  ne  me  sépareriez 
pas  ainsi  de  lui,  qu'il  me  serait  permis  de  le  revoir  quelquefois.  Le  sacrifice  que 
vous  ordonnez  est  au-dessus  de  mes  forces. 

Le  marquis  la  regarda  fixement,  et  dit  avec  le  même  calme  :  —  Il  dépend  de 
vous  de  ne  pas  l'accomplir.  C'est  vous  qui  avez  décidé  du  sort  de  cet  enfant,  qui 
l'avez  voué  à  Dieu;  vous  pouvez  le  lui  reprendre;  le  pape  vous  relèvera  de  votre 
vœu. 

—  Ma  sœur!  s'écria  M"'''  Godefroi  incapable  de  se  contenir  plus  longtemps;  ma 
sœur,  c'est  le  parti  que  vous  dictent  la  raison,  la  justice,  vos  sentiments  de  mère. 
Quel  scrupule,  quelle  frayeur  insensée  peut  vous  arrêter? 

—  Oui,  madame,  dites-le,  ajouta  le  marquis  sans  détourner  de  dessus  sa  femme 
ses  yeux  animés  d'une  ironie  cruelle,  d'une  fureur  contenue;  si  vous  le  pouvez, 
expliquez  les  scrupules  de  votre  conscience  et  les  pensées  qui  vous  troublent. 

La  marquise  garda  le  silence  et  se  cacha  le  visage  dans  son  mouchoir,  comme 
pour  étouffer  ses  pleurs.  M.  de  Dlanquefort  reprit  lentement  : 

—  Vous  vous  taisez!  je  n'insiste  pas.  Je  ne  m'attribue  pas  le  droit  de  vous  inter- 
roger comme  un  confesseur.  Vous  ne  devez  compte  qu'à  Dieu  et  au  père  Damase 
de  l'état  de  votre  âme.  Vous  venez  de  me  faire  connaître  votre  résolution,  vous 
m'avez  dit  que  vous  persistiez  dans  le  vœu  qui  vous  fut  dicté  par  la  dévotion,  la 
crainte  de  Dieu,  la  pensée  du  salut  éternel.  A  présent  que  vous  avez  vous-même 
pour  la  seconde  fois  décidé  du  sort  de  votre  fils,  c'est  à  moi  qu'appartient  l'exécu- 
tion de  votre  vœu.  La  maison  où  Estève  doit  faire  profession  est  une  des  plus  riches  et 
des  plus  anciennes  abbayes  du  royaume.  J'ai  été  déterminé  d'ailleurs  par  des  liens  de 
parenté.  L'aïeule  du  prieur  de  Chàalis  était  une  Blanquefort.  Le  i)ère  Anselme  est 
un  religieux  comme  il  n'y  en  a  malheureusement  plus  guère  aujourd'hui,  zélé, 
fervent,  sévère  dans  l'observation  de  la  règle.  S'il  avait  un  peu  moins  de  sainteté 
et  un  peu  plus  d'intrigue,  il  serait  aujourd'hui  provincial  de  son  ordre;  mais  son 
ambition  se  borne  à  bien  gouverner  son  abbaye.  Voilà  l'homme  sous   l'autorité 


612  LE    DEUMEn    OBLA.T. 

duquel  Estève  doit  passer  sa  vie.  Vous  voyez,  madame,  que  je  suis  cnlré  dans  vos 
pieuses  intentions,  et  que  je  m'y  suis  en  tout  conformé. 

La  marquise  ne  fit  aucune  objection.  Elle  s'était  soumise,  et  un  sombre  accable- 
ment avait  succédé  à  la  première  explosion  de  sa  douleur.  M""'  Godefroi  se  taisait 
aussi,  retenue  par  sa  promesse,  mais  le  cœur  animé  de  sourdes  résolutions.  L'énergie 
naturelle  de  son  caractère  lui  faisait  envisager  sans  crainte  une  explication  violente 
avec  le  marquis,  et  considérer  avec  une  amère  compassion  la  faiblesse,  les  mortelles 
angoisses,  la  morne  résignation  de  sa  sœur.  Le  marquis  s'aperçut  peut-être  de  ces 
dispositions;  mais  il  n'eut  pas  l'air  de  remarquer  la  contenance  indignée  de  M'""  Go- 
defroi et  le  silence  obstiné  qu'elle  gardait. 

—  Madame,  lui  dit-il  du  ton  le  plus  simple,  il  me  reste  à  vous  faire  mes  excuses 
pour  l'embarras  que  cet  enfant  va  vous  causer. 

—  Point  du  tout,  monsieur,  répondit-elle  froidement;  en  venant  ici,  j'avais  espéré 
obtenir  de  vous  et  de  sa  mère  la  permission  de  l'emmener  pour  quelques  mois  à 
Paris. 

—  C'est  à  merveille;  une  fois  arrivé,  vous  le  garderez  quelques  jours,  si  vous 
lejugez  convenable,  ensuite  une  personne  de  confiance  pourra  le  conduire  à  Chàalis. 

—  Non,  non,  ce  n'est  pas  ainsi  qu'il  nous  quittera,  interrompit  M'""  Godefroi 
avec  un  profond  sentiment  d'amertume;  si  Estève  ne  peut  échapper  à  son  sort,  si, 
pour  accomplir  le  vœu  de  sa  mère  et  votre  volonté,  il  doit  aller  s'ensevelir  dans  un 
cloître,  mon  mari,  mes  enfants  et  moi,  nous  le  conduirons  jusqu'à  la  porte  de 
l'abbaye  de  Cliâalis,  nous  recevrons  ses  derniers  adieux,  et  il  saura  du  moins  qu'il 
laisse  derrière  lui  une  famille  qui  le  regrette. 

A  cette  réponse,  le  marquis  se  tourna  vers  sa  femme  avec  un  geste  violent,  et 
lui  dit  :  — Sur  mon  âme!  on  dirait,  à  entendre  votre  sœur,  que  je  force  votre 
volonté,  et  que  je  suis  un  père  dénaturé,  le  tyran,  le  fléau  de  ma  famille! 

—  Oh!  monsieur!  qui  oserait  le  penser,  s'écria  la  marquise  d'une  voix  tremblante, 
qui  oserait  se  plaindre?  Ce  n'est  pas  moi,  vous  le  voyez. 

En  entendant  la  malheureuse  mère  d'Estève  protester  ainsi  de  sa  soumission, 
M™*"  Godefroi  détourna  les  yeux,  et  alla  s'asseoir  à  l'écart.  Le  marquis,  après  avoir 
marché  un  moment  dans  le  salon,  comme  pour  laisser  à  sa  propre  irritation  le 
temps  de  se  calmer,  revint  près  de  sa  femme. 

—  Tout  étant  ainsi  réglé  et  arrêté,  je  vais  vous  quitter,  lui  dit-il;  ce  soir,  j'an- 
noncerai dans  le  monde  que  cet  enfant  voué  à  Dieu,  et  que  depuis  longtemps  on 
n'appelle  plus  que  l'oblat,  est  près  de  ratifier  la  i)romesse  que  vous  fîtes  pour  lui. 
C'est  d'un  grand  exemple  ;  mais  on  connaît  votre  haute  piété,  et  personne  ne  s'en 
étonnera. 

Comme  il  s'avançait  pour  prendre  aussi  congé  de  M"'<^  Godefroi,  elle  se  leva  et 
vint  à  lui.  —  Monsieur,  lui  dit-elle,  je  dois  partir  dans  quatre  jours;  peut-être  ne 
pourrez-vous  pas  revenir  ici  recevoir  mes  adieux  ;  demain,  si  vous  voulez  le  per- 
mettre, j'irai  vous  les  faire  à  Aix,  chez  vous,  et  embrasser  une  dernière  fois  mon 
neveu  le  comte  Armand. 

—  Oui,  madame,  répondit  le  marquis  étonné  de  cette  brusque  détermination  ; 
demain,  j'aurai  l'honneur  de  vous  recevoir. 

II  sortit;  les  deux  femmes  écoutèrent  en  silence  le  bruit  de  ses  pas  se  perdre  dans 
l'escalier  et  la  porte  se  refermer  sur  lui.  Quand  la  voiture  eut  roulé  bruyamment 
hors  de  la  cour,  quand  il  fut  décidément  parti,  M"'^  Godefroi  se  rapprocha  de  sa 
sœur,  et  lui  dit  :  —  Vous  n'avez  osé  défendre  ni  votre  enfant,  ni  vous-même;  et 


LE    DEnMER    ODLAT.  G13 

moi,  retenue  par  vos  frayeurs,  par  ma  promesse,  j'ai  gardé  le  silence,  je  n'ai  pu 
venir  à  voire  secours,  j'ai  laissé  faire  M.  de  Blanquefort  ;  mais,  je  vous  le  jure,  il 
n'accomplira  pas  sans  obstacle  ses  desseins  :  demain,  je  le  retrouverai. 

—  Que  voulez-vous  faire,  grand  Dieu?  s'écria  M"""  de  Blanquefort  en  sortant  à 
ces  mots  de  son  anéantissement. 

—  Je  veux  aller  trouver  votre  mari,  répondit  froidement  M'""  Godefroi,  je  veux 
lui  dire  ce  que  je  lui  aurais  dit  aujourd'lmi,  si  vous  ne  m'eussiez  fermé  la  bouche. 
Soyez  tranquille,  vous  ne  serez  pas  là  ;  vous  et  votre  flls,  vous  serez  à  l'abri  de  ces 
emportements,  de  ces  violences  qui  vous  font  trembler  pour  la  vie  de  tous  deux  ; 
moi,  je  ne  crains  rien. 

—  Mon  Dieu!  je  suis  donc  perdue!  s'écria  la  marquise  hors  d'elle-même.  Adélaïde, 
renoncez  k  voire  résolution,  je  vous  en  supplie.  Vous  ne  voulez  donc  pas  me  croire 
quand  je  vous  dis  qu'il  y  va  de  ma  vie  et  de  l'honneur  de  notre  famille? 

—  C'est  au  nom  de  cet  honneur  que  je  parlerai,  répliqua  M""'  Godefroi;  c'est 
par  la  crainte  du  blâme,  par  le  respect  humain,  par  l'orgueil  qui  est  son  dieu,  que 
j'attaquerai  cet  homme.  Vos  craintes  vous  aveuglent  :  il  n'y  a  pas  tant  de  péril 
que  vous  croyez  à  lui  dire  la  vérité.  Ce  gentilhomme  si  jaloux  de  son  honneur,  ce 
magistrat  intègre  a  su  tromper  le  monde  à  force  d'hypocrisie,  donner  à  un  sordide 
et  détestable  calcul  l'apparence  d'une  tolérance  pieuse.  En  sacriiiant  son  second 
fds,  il  a  l'air  de  céder  à  vos  intentions,  et  il  satisfait  impunément  la  haine  abomi- 
nable qu'il  porte  à  son  propre  sang.  Et  vous  ne  voulez  pas  qu'il  tremble  quand  je 
le  menacerai  de  dévoiler  de  telles  iniquités,  de  dire  tout  ce  que  vous  avez  souffert 
depuis  seize  ans!  J'irai  le  trouver,  je  le  démasquerai,  vous  dis-je.  Courage,  nia 
sœur!  relevez-vous,  envisagez  votre  situation.  Qui  pouvez-vous  craindre?  Vous 
avez  pour  vous  la  vérité,  la  justice,  la  loi. 

—  Non,  non,  ma  sœur,  s'écria  la  marquise  en  proie  à  une  agitation  effrayante; 
non  :  l'apparence  vous  abuse. 

Et,  se  jetant  impétueusement  à  genoux,  elle  ajouta  :  —  M.  de  Blanquefort  a  été 
sévère,  inflexible  jusqu'à  la  cruauté,  mais  il  a  été  juste —  il  a  été  juste  en  chassant 
de  sa  maison  l'enfant  qui  n'est  pas  le  sien  !... 

Cette  déclaration,  cet  aveu  d'une  faute  qu'elle  n'avait  pas  même  soupçonnée, 
frappèrent  M'""  Godefroi  comme  un  éclair,  un  coup  de  foudre;  elle  vit  d'un  regard 
l'entière  vérité  et  toute  l'étendue  du  malheur  de  la  marquise.  Penchée  sur  cette 
femme  qui  sanglotait  à  ses  pieds,  et,  pâle,  tremblante  elle-même  de  saisissement, 
elle  la  releva  et  la  serra  contre  son  sein.  Quand  les  sanglots  qui  couvraient  sa  voix 
se  furent  apaisés,  elle  lui  dit  :  —  Mais  votre  mari  s'est  vengé...  Celui  que  vous  avez 
aimé  n'existe  plus. 

—  M.  de  Blanquefort  s'est  fait  justice  de  ses  propres  mains,  répondit  la  marqui.se 
avec  un  calme  encore  plus  effrayant  que  les  transports  de  douleur  qu'elle  venait 
d'éprouver;  oui,  il  a  été  tout  ensemble  le  juge  et  le  bourreau...  et,  quand  tout  a 
été  fini,  il  a  traîné  sous  mes  yeux  le  corps  sanglant  de  celui  qu'il  venait  d'assas- 
siner. C'est  aujourd'hui  le  funeste  anniversaire  de  celte  mort. 

—  Ah!  malheureuse,  malheureu.se!  murmura  M""'  Godefroi. 

—  Vous  voyez,  ma  sœur,  quel  a  été  le  châtiment  de  ma  faute,  reprit  la  marquise, 
châtiment  terrible  et  qui  n'est  pas  retombé  sur  moi  seule!  J'ai  offert  le  reste  de 
ma  vie  en  expiation,  et  Dieu,  dans  sa  miséricorde,  m'a  recueillie.  Quand  ce  pauvre 
enfant  est  venu  au  monde,  je  l'ai  donné  à  lui  pour  le  sauver,  je  l'ai  remis  entre  ses 
bras  pour  qu'il  le  défendit,  car  je  ne  pouvais  moi-même  le  protéger  et  le  défendre. 


614  LE    DERÎVIER    OBLAT. 

Que  serions-nous  devenus,  Seigneur,  si  vous  n'aviez  eu  pitié  de  ma  détresse  el 
accepté  mon  repentir? 

—  Hélas!  dit  M'""  Godefroi,  pourquoi  ne  vous  êtes-vous  pas  souvenue  qu'il  y 
avait  une  personne  au  monde  près  de  laquelle  vous  pouviez  vous  réfugier?  Pourquoi 
n'êtes-vous  pas  venue  me  trouver  avec  votre  enfant? 

—  J'en  eus  la  pensée,  ma  sœur,  mais  M.  de  Blanquefort  ne  m'aurait  pas  laissé 
vivre  en  paix  près  de  vous.  Sa  vengeance  n'aurait  pas  été  assouvie  si  j'eusse  trouvé 
pour  ce  malheureux  enfant,des  protecteurs,  une  famille.  Il  le  hait  comme  le  témoi- 
gnage vivant  de  ma  honte  et  de  son  déshonneur,  et,  n'en  doutez  point,  il  se  serait 
une  seconde  fois  vengé;  Estève  serait  mort  de  sa  main  si  je  ne  l'eusse,  pour  ainsi 
dire,  retiré  de  ce  monde  en  le  vouant  à  Dieu. 

—  Ce  vœu  a  satisfait  sa  justice,  sinon  sa  vengeance,  dit  trislement  M"'»  Godefroi; 
en  faisant  profession,  Estève  renonce  à  tout  l'héritage  de  celui  dont  il  est  le  fils  aux 
yeux  du  monde  et  de  la  loi;  il  quitte  jusqu'à  son  nom;  Estève  de  Blanquefort  ne 
sera  plus  que  le  frère  Estève.  Mais  pourquoi  le  marquis  exige-t-il  que  son  sort 
s'accomplisse  dès  à  présent?  Pourquoi  ne  le  laisse-t-il  pas,  pendant  quelques  années 
encore,  vivre  ici  près  de  vous,  comme  il  a  si  longtemps  vécu?  Peut-être  vos 
instances,  vos  prières,  les  miennes,  obtiendront-elles  ce  délai. 

—  Non,  non,  ma  sœur,  répondit  la  marquise  ;  je  comprends  les  préoccupations 
de  son  esprit  :  il  craint  de  mourir  avant  d'avoir  assuré  l'accomplissement  d'une 
promessedont  notre  saint-père  le  pape  peut  me  relever;  il  veut  qu'Estèvesoit  engagé 
par  des  vœux  irrévocables  avant  que  mon  fds  aîné  devienne  le  chef  de  la  famille. 

—  Il  faut  se  soumettre,  dit  M'"<=  Godefroi,  abattue  sous  le  coup  de  ces  fatales 
révélations.  Maintenant,  ma  sœur,  je  n'ai  plus  de  conseils  à  vous  donner;  mais 
vous  trouverez  toujours  près  de  moi  des  consolations,  des  secours  :  dans  la  situa- 
lion  terrible  où  vous  êtes,  que  puis-je  pour  vous,  que  voulez-vous  que  je  fasse  ? 

—  Rien,  plus  rien,  ma  chère  Adélaïde,  répondit  la  marquise  en  baissant  la  tête 
avec  un  geste  de  repentir,  de  profonde  humilité;  je  n'ose  même  plus  vous  deman- 
der votre  amitié;  vous  avez  toujours  été  une  femme  sage,  une  épouse  fidèle,  et 
vous  devez  mépriser,  au  fond  de  voire  âme,  la  malheureuse  qui  a  trahi  son  devoir. 

—  Cécile,  ma  chère  Cécile,  est-il  rien  au  monde  qui  puisse  vous  ôter  mon  affec- 
tion ?  s'écria  M""*^  Godefroi;  ah  !  fussiez-vous  mille  fois  plus  coupable,  fussiez-vous 
méprisée,  repoussée  par  tous,  votre  sœur  vous  resterait  et  vous  aimerait  encore. 

Elles  se  jetèrent  dans  les  bras  l'une  de  l'autre  en  fondant  en  larmes,  comme 
autrefois  à  la  porte  du  couvent  des  bénédictines,  lorsqu'elles  prononçaient  de  si 
tristes  adieux;  mais  alors  une  vague  espérance  était  au  fond  de  cette  désolation, 
une  résolution  énergique  pouvait  les  sauver,  el  maintenant,  à  bout  de  leur  avenir, 
elles  pleuraient  sur  des  malheurs  à  jamais  irréparables. 

—  Ma  sœur,  dit  enfin  la  marquise  en  réprimant  sa  douleur  el  son  attendrisse- 
ment, soyons  calmes;  j'ai  peu  de  temps  pour  tout  ce  qui  me  reste  à  faire.  Et 
d'abord,  c'est  à  vous  que  je  dois  adresser  une  prière,  c'est  à  vous  queje  vais  deman- 
der une  promesse.  Vous  allez  emmener  cet  enfant  ;  songez,  hélas!  que  le  contact  du 
monde  et  jusqu'à  vos  soins  pourraient  lui  être  funestes,  songez  que  sa  perte  el  son 
salut  dépendent  de  sa  foi.  Adélaïde,  la  promesse  que  j'ose  exiger  vous  paraîtra 
bizarre,  elle  vous  blessera  peut-être;  mais  pardonnez  aux  prévisions,  aux  frayeurs 
d'une  mère.  Vous  n'avez  pas  nos  croyances,  ma  sœur,  vous  raisonnez  sur  les 
mystères  que  nous  adorons  ;  un  mol  échappé  de  votre  bouche  pourrait  jeter  un 
doute  dans  l'âme  d'Eslève,  et  la  remplir  de  trouble  et  de  regrets;  un  seul  regard 


LE    UERINIER    URL  AT.  Ol'-') 

jeté  hors  du  clollre  où  il  doit  passer  sa  vie  pourrait  lui  laisser  quelque  l'atal  sou- 
venir. l*roiiieltez-moi  de  l'en  préserver,  promettez-moi  que  le  pauvre  oblat  ne  tra- 
versera seulement  pas  celte  Babylone  où  vous  vive/.  ;  promettez-moi  de  ne  pas  lui 
donner  même  l'espérance  de  vous  revoir  en  le  quittant  au  seuil  de  l'abbaye  de 
Châalis... 

—  Je  vous  le  promets,  ma  sœur,  répondit  M"'"  Godefroi. 

—  A  présont,  laissez-moi  seule,  ma  chère  Adélaïde,  reprit  la  marquise;  j'ai 
besoin  de  prier  Dieu.  Dans  une  heure,  vous  viendrez  me  retrouver  avec  mon  (ils 
et  l'ahbé  Girou. 

Elle  alla  s'enfermer  dans  sa  chambre.  Rien  encore  n'avait  transpiré  dans  la 
maison.  L'abbé  était  descendu  an  jardin  pour  lii-e  son  bréviaire.  Estève,  n'ayant 
pas  Ironvé  sa  mère  au  salon,  se  promenait  tristement  pendant  sa  récréation,  et 
réfléchissait  peut-être  à  cette  nouvelle  visite  du  marquis,  pendant  laquelle  il  avait 
inutilement  attendu  l'ordre  de  descendre  pour  rendre  ses  devoirs  à  son  père. 

Au  bout  d'une  heure,  M™"  Godefroi  entra  silencieusement  chez  la  marquise; 
Estève  la  suivait  avec  l'abbé  Girou.  M°'<'  de  Blanquefort  était  assise  devant  son 
prie-dieu  ;  une  pâleur  effrayante  couvrait  ses  traits  décomposés  comme  ceux  d'une 
mourante;  pourtant  elle  paraissait  calme,  et  l'accent  de  sa  voix,  ordinairement 
bas  et  voilé,  semblait  plus  distinct  et  plus  ferme.  Elle  dit  à  Estève  d'approcher  ;  il 
se  mit  à  genoux  près  d'elle,  sur  le  prie-dieu.  Alors,  sans  faiblesse,  sans  émotion 
apparente,  soutenue  par  cet  immense  amour  de  mère  qui  lui  commandait  de  ren 
fermer  toutes  ses  douleurs,  d'étouffer  son  désespoir  pour  rendre  plus  facile  le 
sacritice  de  cet  enfant,  dont  l'âme  allait  frémir  à  ses  premières  paroles,  elle  annonça 
à  Estève  qu'il  allait  partir  avec  sa  tante,  et  que  très-prochainement  il  entrerait  au 
noviciat  chez  les  pères  bénédictins  de  Châalis. 

A  cette  nouvelle,  le  pauvre  enfant  baissa  la  tête  tout  éperdu,  et  se  prit  à  pleurer 
amèrement.  Il  y  eut  un  silence.  M""  Godefroi  se  cachait  la  figure  dans  son  mou- 
choir ;  l'abbé  Girou  essuyait  en  tremblant  les  grosses  larmes  qui  coulaient  sur  son 
visage  vénérable  ;  la  marquise  seule  paraissait  calme,  et  son  regard,  attaché  sur  le 
Christ  qui  surmontait  son  prie-dieu,  avait  une  expression  ineffable  de  souffrance 
contenue  et  desombre  sérénité. 

—  Mon  enfant,  dit-elle  avec  douceur,  en  réprimant  tons  les  signes  d'un  atten- 
drissement qui  aurait  augmenté  la  douleur  d'Estève,  mon  enfant,  pourquoi  pleurez- 
vous  ainsi?  pourquoi  votre  cœur  se  révolte-t-il  à  la  pensée  de  me  quitter?  Vous 
allez  consacrer  votre  vie  à  Dieu,  auquel  je  vous  ai  donné  avant  votre  naissance; 
vous  allez  trouver  votre  père  spirituel,  vos  frères  en  religion,  toute  une  famille 
unie  par  la  charité,  par  des  liens  de  paix  et  d'amour.  Peut-être  un  jour  aurai-je  le 
bonheur  de  vous  revoir  dans  la  sainte  maison  où  vous  êtes  près  d'entrer;  mais,  si 
cette  consolation  m'était  refusée,  si  je  venais  à  mourir  loin  de  vous,  adorez  la 
volonté  suprême,  et  songez  qu'il  n'est  point  de  séparation  éternelle  pour  ceux  qui 
ont  vécu  dans  la  pensée  du  salut;  songez  que  je  serai  allée  vous  attendre  dans  le 
ciel,  aux  pieds  de  Dieu. 

Elle  se  tut  épuisée,  à  bout  de  ses  forces,  mais  non  de  son  dévouement,  de  sa 
résignation.  D'un  signe,  elle  pria  l'abbé  d'emmener  Estève.  car  elle  pensa  qu'il 
achèverait  plus  promptement  de  se  calmer  hors  de  sa  présence,  et  que,  revenu  de 
ce  premier  mouvement,  il  pourrait  être  consolé  et  persuadé  par  les  exhortations 
du  vieux  prêtre.  En  effet,  le  soir  même,  Estève,  quoique  profondément  triste  et 
malheureux  de  quitter  sa  mère,  .songeait  sans  répulsion  et  sans  effroi  à  la  nouvelle 


G16  LE    DERMEn    OBLAT. 

vie  qui  l'attendait;  il  était  déjà  accoutumé  à  l'idée  de  revêtir  la  coule  et  l'aumussc 
des  bénédictins  de  Châalis. 

La  marquise  était  restée  seule  avec  sa  sœur.  Immobile  à  la  même  place,  et  trop 
faible  pour  parler  ou  faire  une  lecture,  elle  semblait  prier  mentalement.  De  temps 
en  temps,  M'"«  Godefroi  prenait  un  livre  posé  sur  le  prie-dieu  et  lui  lisait  à  haute 
voix  quelques  morceaux  de  VJmitation.  La  Babeau  pleurait  tout  bas  dans  un  coin 
de  la  chambre  Avant  de  se  retirer,  M""^  Godefroi  s'agenouilla  près  du  lit  de  sa 
sœur,  qui  venait  de  se  coucher,  et  lui  dit  :  —  Je  donnerais  bien  des  années  de  ma 
vie  pour  vous  sauver  toutes  ces  angoisses;  mais  je  ne  puis  rien,  mon  Dieu!  Pour- 
tant il  dépend  de  moi  de  retarder  cette  cruelle  séparation.  Je  devais  partir  dans 
quatre  jours  ;  je  resterai  plus  longtemps,  bien  plus  longtemps,  je  resterai  tant  qu'on 
ne  viendra  pas  me  chercher  de  Paris. 

—  Non,  ma  chère  sœur,  répondit  la  marquise  d'une  voix  faible  et  en  serrant  la 
main  de  la  vieille  dame  contre  son  visage  livide  et  froid,  non,  cette  situation  ne 
peut  se  prolonger  ;  on  ne  peut  vivre  dans  l'attente  et  la  prévision  d'une  séparation 
si  douloureuse  Mes  forces  y  succomberaient. 

Toute  la  journée  du  lendemain  se  passa  tranquillement!  M"'"  de  Blanquefort 
retint  son  fils  auprès  d'elle  et  lui  parla  longuement  de  sa  vocation,  de  ses  devoirs, 
de  son  avenir.  M""  Godefroi  et  l'abbé  l'écoutaient,  touchés  jusqu'aux  larmes  et 
frappés  de  surprise,  car  il  s'était  opéré  en  elle  une  singulière  et  merveilleuse 
transformation.  Cette  femme,  qui  jusqu'alors  avait  fait  consister  la  religion  dans 
de  minutieuses  pratiques  de  dévotion,  dans  de  cruelles  austérités,  dans  l'étroite 
observation  d'inutiles  devoirs,  s'élevait  tout  à  coup  aux  sublimes  hauteurs  de  la 
philosophie  chrétienne.  Elle  trouvait,  pour  raffermir  l'âme  de  son  fils,  des  pensées, 
des  paroles,  telles  que  Dieu  en  inspirait  à  la  pieuse  mère  de  saint  Augustin.  Estève, 
agenouillé  près  du  lit,  recueillait  ces  discours  avec  une  avide  et  douloureuse  at- 
tention; mais  c'était  moins  le  sens  élevé,  profond,  qui  se  gravait  dans  sa  mémoire, 
que  l'accent  de  la  marquise,  que  cette  voix  entrecoupée  dont  les  inflexions  étaient 
si  pleines  de  tendresse  et  de  persuasion. 

La  fermeté,  l'abnégation  de  M™"  de  Blanquefort  ne  se  démentirent  pas  pendant 
les  tristes  jours  qui  précédèrent  le  départ  d'Estève.  L'instinct  de  sa  tendresse 
trouva  sûrement  tous  les  moyens  d'adoucir  pour  lui  cette  séparation,  qu'elle  en- 
visageait avec  autant  d'effroi  que  le  terme  de  sa  propre  vie.  L'abbé  Girou  eut 
moins  de  force  ;  son  cœur  se  brisait  à  la  pensée  de  quitter  cet  enfant,  objet  de  si 
tristes  soins,  et  il  ne  pouvait  dissimuler  sa  profonde  affliction. 

Enfin,  le  moment  fatal  arriva.  Aux  premières  clartés  d'un  beau  jour  de  sep- 
tembre, la  voiture  de  M™^  Godefroi  roula  dans  la  cour  de  la  Tuzelle.  Déjà  l'on  avait 
chargé  les  bagages;  le  postillon  était  en  selle,  et  faisait  siffler  son  fouet;  les  che- 
vaux, impatients,  battaient  le  pavé  avec  de  sauvages  hennissements.  —  M""'  Go- 
defroi parut  sur  le  perron.  —  L'abbé  la  suivait  avec  Estève. 

—  Monsieur,  dit-elle  en  lui  serrant  la  main,  je  vous  recommande  ma  sœur 

La  marquise  s'avança  la  dernière.  Elle  ne  jeta  qu'un  regard  surla  voiture,  et,  ser- 
rant son  fils  dans  ses  bras,  elle  lui  dit  :  —  Estève,  tous  les  jours  de  ta  vie,  sou- 
viens-toi de  ta  pauvre  mère,  et  prie  Dieu  pour  elle  ! 

A  ces  mots,  elle  le  remit  par  un  brusque  mouvement  à  M""  Godefroi  et  rentra 
précipitamment.  —  Une  minute  après,  Estève  sanglotait,  le  front  appuyé  sur  l'é- 
paule de  sa  tante,  et  le  carrosse  roulait  sur  la  grande  route  de  Paris. 

M"'  Charles  REYBAUf. 


LA  MONARCHIE 


DES  AFGHANS. 


Les  provinces  au  delà  de  i'Indus  qui  coniposaienl  naguère  la  monarchie  des 
Afghans  ont  pris  une  si  grande  part  d'importance  dans  la  politique  anglaise,  qu'il 
ne  sera  peut-être  pas  sans  intérêt  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  les  événements  qui  se 
sont  accomplis  dans  cette  partie  de  l'Asie  depuis  les  trente  dernières  années,  et  sur 
la  vie  des  hommes  qui  y  ont  joué  les  premiers  rôles.  Nous  ne  remonterons  pas  au  , 
delà  du  commencement  de  ce  siècle,  car  il  est  déjà  peu  facile  de  jeter  une  certaine 
clarté  dans  l'histoire  contemporaine  de  ces  pays  perdus  et  dans  le  récit  des  révolu- 
lions  très-précipitées  et  très-confuses  qui  ont  amené  le  démembrement  de  la  mo- 
narchie fondée  par  Ahmed -Shah  en  1747.  De  tous  les  hommes  remarquables  qui 
ont  figuré  depuis  trente  ans  dans  les  annales  de  l'Afghanistan,  il  n'y  en  pas  un  seul 
qui  soit  mort  de  mort  naturelle.  La  monarchie  elle-même  n'a  pas  vécu  quatre-vingts 
ans;  il  y  avait  des  Afghans  plus  vieux  qu'elle,  et  quand  Burnes  visita  Caboul  en 
1832,  il  y  vit  un  homme  de  cent  quatorze  ans  qui  avait  vu  naître  et  mourir  la 
domination  des  Douranis. 

Timour,  fils  d'Ahmed,  mourut,  comme  nous  l'avons  dit,  en  1793.  A  sa  mort,  la 
monarchie  afghane  se  composait  des  principautés  de  Cachemir,  de  Peschawer,  de 
Candahar,  de  Caboul  et  de  Hérat.  Les  Douranis  avaient  en  outre  un  droit  de  suze- 
raineté sur  les  émirs  du  Sindy,  qui  leur  payaient  tribut.  Dans  les  guerres  civiles 
qui  suivirent  la  mort  de  Timour.  le  Cachemir,  le  plus  riche  joyau  de  la  couronne 
des  Douranis,  tomba  entre  les  mains  de  Runjet-Singh,  roi  de  Lahore;  Peschawer 
fut  érigé  en  principauté  séparée,  sous  la  suzeraineté  de  Runjet-Singh,  qui  lui  imposa 
un  tribut;  Hérat,  Candahar  et  Caboul  furent  également  démembrés  de  la  monarchie 
et  formèrent  des  États  indépendants,  sous  des  chefs  différents.  La  principauté  de 
Hérat  était,  comme  nous  l'avons  dit,  la  seule  qui  fût  restée  en  la  possession  de 
l'ancienne  famille  royale,  avant  que  les  Anglais  eussent  rétabli  sur  le  trône  de 
Caboul  un  des  fils  de  Timour,  shah  Soudja. 

TOflE  i.  40 


018  LA    MO^TARrilIE    DES    AFGHANS. 

Timour  laissa  quatre  fils,  tUi  moins  l'iiistoire  n'en  connaît  pas  d'aiilres;  ce  qui 
ne  prouve  rien,  car  le  chef  de  Peschawer,  (niand  lUunes  passa  par  sa  cour,  avait 
eu  déjà  soixante  enfants,  et  il  ne  put  jamais  dire  au  voyageur  ant;lais  le  nombre 
exact  de  ceux  qui  vivaient  encore.  Les  descendants  connus  de  Timoiir  étaicul 
Zehnian,  Mahmoud,  Eyoub  et  Soudja.  De  ces  quatre  frères,  le  premier,  Zehman- 
Shah,  détrôné  et  aveuglé  par  son  frère  Mahmoud,  est  retiré  à  Loudiana,  où  il  vil 
d'une  pension  du  gouvernement  anglais.  Il  est  devenu,  dit  Burnes,  extrêmement 
dévot,  et  passe  tout  son  temps  à  écouter  la  lecture  du  Coran.  Mahmoud,  après 
avoir  régné  quelques  années,  détrôné  par  la  famille  des  Barukzis,  est  mort  en  1820, 
à  Hérat,  qu'il  a  laissé  à  son  fils  Kamram.  Eyoub,  qui  lui  avait  succédé  un  instant, 
s'est  réfugié,  pendant  les  guerres  civiles,  h  la  cour  de  Lahore,  et  a  depuis  complé- 
leincnt  disparu  de  la  scène.  Nous  retrouverons  trop  souvent  le  nom  du  quatrième 
fils  de  Timour,  shah  Soudja,  pour  qu'il  soit  nécessaire  de  le  rappeler  ici. 

Les  Afghans  sont  constitués  féodalemenl,  et  partagés  en  tribus  qui  ressemblent 
beaucoup  aux  anciens  clans  d'Ecosse.  Deux  grandes  tribus  apparaissent  au  premier 
rang  dans  les  guerres  civiles  de  l'Afghanistan,  celle  des  Douranis,  et  celle  des  Ba- 
rukzis. La  famille  royale  des  Sudozis  ou  des  descendants  d'Ahmed-Shah  est  de  la 
tribu  des  Douranis;  Dost-Mohammed,  auquel  les  Anglais  ont  enlevé  le  trône  de 
Caboul,  est  de  la  tribu  des  Barukzis.  Burnes  dit  que  la  tribu  des  Sudozis  était  peu 
nombreuse,  et  qu'elle  ne  maintenait  sa  domination  qu'avec  l'aide  de  tribus  alliées. 
Le  chef  des  Barukzis,  Ilaji-Djamal,  avait  beaucoup  contribué  à  fonder  la  monarchie 
d'Ahmed-Shah.  Cette  maison  puissante  était  composée  d'environ  60,000  familles, 
et  pouvait  mettre  sur  pied  30,000  cavaliers  (1). 

L'histoire  des  Barukzis  a  des  moments  héroïques.  La  révolution  dynastique  qui 
leur  livra  les  débris  de  la  monarchie  afghane  a  des  traits  frappants  de  ressemblance 
avec  des  passages  de  nos  propres  annales.  C'est,  dans  de  moindres  proportions, 
l'histoire  de  la  chute  des  Mérovingiens  et  de  l'avènement  des  Carlovingiens.  Les 
fils  de  Timour  représentent  très-exactement  les  rois  fainéants;  ils  régnent  et  ne 
gouvernent  pas;  ils  s'endorment  dans  leur  palais  et  laissent  toute  l'autorité  aux 
mains  des  vizirs  Barukzis.  Pendant  longtemps,  les  Barukzis  «  ont  fait  des  rois  et 
n'ont  pas  voulu  l'être;  »  ils  rappelaient  tour  à  tour  de  l'exil  les  princes  Sudozis, 
les  mettaient  sur  un  trône  purement  allégorique,  et  les  renversaient  avec  la  même 
facilité  qu'ils  les  avaient  élevés. 

L'homme  illustre  des  Barukzis,  celui  qui  fait  la  plus  grande  figure  dans  leur 
histoire,  c'est  Feth-Khan,  qui  avait  embrassé  la  cause  de  Mahmoud  contre  ses  trois 
frères.  Il  était  petit-fils  de  Hadji-Djamal,  qui  avait  aidé  Ahmed  à  fonder  la  monar- 
chie des  Douranis.  Ce  fut  lui  qui  battit  en  1809  shah  Soudja,  et  renversa  du  trône 
ce  prince  destiné  à  de  si  étranges  vicissitudes.  La  bataille  eut  lieu  dans  la  plaine 
de  Simia,  près  de  Gundamuk.  Soudja  avait  une  armée  dix  fois  plus  nombreuse  que 
celle  de  son  adversaire,  et  il  se  croyait  si  sûr  de  la  victoire,  qu'il  avait  apporté  avec 
lui  ses  joyaux  et  ses  richesses,  qui  tombèrent  au  pouvoir  du  vainqueur.  Le  roi 
détrôné  erra  pendant  longtemps  de  province  en  province  jusqu'au  moment  où  il 
se  réfugia  chez  les  Anglais. 

Feth-Khan  mit  Mahmoud  sur  le  trône  et  régna  sous  son  nom.  Il  rendit  un  instant 
tout  son  lustre  à  la  monarchie  afghane,  reprit  Cachemir,  qui  était  resté  au  pouvoir 
du  vizir  de  Soudja,  força  les  émirs  du  Sindy  à  payer  leur  ancien  tribut,  et  repoussa 

(1)  Burnes,  Travcls  in  lo  Bockara,  I.  Ill,  liv.  IL 


LA    MONARCUIK    UES    ArGUAINS.  010 

les  attaques  des  Persans  contre  Hcrat.  Le  vizir,  véritable  wiaûr  ilu  palais,  dirigeait 
toutes  les  affaires  du  royaume  pendant  que  Mahmoud  passait  sa  vie  dans  son  liareni. 
("était  bien  le  temps, 

C('t  heureux  lcrii[)s 

Où  les  rois  s'huiior;iieiU  rlu  nom  de  fainéants, 


Ijaissaicnl  leur  sceptre  aux  mains  ou  d'un  maire  ou  d"iin  comte; 
Aucim  soin  n'approeliait  de  leur  paisible  cour, 
On  reposait  la  nuit,  on  dormait  tout  le  jour; 
Seulement  au  piinlemps,  quand  Flore  dans  les  pi.iines 
Faisait  taire  des  venis  les  bruyantes  haleines, 
Quatre  breuls  attelés,  d'un  pas  tianqinlle  et  leiil. 
Promenaient  dans  Caboul  le  monarqu(>  indolent. 

Le  chef  puissant  des  Barukzis  avait  dix-huit  frères,  tous  dévoués,  tous  énergique- 
rnent  trempés.  Dost-Mohammed,  qui  fut  depuis  roi  de  Caboul,  était  de  cette  vail- 
lante légion.  Quand  le  vizir  eut,  en  1811,  une  entrevue  avec  Runjet-Singh,  il  y 
parut  avec  ses  dix-huit  frères.  Quelques-uns  d'entre  eux  lui  conseillaient  fortement 
de  massacrer  le  roi  de  Lahore  pendant  la  conférence:  mais  Felh-Khan  avait  alors 
besoin  des  Seiks  pour  reconquérir  Cachemir,  et  il  s'opposa  à  ce  projet  désespéré. 
Exerçant  véritablement  la  souveraineté,  il  partagea  entre  ses  frères  les  gouverne- 
ments des  provinces,  et  la  famille  des  Barukzis  se  trouvo  ainsi  la  maîtresse  des 
destinées  de  l'Afghanistan. 

Ce  fut  alors  que  le  fils  de  Mahmoud,  Kamram,  résolut  de  délivrer  sou  père  de 
la  tutelle  de  son  trop  puissant  vassal.  Il  fit  saisir  FethKhan  et  lui  fit  crever  les 
yeux.  Aussitôt  les  dit-huit  frères  Barukzis  levèrent  l'étendard  de  la  révolte. 

«  La  tragédie  qui  termina  la  vie  de  Feth-Ali  Barukzi,  dit  Burnes,  est  peut-être 
sans  égale  dans  les  temps  modernes.  Aveugle  et  enchaîné,  il  fui  amené  à  la  cour  de 
Mahmoud.  Le  roi  lui  reprocha  ses  crimes  et  lui  enjoignit  d'user  de  son  ascendant, 
pour  faire  rentrer  ses  frères  dans  le  devoir.  Feth-Khan  répondit  avec  calme  et  cou- 
rage qu'il  n'était  plus  qu'un  pauvre  aveugle  et  ne  se  mêlait  plus  des  affaires  d'État. 
Mahmoud,  irrité,  donna  le  signal  de  sa  mort,  et  cet  infortuné  fut  impitoyablement 
coupé  en  morceaux  par  les  nobles  de  la  cour  :  ils  finirent  par  lui  abattre  la  tête. 
Feth-Khan  endura  ce  tourment  affreux  sans  pousser  un  soupir;  il  tendait  ses  mem- 
bres à  ces  monstres  altérés  de  sang,  et  il  montra  la  même  indifférence  tranquille, 
le  même  mépris,  la  même  insouciance  pour  sa  propre  vie,  qu'il  avait  si  souvent  té- 
moignés pour  la  vie  des  autres.  Les  restes  sanglants  de  ce  malheureux  furent  réunis 
dans  une  toile  et  envoyés  à  Ghizni.  où  ils  reçurent  la  sépulture  (1).  » 

Cet  acte  sanguinaire,  qui  rappelle  l'assassinat  du  duc  de  Guise,  fut  commis 
en  1818.  Mahmoud  n'osa  pas  même  attendre  la  vengeance  des  Barukzis;  il  s'enfuit 
précipitamment  à  Héral.  Il  conserva  le  titre  de  roi,  mais  il  devint  le  vassal  de  la 
Perse,  et  il  mourut  en  1829,  laissant  la  principauté  de  Hérat  à  son  fils  Kamram, 
qui  la  possède  encore  aujourd'hui. 

Le  gouverneur  du  Cachemir,  Mohammed  Azim-Khan,  se  trouva  l'aîné  et  devint 
le  chef  des  Barukzis,  mais  il  ne  voulut  point,  ou  n'osa  point,  prendre  la  couronne. 
Il  paraît  que  la  race  royale  conservait  encore  un  certain  prestige.  Le  capitaine 

(1)  Travels  irtto  Bockara,  I.  III,  liv.  I 


C20  LA    MONARCHIE    DES    AFGHANS. 

Wade,  résideiU  anglais  de  Loudiana,  écrivait  quelques  années  plus  tard  au  gou- 
vernemcnl  de  l'Inde  :  a  L'esprit  de  clan  est  très-fort  dans  le  Caboul,  et  la  famille 
Sudozie  a  gardé  une  part  considérable  dans  les  affections  de  la  tribu  des  Douranis, 
que  les  Barukzis  n'ont  pu  parvenir  à  se  concilier.  »  On  doit  croire  que  ces  obser- 
vations étaient  justes,  puisque  Mohammed  Azim,  maître  de  la  monarchie,  prit  le 
parti  de  rappeler  Soudja  de  son  exil  et  de  lui  offrir  le  trône.  Soudja  se  hâta  d'ac- 
courir à  Peschawer,  mais  ce  bizarre  monarque  n'avait  pu,  dans  toutes  les  vicissi 
tudes  de  sa  vie,  perdre  la  passion  de  l'étiquette.  Il  offensa  grièvement  un  Barukzi 
qui  avait  eu  l'indiscrétion  de  se  servir  devant  lui  d'un  palanquin,  et  souleva  de 
nouveau  toule  la  famille  avant  d'avoir  repris  possession  de  son  trône. 

Alors  un  autre  fils  de  Timour,  Eyoub,  se  rendit  au  camp  des  Barukzis  et  sollicita 
humblement  la  couronne  qui  venait  d'être  offerte  à  son  frère.  Mohammed  Azim 
régna  sous  son  nom  comme  Felh-Khan  avait  régné  sous  le  nom  de  Mahmoud.  Mais, 
pendant  ces  troubles  civils,  le  «  lion  du  Pundjab,  »  Runjet-Singh,  s'était  jeté  sur 
le  Cachemir.  En  1822,  il  traversa  l'Indus  et  vint  livrer  à  Nouchéro  une  bataille 
sanglante  qui  assura  pour  toujours  sa  domination  sur  la  rive  orientale  de  l'Indus 
et  sur  Peschawer,  qui  depuis  cette  époque  lui  paya  un  tribal.  C'était  non-seulement 
une  guerre  de  territoire,  mais  aussi  une  guerre  de  religion.  On  sait  que  les  Seiks 
formaient  une  secte  fondée,  vers  le  milieu  du  xv*"  siècle,  sur  des  dogmes  réformés 
du  brahmanisme.  Les  Afghans,  de  leur  côté,  étaient  de  la  religion  musulmane,  et 
ils  combattaient  les  Seiks  au  nom  de  leur  prophète  comme  au  nom  de  leur  indé- 
pendance 

Azim-Khan  et  ses  frères  n'avaient  pu  prendre  part  au  combat.  La  rivière  de  Ca- 
boul les  séparait  du  champ  de  l)ataille,  et  ils  assistèrent  sans  coup  férir  à  la  défaite 
de  la  moitié  de  leur  armée.  L'aîné  des  Barukzis  en  mourut  de  chagrin,  et  sa  mort 
rouipit  le  lien  qui  avait  fait  jusqu'alors  la  force  de  sa  famille.  Ceux  des  dix-neuf 
frères  qui  vivaient  encore  se  firent  des  guerres  sanglantes;  ils  s'emparèrent  du 
fils  de  Mohammed  Azim,  et  forcèrent  sa  mère  de  leur  livrer  ses  trésors  en  la  me- 
naçant de  la  faire  sauter  à  la  bouche  d'un  canon.  L'un  d'eux  se  déclara  indépen- 
dant à  Candahar,  un  autre  à  Peschawer,  Dost  Mohammed  à  Caboul.  Eyoub  se  sauva 
à  Lahore,  et  la  monarchie  douranie  disparut  au  milieu  de  cette  tempête. 

Les  Barukzis,  en  se  divisant,  emportèrent  chacun  un  lambeau  du  royaume  de.s 
Afghans.  Sultan  Mohammed  devint  chef  de  Peschawer,  sous  la  protection  du  roi 
de  Lahore.  Burnes  le  visita  dans  sa  ville  en  1852  (1).  «  Ce  chef,  dit-il,  n'est  point 
un  Afghan  illettré,  tel  que  je  le  supposais;  c'est  un  homme  de  bonne  compagnie, 
liien  élevé  et  instruit,  dont  les  manières  affables  ont  produit  sur  mon  esprit  une 

impression  durable.  »    "  Le  chef  de  Peschawer,  dit  il  ailleurs,  et  sa  famille 

vivent  au  jour  le  jour,  comme  font  les  Afghans;  il  est  généreux  de  ce  qu'il  possède, 
et  n'a  point  de  trésor.  On  m'a  assuré  que  sans  cette  libéralité,  qui  ressemble  à  de 
la  prodigalité,  les  chefs  ne  pourraient  se  maintenir  au  pouvoir;  celui  de  Pe-schawer 
a  rallié  autour  de  lui  quelques-uns  des  capitaines  Douranis  qui  ont  part  à  sa  ma- 
gnificence. » 

La  faiblesse  du  chef  de  Peschawer  le  mettait  à  la  discrétion  du  roi  de  Lahore, 
dont  il  était  tout  à  fait  le  vassal.  Si  Rundjet-Singh  n'occupait  pas  cette  province, 
c'est  qu'il  n'aurait  pu  le  faire  sans  y  entretenir  une  garnison  de  musulmans.  Dost- 
Mohammed,  khan  de  Caboul,  avait  toujours  eu  le  projet  d'enlever  cette  ancienne 

(1)  Travels,  t.  H,  cm. 


LA  MorvAncniE  des  afghans.  6iîl 

possession  des  Afghans  à  la  suzeraineté  des  infidèles,  et  son  grand  grief  contre  les 
Anglais,  celui  qui  le  jeta  dans  les  bras  de  la  Russie,  c'est  que  le  gouvernement  de 
l'Inde  protégeait  son  allié  de  Laliore  contre  toutes  ses  tentatives. 

Un  autre  Barukzi,  Kirdil-Kliau,  s'était  déclaré  indépendant  ;i  (jandaliar,  et,  en 
mourant,  avait  laissé  cette  principauté  à  son  fds,  Cohandil-Khan.  Le  chef  de  Can- 
dahar,  comme  celui  de  Peschawer,  était  l'ennemi  du  chef  de  Caboul,  mais  tous 
trois  étaient  prêts  à  s'unir  contre  le  chef  de  Héral,Kamram,seul  descendant  régnant 
des  Sudozis,  de  même  que  contre  toute  invasion  étrangère.  Dost-Mohammed  ret^^ut 
un  jour  de  son  frère  de  Candahar  l'avis  qu'un  ambassadeur  persan  était  venu  le 
menacer.  Le  chef  de  Caboul  lui  répondit  :  •>  Quand  les  Perses  s'avanceront,  mande- 
le-moi;  et  de  même  que  je  suis  aujourd'hui  ton  ennemi,  je  serai  alors  ton  ami.  » 
Quand  l'armée  anglaise  envahit  l'Afghanistan  eu  1859,  les  frères  ennemis  se  ré 
concilièrent  et  tombèrent  ensemble. 

Ils  se  réunirent  aussi  contre  shah  Soudja.  Toutes  les  inimitiés  de  famille  dis- 
paraissaient quand  il  fallait  combattre  l'ennemi  de  la  tribu.  Le  roi  de  Lahore  lan- 
çait de  temps  en  temps  les  Sudozis  contre  les  Barukzis.  En  1833,  l'aventureux 
Soudja  fil  une  nouvelle  tentative  pour  reconquérir  son  royaume,  avec  ses  propres 
ressources  et  avec  le  secours  des  Seiks,  car,  à  cette  époque,  les  Anglais  ne  voulaient 
|)as  se  mêler  de  ses  affaires.  Il  parvint  à  lever  une  assez  forte  armée,  partit  de 
Loudiana  au  mois  de  janvier,  passa  l'Indus  au  mois  de  mai,  et  prit  possession  de 
Chikarpour,  qui  était  aux  émirs  du  Sindy.  Il  marcha  ensuite  sur  Candahar,  battit 
l'armée  des  Barukzis  et  mit  le  siège  devant  la  ville  royale.  Dost-Mohammed  désespé- 
rait tellement  de  la  partie,  qu'il  offrit  aux  Anglais  de  reconnaître  leur  suzeraineté, 
mais  le  gouvernement  de  l'Inde  lui  refusa  toute  intervention,  comme  il  l'avait  déjà 
refusée  à  Soudja  (1).  On  dit  que  le  Barukzi  délibéra  un  instant  s'il  ne  se  soumet- 
trait pas  à  son  ancien  souverain,  mais  il  craignit  sa  vengeance,  et  se  détermina  à 
tenter  jusqu'au  bout  la  fortune  des  armes.  Il  réunit  tous  ses  frères,  marcha  avec 
eux  sur  l'armée  de  Soudja,  et,  le  29  juin  1854,  défit  complètement  le  Sudozzi,  qui 
s'enfuit  de  nouveau  sans  couronne  et  sans  armée  jusqu'à  Loudiana. 

Après  cette  victoire  inespérée,  le  Dost  resta  en  paisible  possession  de  Caboul. 
Jusqu'alors  il  ne  s'était  maintenu  qu'à  force  de  politique,  et  même  en  s'appuyanl 
sur  des  éléments  étrangers  à  la  nationalité  afghane.  Depuis  la  conquête  de  Nadir, 
il  s'était  établi,  dans  Caboul  et  aux  environs,  une  colonie  de  Persans,  appelés  aussi 
Kouzilbashis,  qui  exerçaient  une  influence  puissante  dans  les  affaires  de  l'Afgha- 
nistan. Burnes,  dans  la  relation  de  son  grand  voyage,  porte  leur  nombre  à  douze 
mille  familles,  mais  des  relations  plus  récentes  ne  l'évaluent  qu'à  quatre  mille.  Ils 
habitaient  un  quartier  séparé  dans  Caboul,  et  l'esprit  de  corps  qui  les  unissait  les 
rendait  très-influents  dans  les  nombreuses  révolutions  du  pays.  Dost-Mohammed 
était  un  Barukzi,  mais  sa  mère  était  persane;  il  tenait  donc  aux  deux  nations,  et 
jiendant  longtemps  il  avait  employé  toutes  les  ressources  de  sa  politique  à  se  con- 
cilier la  colonie  des  Persans.  Il  savait  leur  langue  et  protégeait  leurs  privilèges;  et 
dans  les  commencements  de  sa  fortune,  il  dut  son  trône  à  l'appui  d'un  des  plus 
vieux  chefs  persans,  Mohammed-Khan-Byat.  Cependant  il  y  avait  un  obstacle  à  la 
politique  à  double  tranchant  de  l'astucieux  Barukzi,  et  cet  obstacle  était  dans  la  di- 
versité des  croyances  religieuses.  Les  Persans  sont  s/iii^c.'?,  les  Afghans  sont  sî<«;n'<es. 
On  sait  que  Mahomet  ne  laissa  qu'une  fille,  Falinie,  qui  épousa  son  premier  disciple 

(l)  Parliamenlarij papers.  Correspondencc  relative  to  Afghanistan.  C.  Wade's  Leltci. 


622  LA  MONARCHIE  «ES  AFGHANS. 

Ali.  Après  la  moil  du  proplièle,  les  chefs  arabes  lui  donnèrent  pour  successeur 
Aboubekre,  qui  prit  le  titre  de  calife.  Ali  protesta  contre  celte  élection,  et  quand, 
en  65.^,  il  devint  quatrième  calife,  les  musulmans  se  divisèrent  en  deux  sectes.  Les 
shiites  sont  ceux  qui  regardent  Ali  comme  le  successeur  immédiat  du  prophète,  et 
les  trois  premiers  califes  comme  des  usurpateurs;  les  sunnites  sont  ceux  qui  re- 
connaissent l'ordre  de  succession  historique.  Après  sa  victoire  sur  Soudja,  Dost- 
Mohammet  se  crut  assez  fort  pour  se  passer  des  Persans,  dont  l'influence  excitait  la 
jalousie  des  Afghans.  Il  prit  le  titre  d'émir  qui  a,  dit-on,  une  signification  religieuse 
sunnite,  et  s'aliéna  toute  la  colonie  persane.  Les  shiites,  alarmés,  se  rassemblèrent 
dans  Caboul  et  se  fortifièrent  dans  leur  quartier.  Toutefois  ils  ne  prirent  pas  les 
armes  et  ils  sont  restés  depuis  lors  sur  la  défensive.  Burnes,  dans  sa  dernière  mis- 
.sion,  écrivait  au  gouvernement  de  l'Inde  :  «  Bien  que  leur  influence  militaire  (des 
Persans)  soit  considérablement  diminuée,  cependant  leur  puissance  s'est  accrue  d'un 
autre  côté,  car  tous  les  hommes  d'un  certain  rang  ontdes  Persans  pour  secrétaires, 
et  toutes  les  correspondances,  domestiques  ou  étrangères,  sont  entre  leurs  mains, 
ce  qui  les  rend  très-dangereux  (1).  »  Kamran,  sultan  de  Hérat,  n'avait  pu  s'affran- 
chir de  cette  domination  incommode  qu'en  chassant  de  sa  principauté  tous  les 
shiites  de  race  persane. 

Burnes,  après  avoir  été  à  Londres  porter  les  fruits  de  son  grand  voyage  à  travers 
l'Asie,  était  revenu  dans  l'Inde  à  la  fin  de  1833.  Il  fut  immédiatement  remis  en 
activité  et  envoyé  dans  le  Sindy.  «  Je  suis  destiné,  écrivait-il,  à  vivre  toute  ma  vie 
en  vagabond  ;  mais  cela  est  de  mon  goût,  et  je  suis  tout  dispos  (2).  »  Le  gouver- 
nement de  l'Inde  lui  confia  bientôt  une  mission  plus  importante  dans  le  Caboul, 
auprès  de  bost-Mohammed.  Il  prit  avec  lui  le  lieutenant  Wood,  qui  a  publié  une 
relation  de  son  voyage  (3),  deux  autres  Anglais  et  deux  étudiants  parsis.  Ils  quittè- 
rent Bombay  le  28  novembre  1856. 

Il  paraît  que  l'objet  de  la  mission  était  d'abord  purement  commercial  ;  le  gou- 
vernement de  l'Inde  ne  songeait  alors  à  aucune  intervention  militaire.  Burnes  de- 
vait prendre  par  le  Punjab  et  le  Cachemir  pour  gagner  Lahore,  faire,  s'il  était  pos- 
sible, un  traité  de  commerce  avec  le  Dost,  négocier  des  arrangements  semblables 
avec  les  chefs  de  Candahar  et  ceux  des  provinces  occidentales,  chercher  à  ouvrir  un 
débouché  commercial  jusqu'à  la  mer  par  le  Belouchistan  et  Khelat,  et  revenir  par 
le  Sindy.  Mais  à  peine  avait-il  gagné  le  bas  Sindy,  que  des  événements  inattendus 
changèrent  la  nature  de  sa  mission.  Unearméepersanes'avançait  sur  Hérat  et  éveil- 
lait les  inquiétudes  du  gouvernement  de  l'Inde,  pendant  que  sur  une  autre  frontière 
du  Caboul  il  se  passait  un  autre  drame  qui  devait  avoir  les  plus  grandes  conséquences. 

Dosl-Mohammed,  comme  nous  l'avons  dit,  ne  cherchait  que  l'occasion  de  re- 
prendre Peschawer  aux  Seiks.  En  1837,  Runjet-Sing  commit  l'imprudence  de  rap- 
peler son  armée  de  la  frontière  pour  célébrer  plus  splendidement  à  Lahore  les  noces 
de  son  petit-fils  Nihal-Sing.  Le  Barukzi,  qui  couvait  depuis  longtemps  sa  proie,  ne 
perdit  pas  de  temps;  il  rassembla  trente  mille  Afghans,  et  le  1"  mai  tomba  à 
l'improvistesur  les  Seiks.  Sept  mille  hommes  restèrent  sur  le  champ  de  bataille 
de  Jumrood. 

(1)  Parliamentary  papers,  lettre  du  -4  octobre  1857. 

(2)  Les  journaux  de  l'Inde  ont  publié  sur  Alexandre  Burnes  un  mémoire  qui  est  attribué 
à  son  frère,  le  docteur  Burnes. 

(3)  L.  Wood's  Journeij  to  the  Oxus. 


LA    MUNARCIIIE    UKS    AFOIIAINS.  (Jl^ô 

(;e  qui  lail  le  péril  |>oniiaiieiil  de  la  |iiiissance  anglaise  ciaiis  l'Inile,  c'esl  que 
loiiles  les  querelles  des  peuples  liuiilrophes  réagissent  sur  elle,  et  (ju'elle  doil  tou- 
jours se  tenir  prêle  à  intervenir.  Coniiiie  l'anuonija  le  gouveineur-yénéral  (lan.s  sa 
proclamation  datée  de  Sinila,  l'invasion  îles  Afghans  pouvait  rallumer  la  guerre 
dans  les  pays  où  les  Anglais  eliercliaient  alors  à  nouer  des  relations  commerciales. 
Il  résolut  donc  d'interposer  sa  médiation  entre  Runjet-Singli  et  Dosl-Moliammed. 
Burnes  fut  chargé  de  celte  tâche.  Il  s'engagea  dans  le  Caboul  sans  autre  escorte 
que  des  indigènes,  et  la  mission  entra  dans  la  capitale,  le  20  septembre,  avec  une 
garde  d'honneur  commandée  par  Akbar-Khan,  le  fils  favori  du  Dost.  C'est  ce  même 
Akbar-lvhan  que  nous  avons  retrouvé  à  la  tête  de  l'insurrection  de  Caboul;  c'est 
lui  qui  a  tiré  un  coup  de  pistolet  dans  la  poitrine  de  l'envoyé  anglais,  sir  William 
Mac-.Naghten.  Le  malheureux  Burnes  ne  se  doutait  pas  qu'il  donnait  la  main  au 
futur  vengeur  des  Barukzis. 

L'envoyé  anglais  se  rencontra  à  Caboul  avec  l'envoyé  russe  Vicovvich.  Nous 
avons  raconté  précédemment  leurs  mutuels  elforts.  Il  est  certain  que  Uost-Mo- 
haumied  hésita  longtemps.  Il  disait  à  Burnes  :  «  Au  lieu  de  recommencer  la  guerre, 
je  serais  heureux  que  le  gouvernement  britannique  voulût  me  conseiller;  je  m'en- 
gagerais en  retour  à  seconder  ses  vues  commerciales  et  politiques.') 

La  politique  des  Barukzis  était  d'ailleurs  de  ilalter  tour  à  tour  les  esi)érances  des 
deux  agents  afin  de  tirer  d'eux  les  meilleures  conditions.  Le  chef  de  Candahar 
écrivait  à  son  frère  de  Caboul,  dans  le  post-scrlptam,  dit  on,  d'une  de  ses  lettres  : 
«  Quand  le  Russe  viendra  à  Caboul,  montre-lui  du  respect;  cela  mettra  Burnes  en 
émoi  (it  tvill  rouse  the  Diind  of  Burnes)  8a  présence  engagera  Burnes  à  parler 
clair  et  à  aller  vite  en  besogne.  »  On  sait  déjà  comment  le  Russe  resta  le  maître  de 
la  place.  Ce  ne  fut  pas  sans  que  Burnes  eût  tenté  des  efforts  réitérés  sur  son  gou- 
vernement pour  le  déterminer  à  protéger  le  Barukzi.  Il  s'éleva  à  ce  moment  une 
lutte  pleine  d'intérêt  entre  les  divers  oCBciers  anglais  qui  se  partageaient  l'inlluence 
à  la  cour  de  l'Inde.  M.  Mac-Naghten,  secrétaire  du  gouverneur-général,  et  le  capi- 
taine Wade,  résident  de  Loudiana,  protégeaient  le  Sudozi  Soudja,  pendant  que 
Burnes,  de  son  côté,  prêchait  pour  son  saint  Barukzi. 

Burnes  n'avait  qu'une  fort  médiocre  estime  pour  Soudja.  «  Ses  manières,  disait- 
il,  son  ton,  annoncent  un  homme  extrêmement  poli;  quant  à  son  jugement,  il  est 
à  peu  près  nul.  La  dynastie  des  Sudozis  a  passé,  disait- il  ailleurs  ;  elle  ne  pourra  se 
rétablir  qu'à  l'aide  de  l'étranger...  Il  est  plus  difficile  de  faire  revivre  que  d'élever 
une  dynastie.  Si  l'Afghanistan  est  encore  destiné  à  devenir  une  monarchie,  il  faut 
chercher  une  autre  maison  que  celle  des  Sudozis  pour  la  rétablir,  et,  suivant  toutes 
les  probabilités,  ce  sera  celle  des  Barukzis  (1).  « 

Nous  avons  déjà  parlé  plusieurs  fois  des  aventures  de  shah  Soudja.  Ce  qui  semble 
dominer  dans  le  caractère  de  ce  prince  si  souvent  nomade,  c'est  une  certaine 
indifférence  philosophique  et  une  persévérance  qui  donneraient  de  son  courage 
meilleure  opinion  que  Burnes  n'avait  de  son  jugement.  Nous  l'avons  vu  s'y 
reprendre  à  quatre  ou  cinq  fois  pour  reconquérir  son  royaume,  le  reperdre,  et 
recommencer  encore.  Après  chacune  de  ces  guerres  de  prétendant,  il  s'en  retour- 
nait à  Loudiana  chez  les  Anglais,  et  écrivait  paisiblement  ses  mémoires  qui  ont  été 
publiés,  mais  qui  ne  sont  guère  autre  chose  qu'un  journal  sans  aucune  espèce  de 
critique. 

(I)  Travels,  t.  III,  liv.  H,  c.  v. 


0^4  l'A    MONAnCIIIE    DES    AFGHANS. 

Un  des  malheurs  de  Soudja  fut  d'avoir  en  sa  possession  le  Koh-i-Nour,  diamant 
célèbre  dans  les  fastes  de  l'Asie;  il  fut  exposé  à  des  persécutions  inouïes  à  cause  de 
ce  joyau  précieux.  Quand  il  était  prisonnier  d'un  de  ses  vizirs  à  Attock,  la  lancette 
fut  souvent  approchée  de  ses  yeux,  et  un  jour  son  gardien  l'entraîna,  les  mains 
liées,  au  milieu  de  l'Indus,  en  le  menaçant  de  la  mort.  En  sortant  de  prison,  il 
tomba  entre  les  mains  du  roi  de  Lahore,  qui  le  mit  aussi  à  la  question  pour  se  faire 
livrer  le  diamant.  Il  paraît  qu'il  le  passa  alors  entre  les  mains  d'une  de  ses  femmes, 
OuafTadar  Begoum,  qui  était  d'un  grand  courage  et  défendit  obstinément  le  secret 
du  Koh-i-Nour.  Elle  menaça  un  jour  Runjet-Singh  de  broyer  le  diamant  dans  un 
mortier,  de  le  faire  avaler  par  les  femmes  de  sa  suite,  et  d'en  avaler  sa  part.  Ce  ne 
fut  que  la  faim  qui  put  forcer  Soudja  à  livrer  ce  dangereux  diamant,  qui  resta 
entre  les  mains  de  Runjet.  La  manière  dont  la  Begoum  tira  Soudja  des  mains 
rapaces  du  roi  de  Labore  est  très-romanesque.  Elle  était  à  Loudiana,  et  disposa 
des  relais  sur  toute  la  route.  Soudja,  de  son  côté,  loua  toutes  les  maisons  contiguës  à 
celle  où  il  était  surveillé,  et  lui  et  ses  gens  s'ouvrirent  une  issue  en  perçant  sept 
murs.  Au  milieu  de  la  nuit,  Soudja  descendit  dans  la  rue,  vêtu  comme  un  habitant 
du  Pundjab,  et,  ne  pouvant  sortir  par  les  portes  de  la  ville  qui  étaient  closes,  il 
passa  en  rampant  par  un  égout,  avec  deux  domestiques,  et  parvint  ainsi  à 
s'échapper. 

Il  paraît  que  ses  nombreuses  infortunes  ne  l'ont  jamais  corrigé.  Après  que  les 
Anglais  l'eurent  rétabli  sur  son  trône  en  1859,  il  recommença  le  cours  de  ses 
extravagances.  Il  indisposa  la  population  en  entretenant  une  nombreuse  garde  du 
corps,  composée  d'étrangers  qui  couraient  devant  lui  en  tenant  le  peuple  à  distance 
avec  leurs  fusils  ;  il  avait  aussi  amené  de  Loudiana  une  troupe  de  favoris  qui 
levaient  tribut  sur  tout  le  monde.  Mais  ce  qui  offensa  surtout  les  Afghans,  et  ce 
qui  sans  doute  contribua  beaucoup  à  amener  l'insurrection,  c'est  que  le  shah  avait 
a  sa  solde  une  garde  de  Seiks  dans  le  costume  de  leur  pays,  ce  qui  était  un  san- 
glant outrage  et  un  intolérable  scandale  pour  les  mahométans  (1). 

Bien  différent,  au  dire  de  Burnes,  était  le  Barukzi.  b  La  renommée  de  Dost- 
Mohammed,  disait  en  1852  l'officier  anglais, retentitaux  oreilles  du  voyageur  long- 
temps avant  qu'il  entre  dans  les  possessions  de  ce  chef;  aucun  ne  mérite  mieux  la 
réputation  qu'il  a  acquise.  L'attention  qu'il  donne  aux  affaires  est  infatigable  ; 
chaque  jour  il  assiste  au  tribunal  avec  le  cadi  et  les  mollahs  pour  prononcer  sur 
toutes  les  causes...  Il  a  donné  de  très-grands  encouragements  au  commerce,  et  le 
marchand  peut  voyager  sans  escorte  d'une  frontière  à  l'autre,  chose  inouïe  du 
temps  des  rois  d'Afghanistan...  Sa  justice  fournil  un  sujet  continuel  de  louanges 
à  tout  le  monde...  On  est  frappé  de  l'intelligence,  des  connaissances  et  de  la  curio- 
sité qu'il  montre,  ainsi  que  de  ses  manières  aisées  et  de  son  ton  excellent.  Il  est 
indubitablement  le  chef  le  plus  puissant  de  l'Afghanistan,  et  pourra  encore,  par 
son  habileté,  s'élever  à  un  plus  haut  rang  dans  son  pays  natal  (2).  b 

Le  Dost  semblait,  en  effet,  montrer  une  ardeur  extraordinaire  pour  s'instruire. 
Il  questionna  beaucoup  son  hôte  anglais  sur  la  situation  et  la  politique  des  diffé- 
rents États  de  l'Europe,  et  sur  les  rapports  qui  existaient  entre  eux.  L'écho  des 
canons  de  l'empire  et  le  grand  nom  de  Napoléon  étaient  parvenus  jusque  dans  ces 
contrées  reculées  ;  le  chef  de  Caboul  avait  entendu  parler  de  l'empereur.  Burnes 

(1)  Mémoire  sur  Alex.  Burnes. 

(2)  Travels,  t.  III,  liv.  II,  a.  ii. 


LA.    MONAUCHIE    DES    AFGHA!SS.  G^2Yt 

dit  qu'il  voiilul  savoir  si  les  Anglais  avaient  quelques  projets  sur  Caboul,  et  qu'il 
refusa  de  croire  que  leur  inlenliou  fût  d'épargner  son  pays.  L'Anglais  revint  très- 
frappé  de  ce  qu'il  avait  vu.  «  Le  chef  de  Caboul,  disait-il,  peut  établir  sa  domina- 
tion sur  tout  le  pays  après  la  mort  de  Runjet-Singh.  Il  est  favorablement  disposé 
pour  les  Anglais,  comme  le  sont,  du  reste,  presque  tous  les  chefs  afghans.  Il  ne 
faudrait  pas  beaucoup  d'argent  pour  nous  concilier  ce  chef,  qui  est  en  possession 
de  la  plus  importante  position  de  l'Asie,  en  ce  qui  concerne  la  sûreté  de  l'Inde 
anglaise.  Si  les  circonstances  nous  avaient  donné  un  allié  dans  le  Caboul  au  lieu 
de  la  Perse,  nous  aurions  un  ami  plus  sftr  et  plus  proche  que  celui  que  nous  pou- 
vons nous  vanter  d'avoir  dans  cet  autre  pays.  •> 

Cependant,  les  jugements  de  Bûmes  étaient  contredits  par  d'autres.  Le  capitaine 
Wade  prétendait  que  le  Caboul  était  le  pays  des  Afghans  le  plus  fréquemment  livré 
aux  factions  et  aux  révolutions,  que  la  puissance  de  Dost-Mohammed  n'était  rien 
moins  que  solide,  que.  i  même  après  son  grand  succès  contre  les  Seiks,  qui  lui 
avaient  gagné  de  la  popularité,  l'arrivée  de  la  mission  anglaise  l'avait  seule  sauvé 
de  la  ligue  formée  par  ses  frères  avec  ses  propres  sujets,  et  que  son  désir  de  con- 
clure une  alliance  étrangère  venait  surtout  de  sa  crainte  des  ennemis  intérieurs  (1).  » 

Burnes  écrivait  de  Caboul  au  gouvernement  de  l'Inde,  le  2i  septembre  1837  (2)  : 
«  D'après  ce  que  j'ai  vu  et  entendu,  j'ai  de  bonnes  raisons  de  croire  que  Dost- 
Mohammed  ne  mettra  pas  en  avant  des  propositions  extravagantes,  et  qu'il  agira 
de  manière  à  ce  que  le  gouvernement  anglais  puisse  lui  montrer  de  l'intérêt,  et  en 
même  temps  conserver  toutes  ses  bonnes  relations  avec  le  chef  des  Seiks.  » 

Mais  le  capitaine  Wade,  de  son  côté,  écrivait  de  Loudiana  (3)  :  a  Mes  propres 
sources  d'information,  dont  l'exactitude  a  été  confirmée  à  plusieurs  reprises  par 
les  indigènes  comme  par  les  Européens  qui  ont  visité  Caboul,  me  permettent  d'as- 
surer que  l'autorité  de  l'émir  n'est  rien  moins  que  populaire  parmi  ses  sujets;  la 
plus  grande  partie  de  ses  troupes  n'a  ni  obéissance  ni  affection  pour  lui.  ^  Disant 
ensuite  que  les  Barukzis  n'avaient  pas  encore  pu  se  concilier  la  population,  il 
ajoutait  :  u  Je  soumets  mon  opinion  en  toute  déférence  au  jugement  de  sa  sei- 
gneurie, mais  il  me  semble  que  l'on  ferait  beaucoup  moins  de  violence  aux  préjugés 
de  ce  peuple,  et  à  la  sécurité  de  nos  relations  avec  les  autres  puissances,  en  faci- 
litant la  restauration  de  shah  Soudja,  qu'en  forçant  les  Afghans  à  se  soumettre  à  la 
souveraineté  de  l'émir,  ce  qui  non-seulement  serait  fort  difficile  en  soi,  mais,  en 
nécessitant  la  médiation  du  gouvernement  britannique,  exigerait  des  secours  que 
nous  ne  pouvons  donner  aux  possesseurs  actuels  de  l'.^fghanistan,  ou  plutôt  au 
chef  de  Caboul,  sans  faire  naître  de  nouveaux  éléments  de  discorde  qui  mettraient 
la  paix  bien  plus  en  danger  que  ne  peut  faire  le  maintien  de  la  souveraineté  des 
.\fghans  dans  la  famille  Sudozie.  J'ajouterai  que  les  Barukzis,  au  lieu  de  former 
soixante  mille  familles,  comme  l'a  dit  le  capitaine  Burnes,  n'en  forment  pas  plus 
de  six  mille;  que  le  reste  des  Douranis  verrait  avec  indignation  le  gouvernement 
britannique  chercher  à  leur  imposer  le  joug  des  Barukzis,  et  que  cet  acte  tendrait 
a  faire  grand  tort  au  nom  du  gouvernement  britannique,  chez  un  peuple  jaloux  de 
son  indépendance,  et  qui  attache  encore  un  grand  prix  à  la  conservation  des  dignités 
héréditaires  et  des  anciennes  institutions.  » 

(1)  Parliamentarij  puper.i,  lelter  1  jaiuiaiy  1858. 

(2)  Parliamentarij  papers. 

(3)  Ihid.' 


626  LA    MONARCHIE    DES    AFGHANS. 

Le  gouvcrneur-généra!  de  l'Inde  était  dans  le  plus  grand  embarras.  Rejeté  tour 
à  tour  du  Caboul  à  Loudiana,  et  de  Dost-Mohammed  à  shah  Soudja,  allernativeuient 
converti  par  le  capitaine  Burnes  et  par  le  capitaine  Wade,  il  ne  savait  auquel 
entendre.  Rien  de  plus  curieux  que  cette  concurrence  des  deux  prétendants,  que 
cette  lutte  des  deux  officiers  anglais  dont  chacun  présentait  son  candidat,  détaillant 
toutes  ses  qualités,  et  disant  :  «  Prenez  mon...  prince.  »  Il  paraît  que  lord  Auckland 
hésita  longtemps;  ses  résolutions  changeaient  d'heure  en  heure,  et  il  penchait  tour 
à  tour  pour  la  paix  et  pour  la  guerre.  On  sait  comment  se  termina  cette  lutte 
d'influences  rivales  dans  les  conseils  de  l'Inde  ;  Burnes  fut  rappelé  de  Caboul,  un 
traité  fut  conclu  entre  le  gouvernement  de  l'Inde,  Runjet-Singh  et  shah  Soudja,  et 
lord  Auckland  publia,  le  l"  octobre  1858,  son  célèbre  manifeste  contre  le  chef  de 
Caboul (1) 

On  peut  voir,  dans  cette  proclamation,  comment  le  gouvernement  de  l'Inde  se 
défendait  de  tout  projet  de  conquête  territoriale.  Il  ne  passait  par  l'Afghanistan 
que  pour  arriver  à  Hérat,  qu'une  armée  persanne  assiégeait  alors  sous  la  direction 
d'officiers  russes.  «  Les  assiégés,  disait  lord  Auckland,  se  sont  conduits  avec  un 
courage  digne  de  la  justice  de  leur  cause,  et  le  gouverneur-général  conserve  encore 
l'espoir  que  leur  héroïsme  leur  donnera  le  moyen  de  se  défendve  jusqu'à  ce  qu'ils 
reçoivent  des  secours  de  l'Inde  britannique,  j  Le  gouverneur-général  déclarait  aussi 
de  la  manière  la  plus  formelle  que  dès  que  le  shah  Soudja  serait  rétabli  sur  son 
trône,  les  forces  anglaises  se  retireraient  et  rentreraient  dans  les  possessions  britan- 
niques. «  Par  suite  de  ces  mesures,  disait-il,  on  peut  s'attendre  que  la  liberté  et  la 
prospérité  du  commerce  seront  encouragées,  que  le  nom  et  la  juste  influence  du 
gouvernement  britannique  prendront  chez  les  nations  de  l'Asie  centrale  la  place 
qui  leur  appartient,  que  la  tranquillité  sera  établie  sur  la  frontière  la  plus  impor- 
tante de  l'Inde,  et  qu'une  barrière  solide  sera  élevée  contre  les  intrigues  et  les 
envahissements  étrangers.  » 

La  fatale  campagne  au  delà  de  l'Indus  suivit  cette  proclamation.  Les  avertisse- 
ments ne  manquèrent  pas  aux  Anglais.  Quand  Burnes  fut  envoyé  pour  négocier  un 
traité  avec  le  khan  de  Khélat,  ce  chef  lui  dit  qu'il  savait  bien  que  les  armées  an- 
glaises pouvaient  entrer  dans  l'Afghanistan,  mais,  ajouta -t -il,  comment  en  sortiront- 
elles? 

II  y  a  peu  de  jours  encore  un  membre  radical  de  la  chambre  des  communes 
déclarait  que,  pour  sa  part,  il  ne  consentirait  pas  à  ce  qu'un  seul  schelling  de  la 
taxe  anglaise  fût  employé  à  la  guerre  de  r.\fghanistan,  parce  que  les  Afghans  com- 
battaient pour  leur  indépendance.  Sir  Robert  Peel  lui  répondit  :  ^  Quand  la  ques- 
tion de  la  campagne  de  Caboul  fut  discutée  dans  le  parlement,  j'exprimai  toutes  les 
craintes  que  j'éprouvais  alors  sur  la  prudence  de  cette  expédition,  et  je  rendis  en 
cette  occasion  un  léger,  quoique  bien  juste  hommage,  au  brave  et  éminent  officier 
qui  vient  d'être  sacrifié  dans  l'Asie,  Alexandre  Burnes.  Je  citai  alors  son  opinion, 
qui  était  que  toute  tentative  pour  rétablir  le  shah  Soudja  sur  le  trône  qu'il  avait 
perdu  était  à  ses  yeux  destinée  à  un  échec  certain.  Je  déclarai  moi-même  que  vou- 
loir rétablir  le  shah  Soudja  sur  le  trône  des  Afghans,  c'était  absolument  comme 
si  nous  avions  voulu  rétablir  Charles  X  sur  le  trône  de  France.  » 

Celte  entreprise  était  donc  condamnée  par  les  hommes  les  plus  expérimentés 

(1)  La  Revue  a  donné  le  manifeste  de  lord  AuiKland  dans  sa  livraison  de  janvier  1840, 
.sur  VÈtat  actuel  des  Indes  anglaises. 


LA    MUNARCUIi:    Ui:S    AFGHANS.  627 

lie  la  liraïKle  Bretagne.  Toutefois,  remarquons  bien  que,  si  l'Angleterre  a  commis 
une  grande  faute  en  1858,  celte  faute  a  été  non  pas,  comme  on  pourrait  le  croire, 
de  conquérir  l'Afghanistan,  mais  de  lui  imposer  un  souverain  tombé  dans  le  mépris 
public.  L'Angleterre  n'était  pas  libre  de  ne  pas  faire  celte  nouvelle  conquête.  Dans 
l'Asie,  elle  ne  peut  avoir  que  des  amis  et  des  ennemis  :  toute  puissance  neutre  est 
pour  elle  une  puissance  ennemie.  Lord  Auckland  écrivait  au  gouverneur  de  la 
métropole  (1*2  mai  1858),  en  parlant  du  Dost  :  «  Quoiqu'il  ne  donne  point  prise  à 
des  mesures  directes  dbostilité,  cependant  il  doit  être  considéré  comme  un  homme 
de  sentiments  plus  qu'équivoques,  occupant  une  position  où  il  est  de  la  plus 
grande  importance  pour  la  tranquillité  de  nos  territoires  que  nous  ayons  des  amis 
assurés.  » 

On  parle  beaucoup  de  l'ambition  anglaise  et  des  envahissemenis  de  l'Angle- 
terre dans  le  monde  entier.  Pour  notre  pari,  ce  qui  nous  frappe  le  plus  dans  l'his- 
toire de  la  domination  britannique  aux  Indes,  ce  n'est  pas  tant  le  progrès  constant, 
l'expansion  illimitée  de  cetle  domination,  que  la  résistance  instinctive  de  l'An- 
gleterre à  son  propre  développement,  et  la  lutte  inutile  qu'elle  engage  avec 
elle-même  pour  se  contenir  dans  des  limites  qu'il  ne  dépend  pas  de  sa  volonté  de 
poser.  En  1 795,  le  parlement  déclare  solennellement  que  «  tout  projet  de  conquête 
et  d'extension  de  territoire  dans  l'Inde  est  contraire  au  désir,  à  l'honneur  et  à  la 
politique  de  la  nation  (1).  «  Quand,  en  1854,  shah  Soudja  tente  de  reprendre  son 
royaume,  et  demande  des  secours  au  gouvernement  de  l'Inde,  lord  William  Ben- 
tinck  lui  répond  :  «  Je  crois  de  mon  devoir  de  vous  déclarer  formellement  que  le 
gouvernement  britannique  s'abstient  religieusement  d'intervenir  dans  les  affaires 
de  ses  voisins,  quand  il  peut  éviter  de  le  faire.  Votre  majesté  est  naturellement 
maîtresse  de  ses  actions;  mais  lui  donner  des  secours  pour  l'expédilion  qu'elle  a 
entreprise  serait  incompatible  avec  la  neutralité  qui  est  la  règle  de  conduite  du 
gouvernement  britannique.  »  Dost-Mohammed  propose  de  reconnaître  la  suze- 
raineté de  l'Angleterre,  le  gouvernement  de  l'Inde  refuse  ;  les  émirs  du  Sindy 
offrent  de  recevoir  un  résident  anglais  au  prix  de  la  protection  de  l'Angleterre,  le 
gouvernement  de  l'Inde  refuse  encore.  A  la  fin  de  1857,  une  année  seulement 
avant  l'expédition,  la  cour  des  directeurs,  à  Londres,  écrit  au  gouverneur  de 
l'Inde  :  «  Quant  à  ce  qui  concerne  les  États  à  l'ouest  de  l'Indus,  vous  avez  unifor- 
mément suivi  la  marche  convenable,  qui  est  de  n'avoir  aucune  liaison  politique 
avec  aucun  Étal  ou  aucun  parti  dans  ces  contrées,  et  de  ne  prendre  aucune  part 
dans  leurs  querelles,  mais  de  maintenir  autant  que  possible  des  relations  amicales 
avec  tous.  » 

En  1809,  M.  Elphinstone  avait  conclu  un  traité  avec  le  shah  Soudja,  alors 
régnant,  et  les  deux  puissances  contractantes  convenaient  «  qu'elles  n'intervien- 
draient en  aucune  façon  dans  les  affaires  de  leurs  possessions  respectives.  »  Mais 
si  l'Angleterre  n'intervient  pas,  c'est  à  condition  que  personne  n'interviendra.  Or, 
fjcu  à  peu  la  Russie  s'avance  à  pas  lents  et  silencieux,  elle  apparaît  toutes  les  fois 
que  l'Angleterre  s'efface,  elle  offre  cette  médiation  que  le  gouvernement  de  l'Inde 
l'efuse.  et  c'est  alors  que  pour  éloigner  l'influence  russe  de  .sa  frontière,  l'Angle- 
terre se  résigne,  après  une  longue  résistance,  à  intervenir.  Ce  n'est  plus  la  neutra- 
lité qui  est  écrite  dans  le  traité  de  1858  (20  juin);  tout  au  contraire,  le  shah 
Soudja  s'engage,  «  lui  et  ses  successeurs,  à  n'entrer  dans  aucune  négociation  avec 

(I)  Slal.  35.  Georges  III,  c.  52,  §  42. 


628  LA    MONARCHIE    DES    AFGHANS. 

aucune  puissance  étrangère  sans  la  connaissance  et  le  consentement  des  gouver- 
nements britannique  et  seik  (Lahore),  et  à  combattre  de  tout  son  pouvoir  toute 
puissance  qui  aurait  le  projet  d'envahir  les  territoires  britannique  et  seik  parla  force 
des  armes.  »  De  plus,  le  shah  prend  l'engagement  que  «  toutes  les  fois  qu'il  sur- 
gira quelque  circonstance  de  grand  intérêt  à  l'ouest,  il  sera  pris  des  mesures  telles 
qu'il  semblera  convenable  aux  gouvernements  britannique  et  seik  de  prendre.  » 

Ce  n'est  donc  pas  un  désir  sentimental  de  conquêtes,  mais  l'invincible  nécessité 
qui  a  poussé  l'Angleterre  au  delà  de  l'Indus.  Elle  est  sous  le  coup  de  cette  voix 
dominatrice  dont  parle  Bossuet,  et  (jui  lui  crie  :  »  Marche!  marche  !  »  Son  ambi- 
tion est  pour  ainsi  dire  une  ambition  défensive,  et  chaque  fois  qu'elle  a  étendu 
son  territoire  dans  l'Inde,  elle  ne  l'a  fait  que  pour  obéir  à  la  loi  fatale  de  l'inter- 
vention, qui  est  le  fondement  de  son  empire. 


DU  MOUVEMENT 


PHILOSOPHIQUE 


ErV  PROVINCE. 


Lorsqu'à  la  suite  de  la  révolution  française  les  coutumes  locales  et  les  privilèges 
des  diverses  provinces  firent  place  à  cette  organisation  régulière  et  uniforme  qui 
réunit  toute  la  France  sous  une  même  administration  et  dans  une  même  hiérarchie, 
Paris  devint  l'unique  centre  de  tous  les  pouvoirs  et  de  tous  les  intérêts,  et,  par  une 
conséquence  presque  nécessaire,  de  tout  le  mouvement  littéraire  et  scientifique  du 
pays.  Les  communautés  religieuses  vouées  à  la  culture  des  lettres  furent  proscrites  ; 
avec  elles  disparurent  les  cours,  les  bibliothèques,  les  collections,  et,  ce  qui  n'est 
pas  moins  nécessaire  pour  susciter  et  entretenir  le  zèle  des  éludes,  les  conseils, 
les  encouragements  et  rexemi)le  d'hommes  éclairés  qui  mettent  en  commun  leurs 
lumières  et  leurs  espérances.  Par  suite  de  cette  concentration,  tandis  que  l'Angle- 
terre a  deux  universités  florissantes,  et  qu'en  .\llemagne  on  rencontre  partout  des 
universités,  des  académies,  des  hommes  d'étude,  en  France,  l'activité  intellectuelle 
n'a,  à  vrai  dire,  qu'un  seul  foyer  pour  suûire  à  tous  les  besoins.  De  là,  l'appauvris- 
sement des  provinces,  qui,  n'étant  pas  encouragées  et  ne  recevant  pas  l'impulsion 
d'assez  près,  se  détournent  de  la  culture  des  lettres  et  font  refluer  sur  la  capitale, 
qu'ils  encombrent,  tous  les  esprits  ardents  et  ambitieux.  Le  talent  ne  se  révèle  pas 
toujours  de  lui-même  à  celui  qui  le  possède;  le  plus  souvent  l'étincelle  vient  du 
dehors.  Si  l'on  veut  que  la  lumière  se  répande  également  dans  toute  la  France,  il 
faut  donner  des  aliments  aux  esprits,  éveiller  la  curiosité,  faire  naître  le  goût  de  la 
science  et  des  fortes  études  par  le  spectacle,  rendu  plus  présent,  de  l'activité  intel- 
lectuelle et  de  la  vie  littéraire  et  scientifique.  Une  riche  nature  peut  rester  endormie 
si  rien  ne  la  sollicite,  et  ignorer  toujours  les  dons  qu'elle  avait  reçus.  L'amour  de 
la  vérité  a  aussi  sa  contagion,  et,  selon  la  belle  parole  d'un  père  de  l'Ëglise,  «  les 


650  DU    MOUVEME-NT    rHILOSOPHIQUE. 

âmes  s'allumenl  l'une  à  l'autre  comme  des  flambeaux.  «  Croit-on  que  Paris  s'ac- 
croisse de  ce  que  l'on  ôte  aux  provinces?  Tout  ce  mouvement  qui  se  fait  autour  des 
pouvoirs  politiques  dans  une  grande  capitale,  est-ce  donc  un  auxiliaire  pour  la 
science?  Avec  cette  publicité  chaque  jour  croissante  qui  met  la  célébrité  à  la  portée 
de  tout  le  monde,  assure  cent  mille  lecteurs  à  un  article  frivole  et  n'en  laisse  pas 
aux  œuvres  les  plus  sérieuses,  que  devient  la  littérature  sans  croyance,  sans  culte 
de  l'art,  vendue  au  plus  offrant  et  transformée  en  appeau  pour  prendre  des  dupes? 
Quelle  indépendance,  quelle  dignité  peut  conserver  la  philosophie,  traînée  à  la 
remorque  des  partis,  flattant  les  passions  qu'elle  devrait  dompter,  et  exploitée 
seulement  au  profit  des  philosophes?  Les  querelles  envenimées,  les  ambitions,  les 
intrigues  qui  occupent  l'opinion  et  la  faveur  populaires,  ne  permettent  pas  à  la 
philosophie  de  faire  entendre  sa  voix  au  milieu  de  ces  cris  de  haine.  Il  faut  qu'elle 
s'avilisse  jusqu'à  devenir  l'instrument  d'un  parti  et  à  porter  ses  couleurs.  Elle  est 
la  bien-venue  sous  cette  livrée,  pourvu  encore  qu'elle  ne  se  rende  pas  importune! 
Ne  sommes-nous  pas  les  témoins  de  cette  prévarication  et  de  cette  honte?  Mais,  s'il 
est  vrai  que  la  vérité  ne  se  découvre  qu'à  ceux  qui  l'aiment  et  ne  se  donne  qu'à  ceux 
qui  la  recherchent  pour  elle-même,  ne  faut-il  pas  ouvrir  des  asiles  aux  méditations 
calmes,  aux  études  persévérantes;  fournir  des  issues  à  ces  ambitions  qui  se  nuisent, 
qui  s'étouff"ent,  et  détourner  au  profit  de  la  science  cette  impatiente  activité  qui  se 
dépense  sans  but  ou  s'exerce  pour  le  mal  ? 

Notre  pays  peut  être  fier  de  cette  unité  qu'il  a  conquise  au  prix  de  tant  de  sang 
et  de  sacrifices,  et  qui  n'est  pas  seulement  dans  le  gouvernement  et  dans  les  lois, 
mais  dans  l'esprit,  dans  les  mœurs  de  la  nation.  Et  cependant,  sous  ce  niveau, 
l'originalité  de  nos  provinces  a-t-elle  disparu  tout  entière?  Parce  que  nous  ne 
formons  plus  qu'un  peuple  et  que  nous  avons  tout  mis  en  commun,  nos  intérêts 
et  nos  souvenirs,  n'y  a-t-il  pas  dans  la  diversité  de  nos  origines  un  caractère  qui 
devrait  et  pourrait  encore  se  retrouver  dans  la  littérature  de  chaque  province? 
Nous  touchons  à  la  fois  au  nord  et  au  midi  de  l'Europe;  ne  faut-il  pas  cultiver  et 
développer  ce  double  génie?  L'Alsace,  si  éminemment  française  par  l'esprit  et  par  le 
cœur,  placée  en  face  de  l'Allemagne,  ne  reçoit-elle  pas  l'impression  de  deux  litté- 
ratures, et  presque  de  deux  civilisations  différentes?  N'y  a-l-il  pas  dans  le  midi  de  la 
France  une  population  ardente,  spirituelle,  poétique,  pleine  d'invention  et  d'ima- 
gination, gardant  les  souvenirs  de  la  gloire  littéraire  de  Toulouse,  et  toute  prête 
à  rendre  de  nouveaux  trésors  si  l'on  vient  à  son  secours?  L'école  de  Montpellier, 
avec  ses  traditions  spirilualistes,  longtemps  la  première  du  monde,  ne  garde -t-elle 
pas  encore  aujourd'hui  un  rang  à  part  dans  l'enseignement  de  la  médecine,  et  ne 
vient-on  pas,  par  un  coup  de  fortune,  d'établir  une  chaire  de  philosophie  à  côté  de 
la  chaire  de  Lordat?  Et  cette  vieille  et  poétique  Bretagne,  remota  BrUannin,  tout 
isolée  dans  sa  presqu'île,  avec  sa  langue  nationale,  ses  anciennes  mœurs  que  les 
progrès  de  la  civilisation  ont  tant  de  peine  à  entamer,  ses  préjugés,  ses  croyances 
naïves,  son  génie  indomptable  et  persévérant,  n'y  a-t-il  rien  à  en  espérer?  ne  rallu- 
mera-t-on  pas  le  feu  sacré  des  études  philosophiques  dans  ia  patrie  de  Descartes? 
Il  y  a  déjà  quelques  années  que,  dans  l'espoir  de  diminuer  l'encombrement  des 
écoles  de  la  capitale,  de  raviver  le  goût  des  lettres,  et  de  donner  un  centre  au  dé- 
veloppement original  de  chacune  de  nos  grandes  provinces,  on  a  fondé  à  la  fois 
plusieurs  universités  complètes.  Caen,  Strasbourg,  Dijon  et  Toulouse  possédaient 
seules  presque  toutes  les  facultés  réunies;  d'autres  villes  importantes  ou  n'avaient 
pas  de  haut  enseignement,  comme  Lyon  et  Bordeaux,  on  n'en  avaient  qu'un  très- 


DU    MOUVEMENT    PIIILOSOrHIQUE.  651 

iiioomplPl,  lommc  Rennes  el  Montpellier.  Il  était  contraire  à  rinlérèt  des  bonnes 
éludes  de  laisser  ainsi  des  facultés  isolées.  Une  faculté  des  lettres,  sans  une  école 
de  droit,  n'a  pas  son  auditoire  naturel;  ni  une  faculté  des  sciences  sans  une  école 
de  médecine  Et  d'autre  part,  quoi  de  plus  nécessaire  que  d'ouvrir,  à  côté  d'une 
école  de  droit  ou  de  médecine,  des  cours  de  philosophie  et  de  littérature?  Ce  que 
l'on  appelle  une  éducation  spéciale  peut  faire  de  bons  praticiens;  mais  il  n'y  a  pas 
d'homme  véritablement  éclairé  sans  une  culture  générale  de  l'intelllyence.  Les 
professeurs  eux-mêmes  gagnent  à  ce  rapprochement,  ils  s'instruisent  mutuellement, 
ils  s'aident,  ils  se  piquent  d'émulation,  ils  forment  de  concert  des  entreprises  qui 
tournent  au  profit  de  la  science.  Qui  ne  voit  que  l'enseignement  du  droit  appelle 
un  professeur  de  morale,  que  la  psychologie  dirige,  complète,  rectifie  les  recherches 
anatomiques  et  physiologiques,  tandis  que  le  philosophe,  à  son  tour,  apprend  des 
docteurs  de  la  loi  écrite  à  mieux  comprendre  la  loi  naturelle,  et  puise  dans  l'étude 
desconditionsde  la  vie  organique  de  nouvelles  lumières  sur  les  phénomènes  du  moi? 
La  mesure  qui  fut  prise  comblait  une  grande  lacune,  et  fut  conçue  dans  les  plus 
sages  principes.  Strasbourg,  Dijou,  Besançon,  Lyon,  Toulouse,  Bordeaux.  Rennes  et 
Caen,  possèdent  aujourd'hui  une  école  de  droit,  une  école  de  médecine  du  premier 
ou  du  second  degré,  une  faculté  des  lettres  et  une  faculté  des  .sciences. 

Ces  universités  ont-elles  répondu  aux  espérances  qu'on  avait  dû  concevoir?  Quels 
résultais,  ont-elles  produits!  Si  tant  de  ressources  sont  remises  à  des  mains  iniî- 
dèles,  si  les  ouvriers  s'endorment  à  leur  rang,  dans  l'espoir  d'y  être  oubliés,  s'ils 
corrompent  la  morale  publique  au  lieu  de  l'éclairer  et  de  la  diriger,  si  aucun  mémoire, 
aucun  livre  important  ne  signale  le  réveil  des  études  philosophiques  en  province, 
ne  faut-il  pas  que  la  critique  s'en  occupe  et  que  l'opinion  publique  soit  avertie? 
Qui  songeait,  avant  toutes  les  querelles  élevées  dans  ces  derniers  temps  par  le 
clergé,  qu'il  y  eût  à  Toulouse  ou  à  Strasbourg  un  enseignement  public  de  la  phi- 
losophie, et  qu'on  y  faisait  sans  bruit  un  peu  de  bien,  ou  que  l'on  y  pervertissait 
impunément  la  jeunesse  par  de  détestables  doctrines?  Ces  attaques,  dout  quelques 
esprits  se  préoccupent,  quand  elles  ne  porteraient  que  sur  des  faits  mal  compris 
ou  exagérés,  n'en  serviront  pas  moins  la  cause  de  la  philosophie  et  des  lettres. 
N'est-ce  rien  que  d'attirer  tout  de  nouveau  l'attention  du  public  sur  l'éducation, 
d'éveiller  la  critique  sur  le  mouvement  littéraire  et  philosophique  de  la  province, 
de  contraindre  les  professeurs  à  plus  d'efforts  et  de  vigilance,  parce  qu'ils  se  sen- 
tent surveillés?  Si  on  accuse  les  professeurs  d'être  panthéistes,  et  qu'ils  se  défendent 
en  soutenant  qu'ils  ne  le  sont  pas,  il  n'y  a  que  le  panthéisme  qui  y  perde.  La  dis- 
cussion, la  publicité,  c'est  la  condition  de  la  philosophie  et  .son  triomphe.  Il  vaut 
mieux  pour  elle  être  calomniée  et  persécutée  que  d'être  oubliée.  * 

Toutefois,  on  ne  doit  pas  se  hâter  déjuger.  Rien  de  bon  ne  se  fonde  qu'avec  le 
temps.  Les  nouvelles  facultés  ne  peuvent  être  jusqu'ici  que  des  colonies  qui  repré- 
sentent en  province  l'état  des  sciences  et  des  lettres  dans  la  capitale.  Pour  qu'elles 
prennent  caractère  et  produisent  de  grands  résultats,  il  faut  qu'elles  se  fassent 
adopter  dans  chaque  province,  qu'elles  en  comprennent  l'esprit,  les  intérêts,  les 
besoins,  qu'elles  s'identifient  avec  elles,  qu'elles  acquièrent  ainsi  de  l'autorité, 
pour  y  exercer  une  action  véritable.  Déjà  tous  les  cours  sont  en  pleine  activité,  quel- 
ques-uns dans  de  bonnes  conditions  de  succès.  On  tonde  des  revues,  on  publie  des 
livres.  Ce  n'est  qu'un  commencement;  mais  ce  qui  importe,  c'est  que  l'impulsion 
donnée  commence  à  être  suivie.  Un  grand  nombre  de  mémoires  sur  des  sujets  de 
philosophie  ancienne,  la  traduction  de  plusieurs  livres  allemands,  une  histoire  gé- 


652  DU    MOUVEMENT    PHILOSOPHIQUE. 

nérale  de  la  scholastique.  une  histoire  du  cartésianisme,  deux  traités  complets  de 
philosophie,  voilà,  en  laissant  de  côté  tout  ce  qui  ne  s'adresse  pas  au  véritable  pu- 
blic et  paraît  composé  dans  un  intérêt  autre  que  celui  de  la  science,  le  résultat  gé- 
néral de  cette  première  campagne;  et  quoique  la  plupart  de  ces  ouvrages  n'aient 
qu'un  mérite  contestable,  si  l'on  veut  se  rendre  compte  de  l'état  de  la  philosophie 
en  France,  on  ne  saurait  faire  abstraction  de  tous  ces  travaux  et  de  toute  cette 
activité. 

Le  mouvement  particulier  des  diverses  provinces  n'est  pas  encore,  au  bout  de 
trois  ans,  assez  nettement  dessiné  pour  que  l'on  puisse  rapporter  à  chacune  d'elles 
les  ouvrages  qu'elle  a  produits,  et  en  tirer  des  conséquences  pour  son  avenir. 
Rennes  est  la  seule  ville  qui  fournisse  pour  son  contingent  un  grand  nombre  d'ou- 
vrages ;  après  elle,  viendrait  Lyon  :  les  facultés  de  création  nouvelle  se  signalent 
les  premières.  Les  professeurs  de  l'université  n'ont  guère  composé  que  des  mé- 
moires, et  la  plupart  sur  des  sujets  restreints.  Les  philosophes  étrangers  à  l'ensei- 
gnement conçoivent  de  plus  hautes  pensées,  et  publient  des  histoires  générales  ou 
des  systèmes  complets  de  philosophie.  En  général,  les  prétentions  les  plus  modestes 
ont  été  les  plus  heureuses  :  la  science  ne  compte  pas  de  nouvelle  école  ;  mais  l'é- 
rudition philosophique  s'est  enrichie  de  plus  d'un  excellent  mémoire. 

Un  des  meilleurs  ouvrages,  le  meilleur  peut-être  qu'ait  produit  la  province  dans 
ces  derniers  temps,  c'est  le  livre  de  M.  Th.  Henri  Martin  sur  le  Timcc  de  Platon  (1). 
Il  faut  louer  d'abord  M.  Martin  d'avoir  choisi  un  sujet  approprié  à  son  talent,  et 
non  au  goût  et  aux  préférences  de  l'époque.  S'il  n'avait  songé  qu'à  lui  et  à  ses  in 
térêts,  il  n'aurait  pas  consacré  quatre  années  de  sa  vie  à  écrire  un  commentaire 
qui  n'aura  pas  en  France  vingt  lecteurs.  Ce  dialogue  de  Platon,  qui  paraît  aujour- 
d'hui édité,  traduit  et  commenté  par  M.  Martin,  est  l'un  des  plus  difficiles  à  com- 
prendre; il  ne  suffirait  pas,  pour  en  venir  à  bout,  de  connaître  à  fond  la  langue 
grecque,  si  l'on  n'était  au  courant  des  doctrines  platoniciennes  et  du  système  de 
Pythagore.  Platon,  dans  cet  ouvrage,  résume  toutes  les  connaissances  de  son  temps  : 
l'astronomie,  la  musique,  l'analomie,  la  physiologie,  la  médecine  même;  le  com- 
mentateur pouvait-il  être  étranger  à  ces  diverses  sciences?  Enfin,  à  ce  dialogue  du 
Tme'e  se  rattache  en  quelque  sorte  toute  une  littérature;  on  ferait  une  bibliothèque 
des  commentairesancienset  modernes,  grecs,  latins,  allemands,  français, dont  il  a  été 
l'objet,  ou  l'occasion,  ou  le  prétexte.  M.  Henri  Martin  a  eu  le  courage  de  dévorer 
tout  cet  ennui  pour  l'épargner  après  lui  au  reste  des  hommes.  De  cet  amas  de 
comvnentaires  diffus,  indigestes,  incohérents,  contradictoires,  il  a  fait  sortir  un 
commentaire  lumineux  et  comparativement  très-court,  quoiqu'il  n'ait  pas  moins  de 
deux  gros  volumes.  Il  est  possible,  et  ce  sera  tant  pis  pour  le  pays,  que  M.  Martin 
n'ait  pas  travaillé  dans  son  propre  intérêt;  mais  il  a  travaillé  dans  le  nôtre,  et  il  a 
fait,  avec  une  persévérance  sans  égale  et  un  talent  au-dessus  de  tous  nos  éloges, 
un  livre  que  béniront  bien  des  fois  les  platoniciens  à  venir,  et  qui  jette  des  lumières 
toutes  nouvelles  sur  l'histoire  des  sciences  dans  l'antiquité.  M.  Martin  est  beaucoup 
moins  un  philosophe  et  un  littérateur  qu'un  érudil  et  un  philologue.  Ses  opinions 
sur  la  doctrine  même  de  Platon  n'ont  pas  toujours  la  justesse  et  l'exactitude  de 
ses  recherches  scientifiques  ;  mais  ce  n'est  là  évidemment  pour  lui  que  l'accessoire  ; 
la  part  qu'il  s'est  choisie,  c'est  celle  que  tout  le  monde  aurait  trouvée  rebutante 

(1)  Études  sur  le  Timée  de  Platon,  par  Th.  Henri  Martin  ,  professeur  à  la  faculté  des 
lettres  de  Rennes.  Paris,  (hcz  Ladrange. 


DL    MOUVEMENT    PIIILOSOriIIQlJB.  i,7)7> 

ol  inaccessible.  La  prcsso,  tout  occupée  à  analyser  et  à  porlcr  aux  nues  des  ro- 
mans et  des  nouvelles,  ou  à  créer  de  (piinzaine  en  quinzaine  une  théorie  philoso- 
phique complète  à  l'usage  des  philosophes,  des  politiques,  des  savants  et  des  in- 
dustriels, n'a  pas  le  tenqjs  d'enregistrer  des  travaux  de  cette  importance,  qui 
restent  pourtant  dans  la  littérature  d'un  pays,  et  n'ont  pas  la  destinée  éphémère 
de  tant  de  systèmes  de  philosophie  inventés  en  quelques  jours  pour  quelque  besoin, 
et  abandonnés  le  lendemain  par  leur  auteur.  M.  Henri  Martin  n'a  pas  demandé 
qu'on  le  loue,  et  il  est  demeuré  obscur.  Après  avoir  achevé  son  grand  travail  sur 
le  Ti'inée  et  l'avoir  imprimé  à  ses  frais,  il  s'est  mis  tout  aussitôt  à  composer  une 
histoire  des  sciences  du  temps  de  l'ériclès.  Il  nous  sera  permis  de  dire  au  moins, 
sans  attaquer  la  justice  distributive  de  personne,  que  nous  voyons  à  l'Instiiul  plus 
d'un  académicien  qui  n'a  pas  fait  de  meilleures  traductions,  et  ne  ferait  pas  d'aussi 
bons  commentaires.  Du  reste,  M.  Henri  Martin  n'est  pas  le  seul  qui  représente  en 
province  l'érudition  [)hilosophique  française,  et  nous  venge  des  impitoyables  im- 
provisateurs de  la  capitale.  Un  collègue  de  M.  Martin  à  la.faculté  des  lettres  de 
Rennes,  M.  Riaux,  l'éditeur  des  Nicbelungen,  a  publié  sur  Parménide  un  travail 
plein  de  recherches  consciencieuses.  A  Caen,  tandis  que  M.  Berger  nous  donnait 
une  exposition  du  système  de  Proclus,  à  laquelle  il  ne  manque  que  plus  d'étendue 
pour  être  un  livre  de  la  plus  haute  importance,  un  homme  de  talent  et  d'avenir, 
M.  Emile  Saisset,  retrouvait  toute  la  doctrine  sceptique  d'Enésidème,  et  en  écrivait 
une  réfutation  pleine  de  verve  et  de  logique.  Quelques  autres  mémoires  n'ont  pas 
également  réussi  ;  mais  ils  sont  tous  conçus  dans  un  bon  esprit  de  critique.  On 
remonte  aux  sources;  on  les  discute.  C'est  de  l'érudition  saine  au  lieu  de  ces  cita- 
tions de  troisième  main  dont  on  fait  ailleurs  un  si  ridicule  étalage. 

Nous  ne  parlerons  des  traductions  d'ouvrages  modernes  que  pour  montrer  qu'il 
y  a  là  une  mine  féconde  à  exploiter  ;  que  les  professeurs,  par  exemple,  ne  pour- 
raient mieux  employer  leurs  veilles  qu'à  doter  le  pays  de  toutes  ces  richesses,  en 
même  temps  qu'ils  s'exerceraient  eux-mêmes  à  penser  et  à  écrire,  et  se  prépare- 
raient ainsi  à  des  travaux  d'un  autre  ordre.  De  tous  les  pays  de  l'Europe,  celui  où 
l'on  cultive  la  philosophie  avec  le  plus  de  zèle,  c'est  l'iVllemagne,  et  la  philosophie 
allemande  est  à  peine  connue  en  France.  Elle  y  à  pourtant  des  enthousiastes  et  des 
adversaires,  mais  on  en  juge  le  plus  souvent  sur  parole.  Depuis  le  livre  de  M™''  de 
Staël,  qui  vint  presque  nous  la  révéler,  on  en  a  fait  des  expositions  et  des  cri- 
tiques ;  peut-être  des  traductions  vaudraient-elles  mieux.  M.  Tissot,  de  Dijon,  qui 
a  composé  la  meilleure  histoire  abrégée  de  la  philosophie  allemande,-s'est  chargé 
presque  seul  d'en  traduire  les  ouvrages  les  plus  importants.  Nous  lui  devons  une 
traduction  de  l'excellente  Histoire  de  la  Philosophie  ancienne  de  Henri  Ritter,  et 
de  la  plupart  des  ouvrages  de  Kant.  U  nous  a  donné,  du  philosophe  de  Rœnigs- 
berg,  la  Critique  de  la  raison  pure,  les  Principes  métaphysiques  du  Droit,  les 
Principes  métaphysiques  de  la  Morale,  la  Logigue  (1).  Malheureusement  ces  tra- 
ductions, qui  pourraient  lui  faire  tant  d'honneur,  ne  sont  pas  irréprochables. 
Écrites  avec  une  précipitation  sans  exemple,  chargées  d'inexactitudes,  de  phrases 
mal  construites  et  inintelligibles,  de  barbarismes,  de  fautes  d'impression,  elles 
peuvent  soulager  un  peu  le  lecteur,  mais  elles  ne  dispensent  pas  des  textes  origi- 
naux. H  suffit,  pour  comprendre  toutes  ces  négligences,  de  jeter  les  yeux  sur  la 
longue  liste  d'ouvrages  traduits  ou  composés  par  M.  Tissot.  Un  seul  homme  ne 

(1)  Paris,  chez  Ladrangc. 

TOME    r.  M 


631  DU    MOUVEMENT    miLOSOrniQUE. 

peut  pas  suffire  à  une  telle  besogne;  et  que  résulte-l  il  de  toute  cette  bfite?  IMùl  à 
Dieu  qu'elle  n'eût  pas  d'autre  résultat  que  de  produire  de  mauvais  ouvrages!  Si  ce 
(jue  M.  Tissol  a  fait  est  mal  fait,  c'est  tant  pis  pour  M.  Tissot;  mais,  si  ses  traduc- 
tions empêchent  d'en  faire  de  meilleures,  c'est  tant  pis  pour  tout  le  monde.  Rien 
n'était  plus  facile  à  M.  Tissot,  l'homme  de  France  le  plus  véritablement  instruit 
du  mouvement  philosophique  en  Allemagne,  que  de  choisir  quelques  livres  con- 
sidérables et  d'en  faire  des  traductions  accomplies  ;  tandis  qu'en  ajoutant  en 
quelque  sorte  sa  barbarie  à  celle  de  Kaut,  il  n'a  fait  que  créer  des  dillicultés 
nouvelles  et  rendre  plus  repoussant  encore  l'aspect  extérieur  de  cette  philo- 
sophie. Ce  n'est  |)as  d'un  Français  qui  se  fait  Allemand  que  nous  devons  atten- 
dre la  lumière  sur  un  pareil  sujet.  M.  Tissol  a  passé  à  l'ennemi,  c'est  un  Alle- 
mand, il  ne  peut  s'en  dédire.  S'il  pouvait  faire  entrer  la  philosophie  française 
dans  les  voies  de  la  philosophie  allemande,  il  croirait  l'avoir  sauvée;  mais  je 
l'en  défie.  Ce  pays-ci  est  le  pays  du  sens  commun  ;  on  ne  s'y  paie  pas  de  chimères. 
Nos  rêveurs  métaphysiques,  qui  accaparent  la  vogue  pour  quelques  jours,  ont  des 
enthousiastes,  mais  pas  de  disciples.  Aucune  philosophie  ne  jettera  de  racines  dans 
le  pays  de  Descartes  si,  avant  tout,  elle  n'est  raisonnable  et  intelligible.  Si  nous 
sommes  sûrs  d'avoir  toujours  le  sens  commun,  nous  pouvons  sans  regret  aban- 
donner le  génie  aux  autres. 

Il  est  juste  toutefois  de  mentionner,  à  côté  de  M.  Tissot,  M.  Ch.  Bénard,  pro- 
fesseur de  philosophie  à  Rouen,  qui  a  publié  l'Esthétique  de  Hegel  (1).  C'est  un 
heureux  choix  à  tous  égards.  Aucune  science  n'a  autant  d'attrait  pour  tous  les 
esprits  que  la  science  du  beau,  et,  par  une  destinée  bizarre,  il  n'en  est  peut-être 
aucune  qu'on  ait  cultivée  avec  moins  de  succès.  Nous  avons  en  France,  outre  l'essai 
de  Montesquieu  sur  le  goût,  le  traité  de  l'abbé  Batteux  et  celui  du  père  André  ; 
mais  ce  sont  assurément  de  fort  médiocres  ouvrages,  et  M.  Bénard  a  bien  raison  de 
leur  préférer  celui  de  Hegel.  Peut-être  ne  fait-il  pas  assez  de  cas  du  sixième  livre 
de  la  première  Ennemie  de  Plolin;  le  chef  de  l'école  d'Alexandrie  s'y  élève,  à  la 
suite  de  Platon,  à  des  hauteurs  que  personne  peut-être  ne  pourra  dépasser.  H 
existe  une  traduction  anglaise  de  cet  admirable  ouvrage,  par  Taylor  (Londres, 
1787).  Hegel  n'a  pas  l'abondante  et  magnifique  inspiration  de  Plotin;  mais  son 
ouvrage,  traduit  par  M.  Bénard,  est  aujourd'hui  ce  que  nous  avons  de  mieux  dans 
notre  langue  sur  la  science  du  beau.  M.  Bénard  n'a  pas  tout  traduit;  il  a  abrégé 
quelquefois,  suivant  le  système  adopté  par  M.  Michelet  dans  sa  traduction  de  Vico. 
Faut-il  l'en  louer  ou  l'en  blâmer?  En  principe,  ces  remaniements  sous  prétexte  de 
traduction  sont  une  chose  déplorable  ;  toutefois,  M.  Bénard  a  composé  son  livre 
avec  tant  d'art,  qu'on  ne  reconnaît  pas  la  trace  de  son  travail,  et  peut-être,  après 
tout,  nous  a-t-il  égargné  des  redites  et  des  longueurs.  Quoique  l'Esthétique  de 
Hegel  soit  un  bel  ouvrage,  ce  n'est  pas  là  un  de  ces  livres  auxquels  on  ne  peut 
toucher  sans  sacrilège. 

M.  Xavier  Rousselot,  qui  habite  Troyes,  porte  plus  haut  ses  prétentions,  car  il  a 
voulu  écrire  l'histoire  d'une  des  trois  grandes  époques  de  la  philosophie  (2).  C'est 
ici,  comme  on  voit,  une  très-grande  et  très-longue  entreprise,  et  peut-être  ferait-on 

(1)  Cours  d'Esthétique,  par  W.  Fr.  Hegel,  analysé  c\  iradiiit  par  Cli.  Renard,  professeur 
de  philosophie.  Paris,  chez  Jouberi. 

(2)  Histoire  de  la  Philosophie  dans  le  7noiie>i  (Uje,  par  Xavioi-  Rousselot.  Paris,  chez 
Joubert. 


nu    MOUVEMENT    PHILOSOrUIQUE.  Gl^l 

mieux,  quand  on  ne  peut  venir  à  Paris,  de  choisir  un  point  restreint  d'érudition, 
de  traduire  des  ouvrages,  ou  de  se  livrer  à  la  spéculation  pure.  Qu'on  y  songe,  en 
effet.  Pour  écrire  l'hisloire  du  développement  philosophique  pendant  plusieurs 
siècles,  que  de  matériaux  il  faut  compulser  !  A  Paris  même,  au  milieu  de  tant  de 
richesses  bibliographiques,  on  ne  pourrait  tout  trouver;  et,  quimd  on  aurait  tous 
les  livres  sous  la  main,  comment  les  lire?  Une  histoire  faite  d'après  d'autres  his- 
toires n'est  pas  une  bistoire,  ce  n'est  rien;  c'est  un  manuel,  un  sommaire,  quelque 
chose  qui  n'existe  pas.  Dans  une  ville  où  la  philosophie  est  cultivée  par  un  grand 
nombre  de  savants,  on  consulte  sur  ce  qu'on  ne  peut  pas  lire;  on  obtient  des  di- 
rections, des  conseils.  Mais  conçoit-on  que,  dans  une  ville  de  province,  un  écrivain 
isolé,  loin  de  tout  secours,  vienne  à  bout  d'un  tel  projet?  M.  Rou.sselot,  il  est  vrai, 
a  choisi  le  moyen  âge,  et  c'est  la  partie  de  l'histoire  de  la  philosophie  pour  laquelle 
on  trouve  le  plus  facilement  des  secours.  Les  anciennes  bibliothèques  des  parle- 
ments et  des  couvents  recèlent  des  trésors  sur  la  scholasîique,  et  dans  plus  d'un 
diocèse  on  rencontre  encore  de  ces  vénérables  prêtres,  tout  cbargés  d'années  et  de 
science,  qui  ne  tiennent  pas  assez  à  la  gloire  pour  écrire,  mais  qui  aiment  trop  la 
vérité  pour  ne  pas  secourir  ceux  qui  la  cherchent.  Que  M.  Rousselot  n'a-t-il  donné 
des  limites  à  son  ambition!  Si  M.  Henri  Martin,  qui  est  plus  savant  que  ne  le  .sera 
probablement  jamais  M.  Rousselot,  avait  voulu  faire  une  histoire  de  la  philosophie 
grecque,  il  est  à  croire  qu'il  n'y  serait  pas  parvenu.  Qu'at-il  fait?  Il  s'est  borné  à 
Platon,  et  dans  Platon  il  a  choisi,  sur  trente-trois  dialogues,  le  plus  important  et  le 
plus  difficile,  puis  il  a  passé  quatre  ans  à  l'étudier.  Aussi  ce  qu'il  a  fait  est  fait,  et 
on  ne  saurait  en  dire  autant  de  VHistoire  de  la  Philosophie  au  moyen  âge  de 
M.  Rousselot 

M.  Rousselot  ne  voit  dans  le  moyen  âge  que  la  question  des  universaux .  Il  divise 
toute  cette  période  en  quatre  parties,  en  se  fondant  sur  les  phases  diverses  de  cette 
question  fondamentale.  C'est  une  grande  question  sans  doute,  la  première,  si  l'on 
veut,  et  pourtant  ce  n'était  pas  la  peine  de  changer  la  classification  reçue.  Ce  qui 
importe  au  moyen  âge,  c'est  plutôt  la  forme  que  le  fond.  S'il  est  vrai  de  dire  que 
la  méthode  est  tout  en  philosophie,  cela  est  vrai  surtout  au  moyen  âge,  puisqu'il 
s'agit  bien  moins  de  découvrir  la  vérité  que  de  se  mettre  en  état  de  la  découvrir, 
et  de  conquérir  le  droit  d'y  travailler  sans  entraves.  M.  Rousselot,  qui  généralise 
avec  quelque  légèreté,  de  cela  seul  qu'il  voit  des  réalistes  dans  le  moyen  âge,  con- 
clut que  l'inOuence  de  Platon  n'y  a  pas  été  moindre  que  celle  d'Arislote;  c'est  le 
[iremier  résultat  fâcheux  d'une  érudition  douteuse  de  conduire  à  des  paradoxes,  et 
de  faire  naître  des  rapprochements  défectueux.  Il  .soutient  que  tous  les  systèmes 
modernes  ont  leurs  racines  dans  la  philosophie  scholasîique.  Cela  est  juste  et  vrai; 
mais,  pour  avoir  trop  voulu  abonder  dans  son  propre  sens,  M.  Rousselot  a  perdu  le 
bénéfice  de  cette  idée  heureuse  qu'il  s'était  appropriée.  On  ne  saurait  trop  le  répéter 
aux  historiens  :  de  comparaisons  en  comparaisons,  à  force  de  diminuer  les  différences  et 
d'exagérer  les  ressemblances,  on  arrive  à  une  identité  et  à  une  immobilité  parfaites, 
et  alors  il  n'y  a  plus  d'histoire.  Quand  on  sera  parvenu  à  faire  de  tous  les  systèmes 
le  même  système,  comment  expliquera-t-on  la  génération  des  systèmes  l'un  par 
l'autre?  M.  Rousselot,  par  exemple,  est  convaincu  que  tout  réaliste  est  panthéiste  : 
c'est  là  certainement  une  proposition  téméraire,  à  moins  que  M.  Rousselot  ne  soit 
attaqué  du  même  mal  que  M.  l'abbé  Maret,  professeur  à  la  Sorbonue,  qui  voit  des 
panthéistes  partout;  car  enfin,  si  tous  les  réalistes  sont  panthéistes,  ne  peut-on  pas 
dire  aussi  que  tous  les  nominalistes  sont  athées,  de  sorte  que  personne  ne  pourra 


6ôG  DU    MOUTEMENT    riIILOSOPHIQUE. 

plus  croire  en  Dieu?  De  celle  prémisse  que  tout  réaliste  est  panthéiste,  M.  Rous- 
selot  conclut  que  saint  Anselme  est  un  panthéiste.  Quoi!  saint  Anselme,  l'auteur 
du  Proslor/ittm  !  saint  Anselme,  l'inventeur  de  la  preuve  à  priori  de  l'existence  de 
Dieu!  Cela  ne  prouve  rien  sans  doute,  et  M.  Rousselot  dira  de  saint  Anselme  ce 
que  disait  Malebranche  de  cet  infâme  athée  de  Vanini,  qui,  pour  cacher  son 
athéisme,  avait  malicieusement  écrit  une  démonstration  sans  réplique  de  l'existence 
de  Dieu.  Bien  plus,  suivant  M.  Rousselot,  le  célèbre  argument  de  saint  Anselme, 
qui  est  celui  de  Descartes,  qui  est  celui  de  Leibniiz,  et  que  certains  savants  veulent 
retrouver  jusque  dans  saint  Augustin  et  dans  Platon,  cet  argument  conduit  di  - 
rectement  au  panthéisme,  et  c'est  pour  cela  que  Fénelon  ne  s'en  est  pas  voulu 
servir.  Le  malheur,  c'est  que  Fénelon  s'en  est  servi,  et  je  renvoie  M.  Rousselot  à 
la  page  169  de  VExistcnce  de  Dieu. 

«  I/ouvrage  d'Anselme  qui  nous  montre  le  philosophe  à  découvert,  dit  M.  Rous- 
selot, est  son  Dialogue  sur  la  vérité  ;  c'est  là  que,  s'oubliant  pour  ainsi  dire,  il 
plonge  dans  l'abîme  métaphysique,  dans  le  vrai  en  soi,  l'intelligible  de  Platon,  le 
vide  Sunya  du  bouddhisme,  en  ramenant  tout  à  l'unité.  »  Ne  parlons  pas  de  ce 
style.  Que  signifient  tous  ces  rapprochements?  M.  Rousselot  sait-il  bien  ce  qu'il  fait 
quand  il  rapproche  un  peu  plus  loin  l'unité  de  saint  Anselme  de  l'unité  de  Plotin? 
Sait-il  seulement  ce  que  c'est  que  l'unité  de  Plotin?  ce  que  c'est  que  la  substance  et 
le  panthéisme? 

Quelle  histoire  à  écrire  que  cette  scholaslique!  Pendant  que  le  monde  s'agite  au 
dehors  dans  une  sorte  de  chaos,  au  milieu  de  ces  guerres  sans  merci,  de  ces  ven- 
geances impitoyables,  de  cette  invincible  et  brutale  ignorance,  les  couvents  gardent 
précieusement  le  feu  sacré  delà  science.  Là  des  moines  à  demi  barbares,  assujettis 
à  la  règle,  occupés  à  dompter  leurs  passions,  à  plier  leur  esprit  sous  le  joug  de  la  foi 
et  de  l'autorité,  asservis  à  un  jargon  inintelligible,  entravés  par  des  règles  puériles, 
agitent  encore  malgré  eux  ces  grands  problèmes  de  la  science,  et  retrouvent,  quoi 
qu'ils  fassent,  au  fond  de  leur  âme  cette  curiosité  innée  à  l'esprit  humain,  qui 
engendre  la  philosophie  et  ne  permet  pas  à  la  raison  de  s'abdiquer.  La  même  foi 
qui,  vaincus,  les  rend  intrépides,  vainqueurs,  en  aurait  fait  des  persécuteurs  impla- 
cables. Tour  à  tour  victimes  et  bourreaux,  tandis  qu'ils  demandent  des  chaînes  et 
applaudissent  à  leur  propre  supplice,  l'indépendance  de  la  pensée  rompt  toutes  les 
barrières;  elle  triomphe  de  l'inquisition  et  des  bûchers,  et,  pour  dernière  victoire, 
de  la  conscience  même  des  philosophes.  M.  Rousselot  n'a  pas  compris  cette  longue 
lutte  de  deux  principes  opposés  sans  être  contradictoires;  il  n'a  pas  su  écrire  cette 
autre  histoire  des  conquêtes  de  la  liberté,  qui  triomphe  sur  le  forum  romain,  où 
l'on  brfde  Giordano  Bruno,  et  sur  la  place  du  Salin  à  Toulouse,  quand  les  cendres 
de  Vanini  sont  jetées  au  vent. 

Au  lieu  d'une  histoire  médiocre  de  la  scholaslique,  M.  Bouillier  nous  a  donné  une 
excellente  monographie  sur  Descartes  (1).  M.  Bouillier  est  le  professeur  de  philo- 
sophie de  la  faculté  des  lettres  de  Lyon,  et  sans  contredit  l'un  des  professeurs  les 
plus  habiles  et  les  |)lus  distingués  de  l'Université.  L'histoire  de  la  révolution  carté- 
sienne qu'il  vient  de  publier  a  remporté  un  prix  dans  un  des  concours  de  l'Aca- 
démie des  sciences  morales.  C'est  en  effet  un  mémoire  plutôt  qu'un  livre,  et  il 
serait  injuste  déjuger  sur  un  essai,  quelque  brillant  qu'il  puisse  être,  un  esprit  aussi 

(1)  Histoire  et  Critique  de  la  révolution  cartésienne,  par  F.  Bouillici  ,  professeur  à  la 
faculté  des  lettres  de  Lyon.  Paris,  chez  Joubort. 


DU    MOCVEMEM"    rilILOSOPUIQUE.  637 

excellent.  Gel  ouvrage  esl  conçu  avec  sagesse;  le  style  en  est  clair,  facile,  et  d'une 
sobriété  reuiarquahle;  les  idées  sont  plutôt  justes  et  sensées  que  profondes  et. 
originales.  M.  IJouillioi-  ne  semble  pas  avoir  une  connaissance  très-étendue  des 
sciences  naturelles  et  mathématiques;  mais  la  faute  n'en  est  pas  à  lui.  Elle  est  ii  nous 
tous,  qui  ne  savons  plus  creuser  qu'un  seul  sillon;  comme  si  Descartes  ou  Leibnitz 
n'avaient  pas  été  aussi  grands  par  la  science  que  par  la  |)hilosopIiie.  L'auteur 
poursuit  l'histoire  du  cartésianisme  jusqu'au  triomphe  éphémère  de  la  philosophie 
seusualisle;  son  livre  touche  ainsi  à  toutes  les  grandes  renommées  du  xvir  siècle, 
et  nous  lait  voir  l'iulluence  du  cartésianisme  s'étendant  sur  toute  la  littérature  et 
jusque  sur  la  poésie.  C'est  une  lecture  attrayante,  facile,  accessible  même  aux  gens 
du  monde,  et  que  les  philosophes  peuvent  faire  encore  avec  intérêt  et  avec  fruit. 
Les  détails  ne  sont  pas  irréprochables;  cependant  je  ne  ferai  qu'une  seule  querelle 
à  M.  Bouillier. 

Depuis  ces  dernières  années,  on  a  beaucoup  parlé  de  Spinoza,  raison  de  plus 
pour  n'en  rien  dire  qui  ne  soit  exactement  vrai.  Il  est  inliniment  plus  facile  de 
raisonner  à  perte  de  vue  sur  le  panthéisme  de  Spinoza,  que  de  lire  une  seule  page 
de  ces  théorèmes  et  de  ces  lemmes  que  quei(iues  écrivains  veulent  bien  transformer 
en  soupirs  d'amour  et  en  hymnes  à  la  gloire  de  Dieu.  Pour  M.  Bouillier,  ne  craint- 
il  pas  d'avoir  expliqué  d'une  façon  quelque  peu  légère  l'origine  de  ce  panthéisme? 
Tantôt  il  le  fait  sortir  tout  entier  de  la  seule  déDnition  de  la  substance,  sans  doute 
d'après  ce  principe  passablement  ironique  de  M.  Laromiguière,  qu'un  grand  système 
de  philosophie  peut  être  bâti  sur  un  malentendu;  tantôt  il  se  fait  un  monstre  de 
cette  proposition  parfaitement  innocente  :  'i  II  ne  peut  y  avoir  deux  substances  de 
même  attribut  (1),  »  et  il  est  vrai  que  Spinoza  s'en  sert  pour  arriver  à  cette  autre 
proposition  un  peu  plus  suspecte  :  ^  Il  n'y  a  qu'une  seule  substance,  dont  tout  le 
reste  esl  un  attribut  ou  un  mode  (2).  »  Mais  la  question  est  de  savoir  si  la  première 
conduit  nécessairement  à  la  seconde,  et  c'est  là  que  M.  Bouillier  est  tombé  dans 
l'erreur.  Que  peut  signiûer  en  effet  cette  proposition,  qu'il  ne  peut  y  avoir  deux 
substances  de  même  attribut?  Si  vous  la  prenez  dans  le  sens  de  Spinoza,  elle 
signifie  qu'il  ne  peut  y  avoir  deux  dieux.  Si  vous  la  prenez  dans  le  sens  ordinaire, 
elle  signifie  qu'il  ne  peut  y  avoir  deux  êtres  absolument  identiques  dans  leur 
essence,  et  c'est  tout  uniment  le  principe  des  indiscernables.  M.  Bouillier  voudrait- 
il  ici  faire  la  guerre  à  Leibnitz,  pour  lequel  il  professe  ailleurs  une  admiration  si 
sincère  et  si  légitime? 

En  ne  tenant  aucun  compte  des  manuels  et  des  cahiers  de  cours,  et  de  quelques 
ouvrages  bizarres  ou  extravagants  qui  ne  méritent  pas  l'honneur  qu'on  leur  ferait 
de  les  réfuter,  et  de  les  tirer  ainsi  de  l'obscurité  qui  leur  convient,  nous  ne  trou- 
vons en  province  que  deux  philosophes  spéculatifs,  l'un  tout  jeune,  M.  Blanc  Saint- 
Bonnet,  l'autre  déjà  mûr  et  connu  par  d'assez  grands  succès  dans  l'enseignement 
et  dans  la  prédication,  M.  l'abbé  Bautain.  Loin  de  nous  plaindre  de  cette  disette, 
nous  nous  en  félicitons  sincèrement  dans  l'intérêt  de  la  philosophie.  Est-ce  donc 
un  bien  que  d'être  inondés  chaque  jour  des  publications  de  M.  Rognial  ou  de 
M.  Guiraud?  Plût  à  Dieu  que  nous  eussions  rencontré  en  province  un  livre,  un 
seul,  digne  de  faire  époque  dans  la  science  ! 

L'ouvrage  de  M.   Blanc  Saint- Bonnet  a  été  publié  sous  ce  titre  assez  bizarre  : 

(1)  Éthique,  part.  I,  prop.  5. 

(2)  Ibid.,  prop.  14  et  15. 


638  DU    MOUVEMENT    PHILOSOPHIQUE. 

De  l'Unité  spinttielle,  ou  de  la  Société  et  de  son  but  au  delà  du  temps  (1).  Cet  ou- 
vrage a  quelques  analogies  avec  le  tleinicr  livre  de  M.  de  Lamennais  :  Esquisse 
d'une  philosophie.  Comme  M.  de  Lamennais,  M.  Blanc  Saint-Bonnet  aspire  à  renou- 
veler entièrement  la  science,  et  à  construire  une  synthèse  complète;  entreprise  témé- 
raire pour  M.  de  Lamennais,  malgré  ses  cinquante  ans  et  son  génie,  et  qui  atteste 
dans  M.  Saint-Bonnet  plus  d'ardeur  et  d'impétuosité  que  de  prudence.  Ici,  comme 
dans  VEsquissc,  on  s'efforce  de  réconcilier,  non  pas  la  raison  et  la  révélalion,  mais, 
ce  qui  est  fort  différent,  la  raison  et  la  tradition,  c'est-à-dire  que,  par  les  lumières 
naturelles,  on  veut  construire  une  métaphysique  qui  soit  en  tout  d'accord  avec  la 
métaphysique  chrétienne.  La  trinité  de  M.  de  liamennais  n'avait  pas  d'autre  but. 
Que  résulte-t-il  de  ces  vains  efforts?  Qu'est-ce  que  la  tradition  sans  la  foi?  Otez  la 
révélation,  il  n'y  a  plus  de  doctrine  chrétienne.  Quand  vous  vous  fatiguez  ensuite 
pour  retrouver  le  mystère  de  la  trinité  par  les  lumières  naturelles,  qu'attendez- 
vous  de  toutes  ces  subtilités?  Ne  sentez-vous  pas,  dès  le  premier  mot,  que  la  raison 
répugne  à  ces  tentatives,  et  que,  pour  vouloir  à  tout  prix  faire  d'un  mystère  un 
dogme  philosophique,  vous  abandonnez  du  même  coup  la  religion  et  la  philoso- 
phie? 

Prenez  tous  ces  philosophes  qui  rêvent  une  même  fulie,  le  christianisme  sans 
mystères  :  tous  leurs  systèmes  roulent  toujours  sur  deux  points,  en  Dieu  la  trinité, 
au-dessous  de  Dieu  l'opposition  et  la  lutte  de  deux  principes.  Que  d'efforts  pour 
retrouver  ensuite  dans  le  monde,  au  moyen  des  deux  principes  qui  le  gouvernent, 
l'image  et  en  quelque  sorle  la  continuation  des  trois  personnes  divines!  Une  sorte 
de  panthéisme  confus  et  mystique  est  ordinairement  le  résultat  de  ces  étranges 
tentatives.  M.  Blanc  Saint  Bonnet  n'a  pas  échappé  à  la  loi  commune.  «  La  causa- 
lité, dit-il,  est  le  principe  qui  individualise,  et  l'amour  est  le  principe  qui  divinise 
le  monde.  »  Où  en  serions-nous  d'abord  si  l'on  prenait  au  sérieux  cette  apothéose? 
Il  n'y  a  pas  en  philosophie  de  métaphores  vaines,  o  Dieu,  dit-il  encore,  donna  le 
nom  d'ikme  à  l'essence  qu'il  avait  abstraite  de  lui-même,  s  Le  monde,  sorti  de  Dieu 
par  cette  abstraction,  y  rentre  par  l'amour  qui  le  divinise.  Philosopher  ainsi,  ce 
n'est  pas  philosopher,  c'est  jouer  imprudemment  avec  les  doctrines  philosophiques. 
Pour  bien  apprécier  le  rôle  des  deux  principes  de  la  puissance  et  de  l'amour,  il 
faut  voir  comment  M.  Saint-Bonnet  explique  par  leur  moyen  les  rapportsde  l'homme 
et  de  la  femme  entre  eux  et  avec  le  créateur.  L'homme  est  la  puissance,  et  la 
femme  est  l'amour.  M.  Saint-Bonnet  va  même  plus  loin,  car  il  nous  dit  que  la 
iemme  est  créée  pour  être  l'amour  de  la  puissance  de  l'homme,  et  l'homme  pour 
être  la  puissance  de  l'amour  de  la  femme.  Cet  amour  de  la  puissance,  et  cette  puis- 
sance de  l'amour,  ne  faisaient  d'abord  qu'un  seul  être  et  un  seul  principe;  car 
M.  Blanc  Saint-Bonnet  n'a  pas  échappé  à  cette  pitoyable  idylle  de  tous  nos  aven- 
turiers philosophes,  toujours  empressés  de  coudre  à  leurs  vaines  et  superficielles 
théories  ce  lambeau  de  vieille  légende  :  «  D'une  âme,  dit-il,  le  créateur  en  fit 
deux....  Lorsque  ces  deux  âmes  se  retrouvent,  chacune  ne  s'unit  pas  à  quelque 
chose  d'étranger  à  elle;  elle  s'unit  au  contraire  à  quelque  chose  qui  lui  est  intime 
et  qu'elle  possédait  déjà  par  son  origine.  Chacune  incomplète  en  soi  possède  ce 
qui  compléterait  l'autre.  "  Que  l'on  construise  Je  monde  physique,  ainsi  que  le  veut 
M.  de  Lamennais,  à  l'image  du  monde  moral,  que  l'amour  se  transforme  eu  alfinité, 
et  cette  union  de  l'homme  et  de  la  femme  devient  le  signe  mystique,  le  symbole 

(1)  Paris,  chez  Pitois. 


DU    MOUVEMEIST    rilIL(KSUrill<>Ul::.  650 

(le  l'union  du  toutes  les  forces  de  la  nature.  Si  M.  Ulanc  Sainl-lîonnel  veut  ouvrir 
/('  HaïKiuet  de  IMaloti,  il  y  trouvera  i:cl  homme  et  cette  fenune  qui  se  fondent  en  un 
ant/e.  Mais,  ([ue  M.  Saiul-ljonuet  y  i)renne  garde,  Platon,  avec  sou  ail  intiui,  a  mis 
ce  récit  dans  la  bouclie  dWrislopliane.  «  Tous  les  honuucs  généralement  élaient 
d'une  ligure  ronde,  avaient  des  épaules  et  des  côtes  attachées  ensemble,  quatre 
bras,  quatre  jambes,  deux  visages  opposés  l'un  à  l'autre,  et  le  reste  à  proportion... 
Quand  ils  voulaient  aller  plus  vite,  ils  s'api»uyaient  de  leurs  huit  membres,  par  un 
mouvement  circulaire,  comme  ceux  qui,  les  pieds  en  l'air,  imitent  la  roue.  »  Mais 
poursuivons  le  mythe  de  M.  Blanc  Saint-Bonnet.  «  L'homme  a  été  créé  puissance 
par  le  père;  la  femme  a  été  créée  amour  par  l'esprit,  et  l'enfant  a  été  créé  sagesse 
par  le  verbe.  »  Ici  M.  Saint-Bonnet  est  de  sa  propre  école  et  ne  peut  être  rapproché 
de  personne.  De  bonne  foi,  qu'est  ce  que  tout  cela'?  Est-ce  de  la  science?  Est-ce 
seulement  du  sens  commun"?  Une  dernière  citation.  M.  Saint-Bonnet  annonce  en 
ces  termes  les  titres  des  cinq  livres  qui  doivent  composer  ses  trois  derniers  vo- 
lumes qui  n'ont  pas  encore  paru  :  «  De  l'origine  chronologique  de  la  société.  — ■ 
L'origine  chronologique  de  la  société  en  est  la  genèse,  c'est-à-dire  l'histoire  (1). 
De  l'origine  logltiite  de  la  société.  —  L'origine  logique  de  la  société  en  est  la 
théorie,  c'est  ii-dire  la  science.  Du  lien  spirituel  de  lu  société.  —  Le  lien  spirituel 
de  la  société  est  l'amour,  c'est-à  dire  la  religion,  etc.  »  On  a  besoin  de  le  répéter, 
après  de  telles  citations,  le  livre  de  l'Unité  spiritaelle  est  l'ouvrage  d'un  homme 
de  mérite  qui  n'a  pas  su  attendre.  A-t-on  le  droit  de  s'étonner  de  ces  extrava- 
gances, quand  on  sait  qu'il  s'en  rencontre  de  toutes  seiublables  dans  des  écrivains 
et  des  penseurs  tels  que  M.  de  Bonald  et  M.  de  Lamennais  ?  Ce  qui  les  a  conduits 
là,  c'est  le  désir  de  ne  pas  s'écarter  de  ce  que  M.  Blanc  Saint  Bonnet  appelle  a  la 
tradition.  »  Ces  rêveries  trouvent  des  partisans  et  des  enthousiastes.  Qu'on  ne  s'y 
trompe  pas,  les  disciples  de  M.  de  Lamennais,  par  exemple,  ne  subissent  pas  ces 
bizarres  théories  par  respect  pour  l'incontestable  talent  de  leur  maître  ;  ils  les 
aiment  et  les  adoptent  pour  elles-mêmes,  et  croient  fermement  que  la  raison  et  la 
j>hilosophie  sont  perdues  si  l'on  ne  regarde  comme  une  proposition  démontrée,  que 
Dieu  est  à  la  fois  un  seul  Dieu  et  trois  personnes.  En  vérité,  si  les  théologiens 
peuvent  se  plaindre  que  l'invasion  de  la  raison  dans  le  domaine  de  la  fol  ait  pro- 
duit les  hérésies  et  porté  le  trouble  dans  l'Église,  nous  avons  le  droit  de  gémir  à 
notre  tour  de  cette  importation  et  de  ce  travestissement  des  dogmes  religieux.  C'est 
un  scandale  pour  la  foi;  c'est  une  décadence  pour  la  raison. 

Une  nouvelle  théologie,  un  nouveau  système  du  monde,  un  plan  nouveau  de  la 
nature  humaine,  voilà  ce  que  M.  Saint-Bonnet  nous  apporte,  et  il  n'a  que  vingt- 
cinq  ans!  Rien  n'effraie  ces  jeunes  âmes  que  ni  l'expérience  de  l'histoire  ni  celle  du 
monde  n'a  encore  elileurées.  Toutes  les  richesses  qui  leur  poussent  de  leur  propre 
fonds  les  enchantent  elles-mêmes  :  elles  ne  voient  ni  les  difficultés  ni  les  consé- 
quences fatales.  Elles  ne  savent  pas  que  ces  mêmes  principes  qui  leur  semblent  si 
nouveaux  ont  déjà  vécu  des  siècles,  qu'ils  font  partie  de  notre  héritage  philosophi- 
que, ou  que  la  discussion  les  a  réfutés  et  détruits.  M.  Blanc  Saint-Bonnet,  dans  son 
ouvrage  qui  n'aura  pas  moins  de  six  énormes  volumes,  parcourt  le  monde  entier 
de  la  science  avec  une  bonne  foi  sans  exemple,  portant  partout  la  main,  refaisant 

(1)  M.  Sainl-Donticl  emprunte  à  M.  Bûchez  celle  innovation  d'appeler  l'hisloire  la 
geucse  de  l'humanité,  ou  Windroijénic,  et,  pour  éviter  le  reproche  de  plagiat,  il  a  soin  de 
nous  prévenir  de  cet  emprunt  dans  son  premier  volume. 


640  DU    MOlIVEME^T    rilILOSOrHlQUE. 

toutes  choses,  n'hésitant  jamais,  ayant  un  parti  pris  sur  tous  les  poinls.  Il  ignore 
ces  grandes  luîtes  des  systèmes  philosophiques  dont  le  spectacle,  en  attristant  quel- 
quefois l'àme  du  philosophe,  mûrit  et  éclaire  toujours  sa  pensée,  en  tempère  les 
hardiesses,  en  règle,  en  assure  l'élan  II  oublie  ces  grands  esprits  qui  ont  perdu  la 
raison  pour  avoir  envisagé  de  trop  près  de  tels  problèmes,  tant  d'autres  qui  ont 
perdu  la  foi  et  sont  devenus  sceptiques;  les  guerres  allumées,  les  persécutions  souf- 
fertes, et  tout  ce  martyrologe  philosophique  qui  nous  étale  pendant  tant  de  siècles 
une  si  lamentable  histoire.  Le  public  même  n'existe  pas  pour  lui,  ou  du  moins  il  ne 
soupçonne  guère  ce  public  indifférent,  blasé,  grand  seigneur,  faisant  de  la  philoso- 
phie ou  un  objet  de  dédain,  ou,  ce  qui  est  encore  pis,  un  passe-temps;  ni  cet  autre 
public  plus  instruit,  initié  aux  secrets  de  la  science,  mais  dévoué  à  ses  propres 
idées,  ayant  fait  de  son  côté  son  siège  et  disposé  tout  son  ordre  de  bataille,  et  con- 
sidérant comme  un  ennemi  quiconque,  avec  des  idées  nouvelles,  entreprend  de 
porter  le  désordre  dans  des  rangs  si  bien  alignés.  Le  lecteur  de  M.  Blanc  Saint- 
Bonnet  n'est  pas  un  ennemi,  c'est  un  disciple;  ce  n'est  pas  un  indifférent,  c'est  un 
esprit  jeune,  ardent,  passionné,  que  l'auteur  a  fait  à  son  image.  Il  aime  son  lecteur, 
il  le  prend  pour  confident,  il  ne  lui  déguise  rien;  il  fait  avec  lui  des  digressions 
interminables;  il  ne  soigne  pas  son  style  pour  lui  plaire;  si  ce  style  est  ordinaire- 
ment chaleureux  et  élevé,  c'est  que  cela  se  trouve  ainsi,  sans  qu'il  y  songe,  par  le 
bénéfice  de  sa  nature;  il  ne  recherche  ni  les  agréments  ni  la  concision  ;  un  écrivain 
exercé  ferait  deux  chapitres  de  chacun  de  ses  volumes,  et  ne  supprimerait  rien  d'im- 
portant. On  a  si  vite  aujourd'hui  deviné  celui  qui  parle,  sur  son  premier  mot! 
Quand  M.  Saint-Bonnet,  dont  l'érudition  est  presque  nulle,  rencontre  dans  un  phi- 
losophe de  second  ordre  une  opinion  qu'il  adopte,  il  le  cite  naïvement,  sans  s'ex- 
cuser de  mettre  en  scène  pour  si  peu  un  personnage  de  cette  importance.  M.  Bû- 
chez, M.  Leroux,  et  d'autres  qui  n'ont  pas  même  l'excuse  d'une  célébrité  bien  ou 
mal  acquise,  deviennent  des  autorités  pour  M.  Blanc  Saint-Bonnet,  qui  ne  s'aper- 
çoit pas  que  sa  propre  autorité  aurait  plus  de  poids  pour  tout  homme  de  sens  qui 
aura  parcouru  son  livre.  S'il  lui  arrive  de  lire  un  ouvrage  médiocre,  justement 
ignoré  de  tous,  et  que  la  presse  dédaigne  de  réfuter,  il  le  prend  à  partie  et  le  dis- 
cute comme  s'il  s'agissait  de  l'opinion  la  plus  considérable.  Un  chapitre  est  intitulé  : 
Ch.  Comte  et  Jrislote  ;  un  autre  est  consacré  à  la  discussion  des  systèmes  métaphy- 
siques de  M.  Granier  de  Cassagnac.  L'auteur  écrit  sans  sourciller  :  Opinion  de  Fé- 
nelon,  de  M.  Cousin  et  de  M.  Noirot,  sur  la  fonction  et  le  caractère  de  la  raison. 
Cette  habitude  d'étudier  et  de  citer  de  petits  hommes  et  de  petits  écrits  est  un  tra- 
vers commun  à  beaucoup  de  nos  philosophes.  Ils  liront  Aristote  dans  quelque  mé- 
chant sommaire  rédigé  par  un  moine  à  demi  barbare,  ils  étudieront  Platon  dans  je 
ne  sais  quel  dictionnaire  soi  disant  philosophique;  mais  qu'il  paraisse  quelque  bro- 
chure humanitaire  sans  idées,  sans  style,  sans  érudition,  pourvu  qu'on  y  fasse  la 
guerre  à  l'éclectisme  et  à  la  psychologie,  qu'on  y  vante  le  christianisme  tout  en  pro- 
clamant les  plus  grossières  hérésies,  et  qu'il  y  soit  question  à  chaque  page  du  pro- 
grès et  de  l'avenir  de  l'humanité,  ils  la  dévoreront  d'un  bout  à  l'autre  et  la  citeront 
à  tout  propos  et  hors  de  propos.  C'est  fort  bien  pour  nos  docteurs  sexagénaires, 
qui  ont  publié  leurs  oeuvres,  fondé  leur  école,  donné  leur  mesure,  et  dont  par  con- 
séquent nous  n'avons  plus  rien  à  attendre  ni  a  craindre.  Pour  M.  Saint-Bonnet,  qui 
a  du  talent  et  de  Pavenir,  pour  lui  qui  fait  de  la  science  parce  qu'il  l'aime  et  qu'il 
la  comprend,  si  nous  avions  à  lui  donner  des  conseils,  ce  serait  de  laisser  là  tout 
ce  bagage,  d'abandonner  aux  partis  politiques,  à  la  suite  desquels  ils  se  traînent, 


DL    MOUVEMENT    rHILOSOPHIQUE.  (3  î  I 

ces  ignorants  présomptueux  dont  tous  les  travaux  n'ont  abouti  qu'à  |)orler  le  dés- 
ordre et  le  trouble  dans  quelques  âmes,  de  vivre  dans  la  compagnie  de  Platon  et 
d'Aristole,  de  Descaries,  de  Kant,  de  Malebranche,  de  Leibnitz  ;  de  n'avoir  pas  re- 
gret îi  celte  ardeur,  à  cet  eniporleuient  de  jeunesse  dont  il  veut  profiter,  dit-il,  et 
qu'il  sent  s'éteindre  en  lui  chaque  jour.  Qu'il  ne  le  craigne  pas,  son  inspiration  est 
trop  vraie  pour  ne  pas  être  durable  :  il  n'a  nul  besoin  de  s'emparer  de  l'occasion 
et  de  jeter  tout  son  feu  du  premier  coup.  Avec  l'élévation  de  son  cœur  et  de  sa 
pensée,  qu'il  étudie  les  maîtres,  qu'il  s'étudie  lui-même,  qu'il  attende,  et,  au  lieu  de 
ces  épisodes  sans  fin,  de  ces  lieux  communs,  de  ces  discussions  contre  des  adver- 
saires qui  n'existent  pas,  il  nous  donnera  un  ouvrage  digne  de  lui,  où  il  embras- 
sera moins  de  sujets,  mais  où  il  aura  su  choisir  et  approfondir. 

Le  livre  de  M.  Saint-Bonnet  est  le  coup  d'essai  dun  jeune  homme  plein  d'ardeur 
qui  n'a  guère  vécu  qu'en  province.  M.  Bautain  nous  donne  dans  sa  Psychologie  et  sa 
Morale  les  fruits  d'une  expérience  que  de  graves  études  et  une  destinée  agitée  ont 
dès  longtemps  mûrie.  Tout  le  monde  sait  que  M.  Bautainest  un  élève  de  l'école  nor- 
male, et  qu'il  y  a  été  le  condisciple  de  M.  Damiron  et  de  M.  Jouffroy.  Envoyé  à  Stras- 
bourg au  sortir  de  l'école,  c'est-à-dire,  si  je  ne  me  trompe,  en  181o  ou  181(J, 
M.  Bautain  y  est  resté  jusqu'à  l'année  dernière,  et  il  est  encore  en  ce  moment  le 
titulaire  de  la  chaire  qui  a  été  quelque  temps  occupée  par  M.  Ferrari.  Pendant  ce 
long  intervalle,  M.  Bautain  a  constamment  refusé  de  quitter  Strasbourg  pour  venir 
enseigner  la  philosophie  à  Paris,  à  côlé  de  son  premier  mailre  et  de  ses  anciens 
condisciples.  Mais,  si  sa  vie  extérieure  ne  présente  aucun  événement,  il  n'en  est  pas 
de  même  de  l'histoire  de  sa  pensée.  Arrivé  à  Strasbourg  avec  des  doctrines  spiri- 
tualistes,  au  moment  où  il  vient  à  Paris  se  livrer  à  la  prédication,  M.  Bautain  est 
prêtre,  et  chef  d'une  école  mystique. 

On  ne  le  sait  pas  à  Paris;  mais,  à  Strasbourg,  M.  Bautain  est  chef  d'école.  Il  y  a 
opéré  des  conversions  dont  quelques-unes  ont  eu  des  suites  miraculeuses;  il  a  failli 
y  causer  un  schisme,  et  son  évêque  s'est  cru  obligé  de  le  réfuter.  M.  Bautain  avoué 
sa  vie  à  la  composition  d'un  traité  complet  de  philosophie  dont  il  a  fait  paraître  la 
préface  en  1855,  et  les  deux  premiers  volumes  six  ans  plus  tard,  sous  ce  titre  : 
Psycholof/ie  expérimentale  (1).  La  publication  de  la  préface  de  M.  Bautain  fit  une 
certaine  sensation  dans  le  monde  philosophique  On  savait  l'importance  et  le  succès 
de  son  enseignement;  sa  conversion  avait  fait  du  bruit.  Dans  cette  préface,  il  atta- 
quait toutes  les  écoles  régnantes.  Élève  de  l'école  normale,  il  traitait  l'éclectisme 
.sans  pitié,  et  le  condamnait  à  n'être  qu'un  syncrétisme,  c'est-à-dire  l'accouplement 
de  doctrines  contradictoires  et  la  négation  même  de  toute  philosophie.  Prêtre,  il 
n'épargnait  pas  l'enseignement  des  séminaires  ;  on  n'enseignait  au  clergé,  disait-il, 
qu'une  sorte  de  rationalisme  scholastique,  «  rationalisme  mesquin,  bien  plus  étroit 
que  celui  de  l'école  écos.saise.  »  Descartes  même  n'y  était  pas  ménagé,  et  l'on  y 
présentait  sa  philosophie  comme  une  doctrine  stérile  et  anti-chrétienne,  repoussée 
avec  raison  pendant  cent  cinquante  ans  par  le  clergé,  et  à  laquelle  il  revenait  main- 
tenant par  ignorance  ou  par  imprudence.  Toutes  ces  attaques,  assez  superficielles, 
annonçaient  du  moins  un  esprit  très-convaincu  et  disposé  à  prendre  dans  la  science 
un  caractère  net  et  déterminé.  Sur  ce  point  .seulement,  M.  Bautain  n'a  pas  trompé 
les  prévisions  qu'il  avait  fait  naître.  Ce  n'est  pas  un  catholique  comme  M.  de  La- 
mennais, M.  Saint-Bonnet,  M.  Bûchez,  qui  ne  se  montrent  si  fidèles  au  dogme  de  la 

(1)  Strasbourg,  chez  Derivaux. 


Oiii  DU    MOUVEMENT    Ï'HILOSOPHIQUE. 

trinité  que  pour  se  délivrer  des  commandemeiils  de  l'Église;  c'est  un  catliolique 
pur  et  simple,  n'admettant  pas  que  l'on  puisse  douter  comme  philosophe  de  ce 
qu'on  est  obligé  de  croire  comme  chrétien,  substituant  à  la  raison,  non  pas  cette 
révélation  personnelle  et  immédiate  dont  le  sens  équivoque  trouble  si  profondé- 
ment l'esprit  de  M.  Bûchez  et  de  M.  Saint-Bonnet,  mais  «  la  révélation  faite  aux  pa- 
triarches, et  plus  tard  à  Moïse  et  aux  prophètes  d'Israël,  révélation  qui  a  été  expli- 
quée, continuée,  complétée  par  la  parole  évangélique.  «  La  philosophie  n'est  pour 
M.  Bautain  ni  supérieure,  ni  égale  à  la  foi  ;  elle  n'a  pas  son  chemin  tracé  à  part,  et 
n'en  saurait  être  indépendante.  La  philosophie  est  la  servante  de  la  théologie,  elle 
est  l'exégèse  sacrée;  elle  peut  commenter  les  vérités  révélées  sous  l'autorité  de 
l'Église.  A  nos  yeux,  parler  ainsi,  c'est  nier  tout  simplement  la  philosophie;  mais 
au  moins  cela  est  clair  et  catégorique.  Il  n'y  a  pas  là  d'illusion  ni  de  faux-fuyant. 
On  ne  substitue  pas  la  tradition  à  la  foi,  le  suffrage  nniversel  aux  conciles,  ni  la 
révélation  personnelle  à  la  parole  de  Jésus-Christ  et  à  l'autorité  des  apôtres. 

M.  Bautain  conçoit  donc  la  philosophie  comme  la  scholastique  l'avait  conçue, 
c'est-à-dire  qu'il  ne  s'en  occupe  que  pour  l'anéantir,  pour  faire  la  guerre  à  la 
raison  humaine  et  l'humilier  devant  la  foi.  o  La  parole  sacrée,  dit-il,  doit  fournir 
au  vrai  philosophe  les  principes,  les  vérités  fondamentales  de  la  science  ;  mais 
c'est  à  lui  qu'il  appartient  de  développer  ces  principes,  de  mettre  ces  vérités  en 
lumière,  c'est-à-dire  de  les  démontrer  par  l'expérience,  donnant  ainsi  à  l'intelli- 
gence l'évidence  de  ce  qu'elle  avait  d'abord  admis  de  confiance  ou  obscurément.  » 
Nous  avons  trois  moyens  pour  y  parvenir  :  les  sens,  la  raison,  et  le  sens  intime  ou 
la  conscience.  Mais  la  raison,  pour  M.  Bautain,  n'est  pas  cette  faculté  supérieure 
<iui  s'appuie  sur  des  principes  fermes  et  incontestables,  qui  deviennent  l'unique 
fondement  de  ses  découvertes,  et  même  de  ses  soumissions;  c'est  «  une  faculté  qui 
tire  les  conséquences  de  nos  observations  et  juge  la  parole  et  les  faits  de  l'huma- 
nité »  Ainsi  la  raison  n'est  que  le  raisonnement  et  le  jugement.  Nous  n'avons  point 
par  nous  mêmes  la  connaissance  des  principes  et  des  vérités  fondamentales;  nous 
la  devons  à  la  foi,  sans  laquelle  la  raison  ne  peut  rien. 

S'il  faut  l'avouer,  les  philosophes  du  moyen  âge  me  semblent  supérieurs  en  un 
point  à  nos  théologiens  modernes.  De  leur  temps,  on  défendait  à  la  raison  de  dis- 
cuter les  vérités  de  la  foi;  on  n'allait  pas  jusqu'à  nier  absolument  la  raison  elle- 
même.  On  comprenait  qu'autre  chose  est  nier  au  nom  de  la  raison  des  vérités 
révélées,  autre  chose,  soutenir  que  nous  avons  besoin  de  la  raison  pour  comprendre 
qu'il  y  a  une  révélation,  et  qu'il  faut  nous  y  soumettre.  On  disait  alors  dans  les 
écoles  qu'on  ne  peut  disputer  avec  ceux  qui  nient  les  principes,  et  l'on  pensait 
([u'avant  de  connaître  les  principes,  une  intelligence  n'est  pas  une  intelligence,  et 
qu'elle  est  radicalement  incapable  de  recevoir  une  idée,  de  comprendre  la  parole. 
Ces  philosophes  scholastiques,  que  M.  Bautain  méprise  si  fort,  savaient  bien  que 
Dieu  même  ne  pouvait  éclairer  que  par  un  miracle  une  intelligence  dénuée  de 
raison,  et  que,  si  ce  miracle  se  faisait,  il  devait  commencer  par  mettre  cette  intel- 
ligence en  possession  des  principes,  c'est-à-dire  par  lui  donner  la  raison,  et  par-là 
la  mettre  en  état  de  comprendre  la  langue,  d'entendre  la  révélation  et  de  s'y  sou- 
mettre. Cette  invention  de  M.  de  Donald  ou  de  M.  de  Maistre  (car  je  ne  sais  à  qui 
en  appartient  l'honneur),  que  l'homme  pense  parce  qu'il  a  entendu  parler,  est  infi- 
niment au-dessous  de  la  plupart, des  scholastiques.  C'est  un  moyen  désespéré  qui 
ne  pouvait  naître  que  dans  une  école  où  l'on  ignore  les  premiers  principes  de  la 
logique  et  les  premiers  éléments  de  la  psychologie. 


DU    MODVliMEIST    PHÏLOSOPinQUE.  645 

Oïl  peut  conclure  de  ce  seul  point  toute  la  théorie  de  la  connaissance  de  M.  Hau- 
tain. Il  est  condamné  par  son  principe,  et  ne  peut  que  tomber  d'erreurs  en  erreurs, 
comme  tous  ceux  ^  la  suite  destiuels  il  s'est  rangé.  Il  n'est  pas  plus  heureux  dans  les 
explications  (ju'il  a  données  du  mouvement  et  de  la  volonté.  Les  éludes  médicales 
de  M.  Hautain  semblent  avoir  eu  sur  son  esprit  une  singulière  inlluence;  il  déguise 
tous  les  phénomènes  moraux  sous  des  noms  empruntés  à  la  chimie,  et,  quand  il  a 
ainsi  indiqué  une  comparaison  bizarre  entre  les  lois  de  l'esprit  et  celles  de  la 
matière,  il  croit  l'explication  complète  et  ne  s'aperçoit  pas  qu'il  n'a  fait  qu'in- 
venter un  mot  ridicule.  Il  est  triste  d'être  obligé  d'en  convenir,  mais  c'est  une 
maladie  propre  aux  philosophes.  Les  phénomènes  dont  ils  recherchent  l'explica- 
tion sont  si  diliiciles  à  saisir,  que,  quand  ils  les  ont  nommés  à  leur  manière,  le 
mot  leur  fait  illusion,  et,  se  plaçant  entre  eux  et  l'objet,  leur  fait  cioire  qu'ils  ont 
supprimé  la  difficulté.  M.  Baulain,  voulant  rendre  compte  de  l'acliou  de  l'âme  sur 
le  corps,  expose  et  combat  successivement  les  trois  hypothèses  des  causes  occa- 
sionnelles, de  l'harmonie  préétablie  et  du  médiateur  plastique,  et  voici  la  solution 
qu'il  propose  :  —  Les  substances  ne  peuvent  pas  plus  se  pénétrer  que  les  centres, 
donc  la  substance  esprit  ne  peut  agir  sur  la  substance  corps;  mais  il  y  a  entre 
l'esprit  et  le  corps  un  intermédiaire  qui  établitla  communication.  Cet  intermédiaire 
n'est  pas  une  substance,  dil-il,  car  il  serait  ou  esprit  ou  corps  ;  c'est  «  le  produit 
immédiat  des  deux  natures,  l'âme  et  le  corps,  aussitôt  qu'elles  entrent  en  mouve- 
ment. B  Qu'est-ce  que  ce  produit,  distinct  de  la  cause,  et  qui  pourtant  n'est  pas  une 
substance?  Qu'est-ceque  cet  intermédiaire  qui  n'est  pas  une  substance  et  quia  une 
action?  Qu'est-ce  que  ce  produit  des  deux  natures  qui  procède  à  la  fois  de  l'âme  et 
du  corps?  M.  Baulain  appelle  ce  quelque  chose  un  esprit.  L'âme,  en  agissant,  émet 
son  rayonnement  ou  son  esprit.  Le  rayonnement  de  l'âme  est  un  esprit  psychique, 
et  le  rayonnement  du  corps  un  esprit  physique;  mais  ces  deux  esprits ,  psychique 
et  physique,  sont  un  seul  et  même  esprit.  Cet  esprit,  qu'on  ne  s'y  i rompe  pas, 
c'est  un  esprit  dans  le  sens  chimique  du  mot.  i  Les  esprits,  ajoute  l'auteur,  sont 
volatils  et  expansifs.  »  Voilà  une  belle  explication,  bien  démontrée,  bien  intelli- 
gible, qui  ne  présente  point  de  ditUcultés  et  qui  rend  parfaitement  compte  de  l'action 
lie  l'âme  sur  le  corps.  Ce  qu'on  ne  peut  contester  à  M.  Baulain,  c'est  que  cet  esprit, 
ou  psychique  ou  physique,  qui  n'est  pas  une  substance,  mais  un  rayonnement,  est 
un  esprit  de  son  invention;  mais  je  doute  que  personne  puisse  voir  Ik  autre  chose 
qu'un  mot  qui  ne  représente  aucune  idée.  L'explication  de  la  propriété  qu'a  l'opium 
de  faire  dormir,  par  la  vertu  dormilive,  me  semble  en  vérité  quelque  chose  de 
mieux  trouvé,  et  c'est  à  Molière,  et  à  lui  seul,  qu'il  faut  renvoyer  les  philosophes 
qui  marchent  au  progrès  dans  la  même  voie  que  M.  Baulain. 

Molière  et  M.  Jourdain  me  rappellent  une  autre  partie  de  la  Psychologie  expé- 
rimentale, dont  je  vais  donner  un  extrait  qui  aurait  pu  me  dispenser  de  tout  ce 
qui  précède  :  n  La  voyelle  la  plus  simple  et  la  plus  profonde,  qui  est  la  racine  de 
toutes  les  autres,  c'est  l'A.  A  est  l'expression  la  plus  sponlanée,  la  moins  réfléchie, 
l'expression  du  premier  mouvement  central  dans  l'être;  de  là  le  sens  de  cette  pa- 
role :  je  suis  l'alpha  et  l'oméga  ..  La  voyelle  A  est  encore  le  type  de  la  note  ap- 
pelée prime  ou  tonique.  L'O,  dans  son  émission,  est  le  vouloir  déterminé,  le  son  et 
le  ton  harmonisés...  L'O  est  l'A  pleinement  objectivé,  comme  la  sagesse  divine  est 
la  manifestation  de  Dieu,  comme  l'univers  est  lamanifeslalion  de  la  sagesse,  comme 
l'entendement  est  la  forme  spirituelle  de  l'âme  humaine,  comme  la  terre  est  le  dé- 
ploiement de  son  centre,  comme  chaque  monde  est  la  réalisation  de  .son  idée,  comme 


644  DU    MOUVEMENT    rilILOSOmiQUE. 

une  forme  organisée  est  l'exposition  de  son  principe  vital,  comme  une  conclusion 
est  la  conséquence  de  son  principe,  comme  le  discours  est  l'expression  delà  pensée.» 
(Tome  H,  p.  270,sqq.)  C'était  bien  la  peine,  pour  arriver  à  de  pareilles  découvertes, 
de  faire  dans  la  préface  une  si  cruelle  guerre  à  toutes  les  écoles  de  philosophie,  et 
de  les  traiter  avec  un  dédain  si  superbe!  Ceux  qui  ne  connaissent  de  M.  l'abbé 
Bautain  que  sa  réputation  seront  fort  étonnés  de  la  citation  qu'on  vient  de  lire; 
mais  je  puis  assurer  que  ceux  qui  parcourront  son  ouvrage,  et  la  trouveront  à  sa 
place,   cesseront  d'en  être  surpris. 

Que  de  choses  dans  les  voyelles!  M.  Bautain  est  celui  qui  y  a  lu  le  plus  profon- 
dément. De  plus  grands  esprits  que  lui  y  ont  fait  aussi  des  découvertes.  La  trinilé 
philosophique  et  le  langage  révélé  donnent  à  ceux  qui  les  admettent  de  grandes 
lumières  pour  ces  merveilles  grammaticales.  On  chercherait  vainement  de  celte 
subtile  philologie  dans  les  philosophes  rationalistes.  Au  contraire,  M.  Bautain, 
M.  Bûchez,  M.  de  Lamennais,  M.  de  Bonakl,  en  sont  pleins.  Il  est  facile  de  s'en 
consoler  pour  les  deux  premiers  ;  mais  l'auteur  de  VEssaî  sur  l'Indifférence  dé- 
montrer la  Trinilé  par  les  trois  personnes  des  verbes!  Si  Pylhagore  est  notre 
contemporain,  comme  le  veut  le  système,  de  métempsychose  inventé  dernièrement 
par  M.  Pierre  Leroux,  il  doit  avouer  qu'on  l'a  dépassé. 

M.  Bautain  vient  de  publier  tout  récemment  sa  Morale  (1)  Le  iiremier  volume 
ne  renferme  que  de  la  psychologie;  c'est  une  description  des  sentiments,  des  pas- 
sions, des  besoins  de  l'homme,  qui  n'a  point  d'originalité.  Quelques  remarques 
physiologiques  sur  l'influence  des  sexes  et  des  tenipéramenls  n'élèvent  pas  ce  tra- 
vail à  la  hauteur  de  l'ouvrage  de  Cabanis,  De  l'Influence  du  physique  sur  le  moral 
de  l'homme.  En  général,  M.  Bautain  procède  par  voie  d'énuméralion,  et  ses  remar- 
ques seraient  mieux  à  leur  place  dans  un  dictionnaire  de  synonymes  que  dans  un 
cours  de  morale.  Il  s'amuse,  par  exemple,  à  distinguer  la  bravoure,  la  valeur,  la 
fermeté,  l'intrépidité,  l'audace  et  la  témérité;  ailleurs,  il  fait  des  catégories  dis- 
tinctes pour  la  lâcheté,  la  poltronnerie  et  la  pusillanimité.  Au  milieu  de  ces  distinc- 
tions puériles,  on  ne  trouve  pas  une  seule  trace  d'observation  véritable.  C'est  une 
étude  de  la  nature  humaine  foite  d'après  un  dictionnaire.  Il  faut  le  louer  au  moins 
de  n'avoir  pas  distingué  aussi  Vhabitativilé,  la  constructivité,  la  destrnclimlc .  Il 
n'avait  que  bien  peu  à  descendre  pour  se  trouver  de  niveau  avec  les  distinctions 
phrénologiques.  La  seconde  partie  est  plus  sérieuse;  l'auteur  y  traite  la  question 
de  la  liberté  et  de  la  loi  morale.  Pour  la  liberté,  il  se  rapproche  du  sentiment  de 
Malebranche,  attribue  le  bien  et  même  le  mal  à  des  inspirations  qui  nous  sont  don- 
nées, et  nous  laisse  pour  toute  prérogative  ce  qu'il  appelle  le  droit  d'acquiescer  ou 
de  repousser.  Son  opinion  sur  la  loi  morale  est  remarquable  dans  un  si  rude  adver- 
saire du  rationalisme.  Il  a  beau  dire,  dans  sa  préface,  qu'il  refuse  à  la  raison  la 
science  des  principes,  et  ne  lui  accorde  que  la  faculté  d'en  tirer  les  conséquences 
et  de  les  appliquer  :  l'ascendant  de  la  vérité  le  porte  à  déclarer  plus  tard  que  «  les 
idées  d'être  et  d'existence,  les  notions  de  cause  et  d'effet,  de  temps  et  d'espace,  etc., 
et  toutes  les  définitions  mathématiques,  sont  à  priori  pour  la  raison.  »  —  <s  Elle  ne 
peut,  dit-il,  refuser  les  axiomes  sans  se  renoncer  elle-même,  j  Nous  n'en  deman- 
dons pas  davantage,  et,  à  ce  compte,  M.  Bautain  a  fait  depuis  deux  ans  bien  du 
chemin  en  arrière.  Il  est  vrai  qu'il  déclare  ensuite  qu'outre  le  principe  moral  que 
la  raison  nous  impose  au-dedans  de  nous-mêmes,  l'Ëglise  nous  enseigne  extérieure  • 

(1)  Deux  vol.  in-S».  Paris,  chez  Ladrange. 


DU    MOUVEMENT    PHILOSOPHIQUE.  611) 

ment  une  règle  de  morale  contenue  dans  les  écritures,  et  »  que  la  voix  du  dedans 
se  trouve  contrôlée  cl  confirmée  par  la  voix  du  dehors.  »  Mais  cela  n'a  rien  de 
contraire  aux  doctrines  rationalistes.  On  peut  fort  bien  admettre  la  raison  et  la 
révélation;  nous  soutenons  seulement,  avec  Malebranche,  qu'on  ne  peut  pas  nier  la 
raison  sans  nier  du  même  coup  la  révélation. 

M.  Bautain  appelle  la  loi  naturelle  l'expression  de  la  volonté  souveraine,  c'est-à- 
dire  qu'il  attribue  le  bien  à  la  volonté,  et  non  à  la  nature  de  Dieu.  On  sait  que  les 
cordeliers  professaient  cette  opinion  par  vénération  pour  la  mémoire  de  Duns  Scott, 
tandis  que  les  dominicains,  attachés  à  la  doctrine  de  saint  Thomas,  tenaient  pour  le 
sentiment  contraire.  Puisque  M.  Bautain  n'est  pas  cordelier,  rien  ne  pouvait  l'o- 
bligera soutenir  que  la  volonté  de  Dieu  lait  le  bien  et  le  mal,  et  que  cela  nitMne 
qui  est  aujourd'hui  le  bien  serait  le  mal,  si  Dieu  l'avait  voulu  Ce  n'est  pas  tout 
que  d'accorder  enfin  la  raison  à  l'homme;  il  fallait  aller  plus  loin,  et  convenir  sans 
plus  de  disputes  que  Dieu  lui  même  est  soumis  à  la  raison,  que  la  raison  est  l'essence 
même  de  Dieu,  et  non  pas  le  produit  de  sa  volonté. 

Il  faut  bien  l'avouer,  ni  le  livre  de  M.  Bautain,  ni  même  celui  de  ^^.  Saint-Bonnet, 
ne  feront  avancer  la  philosophie.  C'est  une  grande  gloire,  et  réservée  à  bien  peu 
d'intelligences,  que  de  répandre  sur  un  point  important  de  la  science  des  lumières 
nouvelles,  et  d'attacher  son  nom  à  un  véritable  progrès.  On  ne  doit  point  se  décou- 
rager parce  qu'il  ne  sort  pas  de  terre,  à  chaque  génération  nouvelle,  un  philosophe 
de  premier  ordre.  Les  efforts,  même  malheureux,  ne  sont  pas  entièrement  perdus. 
Si  M.  Saint-Bonnet,  par  exemple,  n'a  rien  fait,  il  a  évidemment  prouvé  qu'il  pouvait 
faire.  Deux  longs  traités  de  philosophie  spéculative,  un  mémoire  développé  sur 
Descartes,  un  essai,  quoique  malheureux,  d'histoire  de  la  scholastique,  la  traduc 
tion  de  plusieurs  grands  ouvrages  de  Kant  et  de  Hegel,  plus  de  vingt  dissertations 
d'un  mérite  très  distingué,  montrent  assez  d'ailleurs  que  la  philosophie  n'est  pas 
oubliée  en  province,  qu'elle  y  est  cultivée  avec  autant  de  zèle  et  de  succès  qu'à 
Paris,  et  que  l'activité  philosophique,  si  heureusement  réveillée  depuis  ces  derniers 
temps,  répond  partout  à  l'impulsion  généreuse  qu'elle  a  reçue. 

Un  assez  grand  nombre  de  ces  livres  sont  l'ouvrage  des  professeurs  de  l'Univer- 
sité. Mais  les  professeurs  ont,  entre  tous  les  philosophes,  une  position  particulière. 
Il  ne  leur  sulïït  pas  de  produire  eux-mêmes,  leur  devoir  est  de  susciter  des  écri- 
vains et  des  penseurs,  et  ils  n'auront  véritablement  accompli  ce  que  le  pays  a  le 
droit  d'attendre  de  leur  talent  et  de  leur  zèle,  que  quand  ils  auront  ranimé  autour 
d'eux  le  goût  des  études  sérieuses.  Leur  enseignement  ne  doit  pas  être  seulement 
une  sorte  de  prédication  morale  ;  si  leur  première  obligation  est  de  propager  le 
spiritualisme  et  la  morale  du  devoir,  ils  doivent  songer  aussi  aux  intérêts  de  la 
philosophie.  Il  ne  se  peut  pas  qu'un  homme  dévoué  tout  entier  à  la  science  en 
parle  publiquement  avec  conviction,  avec  enthousiasme,  sans  rencontrer  quelques 
jeunes  esprits  empressés  de  se  donner  à  elle  sous  ses  auspices.  Les  facultés  nou- 
velles n'ont  peut-être  pas  eu  encore  tout  le  temps  nécessaire  pour  s'acclimater;  ce- 
pendant, à  Rennes  et  h  Lyon,  les  cours  sont  suivis  avec  empressement.  M.  Lacordaire 
absorbe  l'attention  des  Bordelais;  mais  qu'importe?  l'intérêt  qui  nous  préoccupe,  ce 
n'est  ni  celui  d'une  chaire,  ni  celui  de  l'Université:  c'est  l'intérêtde  la  morale,  l'in- 
térêt de  la  philo.sophie,  et  nous  ne  le  séparons  pas  de  celui  de  la  religion.  A  Montjjcl- 
lier,  le  vénérable  abbé  Flotte,  qui  a  inauguré  le  nouvel  enseignement  philosophique, 
ne  peut  pas  avoir  le  zèle  et  l'activité  que  déploient  .ses  jeunes  collègues  de  Lyon  el 
de  Rennes;  il  a  de  la  maturité,  de  l'érudition,  une  considération  personnelle  acquise 


646  DU    MOUVEMENT    PHILOSOPHIQUE. 

par  un  long  séjour  el  une  vie  honorable,  et  qui  tourne  au  profit  de  la  science  qu'il 
est  chargé  de  représenter.  Parmi  les  facultés  d'institution  plus  ancienne,  quelques 
chaires  sont  entourées  de  la  foule,  d'autres  sont  délaissées;  cependant  il  serait  in- 
juste et  déraisonnable  de  mesurer  le  talent  et  même  le  succès  des  professeurs  sur 
le  nombre  d'auditeurs  qu'ils  attirent.  La  philosophie  ne  rencontre  pas  partout  le 
même  intérêt  ;  un  cours  de  philosophie  ouvert  à  Metz  n'aurait  pas  un  seul  auditeur, 
celui  de  Strasbourg  ne  peut  guère  être  désert.  Il  y  a  des  professeurs  qui  ne  font 
aucun  sacrifice  au  désir  d'être  populaires  et  qui  croiraient  se  ravaler  au  rang  d'un 
histrion  s'ils  flattaient  les  passions  du  public  pour  l'accaparer.  Il  peut  s'en  rencon- 
trer aussi,  qui,  sous  prétexte  de  rendre  la  science  attrayante,  lui  font  perdre  son 
austérité,  et  prostituent  la  philosophie  aux  partis  dans  l'enseignement  comme  d'au- 
tres le  font  dans  leurs  livres.  Un  professeur  d'une  de  nos  villes  méridionales  écri- 
vait, il  y  a  quelques  années,  cette  phrase  assez  curieuse  :  «  Le  cours  de  M  **'  a  vingt 
auditeurs;  celui  de  M.  Bautain,  à  Strasbourg,  en  a  cent;  celui  de  M.  JouEfroy,  à 
Paris,  deux  cent  cinquante;  celui  de  l'auteur  cinq  cents.  »  Il  n'en  concluait  pas 
sans  doute,  et  personne  ne  sera  tenté  d'en  conclure  que  le  cours  de  ïauteur  était 
fait  avec  plus  de  talent  que  celui  de  M.  Jouffroy. 

On  s'est  beaucoup  occupé,  dans  ces  derniers  temps,  du  cours  de  M.  Gatien- 
Arnoult,  à  Toulouse,  et  de  celui  de  M.  Ferrari,  à  Strasbourg.  Quelques  membres 
du  clergé,  ayant  vu  ou  cru  voir  que  ces  enseignements  étaient  hostiles  à  la  religion 
chrétienne,  les  ont  attaqués  avec  une  grande  vivacité,  et  aussitôt,  comme  à  un 
signal  donné,  l'Université  et  la  philosophie  ont  été  traquées  de  toutes  parts  par  les 
journaux  religieux.  Il  est  évident  que  les  auteurs  de  ces  attaques  ne  les  ont  pas 
dirigées  avec  la  modération  nécessaire,  et  que  des  pa.ssions  longtemps  contenues 
les  ont  fait  sortir  des  bornes  de  la  polémique. 

I!  est  résulté  de  cette  animosité  qui  se  faisait  voir  dans  les  attaques,  une  égale 
vivacité  dans  les  réponses,  et  aussitôt  les  partis  s'en  sont  mêlés;  triste  entourage 
pour  des  questions  de  religion  et  de  philosophie.  Comme  les  prêtres  criaient  au 
monopole  de  l'Université,  les  universitaires  ont  crié  à  la  réaction  religieuse,  au 
retour  de  la  restauration;  et  voilà  comment  on  dénature  toujours  toutes  choses. 
Un  professeur  enseigne  une  mauvaise  doctrine;  donc  tous  les  professeurs  perver- 
tissent la  jeunesse.  On  entend  dans  un  cours,  on  lit  dans  quelque  article  une  phrase 
condamnable,  donc  il  faut  tout  de  nouveau  faire  la  guerre  à  la  philosophie.  De 
l'autre  côté,  on  ne  se  montre  guère  plus  raisonnable.  Des  partisans  de  la  liberté  de 
l'enseignement  se  mettent  à  soutenir  provisoirement  l'Université.  Parce  que  les 
catholiques  attaquent  la  philosophie  avec  violence,  ils  voudraient  leur  refuser  le 
droit  de  la  discuter,  et  de  se  plaindre  en  public  de  l'enseignement  des  professeurs. 
S'il  y  a  véritablement  une  tentative  de  réaction  religieuse,  comme  on  l'appelle,  c'est, 
à  coup  sûr,  lui  faire  beaucoup  d'honneur  que  de  la  prendre  au  sérieux  ;  il  se 
passera  bien  des  choses  en  France  avant  qu'on  rétablisse  la  loi  du  sacrilège,  ou 
que  l'on  défende  à  un  juif  de  publier  des  ouvrages  où  il  expose  les  motifs  de  sa 
croyance.  Si  la  réaction  religieuse  que  l'on  veut  faire  consiste  tout  simplement  à 
rendre  les  hommes  plus  religieux,  dans  le  sens  philosophique  du  mot,  ou  à  raiTer- 
mir  la  foi  catholique  par  des  prédications  et  des  publications  quotidiennes,  pério- 
diques ou  autres,  qu'y  a-t-il  dans  une  réaction  de  cette  espèce  qui  ne  mérite  le  res- 
pect, sinon  la  coopération  de  tout  honnête  homme  ?  Quant  au  droit  de  discuter 
des  doctrines  philosophiques,  de  rendre  compte  d'un  cours  public,  de  le  bLîmer  ou 
de  l'approuver,  j'avoue  que  je  ne  saurais  comprendre  qu'on  pût  même  concevoir  la 


DU    MOUVEMENT    niILOSOPIIIQUE.  (i'û 

pensée  de  le  contester  à  tiui  que  ce  soit.  Les  professeurs  institués  par  l'Élat  exer- 
cent une  magistrature  de  l'ordre  le  plus  élevé,  ils  ont  droit  au  respect  de  tous, 
pourvu  qu'ils  s'en  montrent  dignes;  mais,  précisément  à  cause  de  ce  que  leur  mis- 
sion a  de  grave  et  d'élevé,  ils  doivent  être  soumis  à  la  discussion  et  à  la  critique, 
et  cela  est  tellement  vrai,  que,  si  l'on  venait  par  malheur  à  abolir  pour  tout  le  monde 
le  régime  de  publicité  qui  fait  la  principale  sauvegarde  de  nos  libertés,  il  faudrait 
le  laisser  subsister  pour  les  professeurs,  et  particulièrement  pour  les  professeurs  de 
philosophie.        ' 

Il  y  a  plus  :  ce  n'est  pas  seulement  un  droit  pour  le  clergé  catholique  de  discuter 
les  opinions  philosophiques  qui  lui  paraissent  contraires  à  la  doctrine  de  l'Église, 
c'est  un  devoir,  et  un  devoir  strict;  il  doit  le  remplir  avec  courage,  s'il  y  a  lieu; 
mais  je  n'admets  pas  qu'il  puisse  y  avoir  du  courage  à  dire  aujourd'hui,  en  France, 
.son  opinion  sur  des  matières  religieuses  ou  philosophiques.  C'était  au  clergé  de 
s'honorer  lui-même,  en  conservant  la  modération  et  la  dignité  qui  convenaient  à 
son  caractère  et  à  la  gravité  de  l'objet  de  la  discussion.  Si  ceux  de  ses  membres  qui 
ont  pris  part  à  la  querelle  ne  l'ont  pas  fait,  il  serait  aussi  injuste  d'en  accuser  le 
clergé  tout  entier  que  de  conclure  d'une  ou  deux  phrases  mal  construites  tirées  de 
je  ne  sais  quel  livre  profondément  ignoré  de  tout  le  monde,  que  l'Université  est 
matérialiste,  panthéiste,  et,  que  dit-on  encore?  athée. 

On  a  cité  un  certain  nombre  de  phrases  de  M.  Catien- Arnoult,  et  elles  .sont  vrai- 
ment plus  ridicules  que  pernicieuses.  La  seule  défense  possible  pour  M.  Arnoult 
serait  de  prouver  qu'il  ne  les  a  point  écrites.  M.  Ferrari,  que  l'on  avait  accusé  d'a- 
voir professé  les  doctrines  du  communisme,  a  répondu  par  le  démenti  le  plus 
formel.  Nous  verrons  se  renouveler  l'aventure  du  jésuite  Edmond  Campian,  qui 
avait  lu  dans  Luther  que  l'épître  de  saint  Jacques  est  un  ouvrage  de  paille,  qui  fut 
poursuivi  pour  l'avoir  dit,  et  qui,  pour  préparer  sa  défense,  chercha  dans  tous  les 
ouvrages  de  Luther  le  passage  qu'il  avait  cité,  et  ne  l'y  trouva  point  M.  Ferrari  a 
pris  le  parti  de  publier  ses  leçons  (1),  et  il  a  fort  bien  fait.  Tous  ceux  qui  ont  suivi 
son  cours  peuvent  maintenant  le  traiter  d'imposteur,  s'il  a  publié  autre  chose  que 
ce  qu'il  a  dit.  Mais  il  est  évident  qu'on  avait  pris  le  change  sur  ses  doctrines,  et  sa 
publication  ne  laisse  pas  de  doute  à  cet  égard.  En  vérité,  cela  était  à  peine  néces- 
saire. Qu'un  homme  insiruit,  un  docteur  de  la  faculté  des  lettres  de  Paris,  envoyé 
dans  une  ville  telle  que  Strasbourg  pour  y  suppléer  M.  l'abbé  Bantain,  conçût  le 
projet  de  se  déclarer  communiste  en  pleine  chaire,  et  s'imaginât  qu'il  pourrait  le 
faire  sans  être  immédiatement  chassé  de  l'Université,  c'est  une  folie  tellement  in- 
signe, qu'une  pareille  accusation  ne  pouvait  s'accréditer.  Si  M.  Ferrari  avait  oublié 
à  ce  point  le  sentiment  de  ses  devoirs  et  le  sens  commun,  non-seulement  on  aurait 
rendu  service  à  la  morale  publique  en  faisant  connaître  une  telle  extravagance, 
mais  cette  révélation  eût  été  un  véritable  bienfait  rendu  à  l'Université,  qui  se  se- 
rait, à  coup  sûr,  empressée  de  le  reconnaître. 

Ces  discussions,  dont  on  aurait  tort  de  s'exagérer  la  gravité,  nous  ont  appris 
que  M.  Gatien-Arnoull  faisait  son  cours  sur  M.  de  Lamennais,  et  M.  Ferrari  sur 
Platon  et  Aristote.  De  tels  sujets  de  cours  ne  me  semblent  pas  parfaitement  choisis. 
Il  n'y  a,  dans  les  facultés  de  province,  qu'une  seule  chaire  de  philosophie;  il  im- 
porte que  le  professeur  consulte,  non  pas  ses  convenances  personnelles,  ni  même 
le  goût  et  les  sympathies  de  son  auditoire,  mais  les  besoins  de  la  ville  et  de  la  pro- 

(1)  Idées  sur  la  politique  de  Platon  et  d' Aristote,  par  J.  rcrrari.  Paris,  chez  Capellc. 


648  DU    MOUVEMEINT    PHILOSOPHIQUE. 

vince  qu'il  habite.  Il  y  a  presque  partout  des  traditions  qu'il  importe  de  remettre 
en  honneur;  prenons  pour  exemple  Strasbourg.  Strasbourg,  Montpellier  et  Rennes 
sont,  par  leur  position  et  par  leur  histoire,  nos  trois  grandes  villes  scientifiques. 
Strasbourg  est  la  patrie  de  Tauler,  le  philosophe  mystique  du  xiv*^  siècle.  Le  pro- 
fesseur de  philosophie  a  là,  sous  la  main,  une  bibliothèque  de  cent  quarante  mille 
volumes,  où  sont  conservés  des  manuscrits  de  Tauler,  de  Hugues  de  Saint-Victor 
et  de  Gerson.  C'est  son  patrimoine.  Voilà  une  mine  féconde  pour  son  enseignement 
et  pour  ses  travaux.  S'il  préfère  à  l'histoire  la  philosophie  spéculative,  il  a  devant 
lui  l'Allemagne.  Qui  peut  être  mieux  que  lui  au  courant  de  la  philosophie  alle- 
mande? Qu'il  l'expose  et  la  discute  devant  son  auditoire,  et  qu'il  nous  la  fasse  con- 
naître ensuite  dans  ses  livres;  qu'il  juge  l'Allemagne  avec  l'esprit  français.  Il  ya  dans 
Strasbourg  même  des  institutions  d'origine  allemande,  le  gymnase  protestant,  le 
séminaire  protestant,  dont  les  cours  sont  publics.  La  ville  est  pleine  d'hommes 
instruits  qui  s'intéressent  également  à  la  littérature  de  l'Allemagne  et  à  celle  de  la 
France  :  M.  Delcasso,  M.  Rauter,  le  professeur  de  droit;  M.  Colin,  le  traducteur  de 
Pindare;  M.  Lehr,  qui  vient  de  traduire  les  poésies  de  PfefTel.  M.  Willm  prépare 
en  ce  moment  une  histoire  de  la  philosophie  allemande.  Avec  un  tel  entourage  et 
de  tels  secours,  dans  cette  position  entre  la  France  et  l'Allemagne,  la  route  du 
professeur  de  philosophie  est  toute  tracée. 

Lyon  est  aussi  une  ville  mystique.  Gerson  y  voulut  mourir,  Saint-Martin  y  fonda 
son  école  ;  mais  Lyon  est  une  seconde  capitale,  et  appartient  au  mouvement  général 
de  la  France.  La  ville  littéraire,  la  reine  poétique  du  Midi,  c'est  Toulouse.  Le 
peuple  de  Toulouse  est  passionné  pour  sa  ville,  pour  sa  poésie,  pour  sa  religion,  et 
ne  sépare  pas  de  son  orgueil  national  son  attachement  à  ses  croyances.  C'est  là  que 
les  querelles  religieuses  du  Languedoc  ont  eu  leur  principal  foyer;  Toulouse  même 
conserve  encore  en  manuscrit  les  lettres  de  Basville,  qui  retracent  les  derniers 
temps  de  cette  longue  agonie  du  nouveau  manichéisme.  Cette  ardeur  pour  les  ques- 
tions religieuses  a  beaucoup  diminué  depuis  que  la  ville  presque  tout  entière  est 
habitée  par  des  catholiques;  cependant  le  protestantisme  est  campé  tout  à  l'entour, 
à  Montauban,  à  Castres,  à  Sainte- Foix  ;  et  si  la  querelle  se  ranimait,  Toulouse  pour- 
rait encore  produire  des  théologiens,  des  inquisiteurs  et  des  hérésiarques.  Quant  à 
la  grande  école  de  jurisprudence  qui  a  produit  Cujas,  elle  n'est  guère  plus  aujour- 
d'hui qu'un  souvenir.  La  ville  de  Montpellier  au  contraire  conserve  encore  .son  école 
de  médecine  dans  tout  son  éclat,  et  c'est  ce  qui  lui  donne  une  importance  et  une 
destination  particulière  parmi  toutes  nos  villes  méridionales.  Son  école  n'est  pas 
seulement  une  école  spiritualisle;  elle  représente  le  spirilualisme  dans  le  monde 
médical.  C'est  une  vieille  et  glorieuse  tradition  qui  a  longtemps  régné  dans  la 
science,  et  qui,  aujourd'hui  abandonnée  presque  partout,  se  ravive  au  moins  dans 
le  foyer  d'où  elle  est  partie,  et  y  devient  d'autant  plus  chère  à  ses  derniers  défen- 
seurs, qu'ils  la  sentent  attaquée  et  menacée.  M.  Lordat  y  succède  avec  honneur  à 
la  tâche  glorieuse  des  Sauvage,  des  Bordeu,  des  Lacaze,  des  Barlhez,  desLeroi,  de? 
Lamure,  et  s'efforce  de  lutter  contre  la  déplorable  prédominance  de  l'école  maté- 
rialiste de  Paris.  M.  Lordat  est  un  philosophe;  son  Exposition  de  la  doctrine  de 
Barthez  atteste  des  qualités  philosophiques  d'un  ordre  très-distingué.  Tout  récem- 
ment, il  a  donné  avec  la  collaboration  d'un  de  ses  meilleurs  disciples,  M.  Caizer- 
gues,  une  exposition  générale  de  la  doctrine  de  Montpellier.  A  Montpellier  appar- 
tenait aussi  l'adversaire  de  Cabanis,  l'auteur  des  Nouveaux  rapports  du  physique 
et  du  moral  de  l'homme,  M.  Bérard.  Vitaliste  modéré  comme  M.  Lordat,  il  se  bor- 


DU    MOUVEMENT    niILOSOPUIQUE.  61!) 

nnil  à  soutenir  liiisuftisance  des  mélliodes  empiriques,  elia  iiécessilé  d'une  distinc- 
tion entre  les  phénomènes  physiques  et  les  phénomènes  i)hysioIogiques.  Le  maté- 
rialisme a  pénétré  dans  la  place;  il  y  a  son  représentant,  raiitenr  des  Lcllrcs  svr 
l'encéphale,  U.  Lallemand.  Le  professeur  de  philosophie  à  Montpellier  peut  s'inspirer 
des  souvenirs  do  Maine  de  Uiran,  qui  y  a  étudié  la  physiologie.  C'est  à  lui  de  re- 
nouveler en  la  continuant  la  tradition  spiritualiste  de  Barthez  et  de  Slahl,  d'élever 
cette  tradition  au  niveau  de  la  science  physiologique  et  médicale  de  notre  siècle,  et 
de  s'unirenlin  avec  l'école  psychologique  dans  un  inlérèl  conunun  contre  le  maté- 
rialisme médical  de  Broussais  et  de  Magendic. 

A  Rennes,  le  professeur  de  philosophie  peut  choisir  entre  Descartes  et  Abélard. 
S'il  veut  faire  connaître  les  vrais  principes  de  la  philosophie  moderne,  qu'il  com- 
mente les  ouvrages  de  celui  qui  en  fut  le  père;  qu'il  poursuive  l'histoire  de  cette 
révolution,  accomplie  d'abord  dans  les  idées  pour  passer  ensuite  dans  les  institu- 
tions et  dans  les  mœurs;  qu'il  raconte  la  grande  ingratitude  dont  fut  payée  la  gloire 
que  Descartes  faisait  rejaillir  sur  le  pays;  ses  amis  et  sa  doctrine  persécutée;  lui- 
même  allant  mourir  à  Stockholm  comme  en  exil  ;  ses  os  rapportés  en  France  après 
un  intervalle  d'un  siècle,  et  les  honneurs  que  l'Académie  voulait  rendre  à  cette  il- 
lustre mémoire  entravés  par  l'autorité  royale;  qu'il  tire  de  ces  efforts  impuissants 
une  leçon  de  tolérance  philosophique,  et  de  nouveaux  motifs  pour  se  tenir  affermi 
dans  une  doctrine  à  laquelle  se  rattache  étroitement  la  cause  de  la  civilisation  et  de 
la  liberté.  S'il  veut  remonter  plus  haut  et  renouveler  de  plus  anciens  souvenirs, 
qu'il  évoque  le  nom  d'Abélard,  si  populaire  dans  toute  la  France,  et  que  la  Bre- 
tagne connaît  à  peine.  Abélard,  c'est  toute  l'histoire  de  la  scholastique.  Dans  ce 
pays  profondément  religieux,  ni  les  secours  en  livres  et  en  manuscrits,  ni  l'intérêt 
et  le  zèle  des  hommes  instruits  ne  lui  feront  défaut.  Les  chapitres  ont  conservé  les 
richesses  des  anciennes  bibliothèques.  Les  questions  théologiques  y  sont  discutées 
avec  une  ardeur  digne  des  anciens  temps,  dans  le  langage  d'Abélard  et  de  Hervé, 
et  dans  les  formes  de  l'école.  Les  religieuses  qui  occupent  rab])aye  de  Saint-Gildas, 
encore  debout  sur  la  crête  d'un  rocher  au  bord  de  la  mer,  ne  savent  plus  qu'Abé- 
lard  en  a  été  le  chef.  La  Bretagne  ignorante  a  besoin  d'être  éclairée  et  civilisée; 
seulement  il  faut  la  civiliser  sans  porter  atteinte  à  son  caractère  national.  Il  n'y  a 
qu'à  s'inspirer  du  génie  de  cette  noble  et  pauvre  terre,  raviver  les  traditions,  et 
maintenir  le  présent  à  la  hauteur  du  passé.  On  peut  attendre  beaucoup  de  la  Bre- 
tagne :  c'est  la  patrie  de  Pelage,  d'Abélard  et  de  Descartes. 

Pendant  que  de  tous  côtés  on  fait  appel  au  génie  original  de  nos  provinces,  la 
société  des  antiquaires  de  Normandie,  entrant  tout  à  fait  dans  la  voie  (lu'il  faut 
suivre  pour  servir  utilement  les  études  philosophiques,  propose  pour  sujet  de  prix 
de  faire  l'histoire  de  la  philosophie  en  Normandie  au  xr  siècle,  c'est-à-dire  d'ex- 
poser la  doctrine  des  deux  grands  docteurs  de  l'abbaye  du  Bec,  Lanfranc  de  Pavie 
et  saint  Anselme. 

Pour  que  les  doctrines  philosophiques  se  répandent  et  élèvent  peu  à  peu  le  ni- 
veau des  idées  dans  toute  la  France,  il  faut  que  ce  mouvement  et  cette  activité 
s'accrois.sent  et  se  développent  encore.  Il  le  faut  pour  la  propagation  de  la  philo- 
sophie, il  le  faut  aussi  pour  aider  à  ses  progrès,  pour  éveiller  le  talent,  inspirer  le 
goût  et  l'ardeur  du  travail,  séparer  la  science  de  la  politique,  faire  revivre  les  tra- 
ditions locales,  et  tourner  au  profit  de  la  philosophie  française  le  génie  particulier 
de  chaque  population.  Jusqu'ici  le  mouvement  philosophique  de  la  province  lui  est 
à  peine  propre,  elle  n'a  pu  répondre  encore  à  l'appel  qui  lui  est  fait,  et  les  livres 
TOME    1.  42 


650  DU    MOUVEMENT    rHILOSOPHIQUE. 

qu'elle  nous  envoie  no  peuvent  point  donner  lieu  à  des  conclusions  générales  On 
publie  à  Paris  plus  de  philosophie  tiue  d'histoire,  en  i)rovince  plus  d'histoire  que 
de  i)hilosophie.  La  plupart  des  mémoires  sur  la  philosophie  ancienne  qui  ont  été 
faits  dans  ces  derniers  temps  ont  été  faits  en  province.  Ce  résultat  était  facile  à 
prévoir;  le  besoin  d'innover,  et  aussi  peut-être  la  facilité  de  réussir  par  de  puériles 
innovations,  se  rencontre  plutôt  à  Paris  que  partout  ailleurs;  c'est  le  propre  pays 
de  l'improvisation,  et  la  vie  littéraire  y  est  ainsi  faite  que  les  esprits  les  |)lus  ré- 
servés y  sont  souvent  condamnés  à  écrire  et  à  dogmatiser  prématurément.  Pour 
choisir  dans  quelque  doctrine  de  l'antiquité  l'objet  d'une  longue  et  persévérante 
étude,  il  faut  aimer  la  science  avec  désintéressement,  et  préférer  la  solidité  à  l'éclat. 
Ces  mémoires,  ces  discussions  savantes,  sont,  pour  la  plupart,  des  productions 
[iresque  irréprochables  On  doit  en  faire  honneur  à  celte  école  de  philosophie  qui, 
réclamant  avant  tout  l'indépendance  de  la  pensée,  s'efforce  en  même  temps  de  ra- 
mener les  esprits  à  l'histoire,  pour  éclairer  la  liberté  et  non  pour  l'entraver  ou  la 
détruire.  Nous  ne  connaissons  pas  toutes  nos  ressources;  combien  de  manuscrits 
restent  enfouis,  qui  mériteraient  d'être  publiés,  ou  qui  du  moins  fourniraient  des 
matériaux  pour  l'hisloire  et  peut-être  des  lumières  pour  la  science  !  Combien  d'ab- 
bayes célèbres  dans  le  moyen  âge  n'ont  pas  encore  eu  d'historiens!  La  spéculation 
offre  plus  d'attraits  que  l'histoire,  mais  c'est  l'histoire  qui  est  la  véritable  école  de 
la  spéculation,  c'est  en  étudiant  avec  sincérité,  avec  fidélité,  la  pensée  d'un  homme 
célèbre,  qu'on  apprend  à  approfondir  les  questions,  à  en  apercevoir  les  phases  et 
les  conséquences  diverses,  à  les  juger  impartialement  en  cessant  de  se  préoccuper 
des  intérêts  de  son  temps  et  du  point  de  vue  particulier  à  son  pays  et  à  son  siècle. 
L'impartialité  ne  s'acquiert  que  par  les  études  historiques  :  elles  donnent  à  l'esprit 
cette  paix  et  cette  sérénité  sans  laquelle  le  caractère  propre  de  la  philosophie  ne  se 
retrouve  plus.  On  parle  tant  aujourd'hui  d'avenir  et  de  progrès,  que  tout  le  monde 
aspire  à  renouveler  et  à  changer;  mais  il  n'y  a  de  table  rase  que  dans  la  pensée  des 
utopistes,  et  le  véritable  progrès,  c'est  celui  qui  s'appuie  sur  les  traditions  et  jette 
ses  fondements  dans  l'histoire.  Commencez  par  respecter  le  passé  si  vous  voulez 
avoir  confiance  dans  l'avenir.  Ce  que  l'on  peut  souhaiter  de  plus  heureux,  c'est  que  le 
goût  de  l'érudition  saine,  de  la  critique  sévère,  continue  à  se  développer  en  province 
et  à  produire  des  matériaux  pour  l'histoire  approfondie  des  systèmes.  Rien  ne  peut 
contribuer  davantage  à  restituer  à  la  philosophie  toute  son  austérité,  toute  sa  dignité, 
(^ette  forte  école,  cette  mâle  discipline  de  l'histoire  crée  des  logiciens  et  des  penseurs. 
Une  intelligence,  quelque  puissante  qu'on  la  suppose,  a  besoin  de  s'être  longtemps 
exercée  et  d'avoir  longtemps  fréquenté  les  maîtres  pour  donner  des  œuvres  durables. 
Il  faut  donc  se  féliciter  du  progrès  que  font  en  province  les  études  hisloriques. 
La  philosophie  qui  s'y  enseigne  peut  différer  suivant  les  professeurs,  et  on  ne  saurait 
leur  demander  cette  uniformité  absolue  que  ne  comporte  pas  la  nature  de  la 
science;  mais  ils  ont  entre  eux  du  moins  les  rapports  communs  que  doivent  pro- 
duire la  même  direction  et  les  mêmes  maîtres.  Quelle  que  soit  la  haine  qui  trans- 
porte quelques  esprits  contre  ce  qu'ils  appellent  non  sans  raison  l'école  régnante, 
ils  doivent  convenir  du  moins  (jne  ceux  qui  en  sont  les  chefs  ont  toujours  été  les 
premiers  à  se  proclamer  les  disciples  de  Descaries,  de  Malebranche  eide  Leibnitz. 
Sauf  quelques  exceptions  honteuses,  c'est  dans  cette  voie  que  marche,  à  l'heure 
(pi'il  est,  toute  la  philosophie  française,  et  les  belles  théories  qui  ont  honoré  sous 
la  restauration  le  renouvellement  du  spiritualisme  en  France,  loin  de  nuire  au 
cartésianisme,  n'ont  fait  au  contraire  que  le  confirmer,  le  développer  et  l'agrandir. 


nu    MOLVEMENT    riIlLOSOl'UIQlE.  O^il 

Quelques-uns  des  livres  que  nous  recevons  de  la  province  laissent  enircvoir,  à 
côté  de  celte  inlluonce  supérieure,  les  traces  d'une  autre  inllueuce  dont  les  résul- 
tats seraient  déplorables,  si  elle  n'était  ccunbaltuc  à  teni|)s.  La  mode  se  glisse  jus([ue 
dans  la  philosophie,  et  le  romantisme  a  mis  à  la  mode,  dans  une  certaine  classe  de 
sens  sans  connaissances  et  sans  principes  arrêtés,  je  ne  sais  quel  travestissement 
scandaleux  des  dogmes  chrétiens  qui  conduit  au  scepticisme  par  l'extravagance,  et 
détruit  à  la  fois,  sous  prétexte  de  conciliation,  la  raison  et  l'autorité.  On  oublie, 
on  feint  d'oublier  que  tout  système  qui  s'adresse  à  la  raison  doit  être  accessible  à 
la  raison  et  s'appuyer  sur  des  démonstrations  irrécusables.  Avec  des  mois  sonores 
et  creux,  des  paradoxes  audacieusemenl  pris  pour  axiomes  et  les  clameurs  d'un 
parli  politique  auquel  on  vend  son  ûme  pour  quelques  éloges,  on  se  donne  un  faux 
air  de  novateur  et  de  prophète  qui  fait  illusion  aux  esprits  faibles.  La  i)hilosophie, 
ne  l'oublions  pas  malgré  tant  de  tristes  exemples,  est  faite  pour  diriger  les  pas- 
sions et  non  pour  les  suivre.  Descartes  a  fait  une  révolution  dans  la  méthode;  au- 
jourd'hui que  nous  avons  la  méthode  et  la  liberté,  ce  qu'il  nous  faut,  ce  ne  sont 
pas  des  révolutions,  ce  sont  des  améliorations.  Les  philosophies  révolutionnaires 
n'existent  qu'en  vue  des  partis  révolutionnaires  et  ne  cherchent  des  principes  que 
pour  faire  prévaloir  des  conséquences  prévues.  Ici,  à  la  porte  des  conciliabules  où 
la  théorie  se  commente  ouvertement  par  la  pratique,  la  plupart  de  nos  docteurs  ne 
sont  pas  leurs  propres  dupes;  mais  quel  irréparable  malheur  si  le  bruit  qu'ils  font 
dans  les  journaux  et  dans  les  pamphlets  allait  séduire  en  province  quelques  jeunes 
esprits  pleins  de  sincérité  et  d'enthousiasme,  et  les  enrôler,  à  leur  insu,  dans  ces 
bandes  noires  d'une  nouvelle  espèce  !  Ce  jargon  néo-chrétien,  ces  idées  indécises, 
ces  théories  au  masque  généreux  et  aux  conséquences  sinistres,  ne  doivent  pas,  ne 
peuvent  pas  prévaloir  contre  l'esprit  ferme,  sensé,  raisonnable,  de  la  philo,sophie 
française.  En  province,  comme  à  Paris,  il  y  a  partout  de  mauvaises  passions,  et, 
par  conséquent,  un  moyen  assuré  pour  le  philosophe  d'acquérir  la  mauvaise  popu- 
larité. C'est  à  lui  de  choisir  entre  l'ofûce  d'un  médecin  ou  celui  dun  laquais,  entre 
la  guérison  ou  les  applaudissements  du  malade. 

Jules  Simon. 


LITTÉRATURE  ANGLAISE. 


DRAME,    HISTOIRE,    TRADUCTIONS,    ANTIQUITES. 


C'est  une  bonne,  utile  ei  curieuse  élude,  île  marquer  les  mouvements  intellec- 
tuels de  l'Europe  à  mesure  qu'ils  s'elfectuent,  et  cela  sans  préoccupation  philan- 
thropique et  niaise,  sans  Ihéorie progressive,  sans  misanthropie,  sans  vain  désespoir 
et  sans  mauvaise  humeur  contre  le  temps  présent.  Suffit-il,  pour  un  tel  travail, 
d'annoter  curieusement  les  livres  qui  paraissent?  Non  certes.  Une  liste  bibliogra- 
phique signifie  peu  de  chose.  Bonaparte  demandait  :  Qu'est-ce  qu'un  trône?  Il 
faut  demander  :  «  Qu'est-ce  qu'un  livre  ?  d  —  Deux  cents  feuillets  blancs,  maculés 
et  renfermés  sous  une  feuille  jaune  ou  sous  un  carton  couvert  de  cuir,  n'apportent 
en  eux-mêmes  aucune  révélation  précieuse.  Cherchons  ce  que  les  productions 
intellectuelles  veulent  dire  et  non  ce  qu'elles  paraissent,  leur  sens  pour  l'avenir, 
leur  rapport  avec  le  présent,  et  laissons  de  côté  le  nombre  des  volumes,  le  nom  de 
l'éditeur,  et  autres  matières  également  intéressantes. 

La  poésie  et  le  drame  ont  fait  leur  dernière  révérence  et  dit  un  adieu  définitif  à 
la  vieille  Angleterre.  J'entends  par  poésie  la  haute  et  originale  poésie;  les  petites 
stances,  les  strophes  élégiaques,  les  élans  d'un  lyrisme  imitatif,  ne  manqueront 
jamais  à  une  langue  dont  le  rhythme  iambique  est  si  commode  et  la  rime  de  si 
bonne  composition  ;  je  veux  parler  aussi  du  drame  original  et  inventé,  car  les 
mélodrames  et  vaudevilles  français,  les  calques  de  nos  opéras-comiques  et  les  fac- 
similé  de  nos  mimodrames  apportent  encore  de  délicieuses  sensations  à  la  bour- 
geoisie anglaise.  Les  poèmes  qui  s'intitulent  dramatiques,  et  que  leurs  auteurs  font 
imprimer,  sont  aussi  très-nombreux;  la  première  tentative  d'un  jeune  homme  qui 
croit  avoir  du  génie  se  résout  en  Angleterre  par  une  pièce  shakspearienne,  sans 
rime  et  sans  bon  sens;  de  même  qu'en  France  tous  les  jeunes  aiglons  de  la  poésie 
déploient  leurs  ailes  vers  la  tragédie  romantique,  légitime  et  défunte  héritière  de 


LITTÉKATUnE    ANGLAISE.  6l)5 

la  traî^éiiie  classique.  A  quoi  bon  citer  les  noms  de  ces  mort-nés  de  la  vanité  impuis- 
sante? Laissons  se  briser  et  se  perdre  l'ëcuine  inutile  des  littératures  fatiguées. 
Voyant  les  salles  de  Driiry-Lane  et  de  Covent-Garden  rester  vides  et  sombres 
comme  de  grands  caveaux  mortuaires,  en  dépit  des  efforts  de  Macready,  de  Bunn, 
de  Bulwer  et  de  Sheridan  Kuowles.  les  faiseurs  de  projets  s'ingénient  pour  hâter 
ce  qu'ils  ap|)ellenl  la  résurrection  du  drame  en  Angleterre.  Récemment  un  auteur 
nouveau.  M.  .stepbens,  persuadé  que  les  directeurs  sont  seuls  coupables  de  cette 
décadence,  a  loué  la  salle  de  l'Opéra  de  Londres,  engagé  des  acteurs,  fait  peindre 
des  décorations  et  représenter  à  ses  frais  le  chef  d'œuvre  de  sa  création,  une  tra- 
gédie intitulée  Martinuzzi.  Vastes  affiches,  annonces  prodigieuses,  claqueurs  habi- 
lement distribués,  ont  rendu  sa  chute  plus  sanglante;  le  public  a  commencé  par 
rire  et  a  fini  par  sitller.  Des  trois  ou  quatre  ouvrages  récemment  publiés  sur  la 
situation  déplorable  du  théâtre  anglais,  des  longues  dissertations  et  des  ingé- 
nieuses déclamations  qu'ils  contiennent  (1).  on  ne  peut  rien  recueillir,  sinon  que 
l'art  dramatique  anglais  est  parvenu  à  son  dernier  période,  que  le  public  s'y  inté- 
resse fort  peu,  que  les  hommes  de  talent  ne  savent  pas  construire  une  pièce,  que 
les  acteurs  et  les  gens  de  métier  n'ont  pas  le  moindre  talent,  et  qu'il  faut  prononcer 
le  de  profundis  sur  cette  grande  muse  dont  Shakspeare  avait  fait  la  gloire.  Les 
auteurs  des  divers  ouvrages  qui  signalent  ce  décès,  nous  envient  extrêmement,  à 
nous  Français,  [\irt  de  la  charpente,  celte  façon  de  remplacer  l'art  par  la  ruse,  la 
création  par  l'adresse,  la  puissance  par  l'artifice,  et  de  couvrir  sous  le  stratagème 
des  petits  moyens  la  profonde  stérilité  de  l'observation  et  le  néant  de  l'originalité. 
En  efl'et,  l'art  dramatique  peut  mourir  de  plusieurs  manières;  chez  les  Espagnols 
et  les  Anglais,  par  une  mort  subite,  brusque  et  imprévue;  chez  les  anciens  Grecs 
et  chez  nous,  par  une  transformation  douce  et  lente;  il  devient  alors  le  vulgaire 
talent  de  duper  la  curiosité,  et  d'attraper  agréablement  le  public.  On  sent  moins 
sa  mort  ;  la  descente  vei  s  les  dernières  régions  est  plus  paisible.  Mais  ce  n'eu  est 
pas  moins  le  terme  fatal  de  l'art  dramatique.  Cet  art  est  attaché  d'une  manière 
intime  à  certaines  époques  ardentes  de  la  vie  des  peuples,  et  ce  n'est  pas  un  valu 
système,  ce  n'est  pas  une  théorie  inventée  à  plaisir,  c'est  un  fait  appuyé  sur  l'expé- 
rience, que  l'elflorescence  vive  et  passagère  du  drame  réel,  Les  nations  le  créent 
selon  les  besoins,  les  désirs  et  les  goûts  de  leur  vie  nationale,  à  l'époque  de  leur 
adolescence,  sur  le  seuil  de  leur  maturité;  ils  ne  peuvent  prolonger  son  existence 
par  delà  ces  limites. 

La  forêt  du  roman  britannique  ne  s'éclaircit  pas.  M.  Ainsworth  a  bâti  son  Saint- 
Paul  et  sa  Tour  de  Londres,  deux  constructions  sans  solidité  et  sans  proportion, 
mais  baroques  et  obscures,  ce  qui  plaît  toujours  à  quelques  esprits  ;  il  continue 
son  travail,  et  met  la  main  au  château  de  Windsor.  Tous  les  monuments  anglais  y 
passeront.  Comment  ne  voit-on  pas  que  celte  façon  mécanique,  matérielle,  indus- 
trielle, industrieuse,  de  produire  les  oeuvres  littéraires  et  de  les  jeter  sur  le  marché 
comme  on  manufacture  des  jouets  d'enfant,  que  celle  abondance  de  fabrication, 
facilitée  par  l'art  typographique  et  la  satiété  du  public,  à  force  d'augmenter  cette 
montagne  de  feuilles  sèches,  à  force  d'accumuler  les  choses  stériles,  rendra  la  litté- 
rature,  l'exercice  sincère  et  courageux  de  l'espril.  méprisable  et  quelque  jour 

(1)  Tlie  Stage  befare  aud  behind  the  curlain,  by  A.  lUiiiii.  —  Pasl  (nul  présent  statc  of 
drarnatie  literature.  —  Staçic  effecls  or  on  llie  principles  iiliich  contiuand  drinnatic  effcct 
on  ike  ihealrc,  hy  Edward  Mayhew;  1841-18 '^2. 


6a4  LITTÉRATURE    ANGLAISE. 

impossible?  Au  milieu  de  ce  silence  du  géuie  créateur,  les  antiquaires,  les  traduc- 
teurs, les  éditeurs,  les  commentateurs,  ont  beau  jeu.  M.  Hallyweli,  homme  de 
l)eaucoup  de  sagacité  et  de  savoir,  rivalise  avec  Payne  Collyer  pour  éclaircir  quel- 
ques points  obscurs  de  la  littérature  shakspearienne;  Payne  Collyer  lui-même 
prépare  une  nouvelle  édition  du  grand  dramaturge,  édition  destinée  à  éclipser  les 
six  cents  éditions  précédentes;  deux  traductions  simultanées  de  Flavius  Josephe, 
ce  merveilleux  menteur  judaïque,  font  leur  apparition  et  trouvent  des  souscrip- 
teurs; un  savant  d'Oxford  publie,  sous  le  titre  de  Jlodœporicon,  un  recueil  d'an- 
ciens voyages  fort  intéressant,  et  le  premier  volume  de  cette  publication  qui  vient 
de  nous  parvenir,  publication  consacrée  à  un  amusant  Gaulois  du  v'^  siècle,  coïncide 
avec  une  traduction  de  ce  même  ouvrage,  traduction  qui  vient  de  paraître  à 
Lyon  (1). 

Il  est  surprenant  que  l'on  ait  accordé  jusqu'ici  peu  d'attention  à  ce  personnage 
très-curieux,  à  ce  païen  gaulois,  sénateur  et  consul,  homme  d'esprit  et  homme  de 
parti,  dont  les  vers  ingénieux  prouvent  sans  réplique  ce  que  l'on  peut  nommer  la 
vitalité  gauloise,  vitalité  qui  ne  se  dément  jamais.  A  travers  les  variations  de  l'his- 
toire et  les  vicissitudes  des  temps;  sous  la  monarchie,  l'anarchie,  le  fédéralisme,  la 
féodalité,  l'épiscopat,  la  France,  soumise  à  toute  la  variété  des  gouvernements  et 
lies  institutions,  a  pu  faiblir,  mais  elle  s'est  maintenue  ;  elle  a  pu  souffrir,  languir, 
s'affaisser,  mais  elle  a  constamment  vécu.  Jamais  elle  n'a  succombé  à  celte  léthargie 
qui  abat  mœurs  et  lois,  présent  et  avenir.  C'est  un  corps  dont  la  souplesse  mul- 
tiplie la  force,  et  qui  supplée  par  l'.activité  des  ressorts  à  la  vigueur  mu.sculeuse, 
([uand  cette  dernière  vient  à  manquer.  Aux  temps  de  malheur  et  de  décadence, 
sous  l'obscurité  et  la  barbarie,  l'étincelle  du  progrès  et  l'espoir  de  la  renaissance 
se  réfugient  toujours  dans  la  Gaule.  Vers  l'année  420,  notre  Rutilius  écrit  des  vers 
presque  aussi  bons  que  ceux  d'Ovide.  Quel  poète  et  quel  prosateur  conservent,  au 
IV''  siècle,  un  souffle  de  la  tradition  romaine?  Deux  Gaulois  seulement,  Sulpice  Sé- 
vère et  Ausone.  La  Gaule  survit  sans  cesse  au  monde  détruit. 

Les  excellentes  notes  et  les  commentaires  dont  les  éditeurs  allemand,  français 
et  anglais  ont  honoré  ce  vieux  concitoyen,  nous  ont  permis  de  l'étudier  d'assez 
près,  et  cette  étude  offre  un  intérêt  historique  très-piquant.  Il  y  a  quatorze  cent 
vingt-six  ans,  ni  plus  ni  moins,  que  ce  Gaulois,  après  avoir  gouverné  la  ville  de 
Piome  sous  l'empereur  Honorius,  s'embarqua  dans  le  port  d'Ostie.  et,  côtoyant 
l'Étrurie  et  la  Ligurie,  revint  dans  son  pays,  que  les  uns  croient  être  Poitiers  et 
les  autres  Toulouse.  Il  avait  été  consul,  maître  des  offices,  préfet  de  Rome.  Dévot 
au  paganisme  et  rempli  d'enthousiasme  pour  la  vieille  foi.  notre  homme  fut  ren- 
versé avec  les  idoles  païennes.  Il  perdit  son  crédit  lorsque  le  christianisme  acheva 
de  triompher.  II  ne  manquait  ni  de  vanité,  ni  d'ambition,  ni  d'esprit,  ni  de  savoir. 
Son  dépit  fut  vif.  Il  se  vengea  comme  les  gens  d'esprit  se  vengent.  Tout  ce  qui  nous 
reste  de  lui  est  imprégné  de  cette  bile  amère  et  poignante  qu'avaient  amassée  et 
aigrie  dans  son  cœur  le  regret  d'une  lourde  chute  et  la  haine  du  christianisme  qui 
le  renversait. 

C'est  là  le  point  de  vue  historique,  réel  et  important,  sous  lequel  il  faut  consi- 
dérer Rutilius,  et  que  les  historiens,  Gibbon  à  leur  tête,  ont  trop  négligé  (2).  Il  est 

(1)  Itinéraire  de  Rutilius  Claudius  Namatianus,  etc.,  iraduiten  français  avec  commen- 
taires par  F.  Z.  Coliorabel.  Paris,  Delalain. 

(2)  On  trouve  de  curieux  détails  et  une  juste  appréciation  du  talent  de  luitiliiis  tiaus  un 


LlïTEllATlJniî    ANtiLAli)E.  (Joîj 

vrai  (iiio  les  ecrilà  du  (iaulois  ont  dormi  [loiidaiil  dix  siecios,  iiicuimiis  du  inoiide 
entier. 

II  a  lall'i  la  coïncidence  de  i)ki.sieurs  circonblances  singulières,  pour  que  ses 
se|»t  cents  et  quelques  vers  ne  fussent  pas  dévorés  par  le  temps  ou  supprimés, 
comme  le  lurent  un  si  grand  nombre  de  monuments  païens,  par  l'ardente  |)iété 
des  chrétiens  du  moyen  ûge.  Une  copie  de  son  i^oyaye  en.  vers  se  trouvait  ense- 
velie dans  un  monastère  lombard,  enseveli  lui-même  au  Ibiid  il'une  solitude  des 
Alpes  l'enniues,  à  Hobbio.  Ce  double  tombeau  protégea  le  manuscrit.  Vers  la  fin 
du  xv"  siècle,  quand  le  secret  matériel  de  la  typographie  eut  éveillé  les  es|)rits, 
animé  les  curiosités,  enllammé  les  désirs  d'érudition,  et  lancé  tous  les  hommes  de 
quelque  talent  à  la  recherche  des  œuvres  antiques,  les  pauvres  moines  de  Bobbio. 
secouant  la  poussière  de  leurs  archives,  y  découvrirent,  entre  un  recueil  d'épi- 
grammes  et  un  traité  de  granunaire,  le  plaidoyer  du  consul  de  Home  contre  les 
chrétiens  naissants. 

L'humeur  païenne  de  Uutilius  ne  les  scandalisa  pas.  L'ardeur  de  la  loi  était 
très-all'aiblie  ;  on  était  plus  cicéronien  ([u'orthodoxe,  et  déjà  la  réforme  se  prépa- 
rait Le  grammairien  italien  George  Merula  apprit  qu'une  importante  trouvaille 
avait  été  faite  à  Bobbio;  il  engagea  sou  ami  l'Italien  Thomas  Inghirami,  de  Vol- 
terre,  à  visiter  ce  couvent,  où,  en  eflel,  Inghirami,  qui  avait  pris  le  nom  de  P/iœ- 
drus,  copia  le  poème,  bientôt  relranscrit  sur  cette  copie  par  le  célèbre  et  ingénieux 
Sannazar,  et  enfin  imprimé  en  1320,  sous  la  protection  du  pape  Léon  X,  auquel 
il  est  dédié  Un  demi  paganisme  scientifique  planait  sur  la  féconde  Italie.  Le  vieux 
dépit  du  consul  déchu,  après  avoir  traversé  quatorze  siècles,  arriva  donc  jusqu'à 
nous,  protégé  par  un  pape. 

Cet  homme  dont  le  portrait  nous  intéresse  et  importe  à  l'histoire,  comme  je  vais 
le  prouver,  se  nommait  Rutilius  Numatiamts,  Namalianus  ou  Numanllanus.  Un 
savant  français  fort  accrédité  l'appelait  récemment  Rutilius  de  Numance ;  bévue 
aussi  bizarre  que  la  métamorphose  des  mots  Tcrcnlianus  Maunis,  devenus  le 
Maure  de  Tércnce  sous  la  plume  d'un  érudil  du  xvi"  siècle.  Où  ce  Rutilius  était-il 
né?  On  l'ignore.  C'était  un  Gaulois,  la  tradition  ne  s'explique  pas  plus  clairement 
là-dessus;  elle  le  dit  fils  de  la  Gaule  romaine,  espèce  de  Rome  plus  pâle  qui  mê- 
lait une  demi-lueur  grecque  à  son  érudition  latine  et  à  sa  souplesse  natale.  Comme 
Ausone  et  Sidoine  Apollinaire,  Rutilius  est  homme  d'esprit  ;  vieux  caractère  gau- 
lois, que  l'invasion  franque  n'a  pas  effacé,  et  qui  date  du  berceau  de  la  Gaule. 
Comme  eux,  c'est  un  bel  esprit;  autre  caractère  français  qui  ne  s'est  jamais  éteint 
non  plus,  et  qui  rapproche,  par  la  vieille  communauté  d'un  défaut  national  et  in- 
délébile, les  noms  de  Dorât,  de  Voiture,  de  Crétin  et  d' Ausone.  Uutilius  est  lou- 
chant et  puéril,  il  est  ingénieux  et  doux,  il  a  des  expressions  charmantes  et  des 
grâces  presque  enfantines.  Il  est  un  peu  vain,  parle  souvent  des  dignités  pater- 
nelles, des  offices  que  lui-même  a  remplis,  de  ses  charges  de  cour,  de  ses  amis 
nombreux,  de  ses  études,  de  ses  voyages,  de  ses  chasses,  de  ses  travaux  et  de  sa 
gloire.  Cette  aimable  personnalité  causeuse  ne  dégénère  jamais  en  égoïsme,  et  se 
relève  par  mille  traits  délicats  et  ingénieux  qui  plaisent  et  qui  attachent.  Ses  larmes 
coulent  ((jaudia  tnœsta)  avec  une  «  triste  joie,  »  quand  il  voit  la  statue  de  son  père, 
ancien  magistrat  de  Pise,  s'élever  au  milieu  du  forum  de  cette  ville;  «  gaudia 

ingénieux  article  de  M.  Ampère,  inséré  clans  la  licvuc  des  Deux  Mondes  de  juin  18Ô5, 
et  intitulé  Porliails  de  Rome  à  différents  âyes. 


63G  LITTERATURE    AIN'GLAISE. 

inœsla,  »  expression  un  peu  prétentieuse,  un  peu  coquette,  un  peu  maniérée, 
mais  élégamment  pathétique,  et  qui  donne  une  fort  juste  idée  de  son  genre  d'es- 
prit, et  du  ton  qu'il  prête  à  sa  pensée  comme  à  son  émotion.  Il  pleure,  non  quand 
il  abandonne  sa  vraie  patrie,  non  quand  il  s'éloigne  de  la  Gaule,  mais  au  moment 
où  il  va  la  revoir.  Il  pleure  parce  qu'il  va  quitter  sa  Rome  païenne,  la  belle  Rome, 
les  théâtres  qui  retentissent  de  cris  joyeux,  les  danses  voluptueuses  et  les  toges  des 
vénérables  pères,  et  les  statues  d'or  et  de  marbre,  et  les  festins,  et  ses  amis  nou- 
veaux au  beau  langage  et  aux  mœurs  élégantes. 

Le  chagrin  du  Gaulois,  sevré  des  plaisirs  romains,  forcé  de  retourner  à  ses  champs 
(jui  l'appellent, 

.     .  .  Gallica  rura  vocaiil... 

est  si  vif,  que  l'on  en  est  touché.  On  oublie  son  peu  de  patriotisme,  et  l'on  .sympa- 
thise avec  sa  reconnaissance  envers  Rome.  Sur  sa  route,  lout  ce  qui  lui  rappelle  ce 
paganisme  brillant  dont  il  vient  d'habiter  le  sanctuaire,  le  charme  et  le  ravit.  Il 
aime  jusqu'au  dieu  cornu  et  lascif  qui  protège  les  jardins ,  et  dont  notre  Gaulois 
relève  l'importance,  le  sens  poétique  et  l'idée  symbolique.  La  Gaule,  pour  lui,  c'est 
l'exil;  cependant  il  y  est  né.  Il  aime  Rome,  comme  les  habitants  du  Lancashire 
aiment  Londres,  comme  certains  provinciaux  éloignés  du  centre  adorent  Paris. 
Rome!  Rome!  c'est  pour  Rutilius  la  gloire,  le  nom  immense,  le  symbole  du  pouvoir, 
la  source  des  honneurs  et  surtout  de  ses  honneurs.  Il  a  soin  de  nous  apprendre  que 
cette  capitale  du  monde  l'a  reçu  dans  son  sein  maternel,  qu'il  est  Romain  par  adop- 
tion, citoyen  romain,  vrai  Romain,  et  qu'il  dédaigne  profondément  la  Gaule,  où 
cependant  son  berceau  a  été  placé,  où  sa  mère.  Gauloise,  l'a  allaité,  u  Je  méprise 
beaucoup,  nous  dit-il,  la  petite  fumée  dont  parle  Homère,  et  qui  s'élève  du  toit 
natal.  »  Que  voulez-vous?  ce  sont  faiblesses  et  vanités  d'un  esprit  enivré  par  les 
réductions  de  la  capitale.  Il  ne  faut  pas  trop  blâmer  l'ambitieux,  l'aimable  Rutilius, 
qui  fut  consul,  qui  ne  l'est  plus,  et  qui,  plein  de  respect  pour  la  splendeur  du  passé, 
ne  peut  se  faire  ni  à  la  Gaule  provinciale,  ni  aux  nouveaux  chrétiens,  ni  aux  chan- 
gements dont  favenir  est  menacé  par  eux. 

Oublieux  de  sa  patrie  gauloise  ,  hostile  au  christianisme,  Rutilius  n'est  pas  un 
iiomme  nouveau,  un  homme  de  la  Cité  de  Dieu,  telle  que  l'ouvre  saint  Augustin, 
C'est  un  homme  du  passé,  du  paganisme,  de  Rome,  en  adoration  devant  la  vieille 
louve  de  Romulus  et  devant  une  gloire  qui  s'en  va.  On  voit  combien  ce  personnage 
est  intéressant  par  lui-même  et  utile  à  l'histoire  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  étrange, 
c'est  que  notre  Gaulois  a  dû  sa  résurrection  à  quatre  étrangers  :  un  Allemand,  deux 
Italiens  et  un  Anglais.  La  première  traduction  correcte  qu'un  Français  ait  publiée 
de  son  itinéraire  est  toute  récente  et  due  à  M.  Collombet  de  Lyon.  Gibbon,  élève 
de  Voltaire  et  de  Locke,  avait  ridiculement  jugé  Rutilius  ,  et  le  nouvel  éditeur  an- 
glais a  raison  de  dire  :  —  «  A  travers  ses  lunettes  de  philosophe  systématique, 
l'historien  Gibbon  ne  comprend  rien  à  ce  caractère.  Gibbon  avait  vécu  trop  long- 
temps et  trop  exclusivement  avec  ses  chers  livres,  au  bord  de  son  lac  de  Lausanne; 
les  monla"nes  de  son  érudition  acquise  lui  voilaient  une  autre  étude  bien  préfé- 
rable, bien  plus  haute,  bien  plus  profonde,  la  mère  et  la  directrice  de  toutes  les 
études,  la  connaissance  des  hommes.  »  —  Gibbon  se  récrie  contre  les  déclamations 
de  Rutilius  en  l'honneur  de  Rome,  de  la  ville  éternelle;  il  veut  absolument  effacer 
ces  amplifications  comme  oiseuses:  il  conseille  au  poète  deles  biffer  et  au  lecteur  de 


HTTKUATLUE    AINGLAïSIi.  Gj7 

ne  pas  les  lire.  Il  est  aussi  aveugle  des  yeux  de  l'esprit,  que  M""-"  DudeUant  le 
croyait  aveugle  des  yeux  du  corps.  Gibbon  oublie  que  ces  grands  et  inutiles  dis- 
cours, celle  emphase  de  panégyrique,  cette  véhémence  ampoulée  de  dévotion  ro- 
maine et  païenne,  correspondent  au  regret  du  Gaulois  qui  s'exile,  du  consul  qui  a 
perdu  ses  faisceaux,  et  qui  voudrait  les  reprendre,  du  païen  que  les  édits  chrétiens 
privent  de  son  crédit.  Il  ne  faut  pas  chercher  le  chant  naïf  du  poëte  dans  l'ingé- 
nieuse invective  d'un  i)arti  vaincu.  Les  vers  de  Rulilius  respirent  l'enthousiasme 
étonné  d'un  provincial  :  «  0  merveilles,  s'écrie-l-il  avec  emphase,  o  brillants  aque- 
ducs, fleuves  suspendus  dans  les  airs,  ruisseaux  qui  parcourez  des  routes  aériennes, 
là  où  l'écharpe  d'Iris  n'oserait  même  pas  flotter  !  0  ville  prodigieuse  !  tes  maisons 
sont-elles  habitées  par  des  hommes?  Ne  sont-ce  pas  plutôt  les  temples  des  dieux 
immortels?  Comment  fais-tu,  Rome,  pour  réunir  tant  de  miracles?  Tu  désarmes 
l'hiver,  tu  prolonges  le  printemps!  Tes  habitants  sont  des  rois,  ou  plutôt  des  êtres 
surnaturels  1  j  Tel  est  le  cri  de  stupeur  arraché  par  une  grande  civilisation  à  cet 
homme  sensible  et  délicat,  né  dans  une  région  moins  industrieuse,  moins  cultivée, 
moins  éclairée.  L'esprit  lin  et  vif  de  Rulilius  est  ébranlé  et  ravi  de  la  supériorité 
romaine.  Son  admiration  éclate  avec  la  véhémence  ingénieu.se  qui  caractérise  les 
Français,  et  embrasse  dans  le  même  culte  Romulus,  Vesta,  Vénus,  le  sénat,  la  curie, 
le  paganisme,  le  polythéisme  et  les  onze  cent  soixante-neuf  ans  des  annales  ro- 
maines : 

....  Sedecies  dénis  el  mille  peraclis, 
Annus  pnelerea...  tibi  nonus... 

Gomment  cet  homme  serait-il  chrétien?  Toutes  les  plaisanteries  de  Voltaire 
contre  le  christianisme,  contre  les  moines,  l'ascétisme,  les  macérations,  les  veilles, 
les  jeûnes,  les  prônes,  l'abnégation,  il  se  les  permet.  Il  maudit  la  tristesse  de  ce 
monde  sombre  et  idéal  qui  va  fouler  la  vieille  Rome  aux  pieds.  Tout  change,  il  le 
sent  bien.  Tout  s'écroule,  et  il  s'effraie.  Ce  .sont  les  âmes  surtout  qui  changent 
autour  de  lui;  il  ne  sait  à  quoi  attribuer  ce  prodige.  «  Autrefois,  on  ne  voyait  que 
les  corps  se  transformer,  s'écrie- t-il,  el  maintenant  ce  sont  les  cœurs.  » 

Tune  mutabanlur  corpora,  nunc  animil 

Voilà  le  vers  le  plus  remarquable  de  tout  son  livre,  et  c'est  un  grand  témoignage 
historique. 

Notre  éditeur  anglais,  qui  a  consacré  à  Rulilius  un  in-quarto  magnifique,  a  eu, 
comme  le  traducteur  français,  le  mérite  de  comprendre  le  sens  et  la  valeur  histo- 
rique des  sept  cents  vers  du  païen  Rulilius.  Pendant  qu'on  les  réimprimait  à  Oxford 
avec  un  grand  luxe,  la  société  camdenienne  continuait  ses  travaux  et  publiait  plu- 
sieurs tomes  de  lettres,  de  mémoires,  de  chants  populaires,  recueillis  dans  la  poudre 
<In  musée  britannique  (1),  anecdotes  moisies,  débris  des  vieux  temps,  curiosités, 
raretés,  souvent  pleines  d'intérêt.  En  même  temps  on  éditait  à  Londres  les  œuvres 
de  Fuller.  de  Fox,  de  Bunyan,  de  Baillie.  Recherches  d'antiquités,  notes,  commen- 
taires, observations  de  mœurs  anciennes,  tout  ce  qui  est  érudition  ne  manque  pas. 
On  est  si  cruellement  faligné  de  la  littérature  moderne,  que  l'on  réimprime  jus- 

(1)  Plumpion  correspondance,  elc,  cdiled  by  Thomas  Slaplelon  —  Anecdotes  and  tra- 
ditions illnstrative  of  english  historij,  ediled  by  W.  J.  Thoms.  —  The  Political  songs  of 
Englatid,  ediled  by  Thomas  Wrighi.  —  Confessio  Goliœ,  etc. 


0J18  LITTÉRATURE    ANGLAISE. 

qu'aux  œuvres  des  théologiens,  coiUroversistes  ou  satiriques  du  xvi"  et  du  xvii''  siècle; 
ces  éditions  trouvent  des  acheteurs,  n  Leur  noisette,  comme  disait  Swift  d'ingénieuse 
mémoire,  était  un  peu  dure  à  casser;  mais  enfin  on  y  trouvait  une  amande.  »  Il 
vient  de  nous  arriver  vingt  de  ces  volumes  antiques  et  nouveaux,  qui  n'ont  guère 
plus  d'ordre  que  ceux  de  ïiraqueau  ou  de  Beroalde,  mais  qui,  en  revanche,  se  dis- 
tinguent par  l'éclat  de  l'esprit  et  le  pittoresque  du  style.  On  a  raison  de  réimprimer 
les  auteurs  qui  ont  quelque  chose  à  dire,  qui  ne  se  contentent  pas,  selon  la  présente 
mode  américaine,  de  classer  soigneusement  des  matériaux  vulgaires  dans  les  com- 
partiments creux  de  leurs  chapitres;  esprits  vigoureux,  pleins  d'idées,  à  qui  les 
apparences  ne  suflisent  pas,  et  qui.  avant  tout,  veulent  penser;  tous  les  jours  plus 
rares  et  tous  les  jours  plus  estimables;  intelligences  à  la  Montaigne,  à  la  Bacon,  à 
la  Cervantes;  hommes  de  réalité,  et  non  de  faux  semblants!  Fuller  et  Baillie étaient 
de  ce  nombre. 

En  1637,  un  prudent  et  sage  Écossais,  du  nom  de  Robert  Baillie,  principal  de 
l'université  de  Giascow,  fut  député  auprès  du  parlement  de  Londres  par  ses  frères 
les  puritains  d'Edimbourg.  C'était  I "époque  sanglante  et  orageuse  où  StraH'ord 
essayait  de  protéger  la  couronne  et  la  tète  de  son  maître,  Charles  P",  et  où  Croniwell, 
confondu  encore  dans  les  rangs  de  la  bourgeoisie  puritaine,  se  faisait  d'avance  roi 
des  esprits  et  maître  des  âmes.  Notre  principal  d'université  était  bavard,  curieux 
et  bon  enfant.  Il  était  surtout  cannij,  comme  disent  les  Écossais.  Un  homme  canny, 
c'est  un  homme  canning,  cunning,  konning,  knowing,  judicieux  et  sagace.  La  can- 
niticss  va  jusqu'à  l'adresse  et  s'arrête  à  la  fraude. 

A  la  même  époque,  un  homme  d'inlihiment  d'esprit  et  de  beaucoup  moins  d'ha- 
bileté que  Baillie,  prédicateur  célèbre,  connu  déjà  par  un  ou  deux  ouvrages  histo- 
riques et  théologiques  qui  avaient  eu  du  succès,  s'enrôlait  sous  les  drapeaux  con- 
traires. Il  se  nommait  Thomas  Fuller.  La  canniness  de  Robert  Baillie  lui  manquait 
absolument,  et,  tout  spirituel,  tout  loyal  qu'il  fût,  il  trouvait  moyen  de  déplaire  au 
parlement,  dont  il  condamnait  la  révolte,  au  roi,  dont  il  n'admettait  pas  les  préten- 
tions absolues,  et  aux  courtisans,  dont  il  blâmait  les  mœurs  licencieuses.  Cependant 
il  était  sincèrement  royaliste.  Les  puritains  brûlèrent  sa  bibliothèque  ;  il  perdit  ses 
prébendes,  et  eut  de  la  peine  à  devenir  fort  peu  de  chose  :  chapelain  dans  l'armée 
royaliste. 

Ce  sont  les  œuvres  de  ces  deux  personnages  si  divers  que  l'on  réimprime  à  droite 
et  à  gauche.  Elles  sont  pleines  de  détails  très- curieux  sur  les  guerres  civiles  d'An- 
gleterre, et  rien  n'est  plus  amusant  pour  un  observateur  des  hommes  que  de  voir 
d'une  part  le  madré  Baillie  (  I  )  jeté  dans  les  rangs  fanatiques  des  amis  de  Grorawell, 
d'une  autre,  Tardent,  aimable  et  vertueux  Fuller  (2),  mêlé  à  l'armée  débauchée  des 
royalistes,  nous  faire  le  portrait  des  deux  camps.  Des  ouvrages,  des  lettres,  des 
mémoires  que  ces  deux  hommes  ont  écrits  ou  publiés,  s'échappent  mille  traits  de 
lumières,  charmants  pour  qui  sait  voir,  parfaitement  obscurs  et  insigniliants  pour 
(pii  ne  se  place  pas  au  point  de  vue  historique  de  leurs  caractères  respectifs.  La 

(1)  The  Lelters  and  Journals  of  Robert  Baillie,  principal  of  llie  university  of  Giascow, 
1637-1662  ;  edited  by  David  Laing. 

(•2)  The  Chitrch  History  of  Britain,  5  vol.  ;  —  The  Worihies  of  England,  ô  vol.;  —  The 
History  of  the  Hohj-war,  1  vol.  ;  —  The  Holy  staie  and  ihe  Profane  slate ,  1  vol.  ;  —  Good 
ihoughls  in  bad  limes,  and  good  thoughts  in  worse  limes,  1  vol.,  by  Thomas  Fuller,  1840 
and  1841. 


LITTÉRATURE    AINGLAISE.  GoO 

réimpression  siumllanée  de  leurs  œuvres  peulservir  de  leçon  aux  gens  de  parti  ;  deux 
liommos  honnêtes,  assez  modérés  l'un  et  l'autre,  viennent  comme  par  force,  sous 
Charles  P  et  Crouiwell,  occuper  un  rang  principal  dans  les  deux  armées  ennemies, 
le  plus  moral  parmi  les  plus  libertins,  le  plus  rusé  parmi  les  plus  fougueux  : 

Mes  bons  amis,  cela  doit  nous  apprendre 

Que  le  Très-Haut  fait  do  nous  ce  qu'il  veut; 
Dieu  va  comme  il  lui  plaît,  —  et  l'homme  comme  il  peut  (1). 

On  ne  pourra  pas  désormais  écrire  l'histoire  de  cette  époque  sans  consulter,  et 
de  très-près,  les  mémoires  et  lettres  particulières  du  puritain  Robert  Baillie.  Fuller 
le  royaliste  n'intéresse  que  les  littérateurs.  Quoique  employé  dans  l'armée  royaliste, 
et  même  avec  un  certain  éclat  de  courage  qui  se  déploya  surtout  pendant  le  siège 
d'Exeter,  le  brave  homme,  dès  que  la  paix  fut  rétablie,  revint  à  ses  pacifiques  et 
ingénieuses  habitudes,  écrivit  des  sermons  lardés  de  calembours,  des  livres  d'his- 
toire ancienne  semés  d'observations  naïves  sur  les  mœurs  contemporaines,  et  des 
commentaires  théologiques  brodés  d'anecdotes  piquantes.  On  ne  peut  pas  avoir 
plus  d'esprit  que  Fuller;  son  malheur  est  d'en  avoir  trop.  Écrivant  pour  son  plaisir 
et  à  son  aise,  avec  une  facilité  impétueuse  et  une  intarissable  verve,  il  a  laissé  des 
traces  brillantes  et  bizarres  dans  la  littérature  de  son  pays.  Il  sème  à  pleines  mains 
la  comparaison  ingénieuse,  la  métaphore  éblouissante,  le  jeu  de  mots,  le  portrait, 
la  saillie,  l'anecdote,  le  trait.  Il  n'est  pas  pédant;  il  dous  épargne  la  citation  et  n'en- 
nuie jamais.  Ce  qui  lui  manque,  c'est  le  goût.  Ses  calembours  les  plus  baroques  et 
ses  pointes  les  plus  affectées  lui  viennent  naturellement;  et,  quoique  ces  ornements 
de  son  style  et  de  sa  manière  soient  étrangement  recherchés,  il  ne  le  cheixhe  pas. 
Il  ressemblerait  à  Montaigne,  s'il  avait  plus  de  jugement  et  de  sévérité;  aventureux 
comme  le  gentilhomme  du  Périgord,  il  se  montre  comme  lui  brillant,  original,  éner- 
gique, incroyablement  hardi  dans  ses  transitions,  et  surtout  dans  ses  digressions. 
A  propos  de  l'Église  anglicane,  il  traite,  dans  un  singulier  chapitre,  t  des  tailleurs, 
des  habits  noirs,  et  de  l'art  de  dégraisser.  »  Ainsi  Montaigne,  dans  son  chapitre 
des  Coches,  ne  s'occupe  que  des  empereurs  romains  et  de  leurs  femmes.  «  Assez 
parlé  de  dégraissage!  s'écrie  Fuller;  mais  que  personne  ne  condamne  cet  article 
comme  une  déviation  qui  m'éloigne  trop  de  mon  histoire  ecclésiastique.  D'abord, 
parce  que  je  ne  regrette  pas  le  moins  du  monde  de  m'éloigner  un  peu  de  ma  route, 
pourvu  que  ce  sentier  conduise  au  bien  de  mon  pays;  ensuite,  parce  que,  oblique- 
ment je  lavoue,  ce  sujet  appartient  à  l'Église;  une  multitude  de  familles  pauvres 
qui  se  trouvaient  naguère  à  la  charge  de  leurs  paroisses,  comme  me  l'ont  prouvé 
les  registres  des  oQiciers  ecclésiastiques,  ayant  appris  l'art  du  dégraissage  et  de  la 
teinture,  se  trouvent  maintenant  hors  de  peine  !  >' 

Sous  son  désordre  et  sa  bizarrerie,  Fuller,  comme  les  bons  prosateurs  anglais  et 
allemands  du  xvii'"  siècle,  a  l'immense  avantage  de  contenir  le  minerai  du  talent,  la 
matière  première  de  l'esprit,  du  style,  même  de  l'éloquence.  Le  lingot  gU  au  fond 
de  la  mine,  obscur,  mêlé,  mais  c'est  un  lingot.  La  profonde  ignorance  où  nous 
sommes  en  France  des  littératures  étrangères,  n'a  pas  même  laissé  arriver  jusqu'à 
nous  les  noms  de  ces  prosateurs  originaux  et  puissants,  Burton,  Barrow,  Taylor, 
Fuller,  doués  de  toutes  les  belles  qualités  de  l'esprit,  si  l'on  excepte  la  régularité  et 

(i)  Hamlet,  ac!.  III. 


660  LITTJÎIIAXL'RE    AîSGLAISE. 

le  choix.  Rien  de  plus  rare  que  ces  intelligences  étendues,  souples  et  profondes,  qui 
comprennent  et  embrassent  tous  les  modes  de  perception  et  d'existence.  La  variété 
et  la  facilité  de  leurs  évolutions  les  font  regarder  comme  futiles;  la  largeur  de 
diamètre  qu'elles  embrassent  les  fait  passer  pour  vagues  et  flottantes.  Telles  étaient 
cependant  les  intelligences  supérieures  d'Arislole  parmi  les  philosophes,  de  Shak- 
speare  parmi  les  poètes,  de  Goethe,  parmi  les  polygraphes,  de  Cuvier  parmi  les  na- 
turalistes. Il  ne  faut  pas  bannir  et  mépriser  ces  esprits,  qui  sont  les  plus  grands  et 
qui  sont  aussi  les  plus  précis;  il  ne  faut  pas  leur  préférer  les  intelligences  froides, 
médiocres  et  rangées,  qui,  parquées  dans  un  étroit  espace,  l'exploitent  avec  achar- 
nement, et  qui  semblent  grandes  parce  que  leur  cadre  est  petit. 

Fuller,  malgré  ses  défauts,  est  un  écrivain  très-distingué.  Baillie  ne  sait  pas 
écrire;  mais  ce  dernier  est  plus  malin,  plus  fin,  plus  mondain,  mieux  informé  des 
affaires.  Ce  brave  Écossais,  dont  l'embonpoint,  la  sagacité,  l'œil  brillant  et  vif,  l'at- 
tention soutenue,  et  le  beau  sang-froid  ne  se  démentent  pas  au  milieu  des  scènes 
les  plus  sanglantes,  nous  plaît  partout  en  ce  qu'il  ne  prétend  pas  être  auteur.  La 
littérature  purement  littéraire  lui  semble  peu  de  chose.  Écrire  pour  briller,  c'est 
métier  de  baladin.  Notre  homme  raconte  à  sa  femme  ce  qu'il  a  vu,  ce  qu'il  a  fait, 
ce  qu'il  a  dit,  ce  qu'on  a  dit  auprès  de  lui  ;  ses  lettres  renferment  un  journal  très- 
naïf.  Les  mots  écossais,  les  expressions  familières,  les  fautes  d'orthographe,  y 
abondent.  Devinez  si  vous  pouvez  que  crevishes  veut  dire  écrevisses,  et  que  farter 
veut  dire  causer.  Sachez  que  tirlies  signifie  un  grillage,  et  que  les  mots  merk, 
marc,  marlic,  mercke,  sont  le  même  mot,  «  marc  d'argent,  y  monnaie  d'Ecosse.  Il 
faut  une  certaine  étude  lente,  passablement  d'ennui,  une  intensité  d'attention  assez 
soutenue,  et  un  courage  de  vieux  savant,  pour  déchifl'rer  toute  l'énigme  proposée 
par  notre  Baillie.  Alors  seulement  on  est  payé  de  sa  peine.  On  aperçoit  ce  grand 
théâtre  de  1657,  dont  il  fut  un  comparse  utile  et  un  amusant  accessoire.  On  dé- 
couvre la  tragédie,  la  comédie,  la  farce,  le  grotesque,  le  terrible,  le  pathétique,  et 
la  profondeur  de  cette  époque,  avec  ses  éléments  de  crime  et  de  vice,  de  grandeur 
et  de  vertu.  On  la  voit  tout  entière,  à  travers  cette  petite  et  faible  trouée,  pratiquée 
vers  1610  par  un  bonhomme  né  en  Ecosse,  et  qui,  résidant  en  Angleterre,  ne  vou- 
lait pas  laisser  .sa  femme  sans  nouvelles  du  mari  qu'elle  aimait.  Excellent  Baillie  de 
Kilwinning,  que  Dieu  et  l'histoire  te  bénissent  !Tu  es  bien  ennuyeux  et  bien  diffus, 
si  l'on  juge  tes  mauvaises  phrases  d'après  les  règles  de  la  rhétorique  et  de  la  gram- 
maire ;  mais  chacune  de  ces  phrases  est  précieuse  si  l'on  réfléchit  à  la  merveilleuse 
transparence  qu'elles  prêtent  au  passé,  à  la  façon  dont  elles  éclairent  l'époque  la 
plus  digne  d'étude,  la  scène  politique  la  plus  étonnante  parmi  celles  qui  ont  précédé 
l'épopée  dramatique  qu'on  nomme  révolution  française,  et  que  nous  avons  vu  com- 
mencer par  le  prologue  intitulé  Foliaire,  pour  se  terminer  par  l'épilogue  intitulé 
Napoléon. 

Tout  le  monde  sait  de  quoi  il  était  question  dans  ce  procès  de  Strafford,  mi- 
nistre de  Charles  I",  ministre  sur  lequel  le  peuple  essaya  sa  force,  et  qui  périt  pour 
avoir  voulu  consolider  une  monarchie  absolue  qui  s'en  allait.  Ce  n'est  pas  chez 
Lingard  ou  chez  Hume  qu'il  faut  lire  ce  récit,  mais  chez  notre  canny  man  Baillie. 
Rien  de  plus  curieux  et  qui  émeuve  davantage  une  âme  un  peu  héroïque,  rien  de 
plus  touchant  dans  le  drame  ou  l'histoire  que  ce  procès,  tel  qu'il  est  ingénument 
et  longuement  reproduit  par  notre  bavard  Écossais,  principal  de  l'université  de 
Glascow.  Il  assiste  à  toutes  les  séances  sans  en  manquer  une,  et  il  y  en  a  seize. 
Chaque  séance  commence  à    cinq  heures  du   matin,  et  finit  à  (luatre    heures  de 


LITTKRATUnE    ANGLAISE,  ({(il 

l'après-midi.  De  retour  chez  lui,  Baiilie,  qui  se  trouve  au  nombre  des  ennemis  de 
StralTord.  Baiilie  puritain,  et  puritain  d'Ecosse,  député  par  les  adversaires  les  plus 
sérieux  du  ministre  accusé,  rédii^e  son  journal  épistolaire;  et  c'est  là  qu'il  laul  voir 
le  vrai  Slratlbrd.  ce  beau  lion  traqué,  cette  noble  proie  aux  abois,  ce  puissant  ca- 
ractère, sur  lequel  tombent  pour  le  déchirer  tous  les  vautours  de  la  loi,  toutes  les 
rages  populaires,  avoués,  huissiers,  pérorcurs,  orateurs,  chefs  de  parti,  surtout 
Pym,  son  ancien  ami,  celui  qui,  après  lui  avoir  volé  sa  maîtresse,  lui  avait  dit  un 
jour  :  «  Strafford!  ta  tète  est  l'enjeu  de  la  partie!  »  Ni  Hume,  ni  Smollett,  niAdol- 
phus,  ni  Mackiutosh,  n'ont  reproduit  cette  scène  de  Westminster-Hall  dans  la  force 
saillante  de  sa  simplicité  historique.  Le  pinceau  de  l'histoire  est  toujours  pâle. 
Nos  gens  d'étude  et  de  cabinet  se  trompent.  Les  hommes  sont  plus  hideux  et  plus 
grands  que  cela. 

On  sera  sans  doute  curieux  do  chercher  dans  les  pages  de  Baiilie  les  menus 
détails  du  procès  de  Stralîord.  Quand  Baiilie  arrive  à  Londres,  déjà  Stralford  est 
arrêté  par  ordre  des  communes.  La  chas.se  est  commencée.  La  meute  dirigée  par 
Pym,  encouragée  par  les  fanfares  populaires,  s'est  ruée  sur  le  gibier  royal.  Straf- 
ford. impérieux,  hautain,  violent,  généreux,  comme  il  convient  à  son  rôle,  voit 
venir  de  loin  sans  faiblir  cette  troupe  hurlante.  H  se  prépare  d'abord  à  se  défendre, 
puis  à  mourir.  11  est  malade,  languissant  et  pâle;  toutes  les  passions  humaines, 
depuis  l'amour  passionné  jusqu'à  l'ambition  dévorante,  ont  épuisé  ce  corps  vigou- 
reux. Du  roi,  rien  à  espérer  :  Charles!",  colère  et  faible  comme  une  femme,  l'aime, 
le  regrette,  sent  ce  qu'il  va  perdre,  et  l'abandonne  à  la  fureur  des  communes,  tout 
en  protestant  contre  sa  propre  lâcheté.  La  masse  puritaine,  la  majorité  de  la  Grande- 
Bretagne,  l'Ecosse  tout  entière,  les  bourgeois  et  les  bourgeoises,  les  artisans  et  les 
artisanes,  les  saints  et  les  saintes,  tout  ce  qui  est  entraîné  par  le  mouvement  com- 
mun, tout  ce  qui  est  vulgaire  et  enflammé  réclame  la  tète  du  ministre;  elle  pavera 
la  route,  et  l'on  arrivera  au  roi. 

Voici  donc  la  grande  salle  de  Westminster,  où  l'on  a  commandé  tant  de  meur- 
tres et  dont  les  vitraux  rouges  paraissent  sanglants  sous  la  transparente  clarté  de 
l'histoire,  cette  salle  haute  et  large  que  rien  ne  soutient  et  qui  étonne  le  regard,  ce 
lieu  où  Henri  VIII  s'est  assis  pour  tuer  légalement,  où  Elisabeth  s'est  a.ssise  pour 
tuer  despotiquenient,  où  Marie  Tudor  s'est  assise  pour  tuer  théologiquement.  Elle 
s'ouvre,  le  22  mars  1641,  aux  juges  de  Strafford  et  à  notre  ami ,  le  gros  Baiilie  , 
qui  a  soin  de  s'y  rendre  «  à  cinq  heures  du  matin  (1),  n  tant  la  foule  s'y  presse  et 
tant  cette  affaire  l'inléresse.  Il  va  tout  nous  dire,  les  choses,  les  hommes,  le  mobi- 
lier, la  largeur,  la  longueur,  les  costumes,  les  robes  rouges  des  juges,  les  robes  noires 
des  greffiers,  les  hermines  des  pairs  assis  sur  leurs  banquetles  vertes,  le  comité 
des  dix,  nommé  par  les  communes  pour  attaquer  et  poursuivre  Strafford,  et  Pym 
à  leur  tête,  et  le  petit  pupitre  réservé  à  Strafford ,  et  derrière  ce  pupitre  le  grand 
bureau  de  ses  quatre  secrétaires;  puis  les  douze  gradins  s'élevant  jusqu'au  plafond 
pour  la  chambre  des  communes,  enfin  un  bataillon  de  piquiers  à  la  porte  pour 
empêcher  le  peuple  d'entrer.  La  scène  n'est-elle  pas  solennelle,  précise,  dramati- 
que ?  Le  député  écossais  arrive  vers  cinq  heures  du  matin, se  fait  donner  une  place 
de  faveur  (thc  canny  frlluw!  l'homme  adroit!  )  parmi  les  communes,  et  attend  que 
le  spectacle  commence.  H  ne  commence  qu'à  huit  heures.  Le  roi  vient  alors  s'as- 

(1)  «  We  always  behovrd  lo  he  thore,  a  Utile  aflor  five  iti  Ihe  morninj;.  »  (Baiilie, 
Lett.  12.) 


662  LITTÉRATURE    ANGLAISE. 

seoir,  non  dans  la  salle  même,  cela  lui  est  défendu,  mais  dans  une  chambre  séparée 
de  la  grand'saile  par  un  grillage  de  bois  (tirlic).  On  voit  le  mélancolique  visage  de 
Charles  I'''',  pâle,  avec  sa  moustache  et  sa  royale  aiguë,  apparaître  derrière  ce  gril- 
lage; et  bientôt,  pour  qu'on  sache  qu'il  est  là  ,  qu'il  est  furieux ,  il  brise  .  dans  un 
mouvement  de  colère  affectée,  le  tirlie  qui  le  sépare  du  peuple.  Derrière  lui  sont 
des  seigneurs  français,  des  dames  françaises,  des  catholiques,  ce  que  les  bourgeois 
et  les  communes  abhorrent  le  plus.  On  ne  fait  pas  la  moindre  attention  à  Charles 
et  à  sa  cour;  les  pairs  gardent  leur;»  feutres  sur  le  coin  de  l'oreille.  Ne  voyez-vous 
pas  que  ce  roi  est  mort? 

«  Il  y  avait,  dit  Baillie,  des  dames  dans  les  travées  qui  avaient  payé  fort  cher 
pour  voir  le  procès,  et  c'était  plein  comme  un  œuf;  une  glorieuse  et  magnilique 
assemblée,  mais  nullement  grave.  A  la  porte,  le  peuple  faisait  un  grand  vacarme. 
A  l'intérieur,  avant  et  après  les  interrogatoires,  dans  les  intervalles  des  défenses  et 
des  répliques,  les  pairs  se  levaient,  marchaient,  causaient,  chantaient,  et  les  mem- 
bres des  communes  en  faisaient  autant.  Gomme  il  s'agissait  de  rester  enfermé  dans 
le  même  lieu  pendant  dix  heures  de  suite,  on  mangeait,  on  buvait,  non-seulement 
des  pâtisseries  et  de  l'eau,  mais  des  côtelettes,  du  vin,  de  la  bière;  les  bouteilles 
passaient  de  main  en  main  et  de  bouche  en  bouche;  point  de  verre,  on  buvait  à 
même;  tout  cela  devant  le  roi,  sans  le  plus  léger  respect.  Beaucoup  même  ((/ood 
heaveii  !  juste  ciel!  s'écrie  Baillie)  se  levaient  (1)...  par-dessus  les  banquettes.  Il 
n'y  avait  pas  moyen  de  sortir  avant  quatre  heures  !  » 

La  dignité  de  l'histoire,  la  majesté  de  l'histoire,  s'évaporent  ainsi,  et  font  place 
à  la  plus  infime  réalité.  Mais  Strafford,  au  milieu  de  ces  bouteilles  sans  verre,  de 
ces  morceaux  de  pain  et  de  viande,  et  de  ce  tumulte  grossier,  Strafford,  la  grande 
proie,  la  victime  désignée,  que  devient-il?  —  a  Toujours  en  noir  et  très-simple  , 
dit  Baillie,  comme  en  deuil...  En  entrant,  il  saluait  doucement;  trois  pas,  nouveau 
salut;  un  troisième  salut  en  arrivant  à  son  pupitre,  où  était  une  bible  devant  la- 
quelle il  s'agenouillait  ;  puis  il  se  relevait  vivement  et  s'asseyait.  D'ailleurs  calme 
comme  à  son  ordinaire  :  au  milieu  du  plus  grand  bruit,  pendant  les  causeries,  ba- 
vardages, mangeries,  badinages,  il  se  penchait,  parlait  sérieusement  et  tranquille- 
ment à  ses  secrétaires,  comparait  ses  notes  avec  les  leurs  et  écrivait.  »  Harcelé  par 
ses  ennemis,  Pym,  Maynard,  Glyn,  Stroud,  et  tous  les  mirmidons  cruels  qui  se 
chargent  de  faire  souffrir  et  mourir  les  grands  hommes,  Strafford  ne  se  dément 
point.  A  chaque  nouvelle  accusation,  il  demande  du  temps  pour  se  recueillir. 
On  le  lui  refuse.  —  «  Il  se  retourne,  dit  Baillie,  vers  ses  secrétaires,  et  sans  la 
moindre  apparence  de  mécontentement  ou  de  dépit,  au  milieu  du  plus  grand  désor- 
dre et  du  plus  violent  tumulte,  il  se  lève  de  nouveau,  fait  signe  de  la  main  pour 
qu'on  l'écoute,  et  parle....  »  Baillie  montre  ensuite  cette  héroïque  et  calme  simplicité 
donnant  la  rage  à  tous  les  éperviers,  milans  et  vautours  qui  accourent  pour  l'a- 
battre, et  la  terreur  de  ces  oiseaux  de  proie  quand  l'intérêt  populaire  paraît  re- 
fluer vers  le  héros.  —  «  Dans  la  septième  séance,  dit  Baillie,  Strafford  ayant  dit 
que  sa  santé  était  affaiblie  et  son  esprit  épouvanté  de  cette  haute  trahison  qu'on 
lui  imputait,  mais  qu'il  éprouvait  surtout  la  plus  vive  douleur  d'être  accusé  par  la 
chambre  des  communes  et  par  des  amis  anciens;  —  l'avoué  Maynard  prit  la  pa 
rôle  :  —  Vous  voulez  gagner  du  temps,  lui  dit-il,  et,  par  votre  éloquence  facile, 
vous  essayez  de  séduire  les  cœurs.  —  (En  effet,  interrompt  Baillie,  il  faisait  chaqur 

(1)  They  compisst  ail...  abovo  and  uiidcr  Ihe  bcnrhes... 


LITTERATURE    ANGLAISE.  (501 

jour  des  progrès  dans  le  cu'ur  du  ptipulaire,  et  surtout  des  fe^nmcs.)  Ainsi  attaqué  par 
l'avoué.  Sirail'ord  s'écria  :  «  C'est  à  vous,  monsieur  l'avoué,  et  aux  gentilshommes 
vos  confrères  qu'appartiennent  la  rhétorique  et  la  chicane,  et  je  ne  sais  vraiment 
pas  comment  je  ferai  pour  me  tirer  de  vos  griffes.  »  On  riait  de  cet  assaut  donné 
aux  gens  de  loi,  et  le  duc  de  Bristol,  voyant  que  tout  cela  tournait  en  faveur  de 
l'accusé,  se  mil,  avec  d'autres,  à  crier  :  J  t'o.s'  places,  messieurs,  à  vos  places  !  «  — 
Défense  inutile  ;  Straflord  mourra. 

Pendant  seize  séances  de  dix  heures  chacune,  pendant  cent  soixante  heures  de 
supplice,  Straffort  tient  ses  ennemis  en  échec.  A  la  seizième,  ils  finissent  par  s'im- 
patienter, a  On  entend  tout  à  coup  une  voix  raur/rte  et  dure  (\)  qui  se  fâche:  c'est 
celle  d'un  certain  esquire  nommé  Olivier  Cromwell.  Puis  cinquante  voix  furieuses 
s'écrient:  lietiroiis-nous!  retirons-nous  .' Les  mcmbresdes  communes  enfoncent  leurs 
feutres  gris  sur  le  coin  de  leurs  oreilles,  Cromwell  comme  les  autres.  Le  roi  silen- 
cieux se  retire;  Strafford  remonte  dans  le  bateau  qui  le  conduit  à  la  prison  de 
la  Tour,  et  le  peuple,  sur  le  quai,  demande  qu'on  lui  livre  Strafford,  qu'il  veut  mettre 
en  lambeaux.»  Voilà  le  vrai  drame  de  l'histoire.  Chaucer  a  bien  raison  de  dire  :  // 
n'x  a  de  neuf  que  ce  qui  a  vieilli.  Quelle  admirable  étude  de  mœurs  que  celle-là  ! 

On  avait  déjà  publié,  il  y  a  quelque  vingt  ans,  une  première  édition  mutilée  de 
la  correspondance  deBailiie;  cette  édition  nouvelle,  infiniment  plus  complète,  mérite 
le  succès  qu'elle  obtient.  On  i)ublie  aussi  un  7^erHP/?intéressant  de  lettres  originales 
relatives  à  la  même  époque,  quelques-unes  de  Cromwell,  de  Millon,  de  Charles  I" 
et  de  Charles  II.  En  l'absence  des  grandes  créations  et  des  belles  œuvres,  vous 
avez  de  nombreux  et  intéressants  mémoires,  des  anecdotes,  controuvées  quelque- 
fois, piquantes  toujours,  sur  les  quatre  parties  du  monde,  des  tableaux  de  mœurs 
colorés  selon  la  situation  ou  la  naissance  du  narrateur.  Jusqu'au  dernier  soulfle  de 
sa  vie  commerciale  et  politique.  l'Angleterre  conservera  ce  caractère.  Sa  supério- 
rité d'observatrice  n'est  pas  un  mérite  :  c'est  pour  elle  une  nécessité.  Il  faut  qu'elle 
fasse  jaillir  dans  toutes  les  directions  le  rayonnement  aventureux  de  sa  civilisation 
insulaire ;il  faut  qu'elle  observe,  qu'elle  compare,  qu'elle  juge,  qu'elle  soit  homme 
d'affaires  et  analyste,  pour  exister.  On  voit  ce  caractère  se  prononcer  d'une  manière 
profonde  dès  les  premiers  pas  que  fait  la  Grande  Bretagne  dans  la  carrière  litté- 
raire :  admirez  de  quels  traits  i)Osilifs  et  précis  sont  marqués  tous  les  personnages 
que  le  vieux  Chaucer  met  en  mouvement  dans  ses  Canterbury  taies.  L'homme  de 
lettres,  l'étudiant  d'Oxford  parle  peu  et  d'une  voix  douce;  il  médite,  son  œil  rêve, 
tourné  vers  le  ciel  ;  son  regard  est  distrait  et  un  peu  farouche.  Le  moine  a  les 
mains  jointes,  la  tête  baissée,  les  yeux  caves  (thc  eyen  stcpe).  Le  meunier  a  le  nez 
rouge  et  une  verrue  sur  le  bout  de  te  nez.  Le  marchand,  le  front  couvert  d'un 
feutre  de  Flandre,  s'avance  les  mains  dans  ses  poches.  Le  père  abbé  regarde  sa 
manche,  dont  il  a  fait  une  pelotte  à  épingles  pour  les  donner  aux  belles  bour- 
geoises (fayre  wives).  Tous  ces  petits  traits  caractéristiques  vous  donnent  une 
image  nette  et  complète  de  chaque  personnage,  et  vous  croyez  vous  promener  dans 
une  galerie  peinte  par  Holbein.  C'est  là  précisément  le  mérite  que  l'on  trouve 
chez  l'Écossais  Baillie.  Le  costume  du  roi,  le  sourcil  de  Cromwell,  l'habit  sale 
d'Ireton,  il  n'oublie  rien.  Il  commente  avec  une  extrême  perspicacité  gestes, 
paroles,  actions  de  chaque  personnage.  Ses  pages  sont  du  Shakspeare  brut  et  non 
encore  travaillé.  On  aurait  bien   tort  en  effet  de  regardei'  Shakspeare  comme  un 

(1)  IJarsb  inilunable  )'o/ce.  (Baillie,  Lelt.  1.5.) 


(50  i  LITTERATURE    ANGLAISE. 

dramaturge  ;  c'est  un  historien  philosophe.  Les  contemporains  de  Shakspeare  ont 
si  bien  su  dans  quelle  route  marchait  ce  rival  des  ^lontaigne,  des  La  Bruyère  et 
des  La  Rochefoucauld,  que,  peu  de  temps  après  sa  mort,  un  contemporain  parlait 
de  lui  en  ces  ternies  :  «  This  author's  comédies  are  so  framed  to  the  life,  that  theii 
serve  for  the  most  common  commentaries  of  ail  the  actions  of  our  lives  [i].  (Ses 
pièces  sont  tellement  calquées  sur  la  vie  humaine,  qu'elles  peuvent  servir  de  com- 
mentaire à  toutes  nos  actions...  »  La  phrase  suivante,  de  Michel  Montaigne,  est 
l'épigraphe  nalurelle  du  théâtre  de  Shakspeare  et  de  toute  la  haute  littérature 
anglaise  :  <•  Rien  de  plus  utile  que  la  considération  des  natures  et  conditions  des 
divers  hommes...  et  coutumes  des  nations  différentes...  seul  vrai  sujet  de  la 
science  morale.  » 

Les  recherches  érudites  de  Fraser  Tyller  et  les  narrations  pittoresques  du  quaker 
Howitt,  qui  vient  de  publier  un  second  volume  sur  les  champs  de  bataille,  monu- 
ments et  antiquités  de  l'Angleterre,  visités  récemment  par  lui,  partagent  le  succès 
populaire  avec  la  correspondance  de  Baillie.  La  femme  de  Howitt  est  poète  ;  lui- 
même  tourne  assez  agréablement  les  vers.  Dans  quelques  stances  fort  élégantes 
adressées  à  mistriss  Howitt,  il  fait  ainsi  l'éloge  de  sa  vie  nomade  : 

.1  Oh!  la  jolie  vie.  ma  chère  femme,  ma  femme  nimée.  quand  je  voyage  ainsi,  seul,  sur 
la  mousse  et  la  colline  de  ces  pays  du  Nord! 

»  Ne  crois  pas  que  je  me  lève  avec  le  soleil  !  Non  pas.  Je  le  laisse  apparaître  et  monter 
dans  le  ciel,  oîi  bientôt  l'alouette  le  suit  et  lui  répond,  où  bientôt  se  joue  le  merle,  frisaut 
du  bout  de  l'aile  la  chute  de  la  cascade. 

»  Me  voilà  debout;  ma  fenêtre  s'ouvre,  j'entends  gronder  délicieusement  la  mer,  \e» 
vagues  sont  blanches,  les  voiles  frémissent;  je  vais  recommencer  ma  tournée. 

«  La  bruyère  jaune  me  reconnaît  et  me  salue  quand  je  passe;  le  genêt  m'envoie  des 
senteurs  d'oranger  et  du  midi;  les  fleurettes  cachées  dans  le  gazon  humide  me  rapp'ellent 
ces  doux  malins  de  ma  jeune  vie,  etc.,  etc.  » 

La  poésie  est  devenue  si  rare  eu  xVngleterre,  que  ces  jolies  strophes  peuvent 
passer  pour  une  curiosité.  Quanta  l'érudition,  aux  réimpressions,  aux  traductions, 
elles  surabondent.  Ce  goût  pour  les  antiquailles  intellectuelles,  les  vieux  récits,  les 
reliques  de  toute  sorte,  les  notes  à  la  Taliemand  des  Réaux,  ce  «  tallemandisme,  )> 
si  l'on  nous  pa.sse  un  mot  nouveau,  qui  va  très-bien  à  la  chose,  puisque  Taliemand 
est  le  vrai  type  de  la  race  des  anecdotiers  d'autrefois,  s'empare  de  l'Europe  entière, 
et  n'est  pas  un  des  signes  les  moins  frappants  de  la  décadence.  C'est  là  que  se 
trouve  l'intérêt,  et  non  dans  cette  jachère  insensée  de  romans  mal  venus,  mal 
pensés  et  mal  écrits,  qui  alimentent  la  vaine  curiosité  des  douairières,  des  demoi- 
selles de  pensionnat,  des  muid-millincrs  et  des  commis.  Eu  vain  chercherions-nous 
quelque  nouveauté,  quelque  grâce,  quelque  observation  et  quelque  originalité  dans 
les  quinze  ou  vingt  fictions  sans  imagination  qui  paraissent  tous  les  mois.  J'aime 
bien  mieux  les  poëmcs  latins  de  ce  bon  Gaultier  de  Mapes,  archidiacre  d'Oxford, 
contemporain  de  Henri  H  et  poète  bachique  du  xiii'=  siècle.  M.  AVright,  infatigable 
collecteur,  vient  de  faire  imprimer,  pour  la  société  camdenienne,  ces  excellents 
fragments  de  vieille  et  vigoureuse  satire  qui  contiennent  le  tableau  le  plus  exact 
des  mœurs  d'une  époque  reculée.  La  Confession  du  bouffon  Gollias  se  distingue 
surtout  par  la  verdeur,  la  force  et  l'originalité  du  trait.  C'est  à  ce  même  M.  Wright 

(I)  Préface  to  the  first  quarto  édition  of  Trdilus  nnd  Cressida ,  1609. 


LITTÉRATURE   ANGLAISE.  (jOiî 

que  sont  ducs  les  Vieilles  chatisons  politiques  de  l'Angleterre,  recueil  aussi  pré- 
cieux pour  l'histoire  littéraire  que  pour  l'histoire  proprement  dite.  11  faut  surtout 
remarquer  dans  ce  nombre  les  chansons  latines  écrites  et  prosodiées  selon  la  mode 
anglo-saxonne,  productions  des  esprits  les  plus  avancés  de  leur  temps,  et  presque 
toutes  dirigées  contre  la  cour  de  Rome,  la  papauté,  les  cardinaux  et  la  suprématie 
catholique.  La  révolte  primitive  des  peuples  septentrionaux  s'y  montre  tout  enlère  ; 
on  y  voit  que.  dans  le  Nord,  la  réforme  date  de  bien  loin  :  «  Rome,  dit  la  plus  re- 
marquable de  ces  chansons,  dont  nous  citons  en  note  de  remarquables  couplets  (l), 
est  la  tète  du  monde,  et  tout  y  est  immonde...".  Les  écus  seuls  y  sont  éloquents; 
on  les  aime,  on  en  adore  la  blancheur,  la  croix  et  la  rondeur  ; ...  tout  le  monde  en 
demande,...  le  pape,  le  papier,  la  bulle,  la  porte,  le  cardinal,  le  messager...  C'est 
là  que  les  bourses  constipées  se  guérissent,  et  qu'on  y  prend  toujours  d'abord  beau- 
coup, puis  davantage,  puis  iuGniment...  C'est  là  que  le  riche  donne  aux  riches  )> 
—  Invective  injuste  sous  bien  des  rapports,  mais  pleine  d'énergie  et  de  vivacité. 
Les  chansons  du  même  genre  et  du  même  temps  contre  le  roi  Jean-Sans-Terre  at- 
testent aussi  la  liberté  d'opposition  dont  on  jouissait  alors  ;  notre  Réranger  n'a 
rien  écrit  de  plus  vif,  de  plus  acéré,  de  plus  satirique.  En  les  lisant,  je  n'ai  pu 
m'empècher  de  me  rappeler  le  tombeau  de  ce  mauvais  roi  à  Worcester,  tombeau 
qui  est  lui-même  une  satire.  Les  trois  lions  du  blason  royal,  neuf  fois  répétés 
sur  neuf  écussons  distincts,  occupent  le  centre  de  neuf  rosaces  où  toutes  les 
variétés  des  courbes  dentelées  se  nuancent  avec  une  exquise  flnesse  et  charment 
les  yeux  par  leur  caprice  régulier.  Le  temps  a  conservé,  les  morsures  de  l'hiver 
et  les  brumes  rongeuses  ont  ménagé  ces  précieux  détails  et  le  uni  de  ces  nervures  ; 
tout  y  est  encore,  ornements  et  fleurs,  tout,  jusqu'au  roi  de  pierre  étendu  sur 
son  cercueil. 

Jean  Lackland  ou  Sans-Terre  porte  la  main  sur  son  épée,  en  homme  qui  ne 
veut  pas  la  tirer.  11  sourit,  mais  comme  un  homme  en  colère;  son  front  est  bas, 
son  sourcil  déprimé,  son  menton  lourd  et  sans  délicatesse,  son  aspect  ignoble  et  sa 
physionomie  fausse.  L'étourderie  et  la  violence  se  font  lire  sur  ce  visage  mécon- 
tent. L'ironie  du  sculpteur  a  placé  près  de  la  tète  du  mauvais  roi  deux  petites 
figures,  coiffées  et  barbues,  revêtues  de  longs  manteaux  et  le  front  orné  de  bonnets 
de  comte,  tenant  à  la  main  des  rubans  qui  vont  se  perdre  derrière  la  chevelure 
royale,  et  qui  ressemblent  à  des  brides.  L'une  de  ces  têtes  est  dédaigneuse  et  se 

(1)  Roma  mundi  caput  est  :  sed  nil  capit  mundum  : 

Quod  pendel  a  capitc  lotum  est  immundum; 
Transit  enim  vilium  primum  in  secundum, 
Et  do  fundo  redolet  quod  est  juxta  fundum. 


Munus  et  petitio  currunt  passa  pari. 
Opereris  munere  si  vis  operari. 
Tullium  ne  timeas  si  vis  causari. 
Nummus  eloquenlia  gaudet  singulari 

Nummis  in  hâc  curiâ  non  est  qui  non  vacol; 
Croix  placet,  rolundilas,  cl  albedo  placet, 
El  cum  lotum  placeat,  et  Romanis  placet. 
Soi!  nummi  loquunlur  et  lex  omnis  tacel. 

Papa  qiiœril,  charUila  quserit,  BuUa  quaeril, 
Porta  qiin?ril,  caidin.ilis  qiiœrit,  cur.sor  qu.i;rit,  etc. 
TOME  i. 


666  LITTÉUATURE    ANGLAISE. 

détonrnp;  rautro  Psl  méchante,  et  semble  dire,  en  montrant  Joan-Sans-Terrc  :  «  Il 
est  pourtant  vrai  que  les  hommes  lui  ont  obéi!  »  —  Quand  je  visitai,  en  1819, 
celte  cathédrale  de  Worcesler,  je  sentis  un  grand  respect  pour  le  moyen  âge,  qui 
inscrivait  .lans  ses  églises  la  libre  condamnation  de  ses  rois,  la  taillait  dans  la  pierre 
et  limmorlalisail  sur  leur  tombeau. 

Philarète  Chasles. 


REVUE  DRAMATIQUE 


I.i:S  RESSOURCES  DE   QUINOLA. 


En  vérité,  c'est  avec  regret  et  douieur  que  j'écris  cette  page  de  uotre  histoire 
littéraire,  et  pourtant  les  faits  ne  me  manqueraient  pas  pour  la  rendre  vivante  et 
curieuse.  Jamais  le  nom  d'artiste  n'a  été  plus  prodigué  qu'à  notre  époque,  jamais 
on  n'a  fait  un  plus  bruyant  étalage  de  tous  les  sentiments  d'honneur,  d'élévation, 
de  désintéressement  et  de  franchise,  qu'un  pareil  nom  doit  comporter.  Dans  ces 
temps  de  doute  et  de  déception,  l'art  est  pour  nous  une  parole  magique,  un  mot 
de  ralliement  et  d'espérance  qui  me  rappelle,  par  les  sympathies  qu'il  éveille,  par 
les  enthousiasmes  qu'il  excite,  le  grand  mot  si  passionnément  aimé,  si  mal  compris 
de  Jean-Jacques  et  de  son  siècle,  le  mot  de  vertu.  Julie,  Saint -Preux,  Yolmar,  s'é- 
crient :  «  Vertu  !  vertu!  »  à  chaque  page  de  la  Nouvelle  lle'loïse ;  il  n'est  pas  un 
livre  aujourd'hui  où  l'on  ne  parle  sans  cesse  de  l'art  ;  poètes,  romanciers,  critiques, 
tout  le  monde  fait  sonner  ce  beau  nom.  Eh  bien  !  il  en  est  parmi  nous  qui  s'effor- 
cent de  rendre  cette  l'eligion  aussi  mensongère  que  l'a  été  celle  du  xviii''  siècle.  Le 
xviii"  siècle  était  débauché  :  les  élans  vers  la  vertu  se  tournaient  chez  les  écrivains 
en  transports  et  en  tendresses  d'homme  ivre  aux  soupers  de  M"'=  Quinaut.  Notre 
siècle  est  industriel  :  les  élans  vers  l'art  se  tourneront,  si  on  n'y  prend  garde,  en 
désirs  effrénés  de  spéculations  hasardeuses,  en  passion  et  eu  délire  déjouer  dans  les 
tripots  littéraires. 

Je  hais,  et  je  hais  profondément  tous  ces  poèmes  de  l'existence  parisienne  que 
les  romanciers  de  ce  temps-ci  ont  maintes  fois  tenté  d'écrire,  le  tableau  des  luttes 
de  la  conscience  contre  les  mille  misères  de  la  vie,  l'intervention  de  l'usurier  chez 
l'écrivain,  l'irruption  des  affreux  spectres  de  la  réalité  parmi  les  doux  fantômes  de 
l'imagination.  Eh  bien!  c'est  le  chant  d'un  de  ces  poèmes,  c'est  le  chapitre  d'une 


068  REVUE    DRAMATIQUE. 

de  ces  histoires  que  jo  serais  obligé  de  tracer,  si  je  voulais  remuer  les  idées  qui 
s'attacheront  désormais  au  dernier  drame  de  M.  de  Balzac  en  d(>hors  de  tontes  les 
critiques  que  la  pièce  elle-même  a  pu  soulever.  Mais  décidément  ma  plume  s'y 
refuse.  En  jugeant  l'œuvre  sans  apprécier  la  conduite  de  l'auteur,  notre  tâche  sera 
assez  pénible  encore. 

M.  de  Balzac  n'a  prétendu  à  rien  moins  qu'à  nous  donner  un  second  Figaro.  Ce 
n'est  pas  la  première  fois  qu'il  s'égare  .sur  les  traces  de  Beaumarchais.  Un  jour  il 
entreprit  de  faire  une  campagne  semblable  à  celle  qui  extermina  Goëzman.  Là  où 
Beaumarchais  avait  envoyé  les  légers  escadrons  de  ses  phrases  rapides,  ces  essaims 
de  guêpes  qu'on  eût  dit  enlevés  aux  ruches  de  Voltaire,  M.  de  Balzac  fit  avancer  les 
bataillons  lourds  et  mal  rangés  de  ses  phrases  traînantes.  L'auteur  du  Lys  dans  la 
ï^allée  ne  s'est  pas  contenté  de  celle  première  tentative;  il  a  eu  l'imprudence  de 
fournir  une  nouvelle  preuve  que  la  comédie  et  la  satire  échappaient  à  son  esprit. 
Quand  Geoffroy,  le  critique  en  rabat  qui  mettait  les  principes  de  sa  discipline  de 
collège  au  service  de  la  discipline  militaire  de  Bonaparte,  quand  Geoffroy  parlait  de 
Figaro,  c'était  avec  des  transports  de  colère,  des  épanchements  de  bile  dont  on  a 
peine  à  se  faire  idée.  Au  milieu  des  torrents  d'injures  que  chaque  représentation 
de  Ja  Folle  Journée  faisait  sortir  de  .sa  plume,  il  y  avait  sans  doute  des  réflexions 
justes  et  des  reproches  mérités;  mais  ce  qui  donnait  à  la  critique  de  Geoffroy 
quelque  chose  de  la  critique  malencontreuse  des  Patouillet  et  des  Nonotte,  c'é- 
taient ses  efforts  impuissants  pour  nier  la  verve  incontestable,  la  chaleur  entraî- 
nante, en  un  mot  l'esprit,  l'esprit  souverain,  tout-puissant,  radieux,  qui  brille,  éclate 
et  subjugue  dans  les  pièces  de  celui  que  Maupertuis  et  d'Argens  auraient  pu  appeler 
aussi  bien  que  Voltaire  leur  révérend  père  en  diable.  Le  pauvre  jésuite  se  débattait 
vainement  contre  ce  damnable  esprit,  le  malin  sortait  vainqueur  de  ses  exorcismes. 
A  chaque  reprise  de  Figaro,  le  goupillon  de  Geoffroy  s'agitait  d'une  façon  déses- 
pérée, et,  après  chaque  article  de  Geoffroy,  Figaro  restait  debout  avec  sa  mine  rail- 
leuse, hardie,  provoquante;  l'engouement  invincible  du  public  ramenait  toujours 
sur  la  scène  la  maudite  apparition.  Si  M.  de  Balzac  avait  vécu  sous  l'empire,  et  si, 
ce  dont  je  doute  très-fort,  celui  qui  proscrivait  Pinto  avait  laissé  la  scène  libre 
aux  Ressources  de  Quînola,  Geoffroy  aurait  rencontré  dans  cette  comédie  les  mêmes 
motifs  de  colère  que  dans  la,  Folle  Journée,  et  ses  arguments  ne  s'y  seraient  cer- 
tainement pas  brisés  contre  le  même  obstacle.  Le  héros  de  M.  de  Balzac,  c'est  le  héros 
de  Beaumarchais,  moins  le  brillant  costume  du  corps  et  celui  de  la  pensée;  sur 
son  corps,  les  honteux  haillons  qui  ont  longtemps  excité  la  risée  des  spectateurs  du 
boulevard,  le  feutre  percé,  le  pourpoint  déchiré  et  crasseux,  remplacent  le  chapeau 
enrubanné,  la  veste  étincelante  de  boutons  du  joyeux  barbier  de  l'Andalousie;  sur 
sa  pensée,  les  lambeaux  de  la  langue  flétrie  et  déformée  que  l'habitude  d'écrire 
de  gros  livres  à  la  hâte  a  fait  aux  romanciers  de  ce  temps-ci,  remplacent  les  pim- 
pants atours  de  la  langue  coquette  et  dégagée  du  Iliiron  et  de  Candide. 

Au  reste,  quand  M.  de  Balzac  aurait  eu  le  talent  nécessaire  pour  créer  un  Figaro, 
son  époque  aurait  repoussé  une  semblable  création.  Le  règne  de  Figaro  est  passé  ; 
comme  tous  les  règnes  du  monde,  il  a  eu  son  jour,  qui  s'est  évanoui  pour  ne  plus 
renaître.  C'était  vers  178i,  à  cette  fin  de  siècle  qu'on  eût  prise  pour  une  fin 
d'orgie,  quand  les  maîtres  étaient  ivres,  et  ressemblaient  au  Romain  de  Pétrone 
qui  veut  affranchir  tous  ses  esclaves  en  arrivant  à  sa  dernière  coupe;  c'était  alors, 
alors  seulement  que  le  laquais,  qui  était  resté  derrière  la  table,  en  voyant  boire  et 
en  ne  buvant  pas,  pouvait  venir  s'asseoir  devant  ceux  qu'il  servait,  et  profiter  de 


nEVlIE    DRAMATIQUE.  (H)9 

cC(iiio  l'ivrosse  avait  arraché  le  hilou  do  Ioiii.s  mains,  |iuut  les  Uailoj-  sur  le  i»ied 
•l'une  insolente  égalité.  Figaro  n'a  été  possible  qu'un  seul  nionienl;  cela  est  si 
vrai,  que  l'honime  dont  on  met  maintenant  le  génie  au-dessus  de  Ions  les  génies 
de  son  temps,  Molièie  lui-même,  n'a  (troduit  dans  son  Scapiu  qu'un  type  incomplet, 
indigne  de  tigurer  parmi  ceux  dont  il  a  doté  la  scène.  Au  xvri''  siècle,  Léandre  ou 
Valère  écoulait  volontiers  Scai)iu  disserter  sur  les  tours  à  jouer  aux  barbons;  mais, 
si  te  drôle  se  lût  mis  à  parler  de  la  société  et  de  la  morale,  on  eût  corrigé  sur  ses 
épaules  les  travers  de  son  esprit.  Teiiez,  voulez-vous  que  je  vous  raconte  en  deux 
mots  l'histoire  du  héros  de  Beaumarchais,  pour  vous  prouver  qu'il  ne  peut  plus 
revenir?  La  voici  :  Du  temps  de  Molière,  il  s'appelait  donc  Scapin,  tendait  la  main 
aux  bourses  pleines,  le  dos  aux  nerfs  de  bœuf,  et  ne  pensait  à  distinguer  les  hommes 
qu'en  tuteurs  et  en  amoureux.  Du  temps  des  philosophes,  il  déroba  à  ses  maîtres 
les  contes  de  Voltaire,  et  lut  par-dessus  leur  épaule  quelques  pages  de  l'Encyclo- 
pédie; on  le  trouva  si  instruit,  qu'on  le  fit  intendant;  il  devint  le  Figaro  dont  nous 
nous  sommes  tous  égayés,  rhomme  important  de  l'antichambre,  gras  et  bien  nourri, 
l'ieil  vif  et  le  teint  frais.  Cet  état  dura  pour  lui  jusqu'en  89.  Alors  Figaro  disparut 
comme  ceux  qu'il  avait  attaqués.  Je  ne  crois  point  qu'il  ait  émigré  cependant,  je 
le  soupçonne  plutôt  d'avoir  acheté  les  biens  qu'abandonnaient  ses  maîtres.  Ce 
qui  est  certain,  c'est  qu'à  présent  son  rôle  n'est  plus  possible,  car  l'ordre  qu'il  fron- 
dait n'existe  plus. 

Que  représente  donc  Quinola?  Il  représente  une  espèce  d'hommes  encore  au- 
dessous  de  celle  que  Beaumarchais  avait  en  vue.  (lelui  qui  l'a  créé  s'est  trompé 
lui-même  en  le  prenant  pour  un  fils  de  Scapin  et  de  Figaro.  Ce  n'est  qu'une  trans- 
formation nouvelle  de  ce  honteux  personnage  dont  on  a  fait  le  symbole  des  plus 
flétrissantes  misères  de  notre  époque,  dont  le  nom  est  une  des  plus  expressives 
injures  du  langage  populaire.  Je  croyais  qu'il  y  avait  une  convention  tacite  entre 
les  honnêtes  gens  de  laisser  dans  l'oubli  cette  odieuse  création;  si  elle  a,  comme 
on  le  prétend,  son  modèle  dans  une  certaine  nature  avilie  et  corrompue,  c'est  une 
nature  que,  Dieu  merci,  nous  n'avons  jamais  eue  sous  les  yeux.  Il  y  a  longtemps 
que  cet  im|)ur  fantôme  dont  nous  nous  flattions  d'être  à  jamais  délivrés  tourmenle 
l'imagination  de  M.  de  Balzac.  Vaulrvi  eut  le  triste  honneur  de  fournir  à  la  langue 
des  dernières  classes  un  synonyme  du  nom  que  nous  ne  voulons  pas  tracer  ici.  Le 
rôle  de  Quinola  n'est  qu'une  réminiscence  de  celui  de  Vautrin.  Si  M.  de  Balzac  ne 
remuait  pas  dans  les  Ressources  de  Quinola  d'autres  idées  que  celles  qu'il  a  soule- 
vées déjà  en  abordant  la  scène,  nous  aurions  passé  sa  pièce  sous  silence,  nous  ne 
nous  reconnaissons  point  pour  juge  de  portraits  dont  nous  n'avons  pas  vu  les  ori- 
ginaux; mais,  à  côté  de  la  comédie  grossière  et  infime,  de  l'imitation  malheureuse 
de  Beaumarchais,  il  a  imaginé  de  placer  une  ébauche  du  drame  moderne.  Vouloir 
nous  rendre  la  raillerie  agressive  et  l'audacieuse  gaieté  du  xviii"  siècle  était  une 
prétention  qui  ne  lui  suflisait  pas,  il  a  voulu  faire  vibrer  en  même  temps  que  ces 
grelots  moqueurs  les  cordes  bruyantes  et  sonores  que  le  génie  des  temps  actuels 
cherche  toujours  à  faire  retentir  en  frap[)ant  à  coups  désespérés  sur  le  clavier  de 
l'âme  humaine. 

Voilà  qui  nous  emporte  vers  un  monde  nouveau.  Il  existe  une  grande  et  sérieuse 
pensée  qui  peut  faire  naître  dans  les  ûmes  des  désespoirs  déchirants  ou  y  verser  des 
consolations  infinies  :  c'est  celle  qui  a  été  exprimée  pour  la  première  fois  d'une 
façon  éternellement  sublime  dans  la  passion  du  Christ,  la  pensée  des  souffrances , 
des  douleurs,  des  tortures  qu'une  intelligence  divine  doit  s'attendre  à  supporter 


670  REVUE    URAMATIQUE. 

ici-bas.  Dans  les  siècles  qui  nous  ont  précédés,  celte  pensée,  si  elle  a  préoccupé  les 
esprits,  ne  s'est  pas  traduite  par  des  œuvres  d'art;  dans  les  deux  derniers  (puisque 
ce  sont  eux  dont  nous  connaissons  le  mieux  l'histoire),  il  lui  était  impossible  de  se 
produire  :  la  société  paisible  et  radieuse  du  xvii"  siècle  ne  l'aurait  pas  comprise,  la 
société  frivole  et  turbulente  du  siècle  de  Voltaire  l'aurait  impitoyablement  raillée. 
De  notre  temps,  où,  il  faut  le  reconnaître,  si  la  foi  est  dans  peu  de  cœurs,  l'insulte 
n'est  sur  aucune  bouche,  on  l'a  vu  reparaître  comme  bien  d'autres  idées  élevées  et 
austères  dont  l'âme  des  penseurs  et  des  poètes,  sinon  celle  des  croyants,  a  fait  son 
profit.  La  plus  belle,  la  plus  noble  forme  qu'elle  ait  reçue,  c'est  celle  que  lui  a 
donné  l'auteur  de  Stello  dans  son  beau  drame  de  Chatterton.  Chatterton,  il  s'agit 
ici  du  héros  du  drame  et  non  pas,  M.  de  Vigny  l'a  dit  lui-même,  du  pauvre  enfant 
désolé  dont  le  talent  et  l'existence  ne  livrèrent  au  souffle  de  la  mort  que  des  fleurs 
de  printemps;  Chatterton  est  le  génie  méconnu  auquel  l'indiflerence,  le  dédain  et 
les  basses  jalousies  des  hommes  font  subir  une  véritable /otss/om.  La  pièce  de  M.  de 
Vigny  est  une  œuvre  d'artiste  par  excellence,  portant  l'empreinte  d'un  travail  aimé 
et  douloureux,  laissant  dans  l'âme  de  longs  frémissements  comme  les  symphonies 
de  Weber  ou  de  Beethoven  ;  enfin  c'est  une  de  ces  œuvres  qui  suspendent  des  larmes 
aux  cils  de  toutes  les  jeunes  paupières;  le  seul  reproche  à  lui  adresser,  c'est  que 
ces  larmes,  au  lieu  d'être  salutaires,  sont  stériles  et  quelquefois  dangereuses.  Chat- 
terton a  le  grand  tort  d'entretenir  et  d'exalter  ce  malheureux  orgueil  de  dix-huit 
ans  qu'on  voudrait  pouvoir  conjurer  au  contraire,  tout  en  le  respectant  comme  une 
illusion,  tout  en  l'admirant  comme  une  vertu.  Mais,  si  ce  drame  peut  produire  de 
funestes  effets  sur  quelques-unes  de  ces  ardentes  cervelles  toujours  prêtes  à  faire 
pénétrer  la  balle  du  pistolet  de  Werther  au  milieu  de  leurs  espérances  déçues  de 
gloire  ou  de  tendresse,  s'il  peut  envoyer,  comme  l'a  fait  le  terrible  roman  de  Goethe, 
des  âmes  égarées  l'accuser  devant  un  autre  tribunal  que  le  nôtre,  il  a,  pour  com- 
battre en  sa  faveur,  les  sentiments  nobles  et  dignes  qu'il  ne  cesse  jamais  d'exprimer; 
et  puis,  c'est  là  une  considération  profane,  et  cependant  la  plus  propre  de  toutes 
peut-être  à  nous  toucher,  si  le  breuvage  qu'il  renferme  est  dangereux,  il  l'offre 
dans  la  coupe  de  cristal  la  plus  brillante,  la  plus  pure  qu'ait  jamais  tenue  main  de 
poète  ou  d'enchanteresse. 

A  côté  du  drame  de  Cliattcrton,  j'en  aperçois  un  qui  reste  encore  à  faire  et  que 
je  n'esquisse  qu'en  tremblant,  car  d'autres  que  moi  peuvent  essayer  de  peindre  le 
divin  modèle  que  je  crois  entrevoir,  et  je  ne  voudrais  pas  qu'une  ébauche  grossière 
leur  en  eût  gâté  les  traits.  Je  m'imagine  un  homme  ayant  vraiment  reçu  du  ciel  le 
magnifique  présent  dont  M.  de  Vigny  a  doté  son  héros,  un  homme  qui  sent  à  chaque 
instant  monter  sur  ses  lèvres  la  parole  de  feu,  et  qui,  par  une  fatalité  de  situation 
ou  de  nature,  ne  peut  pas  communiquer  aux  autres  la  foi  légitime  qu'il  a  lui-même 
dans  la  divinité  de  son  esprit.  Eh  bien!  que  fera  cet  apôtre  inconnu  de  la  sainte 
religion  de  l'art?  demandera-t-il  à  son  cœur  des  hymnes  de  désespoir  et  de  haine? 
jettera-t-il  des  cimes  solitaires  de  son  orgueil  un  regard  de  dédain  et  de  courroux 
sur  l'humanité?  enfin ,  après  quelques  jours  d'une  existence  passée  dans  l'amer- 
tume, ira-t-il  sommer  la  mort  de  donner  à  sa  grandeur  outragée  l'asile  que  lui 
demandent  les  douleurs  hautaines  et  les  désespoirs  fastueux?  Non,  il  prendra  un 
rôle  plus  digne  et  surtout  meilleur.  Au  lieu  d'être  la  source  de  ses  souffrances,  son 
génie  sera  au  contraire  celle  de  ses  consolations.  Sous  le  froid  linceul  que  l'oubli 
aura  jeté  sur  lui,  son  imagination  cachera  une  Tempe  éblouissante  et  fraîche,  chère 
à  son  cœur,  comme  les  lieux  où  l'on  sent  que  nul  regard  n'a  pénétré.  Placez  dans 


nEVUE    DRAMATIQUE.  (i71 

telle  noble  vie  im  auiour  ardeiil  el  pur  ooniuie  celui  que  Clialleiloii  leiicunlie  daus 
Kilty  Bell,  une  sûre  et  profonde  amitié,  comme  celle  qu'il  trouve  dans  le  quaker; 
metlez-y  aussi  (car  dans  toute  œuvre  calquée  sur  la  nature  humaine  on  n'atteint 
point  la  vérité  sans  laisser  au  mal  la  part  qu'il  réclame),  mettez-y  des  épreuves  el 
des  soulFrances,  mais  des  épreuves  l'erniemonl  acceplées,  des  soullrances  domptées 
glorieusement,  et  vous  aurez  un  drame  à  l'action  émouvante  et  simple,  au  dénoû- 
ment  trionq)bant  et  pacilique.  Avec  la  pensée  dont  je  parlais  tout  à  liieure,  je  ne 
vois  que  deux  drames  possibles,  le  drame  de  M.  de  Vigny  et  celui-là.  H  faut  que  le 
génie  insulté  et  méconnu  par  les  hommes  leur  échappe  sur  les  ailes  de  la  mort, 
ou,  ce  qui  me  parait  mille  fois  préférable ,  s'élève  au-dessus  d'eux  sur  ses  propres 
ailes. 

M.  de  Balzac  a  trouvé  moyen  de  donner  un  troisième  dénoûment  à  l'action  que 
nous  avons  indiquée.  Lui  aussi  a  voulu  créer  un  homme  de  génie  portant  sous  son 
front  une  pensée  méconnue  de  tous;  mais,  après  des  eQbrts  dont  nul  n'a  réussi,  des 
luttes  dans  lesquelles  il  a  toujours  été  vaincu,  son  héros,  au  lieu  de  se  résigner  ou 
de  mourir,  de  demander  un  refuge  aux  sombres  abîmes  du  néant  ou  aux  radieuses 
profondeurs  de  son  âme,  son  héros  tend  une  main  à  la  femme  perdue,  une  autre  à 
l'homme  flétri,  et,  fort  de  ces  appuis  indignes,  se  redresse  pour  défier  la  société. 
C'est  là  le  dernier  tableau  de  la  pièce,  celui  sur  lequel  tombe  la  toile.  Dans  ce  qui 
regarde  Quinola,  l'œuvre  de  M.  de  Balzac  n'est  pas  autre  chose  que  Figaro,  moins 
l'esprit  d'observation  et  la  verve  comique  de  Beaumarchais;  dans  ce  qui  l'egarde 
Fontanarès,  le  maître  de  Quinola,  c'est  Chatterton,  moins  la  distinction  profonde, 
le  sens  délicat  et  élevé  de  M.  de  Vigny.  Je  ne  commencerai  point  par  reprocher  à 
Fontanarès  le  bizarre  domaine  que  M.  de  Balzac  lui  a  assigné  dans  le  royaume  du 
génie;  ce  sera  l'objet  d'une  critique  spéciale.  Au  lieu  de  rêver  chants  d'oiseaux  et 
sourires  de  femmes,  vents  des  bois  et  brises  des  mers,  il  rêve  tuyaux  et  vapeur, 
rouages  et  machines;  en  un  mot,  au  lieu  d'avoir  reçu  le  souiQe  poétique,  il  a  reçu 
celui  de  l'industrie  :  soit,  je  l'accepte  tel  qu'il  est.  Je  veux  croire  pour  un  instant 
que  l'inspiration  qui  produit  de  beaux  vers  et  celle  qui  crée  des  ressorts  et  des  mé- 
tiers sont  également  filles  du  ciel  ;  j'accorde  à  Fontanarès  un  don  aussi  divin,  aussi 
sacré  que  celui  qu'a  reçu  Chatterton  :  la  différence  qui  existe  entre  les  tendances 
de  M.  de  Vigny  et  celles  de  M.  de  Balzac  n'en  ressortira  que  mieux.  Quels  sont  les 
personnages  que  l'auteur  de  Stello  place  auprès  du  grand  homme  repoussé  pour 
l'aider  à  supporter  ses  douleurs?  C'est  une  jeune  femme  qui  réunit  la  tendresse  de 
la  mère  et  la  pureté  de  la  sainte,  celte  adorable  Kilty  Bell  qu'on  se  représente 
comme  les  vierges  entrevues  par  Raphaël  et  la  Laurence  rêvée  par  Jocelyn  : 

Une  ombre  sur  le  front,  au  cœur  une  espérance, 
El  des  enfants  sur  ses  genoux. 

C'est  un  vieillard  à  l'âme  compatissante  et  austère,  ce  bon  et  paisible  quaker  qui  ne 
trahit  sa  connaissance  des  misères  de  ce  monde  que  iiar  la  tristesse  de  son  sourire 
et  la  mansuétude  de  son  regard.  Quels  sont  les  deux  êtres  que  l'auteur  de  Jautriu 
donne  pour  soutiens  au  génie  persécuté?  Une  femme  dont  le  corsage  de  brocard 
recouvre  un  cœur  de  courtisane,  et  un  homme  dont  les  haillons  laisseraient  voir 
une  marque  infamante  à  qui  o.serait  les  soulever.  Si  M.  de  Vigny  a  manqué  de  jus- 
lice  envers  la  société,  lorsqu'il  n'a  placé  dans  les  hautes  classes  que  de  l'indilTé- 
rence  ou  du  dédain  pour  le  talent,  du  moins  il  n'a  pas  méconnu  les  lois  de  la  nature 


G7^  REVUE    DRAMATIQUE. 

liiiiiiaine,  puisqu'il  a  fait  deviner  l'élévation  de  l'esprit  par  celle  du  cœur.  En  relé- 
guant dans  les  dernières  classes ,  et  dans  les  classes  dégradées,  les  seules  sympa- 
thies, les  seuls  secours  qu'il  soit  permis  d'attendre  ici-bas  à  ceux  qui  portent  une 
idée  féconde  dans  leur  sein,  M.  de  Balzac  a  calomnié  en  même  temps  la  nature 
humaine  et  la  société.  La  première  de  ces  calomnies  n'a  pas  besoin  qu'on  la  com- 
batte, chacun  a  dans  sa  conscience  de  quoi  en  faire  justice;  la  seconde  est  plus  dan- 
gereuse, parce  qu'elle  a  été  débitée  souvent  et  accueillie  quelquefois.  Non,  il  n'y  a 
jamais  eu  de  ligue  formée  contre  l'intelligence  parmi  ceux  qui  ont  composé  de  tout 
temps  ce  qu'on  nomme  l'aristocratie.  Quand  l'auteur  des  Ressources  de  Quînola 
nous  montre  le  génie  insulté  dans  les  palais  et  ne  recevant  que  dans  les  greniers  le 
noble,  le  magnifique  hommage  qu'il  exige,  comme  la  religion  l'hommage  de  la  foi. 
ce  sont  là  des  tableaux  dont  aucun  trait  n'appartient  au  monde  réel;  au  lieu  de  se 
haïr  et  de  s'exclure,  toutes  les  supériorités  se  recherchent  et  se  comprennent.  S'il 
existe  des  hommes  chez  qui  le  talent  ne  doive  rencontrer  ni  défiance  ni  jalousie, 
mais  au  contraire  de  la  bonté  et  de  la  prévenance,  ce  sont  ceux  qui,  à  l'abri  des 
grandes  inquiétudes  du  besoin,  tranquilles  sur  les  petits  soucis  de  la  vanité,  ont  le 
cerveau  libre  pour  comprendre,  le  cœur  libre  pour  aimer.  Un  des  écrivains  les  plus 
charmants  de  notre  langue,  si  ce  n'est  de  notre  pays,  le  prince  de  Ligne,  a  exprimé 
ces  idées  avec  sa  grâce  persuasive  et  son  enjouement  plein  d'entrain  ;  il  a  même 
fait  mieux  encore  que  de  les  traduire  par  des  paroles,  il  les  a  traduites  par  des  ac- 
tions. Ainsi  je  me  souviens  d'une  note  fugitive,  page  détachée  de  ses  souvenirs,  où 
il  raconte  la  visite  qu'il  fit  à  Rousseau.  Avec  quel  aimable  respect  le  grand  seigneur 
qui  avait  approché  familièrement  de  l'impératrice  des  Russies  et  de  Frédéric  de 
Prusse  aborde  l'auteur  de  la  Nouvelle  Héloïse!  s  Je  sentais,  dit -il,  une  sorte  de 
tremblement  en  ouvrant  sa  porte.  »  Ces  pauvres  cœurs  de  courtisans  ont  été  noircis 
bien  des  fois;  on  voit  pourtant  qu'ils  sont  capables,  eux  aussi,  de  sincères  admira- 
tions et  de  naïfs  enthousiasmes.  Ce  prince  de  Ligne  qui  badinait  avec  tant  d'aisance 
dans  des  cercles  présidés  par  des  personnes  couronnées,  à  qui  Louis  XVI  reprocha 
même  un  jour  l'étourderie  un  peu  libre  de  ses  manières  au  petit  spectacle  de  Tria- 
non,  le  voilà  qui  tremble  en  entrant  dans  un  galetas;  c'est  que  ce  galetas  (ce  sont 
ses  propres  expressions  qui  me  reviennent),  s'il  est  le  séjour  des  rats,  est  en  même 
temps  le  sanclnairc  du  génie. 

Puisque  le  nom  de  Rousseau  s'est  trouvé  sous  notre  plume,  combien  d'exemples 
pourrait  nous  fournir  encore  la  vie  de  cet  homme,  qui,  en  fait  d'arrogance  et  de 
superbe,  ne  l'aurait  cédé  en  rien  aux  poètes  les  plus  orgueilleux  d'aujourd'hui! 
Est-ce  chez  les  horlogers  de  Genève  ou  chez  le  maréchal  de  Luxembourg  qu'il 
trouva  appui  et  protection?  Les  anges  qui  montaient  l'étroit  escalier  de  sa  man- 
sarde n'avaient  pas  des  jupons  courts  et  des  béguins  de  griseltes,  mais  bien  des 
chapeaux  à  plumes  et  de  grands  paniers.  Le  chagrin  penseur  de  Genève  a  beau 
donner,  dans  ses  Confessions,  des  interprétations  malignes  aux  curiosités  préve- 
nantes, aux  délicates  attentions  dont  il  était  l'objet  :  elles  n'en  montrent  pas  moins 
avec  quelle  sollicitude  tendre  et  gracieuse  les  nobles,  les  élégants,  les  heureux, 
vont  au-devant  du  talent,  bien  loin  de  le  méconnaître  ou  de  le  proscrire.  Dans  ce 
pays  surtout,  au  lieu  de  faire  la  guerre  aux  idées  nouvelles,  ceux  que  ces  idées  nou- 
velles menaçaient  cependant  ont  été  les  premiers  à  les  fêler.  C'est  sous  les  voûtes 
dorées  des  salons  que  cette  terrible  philosophie  du  xviii""  siècle,  qui  a  été  si  haut  et 
si  loin  dans  son  vol,  a  fait  le  premier  essai  de  ses  ailes  ;  des  mains  blanches  et  fines 
ont  applaudi  les  premières  à  l'essor  que  des  mains  calleuses  couvrirent  ensuite  de 


REVUE    DRAMATIQUE.  G75 

leurs  redoutables  applaudissements.  Que  M.  de  Kalzac  se  rappelle  l'iiisloire  même 
de  l'écrivain  dont  sa  dernière  pièce  nous  prouve  qu'il  s'est  si  vivement  préoccupé. 
Ce  n'est  pas  un  Quinola  qui  se  glissa  auprès  de  Louis  XVI  pour  lui  surprendre  la 
permission  de  laisser  jouer  la  fameuse  pièce  de  Beaumarchais.  Les  illustres  parrains 
de  Figaro,  la  correspondance  de  Grimm  nous  les  nomme,  c'étaient  les  plus  grands 
personnages  de  la  cour.  Le  comte  d'Artois  protégea  la  Folle  Journée  avec  toute 
l'ardeur  enthousiaste  d'une  jeunesse  bonne  et  chaleureuse;  M.  de  Vaudreuil  avait 
déjà  prêté  le  théâtre  de  son  hôtel  à  la  comédie  proscrite,  la  reine  voulut  qu'on  la 
repré.senlât  à  Trianon.  Ainsi,  quand  on  nous  montre  l'homme  de  génie  ne  recevant 
que  du  paria  un  hommage  de  dévouement  complet  et  sincère,  réduit  à  enrôler  au 
service  de  sa  pensée  les  ressources  honteuses  et  les  ruses  coupables  d'une  intelli- 
gence avilie,  c'est  une  image  aussi  fausse  qu'elle  est  immorale.  Le  prince  de  Ligne 
ému  devant  Rousseau  comme  un  écolier  devant  le  poète  qui  lui  a  inspiré  sa  pre- 
mière pièce  de  vers,  nous  prouve  que  les  classes  élevées  connaissent  la  forme  la 
plus  humble  et  en  même  temps  la  plus  glorieuse  du  culte  qu'on  doit  à  la  divinité 
de  l'intelligence.  Le  comte  d'Artois  protégeant  Beaumarchais  nous  prouve  que,  loin 
de  reculer  avec  effroi  et  dédain  devant  les  esprits  entreprenants  et  inventifs,  elles 
sont  prêtes  sans  cesse  à  propager,  même  à  leur  risque  et  péril,  les  nouveautés  les 
plus  hardies. 

M.  de  Balzac,  j'en  suis  donc  bien  convaincu,  inflige  î»  son  grand  homme 
méconnu  des  misères  et  des  hontes  que  le  génie  n'a  jamais  dû  subir  ici-bas,  à 
moins  que  le  hasard  ne  l'ail  quelquefois  logé  dans  la  cervelle  d'un  fripon  ;  mais  je 
veux  lui  faire  un  instant  trêve  à  ce  sujet,  et  revenir  sur  un  reproche  que  j'ai 
indiqué  tout  à  l'heure.  Quand,  au  lieu  d'un  prophète  de  l'art,  il  nous  représente 
un  apôtre  de  l'industrie,  croit-il  sérieusement  que  l'intérêt  peut  être  le  même? 
L'industrie!  il  faut  qu'elle  ail  grandi  dans  des  proportions  bien  colossales  aux  yeux 
du  romancier-feuillelonisle  pour  qu'il  l'ail  jugée  digne  d'allumer  dans  le  sein  d'un 
homme  la  même  ardeur  brûlante  et  sacrée,  la  même  passion  puissante  et  drama- 
tiquequela  poésie.  Certes,  je  ne  veux  pas  l'attaquer,  ce  qui  me  conduirait  d'ailleurs 
aux  mêmes  lieux-communs  déclamatoires  que  la  défendre  ;  mais,  pour  Dieu  !  n'a- 
l-elle  pas  assez  de  tous  les  champs  qu'elle  envahit?  Faut-il  que  sa  pensée,  qui  plane 
déjà  sur  tant  de  lieux,  vienne  planer  encore  sur  lascène?Est-ildit  qu'il  n'y  aura  plus 
un  coin  du  ciel,  dans  les  régions  de  l'art  comme  dans  les  autres,  que  ne  doivent 
obscurcir  les  noirs  tourbillons  de  la  vapeur?  Au  lieu  des  simples  et  nobles  objets 
qui  se  trouvent  toujours  chez  le  poète,  lors  même  qu'entre  lui  et  les  astres  qu'il 
chante  il  n'y  a  que  le  toit  d'un  grenier,  au  lieu  de  ces  choses  dignes  ou  charmantes 
qui,  jusque  dans  sa  misère,  ne  cessent  jamais  de  distinguer  sa.  demeure,  que 
sais-je?  la  vieille  épée  d'un  père  ou  le  jeune  portrait  d'une  maîtresse,  un  humble 
pastel  plein  de  souvenirs  devant  lequel  on  a  pleuré,  ou,  ce  qui  est  encore  plus 
beau,  une  toile  de  grand  maître  devant  laquelle  on  a  eu  faim  ;  en  un  mol,  au  lieu 
de  la  touchante  mansarde,  qui  ressemble  à  un  front  dégarni  où  rayonne  une  âme 
divine,  M.  de  Balzac  nous  montre  un  hideux  taudis  que  l'œil  parcourt  sans  y  ren- 
contrer rien  qui  fasse  rêver  ou  sourire.  Ce  ne  .sont  que  roues  et  longues  cheminées, 
loul  l'aflVeux  appareil  d'une  fabrique;  et,  ce  qui  porte  au  dernier  degré  le  malaise 
cl  la  répugnance  qu'on  éprouve,  on  aperçoit  dans  un  coin  ce  tableau,  cet  odieux 
tableau  noir  sur  lequel  ceux  qui  calculent  font  grincer  la  craie.  Là  tout  rappelle  à 
l'esprit,  non  pas  le  poêle  qui  rend  son  galetas  sublime,  mais  le  chercheur  de  fortune 
qui  avilit  le  sien. 


674  REVUE    DRAMATIQUE. 

Dernièreinenl  quelqu'un  me  racontait  le  mol  d'un  sainl-simonien  qui  s'écriait, 
il  y  a  de  cela  dix  années,  dans  l'accès  d'un  enthousiasme  prophéthique  assez  mal 
justifié  par  les  événements:  o  Voilà  dix-huit  cents  ans  qu'on  joue  ce  vieux  drame 
de  la  messe;  il  est  temps  de  le  remplacer  par  un  autre.  «  Je  crois  que  M.  de  Balzac 
a  voulu  tenter  dans  l'art  l'innovation  que  l'homme  dont  on  me  parlait  souhaitait 
d'opérer  dans  la  religion.  Le  saint-simonien  se  disait  :  Peut-on  souffrir  une  chaire 
d'où  l'on  ne  parle  au  peuple  que  de  foi,  de  charité  et  d'espérance  ?  L'auteur  de 
Quinolu  s'est  dit  :  Peut  on  souffrir  un  théâtre  où  il  n'est  question  que  de  gloire, 
d'amour  et  de  poésie?  Et  tous  les  deux  ont  cru  qu'il  y  avait  auprès  d'eux,  à  leur 
portée,  dans  l'air  même  qu'ils  respiraient,  une  pensée  qui  remplacerait  ces  pensées 
vides  et  creuses,  celle  de  cette  industrie  aux  travaux  gigantesques,  à  l'ambition 
sans  bornes,  dont  les  efforts  aspirent  à  lier  à  ses  destinées  celles  de  notre  siècle 
tout  entier.  Est-il  besoin  de  montrer  l'extravagance  de  ces  rêves?  La  glorification 
de  l'industrie  par  des  fêtes  religieuses  ou  des  solennités  dramatiques,  c'est  quelque 
chose  de  monstrueux  et  d'absurde.  Le  pain  que  le  prêtre  de  l'art  et  celui  de  la 
religion  doivent  montrer  au  peuple  et  élever  au-dessus  des  fronts  inclinés,  ce  n'est 
pas  le  pain  qui  se  mange,  le  pain  du  corps;  c'est  le  pain  de  l'âme,  le  pain  sacré, 
celui  qui  fait  descendre  un  Dieu  dans  le  sein  du  poète  comme  dans  le  cœur  du 
chrétien. 

Au  reste,  M.  de  Balzac  ne  sait  peut-être  pas  de  quelle  littérature  il  se  rapproche 
quand  il  entreprend  de  substituer  le  drame  industriel  au  drame  héroïque  ou  au 
drame  amoureux.  Le  hasard  nous  a  fait  rencontrer  dans  les  curieuses  archives  du 
théâtre  populaire  une  pièce  à  grand  spectacle,  appelée  Ckrlstophe  le  Suédois,  qui 
appartient  tout  à  fait  à  la  même  famille  que  la  sienne.  Ce  Christophe  a  fait,  comme 
Fontauarès,  une  découverte  qui  doit  être  très-utile  à  la  fortune  du  pays  et  à  sa 
propre  fortune.  Les  pièges,  les  trahisons,  les  obstacles  de  toute  sorte  ne  manquent 
pas  de  se  trouver  sur  sa  route.  Seulement  le  poète  du  boulevard  s'est  cru  obligé 
envers  ses  spectateurs  à  un  dénoûment  plus  moral  que  celui  qui  termine  les  Res- 
sources de  Quinola.  Le  mérite  triomphe  par  de  légitimes  moyens,  et  le  dernier 
acte  de  Christophe  le  Suédois  nous  arrête  sur  le  tableau  de  l'ovation  décernée  au 
génie  par  la  reconnaissance  des  peuples.  On  aperçoit  sur  les  derniers  plans  du 
théâtre  des  soldats,  des  drapeaux,  des  lauriers  et  un  cheval  blanc.  Il  est  curieux  de 
voir  M.  de  Balzac  chercher  son  point  de  départ  dans  ce  que  la  scène  sérieuse  et  la 
scène  comique  offrent  de  plus  élevé,  et  arriver  par  d'invincibles  tendances  aux 
lieux  où  finit  le  domaine  littéraire,  à  Christophe  le  Suédois.  Encore  si?e5  Ressources 
de  Quinola,  en  prenant  au  mélodrame  actuel  ses  récents  enthousiames,  lui  avaient 
pris  également  quelques  traits  de  sa  naïve  morale,  tradition  bien  affaiblie,  quoique 
vivante  encore,  des  mélodrames  du  vieux  temps!  Mais  les  pensées  sur  lesquelles 
M.  de  Balzac  suspend  l'esprit  des  spectateurs  à  la  fin  de  sa  pièce  ne  sont  pas  de 
nature  à  l'édifier.  Entre  la  courtisane  et  le  forçat  dont  il  a  fait  les  compagnons  de  sa 
destinée,  Fontanarès  s'écrie  :  «  Maintenant  l'avenir  est  à  moi;  nous  irons  en 
France  !  «  Ce  qui,  soit  dit  en  passant,  m'a  paru  une  véritable  épigramme  contre 
noire  pays.  On  prétend  qu'à  une  reijrésentalion  de  Chatterton,  un  de  ces  pauvres 
jeunes  gens  dont  l'auteur  de  Stcllo  exaltait  la  folie  noble  et  douloureuse  essaya  de 
se  tuer  quand  on  eut  joué  le  dernier  acte.  Si  le  drame  de  M.  de  Balzac  conservait 
dans  le  dénoûment  son  analogie  avec  celui  de  M.  de  Vigny,  si  le  corps  de  Fonta- 
narès roulait  à  côté  de  .sa  machine  brisée,  comme  celui  de  Chatterton  roule  à  côté 
de  ses  manuscrits  à  demi  dévorés  par  le  feu,  alors  on  aurait  peut-être  vu  les  sou- 


nEVOE    DRAMATIQUE.  675 

pirants  méconnus,  les  amants  repoussés  de  la  mécanique,  accourir  puiser  l'inspira- 
lion  du  suicide  dans  les  Ressources  de  Quinola.  La  salle  de  l'Odéon  aurait  peut-être 
été  ensanglantée  par  le  trépas  de  quelque  inventeur  incompris,  venant,  le  poignard 
à  la  main,  insulter  à  la  société  qui  lui  refuse  une  patente  ou  un  brevet.  Tel  qu'il 
est,  le  drame  de  M.  de  Balzac  fera  prendre  aux  poursuivants  malheureux  de  la  for- 
lune  des  conseils  beaucoup  plus  funestes  pour  les  autres  que  pour  eux;  Fonta- 
narès  peut  leur  communiquer  un  genre  tout  particulier  d'exaltation  qui  ne  me 
ferait  pas  craindre  de  laisser  un  pistolet  à  leur  portée,  mais  bien  de  leur  confier 
ma  bourse. 

Je  crois  la  critique  des  idées  beaucoup  plus  profitable  que  celle  des  faits;  aussi, 
c'est  aux  idées  seulement  que  j'ai  voulu  m'attaquer  dans  le  drame  de  M.  de  Balzac. 
Si  l'on  voulait  descendre  aux  détails,  on  pourrait  adresser  aux  Ressources  de  Qui- 
nola tout  un  ordre  de  reproches  que  les  connaissances  historiques  de  chaque  spec- 
tateur, si  faibles  soient-elles,  doivent  suffire  à  lui  indiquer  ;  mais  je  suis  un  peu  de 
l'avis  qu'émettait  dernièrement  encore  un  homme  à  qui  la  critique  érudite  serait 
pourtant  aussi  facile  que  la  critique  entraînante  et  chaleureuse.  M.  Magnin,  à  pro- 
pos du  Cid,  tirait  des  nombreux  anachronismes  de  Corneille,  qu'il  relevait  avec 
une  indulgence  d'artiste  et  une  certitude  de  savant,  cette  conclusion  tout  à  fait 
juste,  suivant  nous,  qu'il  ne  faut  pas  soumettre  les  œuvres  de  l'imagination  au  sé- 
vère contrôle  de  l'histoire.  Si  Quinola  nous  avait  réellement  rappelé  ce  Figaro  au- 
quel il  avait  tant  le  désir  de  ressembler,  on  se  soucierait  peu  du  temps  et  du  lieu 
où  M.  de  Balzac  place  son  drame.  Qui  s'est  jamais  avisé  de  chercher  des  Espagnols 
dans  les  personnages  de  Beaumarchais?  Ainsi  donc,  que  Fontanarès  eût  cité  le  nom 
de  Galilée  à  une  époque  où  Galilée  était  encore  à  naître,  qu'on  eût  pu  relever  à 
chaque  instant  des  erreurs  de  date,  de  pays,  de  costumes;  tout  cela  n'aurait  été 
rien  pour  un  spectateur  gaiement  occupé  par  une  peinture  de  situations  et  de  ca- 
ractères tracés  avec  verve  et  vérité.  Si  quelques-uns  ont  reproché  à  M.  de  Balzac 
d'être  un  historien  bien  inexact  du  xvi"  siècle,  c'est  qu'heureusement  pour  eux, 
ceux-là  n'avaient  pas  compris  qu'il  voulait  être  l'historien  de  notre  temps. 

Maintenant  faut-il  parler  du  style?  Dans  la  forme  comme  dans  le  fond,  les  Res- 
sources de  Quinola  offrent  deux  éléments  distincts  :  l'imitation  inhabile  d'une 
bonne  et  ferme  manière  dont  le  secret  se  perd  tous  les  jours,  et  l'imitation  beaucoup 
trop  habile,  au  contraire,  de  la  manière  mélodramatique  et  boursouflée  dont  nous 
avons  tant  d'exemples  sous  les  yeux.  C'est  ce  second  élément  qui  domine.  Le  per- 
sonnage qui  donne  son  nom  à  la  pièce,  Quinola,  s'efface  près  de  Fontanarès.  II 
devait  en  être  ainsi.  Quand  M.  de  Balzac  fait  parler  Quinola,  l'homme  qui  doit  avoir 
la  répartie  vive  et  prompte,  la  phrase  nette  et  concise,  il  ne  trouve  aucun  mot 
dans  son  langage  habituel,  et  il  est  obligé  de  tourner  court  dès  qu'il  est  au  bout 
de  ses  réminiscences  de  Lesage  ou  de  Beaumarchais;  mais,  quand  il  fait  parler 
Fontanarès,  l'homme  à  qui  appartient  la  tirade  ambitieuse,  la  phrase  déclamatoire 
et  bruyante,  alors  tous  les  mots  du  langage  désordonné  et  violent  qu'il  entend  parler 
tous  les  jours,  qu'il  a  parlé  si  souvent  lui-même,  se  présentent  en  foule  à  sa  mé- 
moire; il  n'a  plus  de  l'aison  pour  s'arrêter  ;  les  périodes  longues  et  pressées  suivent 
le  repos  haletant  des  exclamations  furibondes;  enfin,  la  déclamation  du  xix»  siècle 
règne  et  triomphe  sans  obstacle.  Or,  celte  déclamation  n'a  même  pas  la  correction 
de  collège  qu'avait  celle  du  siècle  qui  nous  a  pl'écédés.  Les  contemporains  de  Jean- 
Jacques  et  de  Diderot  avaient,  eux  aussi,  leur  langue  sonore  et  vide,  leurs  grands 
mots,  leurs  métaphores  outrées,  enfin  toute  cette  rhétorique  orgueilleuse  et  vul- 


()7(>  UEVUE    DRAMATIQUE. 

gaire  que  la  liltéralure  de  chaque  époque  est  obligée  de  subir;  mais  ce  mauvais 
style  du  xviii"  siècle  était  préférable  au  mauvais  style  d'à-présent,  en  ce  qu'il  con- 
servait certaines  prétentions  à  la  pureté,  tandis  que  le  nôtre,  au  nombre  des  lois 
(ju'il  foule,  met  au  premier  rang  celles  de  la  grammaire,  comme  ne  le  prouvent  que 
trop  les  constructions  vicieuses,  les  tours  obscurs,  les  locutions  impropres  qui 
abondent  dans  les  Ressources  de  Quinola.  Au  reste,  ce  qui  unit  entre  eux  non-seu- 
lement les  déclamateurs  du  xviii"  siècle  et  ceux  du  nôtre,  mais  les  déclamaleurs  de 
tous  les  temps,  c'est  la  même  absence  d'énergie  qu'ils  essaient  en  vain  de  cacher 
sous  une  élévation  factice.  Dans  les  endroits  où  on  croit  sentir  quelques  élans,  la 
pièce  de  M.  de  Balzac  me  rappelle  un  mot  que  Jean-Paul  Richter  met  dans  la  bouche 
de  Schoppe,  un  des  personnages  de  Titan,  sur  les  écrivains  à  grands  sentiments  et 
h  grandes  phrases  de  son  époque  :  u  Le  style  de  ces  gens-là,  dit  Schoppe,  me  fait 
toujours  penser  à  la  queue  des  chevaux  anglais  ;  si  elle  s'élève  en  l'air,  c'est  parce 
qu'on  en  a  coupé  le  nerf.  » 

Du  style  et  des  pensées,  du  fond  et  de  la  forme,  enfin  de  l'examen  attentif  des 
Ressources  de  Quinola,  on  doit,  suivant  nous,  tirer  cette  conclusion  :  que  M.  de 
Balzac  a  singulièrement  compromis  son  talent  en  le  conduisant  dans  de  mauvaises 
routes;  mais  que,  l'eût-il  conservé  intact  et  complet,  ce  talent  n'était  pas  appelé  à 
se  produire  dans  des  œuvres  dramatiques.  Nous  avons  tous  passé  des  heures  entières 
dans  les  galeries  du  Louvre  à  contempler  quelques-uns  de  ces  merveilleux  intérieurs 
de  Van-Oslade,  de  Metzu  ou  de  Gérard  Dow,  dans  lesquels  notre  imagination 
pénètre,  s'établit  et  s'amuse;  M.  de  Balzac  savait  quelquefois  donner  à  ses  romans 
le  genre  d'attrait  mystérieux  que  présentent  ces  tableaux.  Quelques  pages  de  la 
Maison  Claé's  nous  ont  fait  éprouver  ce  plaisir  bizarre  et  intime  qu'on  sent  en 
suspendant  sa  pensée  aux  sculptures  des  boiseries  luisantes,  aux  rosaces  des  tapis 
moelleux,  aux  fauteuils,  aux  chenets,  aux  flambeaux,  enfin  à  ces  mille  objets  connus 
que  les  pinceaux  flamands  savent  rendre  avec  la  puissance  de  la  vérité,  en  les 
imprégnant  cependant  d'un  charme  fantastique  et  rêveur.  Dans  quelques-uns  de 
ces  petits  cadres  que  je  me  rappelle  ea  ce  moment,  une  fenêtre  eutr'ouverte,  au 
dernier  plan,  laisse  voir  à  travers  des  treillages  garnis  de  houblon  un  ciel  de  Bel- 
gique ou  de  Hollande.  Le  jour  brumeux  qui  vient  de  cette  croisée,  c'est  celui  qui 
convient  au  tableau  qu'on  a  sous  les  yeux;  à  la  place  de  cette  pâle  lumière,  qu'on 
suppose  un  soleil  d'Italie  répandant  tout  à  coup  ses  clartés  ardentes  dans  cet  inté- 
rieur ou  la  demi -obscurité  fait  une  partie  du  prestige;  que  deviendront  les  doux 
rêves  qui  se  cachaient  pour  nous  dans  les  profondeurs  de  cette  alcôve,  dans  les 
sombres  plis  de  cette  tenture,  sous  le  chambranle  de  cette  cheminée?  Le  grand 
jour  les  mettra  en  fuite,  et  avec  eux  s'en  ira  tout  notre  plaisir.  Eh  bien!  le  monde 
que  M.  de  Balzac  a  reçu  le  don  de  comprendre  et  de  reproduire,  est  le  même  que 
celui  de  ces  peintures  bourgeoises,  il  peut  trouver  dans  le  roman  les  teintes  voilées 
dont  il  a  besoin  ;  jetez  sur  ce  monde  la  lumière  du  lustre,  la  clarté  des  rampes, 
tout  l'éclat  de  la  scène,  il  perdra  sa  poésie.  L'imagination  qui  nous  a  donné  Eugénie 
Grandet  ne  peut  s'épanouir  qu'à  l'ombre  de  la  vie  retirée  et  solitaire;  elle  n'est 
même  pas  née  pour  cueillir,  comme  deux  imaginations  charmantes  dont  nous 
parlions  récemment,  celle  de  l'auteur  de  Fa  diczc,  celle  de  l'auteur  de  Reiscbilder, 
les  coquelicots  des  blés  dorés,  les  clochettes  roses  des  prairies;  les  fleurs  qu'elle 
recherche  avec  une  curiosité  attentive,  qu'elle  contemple  avec  tendresse,  ce  sont 
ces  fleurs  pâles  et  étiolées  qui,  dans  les  cours  humides  et  désertes  des  grandes  mai- 
sons de  province,  croissent  entre  les  fentes  des  pavés  et  entre  les  crevasses  des  murs. 


REVUE    DRAMATIQUE.  077 

Je  sais  que  les  écrivains  qui  font  de  la  prose  et  tics  vers,  des  drames  et  des 
romans,  croionl  volontiers  qu'on  exalte  de  parti  pris  la  l'orme  qu'ils  avaient  adoptée 
d'abord,  pour  leur  interdire  celle  qu'ils  ont  choisie  en  dernier  lieu.  Il  existe  un 
vieux  mot  avec  lequel  tous  les  romanciers  qui  ont  éprouvé  des  revers  sur  la  scène 
ont  consolé  leur  amour-propre  :  «  A  mon  premier  roman,  on  dira  du  bien  de  mon 
drame.  »  Peut-être  que  M.  de  Balzac  se  l'est  répété  à  son  tour.  Je  ne  crois  pas 
pourtant  que  les  Mémoires  de  deux  jeunes  Murlèes  aient  inspiré  à  personne  le 
panégyri(iue  de  f  aulrîn.  Il  est  incontestable,  des  exemples  encore  récents  en 
font  foi,  (pi'il  y  a  certains  esprits  qui,  après  avoir  pris  dans  le  roman  un  vol  plein 
de  vii^ueur,  s'abaissent  et  rampent  sur  la  scène.  Il  y  aurait  un  travail  curieux  à 
faire,  et  que  nous  entreprendrons  peut-être  un  jour,  sur  les  motifs  qui,  de  notre 
temps,  ont  fait  échouer  au  théâtre  des  écrivains  que  le  succès  avait  couronnés 
ailleurs.  Mais  ce  qui  est  nécessaire  en  ce  moment,  c'est  de  prolester  et  de  protester 
avec  énergie  contre  cette  pensée,  si  prompte  à  se  présenter  aux  auteurs,  qu'on  veut 
combattre  leurs  œuvres  par  leurs  œuvres,  et  vanter  alternativement,  pour  les  dé- 
courager, leur  dernier  roman  aux  dépens  de  leur  dernier  drame,  ou  leur  dernier 
drame  aux  dépens  de  leur  dernier  roman. 

Eh!  mon  Dieu,  drames  et  romans,  nous  voudrions  pouvoir  tout  louer  au  conlraire. 
Je  ne  conçois  point  de  quoi  les  haines  littéraires  pourraient  se  nourrir  aujourd'hui. 
Le  caractère  de  notre  époque,  c'est  un  scepticisme  sans  raillerie  qui  ne  demande 
qu'à  se  laisser  séduire,  une  curiosité  bienveillante  qui  accorde  à  toute  chose  sa 
part  d'intérêt  et  d'attention.  Pour  moi,  je  déclare  que  la  plus  humble  des  œuvres 
d'art  m'inspire  une  sorte  de  sentiment  religieux  et  un  véritable  amour,  quand  elle 
porte  l'empreinte  d'un  travail  consciencieux  et  d'une  élude  laborieuse;  je  me  repro- 
cherais comme  un  crime  d'en  parler  avec  légèreté  ou  mépris.  Je  crois  le  denier 
dont  l'arlisle  obscur  augmente  le  trésor  toujours  grossissant  des  produits  de  l'in- 
telligence humaine,  aussi  sacré  que  le  denier  du  pauvre.  Mais  plus  celle  religion 
de  l'art  m'est  chère  et  me  paraît  une  indispensable  croyance,  plus  j'en  veux  à  ceux 
qui  l'outragent  quand  ils  pourraient  la  servir.  Plus  j'ai  de  tendresse  sincère  et  /le 
respect  profond  pour  la  noble  toile  sans  cadre  qui  me  révèle  les  longs  et  glorieux 
efforts  d'une  volonté  persévérante,  plus  le  tableau  au  cadre  fastueux  où  je  reconnais 
la  touche  hâtive  d'un  pinceau  vénal  m'inspire  de  répulsion.  Ainsi  donc,  s'il  n'y  a 
pas  aujourd'hui  dans  notre  critique  une  plus  grande  part  aux  éloges  qui  compensent 
ou  adoucissent  le  blâme,  c'est  que  l'œuvre  dont  nous  avions  h  parler,  comme  pres- 
que toutes  celles  qui  passent  mainienant  sous  nos  yeux,  révèle  des  habitudes  et  des 
tendances  qui  ne  sont  ni  les  habitudes  ni  les  tendances  d'un  artiste.  Nous  ne  croyons 
pas  que  M.  de  Balzac  soit  destiné  à  la  carrière  dramatique.  Eh  bien  !  cependant, 
pour  nous  donner  un  démenti,  qu'il  s'enferme  dans  son  cabinet  d'étude  avec  une 
pensée  sérieuse,  qu'il  s'abandonne  dans  le  recueillement  aux  divins  épanchemenls 
et  aux  purifiantes  ardeurs  de  cette  immortelle  prière  qu'on  nomme  le  travail,  et 
puis,  suivant  la  belle  expression  de  M.  de  Vigny,  tout  frémissant  des  souffrances 
que  son  ouvrage  lui  aura  causées,  qu'il  vienne  soumettre  cet  ouvrage  au  public  : 
nous  lui  promettons  pour  notre  part,  sinon  approbation  sans  réserve  et  enthou- 
siasme sans  examen,  du  moins  allenlion  profonde  et  ardente  sympathie. 

Encore  une  fois,  ce  qui  nous  anime  surtout  contre  la  comédie  de  M.  de  Balzac, 
c'est  l'inspiration  qui  l'a  produite,  c'est  l'ordre  de  senliments  et  d'idées  dont  elle 
est  l'expression.  11  a  existé  de  tout  temps  deux  espèces  de  drames,  le  drame  du 
cœur  et  le  drame  des  faits,  celui  qui  repose  sur  une  grande  passion,  celui  qui  porte 


678  REVUE    DRAMATIQUE. 

sur  une  action  héroïque.  A  notre  époque,  il  s'en  est  formé  un  troisième,  qu'à  dé- 
faut d'autre  nom  j'appellerai  le  drame  social.  Pour  écrire  les  deux  premiers,  il 
faudrait  un  cœur  de  poète  et  un  esprit  de  moraliste,  une  intelligence  de  politique 
et  un  sens  d'historien  ;  pour  écrire  le  dernier,  outre  les  qualités  de  poète,  d'his- 
torien, de  moraliste  et  de  politique,  il  faudrait  avoir  le  jugement  certain  et  la  sa- 
gacité prophétique  du  législateur.  Mais,  s'il  est  indispensable  qu'on  trouve  dans  le 
drame  social  la  trace  de  tous  ces  mérites  pour  qu'il  ait  droit  à  l'admiration,  il  suffit, 
pour  qu'il  ait  droit  à  l'estime,  qu'on  y  découvre  un  but  désintéressé  et  une  convic- 
tion sincère  Or,  je  ne  vois  point  de  conviction  dans  l'œuvre  de  M.  de  Balzac,  et, 
s'il  y  a  un  but,  il  n'est  certainement  pas  désintéressé.  Quand  on  se  souvient  du  vé- 
ritable lyrisme,  du  ton  sombre  et  inspiré  avec  lequel  l'auteur  des  Contes  drolatiques 
a  déploré  maintes  fois  que  toute  son  activité  littéraire  ne  lui  fit  point  gagner  des 
millions,  cinq  grands  actes  consacrés  tout  entiers  à  la  douleur  d'un  industriel  que 
ses  machines  à  vapeur  ne  conduisent  pas  à  la  fortune  font  faire  des  rapproche- 
ments fâcheux.  Ce  que  M.  de  Vigny  réclamait  pour  les  soldats  de  la  pensée  dans  la 
noble  et  éloquente  plaidoirie  qu'il  appela  Chatterton,  c'est  ce  que  demandaient 
jadis  les  généraux  de  nos  armées  pour  ceux  qu'ils  menaient  au  feu,  du  pain  et  de 
la  gloire.  Ce  que  M.  de  Balzac  semble  demander,  je  laisse  à  deviner  au  nom  de  qui, 
c'est  de  la  célébrité  et  de  l'argent. 

Les  Ressources  de  Quinola  et  Chatterton,  ces  deux  pièces  qui  contiennent  deux 
requêtes  si  différentes,  représentent  les  deux  litératures  qui  depuis  longtemps  déjà 
sont  en  présence  l'une  de  l'autre.  M.  de  Balzac,  dans  une  fameuse  lettre  que  nous 
n'avons  pas  oubliée,  comparait  autrefois  le  monde  des  écrivains  au  monde  militaire, 
en  s'assignantà  lui-même  la  dignité  de  maréchal.  Ne  pourrait-on  pas  le  comparer 
plutôt  au  monde  maritime  et  dire  :  Il  y  a  deux  motifs  qui  font  affronter  les  périls 
de  la  mer,  le  désir  de  s'enrichir  et  le  désir  de  servir  le  pays  ;  en  un  mol  il  y  a  deux 
marines,  la  marine  royale  et  la  marine  marchande.  Ceux  qui  s'engagent  dans  la 
première  sillonnent  l'Océan  toute  leur  vie  pour  gagner  une  paire  d'épaulettes  qui 
leur  donne  droit  aux  marques  fie  respect  partout  où  ils  passent,  et  une  retraite  qui 
les  fait  à  peine  vivre;  ceux  qui  s'engagent  dans  la  seconde  sont  soutenus  dans 
chaque  traversée  par  l'espoir  de  jouir  des  richesses  qu'ils  ont  acquises  dès  qu'ils 
auront  touché  le  port.  Les  nobles  vaisseaux  qui  portent  les  uns  intéressent  tout  le 
monde,  c'est  à  nous  tous  qu'ils  appartiennent  ;  les  balles  qui  déchirent  leur  pa- 
villon, les  boulets  qui  brisent  leur  mâture,  c'est  pour  noire  cause  qu'ils  les  reçoi- 
vent :  s'ils  triomphent,  c'est  une  joie  universelle;  s'ils  succombent,  c'est  un  deuil 
public.  Les  navires  qui  portent  les  autres  intéressent  ceux  qui  les  montent  et  sur- 
tout ceux  qui  les  équipent;  si  la  tempête  ou  les  corsaires  fondent  sur  eux,  c'est  un 
deuil  pour  quelques  familles  et  pour  une  maison  de  commerce.  Eh  bien  !  il  y  a  une 
littérature  qui  répond  à  la  marine  de  l'État,  qui  souffre  et  combat  pour  tous  ;  nous 
accompagnons  de  nos  vœux  les  hardis  bâtiments  qu'elle  lance.  Il  y  a  une  littéra- 
ture marchande  qui  défie  pour  elle  seule  les  vents  et  les  récifs;  que  ses  galions 
louchent  au  port  ou  fassent  naufrage,  cela  n'intéresse  que  l'armateur  qui  les  a 
frétés. 

Aussi  jadis  nous  aurions  attendu  avec  anxiété  la  nouvelle  du  succès  ou  du  re- 
vers de  Chatterton  ;  maintenant  nous  nous  inquiétons  fort  peu  de  la  réussite  ou 
de  la  chute  des  Ressources  de  Quinola. 

G.    DE    MOLÈNES. 


REVIE  IIJSICALE. 


Nous  ne  savons  encore  à  quel  motif  attribuer  la  mise  en  scène  de  la  Saffh  du 
maestro  Pacini,  que  le  Théâtre-Italien  vient  de  produire.  Aux  approches  de  la  clô- 
ture, à  cette  époque  de  Tannée  où  les  soirées  se  comptent,  l'administration  n'aura 
certes  pas  spéculé  sur  les  chances  plus  ou  moins  favorables  d'une  nouveauté  qui, 
même  en  réussissant,  eût  ofTerl  des  garanties  moins  certaines  que  les  chefs-d'œuvre 
du  répertoire  courant.  Faut-il  voir  dans  cette  représentation  un  caprice  de  prima 
donna  entraînée  par  les  séductions  et  le  côté  pittoresque  d'un  beau  rôle  à  créer,  ou 
tout  simplement  un  acte  de  soumission  au  cahier  des  chai'ges?  Nous  l'ignorons. 
Quoi  qu'il  en  soit,  on  ne  saurait  imaginer  de  plus  pauvre  musique.  Vous  ne  re- 
trouvez pas  même  là  cette  mélodie  facile,  abondante,  fluide,  peu  originale  sans 
doute,  mais  naturelle,  et  qui  coule  comme  de  source  chez  les  maîtres  italiens  du 
troisième  ordre.  Qu'on  se  figure  des  motifs  avortés  et  sans  haleine,  des  phrases 
dont  la  simplicité  va  parfois  jusqu'à  la  niaiserie,  des  chœurs  de  prêtresses  d'Apollon 
à  chanter  dans  un  pen.sionnat  de  jeunes  filles,  des  marches  sacerdotales  à  faire 
danser  les  ours,  puis,  brochant  sur  le  tout,  un  orchestre  dont  le  tumulte  étour- 
dissant ne  parvient  pas  à  couvrir  l'inexpérience  déplorable,  et  l'on  aura  peut-être 
une  idée  assez  juste  de  cette  partition,  l'une  des  plus  faibles  et  des  plus  négligées 
qu'ait  jamais  produites  l'improvisation  italienne,  qui  certes,  nous  pouvons  le  dire, 
se  connaît  en  négligences.  Jusqu'ici  nous  n'avions  guère  entendu,  en  France,  de 
M.  Pacin,  que  sa  cavatine  de  Niobc,  morceau  de  coupe  italienne,  assez  ordinaire  si 
l'on  veut,  mais  qui  réussissait  grâce  à  je  ne  sais  quel  rhythme  chaleureux  dont 
l'âme  du  virtuose  tirait  parti,  grâce  surtout  à  cette  cadence  que  Rubini  enlevait 
avec  tant  de  verve  et  de  précision.  On  cite  aussi  avec  éloge  une  partition  des  Ba- 
rons de  Felshcim,  du  même  auteur,  où  bon  nombre  de  dilettanti  prétendent  avoir 
rencontré  d'excellentes  qualités  bouffes,  des  motifs  pleins  de  verve  et  des  phrases 
de  bon  aloi.  Nous  n'avons  rien  à  dire  de  cette  opinion,  si  ce  n'est  qu'elle  servirait, 
au  besoin,  à  confirmer  la  nôtre,  àsavoir  que  le  style  grave  et  solennel  ne  saurait  con- 
venir à  ce  musicien.  Loin  de  nous  cependant  l'idée  qu'en  musique  le  sentiment 
épique  et  le  sentiment  bouffe  doivent  toujours  s'exclure  l'un  l'autre;  plus  d'un 
exemple  témoigne  du  contraire,  mais,  alors  seulement,  dans  les  régions  supé- 
rieures. On  écrit  Jdoménc'c  et  les  !\ozzc  di  Figaro,  la  Ccncrcntola  et  la  Semiramide, 
maison  est  Mozart  ou  Rossini  ;  aussi  l'étrange  manie,  à  tous  ces  Italiens,  de  se 
lancer  à  travers   l'antique,  de  prétendre,  avec  leurs  cabaleltes  et  leurs  trilles, 


G80  REVUE    MUSICALE. 

animer  cet  élément  sublime  auquel  il  ne  faut  rien  moins,  pour  s'émouvoir,  que  les 
grandes  voix  de  Mozart,  de  Gluck  et  de  Beethoven  !  En  Italie,  tout  est  mode  :  les 
drames  romantiques  ont  eu  leur  temps,  aujourd'hui  le  vent  tourne  à  la  tragédie. 
Poëme  et  musique,  au  fond,  c'est  un  peu  toujours  la  même  chose,  et  les  situations 
ne  varient  guère  plus  que  les  rhythmes  et  les  mélodies.  Norma  change  sa  couronne 
de  gui  pour  la  couronne  de  laurier  d'or  et  s'appelle  Saffo,  Oroveze  se  drape  de  blanc 
et  s'intitule  Alicantro,  et  la  jeune  Gauloise  Adalgise  attache  à  son  nom  une  dési- 
nence grecque;  voilà  tout.  La  belle  occasion,  en  vérité,  pour  un  musicien  decreuser 
son  sujet  et  d'y  chercher  le  caractère,  de  s'évertuer  à  faire  passer  dans  son  inspi- 
ration quelque  souffle  harmonieux  des  brises  de  Lesbos!  le  poète  lui  donne  si  beau 
jeu!  Sauf  l'ovale  si  pur  de  la  Grisi  et  le  roc  de  Leucade  qu'on  attend  là  comme  la 
statue  du  commandeur  dans  Don  Juan,  je  ne  vois  pas  qu'il  y  ait  rien  d'antique  en 
cette  affaire.  Pollion  amant  de  Norma  convoite  Adalgise;  Phaon,  lassé  des  charmes 
de  Saffo,  recherche  la  fille  du  prêtre  d'Apollon  et  va  l'épouser,  lorsque  la  Lesbienne 
outragée  se  précipite  comme  une  lionne  au  travers  des  pompes  nuptiales,  renverse 
l'autel  et  profane  le  sanctuaire  des  dieux.  Si  la  situation  n'était  pas  des  plus  neuves, 
du  moins  peut-on  dire  qu'elle  prêtait  au  développement  des  passions  musicales;  il 
y  avait  là,  pour  un  maître,  ample  matière  à  un  beau  finale;  par  malheur,  M.  Pa- 
cini  n'a  pas  même  abordé  la  question,  et  s'est  contenté  de  se  traîner  d'un  bout  à 
l'autre  sur  les  traces  du  finale  de  la  Liicia  et  d'imiter  servilement  cette  large  com- 
position, comme  si  Donizetti  ne  s'était  pas  chargé  lui-même  de  la  reproduire  par- 
tout. En  châtiment  du  sacrilège  dont  elle  vient  de  se  rendre  coupable,  Saffo  est 
condamnée  à  mort.  Mais  patience,  le  dénoûment  nous  ménage  une  intéressante 
surprise  :  au  moment  où  le  sacrifice  suprême  va  se  consommer,  la  Lesbienne  re- 
trouve son  père  dans  le  vénérable  prêtre  d'Apollon,  et,  par  conséquent,  sa  sœur 
dans  sa  rivale.  On  le  voit,  l'imagination  du  poète  italien  se  donne  libre  carrière  et 
ne  se  fait  pas  faute  d'en  prendre  à  son  aise  avec  la  tradition  classique.  Si  l'ardente 
maîtresse  de  Phaon  se  précipite  du  rocher,  c'est  tout  simplement  qu'elle  y  est  con- 
damnée; le  désespoir  amoureux  n'entre  pour  rien  dans  son  suicide.  Voilà  qui  s'ap- 
pelle avoir  le  génie  des  combinaisons  dramatiques.  Un  musicien  fort  en  renom  au 
Conservatoire,  Reicha,  écrivit  aussi  un  opéra  de  Sapho  représenté,  il  y  a  tantôt 
vingt  ans,  à  l'Académie  royale  de  musique,  et  qui  n'eut  alors  guère  plus  de  succès 
que  la  partition  italienne  ne  vient  d'en  obtenir  à  la  salle  Ventadour.  Reicha  n'était 
pas  un  mélodiste,  chacun  le  sait,  mais  au  moins  pouvait-on  admirer  dans  son  œuvre 
un  style  élevé  et  correct,  une  tenue  de  langage  en  harmonie  avec  les  conditions  du 
sujet  qu'il  traitait.  De  l'héroïne  traditionnelle,  de  la  grande  artiste  passionnée  et 
sublime,  de  cette  mascula  Sœpho  dont  parle  Horace,  l'opéra  italien  n'a  gardé  que 
l'improvisatrice  de  la  légende  antique; de  la  fable  il  n'est  resté  que  la  couronne  de 
laurier  et  la  lyre  d'or  :  passe  encore  pour  la  couronne  de  laurier,  elle  sied  si  mer- 
veilleusement à  la  belle  tête  de  Giulia  Grisi;  mais  pourquoi  la  lyre,  puisque  le  mu- 
sicien n'en  pouvait  évoquer  le  génie?  —  Au  moment  de  mourir,  un  beau  délire 
s'empare  de  Saffo,  son  front  s'illumine  tout  à  coup  d'une  sérénité  radieuse,  les 
harpes  de  l'orchestre  préludent,  écoutez  : 

De  quels  sons  lumineux  va  rayonner  sa  lyre? 

Tristes  sons  en  vérité,  pâles  accords,  musique  ambitieuse  et  maniérée  au  moins 
autant  que  le  vers  que  je  viens  de  citer.  Eh  quoi!  cette  lyre  d'or  de  Sapho,  cette 


REVUE    MUSICALE.  681 

couronne  prophétique,  loul  cet  appareil,  toute  cette  pompe  pour  une  si  chétive  et 
si  mesquine  inspiration!  Voilà  cependant  ce  qui  arrive  tous  les  jours  avec  ces 
sujets  grandioses,  ces  épopées  musicales  où  se  précipitent  comme  au  hasard  les  ima- 
ginations les  plus  modestement  douées.  La  Saffo  de  M.  Pacini  nous  remet  en  mé- 
moire, le  St7-aclcUa  de  M.  Nicdermeyer.  II  faut  être  Gluck  pour  oser  faire  chanter 
Orphée.  Du  délire  poétique  à  la  démence  il  n'y  a  qu'un  pas;  une  fois  sur  la  pente, 
Saffo  ne  s'arrête  plus,  et  l'improvisation  académique  se  termine  en  une  scène  de 
folie  dans  les  règles.  Au  fait,  comment  la  Lesbienne  n'aurait-elle  pas  son  quart 
d'heure  d'égaremonl  tout  aussi  bien  que  l'Émilia  de  la  Vestale,  tout  aussi  bien  que 
Lucia,  Elvire,  Anna  Dolena,  et  ses  vingt  autres  sœurs  du  répertoire?  Un  opéra  ita- 
lien serait-il  donc  un  opéra  italien,  sans  cette  espèce  d'intermède  final  où  l'héroïne 
s'avance  l'œil  en  pleurs,  les  cheveux  dénoués,  le  sourire  sur  les  lèvres,  la  main 
tendue  vers  son  amant  qu'elle  appelle  et  croit  voir,  et  récapitule  l'un  après  l'autre, 
avec  ses  sensations  de  joie  ou  d'ivresse,  tous  les  motifs  épars  çà  et  là  dans  le  cours 
de  l'ouvrage.  M.  Auber  et  les  compositeurs  de  son  école  ont  l'habitude  de  faire  pré- 
céder leurs  partitions  d'une  ouverture  où  glissent  à  la  file,  et  plus  ou  moins  adroi- 
tement présentées,  les  mélodies  du  drame  musical  qu'on  va  jouer.  Go  que  l'ouver- 
ture de  M.  Auber  est  à  ses  opéras-comiques,  la  scène  de  folie  obligée  l'est  à  l'opéra 
italien,  et  cette  observation  suffirait  au  besoin  pour  expliquer  l'absence  d'ouverture 
dans  la  plupart  des  opéras  nouveaux.  Les  Italiens  ont  remplacé  le  prologue  par 
l'épilogue.  ■ —  Cependant,  lorsque  Saffo  s'est  livrée  à  son  aise  à  tous  ses  désespoirs, 
lorsqu'elle  a  parcouru  tous  les  degrés  de  son  échelle  de  misères,  et  complété  le 
sommaire  des  motifs  contenus  dans  la  partition  de  M.  Pacini,  son  front  rayonnant 
pâlit  et  s'incline,  elle  brise  sa  lyre,  et,  foulant  sous  ses  pieds  la  couronne  de  laurier, 
elle  s'élance  échevelée  sur  le  rocher  classique  du  haut  duquel  le  sacrifice  de  sa  vie 
se  consomme,  non  plus  avec  solennité  et  dans  un  libre  arbitre  généreux  et  sublime, 
mais  froidement,  sous  le  coup  d'une  nécessité  banale.  0  Desdeniona!  vous  aussi 
vous  aviez  une  harpe  d'or  qui  s'échappait  de  vos  mains  languissantes  après  l'im- 
mortelle improvisation  du  Saule,  vous  aussi  vous  mouriez  en  inspirée!  Giulia  Grisi 
semblait  faite  tout  exprès  pour  représenter  la  Lesbienne  Sapho  telle  qu'on  se  l'ima- 
gine, résumant  en  elle  les  qualités  linéaires  du  style  grec.  Jamais  on  ne  vit  beauté 
plus  resplendissante  et  plus  fière.  C'est  au  point  qu'il  faudrait  représenter  le  chef- 
d'œuvre  de  M.  Pacini  seulement  pour  montrer  la  diva  dans  son  costume  du  second 
acte,  les  tempes  ceintes  du  laurier  sacré,  la  chlamyde  à  demi  flottante,  abandonnée 
et  retenue  par  les  plis  de  la  pourpre  autour  du  corps,  dont  elle  accuse  la  ligne  va- 
guement. Quelle  passion  dans  le  regard,  quelle  harmonie  dans  le  geste,  qnell(^ 
sérénité  confiante  dans  la  démarche  et  sur  le  front.  C'est  la  tragédie  antique  en 
personne.  Cependant,  si  le  costume  grec  sied  à  ravir  à  la  belle  prima  donna,  avouons 
qu'en  revanche  il  n'avantage  guère  les  autres,  les  hommes  surtout  qui  se  trouvent 
par  là  travestis  de  la  plus  singulière  façon.  Tamburini  emmailloté  de  longs  voiles 
blancs,  Tamburini  grand-prêtre  d'Apollon,  mais  assez  chanteur  encore  pour  ne  pas 
négliger  de  se  bien  envelopper  les  bras  dans  des  manches  postiches  du  meilleur 
effet,  est  à  coup  sûr  une  physionomie  sacerdotale  intéressante  et  curieuse.  Que 
dire  aussi  de  ces  malheureux  choristes  et  de  ces  étranges  bandelettes  dont  leurs 
perruques  se  couronnent  ?  A  la  première  représentation  de  Saffo,  au  moment  où  la 
Lesbienne  outragée  renverse  l'autel,  l'esprit-de-vin  qui  brûlait  sur  le  trépied  .se 
répandit  sur  la  scène,  et,  continuant  à  flamboyer  par  terre,  efl'rayait  déjà  les  chan- 
teurs. Le  trouble  allait,  selon  toute  apparence,  se  mettre  dans  le  finale,  sans  l'in- 
TOME    I.  44 


(}82  REVUE    MUSICALE. 

spiration  d'un  vénérable  choriste,  prêtre  lui  aussi  du  dieu  qu'on  adore  à  Délos.  et 
qui,  voyant  le  danger,  s'en  alla  vite  dans  la  coulisse  chercher  une  éponge  mouillée 
dont  il  se  servit  pour  éteindre  le  feu  sacré  le  plus  sérieusement  du  monde.  Faites 
donc  de  l'antique  avec  de  pareils  incidents,  et  surtout  avec  de  la  musique  du  genre 
de  celle  de  M.  Pacini  !  —  Combien  ne  préférions-nous  pas  à  cette  indigeste  compo- 
sition le  Canlatrice  villanc  de  Fioravanti,  représentée  quelques  semaines  aupara- 
vant! Qui  n'aimerait  cette  musique  si  légère,  si  nette,  si  pleine  de  verve  et  d'aisance, 
d'esprit  et  de  bonne  humeur?  Peu  s'en  faut  que  cette  partition  n'ait  rien  perdu  de 
sa  grâce  originelle,  de  sa  primitive  fraîcheur;  supi»rimez  çà  et  là  quelques  tours  de 
phrase  surannés,  quelques  formules  où  la  désuétude  s'est  mise,  et  vous  aurez  un 
opéra  bouffe  italien  de  vieille  roche,  une  musique  parente  à  plus  d'un  titre  du 
Matriinonio  scgrcto.  Au  sortir  des  effroyables  bacchanales  du  jour,  on  est  tout  ravi 
de  ce  style  correct  et  naturel,  do  celte  verve  qui  sait  se  modérer;  l'orchestre  surtout 
vous  enchante  par  sa  sobriété  bien  entendue,  les  instruments  disent  là  ce  qu'ils 
doivent  dire,  rien  de  plus,  rien  de  moins  ;  c'est  une  causerie  animée,  piquante, 
semée  de  traits  où  le  bon  sens  trouve  toujours  son  compte,  où  la  logique  des  sen- 
timents n'est  point  sacrifiée  à  tout  propos  à  celte  fureur  d'emboucher  la  trompette 
de  six  pieds  qui  semble  posséder  la  plupart  de  nos  hommes  de  génie.  Le  duo 
entre  Lahiache  et  son  fils,  au  second  acte  des  Catitotricc  villane,  vaut,  pour  la  mé- 
lodie et  l'entraînement,  les  plus  remarquables  inspirations  du  genre.  Ici  l'élève  a 
si  bien  imité,  qu'on  ne  dislingue  plus,  et  ce  morceau  figurerait  avec  honneur  dans 
une  partition  de  Cimarosa.  Lablache  y  est  admirable  de  rondeur  et  de  gaieté;  du 
reste,  d'un  bout  à  l'autre  de  l'ouvrage,  sa  veine  bouffe  ne  se  dément  pas  un  instant. 
A  voir  comment  il  réussit  dans  celte  excellente  musique,  on  conçoit  aisément  que 
Lablache  affectionne  entre  toutes  la  période  italienne  de  Cimarosa  et  de  ses  élèves, 
et  s'efforce  de  la  reproduire  aussi  souvent  qu'il  peut.  M"'"  Persiani,  elle  aussi,  s'en- 
tend à  merveille  à  chanter  ces  vieux  maîlres;  nous  n'en  dirons  pas  tant  de  M"""  Al- 
bertazzi,  qui  n'a  rien  trouvé  de  plus  ingénieux  que  d'intercaler  dans  celle  parlilion 
de  Fioravanti,  écrite  il  y  a  plus  de  cinquante  ans,  une  sorte  de  tyrolienne  de  fraîche 
date  composée  par  Donizelli  pour  son  opéra  de  Bclthj.  Voilà  qui  s'appelle  avoir  du 
tact,  ce  qui  n'empêche  pas  cependant  que  M'""^  Albertazzi  ne  chante  la  tyrolienne 
de  Donizelli  d'une  manière  assez  brillante,  et  qu'on  eût  davantage  applaudie  sans 
celte  transposition  malencontreuse. —  Les  Italiens  ont  terminé  hier  leur  campagne 
au  milieu  des  ovations  accoutumées,  bien  qu'il  soit  tombé  celle  fois  sur  la  scène 
moins  de  bouquets  et  de  couronnes  qu'aux  temps  mythologiques  de  Rubini.  Main- 
tenant, si  nous  récapitulons  les  travaux  auxquels  on  s'est  livré  pendant  la  saison 
musicale  qui  vient  de  s'écouler,  nous  verrons  que  l'administralion  a  su  dignement 
tenir  tête  aux  circonstances  et  marcher  à  travers  les  diilicultés  qui  l'assiégeaient. 
En  effet,  d'une  part  les  dépenses  augmentaient  :  qu'on  se  rappelle  la  restauration 
de  la  salle  et  la  subvention  supprimée;  de  l'autre,  les  chances  de  fortune  dimi- 
nuaient par  la  retraite  de  Rubini.  Heureusement  le  Slabat  de  Rossini  s'est  trouvé 
là,  le  génie  du  grand  maître  est  venu  encore  une  fois  en  aide  à  son  théâtre.  Mais 
rien  ne  fait  supposer  qu'un  aussi  favorable  événement  doive  se  reproduire;  aussi 
l'administralion  hésite,  et,  s'il  faut  en  croire  les  bruits  qui  courent,  elle  serait  sur 
!e  point  d'abdiquer  tout  à  fait.  L'avenir  l'effraie,  les  virtuoses  en  renom  chez  nous 
depuis  dix  ans  commencent  à  vieillir,  et  pour  les  chefs-d'œuvre  qui  se  composent 
aujourd'hui  en  Italie,  la  Sra/fo  que  nous  venons  d'entendre  en  donne  la  mesure.  Le 
moment  est  critique,  nous  l'avouons;  cependant  pourquoi  déscs[)érer?  Il  y  a  au  delà 


ItEVUË    MUSICALE.  OK." 

des  Alpes  toute  une  jeune  école  de  chanteurs  dont  en  France  nous  ne  savons  rien 
encore  :  Moriani,  Poggi,  Ronconi,  la  Frezzoiini  ;  ne  pourrait-on  chercher  à  se  re- 
cruter de  ce  côté,  lorsque  les  temps  seront  venus?  Donizclli  continuera  d'écrire,  et 
qui  nous  dit  que,  dans  le  nombre,  il  ne  se  trouvera  pas  quelqu'une  de  ces  partitions 
fortunées  que  le  succès  fait  vivre?  Il  s'en  faut  d'ailleurs  que  le  répertoire  italien 
tombe  si  fort  en  désuétude;  le  répertoire  de  Mozart,  de  Rossini  et  de  Bcllini  est 
une  bonne  et  féconde  terre  qui  garde  encore  en  elle  le  germe  des  plus  belles  mois- 
sons. Le  public  a-t-il  donné  celte  année  le  moindre  signe  de  lassitude  ou  d'ennui? 
Au  contraire,  on  l'a  vu  accueillir  avec  empressement  M.  de  Candia  qui  succédait  à 
Rubini,  a|)plaudir  comme  par  le  passé  Lablache,  Tamburini,  la  Persiani  ;  la  Grisi 
seule  semblait  sur  la  lin  de  la  saison  un  peu  tombée  eu  défaveur,  mais  depuis  trois 
mois  la  Grisi  n'était  plus  guère,  pour  la  voix  et  le  talent  du  moins,  que  l'ombre 
d'elle-même,  et  ce  discrédit  tout  accidentel  eût  cessé  bientôt  avec  la  cause.  Le 
Théâtre-Italien  est  dans  nos  mœurs,  il  est  dans  nos  goûts  et  nos  habitudes,  il  faut 
qu'il  dure.  L'administration  actuelle  peut  se  retirer,  libre  à  elle;  mais  nous  lui 
prédisons  qu'avant  peu  elle  en  sera  aux  regrets. 

A  l'Académie  royale  de  musique,  les  débuts,  quelque  temps  interrompus,  de 
M.  Delahaye  ont  repris  leur  cours,  sans  que  le  public  s'en  soit  bien  vivement  préoc- 
cupé. L'épreuve  de  GmUaume  Tell  n'a  guère  mieux  réussi  au  nouveau  ténor  que 
l'épreuve  de  Robert -le-Diuble.  Certaines  gens  ne  parlent  qu'avec  enthousiasme  de 
l'organe  de  M.  Delahaye,  et  ne  se  lassent  pas  de  vanter  à  toute  occasion  le  timbre 
et  la  sonorité  de  cette  voix  surnaturelle.  Nous  avons  entendu  :M.  Delahaye  à  sa 
première  représentation,  lorsqu'il  était  encore  sous  le  coup  d'une  émotion  insépa- 
rable du  début,  puis  il  y  a  quelques  jours,  c'est-à-dire  à  près  de  deux  mois  de  dis- 
tance, lorsque  nous  pensions  pouvoir  espérer,  sans  trop  d'indiscrétion,  qu'il  nous 
mettrait  dans  sa  conlidence,  et  nous  avouons  que,  si  l'on  excepte  une  émission  stri- 
dente et  gutturale,  rien  dans  celte  voix  ne  nous  a  frjppé.  Il  est  possible  que  ce 
timbre,  encore  enveloppé,  parvienne  un  jour  à  se  dégager  à  force  de  travail  et 
grâce  à  des  études  plus  habilement  dirigées  que  celles  de  M.  Delahaye  ne  semblent 
l'avoir  été  jusqu'ici;  en  attendant,  il  faut  bien  décompter  et  renoncer  d'abord  aux 
splendides  illusions  qu'on  s'était  faites.  La  Reine  de  Chypre  conserve  le  privilège 
d'attirer  la  foule.  Le  public  a  pris  goût,  sinon  à  cette  musique  monotone  et  que 
nulle  échappée  mélodieuse  n'éclaire,  du  moins  au  spectacle  varié,  à  la  pompe  théâ- 
trale qu'elle  accompagne.  Barroilhet  contribue  aussi  puissamment  au  succès  de 
cette  parlilion  que  la  forluue  adopte  à  l'heure  qu'il  est,  sans  doute  parce  qu'elle 
n'a  rien  de  mieux  à  faire  à  l'Opéra,  La  voix  de  Barroilhet,  flexible,  juste,  sonore, 
pathétique,  d'une  vibration  profonde  et  métallique,  trouve  par  moments  des  effets 
auxquels  on  ne  résiste  pas.  Ainsi,  dans  le  duo  du  troisième  acte,  quand  revient  cet 
élan  :  0  ma  belle  patrie',  c'est  une  conviction  chaleureuse,  une  émission  large  et 
puissante  qui  vous  remue  jusque  dans  les  entrailles.  Barroilhet  est  aujourd'hui  chez 
nous  le  seul  chanteur  qui  gagne  du  terrain  ;  tandis  que  ses  rivaux  décroi,ssent,  lui 
de  jour  en  jour  pi'end  racine  et  s'élève;  on  sent  que  les  encouragements  du  public 
l'animent  au  travail  et  qu'il  s'évertue  à  bien  faire.  A  l'une  des  dernières  représen- 
tations de  la  Reine  de  Clvipre,  M™"  Stoltz,  depuis  quelque  temps  épuisée  par  les 
efforts  auxquels  elle  se  livre  pour  soutenir  le  répertoire  dont  la  responsabilité  pèse 
aujourd'hui  sur  elle  seule,  a  failli  ne  pouvoir  continuer  son  rôle,  et,  sans  un  excès 
de  bonne  volonté  dont  on  doit  lui  savoir  gré,  le  spectacle  allait  demeurer  suspendu. 
D'autre  part,  M""^^  Dorus,  retenue  loin  de  la  scène  par  une  allération  des  régions 


084  REVUE    MUSICALE. 

vocales,  ne  fait  plus  de  service,  et,  dans  ces  circonstances,  force  est  à  l'administra- 
tion de  laisser  échoir  les  premiers  rôles  à  des  sujets  de  second  et  troisième  ordre. 
Ne  remarquez-vous  pas  que  les  destinées  du  théâtre  se  font  bien  menaçantes?  Nous 
parlions  tout  à  l'heure  de  la  dilFiculté  que  l'Opéra  italien  trouverait  à  se  renou- 
veler; nous  voici  à  l'Académie  royale,  et  le  même  cas  se  présente.  En  Italie  comme 
en  France,  musique  et  chanteurs  manquent  à  la  fois,  la  disette  est  partout.  —  Un 
ballet  nouveau  pour  Carlotta  Grisi,  la  Rosière  de  Gcmd,  sera  sans  doute  la  première 
nouveauté  à  laquelle  nous  assisterons.  Quant  aux  opéras  qui  se  préparent,  tous 
opéras  de  genre  et  signés  de  noms  d'une  importance  musicale  au  moins  probléma- 
tique, nous  doutons  que  l'administration  fonde  sur  eux  de  grandes  espérances  et 
compte  en  faire  autre  chose  que  des  prologues  de  ballets.  La  question  est  donc 
tout  entière  desavoir  quand  on  aura  l'opéra  de  M.  Meyerbeer,  et  comment  on  en 
distribuera  les  rôles.  Si  éloignée  que  semble  d'abord  la  mise  en  scène  de  cette 
œuvre,  si  enveloppée  d'ombre  et  de  vapeur  que  paraisse  la  date,  il  n'en  est  pas 
moins  sûr  que  toutes  les  espérances  doivent  tendre  vers  ce  but.  Avant  peu,  l'il- 
lustre maître  quittera  Berlin  pour  venir  agiter  celte  grande  afl'aire  dans  le  cabinet 
de  la  rue  Lepellelier,  et  il  ne  s'agira  plus  que  de  s'entendre  sur  la  cantatrice.  Il  ne 
faut  en  effet  rien  moins  qu'un  nouveau  chef-d'œuvre  de  l'auteur  de  Robert-le-Diahh' 
et  des  Huguenots  pour  combler  le  vide  d'un  horizon  où  nul  grand  nom  musical  ne 
çayonne  en  perspective. 

Parlerons-nous  du  nouvel  opéra  de  M.  Auber  au  théâtre  Favart,  de  ce  charmant 
fleuron  ajouté  aux  Diamants  de  la  couronne?  Dirons-nous  ce  que  personne  n'ignore, 
à  savoir  que  c'est  là  une  musique  ingénieuse,  pétulante,  facile,  pleine  de  goût  et 
d'esprit,  où  le  motif  (faculté  surprenante  après  tant  de  travaux)  perce  encore  et  se 
laisse  fort  nettement  saisir,  le  motif,  cette  âme  des  partitions  de  M.  Auber,  cette 
condition  absolue  de  tant  de  jolis  chefs-d'œuvre?  Il  y  a  des  musiques  qui  vivent  par 
l'instrumentation,  les  recherches  du  style,  le  clair-obscur  habilement  ménagé, 
celle  de  M.  Halévy,  par  exemple:  la  musique  de  M.  Auber  vit  de  motifs,  et  point 
d'autre  chose.  Aussi  le  procédé  de  M.  Auber  (qui  n'a  le  sien?),  assez  facile  à 
découvrir  du  reste,  ne  se  laisse  pas  si  aisément  imiter  qu'il  en  a  l'air.  Le  motif  tel 
que  l'entend  l'auteur  de  la  Muette  et  du  Domino  noir  n'est  qu'un  fragment  d'idée 
sans  doute,  qu'un  grain  de  poussière  diamanline  taillée  à  facettes;  mais  que  de  gens 
n'ont  pas  même  des  fractions  d'idée!  Le  jour  où  le  motif  que  M.  Auber  cherche 
partout  à  la  pipée  comme  un  poète  sa  rime,  où  ce  gentil  oiseau,  dont  il  note  les 
chansons  au  retour  de  ses  promenades  au  bois,  s'envolera  pour  ne  plus  revenir,  ce 
jour-là,  soyez-en  sûrs,  M.  Auber  cessera  d'écrire.  Rien  n'indique  dans /e  Ducd'O- 
lonne  que  ce  jour  doive  arriver  bientôt.  Vous  retrouvez  là,  comme  dans  It's 
Diamants  de  la  couronne,  de  ces  lueurs  mélodieuses,  de  ces  tours  élégants  qui 
vous  séduisent  ;  je  citerai  entre  autres,  dans  le  duo  du  second  acte  entre  le  duc 
d'Olonne  et  la  duchesse  déguisée  en  moine,  un  trait  d'orchestre  d'une  finesse 
exquise,  et  la  sérénade  du  troisième  acte,  si  ingénieusement  combinée,  si  bien  en 
scène.  Avec  M""''  Damoreau,  la  cantatrice  par  excellence,  le  Duc  d'Olonne  aurait 
parcouru  la  carrière  du  Domino.  S'il  manque  à  ce  succès  un  peu  d'élan,  c'est  à 
W""  Thillon  seule  qu'il  faut  s'en  prendre.  M""'  Thillon  a  tous  les  défauts  d'une 
actrice  d'opéra-comique  sans  en  avoir  les  qualités;  j'en  excepte  une  :  elle  est  jolie. 
Dans  la  comédie.  M"""  Thillon  ne  joue  pas,  elle  minaude;  un  effroyable  accent  bri- 
tannique s'oppose  chez  elle  à  toute  espèce  d'esprit  dans  le  dialogue,  de  justesse 
dans  le  trait;  M"""  Thillon  ne  se  contente  pas  de  chanter,  elle  parle  faux.  Ce[>en- 


REVun  MtrsicA.LE.  r»8!> 

danl,  malgré  tous  ces  travers,  je  conçois  encore  que  l'auteur  du  Duc  d'Olonne  rem- 
ploie de  préférence  à  M'""  Rossi,  talent  plus  sérieux  sans  doute,  voix  plus  exercée, 
mais  qui  n'a  rien  de  cette  élégance  llexible,  de  cette  gentillesse  dont  sa  musique 
ne  saurait  se  passer.  M'""  Rossi  entonne  ces  ariettes  comme  elle  ferait  d'une  cava- 
line  de  Rellini  ou  de  Mercadante.  Une  fois  lancée,  sa  passion  l'emporte;  au  lieu  do 
raser  le  sol,  elle  j)rend  le  large  et  s'envole;  lorsqu'il  faudrait  gazouiller  à  mi-voix, 
elle  chante.  Il  sullit,  pour  s'en  convaincre,  d'entendre  M""^  Rossi  dans  le  rôle  d'An- 
gèle  du  Domino  noir.  Vocalisation,  tenue,  intelligence  dramatique,  tout  y  est;  une 
seule  chose  manque,  le  secret  de  cette  petite  musique  dans  ce  qu'elle  a  de  fin,  de 
minutieux,  si  l'on  veut,  le  secret  que  M""'Damoreau  avaitsi  bien,  et  que  M""'Thillon 
cherche  sans  le  trouver.  C'est  trop  et  trop  peu.  Si  jamais  M.  Auber  emploie 
M'""  Rossi,  ce  sera  pour  lui  confier  un  rôle  tout  musical,  et  par  conséquent  à  l'Opéra- 
Comique  accessoire,  un  rôle  à  cavatine,  dans  le  genre  de  la  princesse  de  Zanella, 
comme  faisait  M.  Meyerbeor  pour  M'"''  Damoreau,  qu'il  admettait  dans  ses  ouvrages, 
mais  à  tire  d'objet  de  fantaisie  et  de  luxe. 


POÉSIES. 


M.  de  Lamartine,  absorbé  par  la  politique,  a  presque  entièrement  renoncé  à  la  poésie. 
Cependant,  de  temps  en  temps,  le  poêle  se  retrouve  comme  malgré  lui.  Voici  deux  mor- 
ceaux qui  viennent  de  lui  échapper  ;  nous  devons  dire  à  quelle  occasion  pour  l'intelligence 
de  ces  vers. 

Tous  les  ans,  vers  le  milieu  d'avril,  M""=  de  Lamartine  fait  tirer  chez  elle  une  loterie 
au  bénéfice  d'une  œuvre  de  charilé  à  laquelle  elle  s'est  consacrée  :  l'œuvre  du  paironage 
des  jeunes  fdies  abandonnées.  Pour  cette  occasion  ,  les  personnes  bienfaisantes  et  les  ar- 
tistes surtout,  dont  le  génie  secourable  ne  manque  jamais  à  la  charité,  envoient  des  lots, 
ouvrages  de  leurs  mains.  Dans  ces  lots,  celle  année,  se  trouvent  des  encadrements  en 
arabesques  représentant  différents  sujets  groupés  avec  goût  et  admirablement  peints.  Entre 
ces  encadrements,  les  artistes  ont  laissé  une  page  blanche  destinée  à  être  remplie  par  des 
autographes  d'écrivains  ou  de  poêles;  M.  de  Lamartine  a  élé  chargé  d'en  remplir  deux. 

Le  premier  de  ces  encadrements  représente  des  scènes  de  la  vie  orientale  :  des  armes, 
des  pipes,  des  harnais,  le  désert,  des  chevaux  arabes,  des  palmiers,  etc.  Voici  les  vers  dont 
M.  de  Lamartine  a  rempli  ce  cadre. 


1,1:  CHS  VAX.   ST   Z.ES   ARMES   SU    VO'S'AGISUK. 


Le  soleil  du  désert  ne  luit  plus  sur  ta  lame. 
0  mon  large  yatagan,  plus  poli  qu'un  miroir. 
Où  Kaïdha  mirait  son  visage  de  femme, 
Comme  un  rayon  sortant  des  ombres  d'un  ciel  noir  ! 

Tu  pends  par  la  poignée  au  pilier  d'une  lente, 
Avec  mon  narghilé,  ma  selle,  et  mon  fusil, 
Et  semblable  h  mon  cœur,  qui  s'use  dans  ratlenle, 
La  rouille  et  le  repos  le  dévorent  le  lil  ! 

El  loi,  mon  fier  Sultan,  à  la  crinière  noire, 
Coursier  né  des  amours  de  la  foudre  et  du  vent, 
Dont  quelques  poils  de  jais  ligraient  la  blanche  moire. 
Dont  le  sabot  mordait  sur  le  sable  mouvant, 


POÉSIES.  G87 

Que  fais-ui  inaiinon;iiil,  clior  bcrceur  de  mes  rêves? 
Mon  oreille  aimait  tant  ton  pas  mélodieux,  '  '!•    •  ' 
Quand  la  bruyante  mer,  dont  nous  suivions  les  grèves, 
Nous  jetait  sa  fraîcheur  cl  son  écume  aux  yeux  ! 

Tu  rengorgeais  si  beau  ton  cou  marbré  de  veines 
Quand  celle  que  ma  main  sur  la  croupe  clan<;ait, 
T'appelait  par  ton  nom,  et,  retirant  les  rênes, 
Marquetait  de  baisers  ton  poil  qui  frémissait! 

Je  la  livrais  sans  peur  à  ton  galop  sauvage  : 
La  vague  de  la  mer,  dans  le  golfe  dormant, 
Moins  amoureusement  berce  près  du  rivage 
La  barque  abandonnée  à  son  balancemenl. 

Car,  au  plus  léger  cri  qui  gonflait  sa  poitrine, 
Tu  l'arrêtais,  tournant  ton  bel  œil  vers  les  Bancs, 
Et,  retirant  le  feu  dans  la  rose  narine, 
De  l'écume  du  mors  lu  lavais  ses  pieds  blancs  ! 

Penses-tu  quelquefois,  l'œil  baissé  vers  la  terre, 
A  ce  maître  venu  dans  ton  désert  natal. 
Qui  parlait  sur  ta  croupe  une  langue  étrangère. 
Et  qui  t'avait  payé  d'un  monceau  de  métal? 

Penses-tu  quelquefois  à  ta  jeune  maîtresse. 

Qui,  pour  parer  ta  bride,  houri  d'un  autre  ciel. 

Détachait  les  l'ubis  ou  les  fleurs  de  sa  tresse. 

Et  dont  la  main  t'offrait  de  blancs  cristaux  de  miel? 

Où  sont  ils?  que  foul-ils?  quels  climats  les  retiennent  ? 
Les  vaisseaux  dont  lu  vois  souvent  blanchir  les  mâts. 
Ces  grands  oiseaux  des  mers  qui  vont  et  qui  reviennent, 
Sur  ton  sable  doré  ne  les  déposent  pas! 

Ne  les  hennis-tu  pas  de  ton  naseau  sonore? 
Ton  cœur  dans  ton  poitrail  ne  bal-il  pas  d'amour 
Quand  Ion  oreille  entend  dans  leschauq)sde  l'aurore 
Résonner  les  doux  mois  qu'ils  t'apprirent  un  jour? 

Oh  !  oui  ;  car  de  la  selle,  en  détachant  mes  armes. 
Tu  me  jetas  tout  triste  un  regard  presque  humain! 
Je  vis  ton  œil  bronzé  se  ternir,  et  deux  larmes 
Le  long  de  tes  naseaux  roulèrent  sur  ma  main  ! 


688  POÉSIES. 

Lo  second  de  ces  encadrements  représente  des  plantes  marines  et  des  coquillages  de 
toute  espèce,  parmi  lesquels  on  dislingue  la  grande  coquille,  où  l'air  en  s'introduisant 
reproduit  à  l'oreille  tous  les  bruits  de  la  mer  et  du  vent.  C'est  ce  phénomène  qui  a  servi 
de  texte  au  poêle. 

1.1:  COQUII.I.AGE:. 

Quand  tes  beaux  pieds  distraits  errent,  o  jeune  lille  1 
Sur  ce  sable  mouillé,  frange  d'or  de  la  mer. 
Baisse-toi,  mon  amour,  vers  la  blonde  coquille 
Que  Vénus  fait,  dit-on,  polir  au  flot  amer. 

L'écrin  de  l'Océan  n'en  a  point  de  pareille  ! 
Les  roses  de  ta  joue  ont  peine  à  l'égaler. 
Et  quand  de  sa  volute  on  approche  l'oreille 
On  entend  mille  bruits  qu'on  ne  peut  démêler  : 

Tantôt  c'est  la  tempête,  avec  ses  lourdes  vagues. 
Qui  viennent  en  tonnant  se  briser  sur  tes  pas  ; 
Tantôt  c'est  la  forêt  avec  ses  frissons  vagues; 
Tantôt  ce  sont  des  voix  qui  chuchottent  tout  bas. 

Oh  !  ne  dirais-tu  pas,  à  ce  confus  murmure 
Que  rend  le  coquillage  aux  lèvres  de  carmin. 
Un  écho  merveilleux  où  l'immense  nature 
Résume  tous  ses  bruits  dans  le  creux  de  la  main  ? 

Emporte -la,  mon  ange,  et  quand  ton  esprit  joue 
Avec  lui-même,  oisif,  pour  charmer  tes  ennuis 
Sur  ce  bijou  des  mers  penche  en  riant  ta  joue. 
Et  fermant  tes  beaux  yeux  recueilles-en  les  bruits. 

Si  dans  les  mille  accents  dont  sa  conque  fourmille 
Il  en  est  un  plus  doux  qui  vienne  te  frapper 
Et  qui  s'élève  à  peine  au  bord  de  la  coquille 
Comme  un  aveu  d'amour  qui  n'ose  s'échapper  ; 

S'il  a  pour  ta  candeur  des  terreurs  et  des  charmes. 
S'il  renaît  en  mourant  presque  éternellement, 
S'il  semble  au  fond  d'un  cœur  rouler  avec  des  larme.'^. 
S'il  tient  de  l'espérance  el  du  gémissement, 

iSe  le  consume  pas  à  chercher  le  mystère  ! 
Ce  mélodieux  souffle,  ô  mon  ange  !  c'est  moi. 
Quel  bruit  plus  éternel  et  plus  doux  sur  la  terre 
Qu'un  écho  de  mon  cœur  qui  m'entretient  de  toi  ? 


Paris,  :25  mars  1842. 

Alphonse  de  Lamarti.m; 


CHRONIQUE  DE   LA   QUINZAINE. 


t4  avril  1842. 

La  chambre  des  communes  vient  d'assister  à  un  beau  combat.  Sir  Robert  Peel  a 
eu  à  soutenir  de  rudes  attaques  au  sujet  de  Vîncoine-taxe.  Lord  Jolin  Russell,  avec 
sa  logique  amère  et  pressante,  a  essayé  de  démontrer  que  rien,  dans  les  circon- 
stances de  l'Angleterre,  n'autorisait  l'emploi  d'une  mesure  aussi  violente  et  aussi 
extraordinaire  que  l'impôt  nécessairement  inquisitorial  et  vexatoire  du  revenu; 
M.  Sheil,  en  développant  ensuite  la  même  thèse  avec  sa  parole  véhémente  et  splen- 
dide,  parait  avoir  soulevé  un  véritable  orage  dans  la  chambre,  et  amené  une  de 
ces  situations  décisives  où  il  faut  terrasser  sur  l'heure  son  adversaire  ou  périr.  Sir 
Robert  Peel,  loin  de  faiblir  sous  l'attaque,  l'a  repoussée  avec  une  verve,  une  impé- 
tuosité qui  ne  lui  est  pas  ordinaire  ;  oubliant  cette  réserve  un  peu  cérémonieuse 
qui  donne  souvent  à  ses  discours  un  air  compassé  et  froid,  il  s'est  élancé  sur  l'op- 
position, il  l'a  prise  corps  à  corps,  et  n'a  rien  ménagé.  —  Vous  me  reprochez,  leur 
a-t-il  dit,  d'exagérer  à  dessein  les  embarras  de  nos  finances  ;  rien  ne  me  fera  dissi- 
muler ici  la  véritable  situation  du  pays.  En  1836,  après  l'avènement  du  cabinet  de 
lord  Melbourne,  vous  avez  trouvé  un  excédant  des  recettes  sur  les  dépenses  de 
3,000,000  de  livres  sterling,  1,376,000  pour  le  budget  de  l'Angleterre,  1,556,000 
pour  celui  de  l'Inde.  Voilà  ce  qu'on  vous  avait  laissé.  —  Et  alors,  empruntant  à 
Napoléon  sa  célèbre  et  terrible  apostrophe  :  «  Qu'en  avez-vous  fait?  »  s'esl-il  écrié. 
Ai-je  donc  exagéré  nos  embarras?  Quoi  !  vous  avez  trouvé  un  excédant  annuel  de 
3,000,000,  vous  nous  laissez  un  déficit  annuel  de  5,000,000;  vous  avez  aussi 
amené  par  votre  administration,  à  la  charge  du  pays,  au  préjudice  de  notre  crédit, 
une  différence  de 8,000,000 sterling,  et  vous  osez  taxer  d'exagération  mes  paroles! 
Mais,  dites-vous,  nul  besoin  après  tout  de  mesures  extraordinaires  ;  l'Angleterre 
n'est  pas  dans  les  circonstances  diûiciles  où  elle  se  trouvait  lorsque  Pitt  proposa 
Vincome-taxe.  Elle  n'est  pas  engagée  dans  une  guerre  à  mort;  elle  n'a  pas  été 
frappée  d'un  désastre.  —  Il  n'y  a  pas  eu  de  revers,  pas  de  désastres!  Et  où  trou- 
verez-vous,  dans  tout  le  cours  de  notre  histoire,  un  désastre  comparable  à  celui 
qui  vient  de  nous  frapper  dans  l'Afghanistan?  Ce  revers  sera  promptement  réparé, 
je  l'espère,  par  l'énergie  de  vos  délibérations  et  par  la  bravoure  de  nos  troupes  ; 
mais  dans  quelle  page  de  nos  annales  a-t-ou  lu  rien  de  comparable  au  carnage  que 
l'on  vient  de  faire  de  l'une  de  nos  armées?  —  Le  chancelier  de  l'échiquier  avait 


690  S5EVUE.  CimOINIQl'E. 

déjà  dit,  en  répondaiil  à  lord  John  Riissel,  que  l'Angleterre  se  trouvait  engagée 
avec  la  Chine  dans  une  guerre  dont  personne  ne  peut  dire  d'avance  quel  sera  le 
résultat,  ni  quelles  en  seront  les  dépenses.  Sir  Robert  Peel  s'est  ensuite  appliqué 
à  démontrer  que,  dans  les  circonstances  où  se  trouve  l'Angleterre,  la  taxe  sur  le 
revenu,  malgré  les  inconvénients  de  cette  nature  d'impôts,  était  le  moyen  à  la  fois 
le  plus  facile,  le  plus  sûr  et  le  plus  équitable  de  subvenir  aux  besoins  du  pays;  il 
n'a  rien  omis  en  même  temps  pour  prouver  que  les  ressources  indiquées  par  les 
financiers  de  l'opposition  étaient  insuffisantes  et  illusoires.  Chargé  de  tléfendre  une 
position  difficile  et  qui  présentait  à  ses  adversaires  plus  d'un  côté  faible,  sir  Robert 
Peel,  en  habile  capitaine,  ne  s'est  pas  blotti  derrière  les  murailles;  il  a  pris  l'oifen- 
sive,  et,  par  des  sorties  vigoureuses,  il  a  porlé  la  guerre  dans  le  camp  de  ses  en- 
nemis. Auront-ils  le  temps  de  se  reconnaître,  pourront-ils  le  repousser  et  faire 
tourner  contre  le  ministère  les  chances  du  combat?  C'est  ce  que  nous  apprendrons 
demain  peut-être.  Mais,  jusqu'ici,  nous  persistons  à  croire  que  la  proposition  du 
ministre  obtiendra,  même  dans  la  chambre  des  communes,  une  de  ces  majorités 
qui,  sans  être  brillantes,  suffisent  pour  assurer  la  vie  et  la  durée  d'un  cabinet. 

Le  bill  des  céréales  a  été  définitivement  adopté  par  la  chambre  des  communes. 
Cette  transaction,  favorable  aux  propriétaires  fonciers,  ne  peut  rencontrer,  dans  la 
chambre  des  lords,  d'autre  opposition  que  celle  de  quelques  ultrà-conservaleurs. 
On  peut  donc  tenir  pour  certain  que  le  bill  sera  adopté. 

Au  milieu  de  ces  difficultés  et  de  ces  luttes,  le  ministère  anglais  ne  perd  pas  de 
vue  un  seul  instant  le  but  le  plus  essentiel  de  sa  politique,  l'extension  des  relations 
commerciales  de  l'Angleterre,  l'ouverture  de  nouveaux  débouchés  pour  l'industrie 
nationale.  Ces  eiforts  sont  naturels;  pourquoi  reprocher  à  un  gouvernement  étranger 
de  faire  de  son  mieux  dans  l'intérêt  de  son  pays  ?  Le  reproche  serait  puéril  et  peu 
digne.  Au  lieu  de  reprocher  aux  autres  leur  habileté  et  leur  activité,  mieux  vau- 
drait les  imiter.  Les  plaintes  n'ont  jamais  enrichi  personne,  et  certes  elles  n'arrête- 
ront pas  l'étranger  dans  ses  efforts  et  dans  ses  négociations. 

Nos  relations  commerciales  avec  l'Espagne  sont  dans  un  étal  déplorable.  La  Bel 
gique,  la  Suisse,  l'Allemagne,  la  Sardaigne,  l'Amérique  du  Sud,  pourraient  oUYir  à  nos 
négociateurs  un  vaste  champ  à  parcourir;  il  ne  serait  nullement  impossible  de  conci- 
lier les  intérêts  de  ces  pays  avec  un  plus  grand  développement  des  intérêts  français. 
Quefaisons-nous?  Que  faille  ministère?  Hélas!  que  peut-il  faire?  Il  lui  faudrait,  pour 
négocier  activement  et  ne  pas  tomber,  le  consentement  de  quarante  ou  cinquante 
producteurs,  nos  maîtres  à  tous,  et  ce  consentement,  il  ne  l'aura  jamais.  Nous  res- 
terons les  bras  croisés,  plongés  dans  l'admiration  de  notre  système  protecteur, 
jusqu'à  ce  qu'un  beau  jour  nous  nous  réveillions,  n'ayant  plus  d'autres  consomma- 
teurs que  nous-mêmes,  d'autre  marché  que  le  marché  intérieur.  On  aura  fait  du 
pays  le  plus  expansif  par  la  langue,  par  les  idées,  par  la  civilisation,  par  les  arts, 
une  sorte  de  Chine  pour  l'industrie  et  pour  le  commerce.  C'est  ainsi  que  nous  se- 
rons un  jour  contraints  de  reprendre  le  fusil  et  l'épée.  Ce  seront  nos  producteurs 
privilégiés,  les  vrais  prédicateurs,  les  défenseurs  nés  de  la  paix  à  tout  prix,  qui  nous 
auront  ramenés  à  la  guerre  comme  au  seul  moyen  qui  nous  restera  de  ne  pas 
étouffer.  11  est,  en  effet,  si  absurde  de  stimuler  de  toutes  manières  la  production, 
et  d'interdire  en  même  temps  au  gouvernement  tout  ce  qui  pourrait  nous  faire  ou- 
vrir de  nouveaux  débouchés!  Quel  est  le  sort  qui  attend  les  pays  ainsi  gouvernés? 
Évidemment  ils  se  trouveront  tôt  ou  tard  dans  celte  alternative,  d'étouffer  ou  de 
se  donner  de  l'air,  de  l'espace,  par  les  colonisations  ou  par  la  guerre. 


IIEVUE.   —  CHRONIQUE.  691 

Coloniser!  Est-ce  là  notre  penchant,  notre  espérance,  notre  habileté?  Nos  petites 
colonies  à  sucre,  hier  encore,  nous  les  avons  sacrifiées  à  je  ne  sais  quels  intérêts 
sans  légitimité  et  sans  grandeur.  Nous  possédons  un  immense  territoire  à  la 
Guyane.  Qu'en  faisons-nous?  Il  existe,  il  est  vrai,  une  commission,  une  commission 
composée  d'hommes  habiles,  zélés  ;  ils  s'occupent  sans  relâche  de  la  mission  qui 
leur  a  été  confiée.  Ils  feront  un  rapport,  un  projet,  un  excellent  rapport,  un  bon 
projet,  je  n'en  doute  pas  Nos  archives  regorgent  de  projets  utiles  et  de  rapports 
lumineux. 

Nous  possédons  l'Algérie;  nous  voulons  la  posséder.  Il  y  a,  il  y  aura  une  Afrique 
française.  Malheureusement  c'est  là  le  seul  point  décidé.  Que  sera-t-elle?  Quelle 
en  sera  l'organisation?  Y  aura-t-il  une  vaste  colonisation  algérienne?  Sur  quels 
principes,  par  quels  moyens?  Qui  le  sait?  On  ne  le  sait  pas  plus  aujourd'hui 
qu'on  ne  le  savait  un  an  après  la  conquête.  Sur  ce  point  encore,  nous  possédons 
ce  qui  nous  est  octroyé  avec  une  incomparable  largesse,  une  commission,  une 
nombreuse  commission,  une  commission  qui  compte  dans  son  sein  des  hommes 
Irès-reconimandabies  par  leurs  lumières,  par  leur  expérience,  par  leur  amour 
du  bien.  La  commission  s'est  mise  au  travail  depuis  longtemps;  elle  s'est  divisée 
en  plusieurs  sous-commissions  :  la  législation,  la  guerre,  la  marine,  l'agricul- 
ture, le  commerce  et  l'industrie;  bref,  chaque  branche  de  la  chose  publique 
en  Algérie  a  été  confiée  à  des  commissaires  spéciaux  plus  ou  moins  compétents. 
En  attendant,  la  session  s'écoulera,  l'année  s'écoulera,  sans  qu'il  y  ait  rien  de 
fait,  rien  de  décidé.  Ce  ne  sera  qu'en  J843  que  les  chambres  pourront  fixer  leur 
attention  sur  les  travaux  des  commissaires.  Nous  disons  fixer  leur  attention,  car  de 
l'attention  à  la  résolution,  de  l'élude  à  l'action,  la  distance  est  grande  encore,  et 
il  pourra  arriver  de  la  question  algérienne  ce  qui  arrive  de  la  question  des  sucres, 
de  celle  des  bestiaux  et  de  tant  d'autres  Qu'on  vienne  ensuite  nous  dire  que  nous 
sommes  une  nation  irréfléchie,  brusque  dans  ses  mouvements,  impétueuse  dans  ses 
résolutions! 

En  attendant  encore,  nous  porterons  notre  armée  d'Afrique  à  cent  mille  hommes  ; 
on  dit  que  c'est  là  le  nombre  que  M.  le  gouverneur-général  tient  pour  nécessaire. 
La  dépense  se  proportionnera  nécessairement  à  l'effort.  Certes  nul  n'a  rendu,  nul 
ne  rend  plus  que  nous  hommage  au  courage  mille  fois  éprouvé,  à  l'admirable 
patience  de  nos  troupes.  Tout  ce  qui  sera  po.ssibIe  de  faire  par  la  guerre,  elles  le 
feront.  Le  climat,  l'ennemi,  les  privations,  les  fatigues,  rien  n'arrêtera  l'élan  de  nos 
soldats;  ils  savent  que  la  patrie  les  regarde;  ils  sont  aujourd'hui  ce  qu'ils  ont  tou- 
jours été,  les  meilleurs  soldats  du  monde.  Mais  il  n'est  pas  donné  aux  hommes  de 
changer  la  nature  des  choses;  nul  ne  fera  que  l'Afrique  soit  aujourd'hui  une  pro- 
vince européenne  couverte  de  villes,  de  bourgs,  de  villages,  de  routes,  de  pâturages 
et  de  moissons;  nul  ne  transformera  les  Bédouins  en  une  population  douce,  indus- 
trieuse, sédentaire,  pacifique  Aussi  que  pouvons-nous  faire  en  Afrique,  tant  qu'il 
n'y  aura  que  des  Arabes  d'un  côté  et  des  soldats  de  l'autre?  Des  courses  plutôt 
([u'une  guerre,  une  sorte  de  slecple-cltase  où  Abd-el-Kader,  avec  ses  nomades,  ira 
toujours  plus  vite  que  nous  avec  nos  mulets,  nos  canons,  et  tout  l'attirail  d'une  nation 
civilisée  qui  n'a  pas  les  habitudes  des  hommes  du  désert.  Nous  battrons  tous  les 
Arabes  que  nous  pourrons  atteindre  ;  mais  nous  en  atteindrons  fort  peu.  Les  uns  se 
déroberont  toujours  à  nos  coups;  les  autres  accepteront  noire  empire  aujourd'hui 
pour  nous  trahir  demain.  Au  plus  petit  revers,  au  moindre  accident  défavorable  à 
notre  armée,  ils  nous  abandonneraient  tous.  Irons -nous  jusqu'au  grand  désert? 


G92  REVUE.  -    CHRONIQUE. 

envahirons-nous  l'empire  du  Maroc?  Si  l'on  se  propose  de  suivre  Abd-el-Kaderpar- 
toutoù  il  pourra  se  réfugier,  il  n'y  a  plus  de  terme  à  nos  incursions,  et  le  nombre 
de  nos  troupes  devra  de  plus  en  plus  s'accroître  ;  car  si,  en  avançant,  nous  laissions 
sans  garnisons  suffisantes  les  derrières  de  l'armée,  avec  la  mobilité  physique  et 
morale  des  Arabes,  nous  nous  exposerions  à  d'étranges  et  douloureuses  surprises. 

La  possession  de  l'Afrique,  sans  une  prompte  et  large  colonisation,  serait  un 
non-sens,  une  énorme  et  funeste  dépense.  Quoi  !  nous  aurons  dépensé  bientôt  un 
milliard  pour  posséder  en  Afrique  des  terres  en  friche,  quelques  méchants  bourgs, 
et  pour  y  gouverner  quelques  hordes  semi-barbares  et  d'une  fidélité  suspecte,  et 
cela  sans  même  avoir  sur  le  littoral  africain  un  port  militaire  qui  assure  dans  tout 
événement  les  communications  d'une  grande  armée  avec  la  métropole! 

Encore  une  fois,  la  question  coloniale  n'est  plus  une  question  purement  spécu- 
lative, un  thème  de  théoricien.  Tout  homme  sérieux  et  conséquent  doit  reconnaître 
que,  pour  toute  grande  nation  industrielle,  il  ne  reste  aujourd'hui  que  deux  partis 
à  prendre,  ou  revenir  à  la  liberté  commerciale,  ou  se  donner  de  nouveaux  débou- 
chés, des  marchés  réservés,  à  l'aide  du  système  colonial.  Que  les  amis  de  la  liberté 
commerciale  dédaignent  les  colonies,  qu'ils  repoussent  ces  possessions  lointaines, 
souvent  si  coiiteuses  et  qui  exposent  la  mère-patrie  à  tant  de  luttes  politiques  ;  qu'ils 
se  refusent  à  des  tentatives  d'une  réussite  incertaine  et  qui  exigent  de  grandes 
avances,  cela  se  conçoit.  Pourquoi  demanderaient-ils  au  privilège  colonial,  à  un 
privilège  qui  ne  peut  s'établir  et  se  maintenir  sans  dépenses,  .sans  efforts,  sans 
dangers,  des  marchés,  des  débouchés  que  la  liberté  commerciale  pourrait  ouvrir 
sans  peine  sur  toute  la  surface  du  globe  ? 

Mais  que  penser  de  ceux  qui  repoussent  avec  horreur  ou  avec  dédain,  c'est-à- 
dire  par  intérêt  ou  par  ignorance,  toute  liberté  commerciale,  et  qui  en  même  temps 
sont  froids,  insouciants  h  l'endroit  des  colonies,  souvent  même  hostiles,  non-seule- 
ment à  tout  accroissement,  mais  à  la  conservation  de  nos  possessions  coloniales? 
On  est  forcé  de  le  dire,  ils  ne  comprennent  pas  la  question,  ils  méconnaissent  leur 
propre  situation.  Ils  ouvriront  les  yeux  lorsqu'il  sera  trop  tard,  lorsque  l'industrie, 
égai'ée  dans  les  fausses  voies  où  ces  aveugles  conseillers  l'ont  poussée,  ne  pourra  ni 
revenir  sur  ses  pas,  ni  trouver  une  issue.  C'est  là  l'avenir  vers  lequel  elle  marche 
en  France  et  ailleurs,  et  il  est  juste  d'ajouter,  dans  certains  pays  plus  rapidement 
encore  que  chez  nous. 

Cependant,  soit  habileté,  soit  simplement  par  d'heureuses  combinaisons,  la  néces- 
sité d'un  vaste  système  colonial  est  aujourd'hui  une  vérité  démontrée,  praliquéedans 
plus  d'un  pays.  Parlerai-jede  l'Angleterre?  Qui  ne  connaît  ses  efforts,  ses  projets,  ses 
conquêtes  dans  toutes  les  parties  du  monde?  Au  fond  c'est  là  toute  sa  politique.  Elle 
veut  des  débouchés,  et  encore  des  débouchés  et  toujours  des  débouchés.  Les  négocia- 
tions et  la  guerre,  les  caresses  et  les  mauvais  procédés,  les  offres  et  les  refus  du  gou- 
vernement anglais  n'ont,  en  réalité,  qu'un  but,  le  commerce  du  monde.  Ainsi  que  le 
disait  un  homme  d'esprit  et  fort  versé  en  ces  matières,  les  Anglais  font  servir  leur 
politique  à  leur  commerce; nous,  nous  subordonnons  notre  commerce  à  notre  poli- 
tique, à  notre  politique  extérieure  comme  à  notre  politique  intérieure.  Nos  rela- 
tions commerciales,  nous  les  donnons  souvent  comme  appoint  dans  nos  négocia  - 
tiens,  au  dedans  et  au  dehors,  avec  des  diplomates  et  avec  des  députés,  peu 
importe. 

La  Belgique,  depuis  1850,  étouffe  dans  ses  ateliers  sans  issue.  La  Néerlande 
n'étouffe  pas;  elle  respire  à  son  aise  dans  ses  magnifiques  possessions  coloniales. 


IIEVL'E.  —  CIinOMQUE.  (){):> 

La  Hollande  n'est  pas  à  La  Haye;  elle  est  à  Batavia.  C'est  là  que  le  gouvernement 
liollanilais  trouve  douze  millions  de  sujets  industrieux,  actifs,  pacifiques,  et  un 
revenu  net  de  100  millions  de  francs;  il  en  retirera  très-probablement  100  mil- 
lions de  florins  sous  peu  d'années.  Le  gouvernement  hollandais  avait  aussi  fait 
fausse  route  d'abord  ;  il  avait  cru  que  la  force,  que  la  violence  suffirait  à  tout.  Heu- 
reusement pour  lui,  il  ne  lui  a  pas  fallu  do  longues  années  pour  reconnaître  son 
erreur  et  revenir  en  arrière.  Il  a  vile  pris  son  parti,  adopté  les  mesures  à  la  fois  les 
plussages  et  les  plus  énergiques,  abandonné  la  vieille  routine  pour  des  voies  toutes 
nouvelles,  et  obtenu  ainsi  de  magnifuiues  résultats.  Sous  peu  d'années  peut-être, 
la  Hollande  fournira  à  l'Europe  une  grande  partie  du  thé  que  nous  allons  mainte- 
nant chercher  à  la  Chine.  Ceux  qui  voudront  se  former  en  peu  de  temps  et  à  peu 
de  frais  une  juste  idée  des  établissements  hollandais  dans  les  eaux  de  l'Indo-Chine, 
ne  pourront  mieux  faire  que  de  lire  la  brochure  de  M.  Maurice  d'Argout,  ayant 
pour  titre  :  Javn,  Singapour  et  Manille.  Substantiel  et  lucide,  ce  petit  écrit  ren- 
ferme tous  les  faits  les  plus  utiles  à  connaître,  et  laisse  entrevoir  des  points  de  vue 
de  la  plus  haute  importance,  et  sous  le  rapport  commercial  et  sous  le  rapport 
politique.  La  possession  de  Java  par  la  Hollande  et  la  rivalité  que,  par  la  force 
même  des  choses,  cette  magnifique  possession  peut  un  jour  susciter  entre  la 
Néerlande  et  l'Angleterre,  n'est  pas  un  fait  indigne  d'attention  pour  la  politique 
française. 

Le  roi  de  Sardaigne,  à  l'occasion  du  mariage  du  prince  royal  avec  une  princesse 
autrichienne,  accorde  une  pleine  amnistie  aux  émigrés  politiques.  H  est  vrai  que  le 
gouvernement  sarde  n'avait  pas  attendu  ce  moment  pour  accorder  un  assez  grand 
nombre  de  grâces  ou  amnisties  particulières.  H  ne  faut  pas  moins  le  féliciter  d'avoir 
enfin  pris  une  mesure  générale  et  définitive.  H  était  triste  de  voir  qu'en  Italie  les 
gouvernements  italiens  non-seulement  se  laissaient  devancer  par  un  gouvernement 
étranger,  par  l'Autriche,  dans  les  voies  de  la  clémence,  de  la  modération  et  de 
l'oubli,  mais  qu'ils  ne  s'empressaient  pas  même  d'en  suivre  l'exemple,  lis  en  avaient 
imité  et  dépassé  les  sévérités;  ils  ne  voulaient  ou  n'osaient  en  imiter  l'indulgence. 
Cela  n'était  ni  digne  ni  habile.  Hs  servaient  les  intérêts  de  l'Autriche  en  ne  la  suivant 
pas  dans  les  voies  de  la  clémence,  plus  encore  qu'ils  ne  les  avaient  servis  par  une 
dure  répression. 

La  chambre  des  députés  était  ces  jours-ci  en  belle  humeur;  aussi  a  t-elle  pris  la 
proposition  Golbéry  pour  sujet  d'une  plaisanterie  parlementaire.  Il  était  en  effoi 
difficile  de  la  prendre  au  sérieux.  Le  moyen  d'imaginer  sans  rire  que  l'État  dépen- 
serait un  million  pour  envoyer  à  nos  trente-sept  mille  maires  je  ne  sais  quel  bulle- 
lin  que  personne  n'aurait  lu,  et  qui  n'aurait  été  bon  à  lire  pour  personne.  Con- 
cevez-vous en  efl'et  tous  les  Français  sachant  lire  tant  bien  que  mal,  occupés  tous 
les  jours,  pendant  six  mois  de  l'année,  à  déchiffrer,  sous  le  toit  de  la  maison  com- 
mune, tous  les  discours  de  MM.  les  pairs  et  de  MM.  les  députés,  même  ces  longs 
discours  écrits  que  personne  n'a  écoulés,  que  personne  n'a  lus,  parce  que  souvent 
les  orateurs  ont  eu  l'heureu.se  idée  de  n'en  lire  que  l'introduction  et  la  fin.  La  vie 
humaine  est  si  courte!  C'est  bien  assez  pour  ces  discours  qu'une  sépulture  hono- 
rable dans  les  colonnes  du  Moniteur,  c'est  bien  assez  que  le  député  puisse  écrire  à 
ses  électeurs  :  J'ai  fait  mon  discours  ;  voyez  plutôt  le  Moniteur  d'aujourd'hui.  El  si 
par  aventure  le  mot  sensation  se  trouvait  à  la  fin  du  manuscrit,  le  compilateur  offi- 
ciel n'est  pas  un  cerbère  impitoyable,  qui  veuille  effacer  celte  prévision  ingénieuse, 
quoique  non  accomplie. 


694  REVUE.   —   CHRONIQUE. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  chambre,  proBlant  de  ses  loisirs,  a  voulu  que  le  rapporteur 
de  la  commission  lui  donnât  lecture  pleine  et  entière  du  rapport;  elle  ne  lui  a  pas 
fait  grâce  d'une  ligne;  elle  a  voulu  qu'on  lui  explique  comme  quoi  l'orateur  qui  n'au- 
rait pas  achevé  ses  corrections  à  onze  heures  du  soir  resterait  irréniissiblement 
chargé  de  tous  ses  péchés  de  tribune,  comme  quoi  la  chambre  des  pairs  se  trouvait 
réduite  à  la  portion  congrue,  et  ne  pourrait  parler  à  l'avenir  plus  qu'elle  n'a  parlé 
en  l'an  de  grâce  18i0,  c'est-à-dire  qu'on  aurait  une  parole  de  pair  pour  deux  pa- 
roles de  député;  comme  quoi,  vu  la  dureté  des  temps  et  des  cœurs,  cette  précieuse 
denrée,  le  bulletin  Golbéry,  serait  donnée  au  rabais  à  ces  méchants  journalistes  qui 
osent  bien,  dans  leurs  comptes-  rendus,  préférer  les  discours  de  leurs  amis  aux 
discours  de  leurs  adversaires,  et  qui  n'ont  pas  voulu  trouver  le  secret  de  faire 
entrer  dans  deux  pages  in-4''  les  dix  pages  in-folio  du  Moniteur.  Toutes  ces  belles 
choses  et  tant  d'autres,  la  chambre  a  voulu  les  entendre  exposer,  expliquer,  dé- 
fendre, au  point  de  vue  des  principes,  au  point  de  vue  de  l'exécution,  sous  le  rap- 
port financier,  sous  le  rapport  politique,  et  cela  pendant  deux  grandes  heures,  sans 
l'ombre  de  fatigue,  d'ennui,  au  contraire  avec  satisfaction  et  gaieté;  après  quoi,  de 
l'avis  unanime  de  la  gauche,  de  la  droite  et  des  centres,  par  l'organe  de  M.  de 
Beaumont  et  de  M.  de  Salvandy,  la  chambre  a  dit  à  la  commission  :  — C'est  bien, 
très-bien;  nous  en  parlerons  quand  je  n'existerai  plus.  — •  Hélas!  qui  l'aurait  dit, 
si  près  du  port?  Sic  transit  gloria  mundi. 

La  chambre  sera  dissoute  les  premiers  jours  de  juin.  Les  élections  se  feront  dans 
la  première  quinzaine  de  juillet.  Tout  ce  qu'on  demande  encore  sérieusement  à  la 
chambre,  c'est  la  loi  des  chemins  de  fer  et  le  budget.  Nous  aurons  le  budget,  au- 
rons-nous les  chemins  de  fer? 

Les  intérêts  particuliers  s'agitent  de  plus  en  plus;  ils  assiègent,  ils  harcèlent  les 
ministres,  les  commissaires  de  la  chambre,  les  députés;  si  le  cabinet  et  la  chambre 
n'y  prennent  garde,  nous  pourrons  bien  avoir  sur  une  grande  dimension  le  pendant 
de  la  folie  de  Versailles.  Cela  serait  aussi  ridicule  que  déplorable.  Singulière  pré- 
tention que  de  vouloir  réparer  aux  dépens  de  l'intérêt  général  les  erreurs  qu'on  a 
commises  et  les  pertes  qu'on  a  éprouvées!  Tant  pis  pour  ceux  que  la  cupidité  a 
aveuglés.  Imputent  sibi. 

Nous  verrons  si  le  gouvernement  maintiendra  hautement  son  droit,  s'il  sentira 
sa  force  et  osera  s'en  servir.  S'il  fait  bon  marché  de  son  initiative,  s'il  la  livre  aux 
intérêts  particuliers,^rien  ne  se  fera,  ou  il  ne  se  fera  que  des  choses  désastreuses. 
Non  ;  si  des  projets  trop  étranges  viennent  se  croiser,  la  chambre  finira  par  tout 
rejeter,  et  si,  ce  que  nous  ne  pensons  pas,  quelque  mesure  imprudente  pouvait  lui 
être  arrachée,  le  projet  irait  expirer  dans  la  chambre  des  pairs. 

«1  Les  chemins  de  fer  sont,  comme  presque  tout  le  reste,  une  question  de  centra- 
lisation. Ira-t-on  au  nord  ou  au  midi,  à  l'est  ou  à  l'ouest?  Prendra-t-onà  droite  ou 
à  gauche?  Fera-t-on  les  chemins  de  fer  par  masses,  par  fractions,  par  embranche- 
ments? Y  aura-t  il  des  lignes  militaires,  des  lignes  de  circulation,  des  lignes  de 
commerce?  Chaque  intérêt  parlementaire  ou  extra- parlementaire  s'agite,  se  démène, 
se  rue,  ardent  à  sa  proie.  Mais  l'intérêt  de  l'État,  messieurs,  l'intérêt  de  l'État!  « 
Nous  empruntons  ces  paroles  à  l'écrit  si  remarquable  de  M.  de  Cormenin  sur  to  cen- 
tralisation, àcetécritqui  servait  d'introduction  au  f//'0ï7  «c/wiùu's^ra///",  et  que  Timon 
vient  de  faire  réimprimer  à  part  en  y  ajoutant  des  réflexions  sur  le  même  sujet.  Ja- 
mais principe  n'a  été  défendu  avec  une  sagacité  plus  pénétrante,  avec  une  conviction 
[)lus  profonde,  ni  avec  plus  de  résolution.  Esprit  éminemment  logique,  M  de  Cor- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  691) 

menin  ihnt  acceplcr  toutes  les  conséquences  du  principe  qu'il  expose  avec  une 
[larolo  si  vive,  si  éloquente,  si  incisive.  «  C'est  un  spectacle  misérable  et  digne  de 
pitié  de  voir  Barcelonne,  Cadix,  Valence,  Burgos,  Sarragosse,  Bilbao,  Malaga,  lever 
à  chaque  secousse  leurs  lêtes  rivales,  et  constituer  capricieusement  des  juntes  insur- 
rectionnelles, au  lieu  de  s'unir  à  la  métropole  pour  comprimer  ranarcliic.  »  Et 
ailleurs  :  a  Qu'est-ce  qui  frappe  les  yeux  et  l'esprit  du  peuple  dans  l'idée  de  Dieu? 
c'est  l'unité;  dans  l'ordonnance  du  monde?  c'est  l'unité;  dans  l'institution  d'une 
monarchie?  c'est  l'unité.  » 

Il  est  si  facile,  en  lisant  l'écrit  de  M.  de  Cornienin,  de  .se  laisser  aller  au  plaisir 
de  le  citer  !  Le  sujet  qu'il  a  si  bien  traité  est  si  important  pour  nous,  pour  nous  qui 
faisons  sur  une  si  vaste  échelle  une  expérience  toute  nouvelle  dans  le  monde,  l'es- 
sai de  l'établissement  d'un  grand  État  unitaire  sur  la  base  de  l'égalité  civile!  La 
centralisation,  c'est  le  seul  lien  avec  lequel  on  puisse  de  nos  innombrables  éléments 
démocratiques  former  un  ensemble,  de  toutes  ces  molécules  faire  un  seul  tout.  Elle 
est,  pour  ainsi  dire,  le  ciment  des  grands  Étals  démocratiques,  de  ces  immenses 
édifices  tout  composés  de  petits  cailloux. 

En  repoussant  avec  toute  sa  vigueur,  avec  sa  logique  acérée,  les  attaques  que 
des  esprits  superficiels  ou  passionnés  dirigent  contre  la  centralisation,  M.  de  Cor- 
nienin sert  son  pays,  et  j'ajouterai  la  monarchie.  La  centralisation  et  la  monarchie 
sont  deux  idées  qui,  pour  tout  esprit  sérieux,  se  traduisent  l'une  par  l'autre,  dans 
ce  sens  du  moins  que,  s'il  peut  y  avoir  monarchie  sans  centralisation,  il  ne  peut  y 
avoir  de  centralisation  forte,  régulière  et  durable  sans  monarchie.  Aussi,  après  tout 
et  malgré  tout,  tenons-nous  Timon  pour  l'homme  le  plus  monarchique  et  le  plus 
gouvernemental  de  France.  Sincères  admirateurs  de  son  beau  talent,  nous  avons  plus 
d'une  fois  regretté  que  le  docte  publicistene  se  soit  pas  toujours  placé,  pour  traiter 
les  hautes  questions  de  notre  droit  public,  à  cette  hauteur  où  il  lui  appartient  de  se 
tenir,  au-dessus  de  la  région  des  passions  politiques,  région  orageuse  sans  doute  et 
bruyante,  mais  nullement  élevée. 

Nous  ne  rappellerons  pas  les  débats,  maintenant  oubliés,  qui  ont  eu  lieu  à  la 
chambre  des  députés  sur  la  question  du  recensement.  Dans  le  sein  de  la  chambre, 
ces  discussions  ne  peuvent  avoir  qu'un  seul  résultat  :  c'est  de  faire  que  la  majorité 
se  tienne  sur  ses  gardes  et  serre  de  plus  en  plus  ses  rangs  autour  du  ministère.  Ces 
discussions  auront-elles  une  efficacité  défavorable  au  cabinet  dans  le  sein  des  col- 
lèges électoraux?  c'est  ce  que  nous  ne  voudrions  ni  nier  ni  affirmer.  Nous  sommes 
de  ceux  qui  tiennent  toutes  les  prédictions  électorales  pour  hasardées.  L'histoire 
l>rouve  que  l'élection  générale  est  un  problème  très-compliqué,  dont  on  n'a  pu, 
que  dans  des  cas  fort  rares,  dégager  d'avance  toutes  les  inconnues. 

A  la  chambre  des  pairs,  les  explications  au  sujet  du  droit  de  visite  ne  nous  ont 
rien  appris  de  nouveau.  Il  reste  une  question  de  droit,  la  question  relative  au  na- 
vire la  Séndgambie,  qui  n'a  été  approfondie  ni  de  pari  ni  d'autre.  Le  droitelle  fait 
auraient  exigé  d'autres  éclaircissements.  M.  de  Broglie  est  intervenu  dans  le  débat 
pour  répondre  viclorieusemenl  aux  attaques  qui  avaient  été  dirigées  contre  les 
traités  de  1851  et  de  1853  par  ces  hommes  qui,  animés  d'un  zèle  posthume,  s'em- 
portent contre  l'Angleterre,  aujourd'hui  qu'il  n'y  a  plus  occasion  ni  motif  de  brûler 
contre  elle  une  amorce,  aujourd'hui  que  l'Angleterre  ne  demande  à  sévir  que  contre 
des  marchands  d'hommes,  et  qsii  n'avaient  que  des  paroles  mielleuses  et  des  défé- 
rences incroyables  pour  elle,  lorsque  le  cabinet  anglais,  par  te  traité  du  lo  juillet, 
avait  manqué  de  franchise  et  d'égards  envers  la  l'rauce. 


G96  REVUE.  —  cnnoMQrE. 

—  Les  deux  premiers  volumes  du  Cours  d'Etudes  historiques,  par  M.  Daunoti, 
viennent  de  paraître  (1);  ils  ne  sont  que  le  préliminaire  des  suivants,  qui  ne  tar- 
deront pas  à  succéder.  MM.  Guérard  et  Natalis  de  Wailly,  de  concert  avec  M.  Tail- 
landier, donnent  leurs  soins  à  cette  publication,  qui  avait  d'ailleurs  été  préparée 
par  M.  Daunou  avec  toute  l'exactitude  qu'il  apportait  à  ses  travaux.  Dire  que  les 
deux  volumes  aujourd'hui  publiés  embrassent  ce  que  l'auteur  appelle  l'examen  et 
le  choix  des  faits,  et  traitent,  comme  subdivision,  de  la  critique  historique,  des 
usages  de  /'/(is/oire;  ajouter  qu'ils  entament  déjà  la  seconde  partie  du  cours  qui  a 
pour  objet  la  classification  des  faits,  ce  serait  donner  une  idée  bien  abstraite  et  bien 
incomplète  de  ce  qu'on  y  trouvera  de  varié  et  d'agréablement  instructif.  Nous 
en  tirerons,  en  y  revenant  bientôt,  l'occasion  bien  naturelle  et  trop  retardée  d'ap- 
précier l'écrivain  élégant,  l'érudit  judicieux  et  l'homme  vénérable  dont  on  a  mieux 
compris  tous  les  mérites  en  le  perdant. 

(1)  Firmin  Didol,  rue  Jacob,  56. 


FIN  DU  TOME  PREMIER. 


TABLE    DES    MATIERES 


CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


9â:^ 


T.-J.  AMPÈRE.  —  Une  course  dans  l'Asie  centrale.—  Lettre  à  M.  Sainte-Beuve.  5 
A.  COCHUT. — Historiens  modernes  de  la  France.— IL  M.  Michelei.  23 
SAINTE-BEUVE.  —  Glanes,  poésies  par  mademoiselle  Louise  Berlin.  54 
.IULES  DE  LASTEYRIE.  —  Souvenirs  des  Açores.  64 
.1.  MACÉ.  —  Sainl-Evremond.  75 
G.  DE  MOLÈNES.  —  Revue  littéraire.  —  Mathilde.  103 
Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  llî 
G"- JAUBERT.  —  Lettres  d'Orient.  HT 
CYPRIEN  ROBERT.  — Le  monde  gréco-slave.  — État  actuel,  mœurs  publiques  et  pri- 
vées des  peuples  de  la  Péninsule.  156 
LÉONGE  DE  LAVERGNE.  —  Françounetto,  poëme  par  Jasmin.  1 92 
GHARLES  MAGNIN.  —  La  reprise  du  C/d.— Mademoiselle  Rachel.  216 
N.  MARTIN. — La  symphonie  pastorale.  224 
Chronique  de  la  quinzaine. — Histoire  politique.  226 
GHARLES  DE  RÉMUSAT. —De  la  philosophie  dans  ses  rapports  avec  l'état  de  la  société 

française. 

SAINTE-BEUVE.  —  Anciens  poètes  français.  —  Du  Bartas.  256 
LÉONGE  DE  LAVERGNE.-Le  royaume  de  Naples  en  1841.  276 
G.  DE  5I0LÈNES.— Poètes  et  romanciers  modernes  de  la  France.  —  XLVII.  M.  Al- 
phonse Karr.  505 
MARIE  AYCARD.  —  Pierre.  525 
***.  —  Jocrisse.  328 
A.  BRIZEUX.  — Féeries.  353 
Chronique  de  la  quinz.une.  —  Histoire  politique.  338 
LOUIS  PEISSE.  —  Des  sciences  occultes  au  xix*"  siècle.  —  Magnétisme  animal.  345 
MICHEL  CHEVALIER.  —  Sur  les  gouvernements  absolus  de  l'Allemagne.  —  Notes 

prises,  en  1840,  pendant  un  voyagea  Carlsbad.  367 

G.  LIBRL—  Souvenirs  de  la  jeunesse  de  Napoléon.  596 

'**.  —  Question  anglo-chinoise.  —  Lettres  de  Chine.  416 

***.  —  Conquêtes  et  désastres  des  Anglais  dans  l'Inde.  436 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  4^8 
T031!i    i.                                                                                                                          45 


698  'table  des  matières. 

HENRI  BLAZE.  —  De  la  poésie  lyrique  on  Allemagne. —  Le  docteur  Justin  Kerner.     4o7 

'**.  —  Question  anglo-chinoise. —  Lettres  de  Chine.  481 

SAINTE-BEUVE.  — Anciens  poètes  français.  —  Philippe  Desportes.  ri04 

FRÉDÉRIC  MERCEY.  —  L'art  moderne  en  Allemagne.  521 

JOUBERT.  —  Jugements  littéraires,  pensées  et  correspondance.  541 

'**.  —  Politique  extérieure,  564 

Chronique  de  la  quinzaine,  —  Histoire  politique,  577 

M""=  CHARLES  REYBAUD.  —  Le  dernier  Oblat.  —  Première  partie.  585 

****.  —  La  monarchie  des  Afghans.  617 

JULES  SIMON.  —  Du  mouvement  philosophique  en  province.  629 

PHILARÉTE  CHASLES,   —  Littérature  anglaise.  —  Drame,   histoire,  traductions, 

antiquités.  652 

G.  DE  MOLÈNES.  —  Revue  dramatique.  — Les  Ressources  de  Quinola. . ''     J'  667 

***.  —  Revue  musicale.  679 

ALPHONSE  DE  LAMARTINE.  —  Poésies.  686 

Chronique  de  i\  quinzaine,  —  Histoire  politique,  689 


FIN  DELA  TABLE.